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Auteur du mois de février 2006
Nicolas Bouvier

   

Biographie

    AUTEUR DU MOIS DE FEVRIER 2006
   
   Nicolas Bouvier est né à Genève en mars 1929, et c'est également à Genève qu'il mourut en février 1998. Cette unité de lieu ne trahit cependant pas son sédentaire, car il fut tout au contraire un grand voyageur. C'est autour de son amour des voyages, qui le fit partir sur les routes dès son plus jeune âge, et de son besoin d'écrire qu'il bâtit sa vie et mérita le nom d'écrivain-voyageur.
   
   De ses voyages, il éprouva toujours le besoin de témoigner, et pas seulement par des textes. On lui doit également une documentation passionnante sous forme de photos.
   
   
    Nicolas Bouvier a égalemenent écrit de la poésie.
   
   La valeur de l'oeuvre de cet auteur a été appréciée et reconnue dans le monde entier. Ce dut être une grande satisfaction pour cet homme sans frontière de voir son oeuvre traduite et diffusée dans de si nombreux pays.
   
   Par ailleurs, tant dans sa vie privée, ses voyages que dans son oeuvre, il manifesta toujours intérêt et bienveillance pour les autres humains qu'il lui était donné de croiser, et en particulier pour les artistes.

   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Entre errance et éternité
  Le poisson-scorpion
  Le hibou et la baleine
  La guerre à huit ans
  Journal d'Aran et d'autres lieux
  La Chambre rouge et autre texte
  L'usage du monde
  Chronique japonaise
  L'œil du voyageur
 

Entre errance et éternité - Nicolas Bouvier

Photos
Note :

   Sous-titré « Regards sur les montagnes du monde ». Quatre chapitres : Eloge de la montagne, L'homme et la montagne, L'eau et la montagne, Le silence des cols. Très peu de textes ; un préambule de N. Bouvier à l'entrée de chaque chapitre. Chaque double page est ainsi constituée ensuite : à gauche une citation, à droite une photo. Il ne s'agit pas de citations de N. Bouvier pas plus qu'il ne s'agit de ses photos.
   Les contributeurs de citations sont très variés, de Tony Hillerman (« La lune était maintenant à mi-hauteur dans le ciel : elle avait perdu la couleur jaune de son lever et présentait une face creusée de cicatrices d'une blancheur glaciale. C'était une lune d'hiver. ») à un anonyme proverbe africain (« Le soleil n'oublie pas un village parce qu'il est petit »).
   Les photos émanent de très nombreuses contributions parmi lesquelles on relève Ella Maillart, Henri Cartier-Bresson, ?
   Peu de parties personnelles de N. Bouvier donc. Dans le chapitre « Le silence des cols », cette considération :
   « Si les cols retrouvaient leur mémoire, quelles histoires n'écrirait-on pas. J'aimerais mieux connaître le coup de blues des éléphants d'Hannibal, traversant les Alpes enneigées avec leur air de « on-ne-m'y-reprendra-plus ». J'aimerais savoir quels projets séditieux mûrissaient sous le bicorne de Bonaparte dans les derniers lacets du grand saint Bernard et cette admirable lumière de foehn qui rapproche et sculpte les montagnes. Ou encore, le mélange d'admiration et de terreur de ces deux touristes croqués par Rodolphe Toeppfer dans un blizzard au col d'Anterne. Mais nous ne saurons rien : la terre est silencieuse et peut être nous faudra-t-il attendre d'être dessous pour l'entendre un peu mieux. »
   Un agréable ouvrage à feuilleter.
   
   

critique par Tistou




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Le poisson-scorpion - Nicolas Bouvier

L'aventure d'un "pauvre petit lettreux baisé par les tropiques"
Note :

   1956. Après un long périple à travers l'Iran, l'Afghanistan et l'Inde, dont il nous a offert le récit dans "L'usage du monde", Nicolas Bouvier s'est séparé de son compagnon d'aventure Thierry Vernet et a poursuivi sa route seul vers Ceylan.
   
   Ceylan, l'île des démons du Ramayana. Ceylan, l'île maudite. Ceylan, sa chaleur d'étuve et son humidité où la volonté ne peut que se dissoudre, inéluctablement. Au moment de quitter l'Inde, Nicolas Bouvier, et le lecteur avec lui, est pris d'un mauvais pressentiment. C'est que ces îles des tropiques ont mauvaise réputation: climat malsain et sorcellerie y règnent en maîtres. Je ne me suis jamais risquée dans cette région du monde, je ne peux donc pas juger dans quelle mesure les descriptions de Nicolas Bouvier sont justes et vraies, même si elles "sonnent" terriblement justes et vraies, mais je ne peux qu'être frappée par l'unanimité qui se dégage des livres que j'ai lus et qui parlent de Ceylan, ou bien de l'Indonésie, que ce soit avec fascination, dégoût, une ironie caustique ou encore un émerveillement quelque peu morbide. Hermann von Keyserling (évoquant Ceylan dans son "Journal de voyage d'un philosophe"), Louis Couperus (un des grands classiques néerlandais du XIXème siècle, dans son roman "De stille kracht" qui se déroule en Indonésie) ou encore Muriel Cerf, dans son récit fantasmagorique d'un voyage en Indonésie "Le diable vert" (déjà présenté ici). Tous sont d'accord. Sous ces tropiques, la rationalité occidentale n'a plus cours et notre intelligence par trop carrée, notre volonté par trop rigide, se heurtent à une force silencieuse, une érosion souterraine, discrète mais implacable. Certains voyageurs se hâtent de repartir (Hermann von Keyserling). D'autres, dont Nicolas Bouvier, restent comme pris au piège, phalènes éblouies et hypnotisées par la flamme.
   
   "Le poisson-scorpion", récit d'un séjour dans l'île des démons, est donc aussi le récit d'une descente aux enfers. Nicolas Bouvier est arrivé à ce moment du voyage où, après avoir usé trop de ses forces en chemin, il voit toutes ses certitudes s'effriter et ne peut plus que s'effondrer. Et pourtant, j'ai rarement lu un livre à ce point débordant d'humour, d'espoir et d'amour de la vie, de cet amour de la vie qui est trop souvent enterré sous les épaisseurs des habitudes, de la vie quotidienne, des petits et des grands soucis, des joies et des plaisirs conventionnels, tous ces bagages inutiles qui nous font oublier l'essentiel. Un amour de la vie que l'on retrouve au fond du puits, au moment de donner le coup de talon qui permettra de remonter à la surface, dépouillé, tellement plus libre et plus léger, et le sourire aux lèvres.
   
   Ma première rencontre avec les livres de Nicolas Bouvier remonte à une dizaine d'année. J'avais lu alors "Chronique japonaise" (que je relis en ce moment) et "L'usage du monde", deux livres que j'avais beaucoup aimés et dont je gardais un excellent souvenir. Et pourtant, je n'étais pas du tout préparée à ma découverte du "poisson-scorpion". Je n'étais pas préparée à la qualité d'une écriture dont la beauté ne doit certainement rien au hasard, sans le moindre effet de manche, sans un mot inutile. Nicolas Bouvier capture ici avec une économie de moyen et une légéreté de touche que ne désavoueraient pas les maîtres du haïku bien plus qu'une île et ses paysages: l'essence d'une expérience humaine.
   
   Extrait:
   
   "On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archi-bondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer, c'est son propre cercueil. Sans ce détachement, comment espére faire voir ce qu'on a vu? Devenir reflet, écho, courant d'air invité muet au petit bout de la table avant de piper mot." (pp. 53-54)
   
   

critique par Fée Carabine




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Par petites touches.
Note :

   Certains auteurs n'écrivent que de la fiction. Nicolas Bouvier s'appuie sur ses expériences de voyages pour nous faire partager les émotions qu'il peut ressentir. Que les choses soient claires ; il ne raconte pas ses voyages. Comme un peintre impressioniste, il met de petites touches de ci de là sur la feuille blanche pour composer un tableau plus sûrement qu'un récit linéaire et circonstancié. Il s'appuie sur des épisodes particuliers pour en exposer simplement sa philosophie, son ressenti d'écrivain-voyageur.
   Le poisson-scorpion est conçu comme un recueil de petites nouvelles, en fait de petits chapitres qui émaillent un voyage à Ceylan (le Sri Lanka maintenant). Le premier chapitre le voit quitter le Sud de l'Inde, le second est une rencontre avec un douanier, ?
   « En une heure je n'avais croisé qu'un paysan efflanqué qui trottait sur le bas-côté, les orteils en éventail, portant sur la tête un fruit vert d'une odeur si offensante et d'une taille si incongrue qu'on se demandait s'il s'agissait d'une grossière imposture ou d'un accessoire de comédie. Je pensais m'être fourvoyé et m'apprêtais à faire demi-tour quand j'aperçus à travers la sueur qui me piquait les yeux un long éclair d'argent porté par une silhouette avantageuse campée au milieu du chemin. C'était un gros gaillard hors d'haleine, le poil jaillissant des oreilles, dans un uniforme de la douane impeccablement repassé. Il me demanda en roulant les prunelles si j'allais sur Negombo. Il tenait sous le bras un espadon à l'oeil encore frais, assez lourd pour lui faire fléchir les genoux, qu'il déposa à l'arrière de la voiture sans même attendre ma réponse. Je gardais là un grand coutelas népalais qu'il se mit à tripoter avec sans-gêne.
   Strict-ly-for-bid-den-to-have-this-kind-of-weapon-on-the-Island, fit-il avec cet accent du Sud où l'anglais est carrément passé à la friture. »
   Après le douanier, il va arriver à la petite ville où il devait retrouver ses amis, partis, et il va résider dans ce coin du bout du monde. Le dernier chapitre nous présente son brusque départ. Il va laisser dans son bocal le poisson-scorpion qu'on lui avait donné :
   « J'ai laissé sur la table l'argent que je devais à l'aubergiste et j'ai regardé une dernière fois cette soupente bleue où j'avais été si longtemps prisonnier. Elle vibrait d'une musique indicible. »
   La musique de Nicolas Bouvier. Indicible ? Peut être pas, mais poétique et humaniste, sûrement.
   
   
   
   

critique par Tistou




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Fermentation
Note :

   « La descente de l'Inde avait été une merveille » nous dit Bouvier, tout encore baigné des bons souvenirs de la partie précédente de son voyage. Mais ici, c'est Ceylan ( enfin, c'était, parce que Ceylan, maintenant, s'appelle Sri Lanka). Et là, l'ambiance change. Ce n'est plus de bonheur d'être et de plaisir de goûter que notre voyageur va nous parler, mais de naufrage et de délitement.
   « Tout ce qu'on introduit dans ce décor s'y dégrade à une allure alarmante. Une fermentation continuelle décompose les formes pour en fabriquer d'autres encore plus fugaces et compliquées, et les idées connaissent forcément le même sort. »
   Il est déjà fatigué, en arrivant ici, mais c'est pour constater que les deux amis qu'il comptait y retrouver et auprès desquels il pensait trouver soutien et repos, n'ont pas pu tenir assez longtemps pour l'attendre et ont quitté les lieux. A bout de forces, morales tant que physiques, et réellement malade d'ailleurs, après un séjour au sommaire hôpital local, il prend pension dans une sorte d'auberge plus courue par les coléoptères que par les humains.
   Heureusement pour lui, Nicolas Bouvier ne hait point ces bêtes là. Il peut même être sensible à leur beauté ou à leur opiniâtreté, et tolère d'assez bonne grâce la cohabitation.
   Mais nous trouvons ici un voyageur épuisé, confronté à un climat auquel, semble-t-il rien ne résiste et qui conduit tout et chacun au minimum de ses capacités. Une chaleur atroce, lourde et humide réduit la totale capacité des êtres aux simples gestes de survie minimum. C'est la réduction implacable au plus petit dénominateur. Cette déliquescence, Bouvier l'observe autour de lui, chez les autres d'abord, il la frôle puis y cède et y coule, tentant parfois quelques brasses, un article, un autre, une lettre, une rencontre, mais l'enlisement et la désintégration se poursuivent et le sol se dérobe toujours plus sous ses pieds et soudain? pour un incident de rencontre semble-t-il, parce que peut-être, ses talons ont heurté le fond où ils ont pu prendre élan pour remonter, mais peut-être en fait parce qu'on vient (et qu'il vient ) encore de le/se reconnaître comme écrivain, il s'échappe et se sauve.

critique par Sibylline




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Le hibou et la baleine - Nicolas Bouvier

Des bribes du passé
Note :

   A travers des textes très courts, Nicolas Bouvier évoque des notions existentielles telles que la naissance, la vie, la mort ainsi que des thèmes comme la musique, les points cardinaux...
   
   Au fil des pages, il parcourt un voyage temporel dans sa propre mémoire, dans son passé. Il se remémore des moments durant lesquels il a choisi le prénom de son second fils dans un café et a désigné le hibou et la baleine comme parrain et marraine mais aussi lorsqu'il a appris le décès de son père.
   
   Le lecteur est littéralement séduit par le déroulement de ces différentes histoires. Et les quelques illustrations apportent une note plaisante à la lecture. Un seul bémol toutefois. Ce petit recueil s'achève trop rapidement.
   
   

critique par Nomade




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La guerre à huit ans - Nicolas Bouvier

L'âge du grand-père
Note :

   Nicolas Bouvier, dans ce tout petit ouvrage, regroupe trois textes qui parlent de son enfance et nous permettent de découvrir un peu le milieu (« artiste » mais aisé) dans lequel il fut élevé. Il nous donne la possibilité de jeter un regard sur cette période qui vit se bâtir chez lui, comme chez chacun, ses goûts et son code des valeurs.
   Parlant des relations des enfants et des grands-parents alors qu'il avait lui-même plutôt l'âge des seconds que des premiers, il manifeste une profonde compréhension, très franche, de ces liens privilégiés et libres : « Nos grands-parents sont sortis du bal, égoïstes, indulgents, exquis dans leurs instants de disponibilité. Et se débarrassent de nous d'un revers de main comme mouche à vinaigre quand notre babil répétitif, sot ou pompeux ?par peur de déplaire, les enfants sont souvent pompeux- leur échauffe les oreilles. Ce droit, aucun enfant ne le conteste. »
   
   Parlant de sa «guerre» contre la gouvernante, il ne semble pas encore avoir pris tout le recul que l'on aurait pu supposer et cela est assez amusant, tout comme cela donne un récit particulièrement vif. Apparemment, les offenses faites aux enfants ne s'effacent pas.
   
   Le style est dense. La moindre phrase véhicule une quantité d'images, d'émotions, de concepts, sur lesquels il est souvent nécessaire de s'arrêter un moment pour songer. Cela explique sûrement la brièveté des textes, comme le fait que le lecteur s'en accommode
   

critique par Sibylline




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Journal d'Aran et d'autres lieux - Nicolas Bouvier

Récits de voyage
Note :

   Nicolas Bouvier est le voyageur que l'on sait. Dans « Journal d'Aran et d'autres lieux », il nous parle d'abord d'Aran, l'île d'Aran sur la côte ouest de l'Irlande.
   « La route, elle aussi, étroite, bleue, brillante de glace, tourne sans rime ni raison là où elle pourrait filer droit et prend par la plus forte pente les tertres qu'elle devrait éviter. Elle n'en fait qu'à sa tête. Le ciel, gouverné par vent d'ouest, vient de faire sa toilette, il est d'un bleu dur. Le froid ? moins quinze degrés ? tient tout le paysage comme un poing fermé. Il faut conduire très lentement ; j'ai tout mon temps. »
   (Vous connaissez l'Irlande ? et je parle même pas de l'île d'Aran ? C'est tout à fait ça, la route étroite qui tourne quand elle pourrait tirer droit et qui passe les collines par le plus haut au point qu'arrivé au moment de basculer on ne sait ce qu'il y aura derrière !)
   C'est qu'il écrit bien le bougre ! Il voyageait bien aussi et il sait à la perfection nous faire partager cet état de bonheur incertain dans lequel on se trouve dans l'état de voyageur. N. Bouvier a aimé et percé l'âme irlandaise, plus particulièrement des îliens d'Aran, un monde à part dans ce pays à nul autre pareil.
   Un second chapitre est consacré à la Corée : « Les chemins du Halla San ». Les considérations philosophiques sur la vie se mêlent aux souvenirs des péripéties du voyage. C'est que N. Bouvier est un voyageur intelligent. Il absorbe paysages et impressions comme une éponge et nous les restitue en quelques lignes magiques.
   « Taegu. La gare, masse de béton inachevée, est très loin du centre. Un fort vent de nuit fait voler la poussière sur les silhouettes de voyageurs fléchis sur leurs valises. Interminable agglomération ? je n'ose pas dire ville ? blessée, noirâtre, excrémentielle, dont les nouvelles constructions ont déja l'air de ruines. A mettre avec Oshiamambe (Nord Japon) et Radauci (dans la Moldavie de Ceaucescu) au palmarès des des lieux à quitter aussitôt sous peine de conséquences incalculables. Mais voilà, il n'y a plus rien qui aille vers le Sud-Ouest et il faudra bien y passer la nuit. Le bus qui nous amène vers le centre bondit dans les rues défoncées. Chaque fois que le chauffeur klaxonne, une mandarine en plastique suspendue au rétroviseur s'allume et scintille pathétiquement. Miracle économique ! »
   Le recueil se termine par Xian. Courte relation d'un voyage dans la Chine classique. Plus exactement, hommage à Monsieur X qui fût son guide à Xian.
   Lire Nicolas Bouvier, c'est indéniablement voyager intelligent.

critique par Tistou




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La Chambre rouge et autre texte - Nicolas Bouvier

2 récits
Note :

   La trentaine de pages qui constituent cet ouvrage mérite-t-elle le nom de livre ? Je ne le sais pas. En tout cas, c'est édité en tant que tel et j'ai pris grand plaisir à dévorer cet opuscule. Vous aurez sans nul doute remarqué que «autre texte» est au singulier et, en effet, nous ne trouvons ici que deux textes au total.
   Le premier «La chambre rouge» commence par cette déclaration: « A en croire le préhistorien Escolon de Fonton , la guerre est apparue avec la sédentarisation ». Hormis que cette idée me laisse bien perplexe (Les hommes n'avaient-ils vraiment jamais eu l'idée de se battre entre eux pendant toute leur période nomade ?...), elle nous éclaire sur la façon extrêmement méfiante dont Nicolas Bouvier considère SA maison sédentaire, et plus précisément sa chambre.
   Mais j'ai noté pourtant quelque contradiction entre son hostilité déclarée et le soin ou du moins l'attention qu'il lui porte et le bien-être qu'il semble y éprouver. Ah ! L'homme est complexe. Et tant mieux.
   
   Le second texte s'intitule «Holan». De même que pour « la chambre rouge », le thème est posé dès le départ : « L'unique objet de ces quelques lignes est de payer une dette très ancienne. » Bouvier poursuit en évoquant tout ce qu'il doit et ce que lui a apporté la découverte du poète tchèque Vladimir Holan. Moi qui suis peu sensible à la poésie écrite, j'ai lu ce texte avec attention et intérêt, dans l'espoir de me la rendre enfin accessible. « C'est grâce à Holan, autant qu'à Michaux, que j'ai compris que certaines visites que la vie nous rend sont si mystérieuses qu'elles doivent prendre la forme d'un poème, que la prose la plus éclatante ne rendrait justice ni à leur transparence ni à leur opacité qui sont forcément voisines puisque nous ne comprenons pas la transparence mais pouvons seulement la flairer comme un limier flaire un gibier dont il sait qu'il n'est pas pour lui.»
   
   

critique par Sibylline




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L'usage du monde - Nicolas Bouvier

Un titre qui transcende le récit
Note :

   Nicolas Bouvier a 24 ans et il part avec son ami, le peintre Thierry Vernet, sur les routes afin de découvrir ces pays dont les noms modernes ou anciens le font rêver: l'Iran, l'Afghanistan, la Perse, la Macédoine, l'Inde? Nous sommes en 1953. Ils circulent tous deux à bord d'une voiture (une petite Fiat Topolino) qui en verra de toutes les couleurs et subira des dépannages auxquels nos véhicules occidentaux ne sont guères habitués. Tandis que les deux hommes connaîtront également un mode de vie fort différent de celui de leur culture.
   
   Ils financent leur voyage par leurs travaux. Vernet peint, dessine, expose et vend ses œuvres, Bouvier rédige des articles, vend des conférences. Le rapport est maigre, mais les besoins le sont tout autant quand on vit, comme ils le font, à la manière du pays.
   
   De ce périple de presque deux ans, Nicolas Bouvier a rapporté ce livre passionnant que Thierry Vernet a illustré, mais il ne fut publié que presque 10 ans plus tard.
   
   Bouvier n'est pas peintre, mais il est photographe et c'est sans doute ce qui est sensible quand on découvre le flot d'images qu'il nous livre. C'est, sous la plume d'un écrivain si adroit et sensible, un recueil richissime d'images, de visions : « La ville fraîche et sonore débordait de figues et de raisins comme un panier. » ou « la laine de la neige sur les rues noires. ». Des images nouvelles, à profusion, comme on en est assailli quand on voyage et des sons aussi, car de même qu'il photographie, il enregistre, les chants et les musiques inconnus que son voyage lui fait découvrir. Eux-mêmes d'ailleurs, joueront souvent de l'accordéon et de la guitare pour faire danser, par amitié ou contre paiement (j'oubliais cet autre moyen de financer leur voyage).
   
   Ce qui a fait de cet ouvrage le livre culte qu'il est devenu, c'est le regard si proche et humain que l'auteur a porté sur tous ceux qu'il a rencontrés. S'il y a bien, dans ces pages, les descriptions de paysages que l'on pouvait s'attendre à y trouver, quoiqu'en nombre assez limité compte tenu du périple, on y trouve bien davantage, les portraits des hommes croisés, ceux que l'on a à peine vus mais dont l'image est restée en mémoire, comme ceux avec lesquels on a cohabité plus ou moins longtemps. Sur ces mondes parfois étranges et même déconcertants, ainsi visités, Bouvier ne pose jamais de regard supérieur. Jamais il ne croit que sa culture est meilleure que celle qu'il découvre, ni moins bonne d'ailleurs. Il est capable de porter sur le monde qui l'entoure un regard ouvert et égal. A travers tout son récit transparaît sans cesse une philosophie de la vie objective, juste, acceptante, non jugeante, non didactique. Il est constamment dans la vraie compréhension. Ses commentaires sont si justes que l'on sent qu'il a su faire, que c'est bien comme cela qu'il fallait voir les choses. Les récits qu'il a ainsi rapportés dans cet «Usage du monde» ont donné envie de voyager à bien d'autres jeunes gens et, même à ceux auxquels il n'a pas transmis ce désir, il a offert une vision des ces autres mondes dont ils n'auraient rien su sans lui. Bel exploit pour un écrivain voyageur dont presque toutes les notes avaient été jetées à la poubelle et qui n'est jamais parvenu, malgré l'aide de Vernet, à les retrouver dans la décharge pakistanaise.
   
   Si vous ne lisez qu'un livre de Nicolas Bouvier, je pense que ce devrait être celui-ci.
    ↓

critique par Sibylline




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Invitation au Voyage
Note :

   Bien qu’il n’y ait pas réellement d’histoire dans un récit de voyage, on peut tout de même résumer le parcours:
   En juin 1953, le jeune écrivain Nicolas Bouvier entame avec son ami le peintre Thierry Vernet un voyage qui, partant de Genève, doit les mener au Khyber Pass (frontière du Pakistan) en passant par la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan. Ils partent avec très peu d’argent et comptent sur des travaux en cours de route pour payer leur voyage (écriture d’articles pour des journaux, conférences, cours de français – ventes de peintures du côté de Thierry Vernet). La voiture qu’ils prennent – une petite Fiat – s’avère être un véritable boulet: passant plus de temps à être poussée ou réparée que conduite.
   En tout le périple dure un an et demi.
   
   Des régions, des villes qu’il traverse, Nicolas Bouvier cherche à nous donner une évocation complète, il ne néglige aucun détail du paysage: à un moment il décrit même la route entre deux villages, ce qui semble n’avoir aucun intérêt a priori, mais dans un style si poétique que c’est finalement un des passages qui m’a le plus marquée.
   Il s’attarde sur une nuance de couleur, sur un parfum, jusqu’à nous les faire presque ressentir. Chaque musique qu’il est amené à entendre lui inspire une page d’analyse et d’émerveillement. Lui et son ami ont d’ailleurs apporté avec eux un enregistreur pour garder une trace de ces chants et de ces musiques.
   Nicolas Bouvier n’est pas non plus avare d’indications historiques ou politiques mais il les délivre par petites touches: on sent qu’il cherche surtout à transmettre la réalité sensible, la vie présente.
   Mais ce qui semble l’intéresser au plus haut point pendant ce voyage ce sont les gens: le livre forme une galerie de portraits assez saisissants, très divers, et souvent teintés d’humour. Les façons de penser, les cultures, les manières de vivre, semblent être pour lui une source continuelle de curiosité et de réflexion.
   Mais je crois que la chose la plus remarquable dans ce livre c’est son écriture : le style est magique. A la fois précis, poétique, plein d’inattendus. Tel docteur en train de jouer du violon “se gonfle de musique comme un champignon sous l’averse”. Tel veilleur de nuit “dort sous sa moustache comme sous un parapluie fermé”.
   
   Alors bien sûr "L’usage du monde" a quelques défauts: peut-être des longueurs à certains moments. J’avoue par exemple que les innombrables pannes de voiture ont fini par me taper sur les nerfs – mais elles devaient être encore plus exaspérantes à vivre.
   J’avoue aussi que j’ai regretté leur départ d’Iran car ce pays m’a enchantée et la suite m’a semblé plus morose – mais là encore ça doit être un reflet de ce qu’ils ont réellement éprouvé.
   J’ai vraiment adoré ce livre, et les illustrations de Thierry Vernet apportent un petit supplément de vie et d’humour bien appréciable.
    ↓

critique par Etcetera




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Voyageur sans bagage
Note :

   Nicolas BOUVIER. Rêvant d’ailleurs, encouragé par son père, à 17 ans il part pour son premier voyage en Norvège. Deux journaux le missionnent pour une série de reportages, l’un en Finlande en 1948, l’autre dans le Sahara algérien en 1950. Mais ce sera le récit de son périple de Genève à Ceylan avec son ami le dessinateur Thierry Vernet qui deviendra un livre-culte :L’usage du monde
   
   Parti de Genève en juin 1953, en Fiat Topolino, il passera la Khyber Pass entre l’Afghanistan et le Pakistan en décembre 1954. Il rejoint à Belgrade son ami qui essaie de vendre ses toiles pour gagner quelqu’argent. Lui-même espère avec ses écrits et ses conférences augmenter leur pécule, ce qui se révèlera très aléatoire. Ce voyage dans des conditions précaires à la merci des pannes, des rencontres, des opportunités ne manque pas d’impressionner le lecteur. Dans ces paysages arides, rebutants, violents parfois que le climat malmène, les deux voyageurs rencontrent hospitalité et aide, quand la mécanique s’enroue, quand la malaria s’impose, quand l’hiver empêche le départ, quand l’argent ne rentre pas... Il faut composer, patienter, aller de l’avant.
   
   "On croit qu’on va faire un voyage, mais c’est le voyage qui vous fait".

critique par Michelle




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Chronique japonaise - Nicolas Bouvier

Chronique plurielle
Note :

   En refermant ce livre, je ne peux m'empêcher de penser qu'il est tout entier contenu dans son titre. C'est une chronique japonaise, oui. Une chronique dans les deux sens du terme: à la fois historique et personnelle. L'Histoire du Japon tient en effet une large place dans ce livre, des origines mythologiques aux années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Et ce survol historique est intimement mêlé au récit de deux séjours de Nicolas Bouvier au Japon, le premier en 1956 (dans la foulée du long périple qui fait l'objet de "L'usage du monde" et du "Poisson-scorpion") et le second, huit ans plus tard.
   
   "Chronique japonaise" fourmille d'informations intéressantes sur l'histoire et la géographie du pays, le théâtre no ou le bouddhisme Zen. Mais il n'est pas question pour Nicolas Bouvier de nous asséner un exposé didactique (du "savoir, du substantiel et clairement expliqué s'il vous plaît"). Il ne sait que trop qu'on n'empaquette pas l'âme d'un pays, et se montre pour le moins ironique à l'égard des touristes qui veulent ramener chez eux des souvenirs tirés au cordeau dont ils pourront parler. Aussi, ce sont des tranches de vie qu'il nous fait partager ici, drôles ou tragiques, et parfois minuscules: le rituel du bain public, une cigarette roulée à la main, des navets macérés dans la saumure... Et un réel effort pour comprendre le Japon et ses habitants, même si c'est impossible, même si les mots lui manquent, son maigre vocabulaire trop vite épuisé, et même si certaines choses, tout simplement, ne peuvent se dire. Comme pour les autres livres de Nicolas Bouvier que j'ai lus jusqu'à présent, "Chronique japonaise" est bien plus qu'un "simple" récit de voyage. Nicolas Bouvier n'est pas de ces voyageurs qui partent au loin pour accumuler les images et les sensations, mais de ceux qui acceptent de se laisser défaire par la route, de se dépouiller de leurs vieilles peaux devenues trop étroites, de "faire l'apprentissage du moins", en une expérience humaine qui transcende toute velléité de pittoresque.
   
   
   Extrait (au bain public):
   
   "Le côté «femmes» n'est séparé de l'autre que par une demi-cloison ajourée par-dessus laquelle on échange en famille quolibets, savonnettes et gants de crin. Autrefois tout le monde se baignait ensemble, et cette paroi est une concession faite à l'Occident puritain à l'époque où le Japon désirait si fort lui plaire. Elle est superflue. Le Japonais n'est pas troublé par le nu au bain: il en a trop l'habitude, et si, exceptionnellement, il est troublé, eh bien! où est le mal? Sur ce point, il est plus naturel que nous. Il a dû rester longtemps perplexe devant notre société qui mettait des caleçons longs et faisait tant d'histoires pour entrer dans l'eau... puis garnissait ses jardins publics d'opulentes femmes nues représentant le Commerce ou l'Industrie." (p.152)
   

   

critique par Fée Carabine




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Aller à la rencontre
Note :

    Au cours d'un voyage qui l'a mené à Belgrade, Kaboul, en Turquie, au Pakistan, en Inde et en bien d'autres endroits, Nicolas Bouvier aboutit au Japon où il va rester une année, vivant de sa plume, explorant le pays où il reviendra quelques années plus tard avec son épouse et ses enfants. De ces expériences sont nées ses chroniques japonaises publiées en 1970, un des monuments de la littérature de voyage.
   
   Et dire que j'ai attendu si longtemps pour découvrir la plume merveilleuse de Nicolas Bouvier, le regard aigu, respectueux mais lucide qu'il porte sur un pays étranger au sein duquel il s'immerge autant que le peut un gaijin. Au fil de ses chroniques, il offre à son lecteur occidental l'histoire, et le portrait d'un pays qu'il juge méconnu, et qui l'était sans doute dans les années 1960, caché qu'il pouvait être derrière les clichés sur les "petits hommes jaunes et cruels", les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et le déchaînement atomique. Encore qu'on peut se demander aujourd'hui s'il n'est pas encore mieux caché derrière la japan mania qui agite les pays occidentaux...
   
   Pour cela il remonte aux origines, aux récits mythologiques, aux premières pages de l'histoire agitée de l'archipel, aux collisions et mélanges entre religions et cultures, il raconte la vie quotidienne des plus humbles qu'il partage, le Nô, les traditions populaires dans les campagnes, l'infinie diversité des paysages. Il confronte aussi le Japon des années 1950 qu'il découvre, et celui des années 1960 qu'il retrouve et qui déjà annonce le poids lourd économique. Et tout cela sans jamais sombrer dans le didactisme ou l'arrogance de croire livrer un savoir, toujours avec une pointe d'humour.
   
   Car les Chroniques japonaises sont avant tout le magnifique témoignage d'un voyageur, de celui qui se confronte à une culture autre, qui ose débarquer dans un pays dont il maîtrise à peine la langue et ouvrir grand ses yeux et son esprit à ce qu'il y découvre. Il y a le vécu de l'homme qui a été et est resté l'étranger, mais qui jette un regard ironique encore que non dépourvu de tendresse sur ces touristes qui veulent comprendre l'âme d'un pays en quelques jours et la ramener en bouteille chez eux, lui qui sait trop bien à quel point la complexité de ce pays empêche même celui qui s'y est immergé de le comprendre. Sa manière de raconter son expérience, avec pudeur, mais lucidité et courage laisse apercevoir la rare intelligence de cet homme, sa capacité hors du commun à s'ouvrir à l'autre et à laisser autant que faire ce peut tout jugement, tout préjugé pour aller à la rencontre de l'autre. Car finalement, ce sont des rencontres qu'il raconte, rencontres avec des hommes et des femmes, rencontre avec un pays qui lui permettent d'en dresser à sa manière un portrait sensible et qui donne envie de partir comme lui, en oubliant tout ce que l'on croit savoir.

critique par Chiffonnette




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L'œil du voyageur - Nicolas Bouvier

De la Suisse à l’Inde
Note :

   De la Suisse à l’Inde via les Balkans, la Yougoslavie, la Turquie, puis l’Iran, l’Afghanistan, et enfin le Pakistan, récemment séparé de l’Inde (le voyage a lieu en 1953) puis l’Inde. Nicolas Bouvier est parti avec Thierry Vernet, peintre et dessinateur, et tous deux, dans cette petite "Topolino" font la route, découvrent et font connaissance avec les pays traversés et leurs habitants au fil des kilomètres. C’est le voyage à l’état pur. Pas tant aller d’un point à un autre que cheminer et découvrir au fil des rencontres. Ce voyage donnera lieu à l’ouvrage le plus célèbre de Nicolas Bouvier "L’usage du monde", mais les photos qu’il a prises en chemin, agrémentées de textes fragmentaires constituent cet "Œil du voyageur", à la fois un livre de voyage et des réflexions de voyageur.
   
   "Nicolas Bouvier … comprit alors qu’ "un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait."

   Ou, plus imagé : "On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels."
   
   Et c’est bien l’esprit de cet "Œil du voyageur". Avec en sus l’écriture de Nicolas Bouvier, sensible et chatoyante comme les sentiments qu’on éprouve à se laisser porter quand on est "en voyage".
   
   Les photographies sont en noir et blanc et valent surtout par leur côté documentaire de ce voyage hors du commun. Pas un reportage. Des coups de cœur, des flashes, soutenus par les mots de Nicolas Bouvier.
   
   "Les grandes routes en Inde – et surtout celles qui partent de Delhi – ont beaucoup pour elles ; quelle que soit la direction choisie on a 1000, 2000 miles devant soi, des savanes mauves, des vols de vautours tournant dans un ciel cannelle, des villages verts où gitent des dieux de glaise couverts de minium frais et de papier d’argent, des villes croulantes et tarabiscotées, des légions de pieds nus battant la poussière et une infinité de rencontres et de regards qui croisent le vôtre jusqu’à la satiété la plus complète."

critique par Tistou




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