Lecture / Ecriture
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La montagne de l'âme de Xingjian Gao

Xingjian Gao
  La montagne de l'âme
  Une canne à pêche pour mon grand-père
  Le livre d’un homme seul

Gao Xingjian (mandarin : 高行健 ; en pinyin Gāo Xíngjiàn), né le 4 janvier 1940 à Ganzhou en Chine, est un écrivain, dramaturge, metteur en scène et peintre français d'origine chinoise qui a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2000.
Gao Xingjian est un nom chinois; le nom de famille, Gao, précède donc le prénom.
(Wikipedia)

La montagne de l'âme - Xingjian Gao

La beauté de l'errance
Note :

   Présentation de l'éditeur
   
   "Le voyage initiatique d’un homme à travers la Chine bouleversée par la Révolution culturelle, mais toujours immensément attachée à ses traditions millénaires. C'est le premier roman d’un dramaturge et essayiste. Gao Xingjian, prix Nobel de littérature en 2000, est également dramaturge, metteur en scène et peintre."

   
   
   "Tu es monté dans un autobus long courrier. Et, depuis le matin, le vieux bus réformé pour la ville a cahoté douze heures d'affilée sur les routes de montagne, mal entretenues, pleines de bosses et de trous, avant d'arriver dans ce petit bourg du Sud.
   
   Sac sur le dos, une sacoche à la main, tu balaies du regard le parking jonché de papiers de bâtonnets glacés et de déchets de canne à sucre."
   
   Je, tu, il... les "héros" de "La montagne de l'âme" errent ainsi dans une campagne chinoise aux multiples visages, loin de toute velléité de pittoresque. Ils sont à la recherche de leurs souvenirs d'enfance, de cultures oubliées (la révolution culturelle, encore elle, est passée par là...), de véritables contacts humains. Leur voyage se mue en quête métaphysique, en réflexion sur la littérature ou en hymne à la beauté des paysages de l'Empire du Milieu, sans pourtant jamais tourner au recueil de cartes postales. Un livre unique, captivant, un peu ensorcelant en fait, où le lecteur doit se laisser aller, consentir à suivre un peu à l'aveuglette le fil des mots et des phrases dont il ne peut jamais prévoir le déroulement et les changements soudains de perspective... avec à l'arrivée un grand plaisir de lecture.
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critique par Fée Carabine




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Chef d’œuvre!!!
Note :

   D’emblée: pour moi, ce livre est un chef d’œuvre! Un des dix livres que je garderai le jour où il me faudra me défaire de ma bibliothèque! Un de ces livres si denses que l’on peut le lire et le relire sans se lasser, tout en y découvrant encore de nouveaux aspects, de nouvelles idées, de nouvelles interprétations possibles, des phrases à souligner et à recopier dans un petit carnet ou à accrocher au-dessus de son bureau…
   
   Parler de ce roman n’est guère aisé! Dans le chapitre 72 le narrateur règle quelques comptes à un critique littéraire qui lui reproche de ne pas construire d’intrigue chronologique; de remplacer les personnages principaux par de simples pronoms personnels  «je», «tu», «elle», «il»; de ne jamais faire leur portrait; d’employer des procédés bizarres: de «réunir des récits de voyage, recueillir des bribes d’histoires et des notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l’essai»; d’inventer «des fables qui ne ressemblent pas à des fables»; de recopier «quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc»… Effectivement, ce roman est hors normes, mais l’ensemble est parfaitement homogène et se lit très bien, une fois que l’on s’est habitué au jeu des pronoms personnels dont il est question plus haut.
   
   Le narrateur, tantôt «je», tantôt «tu», tantôt «il», selon la perspective et la volonté de distanciation, raconte son long voyage à travers la Chine, voyage qu’il entreprend suite à une erreur de diagnostic médical: ayant cru souffrir d’un cancer du poumon, il revit lorsqu’on lui annonce qu’il est en parfaite santé: «Je devais réfléchir à ma façon de vivre, maintenant que je venais d’acquérir une nouvelle vie.» Il part donc, plus ou moins au hasard, sur la route qui lui procure «une impression d’apesanteur», il ne sait pas vraiment où il va, mais «le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif», et «ne pas avoir de but, c’est aussi un but, et le fait de chercher, c’est aussi un objectif, quel que soit l’objet de la recherche.» Il fuit la civilisation des villes, part à la campagne, à la rencontre des peuples minoritaires comme les Qiangs, s’intéressant à leurs traditions folkloriques, déterrant des chefs d’œuvres qui lui inspirent nombre de réflexions sur la nature humaine. Il découvre une nature extraordinaire, parcourant, le plus souvent seul, des forêts originelles de séquoias, des forêts de bambous, des ravins, des montagnes. Il doit affronter des situations extrêmes mettant sa vie en danger, comme lorsqu’il s’enfonce dans la vase d’un lac, incapable d’avancer ou de reculer, sans personne pour lui porter secours: «Peut-être était-ce là enfin cette solitude originelle dénuée de sens que je recherchais.»
   
   Il fait des rencontres: des religieux, adeptes de Bouddha ou de Tao, des ermites, des sages qui s’expriment au sujet de la vie, mais aussi des gens simples qui s’adonnent à des tâches quotidiennes qui sont les mêmes depuis toujours. Et puis, il la rencontre, «elle», une femme à la dérive. Elle lui raconte son lourd passé… des pages parmi les plus saisissantes que j’aie pu lire dans ma vie… impossible de tout citer ici… juste quelques lignes …
   «Elle ne risque plus de courir sous la pluie, criant comme une hystérique, obligeant les voitures à freiner au dernier moment, le corps couvert de sueur froide, elle n’aura plus peur de la mort au sommet d’une falaise escarpée, elle a déjà sombré malgré elle, tel un filet troué que personne ne pourra plus remonter, les jours qui lui restent sont incolores, elle flottera dans le vent jusqu’au moment où elle coulera tout au fond et mourra sagement […] Elle dit qu’elle veut partir seule dans le désert, là où les nuages noirs et la route se rejoignent, tout au bout, c’est là qu’elle veut aller, à cette extrémité sans limites. La route s’étire sans fin et s’élève là où ciel et terre se rejoignent, ses pas n’auront qu’à la conduire sur cette route déserte à l’ombre des nuages. Lorsqu’elle arrivera au bout de la route infinie, celle-ci se poursuivra encore et elle ne cessera d’avancer, le cœur vide. […]»

   
   Ces pages sont sublimes, mais le narrateur ne tombe guère dans le piège du mélo, car «elle» a sa fonction dans sa quête à «lui». Une occasion de plus d’extrapoler:
   «Tu sais que je ne fais rien de plus que me parler à moi-même pour distraire ma solitude […] Dans ce long monologue, «tu» est l’objet de mon récit, en fait c’est un moi qui m’écoute attentivement, « tu» n’est que l’ombre de moi. Pendant que j’écoutais attentivement mon propre «tu», je t’ai fait créer «elle», parce que tu es comme moi, tu ne peux supporter la solitude, tu dois aussi trouver quelqu’un à qui parler. Tu as donc eu recours à «elle» de la même manière que j’ai eu recours à «tu». «Elle» dérive de «tu» et, en retour, confirme mon moi […]»

   
   C’est ainsi qu’alternent expériences existentielles et réflexions théoriques. Le voyage à la recherche de la «montagne de l’âme» est avant tout une quête spirituelle, un voyage intérieur, un voyage à la recherche de soi-même, de la connaissance, du sens de la vie… un voyage infiniment riche pour nous, les lecteurs! Or, malheureusement pour nous, aucune réponse à nos propres interrogations ne nous est donnée. Car le roman se termine sur ce constat amer:
   «Je ne sais pas que je ne comprends rien, je crois encore que je comprends tout […] Le mieux, c’est de faire semblant de comprendre. Faire semblant de comprendre, mais en fait ne rien comprendre. En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C’est comme ça.»

critique par Alianna




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