Lecture / Ecriture
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Et mon cœur transparent de Véronique Ovaldé

Véronique Ovaldé
  Déloger l'animal
  Et mon cœur transparent
  Ce que je sais de Vera Candida
  Le sommeil des poissons
  Toutes choses scintillant
  Les hommes en général me plaisent beaucoup
  Des vies d’oiseaux
  La grâce des brigands
  La salle de bains du Titanic
  Soyez imprudents les enfants

Véronique Ovaldé est une écrivaine et éditrice française née en 1972.

Et mon cœur transparent - Véronique Ovaldé

Agréablement déconcertant !
Note :

   "La femme de Lancelot est morte cette nuit"
   
   Alors qu'elle est censée être à l'aéroport où il vient de la déposer, Lancelot reçoit un coup de fil de la police pour lui annoncer que sa femme Irina vient d'être victime d'un accident près du port et qu'elle est décédée !
   
   C'est le choc ! Terrible en effet d'apprendre, en même temps que la mort de sa femme, qu'elle vous a menti. De plus, cette mort semble plutôt douteuse. La voiture dans laquelle elle a été retrouvée n'est en effet pas la sienne. L'inspecteur Schneider, une femme obèse, est chargée de mener l'enquête et l'interroge. Mais Lancelot n'est pas au bout de ses surprises... Il reçoit en effet peu après la visite du père d'Irina alors que cette dernière lui avait dit qu'elle n'avait plus de père...
   
   Ce roman est d'une grande originalité, très différent de ce qu'on peut lire d'habitude, très déconcertant. On y découvre des personnages décalés et attachants, une intrigue policière pour le moins fantaisiste. J'ai beaucoup aimé ce livre à l'écriture originale et qui m'a rappelé l'univers japonais que j'affectionne particulièrement avec ses mystérieuses disparitions -les meubles notamment qui disparaissent des maisons sans qu'on sache qui les a enlevés et pourquoi-, et des personnages au comportement étrange et inexplicable, des événements sortant de l'ordinaire, à la fois étranges -les avions ne décollent pas la nuit, et banals.
   
   Fable aussi à la fois légère et grave sur la vie de couple -sait-on jamais avec qui l'on vit, connaît-on vraiment les gens dont on est le plus proche ?
   
   Ce livre a obtenu le prix France Culture-Télérama 2008, belle récompense pour cette jeune auteur au parcours atypique, dont c'est le cinquième roman. Et je suis quasiment certaine qu'on entendra reparler d'elle ! En tout cas je vais m'intéresser au reste de sa production.
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critique par Clochette




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Très légèrement à côté de lui-même
Note :

   Lancelot est traducteur et travaille à la maison et contemple chaque jour les arbres de la cour de l'école. Il est marié à Elisabeth, institutrice de son état et peu présente. Les années passent, calmes, inodores et incolores, vides d'émotions et de sens, quelques meubles disparaissent de l'appartement de manière étrange. Un jour, Lancelot décide d'aller lui-même remettre la traduction à son employeur: il brave sa phobie des gens, et s'en va à pied à l'autre bout de la ville. Le destin lui tombe sur la tête, près d'un immeuble: c'est un escarpin rouge qui a volé d'une fenêtre. Lancelot décide de monter remettre l'objet volant identifié à sa propriétaire. Une très belle jeune femme lui ouvre, la vie de Lancelot ne sera plus jamais la même! Quelques jours plus tard, il quitte Elisabeth pour vivre avec la jeune femme aux escarpins rouges, Irina.
   Irina est fantasque, entière et mystérieuse, d'une beauté à rendre un homme d'une jalousie maladive. Elle réalise des documentaires, à travers le monde, sur les animaux en voie de disparition. Elle part des semaines entières, laissant Lancelot seul dans leur maison perdue, dans le Nord, là où l'hiver est longtemps présent.
   Un soir, un appel de la police lui annonce la mort de son épouse dans un accident de voiture. Le problème est que Lancelot avait déposé Irina à l'aéroport et il n'y avait aucune raison pour qu'elle soit en voiture et qu'elle soit retrouvée morte! Que s'est-il passé entre le moment de la séparation et l'accident? Qu'allait faire Irina au volant de cette voiture qui ne lui appartenait pas? Ce qui est encore plus étrange et alarmant, c'est que des objets ont disparu dans la maison, Lancelot deviendrait-il fou?
   
   "Et mon coeur transparent" est l'histoire, étonnante et émouvante, d'un homme, rêveur et amoureux, qui part à la recherche de la personnalité cachée de son épouse. Au fil de son road movie entre le lieu de l'accident et la ville où ils se sont connus, Lancelot percera le secret de la double de vie d'Irina jusqu’à l'ultime dénouement qui lui ouvrira un nouvel horizon totalement inattendu.
   
   Véronique Ovaldé, sans en avoir l'air, fait de "Et mon coeur transparent" un roman noir où le comique côtoie le tragique et l'absurde. En effet, son héros, Lancelot, amoureux transi d'une Irina qui s'avère insaisissable, s'engage dans une quête de la vérité qui bousculera ses obsessions, son hypocondrie et sa tendance à la panique. Il ressasse des choses parfois à la limite de l'irrationnel tout en glanant des faits plus hallucinants les uns que les autres. Les découvertes de Lancelot alternent avec ses souvenirs et le lecteur est pris dans l'engrenage de la recherche du pourquoi et du comment de la disparition d'Irina. Les incohérences de Lancelot le rendent attachant et émouvant, petits accrocs qui apportent leur grain de sel au tissage de l'histoire d'Irina et sont autant de digressions permettant au récit de prendre son temps sans atténuer son intérêt.
   
   La ponctuation très fantaisiste de l'auteur est à l'aune des errances de lancelot mais peut gêner voire irriter le lecteur. J'ai apprécié, une fois encore, le toucher délicat de son écriture pour mettre au jour ce qui fait mal, les détails douloureux qui façonnent un être humain dans son histoire intime. Véronique Ovaldé a le chic pour utiliser des expressions et des mots désuets ainsi que des lieux qui n'existent pas, et dignes du monde des fantasmagories, pour révéler d'une plume aérienne un monde souvent très violent et aussi dire la douleur du deuil et l'apprentissage d'une solitude difficile à apprivoiser. Je ne me lasse pas de son style où l'onirisme et la sensibilité imprègnent les mots, les phrases et les images que l'on se construit au fil de la lecture...il y a chez elle un parfum subtil de merveilleux, d'histoires qui ne se trouvent que dans le monde de l'imaginaire.
   
   "Juste avant de sortir il remarqua quelque chose dans l'entrée qui retint son attention.
   J'étais sûr, se dit-il, qu'ici même il y avait une armoire.
   Il demeura perplexe un instant.
   Si l'armoire avait disparu, est-ce que tout ce qu'elle contenait avait disparu aussi?
   Lancelot fit une moue dubitative pour lui seul, amorça un signe de tête comme s'il saluait l'armoire absente et s'en alla en claquant la porte. il ne s'étonnait pas qu'une armoire disparaisse. Le monde de Lancelot était mouvant et précaire et les choses apparaissaient et disparaissaient selon une logique qui lui échappait mais qu'il acceptait facilement. Lancelot aimait que les choses s'égarent. Ca lui rappelait en douceur l'existence de dimensions parallèles." (p 19 et 20)
   
   "Lancelot se prépare un thé. Il fait couler l'eau dans la bouilloire en regardant loin devant lui par la fenêtre de la cuisine. On peut apercevoir la route en surplomb, les arbres transis qui scintillent dans la lumière du matin comme des bâtonnets de sucre candi, et sur la gauche un renard retardataire qui s'enfuit vers le bois en effectuant de grands sauts désordonnés dans la neige.
   Lancelot se sent très légèrement à côté de lui-même. Il a l'impression qu'il est non seulement en train de remplir la bouilloire mais aussi qu'il est posté juste à côté de l'évier en train de se regarder faire. Il se regarde faire avec, il faut l'admettre, beaucoup de bienveillance. Il se sent patient et dupliqué." (p 56)

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critique par Chatperlipopette




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Les chevaliers de la table ronde, acte 2
Note :

   Il y a des livres amusants. D’autres agaçants. Il y a des livres faciles à parcourir, des livres de détente, des livres dérangeants et bien d’autres encore. Et puis il y a les livres qui vous renversent, vous séduisent et vous troublent en vous laissant étonnés et ravis. "Et mon cœur transparent" fait partie de ceux-là.
   
   Avant de poursuivre, voilà les quelques mots de Siri Hustvedt à propos du précédent roman de Véronique Ovaldé, Déloger l’Animal : « Déloger l’animal témoigne des talents d’écrivain de Véronique Ovaldé: drôle et triste, raffiné et brut, c’est un roman très singulier et pourtant universel». Cette critique pour le moins curieuse est à mon avis diablement précise. Je pourrais presque m’arrêter là car elle décrit exactement ce que j’ai pu ressentir à la lecture de ce roman.
   
   "Et mon cœur transparent" est l’histoire d’un curieux personnage au prénom non moins atypique de Lancelot. Ayant perdu tout récemment sa femme Irina, le héros s’aperçoit soudain des bases fragiles sur lesquelles reposait leur relation. Car de sa belle, l’amoureux transi ne sait rien ou presque. Et sa disparition semble également bien mystérieuse. Bientôt, les questions se bousculent et Lancelot tente de se reconstruire en découvrant Irina petit à petit, rassemblant chaque jour les pièces d’un étonnant puzzle.
   
   Voilà un livre unique en son genre, audacieux et pétillant. L’écriture est originale, la ponctuation impertinente; les majuscules remplacent les guillemets, les dialogues s’emboîtant joyeusement à la narration pour donner de l’élan au texte et nous permettre de nous immiscer avec délice dans les pensées du héros. L’univers de ce roman est surprenant: mêlant l’impossible au réel, ce roman-conte onirique est à la fois absurde et émouvant. Les meubles disparaissent comme par enchantement devant un Lancelot passif qui semble à peine perturbé par le monde vacillant qui l’entoure. La relation de couple est au cœur du récit, les personnages fantasques donnant une nouvelle dimension à un sujet classique, en particulier dans l’univers des polars auxquels ce roman emprunte quelques codes (pour mieux les transgresser).
   
   Au final, un véritable enchantement: une lecture facile et un lecteur constamment sollicité, une histoire captivante, haletante et des qualités littéraires inattendues, un univers tenant parfois du rêve éveillé… ce livre réussit l’exploit en réconciliant avec brio de traditionnels opposés.
   
   Prix du Livre France Culture-Télérama 2008
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critique par Lou




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Prix France Culture-Télérama
Note :

   Cette journée aurait pu se dérouler comme une banale journée de semaine, mais le destin semble en avoir décidé autrement. Lancelot, qui n'a bien de chevaleresque que le nom, correcteur dans une maison d'édition, mène une vie tranquille et routinière aux côtés d'Elizabeth, son épouse depuis 19 ans. Ce jour-là, pour une fois, Lancelot décide de se rendre à pied à son travail, pour remettre ses épreuves corrigées. Alors qu'il passe près d'un immeuble, il reçoit sur la tête une élégante chaussure à talon, taille 37, passée par une fenêtre ouverte. Une fois remis de sa surprise (et de sa douleur), il se résout à aller rendre l'escarpin à sa propriétaire. C'est alors qu'il rencontre Irina, la Cendrillon irascible, dont il tombe sur-le-champ éperdument amoureux. Désormais, il le sait, il ne sera pas heureux tant qu'il ne vivra pas aux côtés de sa toute belle. Encore sous le choc, il rentre chez lui, annonce à sa femme qu'il la quitte, et va s'installer chez Irina, qui est précisément sur le point de partir en Europe de l'Est pour réaliser un documentaire sur les ours. Après une ellipse sur plusieurs années de bonheur partagé dans une petite maison perdue au milieu d'une région glaciale, nous retrouvons Lancelot, seul une fois de plus: la police vient de lui annoncer qu'on a retrouvé le corps de sa bien-aimée dans une rivière, coincé dans une voiture qui ne lui appartenait même pas et dans laquelle elle n'aurait jamais dû se trouver, puisque Lancelot l'avait déposée à l'aéroport à peine une heure plus tôt. Lancelot bascule alors dans un abîme de douleur et de tristesse, où plus rien n'a de sens maintenant qu'Irina a disparu. Tout autour de lui, le monde semble commencer à se fendiller comme la coquille d'un œuf, et les objets eux-mêmes se mettent à disparaître. Bien décidé à comprendre ce qui s'est passé, Lancelot entreprend de mener sa propre enquête, quitte à faire surgir un passé et des secrets qu'il n'aurait jamais soupçonnés chez Irina...
   
   
   A partir d'une trame extrêmement banale dans la littérature contemporaine - un homme perd la femme qu'il aimait plus que tout et découvre qu'elle n'était pas du tout celle qu'il croyait - Véronique Ovaldé parvient à proposer une œuvre résolument originale, placée sous le patronage de Verlaine par son titre (d'ailleurs repris dans le cours du texte par un splendide décasyllabe: "L'air est limpide et mon cœur transparent"), et mêlant habilement histoire d'amour, drame et fantaisie, ce qui n'est pas sans évoquer, par instants, Boris Vian et son "Ecume des jours". L'auteur déborde d'imagination, nous met aux prises avec des objets qui s'amusent à disparaître sans raison au fur et à mesure que Lancelot cesse d'y prêter attention, des personnages aux noms étranges (on rencontre ainsi une certaine Tralala, ou un Paco Picasso) ou qui en changent au fil des pages (Lancelot est ainsi constamment appelé Paul, sans qu'il ne semble jamais s'en formaliser). Véronique Ovaldé paraît jouer avec les mots, les sonorités, et même la ponctuation, qui fait se succéder dans une même phrase narration, dialogue et discours indirect libre, relevant la banalité de l'intrigue par une poésie tout à fait charmante, un onirisme délicieux qui plonge le lecteur dans une atmosphère singulière, qui demeure longtemps après la lecture du roman, ce roman qui n'en est pas tout à fait un, empruntant allègrement aux codes du conte, du roman policier et du merveilleux, comme pour mieux les subvertir et les transgresser.
   
   Certes, ceux qui s'attendaient à une véritable enquête policière resteront sur leur faim: nulle révélation fracassante ne viendra éclairer le dénouement, car ce n'est pas le propos de Véronique Ovaldé, qui écrit bien plus le roman d'une extraordinaire histoire d'amour et de mort qu'un simple thriller mâtiné de polar. Prenant le risque de perdre quelques lecteurs en route, l'auteur en gagne bien d'autres grâce à ce roman très agréable et pour l'instant sans équivalent dans la littérature française contemporaine. Décalé, original, surprenant, parsemé de jolies formules et de belles trouvailles stylistiques, ce livre nous emporte allègrement dans son univers fantasque et fantaisiste. De quoi justifier un prix France Culture-Télérama, amplement mérité, et nous donner envie de nous plonger dans le reste de l’œuvre de cet auteur atypique.

critique par Elizabeth Bennet




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