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Auteur du mois d'octobre 2005
Haruki Murakami

   .

Biographie

   AUTEUR DU MOIS D'OCTOBRE 2005
   
   Haruki Murakami est né au Japon en 1949. Il y a grandi et y a mené ses études jusqu'en 1974. A cet âge il se lance dans la vie active et gagne sa vie en faisant des traductions d'auteurs américains et en tenant un bar de jazz à Tokyo. Parallèlement, il écrit. C'est tout de suite le succès. Le talent de Murakami est reconnu et il obtient de nombreuses distinctions et prix littéraires.

   
   Haruki Murakami se rendra ensuite aux Etats Unis où ils séjournera plusieurs années.
   Revenu actuellement au Japon, il poursuit l'écriture de ses romans.

   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil
  Les amants du spoutnik
  La course au mouton sauvage
  La fin des temps
  Chroniques de l'oiseau à ressort
  Kafka sur le rivage
  Le passage de la nuit
  La ballade de l'impossible
  Danse, danse, danse.
  L'éléphant s'évapore
  Autoportrait de l’auteur en coureur de fond
  Saules aveugles, femme endormie
  Après le tremblement de terre
  Sommeil
  1Q84 - Livre 1 - Avril -Juin
  1Q84 - Livre 2 - Juillet-septembre
  1Q84 - Livre 3 – Octobre-Décembre
  Underground
  L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage
  L’étrange bibliothèque
  Des hommes sans femmes
 

Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil - Haruki Murakami

"Un enfant gâté, faible, et terriblement capricieux"
Note :

   "Dans le monde où je vivais, il était communément admis que les enfants uniques étaient gâtés, faibles, et terriblement capricieux. C'était là une sorte de loi divine et naturelle, du même ordre que «Les vaches donnent du lait» ou «Plus on monte en altitude plus la pression de l'air diminue». C'est pourquoi je détestais qu'on m'interroge sur la composition de ma famille. Je savais que, dès qu'il aurait entendu ma réponse, mon interlocuteur se dirait: «Ah, c'est un fils unique; donc, ça ne fait aucun doute, il doit être gâté, faible, et terriblement capricieux.» Ces réactions stéréotypées me blessaient, je les connaissais sur le bout des doigts, jusqu'à l'écoeurement. Mais ce qui m'affectait, c'était le fait que mes détracteurs avaient parfaitement raison: sans nul doute, j'étais un enfant gâté, faible, et terriblement capricieux."
   
   C'est à la page 8. Haruki Murakami nous présente, à grands renforts de lieux communs, Hajime, le "héros" de"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil", un héros fort peu fait pour attirer la sympathie, un enfant gâté, faible et terriblement capricieux. Et le pire est que cela ne s'arrange pas avec le temps. A mesure que l'on accompagne Hajime de l'adolescence à l'aube de la quarantaine, il reste toujours pareil à lui-même, commettant toujours les mêmes erreurs, de plus en plus désillusionné sur son aptitude à changer et à devenir un autre homme. Comme son premier amour, Shimamoto-San, le lui avait dit autrefois: "Avec le temps, de nombreuses choses se figent, comme du plâtre dans un seau, et on ne peut plus retourner en arrière. Le «Toi» que tu es maintenant est solidifié comme du ciment, et tu ne peux pas être autre que ce que tu es aujourd'hui (...)." Les choix d'hier déterminant irrévocablement ce que l'on est aujourd'hui. Une conception fataliste qui perd de vue le fait que les choix d'aujourd'hui influencent aussi ce que l'on sera demain, et que non, décidément, la vie et la personnalité d'un homme ne sont pas des choses qui se solidifient comme du ciment... Et lorsqu'en fin de compte, Shimamoto-San réapparaît dans la vie d'Hajime, c'est justement cette question de la possibilité d'une métamorphose qui se pose avec une acuité sans précédent. Et c'est la question que "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" pose à ses lecteurs, à travers la perception d'Hajime, avec ses faiblesses, son égoïsme et son aveuglement qui parfois lui font perdre toute conscience de ce que ses égarements entraînent aussi de souffrance pour ses proches...
   
   Un paquet de lieux communs. Un personnage principal quelque peu pitoyable. Et une question qui n'est évoquée qu'à travers la vision tronquée qu'en a ce personnage. On peut se demander comment un livre construit sur de telles prémisses parvient à soutenir l'intérêt de ses lecteurs. Il y faut un sacré talent. Et c'est que Haruki Murakami possède bel et bien un sacré talent! Il faut une grande finesse d'observation et d'analyse, une profonde connaissance de la nature humaine pour décrire le comportement et les pensées d'Hajime avec une telle justesse. Et puis, il faut un style, une voix particulière, une petite musique ensorcelante qui fait qu'on ne pense pas une seconde à interrompre sa lecture. La petite musique d'Haruki Murakami m'a fait penser plus d'une fois à Christian Gailly et à Paul Auster, un peu à cause du club de jazz dont Hajime est propriétaire et de son atmosphère chère à Christian Gailly, mais surtout parce que j'ai retrouvé chez Haruki Murakami la même légèreté de touche pour évoquer des questions graves.
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critique par Fée Carabine




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Moi aussi
Note :

   Histoire japonaise. C'est bizarre car ça pourrait se passer n'importe où dans le monde et pourtant c'est irrémédiablement japonais. Une très belle inspiration, tout sauf de la mièvrerie. Une écriture qui laisse longtemps après des marques.
   
   Histoire d'homme, de femme, d'amour, de déraison. On n'a même pas envie de donner une idée de l'histoire tant l'histoire n'est pas le principal. Elle est là, elle a son importance mais le plus important reste bien le climat dans lequel Murakami nous immerge, climat résultant des à-côtés, des considérations, de l'écriture peut être bien ?
   
   Que rajouter au concert de louanges unanimement décernées ? Et comment faire mieux? On parle, dans la jaquette, de MURAKAMI comme d'un potentiel futur Prix Nobel? Bon, je ne sais pas comment ça se passe mais c'est peut être aller un peu vite en besogne?
   
   Au sud de la Frontière, à l'Ouest du soleil est ce genre de livre qui transcende les civilisations. Le fait que ce soit décrit par un japonais et que ça se déroule au Japon n'en atténue pas le réel. Ca interpelle comme on dit. Et puis Murakami aime bien laisser les lecteurs avec leurs faims, et leurs fins aussi. Un livre intelligent.
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critique par Tistou




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Plus loin vers ailleurs
Note :

   Connaissez-vous la meilleure manière de planer dans le métro? Oui, je vous l'accorde, entre le boucan, les odeurs, les gens qui vous tombent dessus, l'harmonieux bip de fermeture des portes, la foule et le reste, ce n'est pas facile. Méthode imparable: dégainer un roman de Haruki Murakami, visser les écouteurs sur les oreilles (je vous laisse le choix de la bande-son, moi en ce moment j'oscille entre Mika et Schubert) et youp là (boum dans mon cas quand je tombe)!
   
   Alors, Murakami. Et pour être plus précise Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil. J'ai aimé. Ben oui. Dites-moi donc comment vous faites, vous, si vous n'aimez pas Haruki!
   
   Pitit résumé: enfant unique et solitaire, Hajime rencontre à l'école Shimamoto-san, même âge, jolie et handicapée. Leur amitié, intense, amoureuse, est brisée par un déménagement. Hajime, malgré la souffrance de cette séparation va construire sa vie: mariage, enfants, travail. Jusqu'au jour où Shimamoto réapparaît et où l'équilibre qui s'était installé est menacé.
   
    Comme d'habitude, Murakami excelle à décrire les affres de l'amour, des premières expériences et de la vie tout court. On trouve de tout dans ce roman. Une description criante de vérité de la solitude et de la psychologie du solitaire, une réflexion sur l'amour et l'insatisfaction, de la musique et cette plume si particulière. Et surtout, surtout, on retrouve cette capacité effarante du bonhomme à instiller tout doucement le doute. Qu'est-ce qui est réel, qu'est-ce qui ne l'est pas, jusqu’aux dernières pages qui remettent en question tout ce qu'il vient de se passer. Du grand art.
   
   C'est un roman étrange qui souffle à la fois le chaud d'une sensualité et d'une sexualité assumée et d'autant plus forte qu'elle a été réprimée pendant une vingtaine d'année, et le froid de ces personnalités étranges. Le chaud d'un amour qui se trouve enfin complet et le froid d'une fuite incompréhensible. J'ai aimé son atmosphère particulière, ses personnages qui ne sont pourtant pas sympathiques, la mélancolie et le désenchantement. C'était juste beau!
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critique par Chiffonnette




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3 femmes
Note :

    Bon, cette fois il faut vraiment que j'arrête de lire Murakami. Trop d'un auteur tue l'auteur, je remarque les redites, les tendances fortes et les erreurs. Il faut que je m'éloigne de lui. Mais le problème est que j'ai une légère tendance compulsive, une toute petite tendance bien sûr, rien de méchant, juste un mauvais penchant à acheter toujours les mêmes choses. Enfin, cela doit pouvoir se soigner...
   
   Signalons en plus qu'en ce moment, j'ai l'esprit critique en ébullition conséquence presque certaine d'une overdose de publicité pour le roman dont j'ai promis de ne plus parler et de la vision prolongée au-delà du supportable (15 secondes dans mon cas) de Christine Angot dans une émission littéraire. Conclusion : une rétine à moitié brûlée et une partie du cerveau en bouillie. Pour lutter contre ces effets négatifs de la sous culture, je me suis appliqué un traitement de choc (c'est une spécialité maison) : la lecture de trois romans en un jour. Le traitement n'a pas complètement réussi, j'ai affreusement mal à la tête, mais je pense avoir pu sauver une partie de mon goût littéraire de ces attaques incessantes.
   
   Je vais essayer de me concentrer pour écrire une critique objective d'" Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil". C'est parti...
   
   Au sud de la frontière... raconte l'histoire amoureuse d'Hajime et cette histoire tourne autour de trois femmes :
   Femme 1. : A l'âge de 12 ans, Hajine rencontre Shimamoto-San. Comme il ne sait pas vraiment ce qu'est l'amour, il n'arrive pas à définir les liens exacts qui l'unissent à Shimamoto-San. Leur relation prend fin quand Shimamoto-San déménage. Pourtant Hajine n'arrive jamais complètement à l'oublier et toutes les femmes dont il tombe amoureux lui ressemblent à leur façon.
   Femme 2. : Pendant le lycée, Hajine rencontre Izumi qui devient sa première véritable petite amie. Au bout d'un an, Hajine trompe Izumi avec sa cousine, ce qui entraîne une rupture difficile quand Izumi découvre la vérité.
   Il entame ensuite plusieurs relations fugaces.
   Femme 3. : Hajine rencontre sa femme Yukiko, devient le propriétaire de deux bars à succès et le père de deux filles.
   
   Hajine mène une vie tranquille et bien réglée mais progressivement le doute s'insinue en lui: il s'interroge sur le bonheur et sur ses choix. Ces doutes sont accentués quand il a des nouvelles d'Izumi et surtout quand il retrouve Shimamoto-San. Celle-ci est devenue une mystérieuse et très belle femme et Hajine retombe profondément amoureux d'elle. De manière classique, il doit faire un choix entre Shimamoto-San et Yukiko, et Izumi joue de nouveau un rôle de passeur et de révélateur pour les sentiments de Hajine.
   
   L'histoire n'est peut-être pas toujours très originale, mais la plume de Murakami est très sensible. J'ai trouvé qu'il y avait une grande justesse dans son analyse des sentiments éprouvés par son héros et dans l'évocation de son passage de l'enfance à l'âge adulte. Murakami distille aussi quelques touches de fantastique qui pimentent agréablement son récit.
    ↓

critique par Cécile




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Star-crossed lovers
Note :

   D’Haruki Murakami je n’avais lu que "La Course au Mouton Sauvage", roman drolatique un peu fou que j’avais trouvé fort sympathique (sans en garder un souvenir impérissable). Au passage, je tenterai à l’occasion de l’évoquer ici comme c’est un livre dont on ne parle pas beaucoup sur Internet.
   
   " Au Sud de la Frontière, à l’Ouest du soleil" est un livre bien différent, une sorte de roman initiatique dans lequel Hajime retrace son parcours de l’adolescence à l’âge adulte en plaçant au cœur de son histoire personnelle les relations qu’il a eues avec les différentes femmes de sa vie. De Shimamoto-San, sa jeune voisine de 12 ans perdue de vue, à son épouse, en passant par une première petite amie bafouée, l’histoire montre comment s’est construit un héros assez ambigu (cela dit ses contradictions reflètent sans doute plus justement la réalité et en font un personnage plus complet).
   
   S’appuyant sur des principes solides pour adopter un comportement en général éthique dans le domaine professionnel et financier, Hajime n’en est pas moins faible et injuste envers son épouse, s’autorisant des passades qu’il considère sans importance puis entretenant une relation particulière avec son amie d’enfance au point de songer à abandonner du jour au lendemain femme et enfants. A plusieurs reprises, il affirme clairement rester totalement indifférent devant la souffrance de son épouse, pourtant particulièrement fragile. Par ailleurs, Hajime donne sans cesse l’impression de tendre vers un idéal – idéal de vie, idéal moral, idéal amoureux, plans sur la comète – sans se donner les moyens de l’atteindre. C’est un personnage qui, du début à la fin, se cherche, tente de se construire tout en restant un éternel adolescent, sans doute parce que sa vie lui impose de faire des choix douloureux. Alors qu’il approche de la quarantaine, Hajime donne l’impression d’avoir façonné son identité à l’adolescence pour ensuite végéter tout au long de sa vie adulte, saisissant quelques opportunités et se laissant porter sans chercher à garder un tant soit peu le contrôle de sa vie. D’où des objectifs vagues et une impression de vide insoutenable.
   
   C’est l’aspect universel de l’histoire d’Hajime que Murakami réussit à souligner avec une certaine sensibilité. Condamné ou condamnable, le héros est dépeint avec un détachement qui l’expose directement au regard du lecteur, sans que ses faiblesses et ses souffrances soient mises en avant ou au contraire camouflées.
   
   Ce roman est aussi celui des femmes qui entourent Hajime, toutes différentes, toutes essentielles. Shimamoto-San, qui boitait autrefois, l’amie aimée en secret devenue une femme superbe, mystérieuse. Toujours entourée d’un parfum de pluie, elle reste insaisissable, incompréhensible et radicale, attachée à Hajime par un lien particulier. Izumi, la petite amie du lycée qui, après avoir accordé sa confiance devient un masque inexpressif, ravagé à vie par le comportement grossier et la trahison de Hajime. Quelques passades aux visages de fantômes et enfin Yukiko, l’épouse qui avait perdu goût à la vie après une déception sentimentale et une tentative de suicide. Fille d’un homme d’affaires à la tête d’un véritable empire financier, Yukiko est douce, aimante et effacée. Si son époux l’aime et trouve en elle la plus parfaite des compagnes, elle ne pourra rien faire face aux retrouvailles avec Shimamoto-San.
   
   Au final, voilà l’histoire d’un homme ordinaire saisie par une plume sobre et agréable. Un livre apparemment simple pourtant servi par une narration d’une grande justesse, un regard lucide et désillusionné porté sur un personnage désenchanté. Sans crier au génie (parmi mes lectures japonaises contemporaines Yoko Ogawa reste toujours la plus incontournable à mes yeux), je suis conquise par l’écriture subtile et l’histoire bien menée. Bref, un très bon roman.
   
   Extrait :
   « Au fond de ces ténèbres, je pensai à la mer sous la pluie. Il pleuvait sans bruit sur le vaste océan, à l’insu du monde entier. Les gouttes frappaient la surface des eaux en silence et même les poissons n’en avaient pas conscience.
   Longtemps, longtemps, jusqu’à ce que quelqu’un arrive derrière moi et pose doucement sa main sur mon dos, je pensai à la mer.

    ↓

critique par Lou




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Le grain de sable
Note :

   De Murakami Haruki, je n'avais lu que "Chroniques de l'oiseau à ressort" qui m'avait enthousiasmée, et j'ai, sur ma PAL depuis près d'un an "Kafka sur le rivage". Il m'a fallu attendre la lecture commune du Blogoclub pour me lancer à nouveau dans l'univers de Murakami.
   
   Autant dire tout de suite que ce roman n'a rien à voir avec les Chroniques!
   Hajime est enfant unique et rencontre Shimamoto-san à l'école, elle est aussi enfant unique. Elle a une particularité: elle boite et a une jambe plus courte que l'autre. Une tendre amitié naît entre eux: ils écoutent ensemble de la musique classique, du jazz, s'inventent des mondes à eux, partagent les sourires complices et les premières émotions d'une sensualité qui s'éveille. Un amour qui ne dit pas encore son nom est en gestation sous les effleurements, les regards et les sourires. Mais la vie décide de changer le cours du destin des deux enfants: Hajime déménage à quelques arrêts de train, change d'école, d'environnement et de camarades. Il pense souvent à Shimamoto-san, va la voir deux ou trois fois avant de laisser filer le temps et les occasions. Ils se perdent de vue et semblent s'oublier dans le tourbillon de la vie.
   
   Hajime vit une adolescence ordinaire: amis, lycée, bonnes et mauvaises notes et envie de découvrir plus concrètement les mystères de la féminité. Hajime est un beau jeune homme, sportif, attirant le regard des filles; il ne remarque pas les filles les plus belles mais regarde celles qui ont un petit quelque chose qui fait tout leur charme: il aime les légers défauts, les petits riens qui déséquilibrent une harmonie. C'est ainsi qu'il se lie à Izumi en compagnie de laquelle il tente d'explorer les joies de l'amour charnel... la citadelle est difficile à conquérir et un incident de parcours va ruiner ses chances de conquête. Hajime apprend que son égoïsme peut faire souffrir l'autre et son estime de soi se fissure un peu.
   
   Les années passent, les études s'achèvent, un travail insipide scande les journées ennuyeuses d'Hajime, toujours à la recherche d'une âme soeur. Un jour, une silhouette drapée dans un manteau rouge retient son attention par son apparence et sa légère boiterie: est-ce Shimamoto-san? Pour en avoir le coeur net, il la suit longtemps sans jamais oser une seule fois aborder l'inconnue jusqu'à ce qu'un homme vienne lui intimer l'ordre de cesser ses manigances en lui remettant une forte somme d'argent. Qui est cette femme à la folle ressemblance avec son amour d'enfance? Il n'en saura pas plus et reprend le cours lancinant de sa vie monotone.
   
   On sait que le grain de sable va arriver et qu'il chamboulera la vie des personnages, aussi l'attend-on avec impatience et appréhension. L'apparition de Shimamoto-san dans le paysage monotone et calme d'Hajime, rythmé par un jazz mélancolique et feutré, ouvre une fenêtre mortifère sur l'amour: Hajime peut basculer à tout moment et jeter aux orties sa petite vie ordinaire et insipide.
   
   "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" est un roman des réminiscences et de la folie: au sud de la frontière, un morceau de phrase d'une chanson de jazz que Hajime et Shimamoto-san écoutaient en rentrant de l'école, qui révèle son sens décevant à l'âge adulte; à l'ouest du soleil, le cheminement fou qui lance parfois sur la route les paysans de Sibérie qui n'en peuvent plus de la plaine enneigée sans rien à l'horizon pour briser la perspective. Le désenchantement côtoie la déraison, le sentiment marital la passion dévorante et mortifère. J'avais parfois l'impression d'être dans le film "In the moon for love" et voir les amants de l'impossible, que sont Hajime et Shimamoto-san, se frôler dans leurs regards dévorants, le soir, en écoutant du jazz devant leur cocktail et leurs souvenirs. Le même rythme lent, sensuel de l'attente et de la satire sociale lancinante et ironique derrière l'autodénigrement de Hajime (le déterminisme du résultat des études, les carcans sociaux, les absences conjugales des hommes, la solitude des épouses confinées à l'éducation des enfants et à la tenue du ménage...).
   
   Une histoire du monde où regards sur le passé, réalisation de la vie professionnelle et l'épanouissement personnel se heurtent parfois à l'aune de ce que l'on a pu rater malgré la réussite apparente.
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critique par Chatperlipopette




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Des enfants uniques bien étranges!
Note :

   "De temps en temps, ajoutai je après un silence, il m'arrive de me demander si la période la plus heureuse de ma vie n'a pas été celle où nous écoutions des disques toi et moi, dans le salon de tes parents".
   
   Très souvent, les enfants uniques sont considérés comme gâtés, faibles et terriblement capricieux. Ces stéréotypes blessent Hajime, le narrateur de ce récit, lui même enfant unique, et pourtant il doit reconnaître qu'il a tous ces traits de caractère.
   
   À l'école primaire, il sympathise avec Shimamoto-San, qui est elle aussi fille unique. De nombreux points communs les unissent: la musique, les chats et la même difficulté à exprimer leurs émotions. Elle souffre d'un handicap physique qui la fait boiter. Mais à l'entrée au collège, un déménagement les sépare et pourtant il ne l'oublie jamais tout à fait.
   
   Une fois marié, il devient père de deux petites filles et crée grâce à l'aide financière et technique de son beau père, deux club de jazz, qu'il dirige lui même. Un jour Shimamoto-San, qui a eu vent de sa réussite professionnelle par un article dans un magazine, vient lui rendre visite dans un de ses bars. Mais la jeune femme, qui le fascine toujours autant, se révèle déconcertante...
   
   Autant vous le dire tout de suite Haruki Murakami est un des mes auteurs fétiches pour ne pas dire mon auteur préféré. J'ai donc tout lu de lui, et relu avec plaisir cet opus avec lequel je l'ai découvert. J'ai retrouvé avec toujours le même plaisir son univers étrange, et ses thèmes de prédilection : la solitude, les relations ou plutôt les impossibles relations entre les êtres, un univers magique et onirique où les gens sont étranges. Le narrateur de ce récit est à ce titre très révélateur de l'univers de ce brillantissime auteur: il commet des actes d'une grande cruauté, et en même temps il n'est jamais complètement antipathique et même sympathique lorsqu'il défend l'idée que le travail et non les spéculations boursières doivent être une source d'enrichissement! Son attitude avec les femmes est parfois franchement révoltante, pourtant on garde de l'affection pour lui. Car Murakami met merveilleusement en scène l'inexplicable raison d'être de certains comportements humains. Cet auteur sait aussi conter de formidables et impossibles histoires d'amour et celle ci en est encore un bel exemple.

critique par Clochette




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Les amants du spoutnik - Haruki Murakami

Subtilité
Note :

   Que je vous trace à gros traits les grandes lignes. Le récit est fait par K., un jeune instituteur qui considère sa fonction avec beaucoup de conscience et de sérieux. ( il n'est peut-être pas mauvais de savoir que le père de Murakami était instituteur). Quand il n'enseigne pas, K. lit. La lecture est sa passion, son ombre. Elle le suit partout, l'accompagnant dans toutes ses attentes, ses vacuités, nourrissant sa patience remarquable et ses insomnies. Par là-dessus, K. est amoureux fou. Il aime une jeune femme qui s'appelle Sumire et qui l'aime beaucoup aussi, mais comme un ami, un frère.
   
   Sumire est étudiante. Elle veut être écrivain. Sa passion à elle, c'est l'écriture. Elle est dotée d'un père qui n'aura pas un vrai rôle dans cette histoire si ce n'est le poids que fait peser sur sa fille le fait qu'il soit extrêmement beau. Sa beauté toutefois, selon ce que nous en dit Haruki Murakami, tient essentiellement en un nez parfait. Extraordinairement parfait. On retrouve ainsi plusieurs fois, dans les romans de Murakami, des êtres dont la beauté, pourtant fascinante, tient toute entière, dans un seul organe, mais parfait. Je trouve cette idée étonnante, et je me demande si elle l'est autant pour un lecteur japonais. Je l'ignore.
   
   Sumire va rencontrer Miu, riche femme d'affaire très belle, dont la vie sentimentale a été brisée par un drame. Plus encore que de la rencontrer, Sumire va tomber éperdument amoureuse de ce troisième personnage. Et l'histoire va s'enchaîner sur cette trame simple et belle.
   
   Pour finir, Sumire va disparaître, dans des conditions qui laissent peu de place à une explication logique. On ne sait pas, ne comprend pas ce qui s'est passé, où elle est et pourquoi. Ce thème de la disparition d'un/e ami se retrouve également dans d'autres ?uvres de Haruki Murakami.
   La fin des « Amants du Spoutnik» renoue avec une voie onirique qui permet, me semble-t-il, toutes les interprétations. Voie onirique ou fantastique, elle aussi assez commune aux livres de cet auteur.
   
   J'ai adoré «Les amants du spoutnik», cette étrange histoire douce-amère, rédigée dans un style si fluide. Ne croyez pas, en ayant lu ce qui précède que je vous aie dévoilé et «gâché» toute l'histoire. Je ne vous en ai pas dit plus que n'en raconte la quatrième de couverture, bien que je l'aie dit autrement. C'est que ce ne sont que les grandes lignes qui ne rendent pas hommage à la qualité exceptionnelle de ce livre. A la narration extrêmement subtile et au haut niveau de compréhension auquel il est fait. Tout peut s'appréhender à plusieurs niveaux, comme dans le récit d'un rêve. Jusqu'aux détails anodins ou qui ont semblés l'être, qui rebondissent à un autre moment du récit, nous rappelant encore que notre vie est un tout.
   
   Et je me demande encore : Est-ce le style qui est lumineux, est-ce Murakami ou la personnalité des personnages ? Est-ce que les trois ne se produisent pas plutôt mutuellement?
   
   
   PS : Saviez-vous que pour garder son calme et la maîtrise de ses impulsions, il faut penser à des concombres dans un frigo un après midi d'été ? Moi, je m'en souviendrai.
    ↓

critique par Sibylline




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Une incroyable histoire qui fait la part belle à l’onirisme.
Note :

   Sumire, jeune fille de 21 ans, et K., instituteur, ont la même passion pour la lecture. K. est la seule personne à laquelle Sumire fait lire ses oeuvres. Elle l'appelle souvent la nuit et se confie à lui. Ils passent beaucoup de temps à discuter ensemble et leur complicité est profonde. K. est fou amoureux d'elle ce qui ne l'empêche pas d'avoir des aventures avec d'autres femmes car il sait que cet amour n'est pas partagé. Si Sumire a effectivement beaucoup d'affection pour lui, elle n'éprouve pas d'amour à proprement parler et va d'ailleurs tomber amoureuse de Miu, qu'elle rencontre au mariage de sa cousine. Miu est une femme mariée, plus âgée qu'elle et qui dirige une entreprise familiale.
   
   Miu va lui proposer de travailler pour elle et de devenir son assistante avant de l'emmener en Europe. Mais quelques temps plus tard K. reçoit un appel de Miu. Elle lui apprend que Sumire a brutalement disparu sans laisser d'explications. K. part alors sur l'île grecque où elle se trouve afin de tenter de percer le mystère de sa disparition. Il y rencontrera pour la première fois Miu, une femme étrange, qui malgré son jeune âge se teint ses cheveux qui ont blanchi en une nuit suite à un événement dont elle a du mal à parler.
   
   Autour de ces trois personnages, un questionnement sur l'amour et la solitude à travers un récit envoûtant, plein de magie, une incroyable histoire qui fait la part belle à l'onirisme.
   
   "C'est ainsi que nous poursuivons nos existences, chacun de notre côté. Si profondément fatale que soit la perte, si essentiel que soit ce que la vie nous arrache des mains, nous sommes capables de continuer à vivre en silence, même lorsqu'il ne reste plus de notre être qu'une enveloppe de peau, tant nous avons changé intérieurement."
    ↓

critique par Clochette




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Triptyque
Note :

   Un roman atypique comme je les aime; un univers tout en disparition, en évanescence et où l'on perd le sens de l'endroit où il se déroule. Le Japon, c'est vrai. Je me faisais la réflexion qu'il était comment dire, inlocalisable, ces personnages sont japonais certes mais cette seule donnée réelle n'apparaît finalement que très peu, sur l'île grecque pour ainsi dire...
   
   Qu'est-ce que ce roman, eh bien c'est une relation, un triptyque entre le Moi, Sumire et Miu: "Moi j'aimais Sumire et la désirais. Sumire m'aimait bien, mais elle n'était pas amoureuse de moi et n'éprouvait aucun désir sexuel à mon égard" un de ces romans qui vous emmènent au large, réflexion sur les décalages qui existent, entre amour et amitié, entre réflexions et interrogations, entre écriture et recompositions...
   
   Quelques moments très forts autour des histoires de ces personnages, complicité sans égale entre Miu et Sumire, entre Sumire et K. et proximité entre K et Miu, un trio infernal qui a besoin l'un de l'autre pour vivre. Il y a de ces moments surréalistes au sens vrai du terme, un de ces moments de bascule où ni la part de rêve ni celle de réalité se s'impose à nous et éclaire le livre. De ces moments si particuliers qu'il faut y revenir, passé d'un côté ou de l'autre du miroir, s'observer à distance, telle une glace sans tain, miroir ou reflet d'un soi autre, c'est aussi un peu de ça dont il est question, une vie est complexe et simple à la fois, composée de mille petits riens qui nous construisent...
   
   Belle interrogation que celle-ci: "Pourquoi sommes-nous si seuls? me demandai-je. Pourquoi est-il nécessaire que nous soyons si seuls? Tant de gens vivent dans ce monde en attendant quelque chose les uns des autres, et ils sont néanmoins contraints à rester irrémédiablement coupés des autres. Cette planète continue-t-elle de tourner uniquement pour nourrir la solitude des hommes qui la peuplent?"
   
   Une découverte pour moi... je pense que je vais pouvoir continuer bientôt avec "Kafka sur le rivage"
    ↓

critique par Herwann




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Enigmatique
Note :

   Pour les familiers de Murakami, sachez que ce roman-ci se situe plus près de "La ballade de l’impossible" que de "Kafka sur le rivage". Explication pour les non-familiers : ici, l’action ne nous catapulte pas dès les premières pages dans un univers fantastique avec ses codes propres et parfois (il est vrai) difficilement compréhensibles. Et même si l’auteur reste fidèle à un certain onirisme, l’ensemble du roman est bien ancré dans le réel (donc lisible pour tous ceux qui n’adhèrent pas aux "délires" murakamiens… oui, j’en connais, j’en ai rencontré… mais je précise que je n’en fais pas partie, au contraire, j’adore me perdre dans les méandres de son imagination…)
   
   Le narrateur s’appelle tout de même "K." (la référence!), jeune instituteur qui aime Sumire, écrivaine compulsive (même si elle n’a encore rien publié), et qui, elle, aime une autre femme d’une quinzaine d’années son aînée, Miu. Malgré cela, K. est le confident intime de Sumire, celui avec qui elle partage tout, le sexe mis à part ; celui qu’elle appelle à quatre heures du matin pour qu’il lui explique la différence entre un signe et un symbole…!
   
   K. observe Sumire changer. Jeune femme originale, négligée et peu soucieuse de toute sorte de convention sociale au début de l’histoire, elle se transformera, pour plaire à Miu, en assistante de femme d’affaires parfaite, habillée avec soin et rigoureuse jusqu’au bout des ongles… pour finalement disparaître sans laisser de trace lors d’un séjour dans une île minuscule de Grèce.
   
   Parallèlement K. nous raconte sa propre histoire qui se résume à une enfance tristounette et une vie qui l’est autant, sans hauts ni bas, si ce n’est sa passion inassouvie pour Sumire, mais même là, il reste maître de lui, très raisonnable, très "gentleman".
   
   Après la disparition de Sumire, Miu appelle K. au secours. Il ne la retrouvera pas non plus, mais il découvrira dans les affaires laissés par Sumire le récit du secret de la vie de Miu…
   
   Dédoublement de la personnalité ou traversée du miroir? Passer de l’autre côté pour toucher à l’essentiel, abandon de soi-même pour fusionner avec l’autre, expériences initiatiques et interrogations à propos du sens de l’existence et quête de l’identité… autant de thèmes chers à Murakami qui attendent le lecteur sous la surface de cette langue fluide, trop fluide parfois, car si l’on ne prend garde et ne sait pas s’arrêter à temps pour reprendre certains passages, on passe facilement à côté de ce qui est important.
    ↓

critique par Alianna




* * *



Je l'ai dévoré presque jusqu'au bout !
Note :

    Cette fois, contrairement à "19Q4", Murakami ne délaye pas, ne répète pas, et ses qualités reconnues sont présentes. L’écriture est un vrai velours, avec un je-ne-sais-quoi qui vous agrippe.
   
    Des formules originales, bien trouvées, parlant à l'imagination
    "Tu peux être incroyablement gentil par moments. On dirait un mélange de Noël, de grandes vacances et de chiot qui vient de naître."
    "A cette idée, je me sentis triste et seul - un malheureux insecte sans projet ni croyance, accroché machinalement à un mur élevé, par une nuit venteuse."
   

    Beaucoup de références à la littérature et musique occidentales.
   
    La lune est quasiment un personnage, elle revient souvent (cf 19Q4)
   
    Une histoire poignante, pleine de douceur, délicatesse et nostalgie.
   
   Mon problème?
    "Il est paraît-il dangereux d'introduire des rêves (que vous les ayez faits ou que vous les ayez inventés) dans le cours d'un roman. Seule une poignée d’écrivains parmi les plus doués sont capables de rendre avec les mots justes la synthèse et l'absence de logique propres aux rêves. Je n'ai aucune objection à cette théorie; Cependant, je voudrais tout de même raconter un de mes rêves récents."

    Suivent deux pages racontant un rêve de Sumire; Murakami se débrouille bien, pas de souci, cela coule bien avec le reste du roman. De même, l'intrusion du fantastique (léger) ne me gêne pas, sauf que j'en ressors à la toute fin frustrée, avec un goût de "oui, et alors?". Trop rationnelle? Fin trop ouverte? A part ça, j'ai dévoré ce roman.

critique par Keisha




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La course au mouton sauvage - Haruki Murakami

Un son étrange
Note :

   Il n'est pas sans intérêt, quand il s'agit des romans d'Haruki Murakami, de savoir si l'on a affaire à un des premiers romans ou à l'un des derniers, car Murakami est un auteur qui se bonifie, tout en reprenant sans fin certaines idées avec lesquelles il joue, qu'il approfondit et sur lesquelles il brode. Il me semble qu'il y a un certain nombre de thèmes que l'on retrouve toujours ou presque dans ses ouvrages et qui y sont de mieux en mieux, de plus en plus subtilement traités.
   
   Cette «Course au mouton sauvage», est un des premiers romans. C'est pourquoi, à mon avis, au vu des grandes qualités qu'il présente, on peut lui pardonner quelques lourdeurs, d'autant que Murakami ne tardera pas à s'en débarrasser totalement.
   
   Tout d'abord, l'histoire en quelques mots : Le narrateur est un jeune cadre qui réussit bien en affaires mais commence à ne plus trop en éprouver de plaisir. De même, sa femme vient de le quitter sans qu'il en éprouve trop de peine. Il rencontre alors une nouvelle femme avec laquelle il entretient une relation amoureuse très tolérante, principalement axée sur la fascination qu'il éprouve pour ses oreilles qu'il juge parfaites.
   
   Un jour, pour son travail, il publie par hasard (?) une photo que lui a envoyée un ami disparu on ne sait où. Cette photo agreste montre des moutons et l'un d'eux ne ressemble à aucun autre. Cette publication le mettra dans l'obligation de partir à la recherche de ce mouton, qui habite les hommes, se nourrit d'eux puis s'en débarrasse. A partir de là, tout, dans cette histoire devient possible. On est passé à travers le miroir, plusieurs fois même, si bien qu'on ne sait jamais plus de quel côté l'on est. La quête va mener le narrateur au c?ur d'une montagne déserte que l'hiver gagne. Il rencontrera plusieurs personnages des plus étranges, réels ou non. Il retrouvera ou non, son ami disparu et, peut-être, un homme-mouton.
   
   A un certain moment, j'ai bien cru avoir compris l'allusion, et que cette histoire de mouton étrange et tout puissant, si désiré par les hommes qu'il dominait si totalement qu'ils ne pouvaient lui échapper qu'en se tuant, était une allégorie de la drogue, mais cette belle illumination que j'avais eue n'a pas résisté jusqu'au bout à l'épreuve du récit et, une fois de plus dans ce livre, je me suis retrouvée à ne plus savoir ce que j'avais compris.
   
   Voilà pour l'histoire, mais le charme puissant - de ce roman est encore ailleurs. Il est dans le style fluide et vif, léger et profond. Il est dans les images qui frappent et dont on se souvient longtemps. «De temps à autre, quelqu'un toussait en faisant un bruit sec comme si l'on frappait la tête d'une momie avec des pincettes.»ou «J'imaginais les moutons fixant chacun de leurs yeux bleus leur portion de silence.»
   
   Dans les idées qui vont nous occuper un moment: «Le temps est une chose désespérément continue, on dirait. Avec notre habitude d'y tailler chacun selon ses mensurations, on finit par être la proie d'illusions, mais le temps est d'une continuité à toute épreuve.»
   
   Le charme est encore dans ce narrateur dont je dirais moi que la qualité et la principale caractéristique est l'honnêteté vis-à-vis de lui-même. Ca rend un son étrange de vivre comme ça, comme une voix solitaire dans un couloir de métro désert.

critique par Sibylline




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La fin des temps - Haruki Murakami

Véritablement poétique
Note :

   Il s'agit du premier livre d'Haruki Murakami que j'ai lu. Je ne connaissais même pas cet auteur avant l'exercice de ce mois... Et quelle belle découverte! Dès les premières lignes j'ai été séduit par un style simple et véritablement poétique. Je me suis laissé guider à travers le monde (pseudo) réel puis à travers le monde onirique qui alternent au fil des chapitres.
   
   J'ai véritablement apprécié le rythme réalité / rêve qui permet d'essayer de se projeter dans le futur du récit et qui laisse surtout le temps de réfléchir à ce que l'on lit et de tenter de comprendre où l'auteur veut en venir. C'est ainsi que l'on s'aperçoit que ce livre est extrêmement ouvert et peut subir plusieurs interprétations sans en souffrir le moins du monde.
   
   La ville aux licornes (partie onirique du récit) m'a fait penser au Château de Franz Kafka par son côté structuré et quasiment dénué d'émotions. Je suis persuadé que nombre de lecteurs ne seront pas en accord avec cette comparaison, ce qui me ramène quelques lignes plus haut : ce livre est ouvert. Il est capable de se transformer en fonction de l'humeur du lecteur.
   
   Une particularité m'a frappée et j'ai constaté ensuite qu'il s'agissait d'un thème récurent chez Haruki Murakami : l'obscurité totale. En effet, plusieurs chapitres se déroulent dans les ténèbres absolues, et loin de gêner l'imagination du lecteur, on se rend compte que cela la laisse encore plus libre.
   
   Un dernier détail avant d'en finir. J'ai pour ma part lu la version en format de poche éditée chez Point et celle-ci contient une préface qui, quoique bien faite, risque de dénaturer la lecture et la promenade du lecteur. Je conseillerais donc à ceux qui vont découvrir ce livre de ne lire cette préface qu'après le récit.
   ↓

critique par Rhésus




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Le roman le plus abouti de Murakami
Note :

   Le narrateur, un informaticien réputé comme un programmeur très doué, a rendez-vous chez un savant. Ce dernier fait des recherches très poussées et il a engagé cet homme, travailleur indépendant, afin de protéger ses données en les brouillant. Mais ce savant se cache et pour arriver jusqu'à lui, notre héros doit passer par un ascenseur pour le moins étrange, sans bruit et surtout sans bouton lui indiquant les étages ou lui permettant de fermer les portes. Il n'est donc pas rassuré d'autant qu'il ne sait pas si cet ascenseur monte ou descend. Quand les portes s'ouvrent enfin, il se trouve en face d'une jeune adolescente de 17 ans, grassouillette, toute vêtue de rose, qui ne lui adresse pratiquement pas la parole. Et les rares fois où elle parle, aucun son ne sort de sa bouche quand elle s'exprime. C'est en fait la petite fille du savant. Mais avant d'arriver jusqu'à lui, il lui faudra encore longer une rivière ! Une fois son travail effectué, ce vieil homme lui offre un crâne en cadeau d'adieu qu'on essaie de lui voler dès qu'il est rentré chez lui...
   
   Parallèlement à ce récit, une autre histoire nous raconte celle d'un homme qui doit se séparer de son ombre pour pouvoir rentrer dans une ville. Il ne sait rien de cette ville étrange sauf qu'une fois entré, on ne peut plus en sortir et qu'elle est entourée d'une muraille très haute et que, chaque jour, des animaux entrent et sortent.
   
   On retrouve les ingrédients du merveilleux univers de Murakami, dont je ne me lasse pas. Pourtant j'ai eu un peu de mal à rentrer dans cette histoire à cause de ces deux univers parallèles qui nous sont décrits simultanément par chapitres alternés et qui bien sûr se rejoindront. Cela m'a un peu déconcertée au début, j'ai donc mis un peu de temps à entrer dans ce roman. Mais il se révèle en fait comme le plus travaillé et le plus abouti de cet auteur japonais.
   
   "Même s'il n'y avait personne pour s'attrister de ma disparition, même si je ne laissais de vide dans aucun coeur, ou même si presque personne ne s'apercevait que je n'étais plus là, c'était uniquement mon problème. C'est sûr, j'avais déjà perdu trop de choses dans ma vie. Au point qu'il ne me restait à peu près plus que moi même à perdre. Mais, tout au fond de moi, la trace des choses perdues continuait à irradier sa lumière, et c'est ce qui avait nourri ma vie jusqu'à maintenant. Je ne voulais pas disparaître de ce monde."
   ↓

critique par Clochette




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Esprit es-tu là?
Note :

   Haruki Murakami est un vrai magicien. J'avais aimé “Kafka sur le rivage”, j'ai plus qu'aimé “La fin des temps”. Il y a comme ça des textes qui vous touchent étrangement et vous laissent pantois une fois la dernière page tournée. Il m'a fallu un après-midi pour me réveiller après ça.
   
   Dans ce roman à la double structure, le lecteur suit les aventures d'un programmeur au prise avec une étrange cabale informatique, et celles d'un mystérieux personnage qui s'installe dans une ville étrange, totalement fermée. Si à première vue les deux histoires n'ont rien à voir, elles se rejoignent progressivement pour devenir un tout.
   
   Il est très difficile de savoir ce que Haruki Murakami veut nous dire avec ce roman. Je crois que chacun peut y trouver ce qu'il veut y trouver: une belle réflexion sur la manipulation de l'humain par la science, la liberté de l'esprit et de la pensée, une histoire d'amour, etc. Ce que j'ai particulièrement apprécié, est le fait de ne pas savoir à quoi m'attendre. Et puis j'adore l'humour dont fait preuve Murakami. Le programmeur est un personnage savoureux. Le ciel lui tombe sur la tête, mais il ne peut pas s'empêcher de commenter les événements avec un sens de la dérision et un humour noir à la limite du tordant. A l'inverse les chapitres du "mystérieux personnage" recèlent une poésie sensible, mélancolique et à la fois pleine d'espoir.
   
   "J'étais le Prince du Désespoir, enveloppé du manteau des ennuis. Et je resterais plongé dans un profond sommeil tant qu'un crapaud de la taille d'une Volkswagen Golf ne serait pas venu me donner un baiser."
   "Il est une tristesse si profonde qu'elle ne peut pas même prendre la forme des larmes."

   
   Etrange, déroutant, poétique et drôle, un roman à ne pas laisser passer.
   ↓

critique par Chiffonnette




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Trop froid, trop longtemps...
Note :

   Deux récits se poursuivent en parallèle dans ce roman d'Haruki Murakami, qui est en fait son quatrième, publié au Japon en 1985, une oeuvre de jeunesse ou presque. Deux récits se déroulant dans deux univers bien distincts. "Le Pays des merveilles sans merci", où le héros informaticien - là-bas, on dit "programmeur" - et employé par System, la compagnie nationale qui jouit du monopole de la protection des informations, se voit confié une mission étrange par un scientifique plus étrange encore. Et "La fin du monde", ville parfaite mais erronée, bien enclose dans sa muraille, où un autre héros se voit confier la fonction indéfinissable de "liseur de rêve"...
   
   D'un côté un monde où les techniques de l'information jouent un rôle primordial, et où une compagnie monopolistique, System, a bâti son empire sur sa capacité à protéger les données des pirateurs de l'organisation rivale, Factory. De l'autre, une cité utopique à la perfection inquiétante, comme il se doit. Deux univers, deux parcours qui finiront par se rejoindre suivant une progression finement menée et ajustée. Haruki Murakami nous propose ici un très joli travail de construction romanesque, le fait est incontestable, mais cela ne m'empêche pas de refermer ce livre avec un vrai sentiment de déception. Tout ça manque à mes yeux terriblement de vie, de chaleur et d'émotions. Il fait trop froid dans ces deux mondes parallèles, et pendant bien trop longtemps pour soutenir mon intérêt.
   
   "La fin des temps" est peut-être le roman d'Haruki Murakami qui se rapproche le plus de la veine classique du roman (anti-)utopique. Mais pas de chance, les "Meilleur des mondes", "Ravage" et cie, si intelligents soient-ils, n'ont jamais fait mon bonheur de lectrice, trop cadenassés dans un schéma purement rationnel, trop carrés. J'ai aimé d'autres romans d'Haruki Murakami justement parce qu'ils ne ressemblaient à rien d'autres, parce qu'ils ne se laissaient pas enfermer dans un genre ou un schéma bien défini. Cette vie, cette liberté, m'ont manqué dans "La fin des temps". Un rendez-vous manqué, en ce qui me concerne...
   ↓

critique par Fée Carabine




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Ensorcelée par une chimère! Cela se soigne, docteur?
Note :

    Ahahah (victorieux)! Je savais bien qu'il ne fallait pas me laisser abattre, je savais bien que j'allais bien finir par vaincre la malédiction et triompher des mauvais romans, et je peux vous annoncer que la bataille décisive s'est achevée aujourd'hui par une écrasante victoire de moi-même (applaudissements enthousiastes).
   Qui est le mauvais esprit qui susurre que j'ai triché?
   Oui, j'avoue, j'ai triché... mais c'était de bonne guerre, non? Il est vrai que quand ma pourvoyeuse m'a prêté en fin de semaine dernière une pile de romans, j'ai soigneusement mis de côté, comme dernière lecture, "La fin des temps" d'Haruki Murakami. Je sais, il y a quelques jours, j'annonçais haut et fort en ces lieux que j'en avais fini pour un temps avec Murakami, mais il n'y a que les filles qui ne s'endorment pas pendant les cours de traitement documentaire par les statistiques qui ne changent pas d'avis. Et puis, je n'allais pas lui jeter le roman à la figure en lui demandant de remballer la marchandise (je dois avouer, en outre, qu'ayant été très studieuse, j'ai eu le droit d'aller à la librairie aujourd'hui et que j'ai acheté un autre Murakami).
   Conclusion, j'ai adoré ce roman. J'ai essayé de le faire durer un peu en m'efforçant de le lire moins vite mais peine perdue...
   
   Maintenant, je vais me lancer dans un exercice périlleux (sans filet): résumer rapidement et de manière intelligible le début de "La fin des temps" (il serait dommage d'en dévoiler plus que les prémisses).
   
   La fin des temps est composée de deux récits qui semblent se dérouler en parallèle, pour se rejoindre ensuite. Le premier se passe dans un Japon confronté à une guerre informatique. Le héros est un informaticien, un programmateur, personnage d'une trentaine d'années, divorcé et sans nom (comme toujours...) qui doit effectuer un travail pour un savant. Il se rend dans l'immeuble pour rencontrer ce chercheur et se retrouve dans un réseau de galeries et de grottes sous la terre, guidé par la petite-fille du savant jusqu'au laboratoire souterrain de son grand-père. Là, il est chargé grâce à une méthode étrange, le shuffling, de crypter des données secrètes. Cette technique du shuffling consiste à faire travailler deux parties séparées de la conscience pour crypter des données à l'aide d'un programme spécial implanté dans le cerveau sans que l'individu soit conscient de ce qu'il crypte. A partir du moment où il accepte ce travail, le héros devient l'objet de toutes les convoitises et doit se lancer dans une aventure bien éloignée de sa routine quotidienne.
   
   La seconde histoire se déroule dans un monde étrange, une ville complètement ceinte de hautes murailles et peuplée de licornes. Un homme vient d'arriver dans la ville et, après avoir été séparé de son ombre, il est chargé de lire des "vieux rêves" conservés dans des crânes de licornes. En plus de ce travail, alors que l'hiver approche, que les licornes sont décimées par le froid et que son ombre dépérit à petit feu, il va explorer la ville et découvrir ses habitants privés d'ombre et de coeur.
   
   Ce résumé n'est absolument pas à la hauteur de l'inventivité, de la poésie et de l'aventure que Murakami insuffle dans ce roman hybride qui m'a fait penser, entre autres, à Kafka ("Le château", par exemple), à "Alice au Pays des Merveilles" ou encore à "A la croisée des mondes" de Philipp Pullman.
   
   "La fin des temps" est incroyablement facile et agréable à lire et Murakami a vraiment le don extraordinaire de vous entraîner dans des mondes à la fois familiers et oniriques. Je me suis complètement laissée hypnotiser et, abandonnée par ma volonté, lisant comme un zombie, je l'ai suivi jusqu'à la fin des temps...

critique par Cécile




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Chroniques de l'oiseau à ressort - Haruki Murakami

Un assez beau pavé
Note :

   Après la lecture de « La fin des temps », j'ai voulu approfondir ma connaissance de cet auteur pour savoir si je n'étais pas tombé sur une exception.
   
   Tout d'abord, je dois préciser que ce livre est un assez beau pavé et j'ai toujours été attiré par ce format pensant que l'auteur avait d'autant plus la possibilité de faire passer un message intéressant. J'ai rarement été déçu et je ne le serai certainement pas cette fois ci.
   
   Dans ce livre, l'auteur nous présente bien des chroniques. Nombreuses sont les histoires qui s'insèrent au cours du récit et parfois se terminent pour découvrir la suite quelques chapitres plus loin. Il s'agit généralement de souvenirs qui sont racontés au narrateur par des personnages de passage et qui sans sembler avoir de liens entre eux constituent toutefois l'ossature de ce roman. Ils l'étoffent, lui donnent une profondeur assez étonnante et comme dans « La fin des temps » en font un roman très ouvert permettant une réelle réflexion en même temps que la lecture. Une fois encore, on essaye de deviner vers quoi peut se diriger le récit.
   
   On retrouve la notion de ténèbres mais cette fois elles se situent au fond d'un puits à sec dans lequel le personnage principal va s'enfermer. Chaque personnage qui entre dans ce puits en ressort transformé et parfois même décide de changer de nom. C'est d'ailleurs une autre particularité de ce roman : presque tous les protagonistes portent des pseudonymes.
   
   Je pense que ce livre fait vraiment partie des incontournables. De la catégorie de ceux qu'il faudra plusieurs mois pour digérer, appréhender toute la substance et la richesse.
   ↓

critique par Rhésus




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Un ouvrage majeur
Note :

   L'oeuvre d'Haruki Murakami me fascine, parce qu'elle résonne en moi comme un écho de mon moi profond.
   
    Involontairement, à chaque fois que je lis un de ses livres, je me mets à vivre un peu comme son personnage principal et j'aime vivre ainsi. Il n'y a pas beaucoup de lectures qui m'influencent autant.
   
   Il y a dans la façon dont les héros de Murakami font face à la vie, comme une pratique zen, une capacité remarquable de saisir et d'habiter le présent.
   
    On a reproché à l'auteur sa description précise des petits gestes de la vie quotidienne (vaisselle, ménage etc.), ses préoccupations hygiénistes. C'est méconnaître que la vie est dans ces choses là aussi. Quand les personnages de Murakami font quelque chose, si banale et si strictement utilitaire que soit cette chose, leur esprit est à ce qu'ils font et ils semblent accorder autant d'importance au nettoyage de leur bol de riz, de leur corps ou de leur logement qu'à la recherche des vérités essentielles de leur existence. Leur vie est un tout qui n'a pas de moments importants et d'autres négligeables.
   
   Et c'est bien ainsi que les choses sont.
   
   Toru Okada, le héros de ce roman n'a pas d'emploi. Il est devenu « homme au foyer ». Sa femme a un métier qui lui plaît et permet de les faire vivre tous deux. Il s'occupe donc de la maison. Ils ont un chat (auquel ils ont donné le nom du beau frère de Toru), mais ce chat disparaît. Ils en sont très tristes et le recherchent activement.
   
    « Pendant ces trois mois, je n'avais vu pratiquement personne à part ma femme, Malta et Creta Kano, et May Kasahara. Je vivais dans un monde vraiment restreint. Mais il me semblait que plus le monde dans lequel je vivais devenait étroit, plus il devenait étrange et s'emplissait de personnages curieux. Comme s'ils attendaient, tapis dans l'ombre, que je ralentisse l'allure, que je m'arrête.»
   
   Puis, l'épouse disparaît à son tour. Ce long roman (près de 800 pages) est, entre autre, l'histoire de ces recherches menées par Toru, mais il est très rapidement évident que la femme et le chat ne sont pas les deux seuls objets de sa quête, même s'ils en sont le point de départ et le centre. Au fond de son puits, c'est également autre chose qu'Okada tente d'atteindre.
   
   Les récits se succèdent, s'enchaînant les uns aux autres de la façon la plus naturelle qui soit, comme dans une discussion à bâtons rompus qu'on suit avec plaisir et facilité, là où elle veut nous emmener. Les personnages secondaires sont saisissants, tout comme les récits adventifs. Les situations simples se révèlent extrêmement prenantes, représentatives et symboliques. Le style a cette légèreté, ce charme et cette poésie qui font que j'aime toujours tellement lire Haruki Murakami. On avance dans ses romans comme dans un rêve et on cesse rapidement de savoir si c'est son rêve ou le nôtre. On est saisi entre les détails des plus concrets et les évènements les plus étranges. «Tous les éléments s'entremêlaient comme les pièces d'un puzzle en trois dimensions. Un puzzle où la vérité n'était pas forcément la réalité, et la réalité n'était peut-être pas la seule vérité.»
   
   J'ai lu ce livre en deux fois. Un peu après le milieu, j'ai senti mon intérêt se relâcher Je ne sais pas si cela correspondait à une baisse dans le récit ou à une lassitude de ma part. Je me suis simplement, interrompue, j'ai lu un autre ouvrage sans rapport, puis j'ai repris sans peine et terminé les Chroniques. Un ouvrage majeur de la littérature actuelle.
   ↓

critique par Sibylline




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Labyrinthe onirique
Note :

   Toru Okada a perdu son chat. A partir d'un fait presqu'anodin où la musique populaire a trouvé le sujet d'une chanson et Cédric Klapisch un prétexte à filmer les petits bonheurs des locataires d'un immeuble parisien, Haruki Murakami, lui, a tissé un roman de 850 pages. Je dis bien "presqu'anodin".
   Toru et son épouse Kumiko ont en effet beaucoup d'affection pour Noburu Wataya - ils l'ont baptisé du nom du frère de Kumiko, personnage fort peu sympathique auquel son homonyme félin offre comme un reflet positif -, le chat qui les avaient adoptés au moment de leur mariage et ne les avaient pas quittés depuis. Mais c'est que cette disparition paraît terriblement ordinaire en comparaison des événements tous plus mystérieux et inquiétants les uns que les autres qui viendront ensuite bousculer la vie tranquille de Toru.
   
   On a souvent comparé le roman à une forêt. Dans un recueil d'articles, par exemple, Umberto Eco a invité ses lecteurs à le rejoindre pour "Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs." Et la comparaison a rarement été aussi juste que dans le cas des "Chroniques de l'oiseau à ressort". Au point que, au moment de rédiger ce commentaire, j'ai peur d'en dire trop, et de priver ainsi d'autres lecteur du plaisir d'explorer les sentiers de ce roman d'Haruki Murakami, d'en dresser une carte personnelle, de s'y trouver un recoin tranquille, secret, où se réfugier avec un livre et les chants des oiseaux... Cette peur est absurde, bien sûr, car les "Chroniques de l'oiseau à ressort" ne sont pas près de se laisser enfermer entre les murs d'un parc paysager - ou entre les lignes d'un billet comme celui-ci.
   
   On pourrait multiplier les angles d'approche de ce texte étonnant, les plus évidents étant de décoder l'errance de Toru, comme un psychanalyste le ferait d'un rêve, ou d'y décrypter les signes du destin comme dans les bâtons enchevêtrés de Monsieur Honda. Mais rien de tout cela ne fonctionne, et quelque chose de la magie subtile de ce livre élude obstinément toute forme d'analyse. Alors, disons simplement que, tout au long des couloirs du labyrinthe parcouru par son héros, Haruki Murakami a su tisser ses mots en une étoffe chatoyante, douce et chaude où il fait bon venir se blottir. Peut-être est-elle tissée du fil de nos rêves...
   ↓

critique par Fée Carabine




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Lire Murakami, toujours du bonheur
Note :

   « Est-il possible pour un être humain d'en connaître un autre à fond ? Connaître vraiment quelqu'un nécessite du temps et des efforts sincères, mais jusqu'à quel point peut-on approcher l'essence de cette personne ? Savons nous le plus important sur ceux dont nous sommes persuadés être les intimes ? »
   
   Toru Okada a démissionné sans raison particulière du cabinet juridique où il travaillait jusqu'à maintenant. Pourtant, son travail ne lui déplaisait pas, il avait un bon salaire et l'ambiance était plutôt sympathique.
   
   Il se retrouve donc à passer les journées chez lui et en profite pour faire les tâches ménagères, les courses et les repas pendant que Kumiko, sa femme, poursuit son travail de rédactrice dans un magazine spécialisé dans la nourriture biologique.
   
   Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'était pas dérangé par les coups de fil d'une femme qui ne lui révèle pas son identité mais qui semble bien le connaître et s'il n'avait pas perdu son chat auquel Kumiko tient plus que tout car ils l'ont adopté peu après leur rencontre. Elle demande donc à Toru d'essayer de le retrouver ce qui l'emmène dans la ruelle derrière chez lui où il va rencontrer sa voisine, une adolescente pour le moins originale !
   
   Quel bonheur de retrouver l'univers magique de Haruki Murakami ! Un opus de 800 pages qui se lit comme on boit du petit lait. Nous y retrouvons un monde fait de magie, de fantaisie, de rencontres toutes plus étranges les unes que les autres et des histoires qui font écho à notre propre vie notamment la solitude et la difficulté de communiquer avec autrui et un questionnement sur le sens de nos actes et de ce qui nous arrive.
   ↓

critique par Clochette




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Toru ne s'étonne de rien
Note :

   Commencer à lire ces chroniques, c'est pénétrer dans un univers tout à fait unique !
   Toru Okada est un jeune homme parfaitement anodin en apparence, chômeur au foyer, il s'occupe petitement durant la journée, en attendant le retour du travail de sa femme, Kumiko. Ils habitent une petite maison louée par son oncle, dans une banlieue tranquille de Tokyo.
   
   Un jour, alors qu'il se fait cuire des pâtes, le téléphone sonne, et une voix féminine lui demande 10 mn de son temps afin de mieux se comprendre...
   
   A partir de là, petit à petit, toute la vie de Toru va basculer, comme dans un univers parallèle, sans jamais lâcher totalement prise avec la vraisemblance, tout en s'éloignant concentriquement....
   
   C'est littéralement envoûtant. Ca foisonne de mille histoires tissées les unes dans les autres, dans des registres très différents.
   
   L'écriture de Murakami est magistrale, capable de nous horrifier complètement pour nous désarçonner juste après, ou nous faire ressentir toute la langueur de certaines journées au soleil...
   
   Jeu de piste à travers les dimensions, on se délecte de chaque mot, chaque phrase, chaque histoire, y plongeant avec tant de volupté qu'il est franchement difficile de démêler le sens final, d'expliquer tous les points un à un.
   
   L'oiseau à ressort c'est vraiment ce genre de livres pour lequel une seule lecture ne suffit pas, et à la limite il faut le lire à plusieurs pour confronter ses opinions étape par étape.
   
   J'ai beaucoup aimé aussi les expressions récurrentes, délicieusement surannées "en voilà bien une autre !" pour marquer la surprise et "elle est bien bonne !" la stupéfaction.
   
   Aussi de tomber sur les paroles de Simon & Garfunkel au détour d'une page, sans oublier certains passages à la portée philosophique.
   
   Quand on lit l'oiseau à ressort, c'est la personnalité de Toru qui donne le ton, à son instar on prend les évènements avec le plus de placidité possible, on les inclut dans la normalité. Mais bien obligé de cogiter, après, pour relier le tout !...
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critique par Cuné




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Conte de la folie ordinaire
Note :

   Traduit du japonais par Corinne Atlan avec Karine Chesneau.
   
   Je l'avoue à ma grande honte, je n'avais jamais, jusqu'ici, ouvert un roman de Haruki Murakami. Ce n'était ni par paresse, ni par manque d'intérêt, mais il se trouve que la quantité de livres de ma PAL atteint des proportions himalayennes. Quand j'achève la lecture d'un roman, le choix du prochain livre à découvrir est parfois dû au hasard ou au gré de mes envies, mais aussi à la nécessité – quand le livre a été emprunté à des proches ou à la bibliothèque – de rendre celui-ci au plus vite à son (sa) propriétaire.
   Les "Chroniques de l'oiseau à ressort", de même que "Kafka sur le rivage" (que je n'ai pas encore ouvert) font partie de ma bibliothèque personnelle, ce qui explique le peu d'empressement que j'aie mis à découvrir cet auteur, sachant que ces deux romans m'attendaient, sagement posés sur leur rayonnage. J'ai donc temporisé jusqu'à cette journée (froide et pluvieuse, faut-il le préciser?) de la fin du mois de mars où je me suis enfin décidé à prendre ce livre en main et à découvrir cet auteur dont j'avais entendu chanter les louanges depuis fort longtemps.
   
   C'est ainsi que je me suis immiscé dans la vie en apparence banale de Toru Okada, un jeune chômeur confronté à la disparition de son chat. Ayant renoncé à une activité professionnelle pour laquelle il n'éprouvait que peu d'intérêt, Toru Okada est devenu homme au foyer, assumant les tâches domestiques tandis que Kumiko, sa femme, se rend tous les matins à son travail. Celle-ci lui donne pour mission de rechercher le chat qui n'a pas donné signe de vie depuis quelques jours. C'est dans la ruelle, un passage abandonné qui donne sur l'arrière des jardins du quartier, que Toru Okada va se lancer à la recherche de l'animal disparu. C'est en longeant l'un de ces jardins qu'il va faire la connaissance d'une étrange et fantasque adolescente: May Kasahara. Mais il va également recevoir à son domicile d'étranges coups de téléphone d'une inconnue, rencontrer tour à tour deux soeurs, Creta et Malta Kano, se faire narrer l'histoire cruelle du lieutenant Mamiya survenue dans les steppes de Mongolie lors du conflit russo-japonais, faire face à la disparition inopinée de Kumiko, à l'inquiétante personnalité de son beau-frère, Noboru Wataya, devenir l'associé de Muscade et Cannelle, mais aussi et surtout découvrir dans le jardin d'une maison abandonnée un vieux puits asséché propice à la méditation et à l'évasion, tout ceci sans oublier les trilles du mystérieux oiseau à ressort.
   
   On l'aura compris, ce roman est irracontable tant il apparaît dense et touffu, émaillé de digressions de toutes sortes, d'images oniriques et de situations surréalistes. Dès la première page, on se laisse emporter par la petite musique que distille Haruki Murakami et l'on se laisse guider comme un aveugle qu'il aurait pris par la main afin de nous faire découvrir peu à peu le dédale que constitue son récit. On se laisse ensorceler par cette narration qui semble partir dans tous les sens mais qui ne laisse pas de nous intriguer et de nous passionner tout au long de cette histoire débutant de manière apparemment si anodine et qui, progressivement, nous mène aux frontières de la réalité et du fantastique.
   En cela, Haruki Murakami est un conteur exceptionnel, capable de nous envoûter par son récit, de nous faire redevenir de tout petits enfants béats d'admiration et de stupeur en écoutant les paroles distillées de manière à nous faire rester cois, la mâchoire pendante et la bouche ouverte, tant la magie de sa prose nous hypnotise, nous ensorcelle et nous laisse pantois une fois l'histoire achevée.
   
   Ce fut pour moi une bien belle aventure que cette découverte de l'univers de Murakami, une expérience poétique et onirique qui m'a passionné de la première à la dernière page de son récit. Je me suis abandonné avec délectation au rythme hypnotique de ses images et de ses multiples récits imbriqués les uns dans les autres, parfois dérouté, mais toujours enchanté par cette prose que l'on dirait inspirée par l'Ange du Bizarre.
   
   Bien sûr, la lecture de ce roman n'a pas fait de moi un fanatique de Murakami et je réserve pour plus tard l'occasion de découvrir plus intimement son oeuvre romanesque, ne voulant pas céder à une tentation qui s'apparenterait à de la boulimie. Cette première expérience s'est avérée concluante et je sais d'ores et déjà que je relirai un jour proche ou lointain d'autres oeuvres de Murakami, pour le plaisir de redevenir comme un enfant innocent, accroché et envoûté par les paroles du conteur.

critique par Le Bibliomane




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Kafka sur le rivage - Haruki Murakami

Le garçon nommé Corbeau
Note :

   Encore une fois, je me suis glissée sans peine dans ce livre là. Je m'y suis laissée couler et il m'a emporté comme un courant fort et doux pour des heures délicieuses. Peu d'auteurs me procurent un tel régal.
   
   C'est un livre assez long (plus de 600 pages) qui tresse patiemment deux récits, alternativement. Les chapitres impairs nous content l'histoire de Kafka Tamura, qui tente d'être «le garçon de quinze ans le plus courageux au monde». Ils sont menés à la première personne. C'est Kafka qui parle et il nous raconte comment et pourquoi il décide ce jour là de partir de chez lui et comment les choses se déroulèrent.
   
   Les chapitres pairs nous racontent l'histoire de Nakata qui, à la suite d'une très étrange aventure survenue dans son enfance, a perdu son «intelligence» et ne sait ni lire, ni écrire,ni mener un raisonnement, ni tout à fait bien parler avec les hommes, mais qui sait parler aux chats. Nakata est un vieillard qui vit d'une maigre pension et qui gagne un peu d'argent supplémentaire en utilisant son don pour retrouver les chats perdus.
   
   Après de nombreuses péripéties, les histoires de Nakata et de Kafka vont se recouper, bien que sans jamais se rejoindre. Leurs existences auront franchi une étape supplémentaire, majeure.
   
   Au cours de ce récit, le passage, et même le séjour dans cette bibliothèque consacrée aux textes anciens, prête à de nombreuses évocations culturelles qui ne sont pas sans charme et l'on ne peut pas, à certains moments, ne pas se souvenir que les études de Murakami le portèrent vers le grec ancien et la tragédie grecque.
   
   On retrouve, comme toujours chez Murakami, des personnages annexes très bien campés et nous avons là une road story et un récit de formation tout à fait étonnants et passionnants. Le style est celui que l'on aime chez Murakami, bien qu'il m'ait semblé qu'il y avait des nuances que j'ai été tentée d'attribuer à la traduction. Mais une rapide vérification m'a permis de constater que la traductrice était la même que pour les autres ouvrages que j'ai lus. Sauf erreur de ma part, le style de Murakami a donc un peu évolué. Je l'ai trouvé un peu moins léger et poétique que dans d'autres de ses ouvrages (malgré des éclairs irrésistibles «Je ferme les yeux. Je conserve en moi la trace de son coeur tremblant pour en imprégner le mien.»), mais il reste un régal, un instrument dont il joue en virtuose et grâce auquel il nous transmet toutes les émotions qu'il veut nous communiquer. Quant au récit, peut-être au contraire a-t-il il aussi évolué, mais vers une plus grande structuration.
   
   Je ne pense pas qu'il soit juste de dire que Murakami raconte toujours la même histoire. Les histoires sont différentes au contraire, mais on y retrouve presque toujours certains éléments, mariés de façons diverses, certains thèmes sur lesquels il brode, qu'il organise et réorganise d'une façon ou d'une autre, sur lesquels il travaille, avec lesquels il joue, comme avec des cubes qui diversement encastrés donneraient naissance à des bâtiments différents.
   Nous avons encore ici un palais.
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critique par Sibylline




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Kafka, au Japon.
Note :

   Dans la catégorie ; titre trompeur. Kafka n’est pas un romancier tchèque, pas ici, c’est un garçon japonais de 15 ans. Quasiment dès l’entame du livre, il plante la situation :
    «Le jour de mes quinze ans, je ferai une fugue, je voyagerai jusqu’à une ville inconnue et lointaine, et trouverai refuge dans une petite bibliothèque. Il me faudra une semaine pour en arriver là, avec toutes les péripéties que cela implique.Car je n’indique là que les points principaux : le jour de mes quinze ans, je ferai une fugue, voyagerai jusqu’à une ville inconnue et lointaine, trouverai refuge ans une petite bibliothèque.»
   
   Et ce ne sont effectivement que les points principaux car l’affaire est bien plus compliquée que cela. Murakami nous mêle de l’onirique, du fantastique, du mythe grec revisité avec allégresse et maestria. C’est éblouissant de maîtrise et parfaitement accrocheur, bien loin du pensum qu’on pourrait imaginer.
   
   L’écriture ne laisse pas d’impressions durables. Elle est réellement le support de la pensée et non point la vedette. La pensée, elle, est d’une grande richesse, d’une grande gravité aussi.
   
   En dehors des points principaux définis come tels par Kafka ci-dessus, je ne me risquerais pas à tenter un résumé. Trop foisonnant, trop « à-part ». Ne craignez pas la grande gifle de l’océan débridé, allez rejoindre Kafka sur le rivage !
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critique par Tistou




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Un univers magique et envoûtant
Note :

   Kafka Tamura est un jeune adolescent âgé de 15 ans. Il s'enfuit du domicile paternel pour échapper à la prédiction de son père. Il atterrit dans une petite ville où se trouve une bibliothèque dirigée par Oshima et Melle Saeki. Il s'y rend tous les jours et sympathise avec eux. Mais un jour alors qu'il s'est endormi, il se réveille sans se souvenir de ce qui s'est passé et tâché de sang. Il craint alors que la prédiction de son père qui lui annonçait qu'il effectuerait un parricide ne se soit réalisée.
   
   Parallèlement, nous suivons le destin de Nakata, vieil homme devenu simple d'esprit suite à un accident pour le moins étrange : il s'est évanoui sans raison lors d'une sortie scolaire ainsi que tous ses autres camarades mais il est le seul à être devenu amnésique.
   
   On sent dès le début de ce magnifique roman que les destins de ces deux hommes vont se rejoindre. Entre temps, ils croiseront des chats qui parlent, des pluies de sardines et de maquereaux et des personnages attachants et mystérieux, aux destins tragiques. Fidèle à lui même, Murakami, à travers des romans d'initiation, nous conte de magiques et tragiques histoires d'amour sans faire l'économie d'une réflexion sur la solitude. Il aboutit ici à un récit réellement mieux construit, mieux fini aussi peut-être que ses précédents romans que j'avais déjà beaucoup aimés. Son univers nous emporte dans la magie d'un monde qui nous dépasse tout en nous ramenant à une réalité incontournable.
   
   Haruki Murakami est vraiment un auteur qui me comble et me fait rêver !
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critique par Clochette




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Les méandres de l'adolescence
Note :

   Kafka Tamura vient de fêter son quinzième anniversaire, de fuir de la maison paternelle et de prendre la route. Pour moitié, "Kafka sur le rivage" nous raconte son histoire, son exploration d'un monde inquiétant, où certains événements défient toute raison, d'une forêt profonde et mystérieuse qui n'est pas - ou pas seulement - qu'une métaphore, car "ce qu'on nomme l'univers du surnaturel n'est autre que les ténèbres de notre esprit. Bien avant que Freud et Jung fassent au XIXème siècle la lumière sur le fonctionnement de l'inconscient, les gens avaient déjà instinctivement établi une corrélation entre l'inconscient et le surnaturel, ces deux mondes obscurs. Ce n'était pas une métaphore. D'ailleurs, si on remonte encore plus loin, ce n'était même pas une corrélation. Jusqu'à ce qu'Edison découvre la lumière électrique, la majeure partie de la planète était plongée dans un noir d'encre. Aucune frontière ne séparait l'obscurité physique, extérieure, de l'obscurité intérieure de l'âme. Elles étaient mêlées sans qu'il soit possible de les distinguer." (pp. 306-307)
   
   En contrepoint des aventures de Kafka Tamura, l'histoire de Nakata, un vieil homme devenu simple d'esprit à la suite d'un accident bizarre mais doté de talents pour le moins insolites, ajoute à la dimension inquiétante de "Kafka sur le rivage". Au long des chemins qui les mènent l'un et l'autre vers une forme d'accomplissement, fut-il transitoire, les vies de ces deux personnages se frôlent à plusieurs reprises sans jamais se mêler véritablement, tissant un roman étrange, foisonnant - peut-être le plus sombre et le plus âpre parmi les livres d'Haruki Murakami que j'ai lus jusqu'à présent.
   
   Si "Kafka sur le rivage" revient sur une thématique chère à Haruki Murakami - la quête d'une connaissance de soi, ou d'une connaissance du monde -, il le renouvelle complètement et je serais tentée de dire: une fois de plus! Car si à certains égards, l'errance de Kafka Tamura dans la forêt interdite peut rappeler celle de Toru Okada, le héros des "Chroniques de l'oiseau à ressort" dans le labyrinthe onirique des profondeurs de la terre, c'est pour nous révéler de nouveaux méandres, de nouvelles métamorphoses, de l'âme humaine... Et une fois de plus, Haruki Murakami m'a séduite et enchantée.
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critique par Fée Carabine




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Picaresque contemporain
Note :

   Picaresque contemporain
   
   La frontière entre le magique et le réel devient floue dans ce pavé de Murakami. Articulé autour d’un adolescent hanté par la prophétie d’Œdipe, le récit raconte la fugue de Kafka Tamura hors de Tokyo. Le périple de ce dernier est marqué par l’intériorité et le questionnement. À l’opposé et en parallèle, la quête d’un vieillard simplet, possédant l’habileté de parler aux chats, reprend les mêmes thèmes de recherche de soi mais de façon plus flamboyante. Les deux voyages convergent, vers un même point, une même résolution?
   
   Il y’a beaucoup d’étrangeté dans ce roman - des sangsues qui tombent du ciel - un colonel Sanders aux pouvoirs mystérieux etc. C’est un mélange foisonnant à la limite du genre fantastique. De ce fait, cet opus est peut-être moins humaniste que les précédents.
   
   L’écriture charmante et facilement comestible de l’auteur culte japonais nous plonge dans ce monde fabuleux malgré certaines longueurs. Toutefois, certains seront rebutés par l’absence de fermeture, car il s’agit d’un roman ouvert qui laisse beaucoup de place à l’interprétation du lecteur. De même, la morale sous-jacente et le mysticisme omniprésent seront gênants pour ceux qui préfèrent quelque chose de plus défini. Les admirateurs eux se retrouveront dans l’humour particulier de Murakami, son côté inventif et sa manière bien à lui de faire passer sa culture à travers un prisme occidental.
   
    (Prix World Fantasy)
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critique par Benjamin Aaro




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Un voyage aussi onirique qu'initiatique
Note :

   Kafka Tamura, jeune garçon âgé de quinze ans, décide de s'enfuir de chez lui, à Tokyo, pour tenter d'échapper à la terrible prédiction que son père a formulée contre lui. Après avoir fait la connaissance, dans le car qui l'emmenait au loin, de la jolie Sakura, il finit par se réfugier dans une bibliothèque privée, où il rencontre l'étrange Oshima et la mélancolique Mlle Saeki. Très vite, Kafka se lie d'amitié avec ces deux personnalités atypiques, percevant rapidement l'ambivalence d'Oshima, le désespoir profond de Mlle Saeki, ainsi que les terribles secrets que chacun d'eux dissimule derrière un sourire de façade. Mais un soir, après avoir passé sa journée à la bibliothèque, occupé à lire, Kafka se réveille, dans un sanctuaire, en pleine nuit, seul et couvert de sang, et il se laisse envahir par la panique: que s'est-il passé? La prophétie se serait-elle réalisée malgré tous ses efforts pour l'éviter? De son côté, Nakata, un vieil homme devenu simple d'esprit suite à un mystérieux accident survenu dans son enfance, décide de prendre la route, mû par une volonté qui semble le dépasser. Sur son chemin, les événements inouïs se multiplient: les chats se mettent à lui parler, des poissons et des sangsues tombent du ciel, un sculpteur de renom est sauvagement assassiné dans sa grande maison, les personnages de publicité comme Johnny Walken ou le "colonel Sanders" prennent vie et lui confient diverses tâches plus étranges les unes que les autres... Grâce à l'aide d'un jeune chauffeur routier qui le prend sous son aile, Nakata va peu à peu marcher, sans le savoir, sur les traces de Kafka. Dans un voyage aussi onirique qu'initiatique, tous deux vont être confrontés à des événements qui les dépassent, accomplissement de la destinée tragique pour l'un, et d'une quête divine pour l'autre. 
   
   Comment présenter cette œuvre sous un jour original, avec la foultitude d'articles qui en parlent sur la toile, et en livrent des interprétations sensées et profondes? Je vais néanmoins essayer de vous faire partager, et de manière originale si possible, mon énorme coup de cœur pour ce roman de plus de 600 pages, et qui paraît pourtant trop court une fois qu'on l'a refermé. Car, plus encore que dans ses autres œuvres, Murakami crée ici un univers onirique et merveilleux (qui n'est pas sans rappeler, notamment avec les chats qui parlent, le génial  "Le Maître et Marguerite" de Mikhaïl Boulgakov), mêlé de suspense, de policier, d'aventures extraordinaires, d'amour, de tragique... Une œuvre complète et complexe, où se mêlent plusieurs niveaux de lecture et plusieurs grilles d'interprétation. La plus belle réussite est sans aucun doute la reprise et la transfiguration du mythe d'Oedipe, très bien remotivé dans le texte de Murakami, et porté à un niveau symbolique qui n'en diminue pas la portée, loin de là; mais on peut également, dans une lecture plutôt psychanalytique, voir dans cette histoire le lutte de chacun entre conscience, inconscient et refoulé, mais dans une perspective très intéressante, puisque c'est en plongeant au cœur de ses propres peurs, en luttant au corps-à-corps contre ses propres démons, que Kafka parviendra à trouver la paix du corps et l'apaisement de l'âme.
   
    Ce magnifique roman, qui échappe à toute tentative de classification, tant il mêle habilement les genres majeurs de la littérature et les entrelace pour se révéler comme une œuvre véritablement unique, repose également sur une écriture d'une délicatesse infinie, caractéristique des grands écrivains nippons bien sûr, mais poussée à un degré extrême de subtilité et de poésie. Tout dans ce roman paraît un enchantement, et on ne se lasse pas de suivre, en passant du rire aux larmes, les aventures de Kafka et de Nakata, qui à l'insu des deux héros, se répondent et s'éclairent mutuellement.
   
   Le seul bémol, mais il est bien léger en regard de l'avalanche de compliments et d'enthousiasme que la lecture de ce roman a provoquée chez moi, serait la crudité de certains passages, qui selon moi n'apporte rien à l'œuvre, même dans une perspective psychanalytique (eh oui, on peut aimer Freud et ne pas parler de sexe toutes les dix pages) et la traduction française, parfois un peu lourde et maladroite. Bref, un conte philosophique original, des personnages attachants et émouvants, une écriture magnifique, un univers fantastico-onirique dont on aimerait  ne jamais sortir, tous ces éléments font qu'une fois le livre terminé, on aurait presque envie de le relire pour ne pas s'en séparer! Je n'aurai qu'un mot pour conclure, sous forme d'une citation de Yeats présente dans l'œuvre et qui pourrait éclairer le roman tout entier : "In dreams begins responsibility"...

critique par Elizabeth Bennet




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Le passage de la nuit - Haruki Murakami

Images d'une ville, la nuit
Note :

   Haruki Murakami nous convie à une longue promenade nocturne dans les rues de Tokyo, du Tokyo interlope des love hotels et de la mafia chinoise au Tokyo très américanisé des clubs de jazz, Denny's et autres Starbucks. Notre guide dans cette traversée de la nuit, de minuit à l'aurore, se nomme Mari Assai, elle est étudiante en première année de Lettres chinoises à l'université. Et sous ses dehors de jeune fille de-bonne-famille-bien-convenable, elle cache une personnalité étonnamment affirmée en dépit (ou à cause) de sa trop belle soeur aînée, Eri Assai, qui, à cette heure-là, dort profondément, allongée dans sa chambre. Rien d'anormal à cela, me direz-vous. Oui, mais voilà, Eri dort sans discontinuer depuis deux mois et sa chambre est le théâtre d'événements mystérieux...
   
   Haruki Murakami a choisi un angle de vue très particulier pour nous faire partager la longue veille de Mari dans les rues de Tokyo, ses rencontres singulières - Takahashi, jeune étudiant lui aussi, Kaoru, l'ancienne catcheuse professionnelle reconvertie en gérante de love hotel, la petite prostituée chinoise, passée à tabac par un client... - tout comme le profond sommeil d'Eri. Il s'agit d'ailleurs d'un angle de vue au sens premier du mot, car "Le passage de la nuit" se révèle un roman éminemment visuel. L'oeil du lecteur s'y confond avec une caméra dont les mouvements sont indiqués de façon très explicite, les allusions au septième art abondent, et la bande-son, partagée entre jazz et musique baroque, impose une atmosphère de légèreté douce-amère très séduisante...
   
   D'aucuns, dans la presse, se sont dits déçus par la légèreté de ce nouvel opus d'Haruki Murakami, par cette promenade aux allures d'intermède onirique. Mais il n'est pas question de déception en ce qui me concerne: Haruki Murakami a su imposer son ambiance un peu hors du temps, un peu irréelle, et me convaincre de me laisser prendre au jeu de ces 200 pages baignées d'une sérénité mélancolique. Cette légèreté-là est de celles qui font qu'on se sent bien, de celles qui sont de bonne compagnie au milieu des grippes et autres affections hivernales, de celles, en bref, qui font qu'on passe un bon moment sans se réveiller avec un mauvais goût en bouche ni l'impression désagréable d'avoir dû subir une lobotomie pour s'évader pendant quelques heures d'une réalité tristounette...
   
   Extrait:
   "Nous nous confondons avec un oeil qui regarde, ou mieux, peut-être, avec un regard caché qui vole l'image de cette femme. Devenu caméra suspendue en l'air, notre oeil est apte à se déplacer librement dans la chambre. Pour le moment, la caméra se trouve juste au-dessus du lit et cadre le visage endormi de la femme. De temps en temps, les angles de vue changent, tout comme des yeux qui clignent. Eri a de jolies lèvres, bien dessinées; étroitement closes. A première vue, l'oeil ne perçoit même pas un soupçon de souffle. Une mise au point plus précise lui permet de distinguer un mouvement imperceptible, à la hauteur de la gorge. Donc, au moins, elle respire. La tête d'Eri repose sur l'oreiller, dans une position qui lui permet de regarder le plafond. En réalité, elle ne regarde rien. Ses paupières sont fermées, tels des bourgeons recroquevillés en hiver. Son sommeil est profond. Sans doute ne rêve-t-elle pas." (pp. 29-30)
    ↓

critique par Fée Carabine




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Longue, longue nuit
Note :

   Titre original : After Dark
   
   
   Il y avait bien longtemps que je souhaitais «m’attaquer» à l’univers de Haruki Murakami. Je n’ai pas été déçue par le récit que donne l’auteur japonais de l’errance insomniaque de la jeune fille. Jusqu’au bout, l’écrivain préserve une grande part du mystère de son héroïne, en maintenant un voile quasi onirique sur les raisons qui la poussent à fuir sa demeure de banlieue pour s’imposer une séance de lecture dans un restaurant impersonnel. Heureusement pour elle, un curieux garçon, étudiant peu convaincu mais joueur de trombone passionné la reconnaît et décide de lui tenir compagnie, un moment du moins. Aux premiers échanges, le lecteur devine que Mari a un souci concernant sa sœur Éri, sans qu’il soit encore possible de deviner la nature de ce problème. Mais le jeune musicien, dont nous apprenons plus tard qu’il s’appelle Takahashi, est à l’origine d’une nouvelle rencontre qui rompt définitivement la solitude recherchée par Mari. Elle fait la connaissance de Kaoru, avec laquelle elle n’aurait jamais dû échanger trois phrases… Ce n’est pas la moindre des surprises qui attendent l’étudiante au cours de cette nuit blanche dans les rues de Tokyo.
   
   L’originalité du "passage de la nuit" tient d’abord au regard particulier que Haruki Murakami nous convie à porter sur les personnages et les situations qu’il a imaginés. La structure et le ton du roman posent le lecteur en situation d’observateur attentif, comme un scientifique passerait au crible l’examen d’une culture de cellules. Par la grâce des incipit de chapitres, nous devenons lecteurs témoins, impliqués dans l’attention portée au déroulement de cette nuit.
   «La ville s’ouvre à notre regard.
   Ce paysage urbain, nous l’observons à travers les yeux d’ un oiseau de nuit qui volerait très haut dans le ciel. Depuis ce point de vie panoramique, la ville apparaît comme une gigantesque créature…» (Incipit du roman, page 7)
   

   Dès lors, le ton de la narration adopte la rigueur et la neutralité d’un rapport ethnologique:
   « Nous sommes dans le restaurant Denny’s . Éclairage banal, efficace néanmoins; décoration inexpressive et vaisselle neutre; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles; musique d’ambiance inoffensive; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel.» (pages 8-9)

   
   Cependant, la sécheresse apparente du relevé précis des éléments du décor nous conduit à devenir attentifs aux failles cachées sous la maîtrise des situations. Ainsi l’ouverture du chapitre 2 présente la chambre où dort Éri. Comme chaque partie de ce roman, l’ouverture est surmontée d’une horloge dessinée indiquant l’heure du démarrage de la séquence. Il est vingt-trois heures cinquante-sept, minuit moins trois. Nous entrons dans la pièce sur les indications de l’auteur:
   «La chambre est sombre. Notre regard s’habitue peu à peu à l’obscurité. Une femme dort dans le lit. Une belle jeune femme; Éri, la sœur aînée de Mari. Éri Assaï. Personne ne nous l’a dit mais nous avons deviné. Un torrent de cheveux noirs déborde de son oreiller.
   Nous nous confondons avec un œil qui regarde, ou mieux peut-être, avec un regard caché qui vole l’image de cette femme. Devenu caméra suspendue en l’air, notre œil est apte à se déplacer librement dans la chambre.»

   
   La force du procédé se révèle abruptement alors que nous avons confortablement accepté notre poste de scrutateur impartial. Haruki Murakami nous attend au détour du chapitre pour instiller un doute sur l’apparente tranquillité de ce sommeil profond:
   « …Mais la caméra semble avoir perçu une présence par là. Ou bien est-ce un pressentiment. Gros plan sur l’écran. Nous partageons le pressentiment avec la caméra, fixons silencieusement l’écran.
   Nous attendons. Retenons notre souffle, tendons l’oreille.
   Le réveil affiche 0 :00.
   Nous entendons un grésillement d’origine électrique. Au même moment, l’écran acquiert une parcelle de vie et commence à clignoter très légèrement…»

   Évidemment, je me garde de trahir le suspense induit. Car à cet instant, notre raison, qui s’est adaptée au style cartésien du récit, commence à poser des hypothèses. Et la malice de l’auteur nous cueille alors à la croisée des possibles, chamboule notre rationalité, laisse entrevoir des mystères qui frôlent l’occultisme ou la télépathie, nous obligeant ainsi à plus de vigilance:
   «…Dans cette chambre, quelque chose est sur le point d’arriver. Certainement. Quelque chose sans aucun doute lourd de sens.»
   
   Impossible dès lors de s’arracher à la suite des événements qui ponctuent la nuit de Mari. En d’incessants aller-retour, nous suivons le grignotage des heures de cette nuit particulière, jusqu’au petit matin, à l’heure du premier train qui ramène Mari chez elle. Elle pénètre dans la chambre d’Éri…
    Mais non, je n’en livrerai pas plus… À votre tour, réservez donc votre prochaine insomnie pour accompagner Mari dans les rues de la métropole nippone.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Nuits blanches
Note :

   Encore un roman japonais éblouissant, une de ces perles à ajouter à la liste qui commence à devenir substantielle de mes coups de cœur.
   
   "Le passage de la nuit" est une œuvre singulière, une composition d’atmosphère, toute en nuances, un exercice de style qui fait cohabiter quelques personnages, le temps d’une seule nuit.
   
   Une très courte nuit, une fois tous les salary-men de Tokyo rentrés chez eux et avant que les premiers trains de 5.00 ne commencent à déverser leur flot de lointains banlieusards.
   
   Une nuit pour les paumés, les marginaux, les laissés-pour-compte, les violents, cette zone floue faite d’humanité, de joies, de cris et de remugles. Une nuit qui avance au rythme d’une horloge, chaque chapitre nous emmenant d’une heure à l’autre ou nous faisant trottiner sur quelques minutes.
   
   Dans cette nuit, nous allons rapidement tomber sur une prostituée chinoise, ne parlant pas un mot de japonais, et qui vient de se faire tabasser par un cadre, obsédé de l’ordre, de la propreté, de la minutie et qui rythme une vie vide de sens aux mesures de Bach ou de Scarlatti.
   
   Autour de cette prostituée, mal en point, abandonnée au fond d’un minable love-hotel, une petite communauté de solidarité va se former. Nous ferons successivement connaissance d’une femme de chambre en fuite de la mafia japonaise, une gérante ex-catcheuse professionnelle, un étudiant amoureux fou de jazz et deux sœurs. Deux sœurs aussi différentes que possible.
   
   La plus jeune est en proie aux doutes, cherche un sens à sa vie et à ce qui emprisonne sa sœur aînée. Une sœur aînée, belle, admirée, mannequin de mode et qui, sans prévenir, a décidé de se laisser dormir jusqu’au bout, jusqu’au passage de la grande nuit. C’est elle que nous allons observer du coin de l’œil en assistant à un sommeil sans fin, à peine troublé de périodes de courts réveils destinés à maintenir les fonctions biologiques essentielles.
   
   C’est la juxtaposition de toutes ces histoires intimement mêlées qui va à la fois donner sens au roman et former le carburant vital permettant à chacune et chacun de ces paumés de eux aussi passer la nuit et repartir de l’avant.
   
   Laissez-vous porter par le temps qui s’égrène lentement, par la succession de ces tout-petits riens qu’on ne remarque jamais, jusqu’à ce qu’ils finissent par former un morceau de vie, un tableau plein de sens.
   
   Un livre profondément humain, immensément poétique, admirable. Indispensable à tout honnête homme qui se passionne de littérature.

critique par Cetalir




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La ballade de l'impossible - Haruki Murakami

Mélodie schubertienne
Note :

   Il suffit de quelques notes d'une chanson des Beatles, enrobée de sucre et confite en une pâle musique d'ambiance, pour projeter Watanabe dix-huit ans en arrière et le ramener à la fin de son adolescence, vers l'année 1969 où les jeunes japonais cédaient eux aussi aux chants des sirènes contestataires et marxistes. Watanabe était alors un étudiant plutôt solitaire, passionné de jazz et de littérature américaine (J.D. Salinger, Scott Fitzgerald, Faulkner...). Le suicide inexpliqué de son meilleur ami, Kizuki, pendant leur dernière année de lycée, l'a marqué si profondément qu'il a préféré quitter sa ville natale et recommencer sa vie sur de nouvelles bases, à Tôkyô.
   
   Mais bien sûr, la vie ne recommence pas, elle continue, quoiqu'on en pense. Et l'on emporte ses morts avec soi comme le découvre Watanabe lorsqu'il rencontre par hasard Naoko, qui fut la petite amie de Kizuki et qui est à présent elle aussi étudiante à Tôkyô. De promenade en confidence et en silence partagé, Watanabe tombe amoureux de Naoko alors que les ombres portées du passé se font de plus en plus menaçantes. Et les deux années qui s'écoulent après leur rencontre marqueront pour Watanabe la fin de l'adolescence, de sa pureté, de son intransigeance, de ses illusions.
   
   Avec "La ballade de l'impossible", Haruki Murakami nous offre un de ses plus beaux livres et un magnifique roman d'apprentissage. Le parcours initiatique qui entraîne Watanabe à la découverte de l'amour, de la mort, de la folie mais aussi de la responsabilité humaine et de la joie de vivre qu'incarnent non sans faille la fantaisie et les provocations de sa condisciple et amie Midori, est parfois très drôle et plus souvent poignant. Et ce gros roman de plus de 400 pages est un petit miracle de profondeur et de légéreté. Haruki Murakami y impose sa petite musique schubertienne sur le fond sonore de "Norwegian Wood" (la chanson préférée de Naoko): musique tout à la fois mélancolique et souriante, douleur et bonheur indissolublement mêlés.
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critique par Fée Carabine




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Une fabuleuse histoire d'amour
Note :

   "Je voudrais que tu te souviennes de moi. Je voudrais que tu n'oublies jamais que j'ai existé et que je me suis trouvée ainsi à tes côtés."
   
   Watanabé, jeune étudiant, rencontre par hasard un jour à Tokyo Naoko, jeune fille qu'il a bien connue. Elle était en effet la petite amie de son meilleur ami Kizuki, qui s'est suicidé un an plus tôt alors qu'il paraissait heureux et que le couple qu'il formait avec Naoko semblait parfait. Impossible donc d'expliquer son geste effectué après une après midi passée avec Watanabé, sans aucun nuage, et qui s'était achevée par une partie de billard.
   
   A l'époque, Watanabé, Kizuki et Naoko avaient l'habitude de se retrouver souvent tous les trois même si c'était surtout Kizuki qui était le lien entre eux. Ils se mettent à discuter. Naoko est une jeune fille attirante mais au comportement étrange et inexplicable. Ils finiront par coucher ensemble et elle lui révèlera un secret -elle n'a jamais couché avec Kizuki- avant de quitter Tokyo et de se rendre dans un sanatorium car elle a besoin de soins. Elle lui écrira une longue lettre de là bas, où il ira lui rendre visite car il reste fascinée par elle.
   
   Parallèlement, il sympathise avec Midori, une sympathique jeune fille, étudiante comme lui.
   
   
   Je poursuis avec toujours le même bonheur ma quête de l'oeuvre de Haruki Murakami dont l'univers me comble : des récits envoûtants, magiques, des histoires hors du commun, des amours non partagées, souvent malheureuses, des personnages tous plus étranges les uns que les autres à l'image de Nagasawa, un de ses amis étudiants, qui multiplie les conquêtes alors qu'il a une petite amie charmante et qui entraîne Watanabé dans ses soirées de drague et plutôt glauques.
   
   La solitude, l'étrangeté des êtres et l'impossibilité de les connaître et de les comprendre vraiment, la magie des situations, la ballade de l'impossible ou l'impossible deuil de Naoko m'a une fois de plus emportée!
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critique par Clochette




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Ennui...
Note :

   Ce roman ayant été adapté au cinéma, cela m’a donné l’idée de me replonger dans une œuvre de Murakami. J’avais aimé "A l’est de la frontière, à l’Ouest du soleil",et "les Amants du Spoutnik", ( fort déconcertant par ailleurs!), mais moins "Kafka sur le rivage ".
   
   Ce roman, l’un de ses premiers, est un récit de formation traité sur le mode romantique, tout autant qu’une longue méditation nostalgique.
   
   A l’âge de 37 ans, Watanabe, le narrateur, entend la chanson des Beatles "Norvegian Wood ", et sombre dans la tristesse.
   Cette chanson était la préférée de Naoko, son amour de jeunesse, dix-huit ans plus tôt.
   Watanabe s’immerge dans les souvenirs. Il venait d’intégrer l’université en 1968, pour étudier le théâtre occidental, dans sa dimension littéraire. Le suicide de son ami Kizuki l’affecta profondément. Il commença à sortir avec Naoko, l’amie de cet ami, pour la consoler, et aussi tenter sa chance auprès d’elle. La jeune fille ne tarda pas à sombrer dans la dépression, fut admise dans une maison de santé d’inspiration antipsychiatrique, où elle se fit une amie Reiko, qui met un peu d’animation et d’allégresse dans le sinistre parcours de Naoko, que WatanAbe s’efforce de partager.
   
   Watanabe nous raconte sa relation avec Naoko, pendant deux ans, l’attente de sa guérison, sans véritable espoir, ses rencontres avec une autre jeune femme Midori, et un étudiant plus âgé, tout deux plein d’énergie, qui l’aident à survivre. Il éprouva l’ennui fréquemment, le bonheur de temps à autre, la confusion aussi.
   
   L’étudiant nous conte aussi son intégration sociale difficile: il ne s’intéresse pas beaucoup à ses études, bien que passionné par la lecture. Il reste étranger à l’agitation politique en vigueur à l’université, et s’efforce d’être hors-norme, en lisant les auteurs qui ne sont surtout pas à la mode. Le Gatsby de Fiztgerald revient plus d’une fois dans le récit. Il devient conscient des différences de classes sociales…
   
   Ce roman contient de belles pages: la promenade mortifère avec Naoko dans une plaine, où se trouve un puits sans fond est d’une grande beauté poétique. Certaines évocations de Midori ou de son camarade de chambre, sont empreintes d’un comique bienvenu.
   
   Mais la plupart du temps, le récit se noie dans la répétition de petits détails fastidieux, qui n’apportent rien à l’ensemble. Pourquoi les repas, et les actes sexuels, les plus significatifs comme les plus insignifiants, sont-ils décrits par le menu, avec autant de répétitions peu variées?
   
   Après la page 150 le récit a commencé à m’ennuyer, mais je l’ai poursuivi néanmoins jusqu’à son terme.
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critique par Jehanne




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Magique et grandiose
Note :

   Publié en 1987 au Japon, traduit et édité en 2007 chez Belfond, "La ballade de l’impossible" est une œuvre majeure de Murakami. Rappelons que Murakami est l’un des auteurs majeurs contemporains japonais dont le titre le plus connu est certainement "Après le tremblement de terre".
   
   "La ballade de l’impossible" se caractérise par sa lenteur et la condensation du temps. Ramassé sur une période de quelques mois (un peu plus qu’une année), il donne l’occasion à l’auteur d’analyser en profondeur l’âme d’un jeune homme, étudiant en lettres classiques européennes, Watanabe, qui va se délivrer d’une période douloureuse de sa vie en se narrant à la première personne.
   
   C’est sur cette courte période que Watanabe va se construire en tant qu’adulte et appréhender les multiples façons dont les rapports entre un homme et une femme peuvent être régis. Watanabe fut marqué par le suicide inattendu de son ami Kizuki lorsqu’il avait dix-sept ans. Avec Naoko, la fiancée de Kizuki, il formait un étrange trio dont il constituait le ciment silencieux.
   
   Trois ans plus tard, et c’est ainsi que commence le roman, Watanabe tombe sur Naoko dans un train et celle-ci l’entraîne dans une ballade, bientôt suivie d’autres, dans les rues de Tokyo. Peu à peu, Watanabe va tomber amoureux de Naoko dont il va découvrir la terrible fragilité et les secrets. C’est une jeune femme profondément déséquilibrée, marquée par le double suicide de Kizuki et de sa propre sœur qu’elle a toujours caché.
   
   Tourmenté par ses désirs, Watanabe se laisse entrainer par un entreprenant camarade d’université qui brûle ses nuits tokyoïtes en consommant les jeunes filles faciles, par jeu, par dérision et en offrant régulièrement à Watanabe une victime consentante pour des séances de baise sans amour.
   Mais Watanabe fera la rencontre de Minori, une étudiante qui comme lui suit les cours de théâtre grec à l’université. Une jeune femme attirante, sensuelle et provocante, fiancée à un jeune homme brutal et rustre dont elle s’éloignera au fur et à mesure que son amour pour Watanabe grandit.
   
   Pris entre ces diverses femmes, amoureux loyal d’une Naoko impossible à atteindre car murée dans ses angoisses au point d’en être internée loin de Tokyo, Watanabe va devoir trouver son chemin entre des amours impossibles à concilier, entre des vies qui toutes, l’amènent sur des trajectoires différentes et incompatibles.
   
   Aucune des relations de couple mises en scène dans ce roman n’est normale. Elles illustrent toute une impossibilité structurelle qui, toujours, repose sur le fait que le désir ou l’attente de l’un est décalé par rapport à celui de l’autre. D’où des situations terriblement douloureuses et ce, d’autant qu’aucun des protagonistes ne semble capable de tirer des conclusions constructives. D’où des situations tragiques qui s’enchaînent et qui éliminent systématiquement les plus faibles psychologiquement parlant. C’est l’impossibilité de vivre quand la douleur devient trop grande.
   
   Il en résulte un roman fulgurant, poétique et sensuel, une longue complainte nostalgique et tragique qui vous plonge rapidement dans une ambiance lourde, un peu angoissante, à laquelle on fait face grâce au recours à l’humour et à la dérision que manie l’auteur à la perfection. Un livre assez magique et grandiose.

critique par Cetalir




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Danse, danse, danse. - Haruki Murakami

Murakami, encore et toujours du plaisir
Note :

    «Je crois qu'il vaut mieux qu'on ne se voie plus, avait-elle écrit. Je vais sans doute me marier prochainement avec un Terrien."
   
   
   Bien qu'il dise ne pas être un "type bizarre", le narrateur, journaliste à Tokyo, est pour le moins déconcertant. Il rêve souvent de l'hôtel Dauphin qui se trouve dans la ville de Sapporo : un hôtel minable où il retrouvait à une époque une jeune femme avec qui il avait une liaison et dont il ne connaît même pas le nom... "Elle était venue de nulle part et repartie, comme une averse soudaine, ne me laissant que mes souvenirs".
   
   Pourtant, il voit dans ce rêve un message et un signe : il lui faut retourner à l'hôtel Dauphin pour retrouver cette femme. Mais quand il appelle pour réserver, il s'étonne de tomber sur une réceptionniste qui le renvoie au service réservation. Et quand il arrive à l'hôtel, ses soupçons se confirment et il se fige sur place : le petit bâtiment est métamorphosé en un building de 25 étages...
   
   Bienvenue dans l'univers de Haruki Murakami ! Des personnages et des événements étranges, une réflexion sur la solitude, des éléments récurrents dans les romans de cet auteur japonais : un chat, des appels téléphoniques, des ténèbres, des disparitions, des rencontres avec de jeunes femmes étranges et audacieuses.
   
   Une fois de plus, j'ai pris un réel plaisir à dévorer un roman de cet auteur et cette histoire déconcertante, à la fois magique, poétique et réaliste. Le narrateur est le même que celui de La course au mouton sauvage -un des rares romans de l'auteur que j'ai laissé en cours- mais cela n'a absolument pas gêné ma lecture.
   
    "Récemment encore, je marchais sans but sous la neige dans les rues de Sapporo. Et maintenant, allongé sur une plage à Honolulu, je regarde le ciel. Tel est le cours des évènements."

critique par Clochette




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L'éléphant s'évapore - Haruki Murakami

Dix-sept nouvelles
Note :

   Lorsqu'un auteur se risque à traiter le même sujet à plusieurs reprises, par exemple au format de la nouvelle puis du roman au long cours, je dois bien avouer que c'est à ce dernier que va habituellement ma préférence. C'était le cas pour "Là où se trouvait la mer", le somptueux premier roman de Rick Bass qui m'avait marquée bien plus profondément que sa version courte parue sous le même titre dans le recueil "Le ciel, les étoiles, le monde sauvage". Et puisque me voici en train de vous faire des aveux complets et circonstanciés, je dois bien reconnaître que j'ai éprouvé une vive appréhension en ouvrant "L'éléphant s'évapore" et en lisant ceci, au début de la première nouvelle intitulée "L'oiseau à ressort et les femmes du mardi": "Quand cette femme a téléphoné, j'étais debout dans la cuisine, en train de me faire cuire des spaghettis, et je sifflotais en même temps que la radio le prélude de La Pie voleuse de Rossini, musique on ne peut plus appropriée à la cuisson des pâtes." (p. 7) - un début qui ressemblait par trop à celui des merveilleuses "Chroniques de l'oiseau à ressort", roman labyrinthique s'il en est...
   
   Mais fort heureusement, une fois passé les toutes premières phrases, nouvelle et roman n'ont pas grand chose en commun. Le rythme, surtout, est différent: beaucoup plus enlevé dans la nouvelle, comme d'ailleurs dans toutes celles qui composent ce recueil. Imagination et fantaisie s'en donnent à coeur joie dans ces dix-sept univers en miniatures, tour à tour réalistes ("Family affair") ou fantastiques ("Le nain qui danse"), captivants ("Sommeil", "La seconde attaque de la boulangerie") ou déroutants ("TV people")... Des univers qu'Haruki Murakami plante en deux coups de cuillère à pot, avec un sens de la formule et une efficacité que ses romans ne laissaient pas présager. C'est donc une toute autre facette de son talent qui se révèle ici, et c'est pour moi une belle découverte.
   
   Extrait:
   "Après avoir vérifié que mon mari était endormi, je me rendais au salon, m'asseyais sur le canapé, buvais un verre de cognac et ouvrais un livre. La première semaine, je relus Anna Karénine trois fois de suite. Plus je lisais, plus je faisais de nouvelles découvertes. Ce long roman était plein d'énigmes et de nouveautés. Comme une série de boîtes, chaque monde en contenait un autre plus petit, et ainsi à l'infini. Et tous ensemble ces mondes formaient un univers entier, et cet univers était là, attendant d'être découvert par le lecteur. Autrefois, je n'en avais saisi qu'une infime partie. Mais aujourd'hui mon regard pénétrait clairement au travers, je voyais ce que Tolstoï avait voulu dire, ce qu'il voulait faire comprendre aux lecteurs, avec quelle efficacité il avait cristallisé son message sous forme d'un roman, et en quoi ce roman dépassait finalement l'écrivain lui-même." (pp. 127-128)
   
   
   PS: Un édition à part de la nouvelle "Sommeil" a été faite (voir la fiche ici)
   ↓

critique par Fée Carabine




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Imaginaire décalé
Note :

   «L’éléphant s’évapore» est un recueil de dix-sept nouvelles, de longueurs très inégales, publiées par cet auteur majeur japonais, également enseignant à Princeton, dont nous vous avons souvent conseillé les ouvrages.
   
   Une fois de plus, Murakami nous entraîne dans son univers très personnel, fait d’un imaginaire débridé, décalé et de personnages qui peinent à trouver une place naturelle, lissée dans une société japonaise spécialement stressante et formelle.
   
   Publiées sur une quinzaine d’années, ces nouvelles nous font découvrir des histoires étonnantes, souvent amusantes, qui, en général, ne se terminent pas bien. On sera troublé par cette rencontre avec un danseur nain qui cherche à tout prix à se réincarner dans la peau d’un ouvrier d’une fabrique d’éléphants bioniques en lui faisant miroiter l’inévitable conquête d’une énigmatique et superbe ouvrière qui vient d’arriver.
   
   On s’interrogera sur le côté schizophrénique de ces petits personnages qui semblent sortir tout droit d’un poste de télévision dont la présence nouvelle n’est remarquée que par un époux en butte à une femme un peu castratrice.
   
   On rêvera avec le gentil jeune homme tondeur scrupuleux et méticuleux de pelouses et sa rencontre avec une femme hommasse et qui lui imposera de visiter la chambre de sa fille absente.
   
   On sera sans doute porté par la poésie de la nouvelle éponyme qui fait disparaître un éléphant et son gardien par une belle nuit ne laissant qu’une cage immaculée et un anneau intact, plongeant ainsi la population et les medias dans un abîme de perplexité.
   
   Ce recueil est une des multiples façons de découvrir la richesse imaginaire de l’auteur et sa capacité à se renouveler. Il n’a cependant pas, à nos yeux, la même profondeur dramatique, la même intensité ou brutalité dérangeante que ses romans (cf «La ballade de l’impossible» ou «Le passage de la nuit»).

critique par Cetalir




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Autoportrait de l’auteur en coureur de fond - Haruki Murakami

Un hymne à la course à pied!
Note :

   "Courir présente toute sorte d'avantages. Le premier, vous n'avez besoin de personne, aucun équipement spécialisé n'est indispensable. Inutile de vous rendre dans un lieu particulier. Du moment que vous avez des chaussures de sport aux pieds et une bonne route, vous pouvez courir tout votre content. Ce n'est pas comme le tennis. Il vous faut rejoindre un cours de tennis et avoir un partenaire. Vous pouvez certes nager seul, encore faut-il aller à la piscine".
   
   Après avoir longtemps travaillé la nuit puisqu'il a tenu un bar pendant des années, en ayant une vie avec énormément de relations et de contacts sociaux, Haruki Murakami se lève maintenant de très bonne heure pour écrire, et a une vie plutôt solitaire.
   
   Il court dix kilomètres par jour, six jours sur sept. Et il a fait de cette habitude une sorte de réflexion autobiographique sur ce qui le pousse à courir, en nous faisant des confidences inédites.
   
   Que dire de cet essai déconcertant dans lequel l'homme se livre, parle de cette addiction à la course, de lui même, de son travail d'écrivain, de sa façon de vivre. Certains passages m'ont enthousiasmée, d'autres laissée plus dubitative, et j'avoue que je préfère l'écrivain que le biographe même si j'ai été heureuse par le biais de ce livre de cerner mieux ce personnage, qui m'a si souvent envoûtée par la grâce de ses brillants romans.
   
   Je partage avec lui le plaisir de la sieste et sa réflexion à ce sujet m'ôte les quelques scrupules que j'ai parfois à me laisser gagner par le sommeil alors que j’aurais tant de choses à faire: "Une autre façon de rester en forme est la sieste. Pour ma part, je la pratique volontiers. D'habitude j'ai sommeil tout de suite après le déjeuner, je m'allonge sur le canapé et je m'assoupis. Une demi-heure plus tard, je me réveille. Dès que j'ai ouvert les yeux, mon corps ne ressent aucun engourdissement, j'ai l'esprit clair. C'est ce qu'on appelle la "siesta" en Europe du Sud. Il se peut que j’aie pris cette habitude lorsque je vivais en Italie, mais je m'embrouille peut-être dans mes souvenirs. De toute façon, par tempérament, j'ai toujours aimé la sieste. En tout cas, dès que j'ai sommeil, je suis quelqu'un qui peut dormir profondément, n'importe où. Sans aucun doute, il s'agit là d'une habitude appréciable pour se maintenir en bonne santé."
   
   Un livre en forme de testament aussi. Il y parle beaucoup de la vieillesse et y évoque même sa propre mort. Même si j'ai pris plaisir à le lire, je pense plus prudent de le réserver aux fans de l'écrivain ou de la course à pied! Et si vous n'avez jamais rien lu de lui, commencez plutôt par un de ses magnifiques romans.
    ↓

critique par Clochette




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Du parallèle entre la course à pied et l’écriture…
Note :

   « J’ai commencé à rédiger cet ouvrage à partir de l’été 2005, fragment par fragment, et je l’ai achevé à l’automne 2006. En dehors de quelques passages dans lesquels j’ai repris des citations d’écrits précédents, la majeure partie de ce texte reflète mon état d’esprit du moment. Ecrire franchement sur le fait de courir, c’est, je crois, également écrire franchement (à un certain degré) sur moi-même en tant qu’homme. Voilà ce dont j’ai pris conscience en cours de route. C’est pourquoi il ne me semble pas faux de lire cet ouvrage comme une sorte de « mémoire », dont le pivot est l’acte même de courir. »
   
   Haruki Murakami a changé de vie en même temps qu’il s’est mis à écrire, passant de gérant de club de jazz à écrivain - écrivain et coureur. Il s’est mis à la course à pied pour contrebalancer l’inactivité physique de l’écrivain et y a rapidement pris goût au point de courir maintenant depuis des années dix kilomètres par jour six jours par semaine. Cet entrainement intensif l’a amené tout naturellement à pratiquer le Marathon, au rythme d’un par an, puis le Triathlon, et c’est sur cette pratique du Marathon et de la course à pied que porte ce recueil.
   Haruki Murakami fait d’ailleurs un parallèle entre l’activité d’écrire et celle de pratiquer le Marathon:
   « Même s’il (l’athlète) ne parvient pas au temps qu’il espérait atteindre, tant qu’il éprouve la satisfaction d’avoir fait de son mieux – et, éventuellement, d’avoir découvert un aspect significatif de lui-même -, sa course est perçue comme un accomplissement, et il retrouvera ce sentiment positif lors de la compétition suivante. En d’autres termes, la fierté (ou ce qui ressemble à de la fierté) qu’éprouve le coureur de fond à être allé au bout de sa course reste pour lui le critère fondamental.
   On peut dire la même chose à propos de ma profession. Dans le travail du romancier, pour autant que je le sache, la victoire ou la défaite n’ont pas de sens …
   L’essentiel est de savoir si vos écrits ont atteint le niveau que vous vous êtes assigné. Une chose difficile à expliquer. Aux autres, vous pouvez toujours fournir une explication appropriée. A vous-même, impossible de mentir. En ce sens, écrire un roman ou courir un marathon, voilà deux activités qui se ressemblent. Chez les créateurs, il existe une motivation intérieure, une force calme qu’il n’est pas du tout nécessaire de confronter à des critères extérieurs.»

   
   Probablement ces chapitres concentrés autour de la préparation du Marathon de New-York, et les digressions auxquelles il se livre sur l’essence même de la course à pied, du pourquoi, du comment, parlent davantage à un pratiquant de cette activité de course à pied. J’en ai peur.
   
   Il y a un petit côté «technicien», recettes de la petite souffrance ordinaire de quiconque prépare une longue distance, propre à mon avis à rebuter ceux qui ne savent pas, qui ne connaissent pas. Il y a quand même d’intéressantes considérations sur la vision qu’a Murakami de l’acte d’écrire … et de courir.

critique par Tistou




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Saules aveugles, femme endormie - Haruki Murakami

Nouvelles Murakamiennes
Note :

   Ces nouvelles sont plus «Murakamiennes» que nouvelles. Je veux dire par là qu’elles sortent de l’épure classique des nouvelles pour ressembler davantage au monde particulier des romans de Haruki Murakami.
   
   Délicatesse, sensibilité, fin inaboutie ou à achever par le lecteur, au choix. Ces nouvelles dénotent de l’état d’esprit de l’auteur, sûr de rien, doutant de tout, inventant des histoires fantomatiques, comme émergeant d’un brouillard pâle.
   
   J’y ai retrouvé pour certaines l’esprit d’indécision qui prévaut dans certaines nouvelles de l’américain Robert Olen Butler et qui m’ont laissé une impression marquée («Un doux parfum d’exil»). Et ce ne sera pas la seule comparaison.
   
   Le monde de Murakami n’est pas parfait. Il n’existe même peut-être pas. Ou alors ce serait un monde où les histoires commencent et, tels les fleuves du désert se perdent dans le sable, ne savent pas finir, ou ne veulent pas finir.
   Il semblerait que ces nouvelles n’aient pas été spécialement composées pour ce recueil mais collectées au fil d’années et d’années de parution dans tel ou tel journal ou revue. Les thèmes y sont variés. Les personnages, même si japonais, évoluent aussi bien au Japon, qu’en Corée, en Europe, à l’image des rencontres et voyages de Murakami, j’imagine. Il y a de la tragédie possible dans ces nouvelles, on la pressent, on l’imagine bien, on la redoute, et bien souvent, tel un pétard mouillé ce n’est qu’en fait qu’une possibilité à laquelle on aura échappé, l’occasion pour Haruki Murakami de dépouiller un peu plus les méandres de l’âme humaine. Humaine et pas spécifiquement japonaise. C’est qu’il est universel notre Murakami. Ce pourrait être du Ismail Kadare - certaines nouvelles me l’ont évoqué - non, c’est Murakami.
   
   Désenchantement, nostalgie, évanescence, une bien belle magie.

critique par Tistou




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Après le tremblement de terre - Haruki Murakami

Séismes intérieurs
Note :

   C'est le grand tremblement de terre de Kobé – plus de 6000 morts et 40 000 blessés le 17 janvier 1995 – qui amena Haruki Murakami, alors installé aux Etats-Unis, à rentrer au Japon. Et dans ce recueil de nouvelles – son premier livre publié après son retour au pays -, l'écrivain japonais nous livre six parcours peut-être pas très différents de ce qui fut le sien, six histoires dont les héros voient leurs vies peu ou prou bouleversées dans la foulée de ce tremblement de terre.
   
   Les deux premières nouvelles – "Un ovni a atterri à Kushiro", le récit des quelques jours de vacances que Komura passe dans le Hokkaido alors que son épouse vient de le quitter soudainement et de demander le divorce, et "Paysage avec fer", portrait d'un groupe de personnages quelque peu paumés que le destin a rejetés sur une plage déserte – m'ont laissé malgré leur charme un petit goût de trop peu, de pas tout à fait achevé. Mais je me suis par la suite de plus en plus laissée prendre au jeu des autres nouvelles. Les développements oniriques de "Tous les enfants de Dieu savent danser" et de "Crapaudin sauve Tokyo" ont su me surprendre à l'égal des passages les plus étonnants de "Chroniques de l'oiseau à ressort" ou de "Kafka sur le rivage". Quant à "Thaïlande" et "Galette au miel", ces deux récits nettement plus réalistes sont aussi très touchants, retraçant la prise de conscience et d'une certaine façon la libération de deux héros qui s'étaient laissés prendre au piège, l'une par la haine, l'autre plus simplement par ses hésitations interminables...
   
   
   Extrait:
   
   "Junpei reprit l'avion, rentra à Tokyo, retourna à sa vie habituelle. Il n'alluma plus la télévision, ne lut pas les journaux. Quand on parlait du tremblement de terre, il se taisait. C'était l'écho d'un passé lointain qu'il avait enterré il y a trop longtemps. Il n'avait même pas remis les pieds dans cette ville depuis sa sortie de l'université. Pourtant, les scènes de dévastation entrevues sur l'écran de la télévision espagnole avaient ravivé une blessure profondément enfouie en lui. Cette catastrophe d'une ampleur inégalée, qui avait fait de nombreuses victimes, semblait avoir transformé tous les aspects de sa vie, sans bruit, mais de fond en comble. Junpei ressentait une profonde solitude, inconnue jusqu'alors. «Je n'ai pas de racines, se disait-il. Je ne suis relié à rien.»" (p. 149)

   ↓

critique par Fée Carabine




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Changement majeur
Note :

   Le 17 janvier 1995, un terrible tremblement de terre survient à Kobe, faisant plus de six mille morts, et bouleversant des millions de gens à travers le monde. Les personnages de ce recueil de nouvelles ne sont pas des victimes directes du séisme, mais tous en subissent néanmoins les conséquences: la femme de Kamura décide de le quitter sans un mot, après avoir passé cinq jours prostrée devant la télévision à contempler les images de la catastrophe; la petite Sara ne cesse de faire des cauchemars mettant en scène un Bonhomme Tremblement de Terre; Yoshiya, l'enfant de Dieu qui a perdu la foi, décide de retrouver son vrai père, avant de renoncer... Autant de destins croisés unis par le lien indirect du cataclysme. Chacun a sa façon de réagir au drame: imprévisible, touchante, burlesque... Mais tous prennent conscience d'un changement majeur qui affectera leur vie pour toujours, comme si la catastrophe de Kobe n'était qu'un écho des séismes intérieurs de chacun...
   
    Six nouvelles aussi bouleversantes les unes que les autres, écrites avec talent par celui que la critique considère comme un futur lauréat du Nobel de littérature.
   
    Murakami choisit de ne pas parler des victimes directement touchées par le séisme, car tout a déjà été dit, et de toute façon les mots sont incapables de décrire une telle catastrophe. Avec le parti pris original de nous montrer les conséquences du séisme sur des gens vivant à des centaines de kilomètres de Kobe, il évite tout pathos inutile et parvient à ciseler de véritables petits bijoux d'émotion, sans aucun dogmatisme, sans caricature.
   
   Certains lui reprochent de manquer de style, mais je trouve que c'est précisément par cette sobriété toute japonaise que Murakami parvient à nous livrer sans poncif ses personnages et ses histoires. Un joli recueil sur la quête de soi, à lire pour le plaisir de découvrir ce maître de la littérature japonaise, et pour les réflexions philosophiques et psychologiques sous-jacentes dans chaque nouvelle.
   
   Dépaysement garanti!
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critique par Elizabeth Bennet




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Vite effacé !
Note :

   Quatrième de Couverture :
   
   "Un mois après le tremblement de terre de Kobe en 1995, les secousses continuent dans le cœur des Japonais... Les séismes intérieurs déplacent les solitudes ordinaires, réveillent les consciences endormies ou ravivent le feu de la vie. A travers six variations, Murakami effleure, avec une infinie délicatesse, la faille intérieure présente en tout être."

   
   Mon avis :
   

   J’ai lu ce recueil de six nouvelles en deux jours et, le lendemain, quand j’ai voulu écrire un commentaire dessus, je me suis aperçue que j’avais quasiment déjà tout oublié, et j’ai été obligée de feuilleter le livre pour retrouver quelques souvenirs.
   
   Alors, c’est vrai, ces histoires ressemblent un peu à des rêves, et elles font le même effet que lorsqu’une personne que nous ne connaissons pas très bien nous raconte un de ses rêves : on ne se sent pas du tout concerné! On reste presque totalement étranger au propos.
   
   A aucun moment je n’ai eu le sentiment d’être emportée par ce qui était raconté – même si je tiens à préciser que cette lecture ne m’a pas non plus ennuyée.
   
   Disons que ces histoires réussissent à instaurer un climat, une atmosphère dans laquelle il n’est pas désagréable de plonger, mais sans plus.
   
   J’ai cru comprendre à plusieurs reprises que Murakami voulait créer une sensation d’angoisse chez son lecteur mais, de mon côté, je n’ai rien ressenti de tel.
   
   Je n’ai pas grand-chose de plus à rajouter sur ce recueil de nouvelles, qui ne m’a pas donné envie de relire un autre livre de cet auteur.
   
   Voici l’extrait qui m’a le plus convaincue :
   page 96 :
   "- Il m’a parlé des ours polaires, une fois. Il m’a expliqué à quel point c’était des créatures solitaires : ils ne s’unissent qu’une fois par an. Une seule fois! Dans leur monde, les relations de couple n’existent pas. Sur la grande terre glacée de Laponie, un ours mâle rencontre fortuitement une ourse, et ils copulent. Pas très longuement, d’ailleurs. Dès que l’acte est terminé, le mâle s’écarte rapidement de la femelle comme s’il avait peur, et s’enfuit en courant du lieu de leurs amours. Il se sauve littéralement à toutes jambes, sans se retourner une seule fois. Ensuite, il passe à nouveau une année entière dans la plus grande solitude. La communication mutuelle n’existe absolument pas chez ces animaux. Pas plus que le rapprochement des cœurs. Voilà à quoi ressemble la vie d’un ours blanc. Du moins, d’après ce que mon patron m’a raconté.
   - Quelle vie étrange, en effet, dit Satsuki.
   Une vie étrange, certainement, renchérit Nimit, le visage grave. Quand mon patron m’a raconté cette histoire, je lui ai demandé : " Mais alors, dans quel but les ours polaires vivent-ils?" Il a souri comme si j’exprimais exactement ce qu’il ressentait, et m’a répondu par une autre question : " Et nous, Nimit, nous, dans quel but vivons-nous?"

critique par Etcetera




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Sommeil - Haruki Murakami

Money maker
Note :

   On vous vend là fort cher une nouvelle que vous auriez pour 2 sous avec toutes ces sœurs si vous vous procuriez plutôt le recueil de nouvelles "L'éléphant s'évapore". Faites donc ça.
   
   Oui, me direz-vous peut-être, mais c'est qu'il s'agit là d'"une édition luxueuse, superbement illustrée pour restituer tout le mystère, la magie, la fantaisie de l'univers du maître" N'exagérons rien! M'empressé-je de vous répondre. L'édition luxueuse etc. c'est l'éditeur et vendeur qui vous le dit. Certes, le papier est très épais (ce qui est toujours préférable quand on veut faire passer moins de 40 feuilles pour un livre), mais justement pour moi les mots "édition luxueuse" évoquent plutôt l'infinie finesse du papier bible que le carton. Quant au côté "superbement illustré", le visage de la couverture de l'édition Belfond que je mets ici vous en donne une idée. Malgré son côté répétitif, le meilleur dessin est sans doute celui du sphinx (papillon) qui est repris en couverture pour le tirage format poche (preuve que je ne suis pas la seule à le penser). Les autres illustrations n'ont hélas pas cette finesse et pour ma part, je ne les ai pas appréciées. Du tout. Cela me gène de dénigrer comme cela le travail de l'artiste mais ils m'ont gênée plutôt. Je les ai trouvés "encombrants". J'aurais préféré ne pas les avoir dans mes pattes pages quand je lisais.
   
   Bref. Revenons-en au texte lui-même et pour ce faire, reprenons à nouveau notre malheureuse quatrième de couverture."Envoûtante, onirique, mystérieuse, une des nouvelles les plus énigmatiques de Haruki Murakami". Alors, qualifier d'onirique un texte qui parle principalement de la nuit, d'un rêve et du sommeil, texte de Murakami de plus, vous aurez compris que c'est de l'humour. Volontaire ou non, d'ailleurs, comme pour le sphinx au sujet duquel je ne vous ai pas tout dit. Quant à être énigmatique, c'est en effet l'impression que cette nouvelle donne, mais ce n'est pas ce qu'elle est. Quand vous arrivez au bout de votre lecture et que vous tournez la dernière page, vous vous sentez terriblement frustré et vous en voulez à Murakami de vous avoir livré cette histoire en cul de sac qui n'apporte rien. Et à ce moment là, si vous voulez quand même faire un commentaire flatteur, vous dites que cette nouvelle est "une des plus énigmatiques". Et dans le cas contraire, vous enragez en marmonnant dans votre barbe des commentaires désobligeants sur l'auteur et le travail mal fait. (Sauf si vous faites partie des lecteurs qui trouvent normal de ne pas comprendre, là, c'est un autre problème.)
   
   Une fois que vous avez laissé passer la vague de frustration, si vous prenez le temps de songer à nouveau à cette histoire sans queue ni tête, à ses impossibilités, si vous visualisez la dernière page et la rapprochez du titre... vous éprouvez soudain une intense satisfaction, un délice de gourmet comblé, car tout se met en place et rien, absolument, n'est plus dénué de sens et l'histoire ne se termine plus en cul de sac incompréhensible. Elle est au contraire complète et parfaite. Une jubilation! Un régal.
   
   Bien sûr, je n'en dirai pas plus car je pense que cela tuerait le plaisir.
   
   Bilan: A lire! mais pas forcément dans cette édition trop onéreuse même en format poche.
   Ma note partage l'écrivain et l'illustrateur. Pour le texte seul j'aurais mis 5 étoiles.
   
   
   Titre original: 眠り nemuri 
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critique par Sibylline




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Double lecture
Note :

   Une jeune femme de trente ans, mariée et mère d’un petit garçon, se trouve brutalement, à la suite d’un cauchemar, dans l’impossibilité totale de dormir. Il ne s’agit pas d’une insomnie : la jeune femme n’a tout simplement plus besoin de sommeil.
   
   Elle profite de ces longues heures de solitude nocturne pour relire plusieurs fois de suite Anna Karénine, pour boire du cognac, et pour manger des grandes quantités de chocolat – toutes choses qu’elle n’avait plus faites depuis sa jeunesse, avant son mariage.
   Parallèlement, elle s’aperçoit de tout ce qu’il y a de mécanique et de répétitif dans sa vie de femme au foyer, son désir pour son mari disparaît, son amour pour son fils s’émousse.
   L’absence de sommeil est donc, à proprement parler, un éveil de l’esprit, une prise de conscience.
   
   Cette longue nouvelle, présentée en quatrième de couverture comme “une des plus énigmatiques de Haruki Murakami” m’a semblé au contraire assez prosaïque et même banale dans sa thématique : rien de très original à montrer une femme au foyer lasse de son train-train quotidien, nostalgique de sa jeunesse et aspirant à découvrir “la vraie vie”.
   La seule chose véritablement énigmatique de cette nouvelle est sa fin en queue de poisson, qui permet deux interprétations possibles du texte, et qui lui donne de la profondeur.
   
   J’ai apprécié les illustrations de la dessinatrice Kat Menschik, déroutantes de prime abord, mais l’harmonie blanche, noire et argent est très réussie et j’ai aimé qu’elles rajoutent une atmosphère plus fantastique au livre.

critique par Etcetera




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1Q84 - Livre 1 - Avril -Juin - Haruki Murakami

Attachez vos ceintures
Note :

   "- Quand on est assis dans un avion qui s’écrase, on a beau attacher sa ceinture, ça ne sert à rien.
   - Mais ça vous calme."

   
   
   Cette histoire étrange va vous être racontée en suivant deux caméras. La première sera braquée sur Aomamé, jeune femme sportive et solitaire, professeur d’arts martiaux, tueuse à gage par conviction. La seconde, sans aucun lien, suivra Tengo, trentenaire lui aussi, prof de math à mi-temps par choix de vie et écrivain débutant et encore hésitant,  "pas tout à fait sûr de vouloir devenir romancier tout de suite."
   Nous sommes en 1984 et chacun se trouve engagé dans une aventure: exécution pour Aomamé, emploi de nègre pour Tengo et rencontre d’une très étrange jeune fille et d’une très étrange histoire. C’est pourquoi, les deux caméras rivalisent et n’arrivent pas à se départager pour savoir laquelle sera la plus captivante. Au fur et à mesure du développement des aventures, le lecteur et les personnages s’aperçoivent qu’elles sont bien plus complexes qu’il ne semblait au début et finalement, qu’elles se rejoignent au moins par certains côtés.
   
   Qui sont donc ces effrayants "Little people" présentés dans le roman que Tengo a réécrit? Dans quelle croisade insensée Aomamé s’est-elle engagée et où peut-elle aboutir? Et surtout, que sont ces distorsions de la réalité qu’elle découvre, de plus en plus flagrants? Comment se fait-il qu’il y ait deux lunes dans son monde et une seule dans celui de ceux qui l’entourent? Que trame cette secte des Précurseurs dont la puissance grandit sans cesse? Et qui est, que veut son mystérieux Leader?
   
   On connait l’art de Murakami et je peux vous confirmer qu’on est happé par cette histoire dès la première page et qu’il est absolument impossible, arrivé au terme de ce livre 1 de faire autre chose que d’entamer le second. Les chapitres à caméras alternées nous empêchent de nous ennuyer dans une situation en amenant les permanentes variations d’histoires qui rivalisent de mystère et de sel. Le roman est captivant, étymologiquement parlant: il nous capture et ne nous permet plus de nous libérer de lui.
   
   Par contre, je ne cacherai pas que j’ai été un peu déçue par la qualité purement littéraire. Je ne reviendrai pas sur les problèmes de concordance des temps qui relèvent sans doute plutôt de la traduction mais quand une scène s’alourdit de redondances et d’explications excessives (en particulier pour justifier les actions d’Aomamé) ou quand on nous reprend tout l’historique d’une action comme si on ne l’avait pas lu plus avant dans le livre, cela tient à l’auteur. Murakami n’est pas si lourd d’habitude. Il fait davantage confiance à ses lecteurs. J’ai été étonnée de ces quelques passages médiocres, venant de lui. Mais c'est parce qu'on est plus exigeant avec un auteur de ce niveau.
   
   Pour finir, le lien entre ce 1Q84 et le chef-d’œuvre de George Orwell évoqué plusieurs fois par les personnages au cours du récit ne m’est pas apparu avec évidence. Bon, soyons franc, il m’échappe même complètement à la fin de ce 1er tome. Les remarques faites au sujet du roman d’Orwell sont intéressantes (effet d’un effacement de l’Histoire par exemple) mais elle me semblent à chaque fois tomber comme un cheveu sur la soupe et ne pas avoir de rapport avec ce que je lis. Un parallèle entre les termes opposés big brother et little people est même tenté de façon pas très convaincante et sans mener à rien, à mon impression. (p. 409, L1)… Alors oui, Murakami a placé son action en 1984, mais pourquoi? Et en quoi ce choix est-il significatif?... cela m'a échappé, à ma grande honte.
   Je comprendrais peut-être mieux plus tard...
   
   Car n’oublions pas que ce n’est là que le premier livre, celui qui nous raconte ce qui se passa d’avril à juin 1984 (ou 1Q84). Deux autres volumes vont suivre, Haruki Murakami devrait avoir le temps de nous faire progresser tout cela bien loin. Nous l'y suivrons!
   Mais où ??
   
   
   Extrait :
   
   "1Q84 _ voilà comment je vais appeler ce nouveau monde, décida Aomamé.
   Q, c’est la lettre initiale du mot question. Le signe de quelque chose qui est chargé d’interrogations." 199, L1

   ↓

critique par Sibylline




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Little people et big Murakami
Note :

   "Que cela me plaise ou non, je me trouve à présent dans l’année 1Q84. L’année 1984 que je connaissais n’existe plus nulle part. Je suis maintenant en 1Q84. L’air a changé, le paysage a changé. Il faut que je m’acclimate le mieux possible à ce monde lourd d’interrogations. Comme un animal lâché dans une forêt inconnue. Pour survivre et assurer ma sauvegarde, je dois en comprendre au plus tôt les règles et m’y adapter"
   
   Aomamé est une jeune femme un peu mystérieuse, "sans famille" qu’on découvre missionnée comme tueuse professionnelle et qui affectionne particulièrement les aventures sans lendemain. Dans cette quête de sexe d’où est exclu tout amour, elle rencontre une jeune femme policière qui se prend d’affection pour elle et l’aidera à faire des recherches sur des délits sexuels portés sur de jeunes enfants, dont l’une est recueillie par une riche et vieille héritière dont Aomamé s’occupe, et qui est son employeur en quelque sorte puisque cette femme lui demande de tuer des hommes de façon très discrète, des hommes qui ont un profil particulier : ils martyrisent en secret des femmes.
   
    Parallèlement au quotidien d’Aomamé, nous suivons celui de Tengo, jeune homme professeur de mathématiques et apprenti écrivain, missionné par un éditeur pour réécrire "La chrysalide de l’air", un récit qui semble autobiographique, rédigé par une jeune fille de 17 ans. Un pacte est établi entre ces trois êtres pour que Tengo peaufine en secret son texte, dont l’histoire est riche en imaginaire mais pauvre par le style qui mérite d’être retravaillé. Et le roman devient un best seller.
   
   Si ces deux êtres énigmatiques n’ont a priori rien à voir l’un avec l’autre, si ce n’est qu’ils ont le même âge, on sent à la fin de ce premier volume que leur destin va se croiser. Car Aomamé n’a qu’une seule idée : retrouver le seul garçon dont elle est amoureuse depuis ses 10 ans, persuadée qu’un jour leurs chemins se croiseront à nouveau. S’agit-il de Tengo? Est-il cette âme sœur qu’elle n’a jamais réussi à oublier?
   
   1Q84 c’est un autre monde, un monde magique avec des little people en opposition au big brother de 1984, un monde avec deux lunes. On retrouve dans ce récit la patte de Murakami, son univers magique que j’affectionne particulièrement, ses thèmes de prédilection comme la solitude, l’incompréhension, son attrait pour les coups de fils bizarres… Avec des nouveautés par rapport à ses romans précédents, notamment l’émergence d’une mystérieuse secte "Les Précurseurs" avec à sa tête un gourou qui semble se rendre coupable d’actes horribles.
   
   Une fois encore, la puissance romanesque de Murakami ne se dément pas, il nous entraine dans un univers magique, à la fois proche et éloigné du nôtre, dont il ne faut pas trop dévoiler afin de laisser le plaisir de la découverte intacte. Et à la fin de ce premier volume, de nombreuses questions demeurent.
   
   Un bémol cependant : pour la fan de Murakami que je suis ce livre n’est pas meilleur que ses précédents et le tapage qui en a été fait est peut-être un peu exagéré… Ceci dit on y retrouve son talent, sa manière d’envouter et de distiller les éléments d’une histoire fabuleuse. Le récit nous porte et on peut parler de saga puisque trois volumes nous attendent. Les fans de l’auteur se régaleront. Que les autres se dépêchent de le découvrir!
    ↓

critique par Éléonore W.




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Distorsion
Note :

   Japon, 1984. Une jeune femme, en retard pour un rendez-vous, descend d'un taxi coincé dans les embouteillages sur l'autoroute. Elle s'appelle Aomamé, un nom qui lui a valu bien des brimades à l'école, car il signifie "haricot de soja". Mais aujourd'hui, Aomamé est bien loin de ces humiliations qu'elle subissait en classe : elle est devenue professeur d'arts martiaux le jour et tueuse professionnelle la nuit. Sa mission : exécuter froidement, selon une technique indétectable qu'elle est la seule à maîtriser, les hommes coupables de violences conjugales. Elle-même se considère plutôt comme une célibataire endurcie, se contentant de temps à autre de relations d'un soir, mais en réalité, elle est hantée par le souvenir de son premier amour, un garçon qui, à l'école, l'a défendue devant les autres élèves, et à qui, l'espace d'un instant, elle a tenu la main. Ce garçon, c'est Tengo, professeur de maths dans une école préparatoire et écrivain en devenir, à qui un éditeur a demandé de réécrire un roman atypique : celui d'une étrange jeune fille échappée d'une secte encore plus mystérieuse, Les Précurseurs. Les destins de ces deux jeunes gens sont intimement liés, bien qu'ils n'en aient pas encore conscience. Ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'ils ne se retrouvent, dans le monde réel ou dans celui, un peu modifié, de 1Q84...
   
   Véritable phénomène mondial dès sa parution, ce roman de Murakami, sans doute le plus ambitieux de ses ouvrages, fascine tout autant qu'il intrigue. Avec son titre inspiré du chef-d'œuvre de George Orwell, mais légèrement modifié (selon un jeu de mots intraduisible, puisque le chiffre 9, en japonais, se prononce "kyü"), il nous entraîne une fois de plus dans un univers décalé, où la réalité subit la même torsion que celle qu'il a imposée au titre de l'ouvrage. Mais la grande originalité du livre de Murakami est qu'il s'agit d'un roman d'anticipation dans le passé, un peu à la manière de K. Dick dans "Le Maître du haut château". Selon un procédé déjà employé dans l'extraordinaire "Kafka sur le rivage", l'auteur consacre alternativement chaque chapitre à l'un de ses deux héros, tissant peu à peu les fils qui les relieront sans doute un jour.
   
    Dès les premières pages, le lecteur est happé par la puissance de l'intrigue et du style, moins poétique que d'habitude mais tout aussi agréable et épuré. Dans cette œuvre placée sous le signe de la dualité (deux mondes parallèles, deux héros présentant eux-mêmes deux facettes, deux lunes... ), tout semble propice au mystère et au suspense, à commencer par le fameux roman que Tengo doit réécrire, et dont on ne sait finalement presque rien, alors même qu'il semble envahir progressivement la réalité. L'autre grande force de Murakami est son intérêt pour les problèmes de société les plus durs, des sectes à la pédophilie en passant par la violence extrême, l'intégrisme et, en général, la perte des valeurs.
   
   Certes, l'ensemble est un peu long, notamment en raison de scènes de sexe à l'intérêt discutable et de l'écriture souvent maladroite, artificielle et risible, mais il s'agit d'une œuvre tellement originale que ce reproche est bien léger face à l'ampleur et à la profondeur du monde dans lequel nous entraîne Murakami. Un très bon premier volume, qui donne envie de prolonger le voyage dans l'univers onirique de 1Q84... tome 2.
    ↓

critique par Elizabeth Bennet




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Un millier de pages!
Note :

   Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami est l’écrivain incontournable de la littérature japonaise. Il étudie la tragédie grecque, dirige un club de jazz, part aux Etats-Unis enseigner dans diverses universités puis revient au Japon après le tremblement de terre de Kobé et l’attentat du métro de Tokyo au gaz sarin. Récompensée par de très nombreux prix, nobélisable, son œuvre est traduite en français, une dizaine de romans. Inclassables, énigmatiques, ils mêlent réalisme, onirisme, fantastique. Sa trilogie romanesque 1Q84 est un livre phénomène au Japon
   
   Aomamé, la tueuse au poinçon, Tengo l’écrivain mathématicien, Fukaéri l’adolescente échappée de la secte des "Précurseurs", la vieille dame fort riche qui se débarrasse des maris violents et accueille les femmes battues, sans oublier les "Little People" ces êtres étranges et malfaisants et les deux lunes dans le ciel! Un univers étrange, peuplé de personnages étranges d’Ici et d’Ailleurs.
   
    L’éditeur de Tengo lui demande de réécrire le roman de la jeune Fukaéri, "La chrysalide de l’air", dont l’histoire originale et mal écrite a des chances de gagner un prix littéraire. Il y raconte une drôle d’histoire où apparaissent pour la première fois les "Little People". Aomamé, au service de la vieille dame, élimine les hommes qu’elle lui désigne avec son poinçon effilé qui ne laisse aucune trace, les morts semblant naturelles. L’on apprend que Aomamé est toujours amoureuse du petit garçon de l’école primaire qui lui a pris la main pour la consoler, que Tengo n’a jamais oublié la petite fille mutique à qui il a pris la main! Se retrouveront-ils?
   
   Et tout commence sous le signe de la musique, par la "Sinfonietta" de Janaček. Sans oublier le Q qui se prononce comme le chiffre neuf, 1984 livre culte d’un certain Orwell. Les jalons sont posés pour une lecture d’un millier de pages!
    ↓

critique par Michelle




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D’Avril à Juin
Note :

    Sage stratégie de lectrice avertie, avant "d’attaquer" l’univers 1Q84, j’ai attendu la parution simultanée de la trilogie. Pourquoi en effet se soumettre à la torture de l’attente, quand, à l’évidence, il sera difficile aux lecteurs engagés dans cette histoire de patienter entre deux volumes? Il me semble que j’ai bien fait tant, apparemment, le découpage en 3 tomes ne correspond qu’à une répartition de pagination. Il s’agit bien d’une histoire avec son unité de temps, un printemps, un été, un automne.
   
   Premier volume donc : le printemps, d’Avril à Juin. Nous sommes à Tokyo, sur un périphérique embouteillé, une voie expresse qui ne l’est pas… Une jeune femme aux intentions mystérieuses est installée dans un taxi dont le chauffeur n’est pas moins intrigant. Ce jour-là, Aomamé a programmé sa journée très minutieusement, elle suit un plan réfléchi jusque dans les moindres détails, y compris vestimentaires. Un premier flottement se produit quand elle identifie un morceau de musique classique, pourtant peu familier, alors qu’il est diffusé sans annonce sur l’autoradio. La diversion semble anodine et Aomamé se concentre à nouveau sur l’objectif qu’elle s’est fixé et pour lequel elle s’est méticuleusement préparée. Les embouteillages menaçant l’équilibre de son horaire, elle accepte la proposition tout à fait inhabituelle du chauffeur de taxi, qui l’invite à quitter sa voiture et la voie expresse en empruntant un escalier de secours qui relie le périphérique aux voies urbaines.
   
   Sans transition, c’est maintenant Tengo, un jeune professeur de mathématiques, écrivain à ses heures perdues, que nous rencontrons. Il a rendez-vous avec un éditeur, qui joue plus ou moins le rôle de mentor, en se servant à l’occasion de la perspicacité du jeune homme pour découvrir ou améliorer les textes d’autres écrivains. Tengo a ainsi repéré un manuscrit original parmi quelques œuvres de candidats à un concours ouvert aux auteurs débutants. L’œuvre présentée est intéressante, mais nécessite une sérieuse révision dans sa forme pour avoir la moindre chance d’être remarquée, on connaît la chanson… Et Tengo se laisse convaincre de contribuer à l’amélioration du roman…
   
   D’entrée de jeu, les deux personnages dont nous allons alternativement suivre les péripéties viennent de franchir insidieusement une frontière subtile hors de leurs pratiques habituelles. Chacun d’entre eux poursuit ses activités, suivant une ordonnance qu’ils ont mis en place avec soin. Haruki Murakami prend le temps de développer les portraits de ses protagonistes : après des enfances malheureuses, ces deux trentenaires actifs, loups solitaires sans attaches familiales, sans amours durables, se sont dotés d’une ligne de conduite rigoureuse, dépourvue de désir de reconnaissance. Ils sont cependant également animés du besoin vital d’autonomie. Hormis ces points communs, le lecteur ne décèle pas le moindre lien qui pourrait rapprocher Tengo et Aomamé, pendant la majeure partie de ce premier volume. Tout juste un souvenir d’école, fugace et secondaire, et les fines mouches lancées à la poursuite des pages se disent : "tiens, tiens"…
   
   Parce que Murakami est un romancier habile. Il sait comment distiller les indices et les pistes qui lui permettront de mener par le bout du doigt ses lecteurs tourneur de pages. Tengo entre en contact avec la délicieuse Fukaéri, l’auteur de la fameuse "Chrysalide de l’air"qui accepte sans réserve que le jeune homme reprenne l’écriture de son roman. Fukaéri possède une personnalité énigmatique, et compte tenu de sa jeunesse, Tengo a rencontré son tuteur. C’est ainsi que pour la première fois, il entend parler de la secte très fermée constituée par ceux qui se nomment eux-mêmes les Précurseurs. Ainsi, il est possible que l’imagination de Fukaéri ait pu se développer dans un contexte particulier.
   
   De son côté, Aomamé rompt parfois sa solitude grâce aux invites pressantes d’une vieille dame richissime, à qui elle prodigue ses soins. Aomamé a plusieurs cordes à son arc sportif, elle enseigne les techniques de self-défense et pratique des exercices de détente musculaire auprès desquels mes séances de stretching hebdomadaires s’apparentent à de vulgaires siestes. Cette vieille Dame très (in) digne et son garde du corps offrent ainsi des oasis de bienveillance à la jeune femme, d’autant qu’un pacte occulte les unit.
   
   Les intrigues sont en place, d’autres personnages secondaires donnent relief et vie au quotidien des protagonistes. La construction en alternance des deux histoires ne procure pas de rupture du climax, tant nous sommes certains que ces deux-là vont bien finir par se rencontrer. Mais bon, arrivé en butée à la page 548, bien malin qui peut deviner comment, pourquoi, quel événement particulier déterminera la rencontre d’Aomamé et de Tengo.
   
   Reste à ouvrir le livre second…

critique par Gouttesdo




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1Q84 - Livre 2 - Juillet-septembre - Haruki Murakami

Harry Potter pour adultes
Note :

   Le livre 1 où les chapitres Aomamé succédaient aux chapitres Tengo, s’interrompait soudain comme faute de pages et le récit reprend tout à fait de la même manière dans le livre 2. Il n’y a ni résumé ni réintroduction, les chapitres alternés se poursuivent comme s’ils n’avaient pas été interrompus. Je vous conseille donc vivement de ne pas vous retrouver à la fin du livre 1 sans avoir le 2 à portée de main. Vous trouveriez la coupure vraiment pénible.
   Le phénomène ne se reproduit pas à la fin du livre 2 qui s’interrompt lui aussi abruptement mais après un retournement de situation chez Aomamé et un autre chez Tengo, très inattendus tous deux (et même un peu inexplicables, je trouve, mais bon…), qui font que le lecteur n’est pas complètement insatisfait de ce temps de digestion et de réflexion qui lui est accordé avant d’attaquer le livre 3 (prévu pour mars 2012, je le rappelle); et puis vraiment, s’il n’y tient plus, il peut toujours le lire tout de suite en anglais. Mais allez savoir, était-ce dû aux 1000 pages que je venais d’avaler, pour ma part, j'avais l’estomac un peu calé et j’ai trouvé cette pause pas malvenue du tout.
   
   Ce livre 2 poursuit donc purement et simplement les aventures du premier. Nos deux héros se rapprochent des Little People et des Précurseurs ainsi que de leur leader (vraiment beaucoup plus là, vous le verrez). La dimension fantastique est clairement introduite. Pour Les Little People, on découvre leurs façons de faire et leurs effets, mais pas encore leurs origines ou raisons d’être. Le lecteur découvre la teneur entière du roman dans le roman "La chrysalide de l’air" dont il n’avait jusqu’à présent pu voir que des extraits disséminés et le personnage de Fukaéri devient très complexe et difficile à cerner. Gageons qu’il nous réserve des surprises et peut-être pas toutes bonnes.
   
   H. Murakami nous a concocté là une sorte de Harry Potter pour adultes qui réunit tous les ingrédients nécessaires. On se laisse captiver par cette aventure étrange et suffisamment complexe et "épaisse" pour retenir l’attention et la réflexion. Il s’est par contre éloigné à mon avis de ses ambitions littéraires. Il commence d’ailleurs à lâcher quelques phrases amères sur une "intelligentsia" qui poursuivrait de sa vindicte les auteurs qui connaissent un succès populaire… air connu. C’est un signe. Et comme ils le sont tous dans ces cas-là, il est mauvais :
    « Tengo resta perplexe. Si un écrivain réussit un "texte tout à fait intéressant" qui "entraine le lecteur avec force jusqu’au bout", comment pourrait-on le traiter de paresseux? (…) Vis-à-vis des braves gens qui, après la lecture de la chrysalide de l’air, étaient restés "plongés jusqu’au bout dans un bassin d’interrogations mystérieuses", Tengo était sincèrement désolé. Il visualisa la scène dans laquelle flottait au hasard des gens, l’air tourmenté, accrochés à leurs bouées multicolores, dans une vaste piscine pleine d’interrogations. (…) Tengo ressentit une certaine part de responsabilité dans cette affaire.»
   
   En fait, quelques réflexions sont d’une puérilité consternante "Il n’était pas impossible que, à l’époque de l’arche de Noé, il y ait eu ce genre d’atmosphère. Et, au milieu d’un orage aussi violent, cela avait sans doute été très déprimant de s’embarquer sur une toute petite arche avec un couple de chaque espèce animale, des rhinocéros, des lions, des boas. Chacun devait avoir des habitudes de vie terriblement différentes, la communication avait dû être limitée entre eux, sans parler des odeurs corporelles, forcément puissantes." (!)
   
   Et les références répétées à un couple humain représentatif en l’image de Sonny and Cher, stupéfiantes (du moins à mes yeux). Et puis il ne suffit pas de le répéter plusieurs fois pour qu'une sottise devienne une pensée profonde: "Si tu as besoin qu'on t'explique pour que tu comprennes, ça veut dire qu'aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre." Vraiment?
   
    J’ai regretté encore que Murakami ne puisse plus décrire une tenue vestimentaire sans nous citer les marques, c’est nouveau, ça! On se croirait dans James Bond! C’est sponsorisé?
   
   S’il n’y avait les scènes de sexe crues, on pourrait classer 1Q84 dans la section "Ados", alors, nous dirons "Adulescents" mais restée jeune comme je suis, je l’ai lu sans déplaisir et si je ne vais pas trop souffrir à attendre le Livre 3, je ne vais pas non plus le laisser passer sans le lire s’il navigue à ma portée quand viendra son temps.
   
   Allez, j'arrête de râler, n'oublions pas que c'est également une histoire captivante, une bonne lecture récréative.
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critique par Sibylline




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Ça se complique!
Note :

   "A partir d’un certain âge, la vie s’engage inévitablement dans un processus de déperdition. L’une après l’autre, des choses qui vous sont précieuses s’échappent et vous glissent des mains"
   
   Ce second volume, qu’il est impossible de lire sans avoir lu le premier, dont il est la suite directe, met en avant Aonamé et Tengo. Les choses se compliquent pour eux. Tengo se retrouve confronté à la disparition de Fuakani, dont la presse fait ses choux gras, en s’intéressant notamment à son passé. Mais il doit aussi faire face à un homme qui lui propose de l’argent, en lui demandant d’écrire un livre en sous entendant qu’il pourrait être l’auteur de "La chrysalide de l’air", secret pourtant en principe bien gardé. Ajoutez à cela le fait que la femme mariée qu’il a l’habitude de voir disparait aussi de sa vie sans aucune explication. Quant à Aonamé, elle est perturbée par l’assassinat de son amie policière et aussi par la confrontation avec le leader de la secte, qu’elle doit dans une nouvelle mission tuer, avant de changer d’identité.
   
   De nombreux éléments perturbateurs viennent donc troubler la vie de nos deux héros mais aussi nous permettre d’en savoir plus sur eux, en accédant à leur mystérieux passé et aussi au cœur de leur vérité, qui passe par "La chrysalide de l’air" et cette énigmatique secte abordée dans le premier volume.
   
   Du Haruki Murakami pur jus! Il nous entraine dans une aventure magique et tragique, en distillant les différents éléments petit à petit, laissant planer le suspens, toujours dans un univers onirique, avec la présence de son animal de prédilection le chat, des faits inexpliqués, mais aussi la description d’une secte dans laquelle il semblerait bien que nos deux héros aient des liens indéfectibles. Tout n’est pas encore dévoilé dans ce second volume. Mais tous les ingrédients sont mis en place, et l’étau se resserre entre Tengo et Aonamé, dont les destins semblent profondément liés. Mais il faudra encore attendre la lecture du tome 3 pour en avoir la clé!
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critique par Éléonore W.




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Vaut le détour
Note :

   L'histoire reprend là où le premier livre s'était interrompu. Tengo et Aomamé se cherchent toujours, sans jamais y parvenir. Dans le ciel, les deux lunes sont toujours là, mais seule Aomamé a l'air de l'avoir remarqué. Fukaéri a disparu depuis plusieurs jours, et Tengo commence à se demander si les Précurseurs, le mouvement sectaire dont elle a pu s'échapper, ne sont pas mêlés à tout cela. Au même moment, Aomamé, toujours professeur d'arts martiaux, reçoit une dernière mission de la part de la vieille femme qui l'emploie : elle est chargée d'assassiner le leader des Précurseurs, au cours d'une séance d'étirements censée le soulager des terribles douleurs qui l'accablent quotidiennement. Une fois ce travail accompli, Aomamé devra changer de nom, de visage, de vie. À moins qu'elle ne prenne une décision plus radicale encore. De son côté, Tengo est approché par une étrange organisation qui lui propose, sous un prétexte dérisoire, une énorme somme d'argent. Alors que, de part et d'autres, les événements mystérieux semblent se multiplier, Aomamé et Tengo sont plus près que jamais de se retrouver. Mais dans le monde étrange de 1Q84, les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être...
   
   Dès les premières lignes, le lecteur replonge avec délices dans le monde onirique créé par Haruki Murakami, cet univers légèrement décalé où des Little People tissent, nuit après nuit, des chrysalides de l'air. Les personnages sont toujours aussi énigmatiques et attachants, et la personnalité d'Aomamé est plus approfondie qu'auparavant dans les chapitres qui lui sont réservés. Bien sûr, on trouve un certain nombre de redites et de longueurs, notamment dans la première partie, et l'on se demande parfois si Murakami a été payé à la ligne ou s'il prend juste son lecteur pour un imbécile incapable de se souvenir du premier volume. Dans l'ensemble, les qualités et les défauts de cet ouvrage sont d'ailleurs les mêmes que ceux de son prédécesseur : l'histoire est prenante, avec une bonne dose de suspense, et l'imaginaire fonctionne à plein régime, mais le style est parfois surprenant (sans qu'on sache s'il s'agit d'un défaut de traduction, d'une rigueur de la langue japonaise difficile à rendre en français, ou d'une maladresse de la part de l'auteur), et certaines répétitions alourdissent considérablement l'ensemble (si, en refermant le livre, vous n'avez pas retenu que Tengo et Aomamé se sont pris la main quand ils avaient dix ans, et qu'ils n'ont jamais pu oublier ce qu'ils ont ressenti à ce moment-là, c'est vraiment que vous le faites exprès). Néanmoins, Murakami semble avoir décidé de lever un peu plus le voile sur certains mystères de son monde si particulier, notamment sur la nature des Little People ou sur le contenu du livre écrit à quatre mains par Fukaéri et Tengo, et ces éclaircissements ménagent une tension dramatique tout à fait appréciable, celle-ci atteignant son paroxysme avec le dernier chapitre, où un événement inattendu vient bouleverser toutes les certitudes du lecteur, et lui donne envie de se plonger aussitôt dans le troisième tome. Cela se confirme donc, "1Q84" constitue une trilogie inégale, bien moins impressionnante que "Kafka sur le rivage", mais suffisamment originale et bien écrite pour valoir tout de même le détour.
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critique par Elizabeth Bennet




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Lecteur malmené cherche issue
Note :

    Tout naturellement, nous retrouvons Aomamé confrontée aux graves événements qui se sont déroulés dans la Safe-house où la vieille dame offre refuge aux femmes victimes des violences sexuelles. Suite donc des aventures de la jeune femme, sans rupture dans la forme et le fond par rapport au premier livre. Souvenez-vous que nous avions laissé notre héroïne en proie à quelques doutes concernant sa raison. Aomamé a pris conscience de phénomènes étranges qui malmènent ses repères. Outre cette seconde lune apparue dans le ciel, les références à des faits historiques totalement occultés comme les répressions meurtrières contre les Précurseurs qui entrent ainsi dans la conscience de la jeune femme, voilà qu’elle apprend l’assassinat de Ayumi, la jeune policière dont elle se sentait si proche malgré leurs statuts différents. La tension se fait extrême pour elle quand elle apprend la disparition de la petite Tsubasa, protégée par la vieille dame après les tortures sexuelles qu’elle a manifestement subies. Consciente du choix crucial et de ses conséquences, Aomamé accepte une ultime "mission" confiée par sa marraine improvisée. Difficile d’en dévoiler davantage sans déflorer l’intérêt de cette suite qui repose à ce niveau sur le suspense. Sachez néanmoins qu’Aomamé rencontrera le Leader des Précurseurs. Deux chapitres tendus sont consacrés à ce tournant de l’histoire. Le destin d’Aomamé bascule, elle oscille entre aspiration mortifère et pulsion vitale. Alors que tout paraît écrit, le souvenir de Tengo se fait tellement pressant. Parallèlement, Aomamé est maintenant détentrice du lien entre le Leader et les fameux Little People, secret dont elle mesure la gravité. C’est aussi par hasard qu’elle est amenée à lire le livre de Fukaéri, ignorant bien sûr le rôle qu’a joué Tengo dans sa réalisation. Pour le coup, le lecteur n’est pas fâché d’accéder enfin à la teneur du roman dans le roman!
   
   En ce qui concerne Tengo, les événements se sont également compliqués. Qu’advient-il à sa maîtresse plus âgée? Comment gérer la cohabitation avec une jeune fille presque mutique? Fukaéri est-elle médium? Son récit révèle-t-il une réalité invisible, mais indiscutable? Tengo rejette les propositions malsaines du trouble Ushikawa, mais l’irruption de cet homme de paille accentue la certitude du danger encouru par Fukaéri. Enfin contraint de revoir son père dont la santé se dégrade, Tengo peut réviser ses peurs et ses traumatismes d’enfance. Alors que nous progressons inexorablement vers la fin du deuxième tiers de récit, Haruki Murakami ménage un rebondissement inattendu. Tengo le mathématicien n’échappe pas à l’univers fantastique de l’année 1Q84…
   
   L’alternance des récits étant acquise, les deux univers de Tengo et Aomamé poursuivent leurs voies parallèles. Même si le lecteur a bien perçu que ces deux-là se connaissent et aspirent à se retrouver, comme un idéal qui donne sens à leur vie, Murakami joue adroitement des rebondissements, repoussant toujours plus loin leur possible rencontre…
   
    Toujours sous-tendu par l’alternance des chapitres consacrés à chacun des personnages principaux, l’été de l’année 1Q84 n’a rien perdu en rythme et en intensité dramatique. L’intrigue s’oriente de plus en plus vers la prégnance du surnaturel. Mais le lecteur peut se sentir désappointé par le dernier rebondissement consacrée à Aomamé.
   
   Le lecteur malmené ne peut que se jeter sur le troisième volume

critique par Gouttesdo




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1Q84 - Livre 3 – Octobre-Décembre - Haruki Murakami

La ville des chats
Note :

   "Je crois qu'il n'y a aucune logique dans ce monde, et pas assez de bonté!"
   
   Nous retrouvons donc nos deux héros Aomamé et Tengo dans cet étrange monde de 1Q84 et plus que jamais aux prises avec les adeptes de la secte des Précurseurs (qui fait beaucoup penser à celle des Témoins de Jéhovah par les méthodes et le fonctionnement, mais en plus musclé puisque les Précurseurs n'hésitent pas à tuer -leurs adversaires non plus, d'ailleurs-).
   
   Nous retrouvons les personnages rencontrés dans les tomes 1 & 2 et nous faisons connaissance de quelques nouveaux dont le remarquable Monsieur Ushikawa, le gnome au physique déplaisant, le mal aimé de toute éternité, dont la grosse tête plate abrite un cerveau remarquable et dont le lecteur se demande jusqu'au moment ultime de quel côté du ring il se rangera tant le personnage est ambigu.
   
   La structure du récit de ce troisième tome, permet de saupoudrer les nouvelles aventures de rappels des évènements précédents, surtout pour les détails, ce qui est bien utile au lecteur qui depuis la lecture des premiers opus a vu pas mal de mots couler sous les ponts de ses lunettes*. Murakami reprend et resserre dans ce dernier volume les éléments de mystère ce qui lui permet de réaffirmer la cohésion du tout et de nous présenter une intrigue qui se tient très bien malgré sa complexité et son caractère fantastique. Ce troisième tome est moins cru que le tome 2 au niveau de la sexualité mais beaucoup plus sensible et nous nous retrouvons en plein cœur d'une grande histoire d'amour digne des légendes les plus romantiques.
   
   Pour le style, Murakami cite hélas encore pas mal les marques et, même quand il ne le fait pas, il juge utile de nous décrire en détail les vêtements, les menus alors que cela n'a aucune incidence sur l'histoire, ce qui m'étonne et dont je me passerais aisément...
   
   Au bout du compte, quelques questions restent sans réponse mais pas plus qu'il n'en faut et ce troisième tome est le meilleur de la trilogie. C'est bien qu'une histoire aussi longue se termine en acmé et non en s'épuisant pauvrement ou en se perdant dans les invraisemblances (je veux dire par rapport à la logique interne du récit, bien sûr). Je remarque cependant, que telle qu'elle nous est donnée là, cette fin du troisième volume peut aussi bien être un adieu définitif à nos héros qu'une excellente base de départ à un quatrième... nous verrons.
   
   En tout cas, nous aurons appris que les Little People sont par delà le bien et le mal
   "J'ignore si les Little People sont bons ou mauvais. En un certain sens, cela dépasse notre compréhension ou nos définitions. Nous vivons avec eux depuis des temps immémoriaux. Quand le bien et le mal n'existaient pas encore. Avant même que la conscience des hommes ne s'éveille." (242)
   

   
   Et quant à 1Q84:
   
   "… à l'origine, c'est un pur produit de l'imagination, quelque chose de chimérique. Plus maintenant pourtant. La ligne de partage entre le monde réel et l'imaginaire est devenu flou. Dans le ciel brillent deux lunes. Et ce phénomène est également issu du monde de la fiction." (209)
   
   "C'est vraiment un monde complètement bizarre. Jusqu'où s'agit-il d'hypothèses? A partir d'où est-ce du réel? Je n'arrive pas à discerner la frontière. Dis-moi, Tengo, toi, en tant que romancier, comment définirais-tu le réel?
   Là où, quand on se pique avec une aiguille, du vrai sang rouge jaillit, c'est le monde réel,répondit Tengo" (328)

   qui devait s'apercevoir bientôt que ce n'était pas aussi simple que cela.
   
   "Mais l'histoire avait sa vie propre, elle progressait pour ainsi dire automatiquement. Tengo appartenait déjà à ce monde, qu'il le veuille ou non. Pour lui, ce n'était plus un monde imaginaire. C'était devenu un monde réel dans lequel du vrai sang rouge jaillissait si l'on se coupait avec un couteau. Dans le ciel de ce monde-là, deux lunes se côtoyaient, une grande et une petite." (333)
   
   "Et la raison pour laquelle je suis ici est claire, songeait-elle. Il n'y en a qu'une, une seule: je pourrai revoir Tengo. Telle est la raison pour laquelle j'existe dans ce monde. Ou, à rebours: telle est l'unique raison pour laquelle ce monde existe en moi. C'est une sorte de paradoxe, comme une image reflétée à l'infini dans des miroirs qui se font face. Je suis une part de ce monde, ce monde est une part de moi." (423)
   
   « Chacun de nous a nommé ce monde avec des mots différents, pensa Aomamé. Moi, je l'ai appelé "l'année 1Q84" et Tengo "La ville des chats". Ces termes désignent cependant une même réalité.» (504)
   

   
   Et pour les amateurs d'humour involontaire:
   « "Je surveillais un locataire", lâcha péniblement Ushikawa, d'une voix instable, comme déchirée.
   Du fait qu'il avait les yeux bandés, cette voix ne lui parut pas être la sienne.» (437)

   
   
   * Je ne suis pas femme à reculer devant une audacieuse métaphore.
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critique par Sibylline




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Epilogue
Note :

   "Il est possible que ton père soit parti de l’autre côté en ayant emporté avec lui un secret"
   
   Ushikawa, dont la mission va être de retrouver Aonamé, est face aux deux gardes du corps entourant le leader au moment où celui-ci a été retrouvé mort dans sa chambre. Le leader de la secte n’est en effet plus… Cette mort est incompréhensible il ne faut surtout pas l’ébruiter. Impensable que cet homme ait été assassiné quasiment sous les yeux des personnes qui en avaient la charge, dans la pièce à côté. En même temps aucune trace de blessure n’a été retrouvée sur lui. La position des deux hommes est plus que délicate dans la mesure où ils ont failli à leur mission : protéger le gourou… Ne leur reste plus qu’à essayer de retrouver Aonamé, cette femme qui avait pour mission d’effectuer une séance d’étirements et qui s’est retirée une fois le leader endormi. Mais elle a complètement disparu de la circulation! Disant qu’il fallait le laisser dormir deux heures… Quelles sont les raisons qui auraient poussé Aonamé à tuer cet homme, c’est absolument ce qu’il faut éclaircir.
   
   Une enquête est diligentée mais il semble très difficile de la retrouver dans la mesure où elle ne semble avoir aucun ami aucun proche et n’entretenir aucune amitié. Certes, ses parents étaient des adeptes fidèles des Témoins, mais elle s’est séparée de la secte depuis de nombreuses années. Cependant, fait bizarre on s’aperçoit en écoutant ses conversations téléphoniques qu’elle entretenait un lien avec la policière retrouvée morte dans une chambre d’hôtel.
   
   Aonamé, quant à elle, est toujours à la recherche de Tengo et elle décide de ne pas changer de nom ni de subir d’intervention chirurgicale suite au meurtre du leader, ne respectant donc pas le pacte établi préalablement.
   
   Nous voilà au terme de cette trilogie et en plein roman policier. L’étau se resserre. Un nouveau personnage fait son apparition en la personne de Ushikhawa, un homme au physique ingrat, qui va pister Aonamé.
   
   Complexe, fantasque ce troisième volume est l’épilogue de ce récit, l’intrigue arrive à son terme. Aonamé et Tengo, ont tous les deux atteint la trentaine maintenant. Celle-ci se cache dans un appartement pendant que Tengo assiste son père pendant ses dernières heures.
   
   Ushikawa découvre leurs liens d’enfance et part à la recherche de leur histoire, dénouement de ce merveilleux récit, qui fait la part belle à l’imaginaire comme toujours chez Murakami. "Le monde des chats" pour Tengo et "l’année 1Q84" d’Aonamé finiront-ils par se rejoindre, comme ces deux âmes sœurs? Un livre sur la solitude, l’incommunicabilité entre les êtres, et qui nous offre une fois de plus l’imaginaire toujours aussi fascinant de Murakami.
   
   Où va-t-il chercher des histoires aussi belles, aussi fantasques, nous plongeant dans un univers merveilleux et féériques? C’est toute la question que je me pose à chaque fois que je fais une (courte) pause dans ma lecture… Toujours aussi impressionnée par son talent. Alors, une fois la dernière page tournée, je me demande toujours : A quand le prochain roman de Murakami?
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critique par Éléonore W.




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Oui, mais...
Note :

   Dans le monde étrange de 1Q84, les événements s'accélèrent. Aomamé a renoncé à se suicider et vit toujours recluse dans son appartement, traquée sans relâche par les Précurseurs dont elle a assassiné le leader. Alors que Fukaéri demeure introuvable, Tengo, au chevet de son père mourant et plongé dans un étrange coma, se rapproche imperceptiblement de la jeune femme qui hante ses pensées depuis tant d'années, cette petite fille qui lui a serré la main dans une salle de classe, il y a vingt ans.
   
   Mais un autre personnage, un dénommé Ushikawa, détective privé à la solde des Précurseurs, est également sur les traces d'Aomamé, et fait planer sur leurs retrouvailles tant attendues une menace sourde et inquiétante. Alors que les jours passent, le temps semble s'être arrêté pour les deux héros, absorbés chacun de leur côté par leur contemplation d'un univers onirique dont ils ne comprennent pas encore toutes les implications : Tengo découvre une chrysalide de l'air sur le lit d'hôpital de son père, tandis qu'Aomamé sent grandir en elle une "petite chose" conçue lors d'une terrible nuit d'orage, une petite chose qui pourrait bien avoir un lien avec les Little People.
   
   Dans le clair-obscur des deux lunes de 1Q84, les chemins des amants éternels ne vont pas tarder à se croiser, à moins qu'un certain Ushikawa ne vienne contrarier leur course éperdue l'un vers l'autre...
   
   
   
   Voici enfin le couronnement de cette saga onirique à l'intrigue envoûtante, ce monde imaginaire où brillent deux lunes, où des Little People tissent sans relâche une chrysalide de l'air autour d'un cadavre, et où un toboggan perdu au fin fond d'un quartier tranquille de Tokyo permet à deux amants séparés de se retrouver après vingt ans d'une quête désespérée.
   
   L'irruption d'un troisième personnage au milieu du duo narratif composé par Tengo et Aomamé est un procédé habile, qui permet non seulement, au gré des avancées du détective privé, de récapituler en l'explicitant la trame des précédents volumes, tout en introduisant une nouvelle menace qui plane sur le destin des deux héros : on le sait, ces deux-là sont voués à se retrouver, du moins dans le monde de 1Q84, mais la présence d'Ushikawa crée un suspense tout à fait bienvenu en inversant le rapport de force à l'œuvre depuis le deuxième tome.
   
   Les personnages gagnent également en épaisseur : même si certains déplorent l'absence notable, dans ce volume, de l'énigmatique Fukaéri, d'autres acquièrent une place de premier plan, comme Tamaru ou Komatsu. Les héros, malgré leur apparente froideur, sont attachants et nous entraînent dans leurs incroyables aventures avec une facilité déconcertante.
   
   L'écriture ample et poétique reste l'une des grandes forces de ce roman, malgré de nombreuses longueurs, redites et maladresses, qui jalonnaient déjà les tomes précédents et gâchaient quelque peu le plaisir de lecture.
   
   Et si l'ensemble reste convaincant, porté par une fin ouverte, peut-être présage d'un 4e volume qui ravirait les fans de Murakami, on regrette néanmoins que bien des questions soulevées par l'auteur lui-même demeurent sans réponse, au profit d'un happy end un peu facile : le sort des Précurseurs est complètement laissé dans l'ombre, de même que la destinée de Fukaéri ; la mort suspecte d'Ayumi, tout comme la disparition inexpliquée de la maîtresse de Tengo, ne sont pas davantage explicitées... Murakami a délibérément choisi d'ignorer ces éléments pour se concentrer sur son dénouement certes fort bien écrit, mais convenu, faisant retomber en quelques lignes l'univers original et délicieusement lynchéen qu'il avait paisiblement construit, page après page, au niveau de la banale romance.
   
   Il ressort finalement de cette lecture une impression en demi-teinte : l'apothéose promise par ce troisième volume semble se refuser à nous, comme si l'on nous avait réveillé quelques instants avant la fin d'un rêve prometteur et passionnant. On ne demanderait alors qu'une chose : que Murakami nous laisse nous rendormir.
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critique par Elizabeth Bennet




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Différent
Note :

   Ce troisième et dernier volume présente une rupture concernant l’alternance à laquelle Haruki Murakami nous avait habitués, avec l’irruption de chapitres consacrés au mauvais génie de l’affaire, le sulfureux Ushikawa. Ce personnage à la moralité douteuse s’est manifesté au cours du second volume, inquiétant Tengo par son attitude intrusive, après le succès remporté par la Chrysalide de l’air. Ce personnage secondaire monte d’un cran dans l’échelon des protagonistes, travaillant ouvertement pour les Précurseurs, le voilà furetant et intrigant sur la mystérieuse jeune femme que l’on a vue chez le Leader, au soir d’un orage aux conséquences étranges.
   
   Il est intéressant de noter l’astuce de l’auteur, qui bouscule l’architecture de son récit en éclatant la bipolarité du récit Tengo-Aomamé. Puisque Ushikawa détient désormais le ressort dramatique essentiel, l’ordonnance du récit sera tripartite. Ce qui permet au lecteur de suivre avec effroi les avancées de l’enquêteur, aussi retors que son physique est difforme. Les rapports du romancier aux portraits de ses créatures me paraissent ici intéressants : l’apparence d’Ushikawa est symbolique de son mental pervers, mais ses difformités n’empêchent pas la fulgurance de ses intuitions, et la persévérance de ses objectifs. À ce portrait inquiétant Murakami oppose la légèreté aérienne, la transparence de Fukaéri, le "bon ange" de Tengo, sylphide et sibylle, dont la présence rassure alors qu’elle est, aux sens propre et figuré, la matrice des ennuis du jeune homme.
   
   À ce stade, si vous êtes engagés dans la lecture de la trilogie, il vous faut quitter d’urgence les notes de lecture glanées ici et là. Profitez à votre rythme des aléas qui attendent les protagonistes, filez de pages en pages vers la résolution des énigmes, les attentes d’Aomamé sur son balcon et les errements de Tengo sous la clarté des deux lunes…
   
   Mais s’il vous reste à la fin une impression d’inachèvement, le sentiment que l’on passe à côté de la substantifique moelle poétique en germe dans cet univers parallèle, je vous rejoins pleinement. Ce troisième tome refermé, qu’advient-il de Fukaéri, de Komatsu, de notre vieille Dame et de son fidèle Tamaru? De quel monde l’enfant d’Aomamé va-t-il hériter?
   
   Ce pourrait être une manière subtile pour un auteur reconnu par ailleurs de faire naître un désir chez ses lecteurs. Mais il me semble que Haruki Murakami est passé à autre chose, se délestant d’une histoire qui a dû empiéter sur une bonne tranche de sa vie. Reste quelques réserves d’une autre nature concernant la rédaction ou la traduction de ce roman fleuve : à la manière des feuilletonistes du XIXème siècle, bien obligés de résumer de temps à autre les détours de leurs intrigues à tiroirs, Murakami donne parfois l’impression de penser que son lecteur a besoin de rappels ou d’explications qui paraissent bien superflus. Ce sont des maladresses qui embourbent la fluidité du récit, aux tonalités par ailleurs plus subtiles. Curieux paradoxe pour un ouvrage qui a essaimé autour du monde et connaît un succès universel.

critique par Gouttesdo




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Underground - Haruki Murakami

Edifiant
Note :

   Une attaque au gaz sarin est perpétrée dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995, par les membres de la secte Aum. Cinq attaques ont lieu simultanément, sur cinq lignes différentes, en pleine heure de pointe, tuant 12 personnes, faisant 50 blessés et entraînant des problèmes de vision temporaires pour plus d'un millier d'autres voyageurs. Plus d'une dizaine de membres de la secte seront jugés et condamnés à mort suite à cet attentat.
   
   Haruki Murakami s'empare de ce drame, recueillant les témoignages de nombreuses victimes neuf mois après la tragédie, mais ce roman ne paraît qu'en 2013 en France. Il a fait un travail de fourmi, recueillant dans le premier volet du livre 34 témoignages, ce qui ne fut pas une mince affaire, surtout quand il s'est agi de retrouver les protagonistes et aussi d'obtenir qu'ils veuillent bien revenir sur ce moment particulièrement pénible de leur vie. Cette première partie est passionnante et permet de montrer comment cette attaque a pris par surprise de nombreux voyageurs, mais aussi comment cela a pu bouleverser la vie de certaines familles, notamment quand il interview une femme, pas directement touchée, mais dont le mari était dans le métro au moment de la diffusion du gaz, et qui a trouvé la mort alors qu'elle était enceinte de leur premier enfant.
   
   Je n'aurais jamais lu ce livre s'il n'était pas écrit par Murakami, mon auteur fétiche. Ces entretiens permettent de revivre ce drame, comme si on y était et d'en mesurer la cruauté ainsi que le traumatisme des victimes. Le souterrain est par ailleurs un thème cher à Murakami, abordée dans nombre de ses fictions, comme il le dit lui même dans ce livre. La seconde partie, qui m'a moins intéressée, est le témoignage d'adeptes de la secte Aum. Il essaie de comprendre les motivations qui ont pu pousser ces individus à rejoindre la secte, et à la quitter pour certains. Murakami rebondit parfois sur certains propos "Des détails dans les témoignages- comme qui a dit quoi à qui et quand- ont changé, mais les faits demeurent : cinq dirigeants d'Aum ont diffusé du sarin dans le métro afin de tuer des passagers au hasard. Ce que je cherche à connaître, c'est votre opinion personnelle sur l'attaque en elle même. Je ne vous critique pas en tant qu'individu ; j'aimerais seulement savoir ce que vous pensez". En se faisant le relais de tous ces témoignages, sans prendre lui même la parole pour donner son avis, il dit en fait beaucoup et tente d'appréhender l'incompréhensible.
   
   C'est un livre très réussi et prenant, qui se lit presque comme un roman. Il m'a permis de prendre conscience du drame vécu par les Japonais lors de cet attentat.

critique par Éléonore W.




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L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage - Haruki Murakami

Trauma
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   Il y a déjà beaucoup de choses dans ce titre, long et difficile à réclamer à son libraire pour un lecteur français lambda. Une fois cet obstacle surmonté, on découvrira à quel point il est judicieux.
   
   Déjà, "l'incolore Tsukuru Tazaki" nous place le personnage, nous apprend son nom et sa particularité d'être "incolore", ce qui tient au fait qu'il fait partie d'une bande très soudée de cinq amis et que le hasard a voulu que les quatre autres aient un patronyme évoquant une couleur, rapidement devenu leur surnom : Blanche, Noire, Rouge, Bleu. Comme ce n'est pas le cas de notre Tsukuru, il s'est toujours senti un peu décalé malgré leur forte amitié, et comme "moins bien qu'eux". Pourtant, son nom à lui signifie "bâtisseur" et il pourrait donc aisément en être fier, les autres apprécient ce nom et le trouvent enviable, mais lui non. Garçon calme, travailleur et raisonnable, beau sans comprendre l'avantage que cela peut représenter, il se voit incolore et vide, malgré des études et une carrière tout à fait satisfaisante car bâtisseur, il deviendra. Il a de lui-même une vision dépréciée et cela va devenir carrément dramatique quand un beau jour, sans la moindre explication, ses quatre amis indéfectibles, lui annoncent qu'ils ne veulent plus avoir le moindre contact avec lui et refusent même la discussion qui permettrait de lui dire pourquoi. C'est un rejet inattendu, brutal, et complet.
   
   Le groupe avait pris dans la vie de Tsukuru plus d'importance encore que sa famille, il n'avait même jamais imaginé la moindre ombre entre eux, si bien que cette annonce lapidaire faite par téléphone le pétrifie et le détruit. Il n'a même pas la force de tenter d'obtenir de les rencontrer davantage. Il se renferme totalement en lui même, son autodépréciation s'estime ainsi justifiée et s'accroit, il passe d'abord six mois à survivre d'une façon entièrement mécanique en ne pensant qu'à la mort, puis, peu à peu, passe le cap et, au lieu de mourir, engage une vie qui, pour le compte, est vraiment incolore. Il ne s'en rend pas tout à fait compte, mais cet accident l'a détruit.
   
   Au moment où nous faisons sa connaissance, il a rencontré une femme dont il est très épris et qui pourrait bien, de son côté, s'intéresser beaucoup à lui. Cependant, elle sent cette part gelée au fond de lui, cette blessure profonde qui ne cicatrise pas sous l'apparence d'une vie anodine et elle lui dit qu'elle n'approfondira leur relation que s'il accepte de vider l'abcès, de revoir ses anciens amis et de clarifier totalement la situation. D'où, le "pèlerinage" du titre.
   
   Ce qu'il accepte de faire. Mais peut-on réparer une confiance en soi qui, n'ayant jamais été forte, a été réduite à zéro? Peut-on se remettre d'un choc totalement destructeur reçu à un âge tendre? Tsukuru Tazaki a-t-il encore en lui la force de vivre vraiment?
   
   Ici encore, comme dans les autres romans de l'auteur, l'importance des rêves est grande. Ils expriment le subconscient des personnages et, pour certains, ne sont pas toujours clairement distingués de la réalité, ce qui donne au roman cette aura qui frôle le fantastique, mais cette fois, sans y plonger. Nous ne sommes pas en 1Q84, mais à Tokyo, aujourd'hui.
   
   Un roman un peu lent, mais cela a aussi son charme, très introspectif, porté par une belle écriture et qui déploie non l'analyse mais l'exposition d'un traumatisme psychologique particulièrement destructeur et de ses conséquences. Un ouvrage, à mon avis, très intéressant.
   
   A lire.
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critique par Sibylline




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Pas la magie attendue
Note :

   Le dernier livre de Murakami est toujours une vraie attente, et je l'ai attendu.
   
   Moins ambitieux que la trilogie 1Q84, violente et fantastique, ce roman pénètre dans le territoire de l'intimité nostalgique chère à l'auteur.
   
   Entre rêve et réalité, mystère et clarté, l'histoire nous invite à écouter une certaine musique. Ici c'est Liszt et ses années de pèlerinage, notamment le mal du pays, qui hante ces pages.
   
   De quoi parle Murakami?
   
   Toujours de héros incolores et transparents qui survolent la vie et qui pourtant font tout pour y écrire leur rime.
   
   Tsukuru Tazaki fait partie d'un groupe de cinq amis, trois garçons et deux filles. Jusqu'à la fin du lycée, ils habitent Nagoya et sont très liés. Tous possèdent un prénom qui illustre une couleur, sauf Tsukuru qui lui est sans couleur.
   
   Quand Tsukuru décide d'aller à l'université de Tokyo, il est le seul à quitter la ville.
   
   Il revient voir ses amis régulièrement jusqu'au jour où sans aucune explication, ils rompent avec lui et ne veulent plus jamais le voir ni lui parler.
   
   Vivant très mal cet abandon, Tsukuru restera longtemps prostré au bord de la mort.
   
   Devenu architecte reconnu et un jeune homme charmant, il a toujours l'impression d'être une coquille vide, de ne pas exister pour les autres.
   
   16 ans plus tard et avec l'aide de sa nouvelle petite amie, il fait face à son passé et retourne à Nagoya, il va même en Finlande pour obtenir l'explication du mystère de la rupture.
   
   Abolissant le passé, il peut ainsi entreprendre le voyage pour construire le présent.
   
   Murakami avec beaucoup de nostalgie, nous invite à une quête existentielle où le rêve n'est jamais bien loin.
   
   Je ne pense pas que ce livre soit mon préféré. Aux romans de l'auteur, je préfère ses nouvelles où la fulgurance du récit rend le voyage onirique plus mystérieux encore.
   
   Le lecteur peut se lasser de toute cette nostalgie qui n'en finit pas. Le personnage de Tsukuru à force de banalité semble vraiment inconsistant et pour le coup transparent.
   
   Le manque de passion dans son quotidien face aux vrais problèmes ennuie ainsi que les descriptions des vêtements (une vraie pub pour les marques) et la façon de faire le café.
   
   L'écriture est classique et l'histoire n'apporte pas la magie attendue.
   
   Mais ça reste quand même Murakami.
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critique par Marie de La page déchirée




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Le doute, l'isolement, la dépression
Note :

   Tsukuru Tazaki, le héros du pèlerinage dont il est question dans le titre, se juge lui-même d’une grande banalité car, contrairement aux noms de famille de ses quatre amis de lycée qui renvoient tous à des noms de couleur, le sien fait exception. Ses amis, deux filles et deux garçons, rebaptisés Rouge, Bleu, Blanche et Noire, vivaient comme lui à Nagoya où ils sont restés tout le temps de leurs études mais, là encore, Tazaki s’est différencié en choisissant l’université de Tokyo, seul endroit où il pouvait suivre sa passion pour la construction de gares ferroviaires. Cependant il revenait chaque vacances les retrouver dans leur ville natale jusqu’au jour où ils lui demandèrent de ne plus jamais les voir. Il ne sut jamais pourquoi mais sa vie fut à jamais bouleversée par cette si abrupte et mystérieuse rupture.
   
   "Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukaru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort. Son vingtième anniversaire survint durant cette période mais cette date n’eut pour lui aucune signification particulière. Pendant tout ce temps, il estima que le plus naturel et le plus logique était qu’il mette un terme à son existence." (Premières phrases)

   
   Enfin, après seize années de vie très solitaire, étant tombé amoureux de Sara, une jeune femme un peu plus âgée, celle-ci le persuade de rechercher les raisons de son exclusion. C'est ainsi qu'il entreprend un véritable pèlerinage et une longue enquête pour retrouver chaque membre du groupe, ce qui le conduit du Japon jusqu'en Finlande, avec sans cesse en arrière plan la musique de Liszt. Il ira de découverte en étonnement et son passé prendra une toute autre couleur dès lors qu'une partie de la vérité lui sera dévoilée mais sait-on jamais tout sur soi?
   
    "Même si l'on peut dissimuler ses souvenirs, on ne peut pas changer l'histoire."

   
   J'ai trouvé ce livre passionnant. J'aime beaucoup cet auteur dont j'ai déjà lu trois romans mais c'est celui-ci que je préfère. Il est plus épuré, plus simple, plus lumineux. Il parle de ce que tout le monde peut ressentir dans les moments sombres de son existence: la solitude, la perte de l'amitié ou de l'amour, le manque de confiance en soi, le doute, l'isolement, la dépression, l'amour, le renouveau, le regain d'énergie, la quête des secrets du passé, les violences au quotidien mais aussi le viol, le crime, la foule, l'anonymat, bref, tous les grands sujets des grands romans.
   
    Un excellent moment de lecture!
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critique par Mango




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Titre intrigant, n’est-ce-pas ?
Note :

   Tsukuru Tazaki connait, alors qu’il termine ses années de lycée, à Nagoya, au Japon, une relation quasiment fusionnelle avec quatre camarades ; deux filles et deux garçons. Ils n’ont pas de secrets les uns pour les autres, leur confiance réciproque est totale, ils sont en contact permanent. Seule ombre au tableau pour Tsukuru, jeune homme qui manque tout de même de confiance en lui, il est le seul de la bande dont le patronyme n’est pas l’expression d’une couleur. Les quatre autres sont respectivement Blanche, Noire, Rouge et Bleu. Et lui... il en vient à se considérer comme... incolore. Mais, je l’ai déjà dit, il n’a pas une extrême confiance en lui.
   
   Se termine le lycée, l’équivalent de notre bac et sonne l’heure de la séparation. Pour Tsukuru Tazaki qui a décidé d’aller étudier à Tokyo. Il est le seul des quatre à partir si loin – il devra résider à Tokyo et donc abandonner les membres du groupe qui, eux, étudieront à Nagoya. C’est que Tsukuru a une passion, qui l’a gagné il y a déjà longtemps, il est passionné de... gares ferroviaires et l’Université dans laquelle il est accepté à Tokyo sera celle qui pourra le mieux le préparer à les édifier (bon c’est une passion comme une autre même si ça parait curieux!).
   
   Qu’à cela ne tienne, le lien n’est pas coupé, il revient à chaque vacances et tout recommence comme avant. Comme avant jusqu’au jour où, de retour à Nagoya et cherchant à contacter ses amis, il n’y parvient pas, se rend compte qu’on le fuit et que finalement, celui plus ou moins considéré comme le leader du groupe lui crache le morceau – oh, un tout petit morceau! – on ne veut plus le voir et, pire, on ne lui donne aucune explication, il est censé comprendre. La foudre lui tombant dessus ne l’aurait pas davantage pétrifié. Non seulement il ne comprend pas pourquoi mais, manquant de confiance de lui, se vivant comme "incolore", il ne va chercher à crever l’abcès, à rencontrer ses (ex) amis pour avoir une explication. Il va se replier sur lui-même, plongeant dans une terrible dépression qui le porte au bord du suicide et qui va le marquer à tout jamais, modelant sa personnalité, lui inculquant des réflexes de fuite devant les autres, fuyant toute relation durable.
   
   Une quinzaine d’années plus tard, toujours solitaire mais construisant des gares, il fait la connaissance de Sara, une femme de son âge, une femme avec laquelle il se dit qu’il pourrait vivre. Et réciproquement. Réciproquement, sauf que Sara, au fil de discussions avec Tsukuru identifie une zone d’ombre dans la vie de celui-ci, une zone qui l’inquiète potentiellement et qu’elle lui demande de clarifier. Elle a senti la blessure encore béante dans le passé de Tsukuru et elle lui demande de faire maintenant ce qu’il n’a pas fait il y a 15 ans ; comprendre ce qu’il s’est passé à Nagoya.
   Et c’est le sens du pèlerinage du titre. Tsukuru va se mettre en quête de ses anciens amis dont il n’a plus jamais eu de nouvelles, les retrouver les uns après les autres afin de reconstituer le puzzle 15 ans après...
   
   C’est très fin, d’une grande psychologie, avec quelques zones d’ombre qui subsisteront. Une plongée dans le passé d’un homme et une manière d’illustrer comment des actes en apparence anodins peuvent profondément modeler notre psychologie et nos comportements futurs.

critique par Tistou




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L’étrange bibliothèque - Haruki Murakami

Livre illustré
Note :

    Illustrations : Kat Menschik
   
   Ça, c’est si vous non plus, vous ne mettez jamais les pieds en librairies. Comme vous n’y êtes pas obligés, je vais vous décrire l’objet. J’avais déjà repéré ce titre en anglais mais le livre était dix fois moins beau. Ici, il est édité sur du papier, comme celui utilisé pour les comics, plein d’illustrations d’une artiste allemande, avec une couverture cartonnée… C’est donc un bel objet livre.
   
   Il s’agit d’une nouvelle de Haruki Murakami, où l’on suit un jeune garçon, grand lecteur, qui se retrouve enfermé dans sa bibliothèque de quartier, non qu’il l’ait souhaité mais parce qu’on le maintient prisonnier pour des raisons que je vous laisse découvrir. J’ai admiré l’art de Murakami d’emmener son lecteur dans son univers, et ce très rapidement. Les dessins, nombreux, illustrant la nouvelle sont toujours à propos et correspondent à l’action de la page (ce qui n’est pas toujours le cas pour les livres illustrés) et surtout correspondent à l’univers du texte. C’est une heure de dépaysement totalement garantie.
   
   Je précise que je n’ai jamais lu aucun Haruki Murakami, et donc je ne peux pas vous le situer par rapport à ses autres livres.
   
   Extrait :
   
   "Je m'assis sur le lit, m'enfouis le visage dans les mains. Pourquoi devais-je subir une telle épreuve ? Alors que j'étais simplement venu à la bibliothèque emprunter des livres ! " Dites-moi, M. l'homme-mouton, fis-je. Pour quelle raison le vieil homme veut-il m'aspirer le cerveau ? – Eh bien, lorsque le cerveau est bourré de savoir, il est particulièrement délicieux. Nutritif et consistant. Bien crémeux, riche en pulpe."

critique par Céba




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Des hommes sans femmes - Haruki Murakami

Sept hommes, sept nouvelles
Note :

   Haruki Murakami, né à Kyoto en 1949 est un écrivain japonais contemporain. Auteur de romans à succès, mais aussi de nouvelles et d'essais, Murakami a reçu une douzaine de prix et autres distinctions. Traduit en cinquante langues et édité à des millions d'exemplaires, il est un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde.
   
    Sept hommes, ils sont célibataires, veufs ou divorcés, étudiants ou déjà bien installés dans la vie, ils ont tous perdu une femme et sont devenus des hommes sans femmes.
   
   Kafuku est un acteur de théâtre, à la mort de sa femme, il décide de rencontrer Takatsuki qui a été le dernier de ses amants, dans le but de se venger…
   
   Kitaru propose à son ami Tanimura de sortir avec Erika sa petite amie, si elle doit rencontrer un autre homme, autant que ce soit lui, car il le connait et il pourra lui donner de ses nouvelles…
   
   Le docteur Tokai est chirurgien plasticien, il est convaincu que la vie conjugale n’est pas faite pour lui, mais il n’estime pas déloyal d’avoir plusieurs maîtresses en même temps. Et puis un jour il tombe amoureux fou, comme un vieux renard rusé pris au piège…
   
   Habara est confiné dans un appartement, sa seule visite une jeune femme qu’il a surnommée Shéhérazade, car après avoir fait l’amour elle lui raconte des histoires merveilleuses, comme la princesse des mille et une nuits…
   
   Kino a démissionné après avoir surpris sa femme avec un collègue de travail. Maintenant il est propriétaire d’un bar…
   
   Prague, la ville est envahie par des tanks et des soldats. Samsa se reveille dans une maison qu'il ne connait pas. On sonne à la porte, c'est une petite femme bossue qui prétend venir réparer une serrure cassée...
   
   A 1 heure du matin, le téléphone du narrateur sonne, un homme l’informe du suicide d’une femme. C’est la troisième femme avec qui il a eu des liens qui met fin à ses jours…
   
   Sept nouvelles où des hommes se racontent, ils croisent des femmes manipulatrices, souvent mariées qui trompent allègrement leurs maris.
   
    Sept histoires en forme de conte, où le sexe et la musique sont omniprésents. On peut être décontenancé par l’univers d’Haruki Murakami où la poésie et le fantastique se mêlent aux désirs sexuels permanents.

critique par Feursy




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