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Auteur du mois de janvier 2006
Romain Gary

   .

Biographie

    AUTEUR DU MOIS DE JANVIER 2006
   
   Romain Gary est né en Russie en 1914 . Il est arrivé en France avec sa mère en 1928, à Nice. Il fit la guerre dans l'aviation et rejoignit ensuite, De Gaulle et la France Libre en Angleterre où il continua à servir dans l'aviation. Après la guerre, il sera fait Commandeur de la Légion d'Honneur et Compagnon de la Libération. A ce moment, il aura déjà écrit son premier livre "Education européenne".
   
   Il mena ensuite une carrière de diplomate, tout en continuant à écrire. Il fut l'époux de Jean Seberg. Il obtint le prix Goncourt pour "Les racines de ciel" en 1956.

   
   En 1974, il endossa le déguisement d'Emile Ajar pour mener une seconde carrière littéraire. Il obtint alors à nouveau le prix Goncourt en 1975 avec "La Vie devant soi".
   
   Il se suicida au début de décembre 1980 d'un coup de révolver
   
   PS: Vous trouverez sur ce site la fiche de "Il était deux fois Romain Gary" brillant essai que Pierre Bayard a consacré à cet auteur ainsi que celle de "L'homme que l'on croyait" où Paul Pavlowitch, neveu de Gary ayant tenu le rôle d'Emile Ajar, donne sa version des évènements.

   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Gros-câlin
  Vie et mort d'Emile Ajar
  La promesse de l'aube
  Les racines du ciel
  Chien blanc
  La vie devant soi
  L'angoisse du roi Salomon
  Les trésors de la Mer Rouge
  Education européenne
  Clair de Femme
  Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable
  Les clowns lyriques
  Le Sens de ma vie
 

Gros-câlin - Romain Gary

Chef d’œuvre
Note :

   «Gros câlin» a été écrit par Romain Gary sous le pseudonyme de Emile Ajar et c'est un très, très excellent livre. Je dois avouer que, d'une manière générale, je suis plus fan d'Ajar que de Gary. Vous me direz «C'est le même homme», je vous répondrai «Les convenances en moins». Et j'aime mieux Ajar.
   
   Ce «Gros câlin» est un véritable chef d'oeuvre. Pour résumer : un certain monsieur Cousin, employé modèle (du moins, il fait de son mieux pour l'être) a rapporté d'Afrique un assez gros python dont il s'est épris. C'est lui qui nous conte cette histoire, dans son langage et avec ses mots, et pour tout dire, dans un style traduisant un surprenant mode de pensée. C'est une sorte de long monologue, un «serpent» verbal qui s'étire, se noue et qui nous fascine.
   
   Monsieur Cousin a de très hautes et très romantiques visées sur une certaine Mademoiselle Dreyfus, collègue de bureau, mais il a aussi une approche tout à fait pragmatique de la sexualité qui désarmera plus d'un lecteur. Il faut voir avec quel franc naturel l'individu totalement conventionnel et «coincé» qui nous conte ici son histoire, aborde les affaires de sexe, dès lors qu'il ne s'agit pas de questions d'amour.
   
   Il est exact que l'on peut dire que c'est un livre comique, mais l'adjectif «comique» est loin d'être suffisant. Car, s'il y a sans cesse des situations drôles, ce sont aussi et surtout, des situations extrêmement justes et vraisemblables, la vraisemblance étant juste poussée à sa limite extrême. On bascule dans l'excessif, le «trop vrai». Cela fait rire, bien sûr, mais donne aussi un peu à penser, non ? Surtout quand on sait que Romain Gary avait lui même adopté un python qu'il dut confier à un zoo privé.
   
   On ne peut qu'apprécier également avec quelle vérité et de quelle manière prenante, il parle des besoins affectifs des hommes.: « Je suis rentré chez moi, je me suis couché et j'ai regardé le plafond. J'avais tellement besoin d'une étreinte amicale que j'ai failli me pendre.» C'est autre chose qu'une simple histoire comique de serpent parisien.
   
   C'est ainsi que Monsieur Cousin, aux raisonnements toujours à la limite de la folie douce, assène aussi de grandes vérités sur la nature humaine. Il sait et dit des choses que l'on ne sait pas toujours et que l'on ne dit que rarement. Monsieur Cousin est un idiot et un sage. Ses bévues et lacunes nous font beaucoup rire. Sa sagesse parfois, nous atteint comme un fouet.
   
   Et nous subissons le charme prenant de cette façon qu'il a de s'exprimer, de nous rendre ainsi sensible par ses phrases étranges, tout le cheminement de sa pensée et la forme de son esprit ! :«Vous m'avez demandé pourquoi j'ai adopté un python et je vous le dis. J'ai pris cette décision amicale à mon égard au cours d'un voyage organisé en Afrique».
   
   A lire absolument.
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critique par Sibylline




* * *



Ultra moderne solitude
Note :

   "Gros-Câlin" est le premier roman que Romain Gary a décidé de publier sous le pseudonyme d’Emile Ajar, ce qui lui donne certainement une importance particulière et m’a donné très envie de le lire.
   
   Le début de l’histoire :

   Un parisien de trente-sept ans, nommé Cousin, qui travaille dans les statistiques et vit seul dans un petit deux-pièces, se prend d’affection, au cours d’un voyage en Afrique, pour un python de deux mètres de long et le ramène avec lui à Paris, dans son appartement. Comme le python ne cesse de s’enrouler "affectueusement" autour de lui, il le nomme Gros-Câlin. Naturellement, cette adoption insolite fait jaser le voisinage et aussi ses collègues de bureau, parmi lesquels se trouve une très séduisante jeune femme noire, nommée Irénée Dreyfus, dont Cousin est secrètement amoureux et avec laquelle il espère bien se marier. Mais comment faire accepter à une jeune femme la présence de Gros-Câlin? Par ailleurs, le python ne peut se nourrir que de proies vivantes : souris ou cochons d’Inde, et il se trouve que Cousin éprouve une grande tendresse pour ces petites bêtes, ce qui lui cause un grave problème de conscience. (…)
   
   Mon avis :

   Ce livre réussit à nous amuser avec des thèmes aussi peu réjouissants que l’angoisse de la solitude et les manques affectifs jamais comblés.
   Le personnage principal, Cousin, est un personnage d’une telle naïveté qu’il se croit réellement aimé de son python et qu’il se leurre totalement sur les liens qui l’unissent (ou plutôt, justement, ne l’unissent pas) à Mademoiselle Dreyfus.
   Il y a un travail extraordinaire sur le langage et les expressions toutes faites, des trouvailles dans l’agencement des mots, qui se rapprochent à mon sens de la poésie.
   On a l’impression que l’auteur ne se fixe aucune limite, que toute digression, même la plus farfelue, est possible, et en même temps le livre reste parfaitement cohérent de bout en bout et se concentre toujours sur l’essentiel du propos.
   On remarque aussi l’esprit de dérision qui anime Romain Gary lorsqu’il parle des opposants à l’avortement et de leur "droit sacré à la vie" (le livre a été publié en 1974, au moment du violent débat sur l’IVG), ou encore lorsqu’il parle des actions humanitaires et de leurs partisans.
   
   Ce beau roman, sous des dehors tout à fait fantaisistes, laisse transparaître une belle sensibilité et dresse un constat lucide sur la solitude et la souffrance morale, dans un foisonnement et une surenchère verbale assez poignante.
   
   
   J’ai choisi cet extrait, qui est la première page de Gros-Câlin :
   
   "Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L’Assistant, au Jardin d’Acclimatation, qui s’intéresse aux pythons, m’avait dit :
   – Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n’est plus émouvant que l’expérience vécue et l’observation directe. Evitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.
   Il convient également de rappeler qu’une grande partie de l’Afrique est francophone et que les travaux illustres des savants ont montré que les pythons sont venus de là. Je dois donc m’excuser de certaines mutilations, mal-emplois, sauts de carpe, entorses, refus d’obéissance, crabismes, strabismes et immigrations sauvages du langage, syntaxe et vocabulaire. Il se pose là une question d’espoir, d’autre chose et d’ailleurs, à des cris défiant toute concurrence. Il me serait très pénible si on me demandait avec sommation d’employer des mots et des formes qui ont déjà beaucoup couru, dans le sens courant, sans trouver de sortie.
   Le problème des pythons, surtout dans l’agglomérat du grand Paris, exige un renouveau très important dans les rapports, et je tiens donc à donner au langage employé dans le présent traitement une certaine indépendance et une chance de se composer autrement que chez les usagés. L’espoir exige que le vocabulaire ne soit pas condamné au définitif pour cause d’échec."

critique par Etcetera




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Vie et mort d'Emile Ajar - Romain Gary

Intérêt documentaire
Note :

   La lecture de cette trentaine de pages est indispensable à tous ceux qui s'intéressent à ce que fut l'imbroglio Gary/Ajar.
   
   Dans cet opuscule publié après sa mort, Romain Gary explique et raconte ce qu'il a fait et pourquoi.
   C'est court, clair, net. Même s'il ne répond pas, faute de l'admettre, à la question que tout le monde se pose : pourquoi les livres d'Emile Ajar étaient-ils tellement meilleurs que ceux que Romain Gary écrivait à la même époque ?
   
   Il le nie. Il reproche amèrement aux critiques de n'avoir pas su reconnaître, au contraire, que tout Ajar était déjà chez Gary et d'avoir soutenu que «Gary aurait été bien incapable d'écrire cela» alors que c'était exactement ce qu'il avait fait.
   Certes, mais alors pourquoi ne le faisait-il pas toujours ? Il pense qu'il le faisait. Le lecteur sait que non.
   
   Il motive principalement sa supercherie par son désir de se débarrasser de l'étiquette qu'on lui avait collée sur le dos. Il dit que s'il avait publié ces livres en tant que Gary, on n'aurait pas reconnu leur valeur, le rôle officiel qu'on lui faisait tenir y aurait fait obstacle. Il ne voit pas que, tout autant, lui-même n'écrivait pas les mêmes choses lorsqu'il était Gary. Lui aussi participait au rôle. Paul Pavlovitch, quant à lui, rapporte que Gary, parlant de «Gros câlin» «répéta plusieurs fois que, sans ce pseudonyme, il n'aurait pas pu écrire cette oeuvre. Trop nu, trop à découvert avec ses demandes et ses besoins» Et je crois que nous sommes là plus près de l'exactitude. Ajar racontait ce que Gary n'osait pas dire. Et l'oeuvre signée Ajar me semble mieux résister à l'assaut des ans.
   
   Cette brochure est la version de Gary de cette incroyable histoire, version donnée sans que le recul y ait pu apporter sa part d'objectivité, car du recul, il n'en aura jamais. Ecrite en mars 79 mais maintenue cachée, elle n'a été publiée qu'après son suicide et à peu près en même temps (une quinzaine de jours près, me semble-t-il) que la version que Paul Pavlovitch donna des mêmes faits.
   
   Voir: "L'homme que l'on croyait" de Paul Pavlowitch

critique par Sibylline




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La promesse de l'aube - Romain Gary

Autobio
Note :

   On peut le prendre comme un roman autobiographique de Romain Gary (et il insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas d'une autobiographie mais bien d' «un livre d'inspiration autobiographique»), ou encore comme un dernier cri d'amour à sa mère.
   
   Disons le tout net, R. Gary n'est pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche. Aux premiers passages du livre, R. Gary est encore en Russie, où il est né, élevé par sa mère, seule. Précisons qu'il s'agit d'une mère juive qui semble rassembler sur sa tête tous les poncifs de mère castratrice qu'on attribue aux mères juives, justement.
   
   Cette mère là, il semble très vite prendre conscience qu'elle l'aura tant aimé qu'aucune autre femme ne parviendra à la dépasser, voire l'égaler.
   
   De Russie, la mère et le fils arrivent en Pologne, pauvres et vivant misérablement. Mais qu'à cela ne tienne, la mère a un dessein, son dessein c'est son fils, et son fils sera ambassadeur et écrivain. Et français. Car il se trouve qu'elle a fait une fixation sur la France, seul pays digne de les abriter, et dans lequel, admirable acharnement de cette mère indomptable et inconsciente, ils finissent par échouer.
   
   Il y aura alors les études-et pour R. Gary l'obligation d'être à la hauteur, à une hauteur inhumaine- la formation d'aviateur, la guerre...
   
   Un peu de complaisance tout de même transparait dans ce roman autobiographique mais c'est un magnifique hymne à l'amour de sa mère. Un amour castrateur, inhumain et fou. On ne choisit pas sa mère et R. Gary ne l'a pas choisie. Il a eu du mérite à survivre à son éducation «commando».
   
   Et puis R. Gary raconte tellement bien, avec juste ce qu'il faut de considérations annexes pour nourrir notre intelligence sans brider notre curiosité. Ca me fait penser à un destin à la Saint Ex, la mort glorieuse en moins.

critique par Tistou




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Les racines du ciel - Romain Gary

Humanisme lucide
Note :

   Nous sommes en Afrique Equatoriale Française (A.E.F., aujourd'hui le Tchad), dans les années cinquante, alors qu'apparaissent timidement les premiers signes avant-coureurs de la décolonisation et que l'administration française vit ses dernières heures de tranquillité. Une tranquillité qui serait parfaite sans l'agitation suscitée par un dénommé Morel et son acharnement à protéger les éléphants, massacrés par miliers pour l'ivoire de leurs défenses, et sous couvert d'éviter les dépradations qu'ils causent aux plantations...
   
   On a dit de ce roman, prix Goncourt 1956, qu'il est le premier roman "écologique", et il est vrai que la protection de la nature en est un thème essentiel, des éléphants mais aussi des oiseaux auxquels Romain Gary consacre de très belles descriptions, préservation aussi des magnifiques paysages et des grands espaces africains. Mais pour Morel, ancien résistant rescapé des camps de concentration nazis, les éléphants sont bien plus que des éléphants, ils sont l'image même de la liberté. Romain Gary joue ainsi tout au long du livre de l'image des éléphants. Symboles aux sens multiples, images de la liberté pour Morel, représentations de l'exploitation des ressources naturelles de l'Afrique par les colonisateurs occidentaux pour Waïtari, l'ancien député passé à la clandestinité et l'action armée pour l'indépendance, qui joint ses forces à celles de Morel. Mais il ne faut pas pour autant commettre l'erreur de croire que ces éléphants ne sont que des allégories:"Ils sont de chair et de sang, comme les droits de l'homme justement." (p. 12).
   
   Au-delà de la protection de la nature c'est donc tout un contexte politique et historique que Romain Gary recrée dans "Les racines du ciel", faisant appel à une fascinante galerie de personnages, des Africains comme Waïtari, Korotoro et Youssef, et des occidentaux venus de tous les coins du globe, amoureux de l'Afrique ou naufragés rejetés là malgré eux, des personnages profondément humains et émouvants dans leurs errements, et qui donnent à Romain Gary matière à une belle réflexion sur les magouilles et les luttes d'influence, sur les ambiguïtés et les compromissions de l'engagement politique, sur les dangers de l'idéalisme, et sur la nécessité pourtant de continuer à s'engager. Il nous donne ainsi un beau témoignage d'un humanisme lucide.
   
   Extrait (p. 211):
   "Quand vous n'en pouvez plus, faites comme moi: pensez à des troupeaux d'éléphants en liberté en train de courir à travers l'Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien en résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu'ils sont vivants, rien ne peut les arrêter - la liberté, quoi! Et même quand ils ne sont plus vivants, peut-être qu'ils continuent à courir ailleurs, qui sait, tout aussi librement. Donc, quand vous commencez à souffrir de claustrophobie. des barbelés, du béton armé, du matérialisme intégral, imaginez ça, des troupeaux d'éléphants, en pleine liberté, suivez-les du regard, accrochez-vous à eux, dans leur course, vous verrez, ça ira tout de suite mieux..."
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critique par Fée Carabine




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Eléphantesque ?
Note :

   "Je soupèse le volume. Qu'il est gros! Près de cinq cents pages, à vue de nez. [...] J'ouvre, je lis dix lignes, je referme." Pour François Mauriac, qui s'exprime ici dans son journal, la cause est vite entendue. La question est aujourd'hui de savoir s'il a eu tort ou non de ne pas persévérer. Une fois le pavé, car c'en est un, refermé, on peut lui donner en partie raison et Lesley Blanch, la femme de Gary à l'époque, ne se prive pas de souligner les défauts du livre dans son recueil de souvenirs "Romain, un regard particulier" : "Si répétitives et négligemment écrites que soient beaucoup de pages de cet ouvrage, et cela malgré mes fréquentes suggestions pour qu'il fasse des coupures, il ne pouvait s'arrêter d'écrire, un fleuve impétueux que, chose étrange, son éditeur n'a rien fait pour endiguer. Ces répétitions constituent la faiblesse d'un beau livre, une faiblesse qu'on retrouve dans certains des autres écrits de Romain."
   
   C'est plutôt bien vu, mais des faiblesses, il y en a d'autres, qui tiennent peut-être plus d'ailleurs à l'époque à laquelle le livre fut conçu qu'à son auteur lui-même. A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, et sans attendre l'arrivée du Nouveau Roman, le roman semble en effet ne plus se suffire à lui-même. Il doit être porteur de sens politique, ses personnages doivent être emblématiques d'une certaine idéologie, ce qui explique que des Sartre ou des Camus se soient essayés à un genre auquel ils n'étaient pas destinés a priori. C'est cette constante préoccupation idéologique qui nuit au roman de Gary et le date assez cruellement.
   
    L'auteur se sert de ses souvenirs africains pour mettre en scène un idéaliste, Morel, qui mène en Afrique un combat pour faire cesser le massacre des éléphants. C'est sa seule préoccupation mais il est pris par les autorités locales et par l'opinion internationale pour un dangereux révolutionnaire, un partisan de l'émancipation africaine, un communiste, un pacifiste et bien d'autres choses encore. D'où des discussions à n'en plus finir et répétitives sur le bien fondé et les motivations de sa cause entre les autres personnages du roman, missionnaires, fonctionnaires coloniaux, indépendantistes africains, journalistes... Le roman devient semblable à l'éléphant : on lui accroche un tas de casseroles qui l'alourdissent et gênent sa progression... et sa survie.
   
   Mauriac aurait-il eu raison? Pas tout à fait : il est passé à côté d'un aspect du livre qui ne rachète pas tout à fait l'ensemble mais qui vaut le détour : c'est la construction du personnage de Morel à partir des témoignages des autres protagonistes. Morel n'apparaît que dans le dernier tiers du livre. Avant cela, on ne fait que parler de lui : on tourne autour du personnage, on le dessine, on le devine au travers des témoignages qui se succèdent sans que jamais on ne distingue les sutures qui font passer de l'un à l'autre. C'est là que Romain Gary est vraiment intéressant, dans ce travail de mosaïste qui mériterait une nouvelle lecture pour voir justement comment il lie ses différents éléments. Mais je laisse ce soin à d'autres.

critique par P.Didion




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Chien blanc - Romain Gary

Document
Note :

   Roman intéressant en particulier parce qu'il est largement autobiographique. Il nous présente Romain Gary et son épouse Jean Seberg à Los Angeles en 68 et nous raconte cette aventure ainsi que leur vie là-bas.
   
   Pour ce qui est de l'histoire de Chien Blanc (Batka), la voici en deux mots : Gary recueille un berger allemand très costaud, extrêmement gentil, et une histoire d'amour se noue tout de suite entre eux deux.
   
   Cependant, il apparaît bientôt que ce chien est très gentil avec tout le monde, sauf avec les Noirs pour lesquels il représente un vrai danger. En consultant un spécialiste des animaux, Gary apprend qu'il a adopté un «chien blanc», ce qui signifie que c'est un chien qui a été spécialement dressé pour attaquer mortellement tous les Noirs qu'il rencontrerait. La solution raisonnable serait de le faire piquer mais, au nom de la responsabilité qu'il a vis-à-vis de tous ceux qu'il a adoptés, Gary s'y refuse et tente au contraire de le faire rééduquer, ce qui est réputé impossible.
   
   Pendant ce temps, nous suivons la partie de la vie de Romain Gary qui se passe auprès de son épouse, l'actrice Jean Seberg, qui soutient de son argent et de ses convictions les mouvements de lutte contre la ségrégation raciale. C'est l'époque de Martin Luther King et de Malcom X. La situation est explosive et il est aussi difficile d'être un Blanc qui veut aider les Noirs que d'être un Noir. Seberg participe de toute la force de ses convictions, Gary, lui, reste en retrait car, s'il rejette toute idéologie raciste, il sait aussi qu'il y a autant de salauds des deux côtés et que ceux qui traînent dans le sillage des stars du cinéma telles que son épouse, songent plus à s'emplir les poches qu'à servir un idéal.
   
   J'ai bien aimé ce livre et je l'ai trouvé très intéressant. Il est très révélateur de la vision que Romain Gary avait de lui-même et il apporte de nombreux renseignements sur sa façon de vivre à ce moment là. Sa bougeotte à travers le monde, par exemple, parce que quand il s'en va un peu pour changer d'air, lui, c'est à quelques milliers de kilomètres et pour quelques semaines. J'ai aimé le rapport aux hommes et aux bêtes qui y est présenté. Ceci dit, c'est vrai qu'il y a quelques longueurs dans la deuxième partie, mais pas au point de rendre le livre pénible à lire. Cela ne m'a pas vraiment posé problème.

critique par Sibylline




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La vie devant soi - Romain Gary

Arabes et juifs
Note :

   La Vie devant soi, c'est d'abord une gigantesque escroquerie, un sacré pied de nez aux Goncourt puisqu'avec le subterfuge du pseudo « Emile Ajar » il a réussi une deuxième fois le bingo au Prix Goncourt, chose théoriquement interdite.
   
   Mais La vie devant soi , c'est surtout un super bouquin, avec une histoire finalement pitoyable (au sens premier du terme) et une écriture qui se met à la hauteur des protagonistes. Après tout on peut bien être prostituée à la retraite, fils de pute (toujours au sens premier du terme), vivre à Belleville et avoir une noblesse de coeur et de sentiments au dessus, très au dessus de la moyenne. Disons, au moins dans les livres. Et ici c'est un livre. Un très beau livre, généreux, optimiste sans trop avoir l'air d'y toucher et diantrement d'actualité. Un quartier concentrant la misère de Paris, les exclus, les étrangers, il semblerait bien que ça existe, on en a entendu parler ces derniers temps, et pas qu'à Paris ! Mais voilà, on l'a déja dit, là on est dans un livre et ça ne se passe pas tout à fait pareil que dans la vraie vie.
   
   Reprenons : noblesse de coeur et de sentiment, fausse naïveté, gouaille... R. Gary a pourvu Momo, Madame Rosa et tant d'autres exemplaires hors-normes de l'habitat Bellevillien de ces qualités qu'on échappe sans mal à l'inévitable sordide dans lequel on devrait déboucher. C'est limite onirique à la fin, de toutes façons la poésie n'est jamais loin, ça ne dépare pas.
   
   Madame Rosa, ancienne pute juive au grand coeur qui permet à des enfants perdus d'échapper à l'Assistance Publique, vous je ne sais pas, mais moi j'y vois encore bien rôder l'ombre gigantesque de sa mère, de sa détermination sans faille et de son refus des choses établies qui fait peur dans « La promesse de l'aube ».
   
   Amateur de belle histoire intelligente et généreuse, ne passe pas ton chemin. Sur "La vie devant soi", précipite toi !
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critique par Tistou




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La langue
Note :

   Un style fabuleux. Gary réinvente une langue. Ce qu'il utilise là, ce n'est pas du français. Il prend les mots, la syntaxe et les phrases, et les sculpte pour en tirer cette musique qui est celle de Momo et qui nous parle directement aux sentiments. Ses phrases sont incorrectes, dénuées de signification, si on les prend au sens littéral : «...les acrobates qui volaient dans les airs avec des facilités que leur métier leur conférait, des danseuses blanches sur le dos de chevaux en tutu... » mais on n'est jamais tenté de le faire.
   
    Tout ici est langage, toute phrase fait sens au-delà de ses strictes capacités grammaticales et sémantiques. Toutes les fautes de français, les usages incorrects de termes, loin de n'être là que pour traduire l'ignorance de ce Momo qui n'a pas eu de scolarité, ont valeur de symbole et deviennent termes d'une langue nouvelle, mais que nous saisissons parfaitement. Sauf que nous la saisissons par les sens, par le coeur, pas par la raison. C'est là un exercice extrêmement périlleux que bien peu d'écrivains ont réussi. C'est pour cela que «La vie devant soi» méritait largement le Goncourt.
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critique par Sibylline




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Touchant.
Note :

   C'est le roman le plus touchant que j'ai lu depuis pas mal de temps. Après les "Racines du ciel", que j'ai lu il y a quelques années, c'est le second roman que je lis de cet auteur et qui m'a été conseillé par une amie.
   
   C'est l'histoire de l'amour d'un petit garçon arabe pour une très vieille femme juive.
   Le roman est écrit à la 1er personne, avec la vision de cet enfant de 10 ans qui regarde la société, les moeurs, avec les yeux de son âge et avec ce que la vie lui a donné comme codes pour comprendre les choses.
   
   Cet amour inconditionnel, a priori, peut sembler troublant. C'est le parcours de l'enfant qui veut ça. Lorsqu'un être humain ne passe pas par les autoroutes de l'éducation, de l'enseignement, il peut finir très mal, voyou, assassin, membre d'une secte. Mais il peut devenir poète, artiste, un grand génie, un déclassé mais un déclassé opportun, cela dépend des gens qu'il rencontrera dans son parcours. D'ailleurs le petit Momo se dit qu'un jour, il détournera des avions, prendra des gens en otage. Mais quoi qu'il en soit, on sent que le petit Momo sera marqué à vie par la rencontre avec Mme Rosa.
   
   A noter que l'auteur édite ce livre sous le pseudo d'Emile Ajar. Il avait déjà gagné le prix Goncourt, avec «Les racines du ciel». Il remporte à nouveau ce prix avec ce roman. Mais aucun écrivain ne pouvant en principe recevoir deux fois le prix donc, Gary fait écrire une lettre pour le refuser. Mais M. Ajar restera couronné.
   
   C'est une superbe histoire, à la fois un peu triste car elle parle d'une certaine misère, mais à la fois très belle car les personnages sont éclatants de vie et de beauté.
   ↓

critique par Lurbeltz




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La France détribalisée
Note :

   Rédigé comme si Momo lui-même vous parlait, voici la première singularité de ce roman. L'enfant dans la peau duquel se glisse Romain Gary peut faire sourire par son manque de vocabulaire, son mélange des termes ô combien imagés. Ainsi il demande au médecin d'avorter Madame Rosa (au lieu d’euthanasier); les proxynètes, le travestite, les rumeurs d'Orléans sont des images beaucoup plus parlantes que les termes du dictionnaire et nous font sourire. Ils traduisent également un état des faits: Momo se nourrit du vocabulaire qu'on lui donne et prend là où il peut les explications de la vie.
   "On est jamais trop jeune pour rien, docteur, croyez-en ma vieille expérience" (p. 238).
   Si l'enfant, et plus tard l'adolescent, ne comprend pas tout, il n'en écoute pas moins les adultes : ce roman est celui de l'apprentissage de la vie, de l'amour. Se mêle d'autres éléments tels que
   
   - La notion du temps qui passe, qui ne possède pas la même valeur pour toutes les cultures ou plus simplement selon l'époque à laquelle nous appartenons : "(...) Je suis resté un bon moment avec lui en laissant passer le temps, celui qui va lentement et qui n'est pas français. (...) Mais c'est toujours plus joli quand on le raconte que lorsqu'on le regarde sur le visage d'une vieille personne qui se fait voler chaque jour un peu plus et si vous voulez mon avis, le temps, c'est du côté des voleurs qu'il faut le chercher. (...)"
   
   - La vision des personnes âgées dans notre société et ce réalisme de l'auteur (bien avant la canicule de 2003) que l'on oublie les petits vieux et que l'on ne s'en soucie que lorsque l'odeur de la mort nous parvient.
   "(...) En France, il n' y a pas de tribus à cause de l'égoïsme. Monsieur Waloumba dit que la France a été complètement détribalisée et que c'est pour ça qu'il y a des bandes armées qui se serrent les coudes et essaient de faire quelque chose. (...) C'est pourquoi les petits vieux et les petites vieilles qui ne peuvent pas faire de bandes armées pour exister disparaissent sans laisser d'adresse et vivent dans leurs nids de poussière. Personne ne sait qu'ils sont là, surtout dans les chambres de bonne sans ascenseur, quand ils ne peuvent pas signaler leur présence par des cris parce qu'ils sont trop faibles. (...)"
   
   Non ce livre n'est pas morbide, loin de moi l’idée de vous le laisser croire!
   Au contraire, c'est un très beau message d'amour entre les religions, les ethnies, les différences (aux yeux des biens pensants) qui coexistent, se soutiennent, entre un enfant et une vieille dame qui malgré la mort restera plus présente aux yeux de Momo que tout ce que nous retiendrons esprit du XXIème siècle et juge : "Mon Dieu, cet enfant a enduré des choses inimaginables"...
   
   Revenons sur terre, la réalité est à côté de nous. - Pardon pour ce fatalisme de bas étage, mais je reste quelqu'un de résolument optimiste (au moins j'essaie) alors gardons le sourire et comme Momo poursuivons notre construction par l'écoute, l'échange...
   ↓

critique par Delphine




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Tolérance, solidarité et tendresse
Note :

   Madame Rosa tient à Belleville, dans le nord de Paris, une modeste pension destinée à accueillir les enfants "nés de travers", des gosses nés de mères "qui se défendent" sur les trottoirs de la capitale, et qui ne peuvent les élever elles-mêmes. Ancienne prostituée devenue trop vieille et trop flétrie pour jouer les belles de nuit, rescapée d'Auschwitz, Madame Rosa ne vit que pour ses jeunes pensionnaires, notamment pour Momo, un petit Arabe d'une dizaine d'années, qui est le narrateur de ce roman, et dont elle est en quelque sorte la mère adoptive. Avec les années, Madame Rosa est devenue incapable de déplacer ses quatre-vingt-quinze kilos jusqu'au 6e étage où elle vit avec ses pensionnaires, et elle reste désormais cloîtrée chez elle, à se promener dans son petit appartement, maquillée comme une voiture volée, pratiquement chauve, vêtue de tenues improbables, attendant d'un jour à l'autre l'arrivée de la mort ou une nouvelle rafle du Vel d'Hiv', dont les souvenirs la hantent encore de temps à autre, bien qu'elle dissimule sous son lit un portrait de "Monsieur Hitler", qui lui remonte le moral les mauvais jours. C'est bien elle la véritable héroïne de cette histoire, cette femme qui a non pas la vie devant elle, mais derrière, et dont Momo s'occupe, plus que l'inverse, avec une tendresse infinie. Aussi, lorsque la santé de cette mère de substitution vacille pour de bon, Momo décide de tout faire pour préserver Madame Rosa, afin que celle-ci ne soit pas conduite à l'hôpital, où ils ne respectent même pas "le droit sacré des peuples à disposer d'eux-mêmes"...
    
   Couronné par le Prix Goncourt 1975 dans les circonstances rocambolesques que l'on connaît, ce roman, dont le succès ne s'est jamais démenti depuis sa parution, est avant tout une incroyable histoire de style: bien loin de l'écriture à l’œuvre dans "La Promesse de l'aube" ou "Chien blanc", Romain Gary/Emile Ajar décide de confier ici la narration à un enfant, qui s'exprime avec ses maladresses, ses incorrections et ses réflexions naïves en apparence - et en apparence seulement, car bien souvent elles interrogent le lecteur sur le bien-fondé de certaines réalités ou opinions entrées dans les mœurs. Si, durant les premiers chapitres, on a quelques difficultés à supporter ce style faussement ingénu et enfantin imaginé par un vieillard désabusé, peu à peu l'intrigue prend le pas sur la narration et on se surprend à s'attacher à ces personnages pittoresques qui hantent Belleville, bien avant que Daniel Pennac ne les mette à l'honneur dans ses romans: une ancienne fleur de macadam devenue laide, édentée, chauve et obèse, à la mémoire plus que faiblissante mais au cœur "gros comme ça", un jeune garçon débrouillard, roublard, un peu menteur, un peu voleur, mais au dévouement sans faille, un vieil Arabe pétri de toute la sagesse du Coran et de Victor Hugo, qui a d'ailleurs un peu tendance à les confondre, une fratrie de déménageurs dont les tam-tam chassent les mauvais esprits, un ancien boxeur reconverti en tapineuse du bois de Boulogne, une jeune femme à l'allure impeccable qui travaille dans un studio de doublage et qui entreprend d'apprivoiser le petit Momo... Toute cette faune semble réellement prendre vie sous la plume talentueuse de Gary, qui nous livre, dans un mélange saisissant de désespoir et d'optimisme, quelques leçons sur la vie, la mort et la société, interrogeant à chaque page nos idées reçues et nos conventions. Avec de jolies trouvailles de style, telles que "l'état d'habitude" ou "l'amnistie" d'une mémoire qui flanche, Gary peuple les rêveries du jeune Momo de figures improbables, simples parapluies, clowns mélancoliques ou lionnes protectrices, qui l'aident, mine de rien, à devenir adulte, quitte à gagner quelques années d'un coup. Un roman émouvant, plein d'enseignements sur la tolérance, la solidarité et la tendresse, qui mérite encore aujourd'hui qu'on s'y attarde.

critique par Elizabeth Bennet




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L'angoisse du roi Salomon - Romain Gary

Distanciation
Note :

   Extrait : « Finalement, tout ça se réduit à un excès d'informations sur nous-mêmes. Autrefois, on pouvait s'ignorer. Aujourd'hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, Le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes, c'est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. Nous en avons appris plus long sur nous-mêmes, au cours des dernières trente années, qu'au cours des millénaires, et c'est traumatisant.»
   
   « L'angoisse du roi Salomon » n'est pas le dernier livre de Gary mais presque et en tout cas, ce fut le dernier livre d'Emile Ajar.
   
   L'histoire est racontée par un jeune chauffeur de taxi qui, un jour, a chargé cet étrange vieillard richissime qui dépense son argent à faire le bien autour de lui. Le chauffeur (Jean) et son passager ne se quitteront plus.
   
   Jean est un bricoleur. On l'employait beaucoup à tout un tas de réparations en tous genres, il est de ces gens qui ont un don pour ces choses là. Mais maintenant, il est employé par M. Salomon et les bricolages auxquels il procède sont d'un autre ordre. Ils sont humains. Il va loin, et même jusqu'aux dépannages amoureux pour dames âgées.
   
   M. Salomon, de son côté, qui a échappé aux rafles nazies, estime pouvoir tenir tête à la mort encore longtemps et n'entend pas, à 84 ans passés, se laisser impressionner par ses menaces. Aussi aime-t-il se livrer gaiement à toute une série d'activités qui sont des paris sur l'avenir (le sien). Il n'entend pas davantage reconnaître son impuissance face à quoi que ce soit qui lui déplait ou qui lui semble injuste. M. Salomon, c'est Robin des Bois qui n'aurait même pas besoin de voler aux riches. A ce titre, je pense que l'on peut sans peine identifier au moins partiellement Romain Gary à ce Roi là. Ne dit-il pas dans ce roman autobiographique qu'est «Chien Blanc» : « dans ces larmes soudaines qui éveillent en moi cette belligérance aux poings serrés et vides, comme chaque fois que je me heurte à l'irrémédiable. Le redresseur de torts enfantin que je cache en moi, le protecteur universel, le bras droit de la Justice, se sent réduit une fois de plus à cet état de rage intérieure, de hargne et de haine de soi-même qui s'empare de tous les rebelles lorsqu'ils sont obligés de murmurer les mots : « Qu'est-ce que tu veux, on n'y peut rien. » »
   
   Le sujet abordé ici par un Gary vieillissant, c'est celui de la vieillesse. La vieillesse telle qu'elle est vécue par des amoureux du quatrième âge, par des personnes que leur corps trahit jusque dans son aspect ; la vieillesse telle qu'elle est vue par des jeunes, avec beaucoup plus d'affection que je ne m'y serais attendue.
   
   Deux des quatre livres de la production "Ajar" s'attachent au problème de la vieillesse pour y porter un regard d'amour qui surprend et émeut. Gary sans doute la sent approcher et il s'en défend comme Jean se défend de la vie avec ses dictionnaires:
   «-Tu fais ça pour éloigner, pour la distanciation.
   - Ca veut dire quoi ?
   - Prendre tes distances, t'éloigner de ce qui te touche ou te fait peur. Pour t'éloigner de l'émotion. C'est une forme d'autodéfense. Quand tu es angoissé, tu éloignes la chose en la réduisant à l'état sec qu'elle a dans le dictionnaire. Tu la refroidis. »

   
   Le style ? Il m'a rappelé celui de «Gros câlin». Pour le style aussi et la façon de traiter la langue, toute la production Gary, mais plus encore celle d' Ajar mérite d'être lue et relue. On n'atteint pas ici au raz-de-marée de «La vie devant soi», mais on a bien la magie et le décalage de «Gros câlin». J'ai trouvé une ressemblance de ton. Comme si je reconnaissais la voix.
    ↓

critique par Sibylline




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Aider les autres, c'est s'aider soi-même
Note :

   Salomon, le roi du pantalon, aujourd'hui en retraite, n'aime pas vivre seul. Pour s'occuper, il a monté une assistance téléphonique pour les personnes en détresse. Pour l'aider, il s'entoure de trois taximen, dont Jean le narrateur, qui se partagent le même véhicule et qu'il emploie pour qu'ils rendent visite aux personnes en détresse. Il demande à l'un d'eux d'amener des fleurs à Cora Lamenaire, ancienne chanteuse réaliste en vogue qui a tout perdu après guerre pour avoir aimé un collabo. Cette femme est pour Salomon une déchirure qu'il tente de soigner, mais tous ses efforts ne lui permettront pas de dissiper toutes ses angoisses.
    
   Je ne connaissais Romain Gary que par "La vie devant soi", autre roman qu'il a signé de son pseudo Emile Ajar. A la lecture, j'ai ressenti un vrai lien entre les deux textes, avec notamment cette envie de dépeindre l'intrigue du point de vue d'un personnage, Jean, ayant un regard naïf sur ce qui se passe. Ici, notre narrateur profite de l’amitié du roi du pantalon pour se rapprocher de Cora, avec qui il aura une liaison, liaison qui rentre en conflit avec l'histoire qu'il vit avec Aline, une libraire. Gary/Ajar nous promène donc dans cette histoire avec des individus meurtris, en particulier Salomon et Cora, séparés par un événement qu'ils n'arrivent pas à surmonter.
    
   Pourtant, je n'ai pas été vraiment captivé par cette histoire, que j'ai trouvée un peu facile, par moments douceureuse. Surtout, j'ai été gêné par l'écriture de Gary, que je trouve ici beaucoup plus forcée et moins naturelle que celle qu'il utilise dans "La vie devant soi". Mais je suis tout de même content de ce maillon de la chaîne qui m'a remis le pied à l'étrier de l’œuvre d'Ajar. Et cela me donne envie de voir l'autre côté de l'auteur, soit Romain Gary.

critique par Yohan




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Les trésors de la Mer Rouge - Romain Gary

Reportages
Note :

   Il s'agit ici d'une série de reportages, mi littéraires, mi documentaires sur la vie dans les régions de Djibouti, du Yemen, de l'Erythrée, les Territoires des Afars et des Issas... Romain Gary les rédigea pour « France-Soir » où ils furent initialement publiés en 1970.
   Il connaissait bien ces pays où il avait exercé des fonctions diplomatiques au service de la France.
   
   Pour réaliser ces articles, il sillonna à moto les régions concernées, ramenant de-ci, de-là, un clin d'oeil, une image, une prise sur le vif : tableaux, paysages ou portraits auxquels il ajoute son commentaire, motivé par sa connaissance réelle de ces situations et par ses qualités humaines.
   
   Pièces ajoutées à sa « collection de l'éphémère ». C'est la fin de l'Empire colonial (mais nous avons encore Djibouti) et, comme on le dit beaucoup en ce moment, Gary ne se fait pas d'illusions sur les « bienfaits » de la colonisation : « Que le colonialisme ait été un échec, pour le constater, il suffit de parcourir l'Afrique indépendante : tout ce qui ici n'arrive pas à naître, à reconstruire, c'est notre oeuvre. Si le colonialisme avait été une entreprise digne de la civilisation, il n'y aurait pas eu en Afrique, aujourd'hui, cet effort désespéré de bâtir sur des fondements qui ne furent jamais posés. Lorsque les anciens colonisateurs se moquent des échecs africains, ils se moquent d'eux-mêmes. »
   
   A cette époque là, Hailé Sélassié était encore le Négus et se prenait pour le Roi de l'univers et même, plus modestement, pour Dieu. Gary connaissait bien ce monde et y avait ses entrées. C'étaient des entrées de blanc, mais il le savait aussi et savait de même, faire la part des choses. Il nous montre ce qu'il voit et nous dit ce qu'il sait, avec le recul et les connaissances qu'il faut.
   
   C'est un document intéressant au niveau littéraire (comme lorsque nous lisons Parfois la montagne s'entrouvre et laisse entrevoir le désert, dont elle surgit, comme portée sur les épaules de sable de cet esclave aplati. ») ou historique, mais un peu daté si on le lit autrement, car l'auteur se laisse parfois un peu aller à l'exagération poétique et l'envolée lyrique. On y retrouve cependant un Gary tel qu'en lui-même, fidèle à ses attitudes de vie habituelles et cela, c'est intéressant aussi.
   
   Lecture pas indispensable, mais intéressante et quelques coups de griffe (jaloux ?) à Lawrence d'Arabie m'ont même fait sourire.

critique par Sibylline




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Education européenne - Romain Gary

Les débuts d'un jeune homme pressé
Note :

   En ce temps-là, Ajar est encore loin mais il y a déjà de quoi se perdre. En ce temps-là, c'est 1942-43, Roman Kacew est devenu le sous-lieutenant Gari de Kacew et il écrit entre deux missions des Forces aériennes françaises libres où il a été affecté dans le groupe Lorraine. Son roman paraîtra d'abord en Angleterre sous le titre "Forest of Anger" en 1944, sera traduit en France chez Calmann-Lévy en 1945, connaîtra une troisième version en 1960 à New York ("A European Education") avant de prendre sa forme définitive au Club des libraires de France puis chez Gallimard en 1961, forme reprise ici en Quarto.
   
    Engagé dans les combats de la France libre, Gary transpose son expérience en Pologne, raconte l'histoire d'un groupe de résistants cachés dans la forêt. C'est le livre d'un homme de vingt-huit ans qui sait que sa vie peut s'interrompre du jour au lendemain. Il n'a pas de temps à perdre, il incorpore à son récit classique (un personnage central, des figures auxiliaires, un cadre historique et géographique hostile, une histoire d'amour, des actions de commando) des nouvelles peut-être écrites auparavant et destinées à un autre usage. Surtout, il lui faut élargir son texte, lui donner une dimension historique, philosophique, théoriser ("Le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine des autres", formule appelée à devenir célèbre) autant que témoigner. Au fil des différentes moutures, Gary a ressemelé son roman pour lui donner plus d'homogénéité, pour passer du statut de témoin actif à celui d'écrivain. Pour ce dernier rôle, on en est encore à la période de gestation mais la voie est tracée.

critique par P.Didion




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Clair de Femme - Romain Gary

Lyrisme et pirouettes
Note :

   Deux êtres en perdition, Michel et Lydia, se rencontrent un soir et tentent, au cours de la nuit qui suit, de se raccrocher l’un à l’autre.
   La femme de Michel est en train de mourir et lui a fait promettre de rencontrer une autre femme pour poursuivre avec elle l’amour de leur couple. Le mari de Lydia est resté gravement handicapé à la suite d’un accident de voiture dans lequel est morte leur petite fille.
   Roman sur le désespoir, il y a un savant mélange, comme souvent chez Romain Gary, de burlesque et de lyrisme – mélange qui, ici, n’a pas réussi à vraiment m’émouvoir.
   L’habileté de l’auteur à manier le paradoxe, que l’on retrouve ici quasiment à chaque page, finit par devenir systématique et ne sonne pas toujours juste : on a l’impression d’assister à une suite continue de pirouettes.
   Certains passages, pourtant, sont émouvants, en particulier ceux qui concernent le mari de Lydia, atteint de jargonaphasie, et qui tente, à travers son étrange charabia, de retenir sa femme en lui disant qu’il l’aime.
   On peut supposer que dans les années 1970, période où a été écrit "Clair de Femme", Romain Gary avait plutôt investi son énergie créatrice du côté d’Émile Ajar, et que l’œuvre poursuivie sous son vrai nom a été moins centrale pour lui…
   
   Ce livre est en tout cas loin d’être mon roman préféré de Romain Gary, j’y ai trouvé quelque chose d’artificiel, que les accents de vrais désespoir ne sont pas parvenus vraiment à me faire oublier.
   
   Extrait page 28 :
   
   ” Pars, va-t-en loin, comme tu l’as promis. Là. Mets ta tête ici, chez toi. Ne t’engonce pas dans le malheur, ne pense pas à moi tout le temps, je ne veux pas devenir une rongeuse … Je suis obligée de te quitter. Je te serai une autre femme. Va vers elle, trouve-la, donne-lui ce que je te laisse, il faut que cela demeure. Sans féminité, tu ne pourras pas vivre ces heures, ces années, cet arrachement, cette bestialité que l’on appelle si flatteusement, si pompeusement : “le destin”. J’espère de tout mon amour que tu vas la rencontrer et qu’elle viendra au secours de ce qui, dans notre couple, ne peut pas, ne doit pas mourir. Ce ne sera pas m’oublier, ce ne sera pas “trahir ma mémoire”, comme on dit pieusement chez ceux qui réservent leur piété à la mort et au désespoir.”

critique par Etcetera




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Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable - Romain Gary

L'art d'être grand-père
Note :

   Rien ne va plus pour Jacques Rainier, un fringant industriel d’une soixantaine d’années, amoureux fou de Laura, une jeune brésilienne de 20 ans. Son entreprise vacille et sa virilité flanche. Sa vie a pourtant été brillante et son fils marche sur ses traces mais lui-même est désormais obsédé par des images de chute et de suicide. La vieillesse ne lui convient pas. Il se sent atteint par la ligne fatidique, celle où les tickets ne sont plus valables.
   
   Curieux livre, en avance sur son temps, écrit au début des années 70, avant le sida et le Viagra, quand il était de bon ton pour les hommes de se montrer toujours vaillant! On le sait, Romain Gary s’est tiré une balle dans la bouche en 1980, à 66 ans.
   
    Vous êtes foutu. Kaputt. Bon, vous ne le savez peut-être pas vous-même : on vit d’espoir. On croit que ça va… se redresser
   - Vous parlez de vous-même, de moi ou de la Tour de Pise?
   - Très drôle. Oui, je suppose que vous n’êtes pas au courant. Vous ne voulez pas regarder ça en face. Et puis, il faut beaucoup de temps pour être renseigné sur soi-même.
   Elle avait rejeté la tête en arrière et ses cheveux dénoués coulaient sur le tapis. J'enjambai Bach, Mozart et Rostropovitch et me laissai tomber sur le sofa; je devais avoir l'air d'un homme qui vient de se faire voler ses économies, pourtant si soigneusement enterrées au fond de lui-même. - Qu'est-ce qu'il y a, Jacques?- Rien. Monologue intérieur. - On peut savoir?- ... N'avouez jamais. Elle vint s'agenouiller près de moi, s'appuya sur les coudes, se pencha sur mon visage.- J'exige!- Je pensais à la chute de l'Empire romain. La chute de l'Empire romain, c'est la chose la mieux partagée du monde, mais chacun s'imagine qu'il est le seul à qui ça arrive.
   - Laura, je voudrais mourir bien avant de mourir mal ...- Picasso ...- Foutez-moi tous la paix avec Picasso et Pablo Casals, ils avaient trente ans de plus que moi et, à cet âge-là, il est plus facile de mourir vieux. Et puis qu'est-ce qui te parle de mort? Je te parle de façon de morir, ça n'a vraiment aucun rapport avec la mort.
   

   
   Cet homme affaibli s'est battu longtemps contre son sentiment de perte et de décadence et j'ai aimé ce personnage, d'autant plus que la fierté, l'orgueil, l'envie de sauver son amour à tout prix se mêlent à un humour fataliste et amer mais très vite la folle tentation d'utiliser un bel Andalou, voyou menaçant, comme moyen imaginaire pour arriver à ses fins, l'emporte jusqu'à la frénésie, malgré les avis concordants du spécialiste consulté et de Laura elle-même. La fin m'a un peu déconcertée, n'empêche, c'était une belle lecture.

critique par Mango




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Les clowns lyriques - Romain Gary

Dernier roman
Note :

   Tirant son inspiration d’une phrase approximative de Gorki qui donne à voir le cirque bourgeois et capitaliste comme un lieu d’expression dépitée de clowns lyriques qui refusent de voir la réalité, Romain Gary construit ce qui fut son dernier roman comme un tableau saisissant des grandes illusions qui agitèrent un vingtième siècle haut en couleurs et générateur des pires turpitudes.
   
   Tout se joue dans un quatuor aussi désaccordé que les grandes idéologies qui, pour Gary, se sont toutes soldées par l’échec retentissant d’un siècle qui se voulut moderne mais qui fut, avant tout, désespérant, destructeur, avilissant pour l’homme. C’est donc un roman profondément noir mais extraordinairement drôle, comme ces clowns qui, plus ou moins malgré eux, nous donnent à voir de façon hyperbolique et grotesque ce que le Siècle commit de pire.
   
   Un quatuor campé au début des années cinquante, dans un monde qui se relève péniblement du plus effroyable conflit de tous les temps, entre une Europe qui tente de se reconstruire, une Amérique obnubilée par la chasse aux Communistes, une Chine maoïste et déjà conquérante, une URSS Stalinienne et qui cherche à asseoir sa nouvelle domination politique et idéologique. Le tout sur un nouveau terrain d’exploration, concentré de tous les dangers, menace d’une nouvelle explosion nucléaire et d’un troisième conflit généralisé, la Corée du Nord venant d’être envahie par la coalition rouge à laquelle s’oppose les Etats-Unis à la tête d’une armée du monde libre et qui fait de ce nouveau symbole l’enjeu majeur du moment.
   
   C’est dans ce contexte explosif que va se rencontrer notre quatuor de clowns lyriques, parfaits représentants d’un monde à la dérive, d’un capitalisme qui erre sans but et qui semble ne se préoccuper que de jouissance vaine. C’est à Nice, en plein Carnaval, précipité de frivolité et d’excès comme pour mieux dépeindre le nihilisme occidental, que R. Gary décide de camper son action.
   
   Entre Willie, metteur en scène holliwoodien à succès et sa femme, Ann, actrice en vogue et sa principale égérie, règne un mariage d’intérêt. Ann est avant tout la vache à lait de Willie, sa garantie bancaire, celle qui lui permet de mener grand train de vie, de se jeter dans une perpétuelle fuite en avant. Willie, qui baise sa femme pour la forme, s’illusionne sur le sens d’une vie qui n’en a pas en collectionnant les maîtresses, en combinant excès d’alcool et amphétamines pour ne pas voir la tristesse et la vacuité du monde artificiel dans lequel il s’est laissé enfermer. Ann tolère cet arrangement qui lui permet de briller en apparence. Mais elle s’y ennuie. Sa vie prendra tout à coup un sens avec la rencontre inopinée de Rainier, un aventurier ténébreux manchot, qui, lui, cherche à donner un sens à sa vie en s’opposant à toute tentative d’hégémonie.
   
   Rainier fut de tous les combats. Il s’engagea auprès des Républicains Espagnols, fut un Compagnon de la Résistance et vient juste de signer pour partir, dix jours plus tard, en Corée combattre dans la force internationale des Nations Unies pour barrer la route à Staline. Il sait que tout cela est vain mais c’est la vie qu’il s’est choisie. Entre Rainier et Ann, c’est une passion torride qui va prendre racine. Ann abandonne Willie sans un mot.
   
   Surgit alors le quatrième personnage, La Marne alias Bedern, compagnon d’armes de Rainier. Exilé de Pologne et Juif, il lutta contre la Nazisme et est lui aussi un farouche anti-communiste. Comme Rainier, il partira dix jours plus tard pour la Corée. La Marne est une sorte de marionnette grotesque et vile, profiteur toléré car il est, au fond, le seul à tenir tête à Willie et à lui donner à comprendre qu’il a perdu la partie en perdant Ann. Plus Willie se débattra, en entraînant avec lui Bedern dont il ne peut plus se séparer car il ne sait vivre seul, plus Willie tentera de récupérer sa femme y compris en ayant recours à un tueur à gages lunatique et toujours accompagné d’un personnage insondable et qui paraît éternellement comateux, plus le monde qu’il aura vainement construit s’écroulera. Avec la chute de Willie, c’est l’ensemble des idéologies qui s’écroule, R. Gary ayant bien soin de démontrer qu’il ne semble exister aucune solution à un monde voué à l’auto-destruction.
   
   Aucun des personnages n’y survivra d’ailleurs pour mieux, symboliquement, marquer que nous vivons dans un monde où nous nous débattons en apparence lyriquement mais uniquement pour mieux courir à notre perte.
   
   R. Gary se suicidera l’année suivant la parution de ce magistral roman à l’écriture puissante. On admirera la force des images et le choc de formules qui laissent abasourdi!

critique par Cetalir




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Le Sens de ma vie - Romain Gary

Interview
Note :

   Roman Kacew, dit Romain Gary, est un diplomate et romancier français, de langues française et anglaise, né en 1914 à Vilna dans l'Empire russe (actuelle Vilnius en Lituanie) et mort par suicide en décembre 1980 à Paris. Important écrivain français de la seconde moitié du XXe siècle, il est également connu pour la mystification littéraire qui le conduisit, dans les années 1970, à signer plusieurs romans sous le nom d'emprunt d’Emile Ajar, en les faisant passer pour l'œuvre d'un tiers. Il est ainsi le seul romancier à avoir reçu le prix Goncourt à deux reprises, sous deux pseudonymes, en tant que Romain Gary avec Les Racines du ciel (1956) duquel il réclame "la qualité de premier auteur à avoir écrit un livre sur la défense de l’environnement et la protection de la nature" et pour Emile Ajar avec La Vie devant soi (1975).
   
   Le Sens de ma vie (2014), qui vient d’être réédité en poche, est en fait la retranscription d’un entretien filmé accordé à Radio-Canada en 1980, quelques mois avant le suicide de l’écrivain. S’agissant du verbatim de l’émission, on n’y cherchera ni le style, ni le poli de l’écrit. Par contre c’est un excellent moyen de faire connaissance avec cet homme au destin extraordinaire, cette centaine de pages condensant des faits déjà développés, plus longuement, dans ses deux ouvrages autobiographiques, La Promesse de l’aube (1960) et La Nuit sera calme (1974).
   
   Quelle vie, quel parcours ! Gary arrive en France à l’âge de quatorze ans avec sa mère et tous deux s’installent à Nice. Des études de droit puis il s’engage dans l’aviation et rejoint le général de Gaulle à Londres en 1940. Un premier roman en 1945. Cette même année il entre au Quai d’Orsay en tant que diplomate, ce qui l’envoie à Sofia, New York, Los Angeles, La Paz. Un second mariage avec l’actrice Jean Seberg (1963-1970), laquelle se suicidera en 1980. Des romans et des textes à la pelle, plus d’une trentaine sous son nom et une petite dizaine sous divers pseudonymes. Ajoutons-y la réalisation de deux films dont Les Oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et vous n’avez-là que les grandes lignes des occupations diverses du bonhomme.
   
   Quand on entre dans les détails c’est encore plus gratiné, digne d’un roman d’aventure de grande envergure. On y voit le rôle important de sa mère (la fameuse mère juive…) et l’invraisemblable épilogue, l’écrivain ne découvrant que trois après le décès de celle-ci ! Sa ténacité à vouloir combattre l’ennemi et son "attachement total et profond" pour le général de Gaulle, à travers des anecdotes extravagantes. Et dans le genre pas croyable, cet épisode croquignolet autant qu’abracadabrant de chantage sexuel auquel il refusera de se soumettre quand il était diplomate et victime des Bulgares…
   
   Il semble que tout ce qui est dit ici soit globalement vrai, pourtant je ne vous cacherai pas que parfois je me suis interrogé. Un homme ayant tellement bourlingué, usé de stratagèmes pour aboutir à ses fins, de pseudonymes divers en littérature au point d’être fait Goncourt deux fois, d’avoir proposé à son éditeur Gallimard deux fois le même bouquin Les couleurs du jour (1952) et Les Clowns lyriques (1979), un tel homme peut-il être cru sur parole ? Me revenait en mémoire cette célèbre citation "Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende" (L’Homme qui tua Liberty Valence)…
   
   L’entretien s’achève sur une remarque de doute ou de léger désarroi, Romain Gary l’homme d’action, aurait-il été manipulé par la vie/le destin ? "J’ai l’impression d’avoir été vécu par ma vie, d’avoir été objet d’une vie plutôt que de l’avoir choisie…" Quelques mois plus tard, il mettra un terme à cette vie, d’une balle de Smith & Wesson dans la bouche.
   "… un jour, au mess, nous avions une soupe au curry, qui est très fortement épicée, comme son nom l’indique, et ils m’ont versé deux verres de whisky là-dedans, et j’ai bu ma soupe sans m’apercevoir que je buvais de l’alcool. Et l’alcool a sur moi un effet qui s’est démontré à cette occasion-là. Je me suis levé, je me suis frotté les mains comme cela et j’ai dit :"On va voir ce que l’on va voir." Je suis allé au terrain, j’ai pris le Blenheim [bombardier léger de l’armée britannique] et j’ai bombardé avec deux bombes d’exercice le palais du gouverneur de l’Oubangui-Chari. C’était des bombes de plâtre, les dégâts n’ont pas été considérables pour le palais du gouverneur, mais très considérables pour moi. J’ai été cassé et envoyé comme adjudant défricher un terrain dans un régiment disciplinaire de la Légion étrangère."

critique par Le Bouquineur




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