Lecture / Ecriture
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Ordalie de Cécile Ladjali

Cécile Ladjali
  Mauvaise Langue
  Les Vies d'Emily Pearl
  Les souffleurs
  Ordalie
  Shâb ou la nuit
  Illettré

Cécile Ladjali est une auteure française née en 1971.

Ordalie - Cécile Ladjali

D'après le crime
Note :

   Lorsque j'ai découvert qu'un nouveau roman de Cécile Ladjali allait être publié, je me suis mise à frétiller d'impatience, comptant bien découvrir "Ordalie" au plus vite. Ladite arme du crime m'ayant été offerte par un généreux lecteur qui se reconnaîtra, je me suis très vite plongée dans cette version romancée de la relation entre Paul Celan et Ingeborg Bachmann (appelés ici Lenz et Ilse).
   
   De Cécile Ladjali, je connaissais "Les Vies d'Emily Pearl" et "Les Souffleurs". J'ai découvert l'auteur par hasard au Salon du Livre, attirée par les couvertures des romans cités à l'instant. Le titre "Les Vies d'Emily Pearl" s'est imposé à moi en raison du cadre victorien et des prénoms Emily et Virginia qui me faisaient déjà pressentir un auteur aux goûts littéraires proches des miens. Ce livre qui transgresse les codes du roman victorien avec habileté m'a beaucoup marquée; je l'ai préféré aux "Souffleurs", texte insaisissable et déconcertant inspiré de l'univers de Shakespeare. Ce titre plus ancien m'avait cela dit déjà séduite par sa forme et son originalité. Depuis ces deux lectures, j'ai beaucoup d'admiration pour le travail ambitieux de Cécile Ladjali, son écriture poétique et très soignée et plus que tout, les nombreuses références qui alimentent ses récits et leur donnent une nouvelle dimension. L'intertextualité est encore au cœur de son dernier roman, "Ordalie" invitant à la (re)lecture des œuvres de Bachmann et de Celan (puis à sa propre relecture).
   
   Inventant Zak, un cousin imaginaire amoureux d'Ilse, l'auteur choisit un narrateur très observateur, témoin privilégié au jugement sans doute parfois biaisé par la jalousie. Intégrant des citations de Celan et de Bachmann au récit, le parcours d'Ilse et de Lenz est aussi pour nous l'occasion de croiser d'autres figures emblématiques de la littérature germanique d'après-guerre, comme le Suisse Max Frisch ou l'Allemand Henrich Böll. Citons encore parmi d'autres nationalités René Char et Kissinger.
   
   Ce roman traite d'une passion dévorante, d'un amour inaltérable mais voué à l'échec; l'histoire d'Ilse et de Lenz n'est pourtant que le fil conducteur.
   
   L'ordalie,«ce jugement de Dieu par l'eau ou le feu» (p81-82), se traduit par de nombreuses allusions aux deux éléments dont le choix n'est pas dû au hasard: Ingeborg Bachmann a péri dans un incendie à Rome; Paul Celan s'est suicidé en se jetant dans la Seine.
   
   Au-delà de leur relation fusionnelle se pose la question du rôle de l'écrivain. A travers le rapport particulier à l'art d'Ilse, de Lenz et d'autres personnages, le lecteur est amené à s'interroger: comment se positionner en tant qu'artiste après l'horreur de la guerre et des camps? Doit-on avoir une vision purement artistique ou faire de son œuvre une arme politique? Ou bien encore, outre la problématique de l'art engagé ou non, comment les écrivains d'expression allemande en particulier peuvent-ils ou doivent-ils se positionner après le fléau nazi? "Ordalie tente surtout de dire la grande Histoire, à travers le parcours de ces trois êtres meurtris, orphelins ou fils de la honte, qui trébuchent dans le noir, la bouche pleine de cette langue allemande qui les étouffe et avec laquelle ils vont tenter de créer. Car pour Ilse et Lenz, écrire revient à vivre. Zak finira par comprendre cela à son tour" (Actes Sud).
   
   La prose de Cécile Ladjali est facilement reconnaissable et, en cette troisième rencontre avec l'univers de l'écrivain, malgré le sujet et le cadre jusqu'ici toujours différents, il me semble que le lecteur retrouve à chaque fois un style exigeant et terriblement exact chez Ladjali, ainsi qu'une certaine distanciation entre le lecteur et les personnages. Ce ressenti est peut-être très personnel mais lorsque je lis cet auteur, j'ai l'impression d'être un observateur extérieur rendu lucide par la précision de l'écriture, parfois même par sa froide mécanique (en particulier dans Les Souffleurs). Ordalie ne fait pas vraiment exception à la règle même si j'ai trouvé le ton plus doux et particulièrement poétique.
   
   Pour ceux qui ne connaissent pas encore l'auteur, ma préférence va aux "Vies d'Emily Pearl" et j'aurais tendance à le recommander pour une première lecture. Dans un genre différent, "Ordalie" est un roman habilement construit qui m'a beaucoup plu pour de nombreuses raisons: la plume particulière de C. Ladjali; les nombreuses références et les problématiques dont le texte s'enrichit; enfin, la fluidité du texte qui, s'il ne respire pas toujours la joie de vivre, est extrêmement agréable à lire.

critique par Lou




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