Lecture / Ecriture
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Chéri de . Colette

. Colette
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  Claudine à l'école
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  La retraite sentimentale
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  Chéri
  La chatte
  Claudine à Paris
  Le blé en herbe
  La naissance du jour
  J'aime être gourmande

Elle s’appelait Sidonie Gabrielle Colette, mais on disait Colette. Elle était née en 1873 d’un papa militaire. Et dans un monde bien misogyne, elle sut préserver la plupart du temps la liberté de sa vie. Croit-on que ce 19ème siècle put être aussi moderne! Colette fit tant de choses. Elle aima des hommes, elle aima des femmes. Elle écrivit, bien sûr, romans, commentaires et articles, mais elle présenta également des numéros de music-hall plutôt suggestifs. On peut s’en étonner, mais cela ne l’empêcha pas d’être élue membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique puis plus tard, membre de l'académie Goncourt
Lorsqu’elle mourut, en 1954, l’Eglise lui refusa les obsèques religieuses, pour sa «mauvaise vie», mais la France elle, lui offrit des funérailles nationales. Elle repose au Père Lachaise.

Chéri - . Colette

Fin d’une époque
Note :

   J’ai relu ce titre de Colette, déjà savouré il y a longtemps parce que, selon mon souvenir, c’était un de mes préférés de cet auteur, sinon LE préféré. C’est un texte tout à fait particulier, je trouve. La conclusion d’une histoire d’amour qui avait commencé par la fin, les gestes avant le cœur… et puis le cœur, tout de même.
   
   Il y a deux lectures de ce roman.
   On peut dire qu’il est très daté et que le monde dont il nous parle ne correspond plus à rien aujourd’hui. C’est assez vrai. Mais il peut nous intéresser tout de même, justement pour ce côté document.
   On peut dire qu’il ne cessera jamais d’être d’actualité parce que c’est en fin de compte une histoire de sentiments profonds qui, sous des costumes différents, se retrouvent à toutes les époques.
   
   Colette a mené là une étude psychologique d’une grande finesse sur cette femme que l’âge atteint et qui va se retirer des affaires de cœur et ce jeune homme qui, au contraire va enfin peut-être franchir le pas qui fera de lui un homme. On n’en est pas tout à fait sûrs. La fin nous laisse un peu dubitatifs de ce point de vue. Comment se comportera-t-il avec sa jeune épouse?
   
   Léa, la femme de ce roman, a 49 ans. Elle a été courtisane et vit maintenant dans l’aisance, elle se retire et ne fréquente plus les hommes que pour son plaisir. Jusqu’à Chéri… A 49 ans, il y a un siècle, la femme devient une vieille femme. Comment tournera-t-elle la page ? Elle se le demande elle-même.
   
   Quand «Chéri» est publié, Colette a 47 ans. Il y a sans doute beaucoup de Colette dans Léa : la gourmandise, la sensualité, le goût pour les plaisirs, mais aussi la férocité de salon, sont des choses qu’elles partagent. Quant à Chéri, certains disent qu'il lui a été inspiré par son fils Bertrand, d'autres que ce fut par Barjavel, alors très jeune et épris.
   
   Et puis il y a le troisième personnage, la jeune épouse. Moins longuement montrée, certes, mais avec non moins de justesse et dont on saisit bien aussi la complexité.
   
   Soutenue par son style d’un total naturel et d’une totale élégance, Colette nous montre le jeu des sentiments, les variations d’humeur et d’opinion dans une progression si extrêmement juste qu’on en reste admiratif. Elle dit ce qui fait qu’en amour on est comblé ou victime, ce qui fait que l’on donne, que l’on reçoit ou que l’on prend. Comment un rien peut transformer une situation. Elle fait tourner devant nous le miroir aux alouettes et nous en sommes hypnotisés. Elle nous en montre avec une infinie finesse les joies et la douleur. Et cette écriture!...
   
   Extrait:
   « Une bouffée d’acacia entra, si distincte, si active, qu’ils se retournèrent tous deux comme pour la voir marcher.
   "C’est l’acacia à grappes rosées, dit Léa à demi voix.
   – Oui, dit Chéri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d’oranger!"
   Elle le contempla, admirant vaguement qu’il eût trouvé cela.»

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critique par Sibylline




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Du temps a passé...
Note :

   Colette, ça reste Colette. Une écriture élégante et raffinée, qui ne pèse pas, un plaisir à lire.
   
   «Chéri», par contre, fait référence à un monde qu’on a même du mal à imaginer aujourd’hui et dans lequel du coup, j’ai eu du mal à m’impliquer. Heureusement qu’il restait le style, qui lui n’a pas vieilli.
   
   «Chéri», c’est un jeune homme plus qu’un homme jeune, qui a la moitié de l’âge de Léa, sa maîtresse. Léa, à quarante neuf ans, est ce qu’on appelait une courtisane, rangée des cadres, et qui a une liaison avec le fils de son amie – amie est un bien grand mot au vu des vacheries qu’elles se sentent obligées de s’envoyer – Fred, depuis un temps certain qu’elle s’étonne de voir durer. Elle s’interroge clairement sur son attachement à «Chéri», qu’elle traite comme son enfant, même si leur relation est amoureuse. A quarante neuf ans, Léa est bien consciente que l’écart d’âge d’avec «Chéri» va devenir abyssal. L’enjeu pour elle, qui a collectionné les hommes sans jamais s’attacher, c’est bien de savoir si cette relation relève d’une passade ou si … plus grave, le désamour la frappera, et mortellement pour le coup.
   
   Là est bien le sujet de «Chéri», dont l’arrivée à l’âge d’homme, et les convenances de l’époque aidant, l’amène à envisager prendre femme. Et la femme est trouvée, par la mère, elle est jeune, c’est Edmée. Léa comme «Chéri» font comme si ce mariage n’allait pas changer grand-chose, comme si c’était une péripétie, et Colette va consacrer le roman à suivre les deux protagonistes dans le jeu qu’ils vont jouer chacun de leur côté. Le change donné, par l’une comme par l’autre, l’indifférence affichée, feinte, puis douloureuse, puis … jusqu’au dénouement prévisible, qui ne pouvait être que cruel.
   
   J’avoue avoir eu beaucoup de mal au départ du roman à m’intéresser aux marivaudages entre un jeune homme fat, désoeuvré et sans grand intérêt, couvé par sa mère comme par sa maîtresse, et une Léa à la conscience élastique et aux préoccupations bien futiles. C’est là me semble-t-il que le décalage d’époque est le plus sensible. Heureusement donc, l’écriture de Colette et un sujet qui prend plus de chair et acquiert davantage d’intemporalité le récit avançant.
   
   Ca devait être un pavé dans la mare à l’époque en tout cas.
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critique par Tistou




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Du grand art !
Note :

   Quand Chéri rencontre Léa, il a tout juste vingt ans. Elle, a largement passé la quarantaine. Quand Chéri quitte Léa pour se marier, il a vingt-cinq ans, elle, cinquante, et plus rien ne va de soi, même pas la fin cette relation qu'ils croyaient sans conséquence...
   
   C'est une drôle d'atmosphère qui règne dans "Chéri", un peu surannée et poussiéreuse, mondaine et superficielle, à l'image de ces femmes vieillissantes dont Léa fait partie et qui chacune à leur manière, luttent contre l'âge. Au départ, il est presque difficile de s'intéresser au jeu amoureux de Fred et Léa: réveil, petit-déjeuner, caprices, baisers dans un univers qu'on imagine facilement rose bonbon... il ne semble pas y avoir grand chose à se mettre sous la dent. Jusqu'à ce que tout dérape: un repas familial, une joute orale et Colette commence à démonter les rouages de ce petit monde, avec une précision, une concision qui, si elles surprennent de prime abord, deviennent glaçantes.
   
   "Chéri" est une histoire d'amour, mais c'est au-delà de cela, le portrait d'un milieu, celui des demi-mondaines, dans tout son sordide et sa violence. J'ai rarement lu des descriptions de repas et de thés, de rencontres qui atteignent sous les dehors les plus anodins une telle violence dans les rapports humain entre vieilles rancœurs et anciennes rivalités, volonté de nuire toujours vivace. En quelques touches, quelques attitudes, quelques échanges, les personnages de ce théâtre s'esquissent et prennent vie: la vieille Mme Peloux et sa méchanceté, Edmée la pure, sa mère, jalouse de la beauté de sa fille,... La cruauté de cet univers, son absence totale de morale sous le vernis des apparences, sa vacuité, apparaît à chaque phrase. On en vient à prendre en pitié ces personnages qui pour certains sont ridicules, mais qui sont tous pathétiques et qui remplissent des vies oisives comme ils le peuvent, au risque de se détruire ou de détruire pour se sentir exister.
   
   Léa a Fred, avec lequel elle joue les Prométhée en le tirant de son destin d'enfant gâté qui court à sa perte à force de jeu, de drogues et d'alcool. Elle est encore belle, certaine de sa force et de sa séduction. Jusqu'à ce qu'elle se retrouve face à une inconnue: la douleur. On entre alors dans l'autre "Chéri", celui de l'amour tragique qui met Léa face à elle-même et aux stigmates de l'âge qui arrive et qui l'exclut de fait du jeu amoureux, celui de Chéri qui réalise trop tard qu'il ne va pas être si simple d'oublier Léa. Le chemin qui les mène à leur drame est inéluctable et laisse le lecteur avec un goût d'amertume. Fred et Léa vivent un amour impossible. Impossible parce que quasi incestueux, impossible parce que socialement condamné, impossible parce que Chéri ne peut l'assumer. Colette décrit avec une rare finesse leurs atermoiements, l'obsession et le désir qui les poussent l'un vers l'autre sans aucun espoir de bonheur.
   
   Une fois de plus Colette m'a attrapée dans ses rets. Pourtant les premières pages ne m'avaient guère convaincue, bercée que j'étais par un léger sentiment d'ennui, qui n'était finalement que celui du calme qui précède la tempête. C'est tout simplement du grand art.

critique par Chiffonnette




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