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Auteur du mois de décembre 2005
Russell Banks

   .

Biographie

   AUTEUR DU MOIS DE DECEMBRE 2005
   
   Russell Banks est né le 3 mars 1940 aux Etats Unis, dans le New Hampshire. Il a voyagé, exercé de petits métiers et, plus intéressant à mon avis, milité pour les droits civiques des Noirs, à une époque ou cela était loin d'aller de soi, surtout pour un Blanc.
   C'est un grand admirateur de Jack Kerouac. Il avait commencé par écrire de la poésie, mais s'est ensuite mis au roman avec beaucoup plus de succès. Plusieurs de ses romans ("Affliction", "De beaux lendemains") ont été adaptés au cinéma.

   Il devient professeur d'Université avant d'aller vivre deux ans en Jamaïque.. Il est maintenant un écrivain reconnu et incontesté, membre puis même président du Parlement International des Ecrivains.
   Dans ses romans, il met le plus souvent en scène des marginaux ou des "ratés", des losers du système américain. "C'est une préoccupation centrale pour moi, presque une obsession: parler de ceux dont les vies ne sont pas considérées comme suffisamment intéressantes pour qu'on en parle. Amener les autres à prendre conscience que la vie intérieure de ceux qu'on appelle les gens ordinaires est aussi subtile, compliquée, et trouble que celle d'un philosophe, d'un chef d'entreprise ou d'un intellectuel."

Bibliographie ici présente

  De beaux lendemains
  American Darling
  Affliction
  Sous le règne de Bone
  Terminus Floride (ou Continents à la dérive)
  Pourfendeur de nuages
  Hamilton Stark
  Trailerpark
  Histoire de réussir
  La Réserve
  L'Ange sur le toit
  Lointain souvenir de la peau
  La relation de mon emprisonnement
  Un membre permanent de la famille
  Continents à la dérive
 

De beaux lendemains - Russell Banks

L'hiver
Note :

   Lu le livre sans avoir vu le film. Lu ce livre également sans avoir jamais lu Russell Banks auparavant. C'est une belle découverte!
   
   Nord de l'Etat de New York, vers la frontière canadienne, dans cette région montagneuse des Adirondacks, l'hiver. L'hiver, donc neige, verglas ... Les conditions du drame sont posées. Un bus de ramassage scolaire conduit par Dolores, conductrice expérimentée et appréciée de la communauté s'envoie dans le ravin. Des enfants morts, d'autres blessés, et un traumatisme de toute la communauté.
   
   R. Banks ne cherche pas à nous imposer une version ou nous apitoyer, mais par le biais de 4 protagonistes, il projette une lumière sans cesse différente sur le drame, ses tenants et ses aboutissants.
   
   En outre, R. Banks doit apprécier les Adirondacks car nous avons de jolis passages sur cette contrée rude, belle et ... américaine.
   
   De beaux lendemains, dit-il? Ca se mérite, manifestement!
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critique par Tistou




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Relever les ruines pour bâtir des lendemains qui chantent... un jour... plus tar
Note :

   "De beaux lendemains", c'est le livre qui m'a fait découvrir Russell Banks, et le "déclic" qui m'a amenée à m'intéresser à la littérature américaine contemporaine. Je l'ai lu en décembre 1997, après avoir vu le film - magnifique - d'Atom Egoyan. Et le livre comme le film m'ont bouleversée. Impossible de ne pas être pris de compassion pour cette communauté villageoise frappée en plein coeur par la perte de ses enfants et confrontée en outre à un choix difficile: entamer une action en dommages et intérêts qui pourrait leur rapporter gros financièrement, mais qui risque aussi de durer des années - des années à ruminer sans arrêt ce qui s'est passé, à remettre à vif des plaies qui commenceraient à peine à se cicatriser - ou bien "tourner la page" et reconstruire une vie pour les survivants, un choix rendu plus difficile par la pauvreté dans laquelle vivent la plupart des familles des victimes, un choix délicat, en particulier, pour la famille de la jeune Nicole (incarnée par une formidable Sarah Polley dans le film d'Egoyan), une adolescente qui a perdu l'usage de ses jambes suite à l'accident. Nicole est d'ailleurs pour moi le personnage le plus marquant du livre (encore qu'ils le soient tous) par le courage avec lequel elle s'efforce de reprendre sa vie en mains malgré les blessures qu'elle a encourues dans l'accident, et malgré d'autres blessures plus anciennes. Et c'est à elle que reviendra la décision finale d'engager le village - ou non - dans une longue procédure judiciaire.
   
   Russell Banks dresse un portrait tout en nuances de cette communauté confrontée à l'innomable, et il recourt pour ce faire à 4 narrateurs différents: Nicole, Dolorès - la conductrice du bus, Bill - qui suivait le car dans sa voiture le jour du drame et dont les 2 enfants sont morts dans l'accident, et l'avocat qui se propose d'entamer une procédure judiciaire au nom des villageois et dont le rôle ne me paraît, hélas, que trop plausible, alors que je passe tous les soirs devant un énorme panneau publicitaire pour un cabinet d'avocats spécialisé dans ce genre de cas - "autres lieux, autres moeurs". D'où 4 versions des faits qui parfois se complètent, et parfois se contredisent. Un dispositif qui à l'époque m'avait surpris, mais que j'ai depuis retrouvé chez Russell Banks ("Trailerpark"), et aussi chez Larry Watson ("Justice") et surtout, surtout dans la merveilleuse "Année du silence" de Madison Smartt Bell.
   
   Des années après ma lecture, "De beaux lendemains" reste dans ma mémoire comme une très belle découverte et comme un de mes livres préférés de Russell Banks, avec le monumental "Pourfendeur de nuages" et "American Darling".
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critique par Fée Carabine




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Un dramatique accident
Note :

   Un accident de car bouleverse la vie d'un petit village.
   
   Dolorès, conductrice de bus, effectue chaque jour le ramassage scolaire des enfants du village. Très aimée de tous, "seul soutien de son mari invalide, elle avait conduit les enfants du village à l'école sans le moindre incident depuis plus de vingt ans".
   Veuf, ancien du Vietnam, amant de Risa qui comble ses besoins sexuels, Billy Ansel ne se remet pas de la mort de sa femme et élève seul ses deux enfants. Il suit comme chaque matin le bus le jour où celui ci se renverse, provoquant la catastrophe dans le village.
   14 enfants meurent dans l'accident, dont ceux de Billy. C'est l'aubaine pour Mitchell Stephens, avocat véreux et malheureux, qui cherche à tirer profit de ce drame.
   
   D'un fait divers dramatique, Banks tire un roman poignant en donnant la parole à différents protagonistes révélant les secrets et les faiblesses des uns et des autres, analysant le poids de la culpabilité et de la solitude sur chacun, avec une question en filigrane : Comment surmonter la perte d'un enfant ? Est-il possible de continuer à vivre après une telle tragédie ?
   
   Rien ne me destinait à lire ce livre. Je n'avais pas aimé les deux précédents Russel Banks que j'avais eus entre les mains "Américan Darling" et "Sous le règne de Bone". De plus, le sujet ne m'attirait pas plus que cela... Mais lors de mon dernier comité de lecture, il figurait sur la pile d'une des membres qui en fit une promotion certainement convaincante puisque je l'ajoutai dans mon panier.
   Bien m'en a pris ! J'ai lu ce roman d'une traite. Me voilà donc réconciliée avec Russel Banks dont je vais peut-être emprunter autre chose en bibliothèque.
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critique par Clochette




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La question de la responsabilité
Note :

   Russell Banks est particulièrement brillant lorsqu'il s'agit de rentrer dans la peau de ses personnages. Dans "De Beaux Lendemains", l'histoire tourne autour de l'accident mortel d'un bus de ramassage scolaire. Tourne autour, car chacun des personnages - ils sont quatre - raconte l'histoire de son propre point de vue.
   
   Le sujet principal de ce livre est la question de responsabilité. L'avocat Mitchell Stephens est le personnage autour duquel la responsabilité, les coupables et les raisons du drame gravitent. Mais ce n'est pas lui le maillon essentiel de la chaîne. Et c'est ce que Russell Banks veut nous montrer très subtilement. Chacun des personnages, à son tour, aura sa part de responsabilité dans l'après-accident, car chacun devra vivre avec cela, une perte, une culpabilité, un désir de vengeance ou un handicap.
   
   Le récit m'a laissé une impression de crescendo pour atteindre le paroxysme avec l'histoire de Nicole Burnell, qui montre le pouvoir du pardon, avec une mélancolie indescriptible.
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critique par Julien




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Dérapage
Note :

   Au nord de l'état de New York, la vie d'une petite ville va être bouleversée par l'accident d'un bus scolaire qui dérape dans la neige et la mort de nombreux enfants. Aussitôt une nuée d'avocats s'abat sur les familles endeuillées. Mais qui est responsable de l'accident? Dolorès Driscol qui conduisait le bus? Les services municipaux qui ont laissé une sablière s'emplir d'eau sans chercher à la reboucher?
   
    Russel Banks, à travers ce roman, dénonce ces avocats véreux, qui semblables à des vautours cherchent à faire d'une tragédie, une manne financière. L'auteur montre la manipulation des parents désespérés, qui dans leur désarroi, leur colère, deviennent des proies faciles : une société américaine ou tout est prétexte à profit et où les plus grands chagrins doivent rapporter gros.
   
   Le roman est polyphonique : quatre personnages vont raconter tour à tour l'accident selon la manière dont ils l'ont vécu. Ces quatre récits sont un prétexte à peindre la société américaine dans une ville de montagne sans grande ressource économique, où l'absence d'avenir, les difficultés financières, la maladie, les mésententes conjugales, les enfants battus, la dépression liée au retour du Vietnam, composent une société complexe, à la recherche d'un bonheur qui les fuit.
   
   Dolorès Driscoll, mère de deux grands fils qui ont quitté la maison et ne reviennent pas souvent la voir, soigne son mari handicapé avec amour et courage puisque c'est elle qui doit subvenir aux besoins du couple. Conductrice du bus scolaire, sérieuse, elle aime les enfants et son métier qui la met en contact avec eux. Elle n'a jamais eu d'accident mais ce jour-là, il commence à neiger et elle croit voir un chien sur la route. Quand elle cherche à l'éviter, le car part sur le bas-côté.
   
   Billy Ansel, garagiste, est un vétéran du Vietnam. Pour les gens du village, il est un héros dont tout le monde admire le courage. Personne ne sait ce qui se cache sous ce calme apparent que donne à voir Billy. Il a perdu sa femme des suites d'une maladie, entretient une liaison secrète avec une femme mariée qui perd, elle aussi, son enfant unique dans l'accident. Les jumeaux de Billy meurent; sa vie s'est "vietnamisée" et Billy sombre dans l'alcool.
   
   Mitchell Stephens est un avocat new-yorkais qui cherche à entraîner les familles dans un procès. Mais l'habileté de l'auteur est de lui faire poursuivre d'autres buts que l'argent. N'a-t-il pas lui aussi perdu sa fille droguée même si c'est d'une autre manière? La colère qu'il éprouve contre cette société qui tue ses enfants en faisant de l'argent un Dieu, l'anime dans sa recherche d'une vraie justice. Combien de grandes entreprises, de services d'état, en effet, préfèrent exposer leurs employés à la maladie, aux risques d'accident, plutôt que de faire des dépenses pour assurer leur sécurité? Ils savent que les victimes trop modestes n'obtiendront jamais réparation. Russel Banks montre ainsi le malaise qui existe même dans les classes sociales aisées.
   
   Enfin vient Nicole Burnell, adolescente de 15 ans, qui restera handicapée toute sa vie à la suite de l'accident. Elle quitte alors pour toujours le monde de l'enfance et pose un regard d'une clairvoyance terrible sur sa famille mais aussi sur les autres. Un beau personnage mais cruelle dans sa soif de justice. Pourtant, elle seule parvient à rétablir un ordre dans le chaos même s'il faut pour cela s'appuyer sur un mensonge. Il semble que la communauté ne peut être sauvée que par le sacrifice de l'un d'entre eux.
   
   Cette galerie de portraits est d'une vérité criante. J'ai été très sensible à la peinture de cette société repliée sur elle-même, sur son deuil, sur ces blessures. Le roman est passionnant par le talent de l'auteur à nous faire partager le point de vue de chacun, à nous faire pénétrer dans les pensées, les sentiments des personnages.

critique par Claudialucia




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American Darling - Russell Banks

African Dream
Note :

   Un rêve africain. Ce pourrait être un autre titre pour ce roman qui entretisse deux histoires: celle d'une femme américaine, Hannah Musgrave, et celle d'un pays africain, le Libéria, des années 1960 à l'an 2001. Deux histoires intimement mêlées.
   
   Parlons du Libéria pour commencer, un petit pays coincé entre la Sierra Leone, la Guinée et la Côte d'Ivoire, sur la côte atlantique de l'Afrique. Un pays qui entretient des liens privilégiés avec les Etats-Unis depuis sa "création" au XIXème siècle, ou pour mieux dire sa colonisation par des noirs américains - surnommés les américos -, des esclaves affranchis ou fugitifs qui s'étaient d'abord installés dans les états du nord, suscitant une profonde inquiétude dans le chef de la population blanche. Le gouvernement des Etats-Unis, avec la complicité des abolitionistes bien pensants, avait alors opté pour leur "retour aux sources" et financé leur installation dans ce petit bout de terre. C'était la solution idéale: les Américos, trop heureux de reprendre le rôle de propriétaires terriens ou de contremaîtres, cultivaient le riz ou exploitaient des plantations d'hévéas tout en apportant à leurs frères de la brousse les bienfaits de la civilisation et les lumières de la vraie foi (épiscopalienne ou baptiste dans le cas présent) et en renvoyant à leurs bailleurs de fonds d'Outre-Atlantique des dividendes sonnants et trébuchants. Après quoi, l'histoire du Libéria se confond avec celles de ses voisins à la fois exploités et maintenus dans une forme de dépendance par les puissances occidentales, pour finalement sombrer dans une sanglante guerre civile dans les années 1980.
   
   Et venons-en à présent à Hannah Musgrave, l'American Darling du titre, née dans une famille privilégiée de la grande bourgeoisie bostonienne et destinée, selon toutes évidences, à hériter des privilèges de ses parents. N'était son engagement politique, dans les mouvements pour les droits civiques des noirs tout d'abord, dans les mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam ensuite. Un engagement de plus en plus radical qui l'a amenée à plonger dans la clandestinité, avant de la forcer à quitter les Etats-Unis pour le Ghana et de là pour le Libéria où elle a épousé un Libérien avec lequel elle a eu trois fils. C'est Hannah Musgrave elle-même, à l'aube de la soixantaine, qui, se retournant sur son passé, nous raconte à la fois sa propre histoire et celle du Libéria. L'occasion pour Russell Banks de nous donner un magnifique portrait de femme, de ses égarements, de ses aveuglements à l'époque de son radicalisme politique et plus tard, de son apathie devant la corruption du régime et l'insondable misère du peuple libérien, et enfin de sa lucidité tardive qui lui fait comprendre comment le peu d'emprise que nous avons sur nos vies et notre environnement, si dérisoire soit-il, peut à certaines heures, faire toute la différence, et comment certains de nos choix peuvent se révéler lourds de conséquence, ne serait-ce que pour nous-mêmes et ceux qui nous sont très proches: "Yet at any time, once my baby were born, I could have put my shoulder to the wheel of one or several of the dozens of volunteer and non-governmental charitable organizations that were stuck to their hubs in the mud of Liberian corruption, cynicism and sloth. (...) It wouldn't have changed the world or human nature, and probably wouldn't have altered a single sentence in the history of Liberia. But it would have changed me. And a different person, I might have avoided some of the harm I inflicted later both on myself and others."
   
   Tout en promenant le lecteur continuellement d'une époque et d'un continent à l'autre, Russell Banks brasse plusieurs des thèmes qui lui sont chers. Les questions raciales, et ce serait faire preuve d'angélisme d'en nier l'existence alors qu'aujourd'hui encore, dans la Nouvelle Orléans sinistrée, il vaut mieux avoir la peau blanche, alors qu'aujourd'hui encore l'Afrique se déchire dans des guerres que l'on peut qualifier de tribales. Les cicatrices laissées par la colonisation. La politique étrangère des Etats-Unis. Les injustices sociales. Les illusions des idéologies, même les mieux intentionnées. La difficulté d'atteindre à la lucidité et à un engagement véritable... Cela nous vaut un livre très dense et très riche, mais qui reste toujours d'une limpidité et d'une clarté exemplaires. Un livre profondément intelligent et débordant d'humanité.
   
   "American Darling" est peut-être le plus beau livre de Russell Banks à ce jour.
   Un livre à lire de toute urgence.
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critique par Fée Carabine




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Engagement révolutionnaire et Libéria
Note :

   Un roman de Russell Banks c’est forcément touffu et documenté. Il vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Pour « American Darling » …, c’est pareil !
   
   Par ailleurs notre ami Russell Banks n’hésite pas à varier ses sujets d’intérêts et ses approches. C’est entre autre au Libéria qu’il va nous emmener cette fois-ci. Pas le Libéria idéalisé d’il y a longtemps, concept pour intellectuels à bonne conscience. Non ! Le Libéria d’il y a peu (je n’ai pas envie de dire actuel !), celui où les diverses milices des chefs de guerre font assaut de cruauté, enrôlent les enfants pour mieux tuer … Le Libéria qui nous fait considérer l’âme humaine d’un oeil des plus critique.
   
   Hannah Musgrave fut ce qu’on pourrait appeler une jeune «gauchiste» engagée dans sa jeunesse. Suffisamment en tout cas pour qu’elle soit recherchée par le FBI, et quasi obligée de s’exiler pour tenter de vivre hors prison. Elle échouera d’abord au Ghana, puis rapidement au Libéria.
   
   Et c’est une Hannah Musgrave de plus de cinquante ans qui nous raconte son histoire. Revenue de beaucoup de choses et au moins du Libéria (ce qui n’est déja pas si mal !). Elle y aura laissé des plumes. Et pas que des plumes ! Mais tenter de raconter l’histoire serait vain. N’oublions pas qu’on est dans un Russell Banks et que ce n’est pas si simple ! Ce serait même tellement réducteur ! Histoire et psychologies sont très étroitement entrelacées et les séparer … ? Et comme Russell Banks n’est pas du genre à «jouer petit bras», c’est une énorme période, une bonne trentaine d’années de la vie d’Hannah, qu’il balaie. Pour la cohérence, et avec cohérence.
   
   Dans un genre plus … polar, j’ai pensé à «Kahawa» de Donald Westlake. La candeur américaine confrontée à la sauvagerie primitive. Mais «Kahawa» était davantage divertissement. Westlake vs Banks. J’aime les deux dans leur genre.
    ↓

critique par Tistou




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Le sujet l’emporte sur les personnages
Note :

   Hannah Musgrave est la propriétaire d’une ferme bio qu’elle tient avec trois employées. Mais la vie de Hannah, paisible et douce, au bord d’un lac, ne l’a pas toujours été. Et lorsque subitement lui prend l’envie de retourner au Liberia, pays où elle a déjà séjourné deux fois de manière prolongée, elle retrouve les fantômes qui ont marqué sa vie africaine: son mari Woodrow, ministre de la santé, ses enfants, la guerre civile et les chimpanzés.
   
   Hannah Musgrave est une femme de combat. Etudiante dans les années 60, elle a pris part à tous les rassemblements étudiants contre la guerre au Viet-Nam. Elle a même été plus loin : elle a monté et dirigé des groupes aux actions plus musclées. C’est en fuyant la police qu’elle a été obligée de se réfugier dans la clandestinité sous le nom de Dawn Carrington puis de fuir en Afrique, au Ghana et au Libéria, où elle a rencontré son futur mari. Il vivra au Libéria dans le luxe, son mari parvenant à conserver son poste de ministre malgré les changements de régime. Mais la guerre mettra fin à cette vie, et poussera Hannah à rentrer aux Etats-Unis pour diriger sa ferme.
   
   American Darling est un roman riche: de la situation de groupe qualifié de terroriste dans les années 60 au déclenchement de la guerre civile au Libéria qui mène Charles Taylor au pouvoir (à noter qu’il est actuellement jugé pour crimes), on découvre la vie de deux pays intimement melés. Car Russell Banks profite de ce roman pour donner au lecteur un cours sur l’histoire de ce pays, comment les Etats-Unis ont choisi qu’il soit indépendant tout en gardant la main sur tout ce qui s’y passe. Même lors de la guerre qui oppose trois mouvements (le pouvoir et deux mouvements rebelles), ce sont les Etats-Unis qui mènent la danse, en ayant choisi le vainqueur. Hannah sera d’ailleurs, contre son gré, un des instruments qui mènera Taylor au pouvoir et qui précipitera la fin de sa famille.
   
   Le personnage d’Hannah Mugrave ne m’a pas énormément intéressé. D’ailleurs, Russell Banks ne fait rien pour rendre ce personnage sympathique. Jeune fille en rupture avec la société, elle ment à tous et même à ses proches pour se protéger, avant de filer en Afrique avec un camarade louche, puis de se marier à Woodrow. Là, elle abandonne toute velléité contestatrice: elle accepte tout ce que veut son mari, alors que son amour pour lui n’est pas flagrant. Elle ne s’occupe pas de ses enfants, qu’elle laisse aux soins d’une cousine de son mari. Son seul but, qui apparaît petit à petit et qui deviendra son ultime combat en Afrique, est de sauver les chimpanzés, animaux maltraités, utilisés pour des tests cosmétiques ou pharmaceutiques ou comme animaux de compagnie, et qui subissent des sévices. En dehors de cela, elle devient une femme sage, docile, à l’opposé de celle qu’elle était étudiante. Cette dichotomie m’a paru trop abrupte, soudaine, pour être totalement crédible.
   
   En revanche, la plongée dans le Libéria est fascinante, comme ce voyage que fait Hannah pour rencontrer la famille de son époux. Hannah est une ombre, un fantôme, son mari ne se préoccupe aucunement d’elle, la famille se contrefiche de la voir, et elle découvre le monde clos d’une tribu, perdue dans le nord du Libéria, qui voue une admiration sans borne à Woodrow, celui qui a réussi. La description des mécanismes menant à la guerre civile et le plaidoyer pour le sauvetage des singes sont également très intéressants.
   
   Russell Banks signe avec "American Darling" un livre riche, foisonnant, où le sujet l’emporte sur les personnages qui y jouent. Et ce n’est pas rien d’intéresser pendant plus de 500 pages un lecteur qui n’a que peu d’empathie pour le personnage principal!

critique par Yohan




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Affliction - Russell Banks

Tu seras un homme mon fils
Note :

   C'est Rolfe Whitehouse qui écrit ce livre. Rolfe est professeur d'université. Il ne boit pas une goutte d'alcool, n'est pas marié et a bâti sa vie seul, en ville. Il veut nous raconter l'histoire de son frère, Wade, parce que Wade et lui étaient à la fois extrêmement semblables et extrêmement différents, un peu comme une photographie et son négatif, et que cette situation le trouble, l'a toujours troublé.
   
   Wade est son aîné, il est alcoolique, divorcé et envisage maintenant de se remarier. Il habite un bled perdu à la lisière des forêts. Il est shérif de son village. Il est aussi ouvrier, employé à forer des puits ou à déblayer la neige dans cette région du New Hampshire au climat si rude. Rolfe a eu la force, enfant, de s'évader de ce milieu, mais il n'en est pas sorti intact. Sa vie le prouve tous les jours. Wade est torturé par des rages de dents quasi permanentes, Rolfe, par des migraines et des insomnies.
   
   Wade a la quarantaine. Sa vie est un échec qui va croissant. Une fois déstabilisé, ses vieux démons vont grossir, forcir et l'emporter, faisant tout basculer. Rolfe tient ces mêmes démons à distance parce qu'il a été moins exposé et qu'il est plus vigilant, mais c'est tout de même un combat lucide et permanent. C'est cela l'âme de leurs ressemblances et de leurs divergences.
   
   Ce livre a été écrit par un homme et il parle des hommes, dans ce qu'il y a de plus naturel et profond ou de plus faussé et dévoyé dans leur spécificité masculine. C'est la saison de la chasse, et chacun, ici, veut abattre «son» cerf (symbole viril s'il en est), le plus gros possible, l'exhiber sur son 4X4 quand il le ramènera ou qu'il se garera sur le parking du bar des chasseurs pour raconter son exploit, jouir de l'envie et de la considération des autres et s'imbiber de cet alcool qui lui aussi ici, symbolise la virilité.
   
   «Affliction», c'est surtout, avant tout, par-dessus tout, une histoire d'homme. Je veux dire qu'il parle de ce qui fait qu'un petit garçon pourra ou non devenir un homme au sens plein du terme, un mâle équilibré, capable de jouer son rôle dans un couple et dans la création et le fonctionnement d'une famille. Eux, les Whitehouse, ne l'ont pas pu et ce roman, avec une incroyable finesse, nous explique pourquoi, démonte les mécanismes des causes et des effets de ce drame qui se renouvelle dans l'anonymat du foyer, comme jusqu'à Wade , ou dans le scandale de la une des journaux, avec lui. «Tous ces hommes en colère, solitaires et bêtes, c\'est-à-dire Wade, papa, le père de ce dernier et son grand-père, avaient un jour été des garçons aux yeux intelligents et à la bouche d'une innocence brillante, des êtres sans peur, désireux de plaire et d'être aimés. Qu'est-ce qui les avait si vite transformés en ces brutes aigries qu'ils étaient devenus ? Avaient-ils tous été battus par leur père ; les choses pouvaient-elles être aussi simples que ça ?»
   
   Ce livre parle des enfants battus, de ce drame absolu que c'est de ne plus pouvoir se défaire de l'idée que l'on sait pourtant fausse que ces coups sont une marque d'amour, puisqu'ils sont le seul signe que vous fait celui que vous adorez et qui parfois, de cette façon, s'intéresse à vous. Seul le vrai amour, peut vous permettre d'en parler?mais c'est inutile, les autres ne comprennent pas. : «Elle n'arrivait pas à se représenter la chose, elle ne pouvait pas visualiser une scène dans laquelle Wade, qui lui paraissait si grand et si masculin, aussi imprenable qu'une muraille de pierre, pouvait se laisser frapper et blesser par son père qui était en fait plus petit et, à côté de lui, paraissait vieux et fragile.»
   
   Pas toujours en dehors de l'action, Rolfe a tout suivi, il raconte tout. Il a même effectué des recherches pour que son récit soit aussi exact que possible. Il pensait qu'il devait le faire, il y a consacré ses loisirs. Il ne juge pas. Il présente. Rolfe souffre du syndrome du survivant.
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critique par Sibylline




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L’homme est piégé.
Note :

   L’homme est piégé. Depuis sa naissance. D’ailleurs il finira inévitablement par mourir, tomber dans le piège.
   
   Russell Banks nous démonte le piège, les tenants et aboutissants de la vie de Wade Withehouse, homme lambda américain, de l’est américain, du New Hampshire, dans ces contrées à la fois proches des plus grandes métropoles mais restées «trou-du-cul-du-monde» jusqu’au fond de l’âme.
   
   Outre ce piège, Russell Banks nous restitue de façon palpable cette atmosphère particulière de cet est américain là, mélange indicible à la fois de liberté, d’espace et d’inéluctabilité du sort lié à notre condition. Et la condition de Wade n’est pas des plus enviables: enfance perturbée au sein d’un foyer tyrannisé par le père, homme alcoolique et violent, études écourtées pour un mariage jeune, et très vite la roue de l’échec qui se met à tourner et broyer l’homme.
   
   Russell Banks prend le parti de nous raconter l’histoire de Wade par la bouche de son jeune frère qui est parvenu très tôt à fuir le foyer perturbé, le foyer maudit. «Affliction» est le récit par ce frère de l’enquête par lui menée afin de comprendre comment Wade a pu en arriver là. Il y a donc les faits, bruts, et tout le décodage effectué par le narrateur après enquête auprès des dernières personnes en contact avec son frère et sa propre connaissance de sa psychologie perturbée.
   Ceci dans une ambiance glauque d’hiver, quasi perpétuel, que Russell Banks nous fait parfaitement ressentir. Ca constitue en fait une parfaite parabole, à l’envers, du rêve américain ; «de la cabane en bois à la Présidence».
   
   «Ce devrait être simple : c’est pour cela qu’on a inventé ce pays, pour changer nos vies. Elève-toi en te tirant par les chausses, jeune homme. Monte jusqu’en haut comme le crème, mon gars.
   Et d’une certaine façon c’est simple si, comme la plupart des gens, on est intelligent, organisé et énergique. Il est certain que la plupart des membres de la famille Whitehouse possédaient ces qualités, surtout quand ils étaient enfants. Après tout, chaque année des milliers, voire des millions de bons citoyens arrivent à changer leur vie, à l’améliorer en termes de classe, comme je l’ai fait et comme mon frère ne l’a pas fait. De la cabane en bois à la présidence : tel est notre mythe dominant. Nous en vivons, génération après génération. Ne regarde pas derrière toi, regarde devant. Attelle-toi à la tâche, les yeux vers le ciel, les pieds sur le sol. C’est ce que j’ai fait ; c’est ainsi que j’ai vécu jusqu’ici. Et c’est également la façon dont mon frère Wade a vécu. C’est la raison pour laquelle je demande, Oh Seigneur, pourquoi moi ?»

   
   J’ai pensé irrésistiblement en lisant «Affliction» à «Le bruit et la fureur» de Faulkner, en plus lisible, plus explicite et les images qui me sont venues en tête étaient celles des épisodes, tous plus glauques les uns que les autres, de «Twin Peaks» de David Lynch.
   Inéluctabilité et pauvreté d’âme de la vie dans les fins fonds américains.

critique par Tistou




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Sous le règne de Bone - Russell Banks

L'adolescence
Note :

   Citation
   «Le vol n'est qu'un délit, mais la trahison d'un ami est un péché. Comme si un délit était une action qui, une fois accomplie, ne nous change pas à l'intérieur. Mais quand on commet un péché, c'est comme si on créait un état dans lequel on est obligé de vivre.»
   
   Nous sommes aux Etats-Unis, à l'époque actuelle, un garçon de 14 ans raconte sa vie, au moment où, le point de rupture étant atteint, il quitte le collège, le domicile familial, sa mère et son beau père. A partir de ce moment, nous suivons ses aventures et son évolution mentale pendant les 2-3 années suivantes.
   Et des aventures, il va en connaître. Parti de chez lui en jeune délinquant pour aller cohabiter dans un squat de motards quelque peu dangereux, il se retrouvera en Jamaïque après bien des péripéties. On est frappé par l'objectivité absolue de ce gamin qui, dans ses propres récits, reconnaît le cas échéant, l'exactitude des défauts qu'on lui prête, sans se laisser démonter pour autant. En plus de cela, qui n'est déjà pas si commun, la personnalité ambivalente de Bone lui permet d'allier cette totale bonne foi à un goût très prononcé pour les mensonges très bien faits, avec beaucoup de détails, et de faire preuve d'un don véritable en la matière. La bonne foi est dans le récit qu'il nous fait, à nous lecteurs, les mensonges sont dans ses aventures.
   Ce livre vaut bien mieux que ce pauvre résumé ne pourrait le faire croire. C'est un peu la même chose avec la quatrième de couverture. Moi, par exemple, quand je lis que c'est le récit des mésaventures et errances d'un jeune paumé qui se retrouve à la rue, je ne me sens pas vraiment passionnée. Question de goût. Il a fallu que je commence à lire, que je me lance dans les premières pages, pour m'apercevoir que si, cela m'intéressait, me passionnait même, et que, accrochée à ce style, à cette façon de raconter, je voulais suivre cette road story jusqu'au bout. Pourtant, c'est un assez gros livre (400 pages) et pour passer du « pas très intéressée » à la lectrice captivée de cette « brique », il avait fallu quelque chose de puissant. Ce quelque chose, il y a de fortes chances que ce soit l'optique, l'angle de vue.
   Ce qui m'a frappée aussi dans cet ouvrage, ce sont les inattendues mais profondes et réelles préoccupations philosophiques et même spirituelles de ce jeune. Dans un sens, je n'aurais pas dû être étonnée. Il est bien normal qu'un adolescent de cet âge se cherche et cherche des réponses aux questions que la vie lui pose, et en particulier la vie d'adulte qui s'approche. D'un autre côté, il est normal que j'en ai été surprise, est-ce que je ne l'oublie pas également quand je considère, dans la réalité, les voyous plus ou moins inquiétants qui traînent dans certains coins ?
   L'histoire de Bone, grâce à l'immense talent de Banks et à la justesse de son récit, m'a permis de comprendre cet être qui me ressemble si peu et même, de bien l'aimer, et à travers lui, ses semblables ou ses proches de la vie réelle. J'en ai été sincèrement étonnée. Lire, c'est cela, c'est s'enrichir. La lecture, c'est de la vie et de l'expérience supplémentaire. C'est même un supplément de vie et d'expérience qu'on n'aurait jamais pu avoir dans la vie réelle.
   
   PS : Le bref extrait que j'ai mis en citation est représentatif d'une des idées qui sous-tend ce roman, mais également d'une de celles qui sous-tend tous les romans de Banks. C'est à ce titre que j'ai pensé qu'elle méritait d'être relevée.
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critique par Sibylline




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Individu en formation
Note :

   « Oh putain, mec ! a dit Russ et sa main gauche a claqué dans la mienne. T’as les os ! m’a-t-il dit. Je voyais que Russ aurait à présent préféré ne pas s’etre fait tatouer une panthère, mais c’était trop tard.
   C’est comme ça que tu devrais t’appeler, a-t-il dit. L’os. Bone. A cause de ton tatouage. Laisse tomber Zombi, man, ça fait penser que tu fais du vaudou ou une connerie bizarre comme ça, de l’occultisme. De l’os, c’est dur, man. Dur. C’est universel, man. »

   
   Et voilà comment un petit gars de 14 ans, Chappie, fraîchement en rupture de ban avec sa famille (ou ce qu’il en reste) et avec la société, devient « Bone ». Le « Bone » dont Russell Banks va nous conter le règne.
   
   A priori, pas sympathique le « Bone ». Drogue, chapardage, saccage, … une sacrée mauvaise pente ! Sauf que « Bone » restera toujours avec comme un fil ténu qui le retient dans le monde réel. Celui où il faut s’intégrer pour conserver ses chances. Et sympathique il restera tout au long du récit.
   
   Le parcours de « Bone » ne va pas être particulièrement linéaire. Il y aura même un détour par la Jamaïque, ces îles antillaises chères à Banks. Des rencontres et des fréquentations qui, pour d’autres, auraient pu être destructrices. Pas pour « Bone ». Mais peut-être la grande chance de « Bone » est d’avoir Russell Banks pour papa. Un papa qui aime ses personnages, qui sait leur servir un destin hors de l’ordinaire, qui sait le raconter et nous attendrir?
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critique par Tistou




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Roman de formation
Note :

    Russell Banks a certainement du talent. Du talent pour raconter l'histoire d'un gamin de 14 ans, Chappie, qui n'est plus tout à fait un gamin. Chappie, avec son mohawk et son tatouage, se définit comme un mall rat échoué dans une minuscule ville américaine, Au Sable (NY). Il cherche à fuir son univers familial ravagé (mère alcoolique, beau-père pervers) en dealant et en se droguant avec son ami Russ. On sent que c'est encore un gamin, au début du livre, et on sent bien que ce qu'il va endurer va le faire mûrir, mais on ne sait pas vraiment comment. Un fruit qui mûrit trop vite à tendance à pourrir... Une rencontre dans le centre commercial - un canadien accompagné d'une petite-fille - va être le point de départ d'un voyage initiatique qui conduiront Chappie à la découverte progressive de sa véritable identité: Bone.
   
   Il est difficile d'en dire plus sur l'histoire sans en gâcher l'effet de surprise. Non pas qu'il y ait des rebondissements extraordinaires - extraordinaires non... Mais il n'en reste pas moins que les rebondissements sont autant de pistes pour Bone de réfléchir à son identité, de se positionner entre le bien et le mal, d'évoluer subtilement - à la manière du roman subtilement ficelé de main de maître par Russell Banks. Certains évènements du début ont une importance capitale dans l'apprentissage de Bone, même s'il ne s'en rend compte qu'à la fin. Il y a même quelques références amusantes à d'autres livres de l'auteur, histoire de construire un univers cohérent, dans lequel chacun des personnages à une chance de rédemption.

critique par Julien




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Terminus Floride (ou Continents à la dérive) - Russell Banks

Tout le monde descend
Note :

   Une fois n'est pas coutume, je commencerai avec l'épilogue de l'auteur:
    «On écrit des livres-romans, récits et poèmes bourrés de détails qui essaient de nous expliquer ce qu'est le monde, comme si la connaissance que nous avons de gens comme Bob Dubois, Vanise et Claude Dorsinville pouvait apporter la liberté à des gens de leur espèce. Elle n'y changera rien. Connaître les faits de la vie et de la mort de Bob Dubois ne change rien au monde. Notre célébration de sa vie, la complainte que nous pouvons élever sur sa mort, en revanche, le peuvent. Se réjouir ou se lamenter sur des vies qui ne sont pas la nôtre, même s'il s'agit de vies complètement inventées - non, surtout s'il s'agit de vies complètement inventées -, prive le monde tel qu'il est d'un peu de l'avidité dont il a besoin pour continuer d'être lui même. Le sabotage et la subversion sont, par conséquent, les desseins de ce livre. Va, mon livre, va contribuer à la destruction du monde tel qu'il est.»
   

   Le sabotage et la subversion aux côtés de Russell Banks? Il y a pire! C'est un moteur d'écriture qui a sa noblesse, surtout quand le résultat est à la hauteur de la justesse de la cause.
   
   R. Banks mêle intimement trame de l'histoire, considérations sur notre mode de vie moderne, et plus particulièrement le mode de vie américain (haïtien aussi dans ce roman, R. Banks a vécu et travaillé en Jamaïque) et introspections constantes sur ses personnages. Ici Bob, Robert Dubois, prend conscience vers 30 ans de ce qu'il considère comme l'inanité et le no-future de sa petite vie dans le New Hampshire. Il est réparateur de chaudières, gagne juste de quoi vivoter avec sa petite famille (sa femme et sa fille). Il pète les plombs littéralement et convainc sa femme de redémarrer une nouvelle vie en Floride.
   
   A quelques milliers de kilomètres, Vanise Dorsinville, entreprend de quitter clandestinement Haïti pour fuir un quotidien qui, pour le coup, n'a pas d'avenir.
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critique par Tistou




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Binôme
Note :

   Bob Dubois réparateur de chaudières dans une petite ville du New Hampshire, laisse éclater sa rage à la veille de Noël 1979. Il n'en peut plus d'être ouvrier et de gagner un salaire de misère, même en faisant des heures supplémentaires la nuit.
   Là-bas, en Floride, son frère Eddie et son pote Avery font «des affaires», mènent la «grande vie», eux qui sont débrouillards... ils ont promis à Bob un avenir riant.
   En dépit de ses nombreuses qualités humaines, Bob est assez violent, et sa femme n'a d'autre choix que d'accepter de tout quitter et de partir en Floride avec leurs deux fillettes.
   Au paradis des moustiques et des escrocs, il ne devient pas, comme il le croyait, un self-made--man, un homme d'affaire aisé. A l'imitation de ses acolytes, il doit se lancer dans des opérations de petite et moyenne délinquance, dont il se sort mal, n'ayant pas l'âme d'une canaille, et aucune aptitude pour la malversation.
   
   Pendant ce temps, en Haïti, l'autre héroïne, Vanise, une jeune femme pauvre, vit dans une hutte, à la merci du chef du village qui lui a fait un enfant et la délaisse déjà.
   Un jour, elle doit s'enfuir avec son neveu, son bébé, et un peu d'argent qu'elle cachait sous un matelas. En proie à la disette, ils ont volé un jambon, et sont menacés de mort.
   Le bateau qu'ils ont pris doit les débarquer en Amérique, où elle a un frère, mais on les lâche sur la minuscule île de Caicos, très loin de la Floride. Vanise n'a plus de ressources, doit travailler dur et vendre son corps, juste pour survivre avec les enfants, en espérant qu'un autre bateau l'emmène un peu plus loin...
   
   Contées en alternance, ces deux histoires vont faire se rejoindre Bob Dubois et Vanise, au terme d'un éprouvant périple d'un peu plus d'un an...
    
   Le roman est très touffu, riche, réaliste et poétique en même temps. La description de cérémonies Vaudou, les mises en perspectives du narrateur à grands renfort de considérations cosmiques ne me convainquent qu'à moitié. En revanche, les deux histoires sont d'une grande intensité, et témoignent d'une lucidité implacable.
   
   Le roman est pourvu d'une invocation en guise de prologue, et d'un envoi au terme du récit, comme dans les ballades. Ces deux textes sont très beaux.
   
   Les deux personnages, victimes de l'exploitation de l'homme par l'homme, y sont magnifiés.
   
   La dernière phrase du livre est «va mon livre, va détruire le monde tel qu'il est» beaucoup d'illusions sont en effet détruites par ce roman.
   
   Ce roman de Banks malgré ses longueurs m'a plu davantage que "De beaux lendemains".
   Ma préférence va, sans conteste au recueil de nouvelles "l'Ange sur le toit".
   
   
   Titre original «Continental Drift», 1985.

critique par Jehanne




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Pourfendeur de nuages - Russell Banks

Pourfendre les nuages pour traverser les apparences
Note :

   "Ce livre est une oeuvre d'imagination. Même si quelques-uns des personnages et des incidents décrits ici peuvent se trouver dans des ouvrages qui traitent de la vie et de l'époque du célèbre abolitionniste John Brown, ils ont été modifiés et retravaillés par l'auteur pour les seuls besoins du développement narratif. Ces personnages et ces incidents ont beau ressembler à des personnes réelles et à des événements connus, ils restent produits par l'imagination de l'auteur. Par conséquent, ce livre devrait être lu uniquement comme une oeuvre de fiction et non comme une version ou une interprétation de l'histoire."
   
   Certes, il est de bon ton que l'auteur d'un roman inspiré d'un personnage historique place dans son livre un avertissement signalant au lecteur son caractère fictif. Mais il est inhabituel de trouver cet avertissement bien en évidence au début du livre et de le voir formulé dans des termes aussi catégoriques... Il est donc manifeste que Russell Banks n'a pas voulu écrire une biographie de John Brown, personnage mythique de l'histoire américaine, militant abolitionniste célèbre pour son recours à l'action violente qui lui valut de finir pendu au bout d'une corde, peu avant le début de la guerre de Sécession. Il est bon de garder cela à l'esprit au cours de la lecture et de ne pas chercher dans ce livre une exactitude factuelle à laquelle son auteur ne prétend pas. Mais ceci dit, ce "Pourfendeur de nuages" me paraît profondément juste et vrai, sur le plan humain et psychologique, si ce n'est d'un point de vue historique.
   
   Russell Banks a choisi ici de donner la parole au troisième fils de John Brown, Owen, qui fut le compagnon et en quelque sorte le lieutenant de son père tout au long de ses années de lutte contre l'esclavage. Le "Pourfendeur de nuages" se présente donc comme un témoignage de première main, rédigé par Owen Brown quarante ans après la mort de son père à la demande d'un historien qui avait entrepris d'écrire sa biographie: un portrait intime d'un homme qui s'est engagé pour une cause juste... Jusqu'à tuer pour elle. Jusqu'à mourir pour elle. Etait-il un idéaliste, dépassé par les événements? Un fanatique? Un fou? Telles sont les questions que Russell Banks pose dans son livre avec une acuité particulière. Le récit d'Owen nous donne en effet l'occasion de percevoir de l'intérieur les mécanismes de pensée d'un tel homme, et les mécanismes de son ascendant sur ses compagnons. Récit souvent paradoxal qui nous dépeint John Brown comme un fermier et homme d'affaire avisé et profondément honnête pour nous le présenter l'instant d'après comme un spéculateur malheureux, qui s'obstine à prendre ses rêves pour des réalités, contre le plus élémentaire bon sens, ou encore un père tendre et attentif qui n'hésite pas à fouetter impitoyablement ses enfants pris en faute, traitant un cheval rétif avec infiniment plus de douceur... Si bien qu'il semble que le récit d'Owen Brown nous décrit John Brown tel qu'il voulait être, tel qu'il voulait être perçu par sa famille et ses proches, et par la bande, qu'il nous le montre aussi tel qu'il était: un homme prisonnier de ses fantasmes et de ses grandes théories, autoritaire et beau parleur, voire manipulateur... Peu importe que cet homme ne soit pas le vrai John Brown, le personnage historique, et que le narrateur ne soit pas lui non plus le véritable Owen Brown. Seule compte la réflexion que Russell Banks parvient ainsi à susciter sur l'engagement politique, social, religieux (John Brown était un Presbytérien fervent, de ceux qui prennent à la lettre l'observance du repos du Seigneur et le commandement "Croissez et multipliez") d'une part, le fanatisme et le terrorisme d'autre part, ainsi que sur la frontière apparemment ténue qui les sépare.
   
   Le "Pourfendeur de nuages" est un roman dense et touffu, aussi monumental que la montagne qui lui prête son nom - le Mont Tahawus -, et il est impossible d'en donner ici un aperçu complet. Il faudrait pour cela évoquer aussi la question raciale, une question cruciale pour la société américaine et dont Russell Banks parvient à restituer ici toute la complexité, toutes les ambiguïtés, comme peu d'autres auteurs américains sont parvenus à le faire. Et il faudrait aussi insister sur son extraordinaire talent à disparaître derrière ses personnages et les narrateurs de ses romans, un don de caméléon qui lui fait retrouver ici le ton et la langue d'un puritain du début du XIXème siècle, à des lieues des petits délinquants contemporains de "Sous le règne de Bone". Je me contenterai de conclure en vous disant que ce roman, que je viens de relire et qui m'avait déjà beaucoup impressionnée lors de ma première lecture en 1998, vient de me révéler de nouvelles richesses. Comme s'il avait "grandi" en même temps que moi. Ce qui, je crois, est le propre des grandes oeuvres. Et des grands auteurs.
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critique par Fée Carabine




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L’œuvre sanglante du Seigneur
Note :

   À l'aube du XXème siècle, quelque part dans un coin montagneux de Californie, un vieil homme se penche sur son passé. Contacté par l'assistante d'un historien et biographe renommé, le vieillard, après avoir opposé son refus, consent à coucher sur le papier les souvenirs de sa jeunesse.
   Si le passé de cet homme semble si précieux au point qu'un illustre chercheur s'y intéresse, c'est parce que ce vieil ermite est le dernier survivant des fils de John Brown, le célèbre abolitionniste qui dédia toute son énergie à la lutte contre l'esclavage dans les années précédant la Guerre de Sécession.
   Owen Brown va alors prendre sa plume pour raconter le destin de la famille Brown, et plus particulièrement – puisque c'est lui qui monopolise l'intérêt de l'historien – de la figure de son père, John Brown, qui mourra pendu en 1859 à Charlestown (Virginie) suite à sa tentative d'insurrection des esclaves et à la prise de l'arsenal de Harper's Ferry.
   C'est ainsi qu'Owen Brown va nous faire pénétrer au sein de cette famille d'agriculteurs et d'éleveurs dont le père, patriarche et pierre angulaire du groupe, tient à régler la vie de la communauté selon les préceptes édictés par les textes bibliques.
   
   D'une piété qui frise le fanatisme, John Brown incarne pour les membres de sa famille – mais aussi pour nombre d'autres personnes – une sorte de prophète dont les paroles et les idées semblent directement s'inspirer des Écritures. Cela lui vaut parfois d'être pris pour un pasteur, l'homme n'hésitant pas, d'ailleurs, à monter en chaire lors des offices afin de se lancer dans de longs sermons.
   
   Owen Brown, ses frères et soeurs, sa belle-mère Mary, vivent sous la coupe autoritaire de cet homme qui tente de calquer sa vie sur celle des patriarches de la Bible. John Brown n'est cependant pas un tyran pour sa femme et ses enfants. Il tente seulement d'accorder les préceptes de sa foi avec les dures réalités de la vie de son époque, en ce milieu du XIXème siècle. Ce nouvel Eden qu'est alors l'Amérique du Nord, avec ses plaines fertiles, ses immensités boisées regorgeant de gibier, ne peuvent que lui inspirer l'idée qu'il existe en ce monde une Terre Promise, un endroit suffisamment vierge encore des péchés de l'espèce humaine, qui puisse permettre à des âmes pures et respectueuses des lois divines, de s'épanouir et de créer en ce monde un nouveau Paradis terrestre.
   
   Mais ce tableau idyllique est obscurci par les pratiques observées dans les États du Sud, pratiques qui tendent à se propager dans les nouveaux territoires de l'Ouest: les pratiques de l'esclavage. John Brown ne se contente pas seulement de protester contre la traite des noirs, il souhaite participer activement à son éradication. Son action visera tout d'abord à s'établir près de la communauté de North Elba, communauté d'esclaves affranchis et d'anciens fugitif, afin de les aider et de les assister dans le travail de la terre.
   
   Mais ce sera aussi dans l'extension et dans l'ouverture de nouvelles pistes pour l' «Underground Railroad» , le train souterrain, dénomination d'un vaste réseau de routes clandestines destiné à faire évacuer les esclaves fugitifs des États du Sud vers le Nord et le Canada.
   John Brown bénéficie dans sa lutte de nombreux et célèbres soutiens, dont Ralph Waldo Emerson , Henry David Thoreau et Frederick Douglass.
   En 1850, la promulgation d'une nouvelle loi sur les esclaves fugitifs – loi visant à pourchasser ceux-ci sur l'ensemble du territoire des Etats-Unis et à les punir, ainsi que toute personne convaincue de leur avoir porté aide et assistance – met le feu aux poudres et pousse John Brown à radicaliser son action.
   
   Contre les chasseurs de primes et les agents fédéraux devenus les rabatteurs des marchands et propriétaires d'esclaves, Brown va recourir à la violence. Aidé par ses fils et par des proches, il va tout faire pour semer la terreur chez les partisans et les complices du système esclavagiste. Usant toujours d'une terminologie aux accents bibliques, John Brown va accomplir – quitte à faire couler le sang – "l'oeuvre du Seigneur".
   
   C'est cette lente progression de l'idéalisme vers la violence que va conter Owen Brown en couchant sur le papier ses souvenirs, souvenirs remontant jusqu'à la petite enfance au sein d'une fratrie dont le nombre de membres ne cesse de se modifier en conséquence des multiples naissances mais surtout du tribut prélevé par les maladies infantiles qui conduisent prématurément à la tombe les enfants de la famille Brown.
   Owen grandit parmi ses frères et soeurs, sous la coupe du «vieux» – c 'est ainsi que le surnomment ses enfants – entre prières, étude, et travaux de la ferme. La vie est dure, les ambitions professionnelles du patriarche – qui s'est lancé dans le tannage des peaux, puis l'élevage de moutons et dans le commerce de la laine – l’ont mené vers une accumulation de dettes qui poussent la famille à vivre chichement et à déménager fréquemment.
   
   De l'Ohio à la Pennsylvanie, du Massachussets à l'état de New-York, la famille Brown trouvera enfin où s'installer dans la chaîne des Adirondacks, près du mont Tahawus («Le pourfendeur de nuages» selon l'appellation des indiens iroquois) dans ce que John Brown appellera "Les plaines d'Abraham" , non loin de la communauté noire de North Elba, communauté créée par le philanthrope Gerritt Smith.
   C'est là que la famille Brown va s'installer durablement et c'est à partir de là aussi que l'action de John Brown va prendre de l'ampleur, glissant insensiblement du militantisme abolitionniste pacifique à une radicalisation qui le conduira, lui et ses cinq fils, vers la lutte armée.
   
   C'est donc le portrait de ce personnage hors du commun que nous dresse Russell Banks au travers des mémoires apocryphes d'Owen Brown. L'auteur nous avertit d'ailleurs, en préambule de son roman, que son ouvrage ne peut être considéré comme un roman historique mais plutôt comme une oeuvre de fiction. En effet, Russell Banks s'est réservé le droit de prendre quelques libertés avec les faits historiques propres à la personne, à l'action et à l'entourage de John Brown. S'il nous offre un portrait haut en couleurs de ce personnage hors du commun et peu connu en Europe, c'est surtout le portrait d'un père décrit par son fils qu'il nous livre ici.
   C'est en effet par le regard d'Owen que nous découvrons la personnalité de John Brown, et l'on finit par se demander, une fois le livre refermé, qui de ces deux personnages est vraiment au centre de ce roman? Est-ce le père, célèbre activiste entré dans l'Histoire? Ou est-ce plutôt le fils, Owen, qui, bien que fasciné par l'image de ce père tout-puissant, au point de le suivre (et parfois de l'inspirer) dans sa folie meurtrière, ne cesse de s'opposer intérieurement à cette autorité paternelle qui pèse d'un si grand poids sur sa progéniture?
   
   «Pourfendeur de nuages» n'est donc ni un roman historique, ni une oeuvre de pure fiction. Ce roman se situe à la frontière de ces deux genres, empruntant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Même si de nombreux personnages cités dans ce roman, ont réellement existé, Russell Banks s'est donné toute la latitude propre au génie du romancier pour imaginer, dramatiser, extrapoler ou embellir cet épisode de l'histoire des Etats-unis d'Amérique.
   
   Il en ressort un roman flamboyant, une épopée lumineuse et dramatique traversée du souffle des grands espaces américains mais surtout par la figure exceptionnelle et monumentale de John Brown, figure qui ne manquera pas de nous rappeler que mince est la frontière qui sépare l'idéalisme du fanatisme.

critique par Le Bibliomane




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Hamilton Stark - Russell Banks

Etude de fond
Note :

   Je peux me tromper, mais je crois que Russel Banks, à un moment, a cru à fond au mythe du «Grand Roman Américain». Je crois qu'il s'est demandé un temps si ce n'était pas lui qui allait l'écrire. Et je crois que, pendant la période où cette hypothèse le travaillait, il a fait différents essais littéraires, essais de style et autres et que c'est pendant cette période qu'il a écrit «Hamilton Stark».
   Dans ce livre, il tend à montrer qu'un personnage n'existe que dans le réseau des rapports qu'il a avec son histoire, celle de son groupe ethnique, de son microcosme, de sa géographie, de sa famille, de ses proches etc. Partant de ce principe, c'est selon ces différents angles que Banks va nous parler de Stark, tout comme il va nous apporter sur lui des données issues de différents modes de rédaction et de documentation. La tentative est intéressante, je ne le nie pas une seconde, mais on obtient ainsi un gros livre, assez opaque et difficile d'accès, qui demande un gros effort au lecteur. Inévitablement, le lecteur lambda que je suis en vient, au bout d'un moment, à se demander pourquoi il faudrait qu'il fournisse un tel effort alors qu'il en tire si peu de plaisir.
   Je relève dans un autre ouvrage de Russell Banks («Affliction») un extrait qui, à mon avis, contribue à expliquer le projet de l'auteur dans «Hamilton Stark». Je vous le cite : « Mais l'histoire n'est pas une suite de faits ; les faits ne constituent même pas des évènements. Sans le sens qu'on lui attribue, sans la compréhension de ses causes et de ses connexions, un fait n'est qu'une particule isolée d'expérience, c'est un reflet privé de source (?) un fait n'est rien. Les faits d'une vie pourtant, même d'une vie aussi solitaire et aliénée que celle de Wade, ont sûrement un sens. Mais seulement si cette existence est retracée, seulement si elle se donne à voir en termes de ses rapports à d'autres vies (?) »
   Rien de cela n'est faux, mais cela ne fait pas un roman agréable ou intéressant à lire? L'intelligentsia a dit beaucoup de bien d'«Hamilton Stark» (recherche rédactionnelle) et beaucoup de mal de «Sous le règne de Bone» ( récit trop classique)
   Mais un roman est-il vraiment si parfait, si excellent, d'une si grande qualité, quand il perd la majeure partie de ses lecteurs avant la dernière page ?
   Je crois qu'ensuite, Russel Banks a renoncé à cette idée et qu'il s'est laissé aller à écrire de façon moins préoccupée de recherches sur la forme et que c'est à ce moment là qu'il a écrit des romans comme «Sous le règne de Bone».
   Pour le simple lecteur comme moi, «Sous le règne de Bone» est un chef d'oeuvre et «Halmilton Stark» est difficilement lisible sans une bonne dose de masochisme, d'entêtement, ou de conscience professionnelle.
   A mon avis, si Banks écrit LE Grand Roman Américain, ce sera quand il ne tente pas de le faire.

critique par Sibylline




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Trailerpark - Russell Banks

Nouvelles
Note :

   Ce livre, que la quatrième de couverture nous présente comme un « roman en douze caravanes et treize épisodes», ce qui est une jolie formule, me semble plutôt être un recueil de nouvelles articulées sur un socle commun. Simplement, ces nouvelles voient évoluer des personnages qui tous, appartiennent au microcosme de ce parc de caravanes et qui se côtoient de l'une à l'autre ; et tel qui aura été le personnage secondaire d'une nouvelle sera le personnage principal d'une autre.
   Ce parc de caravanes est typiquement le genre d'endroit aux Etats-Unis où peuvent se retrouver des gens qui n'ont pas les moyens de se payer une maison et qui (est-ce le symbole un peu nomade qui s'attache encore à la caravane bien que celles-ci ne voyagent pas ?) se trouvent ici, un peu en dehors du monde, tout en préservant le lien avec la vie sociale normale. Un peu comme s'ils étaient en vacances, un peu sur le côté, mais pas totalement hors jeu. On n'a pas encore l'équivalent en France, mais je pense que cela ne tardera plus.
   
   Dans chacune des caravanes, habitent et vivent différents spécimens de «petites gens», avec chacun sa vie, souvent plutôt complexe, son histoire et cette «philosophie de la vie» à laquelle Claudel Bing tient tant (cf «Principes»).
   
   Vers la fin, Russell Banks résume bien cela : «Il s'était placé seul au centre de sa vie, ne la partageant avec personne. En fait, on aurait pu dire la même chose de tous les habitants du terrain à caravanes. Il est généralement vrai que les gens qui vivent dans ces parcs sont tout seul au centre de leur vie. »
   
   J'ai trouvé que les «nouvelles» ou «chapitres», comme l'on voudra, étaient de qualité un peu inégale, mais la plupart sont tout de même très bons et l'ensemble mérite largement d'être lu. En fait, il n'y en a qu'un ou deux que je n'ai pas vraiment appréciés. Je garderai longtemps le souvenir des gens que j'ai rencontrés là. Aussi longtemps sans doute que le souvenir de ceux que je rencontre dans la «vraie vie» et ils auront la même réalité. Banks a une telle capacité d'empathie qu'il nous la fait partager sans peine. C'est cet art qui fait de Russell Banks le grand écrivain qu'il est. Ce regard humaniste porté sur les gens, ses personnages, ses voisins, nous ; et nous sur eux et lui.
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critique par Sibylline




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Mobile sweet home
Note :

   Trailerpark c’est l’endroit où l’on parque les mobile homes américains. Ces grandes maisons longilignes, amovibles, en bois, réservées aux classes les plus modestes aux Etats-Unis.
   
   Russel Banks nous projette au cœur d’une petite communauté de laissés pour compte de la société américaine et qui ont tout juste le moyen de payer un modeste loyer en compensation d’une de ces caravanes.
   
   Certes, elles sont disposées en bordure d’un lac quasi déserté, en plain cœur du New Hampshire. Un Etat agricole, pauvre, sans industrie, sans travail et où seuls ceux qui n’ont pas d’autres choix, restent. C’est l’état où Banks vécut. La campagne, les collines, la chasse et la pêche. Et surtout, un hiver long et rigoureux, un froid glacial puisque la température descend fréquemment à moins vingt.
   
   Comme toujours, Banks use d’une langue extraordinairement simple, dépouillée, minimale pour aller à l’essentiel, pour nous permettre de rencontrer les hommes et les femmes simples, essentiels, un peu bruts de décoffrage qu’il choisit de mettre en scène. Le langage est souvent familier et l’on croirait souvent assister à une scène en direct, prise sur le vif, sans détour.
   
   Le roman commence par un long premier chapitre de plus de cent pages où nous voyons vivre la communauté. Nous faisons connaissance de chacun de ses membres, représentatifs de tous les pauvres d’un Etat essentiellement blanc.
   
   Il y a là un capitaine retraité de l’Armée de l’Air qui se prend un peu pour le leader de cette communauté, une ancienne militaire, vivant seule et en marge des conventions. Avec un penchant tout particulier pour l’élevage de cochons d’Inde. Un élevage qui va engendrer une croissance exponentielle de la population animale et donc de leurs déjections. A tel point que, même si ces animaux restent confinés, leur présence dérange la bienséance collective, perturbe les habitudes. Alors les pressions deviendront de plus en plus fortes, de plus en plus insidieuses pour obtenir la liquidation de ces centaines d’animaux qui auront fini par engloutir la caravane.
   
   Les chapitres suivants pourraient être lus indépendamment les uns des autres, comme des nouvelles. Or on sait que Banks excelle dans le genre.
   
   Ces chapitres donnent à voir tour à tour chacun des autres habitants de cette communauté. Ils illustrent tantôt la bassesse humaine, l’alcoolisme qui sévit profondément pour rompre l’ennui, l’adultère quand on s’est lassé de l’autre.
   
   C’est une galerie de paumés qui défile sous nos yeux attendris. Un jeune noir qui vit de petits boulots, de menus services rendus sur place et surtout de l’air du temps, ayant renoncé par avance à toute intégration d’ailleurs impossible.
   
   Un adolescent shooté au chanvre et au shit et qui finira par payer d’avoir voulu se frotter à plus fort que lui.
   
   Une infirmière noire, dévouée, impliquée et intégrée, aux rapports troubles avec le médecin qui l’emploie.
   
   Un vieil homme, solitaire et rustre, et dont le seul plaisir est de pêcher, coincé dans sa cabane sur patins calée sur la glace du lac gelé. Un vieillard qui a gagné à la loterie. Un gain inespéré qui pourrait changer sa vie mais dont la collectivité va vouloir s’arroger le bénéfice. Mais le comportement collectif stupide et veule emmènera ce petit monde à la catastrophe et à la honte infinie.
   
   Bien d’autres personnages vous attendent dans ce très beau roman de Banks. Un roman qui parfois ressemble à une pièce de théâtre et où les divers protagonistes dialoguent intérieurement pour nous laisser voir comment chacun interprète, à sa façon, un évènement donné.
   
   C’est le mariage des genres, la variété de ces situations quotidiennes anodines et banales mais superbement mises en scène par Banks qui font le charme indéniable de ce roman à part.

critique par Cetalir




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Histoire de réussir - Russell Banks

Nouvelles des hommes
Note :

   «Success stories» a été publié en 1986 alors que le premier livre de Russell Banks l'a été en 1975. En fait, c'est le septième livre publié par Banks, alors je me demande d'où me vient ce sentiment d'y trouver des textes de jeunesse. Pas uniquement, notez bien, et puis je peux me tromper, mais plusieurs me semblent vraiment provenir d'un Russell Banks jeune. Peut-être a-t-il repris des textes plus anciens quand il s'est mis en tête de constituer ce recueil de 9 nouvelles.
   
   Enfin, ce ne sont là qu'hypothèses. Ce qui m'a amenée à m'interroger à ce sujet, ce sont tout d'abord les thèmes (jeune garçon, se trouvant souvent aux prises avec le problème d'un père brutal ou absent) qui sont bien des thèmes que Banks répètera toujours, mais j'ai trouvé qu'il le fait là avec une sorte d'inexpérience et de jeunesse dans la vision des choses. Ensuite le style, il m'a semblé que l'auteur ne maîtrisait pas aussi bien dans ces nouvelles, son style et l'art du récit qu'il ne le fait ailleurs.
   
   Ce point posé (charge au prochain qui rencontre Russell Banks de lui poser la question ;-))), il nous reste un recueil de nouvelles dans les décors de la vie quotidienne d'Américains des classes socialement défavorisées. Les thèmes sont, comme je l'ai dit, généralement articulés autour de l'image du père. Un père posant le plus souvent problème au reste de la famille, pour diverses raisons liées à l'alcool et à la violence. Je ne peux pas ne pas penser qu'il y a ici une trace autobiographique, mais les éléments que j'ai pu trouver sur l'enfance de Banks ne sont pas absolument clairs sur ce point.
   
   Plus largement, certaines nouvelles abordent aussi le thème du rôle de l'homme dans la société ou la famille, l'image masculine dans la société moderne, de l'adolescence à la vieillesse (les nouvelles de ce recueil sont d'ailleurs globalement présentées du plus jeune rôle masculin au plus âgé). Russell Banks a été à juste titre, très tôt sensible à cette problématique. Il a été, me semble-t-il un des premiers à lui accorder autant d'importance. A une époque où l'on commençait tout juste à prendre conscience du problème du rôle masculin, il lui a semblé, à lui, que c'était bien là un point crucial qui méritait que l'on s'y intéresse longuement. A ce titre, il a droit à toute notre estime.
    ↓

critique par Sibylline




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Divergence de priorités
Note :

   De Russell Banks on connaît quelques romans par la bande, par exemple "De beaux lendemains", le film d'Atom Egoyan qu'il faudrait que je revoie car il était très bon mais lointain maintenant dans ma mémoire... j'avais lu et apprécié "Sous le règne de Bone" mais là avant de lire très prochainement "American Darling" qui me tente déjà depuis belle lurette, quelques nouvelles dans son style où c'est vrai que l'on retrouve l'aspect carrément social, où les rapports humaines prennent toutes leurs dimensions, des situations pas simple à vivre et demandant une bonne dose de recul sur soi même.
   
   Reine d'un jour où l'histoire touchante d'une famille et de l'aîné aux vicissitudes de la vie et où le rêve de faire passer sa mère dans une émission d'audience nationale devient une sorte de quête... Le Goulet ou le destin chaviré et momentané puis durable de trois hommes que rien ne prédestinait à devenir ce qu'ils sont maintenant... Adultère, histoire de vie tout simplement, adolescence et retour sur soi, Sarah Cole: un histoire d'amour, il faut une sacrée dose de compassion... les choix de chacun sont dictés par... difficile de vivre dans un monde d'apparence parfois, Du bois à brûler où l'histoire d'un père, d'un fils et d'un tas de bois à brûler qui reste dans un jardin...divergence de points de vues et de priorités.
   
   Un petit recueil qui se laisse lire très agréablement et c'est toujours un plaisir de lire du Babel également alors allez-y vous ne serez pas déçu, l'Amérique d'aujourd'hui est là qui vous attend les bras ouverts, regard décalé et vrai sur une partie de notre monde qui deviendra bientôt le nôtre, les différences culturelles se lissant, diminuant, diminuant, diminuant...

critique par Herwann




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La Réserve - Russell Banks

L'été des désillusions
Note :

   L'entrée en scène fracassante de Jordan Groves est venue semer le trouble dans la traditionnelle célébration qui réunit à chaque 4 juillet la famille Cole et leurs amis dans la Réserve - espace sauvage des Adirondacks jalousement préservé au bénéfice de quelques familles de la grande bourgeoisie new yorkaise -, aux bords du second lac. Peintre (re)connu autant pour son talent que pour ses opinions politiques de gauche, Jordan Groves avait été invité par le maître de maison, désireux de lui montrer sa collection de tableaux d'artistes contemporains. Mais l'invitation ne concernait pas l'hydravion que Jordan, ancien pilote de la guerre 14-18, est venu poser au beau milieu du Lac, violant au passage un bon paquet d'interdits en vigueur dans la Réserve... La suite serait pour Jordan une de ces soirées mondaines plombées d'ennui, tant les pensées et les réactions des autres invités y sont prévisibles, s'il n'y avait la fille du Dr Cole, Vanessa. D'emblée, Jordan a pris la mesure du mystère qui se dégage de cette jeune femme, très belle mais un peu instable, et aussi du danger qu'elle représente pour lui comme pour son mariage avec Alicia - une intuition très juste alors même que d'autres menaces tapies à l'horizon lui ont curieusement échappé.
   
   Vivant tout au long de l'année dans ce coin des Adirondacks, Jordan ne sait pourtant que trop à quel point la nature sauvage de la Réserve repose sur un mensonge: celle-ci n'est désormais plus qu'un terrain de jeu de luxe pour une poignée de riches estivants, qui y ont imposé des règlements abscons en même temps qu'ils en excluaient la population locale. L'on découvrira au fil des pages de "La Réserve" qu'il ne s'agit là que d'un mensonge parmi beaucoup d'autres, et cet été de l'année 1937 sera pour Jordan Groves et ses comparses l'été des ultimes désillusions. Car en cet été 1937, alors que la guerre civile bat son plein en Espagne et que les nazis ont déjà pris le pouvoir en Allemagne, il y a pour Jordan, son épouse Alicia et quelques uns de leurs proches, la découverte non de la perte de l'innocence et du bonheur mais d'un fait peut-être plus cruel encore, aussi fracassant que l'entrée en scène du peintre dans les premières pages de ce roman: la découverte de ce que cette innocence et ce bonheur ne sont - n'ont jamais été - qu'une illusion, aussi belle, aussi séduisante, aussi trompeuse que la splendeur sauvage de la Réserve. Et l'amour tout autant, ainsi que le découvrent soudainement, dans un paysage saccagé, Alicia et son amant: "For months it had been as if they were both asleep and dreaming each other into existence, and now they were awake." (p. 286)
   
   Avec "La Réserve", Russell Banks nous entraîne dans un univers auquel il ne nous a pas habitués, celui de la grande bourgeoisie américaine des années trente, de sa vie insouciante, un univers vain sans doute, mais charmant, à sa façon, du charme que confère la nostalgie pour un bonheur perdu. Mais les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent. Au fil d'une intrigue impeccablement menée, "La Réserve" nous entraîne d'un rebondissement, d'une révélation à l'autre, invitant à de nouvelles interprétations, relançant continuellement l'intérêt.
   
   Cela nous vaut un roman extrêmement agréable à lire, d'un accès plus facile, et disons-le plus léger, que d'autres romans de l'auteur. Peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs que dans cette légèreté toute relative la cause des critiques, plutôt partagées, qui ont accueilli ce roman à sa sortie. Mais peut-on exiger d'un auteur qu'il se cantonne perpétuellement dans un seul registre, même s'il s'y révèle génial? N'y a-t-il pas plutôt, dans la vie des auteurs comme dans celle des lecteurs, un temps pour tout? Un temps pour la réflexion politique, historique et morale? Un temps pour le plaisir de se laisser balader aux détours d'une histoire entraînante? Un temps pour "American Darling", et un temps pour "La Réserve"? Personnellement, je pense que oui. Et je pense aussi que dans son registre, très différent de celui du "Pourfendeur de nuages" ou d' "American Darling", "La Réserve" est un très bon roman.
   
   
   Extrait:
   "He knew that she would be waiting for him at her father's camp - no more an actual camp than her father's Park Avenue apartment. But calling it a camp helped people like the Coles coddle their dream of living in a world in which they did no harm. It let them believe that for a few weeks or a month or two, even though their so-called camps were as elaborately luxurious as their homes elsewhere, they were toughing it, living like the locals, whom they hired as housekeepers, cooks, guides, and caretakers: the locals, who were thought by people like the Coles to be lucky - lucky to live year-round in such pristine isolation and beauty." (Bloomsbury, 2008, p. 71)
   ↓

critique par Fée Carabine




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Complètement ringard
Note :

   Pour une fois je ne suis pas d’accord avec Fée Carabine sur un roman et je vais essayer de dire ici pourquoi ce livre ne m’a pas plu, mais alors pas du tout.
   D’abord, ce roman aurait pu (et à mon avis dû) être écrit il y a 50 ans. On dirait que Banks a régressé. Il nous offre un roman qui a fait un saut dans le temps, un livre qui pourrait être contemporain de ceux de Fitzgerald (sans le charme). Bon, c’est un peu plus rustique avec son fond de réserve naturelle, mais ce n’est jamais qu’un décor artificiel. Tout est en retard dans ce livre: le personnage principal genre Hemingway version peintre incapable de résister à une belle fille, à une bonne bagarre ou une bonne bouteille, la vamp fatale et tordue, les grands bourgeois qui cachent de vilains petits secrets pornos, le brave guide option «nature sauvage», l’épouse et mère qui tolère les incartades «car il me revient toujours»… On se croirait dans un film en noir et blanc, où est Bogart?
   
   Revenons aux personnages. Le peintre viril (Jordan Groves) me fatigue avant même que je commence à le voir agir bien exactement comme on s’attend à ce que ce genre de stéréotype agisse. Il est macho, autoritaire, incroyablement égocentrique (je déteste par exemple comme il choisit les noms de ses fils –madame n’a pas voix au chapitre- pour leur assigner des rôles selon son goût) Alors le suivre sur presque 400 pages!
   Dès qu’il rencontre la fille du grossium: Vanessa Von Heidenstamm. Souvenez-vous bien de ce nom parce que vous n’avez pas fini de le lire. Je ne sais pas s’il a fasciné l’auteur ou quoi mais ça doit être le mot le plus répété de tout le roman. Il ne se lasse jamais de nous seriner ce nom prétentieux et toc – à noter , touche d’humour supplémentaire que Banks nous précise que notre vamp devrait en fait être appelée Vanessa Cole, Von Heidenstamm étant le nom de son ex-mari. Seul Groves persiste à l’appeler ainsi mais il y tient le bougre et cela se voit! La Vanessa est une belle jeune femme riche capricieuse, alcoolique, hystérique bref à moitié givrée (avec ou sans motif, qu’est-ce que cela change? D’autant que le motif est aussi convenu que le reste) Je disais «à moitié givrée» en un mot la vieille image macho de la femme fatale. Dès que le "peintre viril" aperçoit la "femme fatale", il sait qu’il ne devrait pas "y aller" aussi sûrement que le lecteur sait hélas qu’il "y ira" quand même Pfff… Les stéréotypes ne s’éloignent que pour laisser la place aux clichés. On a plutôt le sentiment que ces deux-là se renvoient l’image formatée qu’ils se font d’eux-mêmes et que c’est pour cela qu’ils se plaisent.
   "La question n’était pas d’aimer Vanessa Von Heidenstamm, soit on était attiré par elle, soit l’on éprouvait de la répulsion pour elle" Moi je suis indubitablement dans le deuxième groupe, mais Banks colle sur cette déclaration un Groves qui est justement dans les deux… C’est comme pour le nom de l’héroïne, l’auteur a créé de toutes pièces ses propres contradictions. Un comble! Mais un comble fatigant à la longue.
   
   J’ai trouvé la plupart des dialogues navrants. On est dans le stéréotype, je l’ai dit, mais pire encore, on frôle souvent le grotesque –dans les relations inter personnages- et le mauvais goûts (ex: les tribulations des cendres paternelles!). Les grandes considérations sur les types d’hommes, les riches, les pauvres, l’amour, la politique etc. qui parsèment le roman sont simplistes, limite puériles et strictement sans intérêt. Et quand il faut se taper la notice descriptive du Zeppelin, je dis stop!
   
   Les sentiments sont bâclés et sans empathie ni vraie profondeur. La façon désincarnée dont est traitée la mère de Vanessa est… surréaliste. On se demande à quoi pensait Banks.
   
   Il y a derrière tout cela un fond politique plaqué. On rejoint la mythologie de la guerre d’Espagne et Banks ne parvient pas à nous convaincre du bien fondé de son entrelaçage et même quand il nous en confirme la raison (devinée depuis longtemps), on n’arrive pas à trouver que c’était une bonne idée, ni d’ailleurs que c’est bien fichu. L’écriture de Banks a me semble-t-il perdu son habileté.
   
   En conclusion, je n’ai pas retrouvé là le Banks que je connais et que j’apprécie. Bone est loin.
   A mon avis, une lecture dont on peut aisément se dispenser.
    ↓

critique par Sibylline




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Le chaînon manquant … ?
Note :

   Ce qui est particulier avec Russell Banks, c’est qu’on ne sait pas exactement, au fil du déroulement de "La réserve" si l’on est dans un polar ou un ouvrage littéraire. Ni l’un ni l’autre, plus sûrement l’un et l’autre. Russell Banks, le chaînon manquant entre polar et littérature?
   
   C’est très bien écrit, il y a un souci de la vraisemblance total, un respect de la psychologie tout aussi total, et une histoire sacrément forte qui nous emporte dans l’avant-seconde guerre mondiale, en 1936.
   
   «Il frappa ses bottes contre le sol et dit bonjour à la femme avant de se tourner vers les autres, plus loin, et de leur adresser un signe de main vaguement amical. Il commença à se diriger vers eux.
   «Qui êtes-vous?» demanda la femme. Elle avait une voix grave et rauque, une voix de fumeuse.
   Il se retourna vers elle et sourit. «Jordan Groves. De Petersburg. Et vous-même?»
   Je ne suis pas sûre que vous ayez le droit de venir ici en avion, dit-elle.
   Moi non plus. C’est votre père qui m’a invité. Lui et moi, nous nous sommes rencontrés dans le train, l’autre jour, en remontant de New York.
   Alors vous savez qui je suis.
   Oui. Mes excuses. Il eut un instant d’hésitation. « Vous êtes Vanessa … »
   Von Heidenstamm.
   Von Heidenstamm. Née … Cole.
   C’est ça. Et vous êtes Jordan …
   Groves.
   Le célèbre artiste.
   C’est ce qu’on dit.
   Né ?
   Groves.
   Eh bien, quelle histoire! Elle s’avança et, tout sourire, passa son bras sous celui de Jordan Groves pour le mener vers les autres. Ceux-ci avaient attendu le visiteur au bord du lac jusqu’à ce que Vanessa leur donne l’impression de s’en emparer, puis ils s’étaient éloignés du lac presque plongé dans l’obscurité et remontaient tranquillement le talus bordé de pins pour rejoindre la maison.»

   
   Jordan Groves, donc, est un artiste peintre à la renommée naissante, vivant près de la nature dans les Adirondacks, cette région sauvage au nord-est des USA à la frontière canadienne. En avance sur son temps, il pilote l’un des premiers hydravions de la contrée. C’est avec cet hydravion qu’il se rend dans "la réserve", un espace naturel réservé à quelques millionnaires privilégiés, à l’invitation du Docteur Cole, neurobiologiste réputé. Il est venu afin de donner son avis sur quelques toiles détenues dans son chalet de la réserve par le Docteur Cole. C’est là qu’il va faire la première rencontre de Vanessa (l’extrait ci-dessus), la fille électrique, excentrique et passablement déjantée de son hôte. Ses frasques et deux mariages rapidement stoppés ont déjà contribué à établir sa réputation. Jordan Cole, bien installé dans la vie, heureux dans son couple avec deux enfants, pourtant prévenu, va tomber dans les rets de la prédatrice. Prédatrice? Bon, c’est plus compliqué que cela!
   
   C’est que Russell Banks ne se contente pas de personnages et de situations stéréotypées. Personne n’est simplement que noir ou blanc. Il va en profiter pour aborder de nombreux thèmes, entre la passion irrépressible, la jalousie, la psychologie particulière des artistes, le fossé creusé déjà à l’époque aux USA entre très riches et plèbe, …
   
   Un bonheur de lecture et d’intelligence, Russell Banks dans sa grandeur.
    ↓

critique par Tistou




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Indigeste
Note :

   "La réserve" est le dernier roman publié par ce géant de la littérature américaine contemporaine. Pourtant, et malgré l’immense admiration que j'ai pour l’œuvre de Banks, "La réserve" m'a laissé sur ma faim.
   
   Banks a pris le parti de changer de registre. Nous ne côtoyons plus les laissés pour compte de l’Amérique, les paumés en marge, habitant des mobile-homes ou conduisant des camions, se débrouillant entre des pères alcooliques et des boulots de droguistes, autant de situations quasi obsessionnelles et autographiques, pour certaines du moins, qui ont hanté les œuvres de l’auteur.
   
   Cette fois, c’est du côté de la grande bourgeoisie, des nantis, des préservés de la crise que Banks nous entraîne. Toutefois, c’est encore dans l’une des régions de prédilection de l’auteur, les Adirondacks, que la quasi totalité de ce long roman va se dérouler. Un roman qui m'a paru hésiter, pendant la première centaine de pages, entre le scenario hollywoodien, l’histoire d’amour inhabituelle chez l’auteur qui, pourtant, prend bien soin de semer des indices qui interpellent le lecteur sur la nature de l’évolution de l’intrigue.
   
   Puis, brutalement, le roman va basculer dans le côté obscur nous faisant côtoyer une fois encore l’inépuisable complexité de l’âme humaine. Et c’est là qu’on sent Banks a l’aise, même s’il semble ne pas arriver à se départir du territoire bourgeois où il a choisi de s’installer. Et c’est ce qui crée un décalage un peu désagréable dont je ne suis jamais parvenu à me débarrasser tout au long du roman.
   
   C’est autour d’un quatuor d’individus que le roman va se construire. Jordan Groves et son épouse habitent à l’année une résidence rupestre et chic, que Jordan a construite de ses mains, sur les bords de l’un des majestueux lacs de la réserve des Adirondacks. Il est un peintre reconnu, engagé, communiste, lié aux écrivains contestataires de ces années qui précèdent la deuxième guerre mondiale. Convié à une soirée chez un voisin homme d’affaires qui possède une très belle résidence secondaire luxueuse, il s’y rend par un moyen de transport habituel pour lui : son hydravion.
   
   Grand amateur de femmes, il va tomber sous le charme de la fille fantasque de son hôte, Vanessa Cole. Vanessa est une trentenaire fatale, deux fois divorcée, une dévoreuse d’hommes. C’est aussi une femme psychologiquement fragile, aux actes souvent impulsifs et aux conséquences imprévisibles.
   
   Une complexe histoire d’amour va peu à peu se nouer entre ces deux individus qui jouent à se séduire, à se repousser, à se manipuler en profitant du décès brutal du père de Vanessa qui semblait jusque là la protéger d’elle-même.
   
   Alors qu’il croyait son épouse lui être fidèle, Jordan découvrira par hasard l’adultère de son épouse avec un guide veuf, beau comme un dieu, taciturne et simple, Hubert Saint Germain. Une trahison en réponse aux innombrables aventures de Jordan, une réponse à la solitude et au désespoir d’une femme délaissée et qui a renoncé à ses talents pour se dédier à ses enfants et à son époux devenu célèbre.
   
   Cet adultère deviendra le prétexte pour Jordan à céder à Vanessa ce qui, par un complexe concours de circonstances alambiquées, va conduire à la perte du quatuor et à une série de cataclysmes rapidement improbables.
   
   La complexité même de l’intrigue, le lieu inhabituel à l’auteur finissent par rendre la lecture assez laborieuse et par considérablement amoindrir l’intensité dramatique psychologique qui pourtant explose sous nos yeux. On s’ennuierait presque même, parfois…
   
   Donc, à ne recommander qu’aux inconditionnels. Vous pourrez découvrir Russel Banks avec plus de profits dans ses œuvres moins récentes.

critique par Cetalir




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L'Ange sur le toit - Russell Banks

Presque vrai
Note :

   Titre original: The Angel On the Roof
   
   Recueil de 10 nouvelles qui mettent en scène des hommes et des femmes à un moment de leur vie où un petit événement contrariant les remet en question et les plonge dans la confusion, la perplexité; quelquefois le drame.
   
   La première histoire «en guise d'introduction» est autobiographique. L'auteur y évoque les mensonges de ses parents lesquels l'ont mis mal à l'aise et forcé à réfléchir. Mythomane, sa mère inventait des histoires la mettant en scène avec des personnes célèbres, prétendait ainsi avoir dédaigné un beau lycéen qui jouait avec elle dans une pièce, pour sortir avec son père. Mais l'auteur a enquêté et rétabli la vérité. Ainsi justifie-t-il sans doute son goût pour les fictions, et a-t-il retenu les leçons de sa mère, pour ne pas l’imiter «Mes histoires n'ont pas de gens célèbres.»
   Le père de Banks, lui, a raconté qu'il l'avait nommé Russell en souvenir d'un vieil oncle qu'il aimait bien, or l'auteur découvre à l'âge adulte, que cet oncle n'a jamais existé. «lorsque j'ai su qu'il n'existait pas et que l'histoire, par conséquent, parlait non pas de moi mais de mon père et qu'en outre, ce qui est pire, elle était inventée, je l'ai rejetée en m'en servant comme d'un indice qui me permettrait de résoudre le puzzle de la terrible psychologie de mon père -espérant sans doute démêler du même coup l'écheveau de la mienne et la mettre à bonne distance de la sienne.»
   
   Dans «Assistée», un fils et une mère âgée débattent de la façon dont ils doivent interpréter les faits et gestes du père, ancien époux de cette dame, à une époque où il s'est conduit de façon choquante, et quelle est la version des faits qui leur permettra de supporter la chose.
   
   «Le Maure» met en scène un homme de cinquante ans et une femme âgée; ils ont eu une liaison trente ans plus tôt et se rencontrent de façon inopinée, lui, acteur occasionnel déguisé en prince arabe, et elle fêtant ses quatre-vingts ans. Pour ne pas abîmer leur ancienne histoire, ils vont se raconter des histoires, auxquelles ils ne croiront peut-être pas...
   
   «Moment privilégiés» relate quelques heures de vie commune entre un père divorcé et sa fille: des moments qui n'ont rien de merveilleux, l'ironie amère du titre se dévoilant peu à peu...
   
   Une de ces nouvelles «Juste une vache» fait sourire même si elle n'est pas drôle. La narratrice raconte la vie familiale dans un mobil-home, la précarité, l'alcoolisme du couple, et la vache qu'ils élevaient pour avoir de la viande l'hiver, vache dénommée «Protéine». Mal enfermée, Protéine s'est enfuie, et le couple part à sa recherche en pleine nuit...
   
   Certaines histoires sont terribles: un homme à l'enfance malheureuse, devenu conférencier, revient sur les lieux de son enfance, cette maison, où sa mère le força à avouer qu'il avait vu son père avec une femme, puis la terrible correction du père. La maison où le traumatisme fut vécu est devenue un restaurant: le narrateur y voit un cuisinier découper des quartiers de viande et lui déclarer (ironie amère) qu'il a bien connu son père, qu'il admirait sa forte personnalité...
   
   La Soirée du homard: Une jeune serveuse de restaurant Stacey est attirée par son patron, cruel avec les animaux, dur avec ses employés, et ambigu avec tout le monde. Elle lui révèle un secret traumatisant de son adolescence... les sentiments sont déplacés sur les animaux (en particulier ces homards promis à l'ébouillantage, qui se cognent contre les murs de l'aquarium).
   
   Réalistes, remplies de petits détails bien choisis, de personnages et situations ambigus, dynamiques dans le ton et l'action, jamais convenues, ménageant la surprise même lorsque la fin est prévisible, ces nouvelles sont parfaites et nous les recevons comme des expériences vécues.
   ↓

critique par Jehanne




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Loin du meilleur de Banks
Note :

   Encore un récit de nouvelles de cet auteur majeur qu’est Russel Banks. Un recueil placé sous le signe du désir d’être aimé ou respecté pour cette cohorte de personnages paumés, toujours laissés sur le bas-côté de la société américaine.
   
   Comme toujours, ces nouvelles se déroulent pour l’essentiel dans le New Hampshire ou aux alentours.
   
   Comme toujours chez Banks, elles mettent en scène presque exclusivement des divorcé(e)s qui multiplient les déceptions amoureuses et trouvent un refuge réconfortant mais destructeur dans l’alcool.
   
   La figure du père est omniprésente à travers ces ouvriers plombiers ou charpentiers (ce que fut le père de Banks), respectés professionnellement, détestés en tant qu’individus parce que détestant progressivement eux-mêmes leurs épouses qu’ils finissent un jour ou l’autre par abandonner.
   
   Le nomadisme, la vie en roulotte ou en mobile-home font le fonds de commerce de ces nouvelles, thèmes que nous retrouverons magnifiés dans “Trailer Park”.
   
   Pour autant, ce recueil n’est pas le meilleur de Banks. L’unité y est obtenue par la récurrence du thème et les caractéristiques répétées sans cesse de ses personnages masculins, alcooliques, souvent dépressifs, ruinés par des divorces coûteux, volages et peu reluisants.
   
   Il y manque un renouvellement, quelques nouvelles aux figures de style en rupture qui pourraient ponctuer une série qui finit par devenir monotone.
   
   A réserver sans doute aux inconditionnels de Banks, non indispensable pour les autres.
    ↓

critique par Cetalir




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Toit en pente abrupte!
Note :

   Recueil de dix nouvelles de cet auteur que je n'ai encore jamais lu malgré qu'il soit très connu et apprécié. Comme à mon habitude, pour découvrir un auteur, quand cela est possible, je vais commencer par des nouvelles. C'est souvent une excellente introduction, mais pas sûr dans le cas présent.
   
   "Djinn" c'est l'histoire d'un cadre américain dirigeant une unité de montage de sandales en Afrique, il s’adapte à la différence de vie, mais rencontre un soir au restaurant "Djinn" simple d'esprit qui l’hypnotise... Il rentre aux U.S.A et revient plus d'un an après, il retrouve le même homme au même restaurant... les forces de l'ordre ont de drôles de méthodes dans ce pays-là...
   
   "Moments privilégiés" entre un père et sa fille, la mère divorcée vit ailleurs... la cohabitation n'est pas des plus simples, le père tatillon, la fille un peu désordre... le passé et les interrogations viennent rompre le charme précaire qui régnait entre eux...
   
   "Les plaines d'Abraham" est un des plus beaux textes de cet ouvrage, le scénario classique, un homme divorcé, mais toujours amoureux de sa seconde épouse, la troisième ne compte pas... le destin va tragiquement les remettre l'un en présence de l'autre... les deux seront perdants à des degrés moindres, mais pour Vann quelle est belle cette photo offerte par Irène ; elle représente une montagne par quel mystère ce nom!
   
   "Le maure" dans un bar une rencontre va raviver le passé... lui était un jeune homme, elle une femme mariée, plus vieille, mais mal mariée... une aventure va les unir et ce soir ils parlent... les années se sont écoulées, les souvenirs affluent...
   
   "La soiré homards" c'est dans ce village une institution, une tradition culinaire que Noonan le patron du restaurant a amenée au niveau d'un rituel. Le monde se presse, les homards, eux, ne sont pas réellement pressés, mais personne ne leur demande leur avis. Stacy travaille au restaurant, jeune femme ex-sportive de haut niveau, deux évènements ont marqué sa vie, être frappée par la foudre et une blessure qui arrêta sa carrière aux portes de l'équipe olympique américaine de ski. Dès la fin de la première page de cette nouvelle, on sait qu'elle a tué son patron... d'un coup de fusil... mais pour quelles raisons?...
   
   Des personnages atypiques, souvent affabulateurs, se mettant en scène avec des personnages connus qu'ils prétendent connaître en particulier dans "En guise d'introduction". Des divorcés, multi-divorcés pour la plupart, portés sur la bouteille plus qu'il n'est nécessaire et qui de ce fait perdent souvent travail et famille!
   
   Une mère et son fils font le bilan de la déconfiture de la famille, le père ivre qui a un accident, une femme est avec lui, le retrait du permis de conduire et la dégringolade qui s'en suit... Un homme, une femme et une vache baladeuse qui aime l'herbe du cimetière, cette sortie non prévue de l'herbivore va provoquer des drames inattendus. Un homme qui se penche sur le passé de son père en visitant les lieux de son enfance et du désaccord entre ses parents...
   
   Un livre que j'ai failli abandonner à la fin de la seconde nouvelle, mais j'ai continué et je ne le regrette pas, la qualité des récits allant du moins à mon goût en s'améliorant. Mais je ne le considère pas malgré tout comme un grand recueil de nouvelles, juste un bon, ce qui n'est déjà pas si évident que cela!
   
   
   Extraits :
   
   - Elle veut que ses récits, même s'ils sont faux et ne concernent qu'elle, paraissent vrais et concernent ceux qui l'écoutent.
   
   - Mon but était de remplacer l'inefficacité, la corruption et l'indolence par la compétence, l'honnêteté et le sens du service.
   
   - Il savait à quoi les gosses étaient confrontés, dehors. Il était de tout cœur avec eux.
   
   - Il la dominait de toute sa hauteur semblable à un énorme nounours avec son manteau en poils de chameau et son écharpe de soie.
   
   - N'épouse jamais un mec du bâtiment, Ma jolie. Ce ne sont que des chiens en rut avec des casques de chantier.
   
   - Si j'étais une vache et qu'on avait laissé mon portail ouvert, c'est ici que je serai, moi aussi.
   
   - Nous songeons à nos femmes, à nos ex-femmes et à nos enfants déjà grands, tous partis. Il est tard, nous sommes dehors et nous n'éprouvons aucune culpabilité.
   
   - C'est un sourire superbe, plein de gratitude et de fierté, et il me semble remonter jusqu'au jour où nous nous sommes rencontrés.
   
   - Dès lors, même si nous étions pareils, tout le reste est devenu différent. Pas mieux ; différent, c'est tout.
   
   - Pourtant, elle se sentait très attirée par lui. Et plus que sexuellement. Ce qui explique qu'elle ait été prise au dépourvu.
   
   - C'est comme si tu étais un ancien du Vietnam et que tu ne connaissais personne d'autres qui ait été au Vietnam.
   

critique par Eireann Yvon




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Lointain souvenir de la peau - Russell Banks

Iggy Banks
Note :

    "C’est la combinaison des deux qui intrigue le Professeur – le fait que des hommes soient à la fois des sans-abris et des délinquants sexuels condamnés, ainsi que l’augmentation de leur nombre ici, à Calusa, comme dans le reste du pays."
   
   Le Kid, 21ans, n’a pas le droit de se trouver à moins de 760 mètres d’une école ou d’un rassemblement d’enfants. Autant dire mission impossible dans la ville où il réside.
   Il est donc condamné à vivre sous le viaduc, où se rassemblent tous les parias de la société. Tout juste sorti de prison, il a un bracelet électronique au pied qui permet de suivre ses moindres mouvements et de vérifier qu’il respecte bien les consignes qui lui ont été données. Le Kid est en effet un délinquant sexuel. Par désœuvrement, il a passé sa jeunesse devant un ordinateur à mater des sites pornographiques et a fini par être repéré et condamné, considéré suite à un tchat avec une mineure comme déviant sexuellement, sans avoir jamais touché aucune femme ni même eu aucune petite amie dans sa vie. Il est répertorié sur le fichier des délinquants sexuels, comme il en a la confirmation lorsqu’il ose rentrer dans la bibliothèque en demandant de façon détournée à le consulter et dès confirmation, il en ressort pétri de honte.
   
   Sous le viaduc, d’autres compagnons d’infortune vivent aussi, avec parfois des condamnations plus lourdes, en raison de faits beaucoup plus graves que celui commis par le Kid. S’il sympathise avec quelques uns, son seul véritable ami est un iguane, qui ne le quitte pas depuis des années.
   Il va croiser sur sa route un professeur d’université, directeur du département de sociologie. Ce dernier rentre en contact avec lui car il s’intéresse au phénomène des sans abri et il souhaite interviewer le Kid. Enfant non pas abandonné mais délaissé par une mère dont la principale occupation est de se retrouver au lit avec des hommes, le Kid a passé une partie de son enfance et son adolescence à regarder des sites pornographiques sur internet. Jusqu’à ce jour fatal où il finit par avoir rendez vous avec une adolescente, passant du virtuel au réel sans bien s’en rendre compte, pour son plus grand malheur.
   
   Mais ce professeur obèse est un personnage complexe, dont on a du mal à comprendre les mobiles exacts… Il propose au Kid de mener une expérience consistant à inciter les résidents de ce squat à former des équipes de nettoyage, établissant ainsi une forme de sécurité publique dont l’objectif serait de veiller sur leur petite communauté, en mettant en place un ensemble de règles pour régir le lieu "Le Professeur explique que tous les êtres humains ont le besoin et la volonté de se regrouper au sein de structures sociales qui leur garantissent confort et sécurité. Il faut démarrer avec ce que les gens ont en commun et construire à partir de là. Les hommes qui sont ici partagent beaucoup de choses : leur genre, le lieu géographique, un éloignement forcé de la communauté plus vaste dont ils sont issus. Et leurs besoins fondamentaux sont à peu près les mêmes : avoir un abri ; s’équiper d’installations sanitaires ; protéger leur personne et leurs biens ; ne pas subir le harcèlement et la persécution d’individus venus de l’extérieur".
   
   En faisant d’un délinquant sexuel le héros (sympathique) de ce roman, Russel Banks n’oublie pas ce qu’il aurait pu devenir. Né dans une famille modeste, avec un père violent et alcoolique, il aurait pu lui aussi tomber à cette période délicate de l’adolescence. C’est sans doute pour cela que se dégage finalement beaucoup d’empathie et de tendresse pour le Kid, volontairement non nommé, car il représente les laissés pour compte de ce monde que l’auteur a côtoyés, et qu’il n’a pas oubliés. En face, il met en scène un professeur obèse et brillant, accro à la nourriture et réfléchissant à des thèses progressistes. "La fiction permet de vivre des vies que nous n’auriez pas pu vivre autrement, être avec des gens que vous ne pourriez pas fréquenter si la littérature n’était pas là. C’est la seule manière de comprendre" dit Russel Banks lorsqu’on l’interroge. Comprendre la honte que l’on peut éprouver, la culpabilité.
   
   Nous avons entre les mains un roman brillant, éblouissant, magistral, riche tant par l’ampleur de ses personnages que par les questions qu’il soulève. Mais sombre aussi. Solitude, prise de conscience sur le traitement de la délinquance, jeunesse en perdition affective et morale, consommation excessive d’internet et de sexe virtuel. Un formidable portrait de l’exclusion enfin, qu’elle soit économique ou relationnelle.
   
    Qui plus que nos délinquants sexuels, au premier rang desquels les pédophiles, ne suscite aucune compassion ?… Pourtant le sort qui leur est réservé interroge aussi sur notre degré d’’humanité. C’est le message que nous transmet Russel Banks en filigrane de ce roman qui est assurément pour moi un gros coup de cœur.

critique par Éléonore W.




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La relation de mon emprisonnement - Russell Banks

Énigmatique
Note :

   Le narrateur de cette histoire est arrêté parce qu'il est fabricant de cercueils. Refusant de stopper son activité, il est emprisonné... Il nous raconte, sans véritable révolte dans le ton, ce qu'il vit et subit.
   
   Les cercueils se trouvent être les lieux de prière des adeptes du "culte des morts". Ils prient chaque jour allongés à l'intérieur de leur future dernière demeure. Par conséquent, le fabricant est un homme dangereux, qu'il faut empêcher de nuire, d'autant plus qu'il est un fervent croyant. Nous ne savons que très peu sur le régime qui punit les pratiquants de cette religion décrite comme le serait nos monothéismes familiers. Livres sacrés et rites sont rappelés par un narrateur dévot.
   
   Qui est ce narrateur? Quel est ce pays? Pourquoi cet emprisonnement? On est au sein d'une histoire bien loufoque racontée par ce fou des rites. Est-ce que cet homme délire au vu de ce qu'on lit en fin de roman? Toute interprétation semble possible. Je crois que c'est ainsi que l'auteur l'a voulu. Énigmatique.
   
   Saluons la performance littéraire et l'originalité du propos. Pour le plaisir de lire, il faudra s'accrocher. De nombreuses considérations dérivent vers la folie. La relation de cet emprisonnement, c'est le témoignage d'un illuminé de Dieu, complètement tourné vers sa croyance, incapable d'être ici et maintenant (ou quand il l'est, se flagellant), de se soucier de sa famille, et même de se révolter contre l'institution qui le séquestre. Son objectif, convertir ses geôliers à sa croyance, récupérer un cercueil, vivre sa folie... En finissant cette lecture, je lis sur le net que le même genre de texte était écrit par les docteurs puritains de Nouvelle Angleterre au 17ème siècle. Malgré les recherches, peu d'autres informations sur ces écrits.
   
   Le mystère de cette idée de livre reste entier, un peu trop entier à mon goût...

critique par OB1




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Un membre permanent de la famille - Russell Banks

Protagonistes humains... ou non
Note :

   "Un membre permanent de la famille" fait partie des recueils de nouvelles les plus beaux que j'ai lus et même si ce n'est pas un coup de cœur, je reconnais que cette œuvre restera à part dans mon histoire avec ce genre littéraire.
   
   Russell Banks a l'art de décrire ses contemporains de façon lucide, intransigeante, empathique et bienveillante. Sa profonde inventivité réside dans la déviance repérée chez certains de ses personnages ou de la déviation de la trajectoire initiale des autres (à n'importe quel instant de l'intrigue), de surprendre le lecteur, là où il n'attend pas l'initiateur.
   
   C'est déroutant et très frustrant, parce que ces changements de cap ont souvent lieu en fin de seconde partie et constituent la plupart du temps la fameuse chute, si difficile à amorcer dans l'exercice de la nouvelle : on a envie de rester dans l'instantané avec des protagonistes attachants, parfois perturbants, si mystérieux, de humer leur atmosphère, de les retenir encore un peu avant qu'ils ne disparaissent de notre vue, d'anticiper la fameuse bascule (je l'ai souvent ratée dans mes prévisions).
   
   Très souvent, ils nous échappent avant qu'on les comprenne parfaitement et intégralement. Mais ce suspense constitue le trésor précieux de Russell Banks, "son héritage" que représente cette œuvre foisonnante. Chaque héros n'est qu'une ombre qui nous rend visite le temps de quelques pages, puis laisse la place au copain ou à la copine.
   
   L'écriture est splendide (félicitations au traducteur Pierre Furlan), on respire les États-Unis à plein nez, la culture et les contradictions propres à chaque individu. C'était ma première expérience littéraire avec cet auteur et je loue la simplicité de cet artiste dans l'emploi des mots, dans la description des situations, sa réelle et touchante efficacité dans ces douze récits. Russell Banks doit être un humain formidable, de sentir et de décrire à ce point si bien l'âme humaine (animale), à l'approcher sans la juger, à remettre en cause sa façon de concevoir une nouvelle, à continuellement modifier sa prose sans en rajouter des tonnes.
   
   
   Pourquoi **** au lieu de ***** ?
   

   Il m'a manqué la phase émotion dans certaines nouvelles : esthétiquement, les écrits sont parfaits (rythme, écriture, arrêt brutal). J'attendais juste le pincement au cœur, le petit truc qui fait que, moi aussi, je bascule à côté de chaque héros. Cela s'est rarement produit, même si je reconnais que plusieurs de ces rencontres m'ont perturbée les jours qui ont suivi la lecture. Je crois que chaque nouvelle de Russell Banks se savoure, qu'il vaut mieux être gourmet que gourmand pour apprécier le contenu, que celui-ci a besoin de décanter, de diffuser dans le cerveau (comme un thé rend son arôme subtil en infusant une certaine durée, propre à sa nature). Le temps va effectuer son travail de sape, est-ce qu' "Un membre permanent de la famille" y résistera ? Il est possible que la réponse soit positive.
   
   
   Mes préférées : il n'y a rien à jeter, il faut juste les relire à l'infini !
   

   Un Ancien marine découvre que sa retraite ne lui permet pas de vivre décemment. Or ses besoins, sans être excessifs, exigent un certain confort matériel qu'il va s'empresser d'assouvir sous le regard suspicieux de ses trois garnements, gardiens de l'ordre moral.
   
   Une fête de Noël qui procure une émotion forte bien après la lecture, une superbe transition, un adieu pour un nouveau départ : magnifique !
   
   Une Transplantation qui pourrait être la suite de "Réparer les vivants" de Maylis de Kérangal : tout aussi splendide, très forte, une chute admirable (émouvante). J'ai adoré cette nouvelle et je suis heureuse de l'avoir découverte.
   
   Big dog : un jeu de massacre jubilatoire et foncièrement corrosif entre copains après l'attribution d'un prix et d'une prime honorant l'un d'entre eux !
   
   Blue : un achat de voiture mémorable.
   
   Les outer banks : ceux et celles qui ont perdu un chien comprendront toute l'émotion de cette histoire. J'ai été touchée.
   
   Perdu, trouvé : une rencontre qui devient une non-rencontre, l'art de la fuite.
   
   
   Les autres écrits :

   
   Un membre permanent de la famille : où la garde alternée concerne aussi les animaux de la famille.
   
   Oiseaux des neiges : l'amitié féminine plus forte que la mort, écrit très très subtil dans l'interprétation.
   
   Le perroquet invisible : une nouvelle ratée selon moi (c'est plus une tranche de vie)
   
   À la recherche de Véronica : récit confus, une autre nouvelle ratée selon moi (il manque de la nuance et de la clarté)
   
   La porte verte : un barman étonnant et détonant.
   
   Trois récits concernent les chiens : il est possible que l'auteur fasse une fixette dessus. Je trouve cela plutôt positif et innovant.
    ↓

critique par Philisine Cave




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Amérique à travers douleur et espoir
Note :

    Remarquable auteur américain, Russel Banks nous offre ici un recueil de nouvelles tout à fait brillant et émouvant.
   
    Difficile l'exercice de la nouvelle, elle doit nous intriguer dès les premiers mots, nous emporter tout au long de la courte histoire et nous chavirer au final.
   
    Transmettre l'essentiel en très peu de pages, Russel Banks l'a fait avec talent.
   
    En observateur de l'humain, l'auteur met en scène des personnages de la middle class, américains blancs et noirs. Ils ont tous en commun une vie banale qui leur échappe, une solitude chargée de peur, d'impuissance et d'échec.
   
    Ils avancent dans la vie au bord de toutes les ruptures et en marge d'une société qui ne les voit plus.
   
    Ce sont des tranches de vies qui ont basculé à un moment précis. Divorce, séparation, manque d'argent, racisme, les personnages se révèlent tout au long de ces récits à travers douleur et espoir.
   
    Noyés dans des quotidiens souvent insignifiants, ils sont en quête d'humanité et luttent chacun à sa manière pour ne pas sombrer.
   
    Si ces instantanés de vie sont parfois sombres et cruels, Russel Banks arrive à ne pas donner dans le larmoyant en mettant assez de justesse pour que le lecteur se sente en immersion totale.
   
    L'écriture est magnifique, au plus près de ces hommes et femmes qui souffrent ou ont beaucoup trop souffert.
   
    J'ai aimé "Ancien Marine", l'histoire d'un père au prise avec la vie et ses fils, "Fête de Noël" montre la solitude et la blessure d'un homme quitté, "Transplantation" m'a émue dans les dernières lignes.
   
    Je vous laisse découvrir ces nouvelles et trouver dans ces vies blessées qui est le membre permanent de la famille.
   
    Très beau, à lire.
    ↓

critique par Marie de La page déchirée




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Le moment où ça vacille
Note :

   "Ils ne sont pas inquiets pour Ventana: maintenant qu'on l'a filmée pour la télé, elle a accédé à un autre niveau de réalité et de pouvoir, un niveau plus élevé que le leur."
   

   De la permanence, voilà bien ce qui manque, entre autres, aux personnages des douze nouvelles de ce recueil de Russell Banks.
   
   Saisis à des moments où leur vie vacille de façon ténue ou plus dramatique, l'auteur sait capter, toujours avec bienveillance, mais avec une lucidité extrême, les moindres oscillations de leurs sentiments.
   
   Qu'il dépeigne les non-dits qui se révèlent dans une réunion d'artistes et d'intellos, l'effritement d'une famille entériné par un deuil imprévu, les espoirs d'une femme noire modeste ou les glissements de personnalité d’une femme rencontrée par hasard, il règne toujours dans ces textes une grande tension qui tient le lecteur en haleine, l’entraînant même parfois ( ce fut mon cas, en tout cas) à différer la lecture d'un texte, en l'occurrence, "Blue".
   
   Un style magistral,des récits d'une grande intensité dramatique font de ce recueil une totale réussite!
   
   Et zou, sur l'étagère des indispensables!
   
    239 pages denses.
    ↓

critique par Cathulu




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Recueil de douze nouvelles brèves
Note :

   Me plaît la nouvelle "Blue" et je ne risque pas d’oublier cette femme noire poursuivie par un ignoble pitbull, et qui se réfugie sur une toit de voiture à vendre, et ameute tout le quartier : tout le monde vient voir… le spectacle et nul ne lui porte secours ! Cette nouvelle est bouleversante, parfaite même.
   
   J’ai aussi adoré celle de la veuve qui se découvre joyeuse ( "Oiseaux des neiges") et entraîne son amie venue la consoler dans la danse, très réussie également aussi gaie et ironique que "Blue" est sinistre.
   
   Moins réussies mais valant le déplacement "A la recherche de Veronica" récit d’une femme plongée dans la confusion, et "Fête de noël", mettant en scène Harold invité par son ex-épouse qui a brillamment refait sa vie, alors que lui ne s’en sort pas…
   
   Les autres nouvelles ne m’ont fait ni chaud ni froid. C’est dans l’ensemble une déception : j’avais aimé "l’Ange sur le toit" bien davantage… ici les récits retenus ne sont pas très bien choisis. Le recueil s’avère très inégal…
   
   Et il y a trop de chiens ! Mis à part le pitbull de "Blue", ce sont de bons chiens... j’avoue, je n’aime pas les chiens ; les méchants me font peur et les bons m’énervent car ils sont trop collants.

critique par Jehanne




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Continents à la dérive - Russell Banks

Des vies qui dérivent
Note :

   Déjà commenté plus haut sous le titre "Terminus Floride"
   
   Ecrit en 1985, "Continents à la dérive" finit de poser Russel Banks comme l’un des auteurs majeurs américains. Son livre, malgré son épaisseur et sa densité, fut couronné d’un incroyable succès et fit l’objet, chose rare, d’une série de neuf rééditions. Vous l’aurez compris, il s’agit d’un chef-d’œuvre et de l’un des livres les plus marquants de cet auteur prolifique et que j'aime tant.
   
   Pourquoi avoir choisi ce titre un peu énigmatique et qui, à première vue, ne semble pas en prise directe avec le propos du roman sur lequel je vais venir dans un instant ? Une partie de la réponse se trouve dans l’intéressante lecture que donne Pierre Furlan, à la fin de cette édition. Une autre partie trouve sa racine dans la réflexion à laquelle cette lecture troublante et forte ne peut que nous inciter.
   
   Ce que cherche à nous donner à voir Banks, c’est que chaque homme sur terre, qu’il soit Américain comme ce Bob Dubois, minable réparateur de chaudières dans le New Hampshire ou Haïtien comme cette Vanise Dorsinville, contrainte à fuir la misère et la terreur de son pays pour l’illusion d’une vie meilleure dans le pays de la prospérité apparente et trompeuse, cherche avant tout une solution à ses problèmes, à maximiser, maladroitement et souvent à ses propres dépens, un bonheur personnel éphémère et au goût amer. Et ce, alors même que le monde va de travers, qu’il dérive globalement vers un ailleurs et un futur inquiétants que nous refusons de voir et sur lequel nous ne savons agir.
   
   Comme toujours chez Banks, ses personnages sont d’ailleurs au centre même de cette dérive. Ils sont les propres acteurs, conscients ou non, d’une vie qui s’écarte inéluctablement, sans aucun espoir de correction, de ce qu’elle aurait pu avoir de meilleur si elle avait été conduite avec plus de maîtrise, si la série consécutive de mauvais choix n’avait pas conduit à la fatalité et au désespoir. Une vie qui dérive donc d’un cap qu’ils n’ont pas su garder.
   
   Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Quand Bob Dubois, n’en pouvant plus de ses problèmes d’argent, englué dans ses minables tromperies conjugales, déprimé d’un boulot sans relief décide, sur un coup de sang, de tout lâcher pour transporter sa famille en Floride pour y travailler au service de son frère aîné, il décide aussi de fuir ses problèmes, non de les prendre à bras le corps. Jamais Dubois ne se comportera en adulte de sa vie. Il est incapable d’assumer un choix, incapable de résister à la tentation de la séduction et du sexe, incapable de prendre en mains son budget, incapable de dialoguer avec son épouse qui a bien plus la tête sur les épaules que lui et se débat dans les problèmes concrets. Dubois est un dépressif qui ne se soigne pas autrement qu’à coups d’alcool, de violence sporadique et de fuites qui ne peuvent que le conduire à sa perte, victime de sa naïveté en se laissant porter par les évènements.
   
   Il en va de même pour Vanise. Pourquoi fuir Haïti en élucubrant sur les monstruosités hypothétiques qu’un pauvre vol de jambon recueilli sur un camion accidenté par son neveu pourrait occasionner ? Pourquoi choisir de partir à l’aventure en s’embarquant sur un bateau, après avoir abandonné les maigres économies sans connaître les paramètres d’une équation négociée par un autre ? A partir de là, c’est l’engrenage fatal qui se met en route. Celui qui fera de Vanise, belle et frêle, la victime idéale de profiteurs sans foi ni loi. Elle y abandonnera sa liberté, son âme, son libre arbitre, deviendra la pute soumise réfugiée dans son silence mental pour ne plus souffrir et aboutira, par sauts successifs dont l’intensité dramatique ne fera que s’aggraver au rythme des conséquences qui s’y rattachent, vers une Amérique qui n’a rien d’autre à offrir que le retour vers une communauté Haïtienne recluse dans un ghetto.
   
   Bob et Vanise auront dérivé vers un ailleurs dont ne restera que le néant. Ils y auront tout perdu, semé le désordre, le désastre et la mort, n’auront que contribué à aggraver le sort des continents de notre planète elle-même à la dérive.
   
   C’est donc un livre d’une profonde noirceur, violent et troublant, un livre qui marque durablement que Banks nous a donné.

critique par Cetalir




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