Lecture / Ecriture
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Auteur du mois de mars 2006
Jean-Marie Gustave Le Clézio

   .

Biographie

   AUTEUR DU MOIS DE MARS 2006
   
   Jean-Marie Gustave Le Clézio est né à Nice, le 13 Avril 1943, d'une famille bretonne émigrée sur L'île Maurice au XVIII siècle. Ce Docteur en lettres obtint le Prix Renaudot en 1963 avec "Le procès verbal". Il n'a jamais cessé d'écrire et a ainsi produit aujourd'hui près de 40 ouvrages et la source n'est pas tarie. En 1980, il reçut encore le prix Paul Morand pour l'ensemble de son oeuvre.
   
   Prix Nobel de Littérature 2008
   
    En dehors de ses romans, d'inspiration souvent autobiographique ou du moins familiale, voyageur, écrivain, passionné par les civilisations anciennes, il s'est toujours intéressé aux cultures africaines et d'Amérique latine et leur a consacré des témoignages et des essais.
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Le rêve mexicain ou la pensée interrompue
  L'Africain
  Cœur brûle et autres romances
  Le livre des fuites
  La quarantaine
  Gens des nuages
  Sirandanes
  Ailleurs
  Etoile errante
  Ritournelle de la faim
  Raga, approche du continent invisible
  Dès 08 ans: Voyage au pays des arbres
  Diego et Frida
  Ourania
  La Ronde et autres faits divers
  Poisson d’or
  Désert
  Onitsha
  Ados: Lullaby
  Tempête
 

Le rêve mexicain ou la pensée interrompue - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Le monde comme un tout
Note :

   Ce très bel essai de J.M.G. Le Clézio est dérangeant à plus d'un titre. Tout d'abord, parce qu'il nous interpelle à propos de la disparition d'une civilisation extrêmement brillante, que la rapacité des conquérants européens a fait disparaître de la surface du monde en un éclair. Il nous fait ressentir profondément la perte qui résulte pour nous de cette destruction: la perte d'une cosmogonie selon laquelle la terre, les hommes et les dieux font partie d'un tout et sont donc réellement liés les uns aux autres, une vision du monde tissée de magie et de beauté et qui eût pu enrichir notre vie aujourd'hui (l'exploitation des ressources naturelles, la protection de l'environnement...), une vision du monde dont ne subsistent que quelques traces fragmentaires dans de vieux codex poussiéreux...
   
    Et puis, J.M.G. Le Clézio nous fait aussi prendre conscience de l'impossibilité fondamentale pour les occidentaux individualistes que nous sommes de réellement comprendre cette civilisation qui plaçait l'équilibre du monde bien au-dessus de la vie des individus, ce qui se traduisait par des rites - à nos yeux - d'une extrême cruauté.
   
    "Le rêve mexicain" n'est pas d'un accès facile, on se perd un peu dans la panthéon innombrable de ces peuples amérindiens, et l'écriture de Le Clézio, très lyrique, ne facilite pas toujours la tâche du lecteur. Mais ce lyrisme a le mérite de mettre l'accent sur la beauté et la poésie de ce monde perdu.

critique par Fée Carabine




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L'Africain - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Enfance ?
Note :

   Ecrit en 2004, alors que l'auteur a 64 ans, ce livre n'est pas un roman. Jean-Marie Gustave Le Clézio a choisi d'y regrouper ses souvenirs d'enfance. Il raconte comment, la trajectoire du gamin qu'il était, colérique et capricieux, déstabilisé par une enfance sans père dans un pays en guerre ( la France de 1939 à 48) percuta celle du père qu'il avait en fait, lorsqu'il put le retrouver, à huit ans, au Niger. Un monde venait de disparaître pour lui, le versant français peuplé de femmes bienveillantes (mère et grand-mère), un autre lui sautait au visage de manière brutale et sans doute inattendue, le versant africain sur lequel régnait ce père étranger autoritaire, méthodique et amer. Il y trouvera à la fois la liberté la plus totale (grands espaces, liberté des corps, heures sans surveillance et absence d'école) et la stricte discipline paternelle, précise jusqu'aux détails, n'admettant pas d'être contestée et qui ne rejetait pas les châtiments corporels.
   De la découverte de ce nouveau monde, toute la personnalité de Le Clézio se trouvera non pas transformée mais formée. Quoique? transformée aussi sans doute, car, avec ce qu'il nous dit de l'enfant qu'il était en France, j'ai gardé l'impression que, si jeune qu'il fut, il n'était alors pas parti pour devenir ce que l'Afrique et cette figure paternelle impressionnante ont fait de lui. Les décennies ont passé et c'est un homme de plus de soixante ans qui retourne ainsi sur son passé et en particulier sur ses relations difficiles avec son père qu'il tente de mieux comprendre maintenant, mais on sent comme tout cela est encore sans évidence.
   C'est un ouvrage dont on ne peut se dispenser si l'on s'intéresse à l'auteur que ce gamin de huit ans est devenu et qui nous laisse sur une sorte de sympathie inattendue mais réelle pour ce père difficile de l'enfant - sans doute difficile aussi- qu'il était.

critique par Sibylline




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A la glore du père et de l'Afrique
Note :

   "J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j'ai écrit ce petit livre."
   
   "L'Africain" est en effet la tentative de Jean-Marie Gustave Le Clézio pour retrouver et comprendre son père. Un père, médecin militaire au Cameroun puis au Nigéria, qui fut séparé de sa femme et de ses deux enfants par la deuxième guerre mondiale. Un père dont Jean-M arie Gustave Le Clézio fit la connaissance en 1948: "(...) usé, vieilli prématurément par le climat équatorial, devenu irritable à cause de la théophylline qu'il prenait pour lutter contre ses crises d'asthme, rendu amer par la solitude, d'avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille, dans l'impossibilité de quitter son poste pour aller au secours de sa femme et de ses enfants...". "L'Africain" est le récit sensible et pudique de cette rencontre avec le père, les heurts entre deux jeunes garçons habitués à faire la loi et un homme féru de discipline, les malentendus entre ces deux enfants et cet homme qu'ils ne connaissent pas, dont ils ignorent l'itinéraire qui l'a amené de son île Maurice natale en Afrique équatoriale (la maison familiale et l'innocence perdues en ce jour de l'an fatidique de 1919, les études de médecine en Angleterre, l'embarquement à Southampton pour la Guyane...). Et puis, il y a pour ces deux enfants la découverte de la terre africaine, la découverte de la violence de la nature et de la présence - physique - des corps humains pour la première fois dépouillés des masques et des oripeaux dont les affuble notre société occidentale. "L'Africain" est un très beau récit où Le Clézio s'avance privé des masques de la fiction et où il retrouve, sans fards, dans un style plus épuré qu'à l'accoutumée, les mythes fondateurs de sa vie et de son oeuvre. Ce très beau texte est en outre illustré de photos tirées des archives personnelles de l'auteur.
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critique par Fée Carabine




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Image du père
Note :

   Cet ouvrage de Le Clézio n’est pas à proprement parler un roman. Publié dans la collection «Traits et portraits» au Mercure de France, cet ouvrage relate l’enfance de Le Clézio, et présente rapidement les liens particuliers qui le rattachent au continent africain. Mais si l’auteur raconte son aventure avec l’Afrique, son arrivée sur ce continent auprès de son père médecin au Nigéria après une enfance passée à Nice, l’Africain du titre ne se rapporte pas à lui, mais bien à la figure paternelle, centrale dans cet ouvrage.
   
   Issu d’une famille mauricienne contrainte de quitter ce paradis originel, son père arrive en Angleterre où il poursuit ses études de médecine. Ne s’acclimatant pas à la vie occidentale, il utilise le premier prétexte venu (une sombre histoire de carte de visite) pour fuir Southampton et s’installer en Guyane britannique. Ce sera pour lui le début de la pratique médicale dans des contrées reculées, auprès de populations peu habituées à rencontrer des blancs. Cette pratique se poursuivra de manière encore plus solitaire au Nigéria, à la limite de la frontière avec le Cameroun. Il se rend dans des zones récupérées par la Grande-Bretagne suite à la défaite allemande de 1918 et qui ne figurent qu’approximativement sur les cartes d’état-major de l’époque. Dans ces villages, il est accueilli comme un roi. Il est également confronté aux coutumes locales, aux violences, aux meurtres et aux suppositions de cannibalisme qu’il entend mais qu’il ne pourra jamais attester.
   
   Surtout, il conserve de son passage en Afrique un fort ressentiment envers la politique coloniale qui a cours à cette époque. La violence des blancs envers les noirs le choque. Il assiste depuis Nice, où il s’est installé, au conflit du Biafra, sur les lieux qu’il a fréquentés en tant que médecin. Les images de la guerre sont par ailleurs les seules reçues par l’Occident de ce territoire, dans lequel les pays producteurs d’armements ont pu faire affaire avec les pouvoirs locaux.
   
   De l’expérience de son père, et de ses séjours en Afrique enfant, où il s’amusait à détruire les habitats des termites, Le Clézio conserve un souvenir fort qui sera la matrice de sa vie future, en tant que citoyen mais également en tant qu’écrivain. "L’Africain" permet donc d’appréhender les choix d’écriture de celui qui est souvent présenté comme un voyageur insatiable et un écrivain du monde.

critique par Yohan




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Cœur brûle et autres romances - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Affaires de femmes
Note :

   Sept nouvelles dans ce recueil. La plus importante, en tête, la nouvelle qui a donné son titre au recueil. Et autres romances ? Ca parle bien de femmes, d'amours parfois. De là à qualifier ces nouvelles de romances ? Ironie, quand tu nous tiens !
   
    JMG Le Clézio a une sensibilité marquée aux dangers auxquels sont exposées les femmes. S'il y avait un lien entre ces nouvelles, ce serait celui-ci. De jeunes femmes qui quittent la maison familiale et qui deviennent la proie de prédateurs.
   
    En règle générale, d'ailleurs, JMG Le Clézio est sensible à l'injustice de notre monde et au sort réservé à ceux qui ne savent (ou peuvent) se défendre. Comme, en outre, il a beaucoup voyagé, les pays qu'il a été amené à connaître ressortent dans ces nouvelles : Mexique, Caraïbes, USA, Maurice, Polynésie...
   
    Il est particulièrement sensible également à cet âge charnière qu'est l'adolescence. Ses petites histoires, plutôt des drames, partent de l'adolescence .
    « En vérité, c'est si difficile d'entrer dans le monde adulte quand toutes les routes conduisent aux mêmes frontières, quand le ciel est si lointain, que les arbres n?ont plus d'yeux et que les majestueuses rivières sont recouvertes de plaques de ciment gris, que les animaux ne parlent plus et que les hommes eux-mêmes ont perdu leurs signes. »
   
    La dernière nouvelle, Trésor, sort du schéma commun aux autres nouvelles. Un peu plus ésotérique, elle se déroule du côté de Petra, en Jordanie. Elle est peut être la moins facile à lire, ou plutôt celle qui demande le plus d'efforts.

critique par Tistou




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Le livre des fuites - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Un jalon sur le chemin d'un écrivain?
Note :

   Le titre: "Le livre des fuites", le sous-titre: "roman d'aventures". Etrange roman qui semble perpétuellement fuir son lecteur. A moins qu'il ne tente de fuir son sujet? Toutes ces aventures humaines qui se déroulent sur cette terre où nous vivons et dont pourtant nous ne savons rien. Publié en 1969, oeuvre de jeunesse, ce "livre des fuites" est décidément un livre très étrange, roman sans histoire et dont le seul personnage, Jeune Homme Hogan, se voit réduit au rôle ténu de fil conducteur, d'un lieu à un autre, de méditation en rêverie, dans un projet romanesque que l'auteur lui-même dépeint en ces termes:
   
    "Mélange de chapitres romancés
   de poèmes. Méditation libre
   (Réflexions, notes, mots clés,
   signaux, journal de bord)
   Attention au carcan, système!" (p. 171)

   
   Un roman expérimental, en somme. L'exploration de nouvelles formes d'écriture. La quête d'une liberté élusive. C'était peut-être une étape nécessaire dans l'élaboration de l'oeuvre que l'on sait. Mais la longue juxtaposition de fragments de bric et de broc a tôt fait de se vider de toute émotion, de toute chaleur et de toute vie, comme si l'auteur refusait de nous donner à ressentir ce qui fait la vie d'un être humain, unique et irremplaçable avec ses joies et ses souffrances, comme s'il voulait fuir et nous faire fuir avec lui ce tissu d'émotions... J'étais bien trop intriguée par ce livre étrange pour m'ennuyer une seule minute, et l'écriture de J.M.G. Le Clézio est, comme toujours, très belle. Mais j'échangerais "Le livre des fuites" sans un instant d'hésitation contre un autre de ses romans, "Désert", "La quarantaine" ou "Poisson d'or", où les ombres ici laissées sans nom retrouvent leurs visages.
   
   Extrait:
   
    "Est-ce que vous pouvez penser à tout ce qui arrive sur la terre, à tous ces secrets rapides, à ces aventures, à ces déroutes, ces signes, ces dessins peints sur le trottoir? Est-ce que vous avez couru à travers ces champs d'herbe, ou bien ces plages? Est-ce que vous avez acheté des oranges avec de l'argent, est-ce que vous avez regardé les taches d'huile en train de se déplacer sur l'eau des bassins des ports? Est-ce que vous avez lu l'heure aux cadrans solaires? Est-ce que vous êtes allé au cinéma, un soir, pour regarder pendant de longues minutes les images d'un film qui s'appelle Nazarin, ou bien La rivière rouge? Est-ce que vous avez mangé de l'iguane en Guyane ou du tigre en Sibérie?" (p. 11)

critique par Fée Carabine




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La quarantaine - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Saga familiale
Note :

    Ce qui m'a frappée dans ce roman, d'apparence simple, c'est la complexité de sa construction. Je dis «roman d'apparence simple», car on pourrait résumer l'histoire à l'aventure que vécurent à la fin du 19ème siècle, un groupe d'Européens abandonnés pour cause de quarantaine médicale sur un îlot proche de l'île Maurice où ils se rendaient, parce que la variole s'était déclarée chez certains . Comme on le devine bien, cette épreuve sera l'occasion pour chacun de voir son rôle social s'effriter, les masques tomber et l'humain se montrer à nu dans ce face à face avec la simplicité tragique de la misère, de l'épidémie, de la contagion et de la mort. Si vous y ajoutez en thème central une histoire d'amour (passionné forcément) entre adolescents, vous n'êtes pas loin du roman sentimental classique.
   
    C'est là qu'interviennent deux éléments : tout d'abord Arthur Rimbaud, aperçu au tout début du récit dans un rôle où on ne l'attendait guère. On le retrouve ensuite au moment de sa mort, puis ses poèmes réapparaissent régulièrement tout au long de la narration jusqu'à ne plus «faire le poids» face aux exigences de la vie pure et dure - comme cela a peut-être été le cas dans l'histoire du poète- car ils étaient malgré tout, enfants d'un monde civilisé. Ils forment cependant des pans de l'histoire d'au moins deux des personnages principaux et sont pour cela sensibles tout au long du livre.
   
    Ensuite, intervient dans le récit, cette complexité que j'évoquais en commençant et qui a même fait qu'au tout début, j'ai été perdue. Qui parlait ? Jacques, le Léon actuel ou le premier Léon ? Le Clézio a choisi de varier ses narrateurs. Ils sont au moins quatre et j'ai trouvé qu'une certaine confusion (voulue ou non ?) régnait parfois entre les hommes de ce que je pourrais appeler le «côté Léon» et j'ai éprouvé un peu cette même confusion dans les récits du côté Suryavati, fille-mère-grand-mère?et je m'y suis parfois sentie un peu incertaine.
   
    Il faut encore ajouter parmi les thèmes abordés : l'hérédité (avec la mère eurasienne de Léon mainte fois évoquée comme possible explication), le colonialisme (tout au long du roman dans sa forme triomphante et à la fin, dans sa forme pourrait-on dire, «terminale»), l'opposition entre les fondamentaux humains et les fondamentaux sociaux, pour ne pas parler de la culbute si facile à faire, du riche vivant au mort dépourvu de tout, en passant par le vivant, volontairement ou non, dépourvu de tout également.
   
    Comme on le sait, J.M.G Le Clézio aime prendre dans son histoire familiale le thème sur lequel il brodera dans ses romans. C'est encore le cas ici, et c'est son grand-père maternel qui vécut une aventure assez proche de celle qui est évoquée dans cette «Quarantaine».

critique par Sibylline




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Gens des nuages - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Ex-Sahara espagnol
Note :

   Jemia est la femme de J.M.G. Le Clézio. Ils se sont connus à Maurice mais la famille de Jemia est originaire de la Saguia El Hamra (la rivière rouge).
   
    « La Saguia El Hamra est une vallée asséchée à l'extrême sud du Maroc, au delà du Draa, au coeur d'un territoire qui a longtemps appartenu à l'Espagne sous le nom de Rio de Oro. » Autrement dit l'ex Sahara Espagnol, le conflit sahraoui avec le Maroc, terre longtemps interdite et dangereuse (mines notamment).
   
    « Et voici que tout d'un coup, alors que nous n'y songions plus, le voyage devint possible ? Nous voulions entendre résonner les noms que la mère de Jemia lui avait appris, comme une légende ancienne, et qui prenaient maintenant un sens différent, un sens vivant : les femmes bleues ; l'assemblée du vendredi ; les Chorfa, descendants du Prophète ; les Aït Jmal, le peuple du Chameau ; les Ahel Mouzna, les Gens des nuages, à la poursuite de la pluie. »
   
    Le rêve devient donc réalité et « Gens des nuages » est un récit de voyage. Des considérations sur la filiation dans une autre civilisation, sur le voyage, le Sahara, la vie dans le désert, la beauté du désert, ? accompagnés de photos. Le désert est omniprésent. Ses habitants aussi, qui semblent d'autant plus denses qu'ils sont rares. Les échanges de Jemia et JMG Le Clézio avec ces habitants de la Saguia El Hamra, les ancêtres de Jemia, sont riches, riches d'humanité, de profondeur. Il est plus facile de se concentrer sur l'essentiel quand on est confronté à la non-abondance, au presque-néant. Ces échanges sonnent vrais et cet ouvrage de JMG Le Clézio n'est pas dans la fiction. C'est bien la relation d'un retour aux sources longtemps rêvé, espéré, et effectué enfin comme dans un rêve.
    « Nous sommes restés le plus longtemps que nous avons pu sur le Rocher, à regarder, à écouter, à respirer. Le souffle continu qui vient du fond de la vallée siffle dans les trous de la roche. Dans mille ans, dans dix mille ans, le Rocher sera toujours là, simplement un peu plus usé par les grains de sable qui le bombardent, éclaté par endroits par le tonnerre, par l'alternance de la chaleur et du gel. »

critique par Tistou




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Sirandanes - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Suivi d'un petit lexique de la langue créole
Note :

   JMG et Jemia Le Clézio ont passé leur enfance à Maurice. Cette île si accueillante où le créole règne en maître bien que l'Anglais soit la langue officielle.
   Sirandanes ? Ce sont des devinettes, en créole, qui portent sur la vie quotidienne des Mauriciens.
   Sirandanes ? Sampek ! C'est ainsi que les devinettes se lancent et sont acceptées à Maurice.
   JMG Le Clézio nous les présente en créole avec une traduction en français. Ce sont des classiques, certainement tout aussi représentatifs de l'âme mauricienne que le seraient des contes :
    « Dilo dibut ?
   - Kann.
   (De l'eau debout ?
   - La canne à sucre.) »
   
   « Bul disan anba later ?
   - Betrav.
   (Une boule de sang sous la terre ?
   - La betterave.) »
   
   « Kan mo gran manman dézbiyé, mo ploré ?
   - Zonyon.
   (Quand ma grand-maman se déshabille, je pleure ?
   - L'oignon.) »

   
   JMG Le Clézio nous confie son attachement à cette langue parlée qu'est le créole, qui l'a bercé dans son enfance, et nous donne un lexique de la langue créole et des oiseaux.
   Je ne peux résister à celui-ci, de mot, indéfectiblement pour moi à Maurice et La Réunion :
    « Varangue : la véranda des demeures coloniales mauriciennes, où l'on se tient l'après-midi et le soir pour se rafraîchir, pour écouter la pluie et le ballet des moustiques. »
   Et encore :
    « Malang : l'eau malang, une eau corrompue, malsaine, empoisonnée. »
   Ou le bel oiseau des Mascareignes :
    « Paille-en-queue : c'est le phaeton aethereus, l'oiseau mythique, presque magique par sa beauté, volant au-dessus des falaises sombres de la rivière Noire, avec derrière lui sa longue queue de lumière, comète qui traverse l'immensité de l'horizon de la mer. »
   
   Et enfin, pour rester dans le domaine du personnel, des illustrations ponctuent régulièrement la lecture, qui sont des dessins ou aquarelles de JMG Le Clézio.
   Un petit ouvrage pour se faire plaisir.

critique par Tistou




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Ailleurs - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Conversation avec J.M.G. Le Clézio
Note :

   Ce petit livre reprend une série d'entretiens entre J.M.G. Le Clézio et Jean-Louis Ezine, des entretiens diffusés sur France Culture en 1988. J.M.G. Le Clézio venait alors de publier "Le rêve mexicain ou la pensée interrompue", l'essai qu'il a consacré à la disparition des civilisations pré-colombiennes, un livre qui est aussi un hommage poétique à la beauté et à la magie d'un monde perdu. Le Mexique et l'écriture - ses lieux, ses rituels, les forces qui la poussent en avant... - sont les deux thèmes principaux de ces conversations qui nous donnent une belle opportunité de pénétrer plus en profondeur un pan de l'oeuvre de l'écrivain français qui partageait alors son temps entre la France et le Mexique, une division inconfortable et une source d'inspiration...
   
   Si la réserve légendaire de J.M.G. Le Clézio est clairement perceptible dans les premières pages, Jean Louis Ezine est bel et bien parvenu à nouer un authentique dialogue avec l'auteur. "Ailleurs" évite les écueils habituels du genre de l'interview, et loin de se limiter à un bavardage superficiel, propose un complément très intéressant aux livres de J.M.G. Le Clézio (en particulier au "rêve mexicain").
   
   Extrait:
   "Au fond, pour moi, les livres sont comme des bornes sur un itinéraire. Plus tard, quand on se retourne, on se dit: «Ah oui, ça va dans cette direction», mais au moment où l'on avance, quand on pose son jalon, on ne sait pas trop où l'on va, On laisse du moins sa trace. On ne sait pas si ça va signifier quelque chose, si c'est un détour pour rien ou si, au contraire, on est revenu en arrière; c'est très difficile à savoir. C'est là que les autre sont importants. Ecrire sans être lu, ce doit être très décourageant, et très difficile. Je crois qu'un écrivain a foncièrement besoin qu'on lui dise: «Non, ça ne va pas»; ou bien: «Ah oui, ça, j'ai bien aimé, mais pas le reste». N'importe quoi, mais qu'on lui dise quelque chose." (pp. 17-18)

critique par Fée Carabine




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Etoile errante - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Voyages et paradis perdus
Note :

   L'histoire d'Esther Grève, petite fille juive commence pendant l'été 1943 et finit pendant l'été 1982 à la mort de sa mère. Elle part de la zone libre vers l'Italie puis vers Israël, tout jeune pays encore en guerre contre la Syrie. C'est une "étoile errante", Estrellita l'appelait son père, mort dans le maquis tandis qu'il faisait passer des gens vers l'Italie. C'est l'histoire d'un voyage continuel, de rencontres, d'amours, de morts par lequel Le Clézio joue sur plusieurs voix, variant du "je" d'Esther ou de Nejma, rencontre éclair sur la route de Jérusalem de cette jeune Palestinienne qui fuit la misère avec son mari et un bébé, vers le "elle" narratif, distant comme un zoom arrière. Esther fuit le mal nazi, le mal de la guerre, le mal absolu, la mort... On sent cependant dans l'écriture comme une fatalité à voyager, à s'exiler, comme une destinée déjà écrite et nombreuses sont les références bibliques (le livre du commencement) qui figure un paradis perdu tout comme les Djenounes de la vieille Aamma Houriya, conteuse dans le camp où vivait Djema. A chaque fois que ce paradis est entr'ouvert, par la musique, la contemplation de la mer, de la nuit, des étoiles où l'on attend toujours quelque chose : Esther, son père, Saadi (amant de Djema) les camions de ravitaillement de l'ONU, les enfants forment un groupe fasciné.
   
    A la fin, Esther qui a un fils et vit de nouveau en Israël après un détour par le Canada, revient à Nice - d'où elle part au début du roman - pour jeter à la mer les cendres de sa mère. Elle retrouve ainsi son enfance et le mal qu'elle a rencontré sur les traces de son père tué par la Gestapo.
   
    Bien sûr, c'est du Le Clézio! Et il sait très bien écrire, avec poésie, imagination, style. Jamais il n'est ennuyeux malgré la fin un peu longue de l'errance d'Esther, on comprend pourquoi il prend son temps, le dilate comme les souvenirs se répètent. Dans le passage sur Djema, c'est le style quasi-biblique qui prédomine fait de phrases répétitives, d'inversions, d'échos pour mieux traduire la simplicité empreinte de profondeur. C'est la lutte pour la survie comme si tout recommençait, comme une nouvelle genèse.
   
    C'est un roman d'une grande facture qui force l'admiration et l'enthousiasme.

critique par Mouton Noir




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Ritournelle de la faim - Jean-Marie Gustave Le Clézio

L'art de l'ellipse
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   L'histoire semble si simple. Un narrateur qui est et n'est pas l'auteur conte l'histoire d'une jeune fille - Ethel Brun - qui est et n'est pas la mère de J.M.G. Le Clézio. L'histoire d'une petite fille, d'une adolescente puis d'une jeune femme dans la France des années 1930 à 1945, avec ses emprunts à la mémoire familiale de l'auteur mais aussi la liberté de la fiction. Et simples, le ton et la conduite du récit semblent l'être aussi. L'écriture s'est dépouillée du lyrisme qui n'était pas pour peu dans le charme d'autres livres de J.M.G. Le Clézio, tandis que la narration prend toutes les apparences d'une histoire racontée très spontanément, en suivant les tours et les détours de la mémoire, passant ici et là du coq à l'âne, filtrée parfois par la compréhension qu'une enfant pouvait avoir des événements...
   
   Puis, petit à petit, on comprend qu'un pan essentiel de l'histoire n'apparaît qu'en creux, ne nous est raconté que dans les silences et les ellipses de ce récit qui semblait au premier abord si simple et décousu.
   
   C'est toute la vie d'une famille d'abord, la vie la plus secrète des parents d'Ethel qui surgit des pages de ce livre, alors même qu'aux yeux de la jeune fille, "Il était trop tard pour savoir la vérité, pour connaître leur vraie histoire, comment ils s'étaient connus, pourquoi ils avaient voulu se marier, ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde." (p. 175) Inexpliquée, irréductiblement mystérieuse, leur vie est pourtant là, qui nous est donnée à pressentir, de la même façon que nous pouvons, en découvrant de vieilles photos de famille de bien avant notre naissance, avoir l'intuition de cette part de la vie de nos parents qui échappe à notre connaissance et même à notre imagination.
   
   Et c'est toute la vie d'une époque, aussi, qui ressuscite dans ces pages. La vie d'une certaine bourgeoisie française des années trente, son anti-sémitisme rampant, son attitude ambiguë envers Hitler ou tout simplement sa molle et égoïste indifférence. Tant de livres ont déjà été consacrés à cette sombre période. Des livres intelligents et/ou bouleversants. Mais on n'a sans doute jamais serré d'aussi près le poison insidieux qui imprégnait ces années, et sans lequel l'Impensable n'aurait peut-être pas été possible. On n'a sans doute jamais apporté tant de justice, d'humanité et d'intelligence à l'évocation de l'héroïsme sans phrase ou de la médiocrité verbeuse qui faisaient l'ordinaire de ces années-là.
   
   Sous ses dehors d'une fausse simplicité, "Ritournelle de la faim" est un livre extraordinairement intelligent.
   
   Et incroyablement fort.
   
   
   Extrait:
   "Est-ce qu'elle voyait les restes de la guerre, le long de la route, ces pans de mur à demi effondrés sur lesquels on pouvait lire un nom, un slogan, les trous noirs dans les champs, les épaves de voitures calcinées, une carriole sans roues, un squelette de cheval à demi dressé contre une barrière, couleur de suie rouge, ses dents ricanant aux moineaux et aux choucas? Peu de chose en vérité par rapport aux ruines de Dunkerque, de Verdun, de Châlons, aux ponts effondrés à Orléans, à Poitiers. Mais ici, le long de cette route sans fin, ce n'étaient pas des photos, des images tremblantes sur les films du Pathé-Journal. Aucune voix pour mentir, pour érailler le réel. Ce qui était étrange, angoissant même, c'était plutôt ce calme excessif, ces champs si beaux, ce ciel si bleu, une paix exsangue, ou, plus réalistement, le vide vertigineux de la défaîte." (p. 147)
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critique par Fée Carabine




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Tous les appétits
Note :

   Ethel entre dans l'adolescence alors que la Seconde guerre mondiale se profile. Enfant d'une bourgeoisie qui s'enferme dans ses privilèges, elle va vivre la déchéance de sa famille, connaître la faim, la guerre, la fuite.
   
    Ce que raconte JMG Le Clézio est l'histoire romancée de sa mère. L'histoire d'une génération brisée et en révolte dès avant la guerre: "Ma mère, quand elle m'a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos et les sifflets, le tumulte. Dans la même salle, quelque part, se trouvait un jeune homme qu'elle n'a jamais rencontré, Claude Levi-Strauss. Comme lui, longtemps après, ma mère m'a confié que cette musique avait changé sa vie. Maintenant je comprends pourquoi. Je sais ce que signifiait pour sa génération cette phrase répétée, serinée, imposée par le rythme et le crescendo. Le Boléro n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans."
   
   La ritournelle de la faim est celle de la faim physique, et celle de la faim de sens et de justice qui anime Ethel.
   
   Elle est l'enfant d'une bourgeoisie en train de mourir à petit feu, l'enfant d'une communauté mauricienne dont les rires, l'éclat masquent mal la menace diffuse qui naît et s'étend au fil des années 30. Dans les repas du dimanche où son père Alexandre le beau réunit famille, amis et relations d'affaire, elle apprend petit à petit les rancoeurs, les mesquineries, les jalousies, et la haine de l'autre. Non qu'elle vive avec eux. Dès l'enfance, Ethel est celle qui observe, qui vit à côté. Si elle a faim dans ces années d'opulence, c'est de l'amour familial que des parents en guerre sont bien en peine de donner. Et elle digère: la trahison de son père qui lui vole l'héritage de son grand-oncle monsieur Soliman, l'antisémitisme et le nationalisme qui animent son entourage, la colère et l'adultère qui séparent ses parents. Par petites touches, au prisme du regard d'Ethel, Le Clezio offre finalement plus qu'une histoire de famille. Il dresse le portrait de la France de l'entre-deux-guerres, de celle de Vichy et de celle de la Libération. Tout en nuances, en finesse comme il sait si bien le faire, par des dialogues, des extraits, et un récit qui coule de la première à la dernière ligne.
   
    La ritournelle de la faim est celle de la faim de liberté qui anime Ethel. Cette faim qu'elle croit partager avec Xénia, la jeune noble russe exilée et déchue qui la fascine par le combat quotidien qu'elle mène pour simplement vivre, par son cynisme et l'énergie folle qu'elle déploie. Leurs parcours sont des miroirs posés l'un en face de l'autre. Ethel, sans que l'on sache de qui d'autre que son grand-oncle elle peut tenir sa loyauté, sa passion, sa force, va choisir la liberté et la colère, au prix du confort. L'écrivain s'efface derrière ce personnage de femme, égrenant des phrases sèches, concises, neutres qui la laisse pleinement s'exprimer.
   
   La ritournelle de la faim est aussi celle de la faim comme réalité élémentaire et fondamentale du corps humain. Vécue et racontée comme telle. La guerre d'Ethel, c'est la fuite vers le Sud de la France, vers la quête quotidienne de la nourriture, celle qui révèle l'âme des gens. J'ai d'ailleurs particulièrement aimé ces pages qui quittent Paris pour Nice et Roquebillière, un payx que Le Clézio avait déjà utilisé comme décor de ses romans et qu'il doit bien connaître pour le décrire aussi bien.
   
   Mêlant le vrai à la fiction, recréant l'atmosphère particulière des derniers jours de paix, se racontant aussi un peu dans le chapitre d'ouverture et dans celui de clôture, Le Clézio offre un très beau roman qui me fait renouer avec bonheur avec son univers que j'avais découvert à l'adolescence.
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critique par Chiffonnette




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Sensibilité retenue
Note :

   Cela aurait pu aussi bien s'appeler "Ritournelle de la fin". Car c'est bien de la fin, des fins, des chutes des mondes connus de la narratrice (Ethel Brun, avatar de la mère de Le Clézio, à qui cette fiction autobiographique rend hommage), et que celle-ci nous conte, dans le dernier livre de "l'homme aux sandales de vent".
   
   Fin de l'adolescence et de l'amitié amoureuse pour Xénia Chavirov, naufragée de la révolution russe, qui disait avec fermeté: "Les souvenirs, ça me donne mal au cœur. Je veux changer de vie, je ne veux pas vivre comme une mendiante." Celle avec qui Ethel avait dansé dans l'atelier de couture de la comtesse Chavirov et qui l'avait embrassée avec fougue "tout près du coin des lèvres". Celle encore qu'elle avait revue après la guerre, mariée avec le beau Daniel Donner, mais qui avait perdu cette "odeur de pauvreté" qui l'émouvait tant autrefois. Tout s'était terminé dans la banalité. Peut-on passer sa vie à admirer une icône?
   
   Fin de Monsieur Soliman, son grand-oncle très aimé, qui lui avait donné les rêves de construction de la Maison mauve, dans le jardin de la rue d'Armorique. Il avait eu beau faire de sa nièce sa légataire universelle pour la protéger des folies financières de son père, Alexandre Brun s'était empressé de dilapider aux quatre vents la fortune de sa fille.
   
   Fin de la nostalgie de l'île Maurice, le monde définitivement englouti d'Alexandre, lui qui se croyait "de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs." Ses rêves de grandeur et de richesse s'étaient achevés misérablement dans un appartement niçois sous les toits, où il était mort d'un œdème du poumon, recroquevillé dans son vieux fauteuil de rotin.
   
   Fin du trio familial formé par Alexandre, Justine et Ethel, leur fille, qui s'était un jour rendue compte qu'elle ne les aimait pas: "C'était un lien. Peut-être une chaîne." Ses parents dont elle ne saurait jamais "comment ils s'étaient rencontrés et ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde." Ce couple enfin sur qui planait l'ombre de Maude, ancienne demi-mondaine, qu'Ethel avait retrouvée sur un marché ramassant des épluchures et vivant dans le sous-sol de la villa Sivodnia, à l'odeur de "pisse de chat et de misère".
   
   Fin de l'univers feutré et mondain du salon de la rue du Cotentin où les Brun recevaient "chaque premier dimanche du mois à midi et demi". "Les volages, les "artistes", les affairistes, les margoulins, les prédateurs" y préparaient, dans leur ignorance bestiale et leur superbe anti-juive, anti-nègre, anti-arabe, leur naufrage et leur châtiment.
   
   Fin du peuple juif, révélée par l'intermédiaire de Laurent Feld, "un Anglais aux cheveux roux et bouclés, joli comme une fille", celui qu'Ethel suivra au Canada après leur mariage. Celui-là même qu'elle avait conduit à l'allée des Cygnes sous l'arbre éléphant, "d'où l'on voit très bien la tour Eiffel". Il n'avait pas voulu y rester ; juste en face, c'était le Vél'd'Hiv, où sa tante Léonora avait été parquée avec tous les Juifs de Paris, pour être ensuite déportée vers Drancy et les camps de la mort.
   
   Comme le Boléro de Ravel, "pièce musicale favorite de la mère de Le Clézio, "qui raconte l'histoire d'une colère et d'une faim", le dernier opus de son fils, qui tisse destins particuliers et grande Histoire avec la sensibilité retenue qu'on lui connaît, laisse son lecteur abasourdi d'émotion, dans un silence d'apocalypse.

critique par Catheau




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Raga, approche du continent invisible - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Le rêve, l'invisible
Note :

   Un véritable défi pour moi: lire JMG Le Clézio n'était pas un pari gagné d'avance suite à une première lecture abandonnée il y a quelques années.
   
   Aussi ai-je choisi un écrit oscillant entre le romanesque et le récit de voyage "Raga, approche du continent invisible". Ce récit a été publié dans la collection "Peuples de l'eau" dirigée par Edouard Glissant: elle publie les textes d'écrivains partis à la rencontre de peuples accessibles par seule voie d'eau.
   "On dit de l'Afrique qu'elle est le continent oublié. L'Océanie, c'est le continent invisible.
   Invisible, parce que les voyageurs qui s'y sont aventurés la première fois ne l'ont pas aperçue, et parce que aujourd'hui elle reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en quelque sorte." (p 9) "Un continent fait de mer plutôt que de terre, archipels, volcans émergés des profondeurs, récifs coralliens que les hommes ont peuplés selon la plus téméraire odyssée maritime de tous les temps. Un continent que les premiers voyageurs européens ont traversé sans le voir. Le continent du rêve." (p 12)

   
   Ainsi, Le Clézio est-il allé à la rencontre des peuples d'Océanie, "continent invisible" derrière la grande île Australie. Raga est une des îles d'Océanie, une île qui ne se dévoile que lentement au gré du regard du visiteur à condition que ce dernier laisse derrière lui, cependant sans les occulter complètement, l'imagerie issue de la conquête occidentale des océans de la planète. Raga, entre mythe et modernité, une île où les légendes ont construit l'aujourd'hui, ont bâti un imaginaire et un mode de vie décalé au regard occidental mais tellement vrai et enraciné dans la profondeur de l'âme et des êtres.
   
   Le Clézio fait entrer son lecteur au coeur de son voyage où se mêlent réel et imaginaire: l'océan est parsemé d'une myriade d'îles et d'îlots, insaisissables car inclassables, composantes d'un continent qui n'est qu'essaim de terres émergées où la vie peut être aussi douce qu'âpre, aussi tranquille que dangereuse... l'océan apporte les tempêtes furieuses, les ouragans déchaînés et une ombre plus pernicieuse, celle des navires conquérants des explorateurs de l'insaisissable et de l'immense, armés de leurs certitudes et de leur bon droit de seigneurs de la modernité.
   
   Le voyage est celui de l'intelligence et de l'ouverture d'esprit aux autres et à l'ailleurs: le tissage des femmes aux pigments empreints de symbolisme et de légendes tresse, serré, les fibres des feuilles de wip en un long et lent processus de patience, à l'image de l'océan qui bat les flancs de l'île. La confrontation avec les cultures océaniennes apporte une richesse et une humanité qui change le regard, brouillé par les stéréotypes des récits sur Bougainville, Cook et autres capitaines coureurs d'océans. Le rappel, subtil mais fort, de la supposée lascivité des femmes océaniennes, apporte un autre éclairage sur les séjours de Gauguin dans cette région du monde....la surdité et l'aveuglement envers une culture élaborée, subtile, d'une force extraordinaire et d'une diversité semant ses richesses en autant d'îles et d'atolls au milieu de cet immense océan.
   
   Entre récit, roman, essai et poésie, Le Clézio embarque son lecteur dans un voyage littéraire, ethnologique, spirituel sans concession et doté du souffle chaud et doux des légendes et des peuples oubliés, promesses d'un possible éternel recommencement du monde. Et pour voguer sur la crête du rêve, le voyage initiatique, rêvé, d'un groupe d'hommes et de femmes naviguant sur des pirogues, à la recherche d'un ailleurs qu'ils savent exister, qui les attend, qui les appelle. Ce groupe qui fera Raga, l'île de Pentecôte, son histoire, ses légéndes, son âme, son être.
   "Raga, approche du continent invisible" fut une belle et intense découverte littéraire où la langue française est maniée avec brio et une subtile poésie au charme absolu.
   
   Quelques passages (j'aurais aimé tant en recopier....)
   
   " (...) Je ne sais pourquoi, cet arbre renversé sur la plage de galets m'émeut plus que n'importe quelle église. C'est comme si l'océan avait déposé sur la plage, après un long voyage sur les vagues, cette chose, ce signe, cette épave, qui semble un pont joignant les temps et les croyances". (p 80)
   
   "A Vanuatu, les mythes affleurent. ils ne sont pas séparés du réel. A chaque instant, à chaque endroit, la parole peut les faire jaillir, comme si la force du commencement vibrait encore, dans les pierres, les arbres, dans l'eau des torrents." (p 81)/i>

critique par Chatperlipopette




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Dès 08 ans: Voyage au pays des arbres - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Le bruissement des feuilles
Note :

   Titre recommandé par l' Education Nationale
   
   Thèmes: Forêt, Rêve, Arbres.
   
   Illustrations Henri Galeron
   
   
   Présentation de l'éditeur :
    «Un petit garçon qui s'ennuie et qui rêve de voyager s'enfonce dans la forêt, à la rencontre des arbres. Il prend le temps de les apprivoiser, surtout le vieux chêne qui a un regard si profond. Il peut même les entendre parler. Et quand les jeunes arbres l'invitent à leur fête, le petit garçon sait qu'il ne sera plus jamais seul. Un voyage magique et poétique au pays des arbres raconté par un grand auteur contemporain.»
   
   
   Je ne suis pas une spécialiste des oeuvres de Le Clézio et pour tout vous avouer c'est la première fois que je goûte à ses mots. Oui, je sais, honte sur moi alors qu'il a obtenu le Prix Nobel de la littérature 2008. Mais "Voyage au pays des arbres" est un titre qui m'avait interpellée pour plusieurs raisons. Tout d'abord la couverture confirme la beauté des illustrations intérieures où la nature se mêle à des objets humains comme par exemple les yeux-lunettes. Les arbres sont dessinés avec cette part d'humanité, ainsi le récit devient expressif et très réel. Bon point donc pour Henri Galeron qui apporte une touche d'originalité au texte. Car, petit bémol... le texte, lui, reste incroyablement fade, plat et monotone. Est-ce la description et le manque de dialogue qui procurent cet effet? Toujours est-il que le thème abordé n'est pas aussi exalté et étoffé que je ne l'aurais pensé: Un petit garçon s'ennuie et comme remède contre la solitude, il se réfugie dans un univers poétique où l'éloge de la nature s'inspire d'une imagination féconde.
   
    Certes, le sujet est porteur et le lecteur, curieux et avide de rêveries, s'attend à découvrir un univers féerique ou mystérieux. La magie dans "Voyage au pays des arbres" se dessine lentement, à travers les sons et la musique des arbres mais ça sonne creux, si j'ose dire. J'aurais apprécié un récit plus engagé dans le registre du fantastique; seulement ce roman ne m'aura apporté que les prémisses d'une frivole escapade. Mais pour ceux et celles qui aiment la nature où le bruissement des feuilles se joint aux pages qui se tournent, le "Voyage au pays des arbres" de Le Clézio restera une agréable balade littéraire.

critique par Laël




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Diego et Frida - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Deux artistes révolutionnaires
Note :

   Les fidèles lecteurs de Jean-Marie Gustave Le Clézio le savent bien – depuis "Le rêve mexicain ou la pensée interrompue", "Ailleurs", "Révolutions" ou plus récemment "Ourania", le Mexique fait partie des lieux chers à son coeur, et les paysages, l'histoire et la culture de ce pays lui ont inspiré quelques pages magnifiques. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que l'écrivain français se soit penché sur deux des figures les plus marquantes de la création artistique du XXème siècle au Mexique. Par contre, ce qui m'a bel et bien surprise, c'est l'approche qu'il a choisie: étonnamment sage, distante, par moment convenue et finalement un peu froide.
   
   J'aurais aimé trouver sous la plume de Le Clézio davantage d'empathie, de passion, de feu, bref de vie. Et les quelques pages qu'Antoni Casas Ros a consacrées à Frida Kahlo, dans son recueil de nouvelles "Mort au romantisme" sonnent bien plus juste à mes oreilles, et éclairent bien mieux sa personnalité tourmentée et ses relations tempétueuses avec son enfant terrible de mari que les trois cents pages de "Diego et Frida".
   
   C'est donc avec une pointe de déception que j'ai refermé ce livre, qui n'est pas pour autant complètement dénué d'intérêt. Bien au contraire! Car Jean-Marie Gustave Le Clézio a su ici rendre pleinement justice au bouillonnement créateur du Mexique du début du XXème siècle, alors que le pays émergeait à peine de ce qui fut au fond la première vraie révolution sociale – la révolution de 1910, anticipant et préfigurant même la révolution russe –, qu'il redécouvrait ses racines amérindiennes et se faisait terre d'accueil pour les artistes et les intellectuels fuyant l'Espagne franquiste ou l'Allemagne nazie, qui vivifièrement en retour la société mexicaine. Toute la singularité et la profonde originalité de la vie sociale, intellectuelle et artistique de cette période se trouvent ainsi admirablement mises en lumière, peut-être mieux même que dans "Les années avec Laura Diaz" où Carlos Fuentes dresse du Mexique de l'époque un tableau pourtant très vivant et détaillé.
   
   
   Extrait:
   
   "Il est difficile aujourd'hui, dans un monde laminé par les désillusions, les guerres les plus meurtrières de tous les temps, et par la pauvreté culturelle grandissante, de se représenter le tourbillon d'idées qui enflamment Mexico durant cette décennie qui va de 1923 à 1933. Alors le Mexique est en train de tout inventer, de tout changer, de tout mettre au jour, dans la période la plus chaotique de son histoire, quand, sur la scène politique, se succèdent les régimes, depuis les derniers rituels médiévaux de Porfirio Díaz jusqu'à l'héroïsme révolutionnaire de Lázaro Cárdenas, en passant par les aléas de la politique d'Alvaro Obregón, de Plutarco Elias Calles et de De La Huerta.
   Tout est à inventer et tout apparaît durant cette époque fiévreuse: l'art des muralistes au service du peuple – les seuls vrais «romanciers de la Révolution», comme les appelle Miguel Angel Asturias – écrivant sur les lieux publics l'histoire tragique et merveilleuse du continent amérindien; l'art au service de l'éducation, quand les campagnes d'alphabétisation du monde rural utilisent le théâtre de marionnettes, la gravure populaire à la manière de Posada, la comédie de rue, les écoles rurales. L'enthousiasme pour l'ère nouvelle gagne tout le pays. Dans les villages les plus isolés (dans la vallée de Toluca, les steppes du Yucatán, ou le désert de Sonora), les maîtres d'école indigènes fondent des académies de nahuatl, de maya, de yaqui, éditent des journaux, des lexiques, des recueils de légendes. La peinture naïve – non pas celle des chapelles et des marchands de tableaux, mais comme plus tard en Haïti ou au Brésil, la peinture née dans les champs et dans la rue – éclate comme un feu d'artifice dans une fête: elle pénètre et force la peinture officielle, apporte ses formes, ses visions nouvelles, une façon inédite d'embrasser le monde, de rendre sa pureté à la culture. La révolution fauve et cubiste qui avait un instant attiré les grands peintres de la modernité est balayée au Mexique par cette révolution populaire qui détourne l'art de la culture gréco-romaine, le replonge dans sa réalité contorsionnée du quotidien où les expressions, les symboles, les équilibres et jusqu'aux lois de la perspective n'obéissent pas aux mêmes critères." (pp. 83-85)

critique par Fée Carabine




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Ourania - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Entre humanité et utopie: le monde et les mots
Note :

    Ourania. Tel est le nom du pays imaginaire où Daniel Sillitoe avait pris l'habitude de se réfugier lorsqu'il était petit garçon. C'était en France, dans un petit village de montagne, pendant la guerre. Et Daniel songeait à Ourania en écoutant sa mère qui lisait à voix haute, les mots du livre suscitant un monde imaginaire, tellement plus séduisant que le monde réel.
   
    Les mots, la part du monde réel qu'ils peuvent saisir et celle plus grande encore qu'ils échouent à capter. Les mots et leur capacité à s'ériger en mondes imaginaires, en systèmes économiques, en idéologies politiques, en Utopies et en théories anthropologiques. Les mots restent au centre des préoccupations de Daniel Sillitoe lorsque, devenu adulte et exerçant la profession de géographe, il se retrouve au Mexique pour y mener un projet d'étude qui le conduit à partager son temps entre des observations de terrain dans la vallée du Tepalcatepec et des recherches à la bibliothèque de l'Emporio, un centre de recherche multidisciplinaire qui regroupe historiens, géographes, sociologues et anthropologues. L'Emporio est installé dans une petite ville de province, qui tire l'essentiel de sa prospérité de la culture intensive des fraises (et du travail des femmes et des enfants des bidonvilles qui s'écorchent les doigts à les cueillir pour un salaire de misère). Devant l'injustice de cette exploitation des pauvres, deux approches s'affrontent: celle des anthropologues de l'Emporio pour qui la misère est un objet d'étude qui en vaut bien un autre, matière à la construction d'échaffaudage intellectuel, et celle de Daniel, qui s'efforce de reconnaître aux travailleurs des fraises, et aux filles de la zone rouge, un visage humain, mais dont les bonnes intentions se heurtent sans cesse aux tentations dont il n'est que trop conscient du voyeurisme et d'une bonne conscience achetée à bon compte aux moyens de quelques aumônes... Le Mexique est aussi pour Daniel le lieu de sa rencontre avec Raphaël, un jeune garçon qui lui fait découvrir la communauté idéale de Campos, l'Utopie du Conseiller Anthony Martin. Et c'est surtout le lieu d'une épreuve initiatique par laquelle le Réel prend le pas sur le Rêve, et où l'autre, humain, semblable mais pourtant différent et inconnaissable, prend le pas sur les représentations où l'on veut l'enfermer, même si le Rêve ne disparaît pas, qui sera précieusement conservé dans un recoin de la mémoire.
   
    C'est un heureux hasard qui me fait découvrir "Ourania" dans la foulée de ma lecture du "Livre des fuites", un roman plus ancien de J.M.G. Le Clézio où il avait tenté (et malencontreusement échoué) à fixer un reflet de toutes ces aventures humaines ignorées, oubliées et précieuses à la fois. Ces deux livres se font étrangement écho: Daniel est un autre Jeune Homme Hogan qui aurait enfin cessé de fuir, et "Ourania" réussit là où "Le livre des fuites" avait échoué - susciter devant le lecteur une multiplicité d'expériences humaines sans le perdre en cours de route. "Ourania" est un livre profondément humain et émouvant où J.M.G. Le Clézio nous donne le meilleur de son écriture: une simplicité admirable, c'est si simple qu'on pourrait bien passer à côté si on ne lui accorde pas toute son attention, et c'est du tout grand art.
   
    Extrait:
    "Je crois que c'est sur cette nappe que j'ai pensé la première fois à un pays imaginaire. Il y avait ce gros livre rouge que ma mère lisait, et qui parlait de la Grèce, de ses îles. Je ne savais pas ce que c'était que la Grèce. C'étaient des mots. Dehors, dans les magasins où j'accompagnais ma mère et ma grand-mère quand elles allaient acheter du lait ou des pommes de terre, il n'y avait pas de mots. Seulement le son des cloches, le bruit des galoches sur le pavé, des cris.
    Mais du livre rouge sortait des mots, des noms. Chaos, Éros, Gaïa et ses enfants, Pontos, Océanos et Ouranos le ciel étoilé. Je les écoutais sans comprendre. Il était question de la mer, du ciel, des étoiles. Est-ce que je savais ce que c'était? Je ne les avais jamais vus. Je ne connaissais que les dessins de la toile cirée, l'odeur de soufre, et la voix chantante de ma mère qui lisait. C'est dans le livre que j'ai trouvé le nom du pays d'Ourania. C'est peut-être ma mère qui a inventé ce nom, pour partager." (pp. 18-19)

critique par Fée Carabine




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La Ronde et autres faits divers - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Dans le détail
Note :

    Recueil de 11 nouvelles, 11 faits divers, qui se dégustent comme on pique des fruits dans une corbeille. On en a à peine terminé une qu'on se demande où nous emmènera la suivante. Dans l'ensemble, plutôt tragiques, surtout pas à « happy end », mais toujours avec tendresse, amour pour ses personnages.
   
    Du très tragique avec « La ronde », où le jeu de la ronde se termine au plus mal pour l'adolescente concernée, ou encore la nouvelle dans laquelle Le Clézio nous décrit avec pas mal d'années d'avance le phénomène dit des « tournantes », nouvelle des plus effroyables où rien ne nous est épargné par Le Clézio.
   
    Minutie, sens du détail, du décor, souci de la cohérence psychologique de ses personnages : tout y est et le format de ces nouvelles s'accorde parfaitement aux tranches de vie décrites.
    Outre la sensibilité de Le Clézio pour les avanies que peuvent subir femmes ou filles perce également sa compassion, dans un thème fréquent chez lui ; le traumatisme et le mal-être des migrants. De ceux qui quittent leur sol natal, les leurs, pour essayer de trouver de quoi vivre dans nos pays riches.
   
    Une belle réussite avec « Villa Aurore ». C'est le thème de la nostalgie des émotions de l'enfance et des petites trahisons qu'on peut commettre l'âge adulte arrivant.

critique par Tistou




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Poisson d’or - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Un conte pour les grands
Note :

   "Poisson d'or" de JMG Le Clézio se présente comme un conte et s'ouvre avec le proverbe nahuatl (Aztèque): "Oh poisson, petit poisson d'or, prends bien garde à toi! Car il y a tant de lassos et de filets tendus pour toi dans ce monde."
   
   Le poisson d'or englué dans les filets de ce monde aussi dangereux qu'un océan, c'est Laïla. Petite fille, elle a été volée à sa tribu des Ouled Halil, le peuple au croissant de lune, qui vit dans le sud marocain dans la région de Foum Zguid. Vendue à une vieille dame, Lalla Asma, pour qui elle travaille et qui devient à la fois sa maîtresse et sa grand-mère, elle va faire son apprentissage dans la grande ville ayant tout oublié de son enfance. Seul souvenir, celui du rapt brutal, violent, inattendu, un grand sac qui se referme sur elle et le cri déchirant d'un oiseau noir qui marque le moment décisif de son existence où elle a été dépossédée de son identité. Car c'est cela l'histoire de Laila. A travers toutes ses aventures, ses tribulations, ses exils en France ou aux Etats-Unis, c'est une quête à la recherche de son identité car personne ne peut vivre sans racines. Comme dans un conte initiatique, l'héroïne va devoir partir, subir de nombreuses épreuves pour réparer le manque qui lui a enlevé jusqu'à son véritable nom.
   
   Le roman s'apparente donc à un roman d'apprentissage, à un roman picaresque aussi, car Laila dans ses voyages incessants à la recherche d'elle-même, va connaître bien des aventures difficiles, douloureuses parfois, va subir la faim, les privations, la peur, l'exploitation. Elle sera obligée pour survivre d'utiliser toutes ses ressources, de ne compter que sur elle-même, parfois sauvée, pourtant, mais jamais bien longtemps, par une main secourable. Le roman nous présente un monde qui n'est pas tendre pour les pauvres, qui écrase les faibles.
   
   Le style de ce roman est d'une grande simplicité. Les lecteurs qui ont aimé le Le Clézio, première manière, avec son lyrisme, ses emportements, en seront pour leur frais. La phrase coule comme de l'eau limpide; aucun effet inutile. On dirait que l'auteur essaie de s'effacer devant son personnage. Mais sous cette simplicité, quel travail contenu et maîtrisé, quelle science du récit!
   Témoin cet extrait qui se situe au moment où Laila dont la grand-mère, Lalla Asma, vient de mourir, s'enfuit de la maison. Elle est accusée par Zorha, la belle-fille de Lalla Asma, d'avoir laissé mourir la vieille dame et menacée d'être livrée à la police. Elle se réfugie dans la cour d'un immeuble, chez madame Jamila qu'elle a rencontrée auparavant et qu'elle prend pour une sage-femme. Là, un marchand l'accuse d'avoir volé des raisins.
   « Au même moment, madame Jamila est arrivée, et les dames de l'étage se sont penchées au balcon et ont commencé à invectiver le marchand ambulant, en lui criant des injures que je n'avais jamais entendues. Et même, une des princesses, ne trouvant rien de mieux comme projectiles, lui lançait des piécettes de dix ou de vingt centimes, en lui criant:"Tiens, voilà, ton argent, voleur, fils de chien!" Et lui restait, hébété, reculant sous les lazzis des femmes et sous la pluie de piécettes, jusqu'à ce que madame Jamila me prenne dans ses bras et m'emmène avec elle vers l'étage. Je crois que j'avais dans les mains les poignées de raisins secs que je n'avais pas lâchées, même quand le marchand m'avait tirée les cheveux et m'avait battue avec sa courroie.
   Mais j'avais si peur tout à coup, ou bien c'était l'accumulation de tout ce qui était arrivé ces derniers temps, avec Lalla Asma qui était tombée sur le carreau et Zohra qui m'avait chassée en me volant les boucles d'oreilles qui m'appartenaient. Je me suis mise à pleurer dans l'escalier si fort que je n'arrivais plus à monter les marches. Et madame Jamila qui n'était pas plus grande que moi m'a vraiment portée jusqu'en haut comme si j'étais un petit enfant. Elle répétait contre mon oreille: "ma fille, ma fille" et moi je pleurais encore plus, d'avoir, le même jour, perdu ma grand-mère, et trouvé une maman.
   En haut de l'escalier, les princesses (car c'est ainsi que je les appelais au fond de moi, même quand j'ai compris qu'elles n'étaient pas précisément des princesses) m'attendaient avec mille caresses et démonstrations d'amitié. Elles m'ont demandé mon nom, et elles le répétaient entre elles: Laila, Laila. Elles m'ont apporté du thé fort et des pâtisseries au miel, et j'ai mangé tant que j'ai pu. Ensuite elles m'ont fait un lit dans une grande pièce sombre et fraîche, avec des coussins disposés par terre, et je me suis endormie tout de suite dans le brouhaha de l'hôtel, bercée par le grincement de la musique d'un poste de radio dans la cour. C'est ainsi que je suis entrée dans la vie de madame Jamila la faiseuse d'anges et de ses six princesses.

   
   Le Point de vue de l'enfant
   Ce récit se fait sous le point de vue d'une petite fille et le style qui épouse le vocabulaire et les sentiments de la fillette est le reflet de sa naïveté, de sa vision incomplète et approximative du monde.
   
   Un style et un vocabulaire enfantin  :
   les "dames" de l'étage; et moi je pleurais encore plus... trouvé une maman; des injures que je n'avais jamais entendues; j'ai mangé tant que j'ai pu... Lalla Asma qui était tombée sur le carreau
   
   une vision manichéenne :
   il y les bons: madame Jamila, les dames de l'étage, les princesses
   et les méchants: Zorha qui m'avait chassée en me volant mes boucles d'oreilles; le marchand..
   
   Une vision du monde qui s'apparente au conte de fées:
   avec des personnages hors du commun: les six princesses, madame Jamila, protectrices dotées d'une force extraordinaire qui font fuir l'ennemi: "et lui reculait, hébété sous les lazzis des femmes", des héroïnes capables d'accomplir des exploits: " et madame Jamila qui n'était pas plus grande que moi m'a vraiment portée jusqu'en haut..." des dames parées de toutes les qualités, semblables à des marraines-fées:
   la pluie de piécettes qui suggére abondance, richesse, générosité
    "elles m'attendaient avec mille caresses et démonstrations d'amitiés..." Un décor de conte, une caverne d'Ali Baba:
    "du thé fort et des pâtisseries au miel; une grande pièce sombre et fraîche, avec des coussins disposés par terre; bercée;  la musique..." Mais derrière l'enfant,  un autre point de vue, celui de la narratrice, plus âgée, qui corrige le point de vue de l'enfant:
    "car c'est ainsi que je les appelais au fond de moi, même quand j'ai compris qu'elles n'étaient pas précisément des princesses;
   la faiseuse d'anges et ses six princesses..."

   
   et  l'art de l'écrivain qui suggère, qui laisse entrevoir une toute autre réalité:
   
   La réalité des personnages :
   On devine aisément qui sont ces "dames" qui se donnent en spectacle au balcon de l'étage, qui  invectivent, crient des injures grossières, envoient des projectiles, sont capables de faire reculer cet homme sous les lazzis vulgaires
   Madame Djamila, accoucheuse, avorteuse, mais aussi maîtresse de la maison, patronne des filles comme le souligne le possessif: "ses" six princesses.
   
   La réalité du décor :
   un hôtel de passe dans un quartier populaire: un lit improvisé à même le sol, le brouhaha, le grincement de la musique, la radio dans la cour
   
   La réalité d'une enfance triste, misérable et sacrifiée:
   Une petite fille sans parent, qui vient de perdre son seul soutien, sa grand mère, effrayée, chassée de chez elle, affamée, battue... Une enfant malheureuse qui ne sait plus ce qu'elle fait, qui souffre...
    "Je crois que j'avais dans les mains les poignées de raisins secs que je n'avais pas lâchées, même quand le marchand m'avait tirée les cheveux et m'avait battue avec sa courroie ; c'était l'accumulation de tout ce qui était arrivé ces derniers temps; Mais j'avais si peur tout à coup; Je me suis mise à pleurer; je pleurais encore plus..."
   
   La tendresse de l'écrivain pour ces personnages du peuple:
   Car l'amour que va rencontrer Laila, ce n'est pas chez les bourgeois aisés qu'elle va le trouver, mais chez madame Jamila et ses filles. Ces femmes considérées au plus bas de l'échelle sociale vont, en effet, donner à Laila leur amour, un foyer, la sécurité. Ce sont elles qui possèdent la vraie générosité car c'est celle du cœur. C'est pourquoi les piécettes qu'elles lancent sur le marchand ambulant peuvent bien figurer aux yeux de la fillette comme une pluie d'or, l'endroit où elles installent l'enfant, un palais des Mille et une nuits, le miel et les pâtisseries, un repas merveilleux. En ce sens, elles sont vraiment les marraines d'un conte de fées pour l'enfant.
   Un très beau roman, donc!
    ↓

critique par Claudialucia




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La misère
Note :

   Ce roman de Le Clézio place le lecteur face à la misère qui peut sévir dans les pays d’Afrique du nord.
   
    La jeune Laïla a subi les pires sévices dans son enfance, avant d’être vendue à une dame âgée, Lalla Asma, qui sera toute sa famille, hormis la fille de celle-ci, qui cherche à la maltraiter.
   
   Après de longues années dans cette situation précaire, Laïla quitte le Maroc avec une amie et parvient à traverser la Méditerranée vers la France où elle connaît aussi les difficultés des immigrées clandestines. Ses aventures ne finiront pas à Paris. Animée d’une forte détermination, elle poursuivra ses voyages et côtoiera de nombreuses personnes qui lui apporteront soit de l’aide, - pas toujours désintéressée, soit de nouveaux sévices.
   
   Il s’agît en résumé d’une belle leçon de courage et d’une démonstration détaillée de la condition des émigrés originaires du tiers-monde.

critique par Jean Prévost




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Désert - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Retour au point de départ
Note :

   C'est à l'occasion d'un compte-rendu de lecture sur "Désert" (1980) de Le Clézio que j'ai appris que ce patronyme d'origine bretonne signifie "les enclos". Et pourtant l'on est bien loin des endroits clos avec le beau nomade aux sandales!
   
   Quel plaisir de relire "Désert", ce roman des racines et de l'exil. Il est constitué de deux récits alternés; le premier conte un épisode de la "pacification" du Maroc (1909-1912), qui privilégie le point de vue de Nour, un "homme bleu"; le second s'attache à Lalla, jeune fille du désert marocain, qui part à Marseille pour revenir mettre au monde son enfant dans le désert de ses ancêtres. Ce récit d'une foule en guerre et d'un voyage initiatique a fait dire à un critique que c'est comme si une Odyssée se greffait sur une Iliade.
   
   Les deux personnages, que rien de prime abord ne semble rapprocher, sont cependant complémentaires. Leurs origines sont communes à travers Al Azraq, l'homme bleu, le guerrier du désert, devenu saint et ermite et qui a gardé la peau bleue. Par leur nom, ils s'opposent et se complètent. Lalla est un prénom proche de Laila qui signifie "la nuit" en arabe, alors que Nour, la figure masculine, représente "la lumière".
   
   La beauté du roman tient d'une part à l'association des personnages fictifs et surnaturels. Ainsi, des êtres invisibles jouent un rôle déterminant dans la vie de Lalla. Al Azraq déjà évoqué, Es Ser, le Secret, que Lalla retrouve "sur le plateau de pierre, là où commence le désert", et qui est comme une présence protectrice. Il y a aussi la douloureuse absence de Hawa, la mère disparue, qui oblige Lalla à devenir femme. Lalla n'accouchera-t-elle pas sous un figuier comme sa mère?
   D'autre part, le tableau que fait Le Clézio des migrants et des exclus de Marseille est empreint d'une grande émotion: on a le cœur serré quand meurt Radicz le gitan, poursuivi par les policiers ou M. Ceresola, seul dans son immeuble malsain, victimes de la ville où circule "le mal". Pour ne plus être ce "chien noir" des villes, Lalla, après une carrière de mannequin, retournera vers la terre "du sable, du vent, de la lumière et de la nuit".
   Ainsi, Lalla nous apparaît comme la petite sœur de Le Clézio qui écrit: "L'idée de retour au point de départ est une idée très importante pour moi."

critique par Catheau




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Onitsha - Jean-Marie Gustave Le Clézio

L'Europe et l'Afrique
Note :

   Présentation historique
   
   14 mars 1948, embarquement pour l'Afrique. Puis 1968, sur la fin.
   
   
   
   Présentation des personnages
   
   
   Maou : Maria Luisa, d'origine italienne, la mère de famille du roman qui s'est mariée avec ce bel anglais, Geoffrey, mais finalement sans trop le connaître - il en était ainsi à cet époque, juste avant la seconde guerre mondiale. De son mari, elle attendait déjà un enfant lorsque l'élu de son coeur a décidé de se rendre en Afrique. Pour ne pas bousculer les projets de son tendre, elle a décidé de ne rien dire. De cette union d'un autre temps (pour nous lecteurs) naquit Fintan, car Maou aime aussi l'Irlande. En revanche, elle ne se fait pas à sa vie coloniale africaine.
   
   Fintan : le petit garçon de 12 ans qui découvre la vie africaine, un peu les yeux et le coeur de l'écrivain au coeur du récit. Il est naïf et son âme d'enfant regarde avec une poésie sans mesure la nature sauvage d'Onitsha.
   
   Geoffroy : un peu en retrait, le père de famille n'est finalement qu'une pièce rapportée au récit. Peut-être est-il l'élément déclencheur qui a permis à Maou et Fintan de le rejoindre, mais finalement on s'aperçoit que plus que l'amour d'un homme, c'est la curiosité de découvrir un continent à la fois originel et mystérieux qui a été le moteur des retrouvailles. De Geoffroy, nous ne connaîtrons que son métier d'ingénieur (et encore cela reste évasif) à la United Africa, et sa passion pour les sources du Nil, la reine noire, le peuple de Meroë. Fintan le voit comme un père parfois violent. Pourtant, Geoffroy a la fièvre, la fièvre amoureuse du continent africain, ce qui le rend certainement plus humain, et en fait une pièce centrale dans le roman de Le Clézio.
   
   Gerald Simpson : l'archétype du colonialiste. Un officier anglais qui utilise des esclaves noirs enchaînés pour se faire construire une piscine ne peut pas être foncièrement bon. Nous n'en savons pas beaucoup plus à son sujet, mais Maou se méfie de lui et cela suffit au lecteur pour ne pas l'apprécier.
   
   Sabine Rodes : alors lui, car ce n'est pas une femme mais un homme - Le Clézio aime bien jouer avec son lecteur -, représente l'anti-colonialiste de base, c'est-à-dire un gars aussi puant que les colonialistes de base mais dans un autre style, manipulateur, perfide. Il a quelque chose d'un gourou, finalement.
   
   Bony : fils d'un pêcheur. Il initie Fintan à la nature d'Onitsha, à la vie d'un enfant dans le petit port. On peut dire que c'est le genre de mauvaise fréquentation qu'une mère ne souhaite pas voir pour son fils, mais qu'à son contact, Fintan s'épanouira tellement plus qu'avec le fils d'un occidental qu'on ne peut pas imaginer en vouloir à Fintan de "traîner" avec lui .
   
   Oya : la beauté muette, celle par qui le destin de ceux de Meroë s'accomplit. Tout le monde en tombe amoureux. Elle personnifie l'Afrique.
   
   
   Les éléments
   
   Le Clézio est un écrivain du monde. Il ne prend pas son public pour des ignares, loin de là. Pour comprendre toute la subtilité de l'écriture de l'auteur, il faut s'être levé de bonne heure, avoir voyagé, connaître les langues. Le Clézio n'explique pas ses sous-entendus. Il présuppose que le lecteur de ses oeuvres sera à même de comprendre ce qui se trame entre les lignes et même dans les diverses allusions inhérentes aux descriptions. Personnellement, dois-je avouer que je suis trop jeune, que mes connaissances sont encore trop limitées pour apprécier la pleine mesure de quelques références dans l'ouvrage.
   
   Par exemple, dans ce roman complexe, JMG ne dévoile pas tout, le lecteur doit en découvrir plus par lui-même :
   Fintan: Druide de la mythologie celtique. Il est associé au Déluge, ce qui explique notamment les nombreuses pluies et son rapport à l'eau.
   "Je kanyi la" : je ne sais toujours pas ce que cela peut bien vouloir dire, et typiquement, Le Clézio ne précise jamais la traduction des dialectes peul ou autres. Il met le lecteur à la place du personnage, Fintan le plus souvent, qui apprend avec nous les finesses linguistiques, j'espère pour lui avec plus de réussite que moi.
   la troupe de l'Old Vic de Bristol : une école de théâtre très exigeante, créée en 1946, ce qui rend improbable l'appartenance de Sabine à cette entité, mais permet de comprendre le caractère complexe du personnage.
   
   Le Clézio est surtout un écrivain des éléments. Ce roman, mais cela s'applique à nombre de ses oeuvres, s'évertue à décrire une vision du monde qui est le propre des grands voyageurs et des poètes (mais les poètes sont de grands voyageurs à leur manière), une vision faite d'une légère dose de mystique et d'énormes portions de nature, l'eau, l'air, le feu, la terre se mélangeant dans le récit pour dévoiler les attentes et les aspirations de chacun.
   
   L'eau
   
   Onitsha est un petit port fluvial, le roman éponyme ne pouvait pas ne pas être un roman sur l'eau. Elle est présente partout, et c'est certainement l'élément central du récit, bien plus déterminante que la terre du continent. Le voyage de Bordeaux à Onitsha à bord du Sarabaya est une première aventure maritime déterminante, car Fintan y vit sa renaissance (on peut supposer que c'est également le cas pour Maou), dans l'incipit: « Le Sarabaya, un navire de cinq mille trois cents tonneaux, déjà vieux, de la Holland Africa Line, venait de quitter les eaux sales de l'estuaire de la Gironde et faisait route vers la côte ouest de l'Afrique, et Fintan regardait sa mère comme si c'était pour la première fois. »
   Le père, Geoffroy travaille dans une compagnie maritime / fluviale; le nom même de Fintan; Sabine Rodes emmène Fintan sur le fleuve, pièce géographique incontournable dans le paysage littéraire d'Onitsha; Fintan et Bony observent les femmes (et Oya) nues dans la rivière; Maou se délecte d'un bain revigorant après le long voyage pour venir en Afrique; la pluie contribue également à cette atmosphère humide. Autant d'exemples qui précisent le caractère élémentaire du roman.
   
   La terre
   
   Deuxième et à la corde avec l'eau, vient la terre, cette terre du continent, mêlée à l'eau dans les vagues boueuses du fleuve, mais terriblement présente, y compris pour les personnages: Fintan s'évertue à marcher pieds nus, au contact de cette terre brûlante; les forçats chez Gerald Simpson creusent un trou pour la piscine dans le sol sanguinolent ( «A coups de pioche et de pelle, ils ouvraient la terre rouge, là où Simpson aurait sa piscine» ), Fintan et Bony cassent des termitières, on fait des statuettes d'argiles séchées au soleil...
   
   L'air
   
    «L'harmattan soufflait. Le vent chaud avait séché le ciel et la terre, il y avait des rides sur la boue du fleuve, comme sur la peau d'un très vieil animal» . Le vent est tout aussi présent dans le récit, lorsque l'orage gronde ponctuellement, lorsque le souffle bouillant de l'harmattan caresse les sols, et même lorsqu'il est absent, son absence est remarquée par la chaleur étouffante. Le vent est lié au feu (la chaleur), la terre et la mer. C'est le liant entre les trois autres éléments.
   
   Le feu
   
   Le feu, c'est le soleil brûlant. «Avant la pluie, le soleil brûlait» . C'est le feu qui pousse Geoffroy à poursuivre son aventure à la recherche du peuple de Meroë, la reine noire - cette histoire dans l'histoire, marquée par une marge à gauche prononcée dans le livre. C'est le feu qui fait vivre les hommes. Parfois les éléments se mélangent, à l'approche de la mort notamment: «Le ciel est immense, d'un bleu presque noir. Geoffroy sent le feu qui s'est rallumé au centre de son corps, et le froid de l'eau qui monte par vagues, qui le remplit» .
   
   
   La beauté des mots, la violence des sons
   
   La langue précise et circonvolutionnaire de Le Clézio marque son style si particulier. Circonvolutionnaire parce que l'auteur répète les choses au fil du récit, les précise, les peaufine, réitère ses idées pour qu'elles envahissent la pensée du lecteur, lui laisse le temps de s'imprégner de cette ambiance si intense, si volatile, si présente, si intangible, et tout cela au détriment du récit qui n'avance pas comme dans les autres romans. Tout est latent, tout semble se dérouler au rythme des personnages. C'est probablement l'un des problèmes de ce roman: le lecteur a les mêmes attentes sur le récit, que Maou sur l'Afrique, et pourtant, Maou et lecteur sont à la fois déçus et à la fois sous le charme de tant de splendeur, tant de poésie.
   
   Car Le Clézio possède cette force tranquille de pouvoir dénoncer sans prendre partie, de pouvoir frapper du point sur la table avec des gants de velours (arf!) et à chaque fois que le livre résonne de bruits puissants, il y a derrière tout cela un message universel. Voici quelques extraits pour exprimer ma pensée:
   
   «A l'aube, il y avait eu ce bruit étrange, inquiétant, sur le pont avant du Sarabaya. Fintan s'était levé pour écouter. [...], tout le pont avant du Sarabaya était occupé par les noirs accroupis qui frappaient à coups de marteau les écoutilles, la coque et les membrures pour arracher la rouille.»
   
   «Des cris traversait le vacarme, sortaient Fintan de sa stupeur. Des enfants couraient dans le jardin, sur la route, leurs corps noirs brillant à la lumière des éclairs. Ils criaient le nom de la pluie: Ozoo! Ozoo!... Il y avait d'autres voix, à l'intérieur de la maison.»
   
   «Elle tressaillit tout à coup. Elle entendait le roulement des tambours, très loin, de l'autre côté du fleuve, comme une respiration. C'était ce bruit qui l'avait réveillée, sans qu'elle s'en rende compte, comme un frisson sur sa peau. [...] Le roulement lointain s'arrêtait, reprenait encore. Une respiration. Cela signifiait aussi quelque chose, mais quoi? Maou n'arrivait pas à comprendre.»
   
   «Elle écoutait avec une attention presque douloureuse les bruits de la vie ordinaire, les appels des coqs, les aboiements des chiens, les coups de hache, les pétarades des moteurs des pirogues de pêche, le bruit des camions roulant sur la piste d'Enugu. Elle attendait le grelottement lointain du générateur qui allait mettre en marche les rouages de la scierie, de l'autre côté du fleuve. Elle écoutait tout comme si elle savait qu'elle n'entendrait plus ces bruits.»

   
   Bilan
   
   Ce roman complexe de Le Clézio m'a tout d'abord laissé perplexe, je dois le reconnaître. Je ne suis pas immédiatement rentré dans l'histoire. Mais, petit à petit, à l'image de ce continent qui envahit la peau de ses personnages, le récit a déployé ses racines en moi, avec la complexité de sa structure (sous des apparences simples, la construction de la narration est très recherchée), avec la magie de sa langue, souvent précise, souvent juste, Le Clézio utilisant des tournures qui dans n'importe quel autre roman paraîtraient mièvre, mais dans le sien, elles subliment le récit par leur simplicité et leur évidence trop évidente, et le récit, s'il m'avait paru bien fade, se révèle d'une réelle complexité avec l'enchevêtrement des légendes, des amours, des aspirations, des histoires dans le temps, des amitiés éphémères, des hommes et de la Nature si puissante, si fragile. Le tout, pour nous présenter un continent, pas n'importe lequel, l'Afrique, avec une force, une passion, sans limites. Un livre marquant, parce qu'au final, il nous montre une voie pour notre propre existence, au travers de destins d'êtres qui nous sont finalement si proches.

critique par Julien




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Ados: Lullaby - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Grosse nouvelle
Note :

   Nouvelle méditerranéenne – même si pas formellement située – nouvelle de transgression, nouvelle de l’adolescence, nouvelle sur la liberté –celle qu’on prend soi-même – mais nouvelle qui ne m’a pas totalement convaincu. En tout cas pas de la manière dont d’autres écrits de Le Clézio ont pu me transporter.
   
   Lullaby, adolescente, fréquente le lycée. A vrai dire fréquentait, puisque lorsque nous entamons la lecture, Lullaby décide de ne pas, de ne plus aller en cours. On sait peu de choses sur Lullaby : papa absent, au loin, on croit deviner ses parents séparés mais..., maman alitée, calfeutrée dans sa chambre. Lullaby n’a donc guère de mal à jouer la comédie et à s’évader vers la plage.
   
   "Lullaby s'assit sur la véranda, le dos appuyé contre une colonne, et elle regarda la mer devant elle. C'était bien, comme cela, avec seulement le bruit de l'eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n'était plus sur Terre, ici, on n'avait plus de racines."
   

   Lullaby ne va donc plus en cours. Elle court à la plage, retrouve une maison abandonnée, à l’écart, fait diverses rencontres, écrit à son père... Et puis elle est rattrapée par la réalité, se retrouve à l’entrée du lycée, se retrouve confrontée à la femme proviseur. Qui ne croit absolument pas à la version de Lullaby qui prétend n’avoir passé la journée qu’à regarder la mer quand le proviseur veut absolument savoir qui est le petit ami...
   
   Alors, oui, c’est écrit par JMG Le Clézio. On y retrouve cette plume très évocatrice des plaisirs simples, des beautés de la nature, et dans le cas de Le Clézio le plus souvent la nature du bassin méditerranéen, mais j’ai eu l’impression que dans cette "Lullaby" JMG n’avait pas grand-chose à dire? Je n’exclus pas, cela dit, que ce soit moi qui n’ait pas compris!

critique par Tistou




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Tempête - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Tempêtes... de l'âme
Note :

   Novella, un très joli terme italien apprécié particulièrement par les anglo-saxons, et un genre littéraire choisi par Le Clezio pour raconter deux histoires très intenses.
   
   Entre la nouvelle et le court roman, notre Prix Nobel de Littérature nous emmène au confins de l'âme. Si les questionnements se succèdent, il sait nous transmettre une chose importante :"Nous ne sommes que de passage, alors soyons humbles."
   
   La première novella donne le nom à l'ouvrage, "Tempête", et se passe sur une île au nord de la Corée. Là-bas des femmes perpétuent une tradition très dure, celle de plonger en apnée, pour pêcher coquillages et poulpes. Un travail qui leur est réservé puisque les hommes ne plongent pas.
   Kyo, un ancien photographe de guerre, se réfugie sur l'île, hanté par le passé. Il a été témoin d'un viol pendant la guerre par des soldats et il n'a rien fait pour l'empêcher. A quoi sert de témoigner, d'écrire quand on n'intervient pas dans un épisode de violence? Traînant sa culpabilité, Kyo va renaître à la vie et l'espoir grâce à la compagnie d'une petite fille, June, dont la mère est plongeuse.
   Fille sans père, il sera pour elle, la tendresse et elle deviendra pour lui la réponse à ses doutes et la renaissance pour continuer la vie.
   
   Dans la deuxième novella, "Une femme sans identité", Le Clézio donne la parole à une petite fille qui se découvre adoptée et qui vit un exil douloureux après le retour d'Afrique avec ses parents.
   Un long monologue, sur l'identité, la place de la vérité dans la vie et où le témoignage de l'enfant illumine le récit.
   
   Les deux novellas en nous faisant traverser les tempêtes de l'âme nous délivrent des messages d'espoir et de renouveau.
   
   Lire Le Clézio, éternel voyageur, c'est lire le monde et ça fait du bien.

critique par Marie de La page déchirée




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