Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois d'août et de septembre 2006
Philip Roth

    .

Biographie

    Auteur des mois d'août et de septembre 2006
   
   Philip Roth est né en 1933 à Newark, dans le New Jersey. Il a été enseignant en littérature à l'université de Pennsylvanie, mais dès son premier livre, "Goodbye, Colombus" un recueil de nouvelles de 1959, il connaît le succès en tant qu'écrivain.
   
    Beaucoup de ses livres ont déjà été récompensés:
   En 1960, le National Book Award pour "Goodbye Colombus" et en 1995, pour "Le théâtre de Sabbath"
   En 1987, le National Book critics circle Award pour "La contrevie" et en 1992 pour "Patrimoine"
   Puis le Pen Faulkner Award pour "Opération Shylock" et pour "La tache"
   Tandis que "Pastorale américaine" recevait le Prix Pulitzer aux USA et le Prix du Meilleur livre étranger, en France

   
    Philip Roth n'est pourtant pas un auteur exempt de controverses, comme vous le montreront les nombreuses fiches présentes sur ce site.
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  La bête qui meurt
  Opération Shylock
  Goodbye, Colombus
  L'écrivain des ombres
  J'ai épousé un communiste
  Le complot contre l’Amérique
  Pastorale américaine
  Le sein
  La tache
  Tricard Dixon et ses copains
  Portnoy et son complexe
  Un homme
  Exit le fantôme
  Indignation
  Le rabaissement
  Le Théâtre de Sabbath
  Némésis
  L'habit ne fait pas le moine
  Les Faits, Autobiographie d'un romancier
 

La bête qui meurt - Philip Roth

Entre cru et cruel où l’écriture incise une rare violence
Note :

   C’est une découverte pour moi que Philip Roth, découverte évidemment inspiré par un «Auteur du mois» de fin d’été… Ce roman dévoré en quelques heures ma plongé dans les méandres viscérales d’un personnage abject et sincère dont l’arrogance n’a d’égal que le talent de plume d’un écrivain à qui je ne souhaite pas d’être à ce point torturé.
   
   Un professeur d’université navigant dans ses soixantièmes années de vie, ponte d’un milieu culturel snob et arrivé, s’adresse directement au lecteur en l’interpellant, le tutoyant du bout d’un dialogue imaginaire, intime, voyeur aussi. Il raconte le sexe, son sexe, qu’il nomme sans détour et analyse sans pudeur ni compassion mais plutôt avec la violence de la fierté et de la frustration absolue, celle de n’être que soi, jamais un autre. Il nous livre en une logorrhée moite sa vérité de la vie, des passions et des blessures, sa vérité du sexe, son aventure avec cette cubaine de quarante ans sa cadette. La soumission au sexe, par le sexe et pour le sexe. Un sexe animal qui autorise un vieillard libidineux à mépriser son fils, à mépriser la mort pour mieux courir son leit-motiv : « je suis le propagandiste de la bite » dixit.
   
   Cette écriture d’une rare violence est parée d’un véritable génie littéraire, une puissance douloureuse ; les yeux n’agissent pas, ce sont nos entrailles qui découvrent ce récit qui n’en est pas un, presque un journal intime d’un homme sans âme, d’un homme sans rêves au cœur phallique. Et lorsque le peu de murs affectifs dont il dispose s’écroule autour de lui, les ruines sont encore plus morbides, toujours plus malsaines et achèvent de vous plonger dans la détresse du monde sur lequel il vomit. Et qui finira bien par le lui rendre.
   
   Philip Roth ne déçoit pas, l’agilité de sa plume est incontestable, son verbe est d’or et de violence intestine. J’ai rarement pleuré pour un livre. Mais cette fois c’était de douleur, d’une véritable douleur physique. Intestinale.
   ↓

critique par Kassineo




* * *



Sexe, drame, Amérique.
Note :

   C'est l'évolution de l'attitude américaine vis à vis des choses du sexe des 40 dernières années dont nous parle P. ROTH à travers l'histoire improbable de D. Kepesh, professeur, WASP, soixantaine bien sonnée avec Consuela Castillo, 24_30 ans, d'origine cubaine. Un professeur et son élève. Un Don Juan qui se veut inaccessible et qui connait les affres de la jalousie. C'est la description par P. ROTH du pouvoir immense du sexe :
   "Non, le sexe n'a pas un pouvoir illimité, je connais très bien ses limites. Mais dis-moi, tu en connais, un pouvoir plus grand ?"
   
   Affres de la vieillesse, affres de la jalousie, inégalité devant l’amour, il va souffrir le D. Kepesh ! Et Consuela Castillo aussi, pour faire bon poids.
   Traduction qui se fait bien oublier de Josée Kamoun.
   
   Le genre de livre qui n'abêtit pas, qui fait écho et qui rend bien ce qu'on peut ressentir à l'orée de la vieillesse.
   ↓

critique par Tistou




* * *



Un pétard mouillé
Note :

   David Kepesh, héros et narrateur de "La bête qui meurt", arrive à un tournant de sa vie. Un vie dont il a plutôt bien profité d'ailleurs: enseignant, marié et jeune père de famille dans les années soixante, la libéralisation des moeurs survenue alors lui a permis de larguer les amarres et de commencer à collectionner les conquêtes... Mais les meilleures choses ont une fin, et l'âge venant, il ne peut plus échapper à l'idée de la vieillesse ni à celle de sa mort. Et ce tournant de son existence auquel il vient d'arriver lui est prétexte à revisiter son histoire et l'Histoire qui lui servit de toile de fond. La révolution sexuelle, la force du désir et la dépendance amoureuse, la beauté des corps - les seins de Consuela - si vulnérables face à la vieillesse et à la mort: c'est beaucoup de matériel pour un roman d'à peine 150 pages.
   
   Mais comment dire? Je n'avais jamais lu de roman traitant de sexe, de désir, de la beauté et de la déchéance des corps, qui soit à ce point dépourvu de chair et de sensualité. Zéro. Néant. "La bête qui meurt" est tissé de A à Z des interminables ratiocinations de David Kepesh, de ses tentatives pour rationaliser et intellectualiser son comportement. Il n'y a là à mes yeux pas la moindre trace d'émotion, pas la plus petite velléité d'interrogation. Rien du trouble, mélange de fascination, de répulsion et de pitié, qu'ont suscité pour moi les "Belles endormies" de Yasunari Kawabata. Rien de la formidable vitalité qui anime en profondeur "Le tropique du Cancer" d'Henry Miller que je venais de terminer quelques jours à peine avant d'entamer "La bête qui meurt". Rien de la noirceur, de la force tragique, de la violence qu'Amin Zaoui est parvenu à insuffler à son magnifique roman "La soumission", traitant de thèmes très proches de ceux auxquels Philip Roth s'est intéressé ici. Le jeu des comparaisons littéraires peut se révéler cruel. Dans le cas de ma lecture de "La bête qui meurt", ce jeu est en tout cas impitoyable, et le roman de Philip Roth m'apparaît plat et convenu. Heureusement il était court, mais malgré sa brièveté, plutôt ennuyeux.
   ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Le temps et la chair
Note :

   Dans La bête qui meurt, on retrouve David Kepesh, le narrateur des œuvres précédentes Le Sein et Professeur de désir, l’alter ego habituel utilisé par Roth pour aborder le sexe. Le professeur en question, ne se gêne pas pour attirer les jeunes étudiantes dans son lit, suite à son divorce, explicitement orchestré pour qu’il puisse profiter de la soudaine frivolité des femmes à la fin des années 70.
   
   Sa relation avec l’une de ses étudiantes, Consuela, une jeune cubaine, s’avère tumultueuse. Cette femme libérée prend le contrôle du couple, exploitant le vieux professeur comme instrument de son narcissisme. Leur rupture entraîne le séducteur irrévérencieux dans un désordre émotionnel qu’il rationalise par un examen rigoureux de la société d’après la libération sexuelle. Celui-ci, arrogant, en vient à la conclusion que son anxiété est le résultat d’un déséquilibre social plutôt qu’une faille de sa personnalité.
   
   David Kepesh n’est pas un personnage attachant. Il en est d’ailleurs pleinement conscient, « … je crois pouvoir affirmer sans risque que je ne suscite pas l’admiration générale. » Sa vision de la sexualité féminine en fera sourciller plusieurs, mais même si on ne partage pas son opinion, son discours percutant et sophistiqué en vaut la peine.
   
   L’élégance fluide de la prose de Roth est parfois brisée par des passages crus nous rappelant le penchant marqué de ce dernier pour la provocation. On excuse facilement ses écarts car dans ce roman compact, c’est la virtuosité du traitement des sujets comme la mort, le sexe et la déchéance des corps qui fait rougir.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



Peut-on encore être après avoir été ?
Note :

   David est prof de littérature à l'université. Adepte de la libération sexuelle qui a pris toutes ses marques lors de sa jeunesse, il en est devenu un fervent pratiquant. Rien de plus facile que de s'y adonner en usant de cette forme de pouvoir qu'il exerce auprès de ses étudiantes. Il sait tout à fait profiter de sa situation sociale pour glaner ses multiples conquêtes et satisfaire ainsi sa libido.
   
   À plus de 60 ans, il rencontre Consuela, étudiante cubaine de 24 ans. Obsessionnellement subjugué par les seins superbes et magnifiques de la jeune fille, il entretient avec elle une liaison fougueuse, à l'instar des précédentes, mais celle-ci va vite s'avérer dévastatrice à bien des égards.
   
   Après une certaine domination facile grâce à sa situation de prof émérite mais aussi à l'expérience de son âge, les rôles semblent petit à petit s'inverser faisant jaillir ses propres faiblesses. Sans pour autant que ce soit intentionnel, Consuela, par sa jeunesse et ses promesses d'avenir, prend plus ou moins le dessus non sans déstabiliser radicalement la trajectoire que s'était tracée ce sexagénaire lubrique. Lui, au seuil de la vieillesse, perd lentement de sa liberté, de sa magnificence, victime justement de sa propre absence d'avenir qu'il perçoit tout à coup. Alors que jusque-là, il n'a jamais été entravé par le doute, David découvre pourtant de nouveaux sentiments ravageurs comme la jalousie et la dévotion. Perdant ainsi de son indépendance, il prend conscience de son âge ce qui le fait sombrer dans la dilection. Il lui faudra d'ailleurs plus de trois années pour se consoler un tant soit peu du départ de Consuela. Trois longues années en état de manque, sans répit.
   
   Pourtant l'appétit de David n'est en rien misogyne car le corps des femmes est sublimé. Il serait plutôt un égoïste exacerbé par cette quête d'indépendance et de liberté, bien illusoire au final. Un croqueur de vie qui n'a de cesse de vouloir assouvir ses pulsions jusqu'au moment où il se rend compte que cette tendance est dans une phase irréversiblement descendante.
   
   Ce livre, assez court (ce qui est rare chez l’auteur), est un monologue que le narrateur adresse à un personnage en filigrane dans le récit. Il lui explique les tourments de cette relation qui remonte à plus de huit ans, déjà, répondant semble-t-il aux questions implicites posées par cet ami.
   
   Un roman cru et sombre qui souligne qu'il est certainement « impossible de s'accommoder d'une vie désexuée ». Tacitement, il remet toutefois en cause les préceptes fondateurs de la révolution sexuelle, cette lutte tronquée qui a failli à ses espoirs de liberté et ne « mène nulle part », surtout dans le temps.
   
   Un récit qui n'apporte certes pas de solutions mais quelques réflexions sur la fuite du temps. Et comme à l'accoutumée, l'auteur en profite pour égratigner au passage l'Amérique puritaine qui n'a de cesse de vouloir éloigner sa jeunesse du sexe (entre autre).

critique par Véro




* * *




 

Opération Shylock - Philip Roth

Nombriliste...
Note :

   Lu en juin 1998, ce livre m'a laissé un assez mauvais souvenir - celui d'un roman verbeux et complaisant, à l'intrigue inutilement confuse et d'une lecture plutôt ennuyeuse - que confirment mes notes de lecture de l'époque, laconiques mais explicites:
   
   "Philip Roth a au moins un point commun avec Woody Allen* (qu'il ne semble d'ailleurs pas porter dans son coeur). C'est un incorrigible bavard, dont les sujets de prédilection témoignent d'un nombrilisme très développé."
   
   Cette première lecture de Philip Roth s'était donc soldée sur un verdict pour le moins négatif, constat d'ennui voire aussi d'incompatibilité. Un verdict d'ailleurs confirmé par ma lecture récente de "La bête qui meurt".
   
   
   * Autant dire que je ne suis pas du tout une admiratrice inconditionnelle de Woody Allen (même si j'ai aimé "Matchpoint"), et que cette comparaison, sous ma plume, n'est pas un compliment.
   ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Mi figue- mi raisin
Note :

   Drôle de roman où l’auteur voudrait nous faire prendre nos vessies pour des lanternes, en d’autre termes, sa fiction pour la réalité. La manœuvre ordinaire consiste à raconter au lecteur une aventure dans laquelle tel ou tel est grugé par tel autre et le lecteur regarde ; ici, on actualise, c’est nous qui allons l’être par Philip Roth.
   Enfin, peut-être. C'est-à-dire, si nous marchons.
   Ici, le personnage principal s’appelle Philip Roth (mais est-ce bien lui, l’écrivain, le vrai ou une image romancée ? En tout cas, ce n’est pas vous.) Le personnage secondaire s’appelle Philip Roth aussi, ce n’est toujours pas vous, mais là, de plus le narrateur est presque sûr que ce n’est pas lui. Quoi que…
   Suis-je claire ? En tout cas, je vous ai situé l’action.
   
   Et cette action, quelle est-elle? La voici : L’écrivain Philip Roth se remet péniblement d’une grave dépression quand il apprend qu’un autre Philip Roth donne en son nom des interviews un peu partout dans le monde en diffusant une nouvelle thèse juive qui va ajouter encore à la confusion qui règne du côté d’Israël et de la Palestine. Comme il se trouve que justement, le vrai écrivain Philip Roth devait se rendre à Jérusalem pour interviewer un autre vrai écrivain (Aharon Appelfeld), interview qui sera publié dans la réalité dans le New York Times, il en profite pour se rendre au vrai procès d’un vrai suspect de crime de guerre Demjanjuk (audiences réelles) et y rencontrer son imposteur. Ceci pour que vous saisissiez bien à quel point l’auteur a mêlé fiction et réalité, les faisant de plus baigner dans le doute dû à son état de faiblesse psychologique du moment afin de nous déboussoler totalement.
   Je ne vous raconte pas toutes les manœuvres, mais il multiplie à l’envi les ambiguïtés de ce genre depuis sa préface jusqu’au dernier chapitre (mais est-ce bien le dernier chapitre ?) et même sa note finale au lecteur.
   
   Ce que j’en ai pensé ? Que le roman n’allait pas trop mal dans toute sa première moitié pour laquelle j’ai retenu des personnages secondaires puissants et crédibles jusque dans leurs excès, et puis arrivé là, on sent une rupture. Roth commence par reprendre toute l’histoire depuis le début pour nous la résumer, puis à diverses reprises se lancera dans des retours en arrière explicatifs, peut-être pour nous cacher qu’en fait, d’explication, il n’y en a pas ; peut-être pour ajouter à la confusion car cette carte là, il l’a vraiment jouée à fond. Comme par exemple, quand il analyse en détail la situation matérielle, historique et psychologique d’un personnage pendant de longues pages pour conclure par « A moins que tout cela ne fut une comédie.» Il nous rappelle ainsi sans cesse qu’on peut douter de tout et nous fait subir nombre de ces petits chocs dus à la destruction de ce à quoi il vient juste de nous faire croire. Il aime beaucoup nous dire une chose puis son contraire. Par exemple, décrivant un personnage : « Il était affligé d’une telle timidité qu’il restait muet et immobile (à moins que ce ne fut tout simplement de l’exaspération.) » Ce n’est pas pour rien que Roth s’est adjoint en décor le déroulement du procès Demjanjuk, le procès de l’incertitude, procès qui se soldat par un acquittement au bénéfice du doute. Il nous déstabilise.
   
   Avec cette technique de lavage de cerveau, Philip Roth se tiendra fermement à cette tentative, réussie ou non selon les cas, de manipulation de lecteur. La fin, à ce point de vue là, ne vous décevra pas, mais vous l’attendrez un bon moment, trop, à mon avis.

critique par Sibylline




* * *




 

Goodbye, Colombus - Philip Roth

L’Amérique, les juifs.
Note :

   « Goodbye, Colombus » est la première parution de Philip Roth, en 1962. Six nouvelles dont le fil directeur est la relation Juifs américains/Amérique.
   Drames, actes jusqu’au boutiste ou simples incidents, tous parlent de cette relation.
   
   Dans la première, éponyme, Neil Klugman, jeune juif américain, va essuyer bien des déboires dans la relation qu’il noue avec Brenda, archétype de la WASP bien sous tous rapports. Cela dit, un non-juif tout aussi américain, aurait eu lui aussi de bonnes chances de «déboirer» ! Brenda est ainsi faite … !
    «La première fois que je vis Brenda, elle me demanda de tenir ses lunettes. Puis elle avança jusqu’à l’extrémité du plongeoir et jeta un regard brumeux dans la piscine ; celle-ci aurait pu être à sec que la myope Brenda ne s’en serait pas aperçue. Elle fit un magnifique plongeon ; quelques instants plus tard, elle regagnait le bord, la tête aux cheveux auburn coupés très court, tendue, très droite, comme une rose au bout d’une longue tige. Elle glissa jusqu’au bord, puis remonta près de moi : « Merci », dit-elle, les yeux humides – bien que l’eau de la piscine n’y fut pour rien. Elle tendit une main pour récupérer ses lunettes, mais elle ne les mit sur son nez qu’une fois le dos tourné. Je la regardai s’éloigner. Ses mains apparurent soudain derrière son dos. Elle attrapa le fond de son maillot de bain entre le pouce et l’index et en recouvrit les parties de son corps qui eussent normalement dû être cachés. Mon sang ne fit qu’un tour.»
   
   Dans la seconde ; «Conversion des juifs», il est question d’apprentissage religieux d’un petit garçon, bien douloureux, au point de mettre sa propre vie en balance pour faire plier le rabbin instructeur. Pas tout à fait une pochade comme la présente la 4ème de couverture qui parle «d’une espièglerie d’enfant » !
   
   « Défenseur de la foi » est plus anodin, même si la conclusion bouleverse là aussi le destin d’un homme.
   
   « Epstein » est une histoire qui transcende largement l’aspect juif de la question. C’est plus largement une femme qui s’aperçoit de l’infidélité de son mari via une irritation mal placée. C’est parfaitement traité, dans les flux et les reflux des sentiments qui traversent cette femme.
   
   « L’habit ne fait pas le moine », toujours histoire d’un étudiant américain, juif, qui se trompe sur une fréquentation d’Université. Il ne choisit pas le bon cheval !
   
   Enfin, « Eli le fanatique » exploite plus complètement la caractéristique « juive ». A vrai dire, sans cette caractéristique, il n’y aurait pas d’histoire. Eli, l’avocat, est comme envoûté par «le type au chapeau» qui impressionne tant les habitants de la bourgade où s’est installée une école juive. Ca finira mal, très mal. Il y a comme un parfum de Kafka et sa «Métamorphose» dans ce «Eli le fanatique».
   
   Ces 6 nouvelles nous parlent d’un temps passé, mais de sentiments, de situations intemporels. Philip Roth prenait déja date.

critique par Tistou




* * *




 

L'écrivain des ombres - Philip Roth

Croyez-vous aux fantômes ?
Note :

   Nathan Zuckerman, jeune écrivain prometteur, rend visite à son maître E.I.Lonoff, un quinquagénaire consacré. A travers cette rencontre vont s’entremêler un certain nombre d’histoires concernant chacun des personnages et de considérations sur l’écriture et les écrivains sous forme de retours en arrière ou de possibilités narratives. On dirait que Roth a assemblé plusieurs histoires possibles en une seule.
   
    D’abord Lonoff désacralise un peu son personnage et l’écriture en disant que tous les jours, «il forme des phrases», comme un artisan, il accumule les brouillons et bien des écrivains transparaissent derrière ses propos et sa méthode, Hemingway et Flaubert peut-être. Car Lonoff vit avec sa femme depuis 35 ans en quasi-ermite. Il consacre toutes ses soirées à la lecture et ses journées à l’écriture.
   
    Nathan, d’abord un peu impressionné, finit par dîner et passer la nuit chez l’écrivain. Il faut dire que vit aussi sous son toit, une étudiante jeune et jolie qui fait fantasmer le jeune homme. Ce personnage nommé ici «Amy Belette», on ne sait pas si Nathan l’imagine, se trouve être la réincarnation –ou le fantôme justement- d’une autre jeune fille célèbre de la littérature, revenant de façon récurrente dans l’œuvre de Roth et qui prend une place considérable dans le roman. Mais dévoiler son nom serait dommageable aux lecteurs potentiels !
   
   De même apparaît le thème de l’artiste dans le judaïsme et l’on sent chez Nathan, percer le jeune Roth, car une nouvelle qu’il veut publier ne fait pas l’unanimité de sa famille et de son père notamment. Il rompt donc les liens en cherchant à s’affirmer. Son histoire raconte la cupidité d’héritiers et son père lui reproche d’associer les Juifs au goût du lucre, allant jusqu’à consulter un juge ami de la famille qui donne une liste de questions à Nathan, liste qu‘il ignore superbement.
   
   Reste un ouvrage qui parle finalement de littérature dans lequel l’auteur s’observe, se met en abyme, entrecroise les anecdotes, car Amy, Lonoff et Nathan forment des possibles Philip Roth. La clé me semble dans cette simple phrase de Lonoff : «La fiction fait dire aux gens toutes sortes de bizarreries, c’est comme ça.»
   
   Et c’est écrit avec grande maîtrise, un maître, Philip Roth !

critique par Mouton Noir




* * *




 

J'ai épousé un communiste - Philip Roth

Un homme sous influence
Note :

   L’action se passe aux USA, dans les milieux hollywoodiens, à la belle époque où les adeptes du maccarthysme faisaient régner leur loi. Elle nous est rapportée par Nathan, dont nous n’apprendrons qu’une fois le livre bien avancé qu’il s’appelle Zuckerman, Nathan Zuckerman donc, le double récurrent de Philip Roth.
   
   Nathan, qui a passé 60 ans et qui s’est retiré dans une cabane dans les bois pour y mener une vie d’ermite, retrouve son ancien professeur Murray Ringold, 90 ans, qui vient là car il s’est inscrit à des cours de l’université du 3ème âge.
   
   Pendant une semaine, chaque soir, Murray et Nathan, installés sur la terrasse de la petite maison de ce dernier, vont égrener leurs souvenirs. Murray racontera en particulier ce que fut la vie de son frère Ira, qui prit Nathan adolescent sous son aile et lui servit un temps de modèle.
   Ce roman est donc constitué des récits mêlés de ce que furent les existences de Murray, de Nathan, mais surtout et en premier lieu d’Ira son frère dont le prénom évoque bien le principal défaut et de son épouse, star du cinéma de l’époque.
   
   La plupart des personnages évoqués sont morts au moment où les deux hommes comparent leurs souvenirs. Cette évocation permet de comprendre ce que fut leur vie et aussi, secondairement et partiellement, ce que sont celles des deux survivants, bien que le lecteur soit amené à se poser beaucoup de questions sur le présent de Nathan et qu’il reçoive, de par la volonté de P. Roth, bien peu de réponses.
   
   On mettra un certain temps à comprendre le titre.
   Le regard sur tout ce morceau d’histoire des états unis est porté par deux vieillards. Il est assagi, mûri par tout ce qu’ils savent avoir suivi et tout ce qu’ils sont eux-mêmes devenus. Il aide cependant chacun à « digérer » et assimiler ces évènements qui, compris ou non, ont fait de leurs vies ce qu’elles ont été.
   
   Cela, c’est disons, la moitié du livre. L’autre moitié tient à Ira Ringold, dit Iron Rinn dont la vie est la charpente du roman, un homme totalement sous influence, l’influence de sa rage, un homme en colère. Que sa colère se soit vêtue de politique, que cela ait été cette politique là plutôt que celle opposée, dans un sens, il me semble que cela est presque accidentel, anecdotique, fortuit. Il aurait pu se donner corps et âme à autre chose qu’à la justice sociale. Il aurait pu opter pour un fanatisme diamétralement opposé, mais il n’aurait pas pu être un homme calme et serein, qui acceptait sa vie. Il ne l’aurait pas pu pour différentes raisons psychologiques et physiologiques aussi d’ailleurs, qui nous sont montrées au cours du récit.
   Outre l’intérêt indubitable de l’histoire racontée, pleine d’évènements originaux, de scènes puissantes, de personnages fascinants (même les méchants, même les très secondaires), ces récits, s’ouvrent assez souvent sur des considérations non dénuées de profondeur sur de vastes sujets, la vie, la trahison, la littérature (j’ai adoré le prof d’université de Nathan), l’amour, la parentalité etc. qui donnent âme au texte sans l’alourdir. Et c’est là que vraiment, « J’ai épousé un communiste » passe de « bon livre » à « excellent bouquin » grâce à cet ensemble d’action et de réflexion, d’originalité et de sagesse, de profonde humanité et d’honnêteté, cette objectivité face à des vies écoulées et même forcloses, des vies qui s’étaient emmêlées et entraînées l’une l’autre, là où plus rien ne peut être changé, sauf peut-être pour certains, le regard qu’ils y portent.
   
   A plusieurs reprises, en lisant, j’ai été frappée et émotionnellement touchée dans mes préoccupations du moment et, à la réflexion, je me suis demandé s’il ne contenait pas, à une page ou une autre, de quoi toucher et frapper n’importe qui à n’importe quel moment et j’ai estimé que, pour cela, c’était un grand livre.
   J’ai adoré ce bouquin.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Dense et touffu.
Note :

   Mon premier Philip ROTH. Pas forcément le plus facile d'après certains avis.
   
   Dense et touffu, il n'y a pas à dire! Qualité d'écriture, c'est le top, et ça doit certainement aussi beaucoup à Josée Kamoun, la traductrice, particulièrement transparente. Dense et touffu parce que le propos principal ; une réflexion sur le Maccartysme, est greffée sur d'autres réflexions concernant la judéité et ses bizarres relations avec les Etats Unis, et puis aussi des digressions sévères sur un certain type de relations mère-fille, élève-maître, ... Touffu vous dis-je!
   
   En outre la construction du livre est particulièrement compliquée et il m'a fallu attendre la fin du premier tiers pour m'y sentir à l'aise. La suite justifie qu'on s'y accroche cela dit.
   
   Comme j'aime bien les comparaisons, je dirais qu'on pense parfois à la profondeur et à la particularité de construction de John Irving, mais un John Irving grave, qui évoluerait dans un registre plus introspectif et moins "ludique".
   
   Je serais curieux de connaître l'accueil qui a été réservé aux Etats Unis à ce livre ainsi que l'audience globale de Roth là bas. La politique n’est jamais loin avec Philip Roth. Et son avis n’est pas forcément « politiquement correct ».

critique par Tistou




* * *




 

Le complot contre l’Amérique - Philip Roth

Avec des si…
Note :

   L’intérêt de la politique-fiction, c’est qu’elle nous permet, par l’imagination de réfléchir à ce qui pourrait ou aurait pu se passer dans le monde réel et, surtout peut-être, comment cela se passe. De ce fait, on n’est pas loin de savoir comment elles se passeront, ou tenteront de se passer la prochaine fois et, si cela ne nous convient pas, de réagir suffisamment tôt pour les en empêcher.
   
   Il est bon et utile de jouer à ce jeu là parce que, rappelons-le, si l’Histoire a un grand H, c’est qu’elle est la nôtre à tous, par opposition à nos histoires individuelles, passionnantes, certes, mais h minuscule.
   
   Ainsi, est-ce bien ce qui se passe dans ce Complot contre l’Amérique qui imagine que Lindbergh, antisémite sympathisant nazi devienne Président des USA au moment où la question se pose là-bas d’intervenir ou non dans la guerre qui oppose Hitler à d’autres pays d’Europe.
   
    Nous voyons un candidat (ici Lindbergh) qui, dès avant sa candidature s’est fait repérer de ses concitoyens pour ses convictions extrémistes (ici antisémites et pronazies). C’est là le premier mouvement.
   
   Candidat qui ensuite mène campagne sans plus évoquer cette position, mais en choisissant un autre terrain (voter pour moi, c’est la certitude qu’on ne fera pas la guerre en Europe). Candidat enfin qui s’empresse de s’allier un représentant suffisamment notable des futurs cibles (ici le rabbin Bengelsdorf ) pour les rassurer et leur assurer qu’ils n’ont absolument rien à craindre, leur conseillant même de voter pour ce candidat là, ce que certains feront, bien sûr, et libérant la mauvaise conscience des quelques autres qui n’auraient pas voulu les prendre pour cible. (Ceux qui voulaient s’empressant eux de rester sur les toutes premières déclarations).
   
   Eh bien, ce déroulement est particulièrement bien observé. Il suffit de regarder un peu l’Histoire (avec un grand H, cette fois) pour constater que c’est bien ainsi que les choses se passent généralement et sont encore en train de se passer de nos jours.
   
   Je détaille ici le début du livre, mais cette description fine des mécanismes politiques, rendus sans peser du tout sur le récit romancé, se poursuit avec justesse jusqu’à la fin où là, il me semble tout de même que l’explication finale (dont la responsabilité est d’ailleurs laissée au rabbin Bengelsdorf) est un peu excessive. Je crois d’ailleurs que l’on aurait pu s’en passer totalement, le livre se serait terminé sur un flou plus intéressant.
   
   Je reprochais beaucoup à Philip Roth, dans ses autres romans d’éprouver bien trop le besoin d’expliquer. Cela n’est pas le cas ici (au moins jusque vers la fin) et l’on voit que cela peut en effet donner des résultats beaucoup plus savoureux.
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Pardon, mais quel pensum!
Note :

   Qu'est-ce qui a pris à l'illustre auteur américain de basculer dans ce genre hybride ? Difficile en tant que lectrice lambda de s'attaquer à la citadelle Roth, surtout quand on a apprécié la plus grande partie de son œuvre, mais ce mélange des genres : [fiction + autobiographie + histoire mondiale], je l'ai trouvé déroutant et au bout du compte plutôt indigeste.
   
   Tous les ingrédients semblaient réunis pour capter mon intérêt : la vie d'une communauté juive aux USA, le nazisme et l'antisémitisme, les conflits familiaux avec les inévitables névroses des uns et des autres... Mais trop c'est trop et on se demande ce qui est visé au bout du compte dans ce pudding trop riche. D'avoir inventé un président manipulé (sous l'identité de l'authentique aviateur Lindbergh) pour le mettre en scène dans une période aussi tragique et le faire côtoyer de funestes personnages réels tels que Hitler, je trouve ça de mauvais goût et pour tout dire raté. La réalité de l'époque est assez fournie en événements tragiques pour ne pas en rajouter et en inventer d'aussi invraisemblables.
   
   De plus, les phrases de Roth sont de plus en plus longues, certaines semblent interminables, avec des énumérations fastidieuses... Ce qui n'enlève rien à la qualité de l'écriture, fort élaborée, mais une version allégée eût été bienvenue. Ceci dit, ceux qui ont aimé "Operation Shylock", déjà une curieuse invention à mon avis, y trouveront peut-être leur bonheur… Désolée de faire part ainsi de ma déception, en conclusion : vive le retour de Zuckerman !
   
   PS : j’ai lu ce roman en version originale à sa parution, j’ignore ce que vaut sa traduction en français, peut-être est-elle plus accessible…
   
   PPS : Les amateurs inconditionnels de Roth ne manqueront pas d’y aller voir et peut-être viendront-ils poster des commentaires en contradiction avec le mien. Quant aux autres, je leur recommande chaudement de plutôt commencer par «Pastorale américaine», que j’ai trouvé captivant, hélas ma lecture remonte à trop longtemps pour que je puisse en faire ici un compte rendu pertinent.
   ↓

critique par Nina




* * *



La guerre que l’on ne fait pas
Note :

   Philip Roth s’éloigne sensiblement de son créneau habituel avec "Le Complot contre l’Amérique", roman de politique-fiction, dans lequel il imagine que Charles Lindbergh - célèbre héros de l’aviation aux allégeances nazi - devient Président des États-Unis en 1940 à la place de Roosevelt, et signe un accord de non-agression avec Hitler.
   
   Publié juste à point alors que l’Amérique se déchire sur des questions de guerre, le livre de Roth pose l’éternelle question : «Et si ça arrivait ici?» Mais si le récit uchronique prend beaucoup d’espace, il s’agit surtout d’un voyage dans l’enfance du petit Philip, témoin des turbulences politiques et des conséquences de celles-ci sur sa famille.
   
   Suite à la décision de Lindbergh, l’attrait de l’immobilisme en séduit beaucoup et même des notables juifs choisissent de supporter le président fasciste pour épargner la vie de jeunes soldats. À travers la lunette de cette communauté divisée, Roth visite des thèmes complexes avec une aisance remarquable. Que ce soit la haine, la guerre, la loyauté, la famille, tout est traité avec justesse et nuances, car il ne faut pas se fier à tout ce que l’on veut nous faire croire… Les choses ne sont pas toujours comme elles semblent…
   
   L’ingrédient le plus important de ce genre d’exercice est l’illusion d’authenticité. Et, dans le cas présent, on y croit. La description du climat de l’époque, les jeux de coulisses et les dialogues incisifs rendent la lecture passionnante. Les personnages sont solides comme du roc, le portrait du père intransigeant particulièrement, et malgré la fin abrupte, la densité du propos et l’intelligence de la prose d’un vétéran aguerri comme Roth laisse une trace indélébile.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



Vraie-fausse biographie
Note :

   Très différent du Roth habituel,"Le complot contre l'Amérique" est une vraie-fausse biographie de l'auteur ainsi que le récit d'événements historiques et politiques qui mêle réalité et fiction: l'histoire d'une famille de juifs américains dans des Etats-Unis présidés par l'aviateur Charles Lindbergh qui a remporté l'élection présidentielle de 1940 contre Roosevelt, candidat à sa réélection, en fondant son programme sur sa réputation de héros et surtout sur l'isolationnisme.
   
   En effet, comme on le sait, Roosevelt, au début du conflit, a joué de son influence sur le peuple américain et le Sénat pour obtenir que les Etats-Unis aident financièrement et matériellement l'Europe en guerre contre le nazisme et en particulier le Royaume-Uni. Cependant, une grande partie de l'opinion publique américaine est défavorable à l'engagement militaire de leur pays dans un conflit qu'ils pensent ne pas les concerner, et c'est sur cette partie de la population que s'appuie Lindbergh. Et comme rien n'est plus efficace pour resserrer l'unité nationale que l'opposition à un ennemi commun, Lindbergh prend pour cible la communauté juive américaine, préoccupée par le sort des Juifs en Europe, les accusant d'utiliser leur puissance financière et médiatique pour encourager l'entrée en guerre des Etats-Unis.
   
   Après son élection, Lindbergh signe un pacte de neutralité avec Hitler et fait voter des mesures officiellement destinées à favoriser l'intégration des juifs aux Etats-Unis mais qui, dans les faits, stigmatise leur communauté. De plus, les positions du président banalisent l'antisémitisme qui devient galopant.
   
   Le récit de Roth, mêlant Histoire et destin particulier d'une famille de juifs américains, sa famille, est prenant et bien mené. A l'intérieur de sa propre famille, Roth illustre toute la variété des réactions et des engagements qu'ont pu prendre les Juifs lors de cette période troublée: de son père, farouche adversaire de Lindbergh, de sa tante épouse d'un rabbin conseiller du président, à son frère porte-parole des mouvements d'intégration des enfants juifs dans la société américaine ou à son cousin se portant volontaire pour aller combattre le nazisme au côté du Canada.
   
   Le basculement de l'histoire des Etats-Unis de la réalité à la fiction au moment de l'investiture républicaine de Lindbergh a de quoi fasciner, surtout pour nous qui connaissons le poids fondamental de ce pays dans la balance des forces en présence lors de la Seconde Guerre Mondiale. Le roman est accompagné d'un dossier composé des bibliographies réelles des personnages historiques présents dans le récit, ainsi que des extraits des vrais discours de Lindbergh s'attaquant aux juifs.
   
   Malgré toutes ces qualités et son intérêt historique indéniable, j'ai tout de même trouvé que "Le complot contre l'Amérique" de Roth n'avait pas la force des autres romans que j'ai lus de lui. Certains thèmes qui lui sont chers, comme les dissensions et tensions familiales, sont un peu affadis, les personnages manquent peut-être de profondeur pour échapper à une tendance à la caricature. En outre, Roth propose une explication dédouanant Lindbergh pour ses sympathies nazies, explication inutile si l'on excepte le fait qu'elle permet de ne pas détruire complètement la figure de l'aviateur, héros américain.
   Le complot contre d'Amérique est un très bon roman, mais dont on pouvait supposer qu'il serait encore meilleur.
    ↓

critique par Cécile




* * *



Et si...
Note :

   Et si, en 1940, Roosevelt avait perdu les élections présidentielles américaines, battu par un candidat proche des milieux nationalistes et refusant l'entrée en guerre auprès des alliés? Si ce président avait, par ses actes ou déclarations, fait comprendre qu'il fallait mettre les juifs à l'écart de la société américaine?
    
   Cette hypothèse est le point de départ de ce roman d'utopie historique de Philip Roth. Il imagine qu'en 1940, Charles Lindbergh, aviateur célèbre pour avoir franchi en 1927 l'Atlantique et proche des milieux les plus droitiers du pays, remporte les élections. Dans la famille juive du jeune Philip Roth, cette élection est une catastrophe. Car Lindbergh est connu pour ses rapports amicaux avec le régime nazi, dont il a obtenu des mains de Goering la Croix de l'Aigle Allemand, et pour le peu de cas qu'il fait des persécutions nazies contre les juifs. La période trouble de la présidence Lindbergh sera donc vécue de l'intérieur par la famille Roth, qui vit dans le quartier juif de Newark.
    
   Dans la famille, il y a le père, agent d'assurance qui ne supporte pas l'idée de voir Lindbergh à la présidence, et écoute et lit tout ce qui critique le Président et sa politique. Son neveu, qui partage ses idées, s'engage lui dans l'armée canadienne pour aller combattre en Europe, mais revient frustré avec une blessure qui l'a empêché de vraiment défendre ses idées. Il y a la mère, plus effacée, qui tente de sauver les apparences et ne parvient pas toujours à cacher ses peurs, mais dont la sœur Evelyn se rapproche du rabbin Bengelsdorf qui appuie la politique de Lindbergh.
   
   Et il y a surtout les enfants. Sandy, l'aîné, pris sous son aile par la tante Evelyn qui essaie de le soustraire à sa famille, en l'envoyant notamment faire un stage dans le Kentucky. Et Philip, le plus jeune, qui saisit peu à peu les conséquences de la présidence Lindbergh, et qui essaie de défendre coûte que coûte sa collection de timbres.
    
   Toute l'intrigue sera vécue par les yeux de Philip. Le fait de vivre les péripéties de la vie d'un jeune garçon apporte beaucoup de légèreté et d'humour à ce texte politiquement sombre. Car bien que jeune, il réalise que ce qui se joue dépasse de loin le seul cadre familial. Les repas de famille sont houleux, et les retrouvailles entre son père et son neveu se finiront même dans le sang. Il ressent également la distance que les non-juifs mettent vis à vis des juifs. Celle-ci est particulièrement sensible lorsque la famille visite Washington. Le voyage était prévu depuis longtemps, et l'arrivée de Lindbergh ne pouvait pas l'empêcher. Mais ils réalisent vite que le fait d'être juif devient un vrai handicap, et qu'on n'hésite plus à leur mentir, à les considérer comme des moins que rien pour les faire partir. Ce qui se traduit par une paranoïa croissante dans la communauté juive, qui se demande si l'exil vers le Canada est nécessaire, et qui se repose sur la mafia locale pour mettre en place des milices de protection contre les descentes de nazis américains. Roth décrit admirablement le climat de tension, de peur qui touche ce quartier de Newark, alarmé par les informations venant des villes voisines.
    
   Ce roman est différent des autres ouvrages historiques de Roth, dans le sens où il invente une alternative à l'histoire officielle. Il conserve néanmoins les noms de tous les protagonistes de l'époque, que ce soit le vice-président Wheeler ou le journaliste opposant Winchell qui enthousiasme le quartier juif tous les dimanches soirs. Heureusement, l'auteur a ajouté une biographie des principaux protagonistes, afin que le lecteur démêle à la fin de sa lecture, la vérité historique de la fiction de Roth. Une plongée intrigante dans les États-Unis des années quarante, fiction prenant place entre le New Deal et la chasse aux sorcières de McCarthy et qui montre les angoisses des juifs américains, pleinement intégrés mais rapidement mis sur la sellette par le pouvoir en place.
   ↓

critique par Yohan




* * *



Démonstration
Note :

   Révisez votre Histoire car vous risquez d’être surpris. La couverture du livre donne immédiatement le ton : un timbre du Yosemite Park à 1 cent, des US Postage, est frappé d’un immense sigle nazi. Provocation, hallucination, sottise?
   
   C’est vers une réécriture romanesque de l’Histoire récente des Etats-Unis, ce grand pays aux allures démocratiques, que nous entraine avec une habileté époustouflante, P. Roth. C’est tellement bien fait que j’ai dû me frotter les yeux, aller vérifier que mes connaissances sur l’Histoire des Etats-Unis n’étaient pas contredites par divers sites internet pour, enfin, réaliser qu’il s’agissait bien de la part de l’auteur d’une œuvre de fiction.
   
   P. Roth se raconte, enfant. Il parle à la première personne de lui, de son frère aîné qu’il adore et admire, de ses parents, juifs, qui s’en sortent avec peine, lui comme revendeur de polices d’assurance, elle en tenant l’économie familiale. Ces personnages, probablement très inspirés de la réalité, ont une vie réelle, une substance absolue rendue d’autant plus évidente que Roth nous parle de lui, de sa famille. Chaque détail sonne vrai, chaque anecdote fait résonner en nous notre propre histoire personnelle. Ce sont d’ailleurs des Mémoires comme il est dit en première page.
   
   Roth est un enfant juif, élevé par des parents de culture juive mais libres vis à vis de leur religion. Ils vivent dans le ghetto juif d’une grande ville du New-Jersey, pas très loin de New-York. Une famille intégrée, qui tire le diable par la queue, certes. Des enfants exemplaires, gentils, polis, remarquablement bien élevés. Une famille sans histoire.
   
   Les Etats-Unis se sont trouvés un héros : Charles Lindbergh qui vient de réaliser la traversée de l’Atlantique en 36 heures. Un héros d’autant plus exemplaire que le jeune bébé du couple vient d’être enlevé pour être retrouvé mort, quelques jours plus tard.
   
   Roosevelt est au pouvoir. La guerre a commencé dans cette Europe lointaine. Elle ne menace pas encore l’Amérique mais Roosevelt en a compris les dangers et a pressenti qu’elle n’épargnerait pas le continent américain, le moment venu.
   
   Nous sommes en 1940. L’heure est aux élections présidentielles américaines. Lindbergh a fait une campagne résolument pacifiste, anti-guerre. Les juifs sont désignés comme les responsables de ce qui se passe en Europe et l’Allemagne présentée comme la réunificatrice du Vieux Continent en déliquescence. A coup de discours simples, répétitifs, sans relief, auréolé de sa gloire récente, sillonnant l’Amérique en tous sens au manche de son avion, il réussit à s’imposer comme le challenger, républicain, de Roosevelt, champion démocrate. Roosevelt ne le prend pas au sérieux et mène une campagne gagnée d’avance.
   
   Coup de tonnerre : Lindbergh remporte de peu les élections et devient Président des Etats-Unis. Commence un complot contre l’Amérique, un complot anti-juif qui transforme les Etats-Unis en suppôt de l’Allemagne nazie.
   
   Ce qui est terrifiant, c’est de voir comment, peu à peu, insensiblement et avec une habileté démoniaque, le nouveau Président transforme son pays en un lieu d’où les juifs vont se trouver marginalisés, puis regroupés, puis expatriés d’office en vue de rendre le pouvoir à la race blanche et pure.
   
   L’économie, la presse, le pouvoir policier basculent. Par son refus d’intervenir, l’Amérique favorise la progression inébranlable des troupes nazies en Europe et son expansion, via l’allié nippon, en Asie.
   
   La famille Roth devient l’archétype de ce que chaque juif américain subit : pressions, manipulations, mutations d’office, en route vers la pauvreté, l’exclusion et, sans doute, déjà programmée, l’élimination.
   
   C’est ce cheminement bouleversant, que des millions d’êtres humains ont connu en Europe qui se déroule sous nos yeux, cristallisés par la famille Roth.
   
   Il faut une fin un peu grandguignolesque pour se réveiller d’un terrible cauchemar et réaliser que tout ce qui se passe avec autant de véracité, d’éloquence et de crudité n’est en fait que fiction. Il y a bien complot dont on comprend les tenants et aboutissants.
   
   Mais une fiction qui aurait pu se réaliser, Lindbergh ayant été connu pour son antisémitisme et ayant été poussé à postuler pour un mandat présidentiel.
   
   Une fiction dont l’administration Bush, avec son extrémisme aveugle et son entêtement que l’Histoire ne manquera pas de condamner, dans des combats illusoires en Afghanistan, en Irak et ailleurs, pourrait bien avoir été la plus récente, pâle, illustration.
   
   Le livre tire une force supplémentaire du fait que chaque personnage cité est vrai, a existé et a joué un rôle clé dans ces années essentielles de guerre. Roth s’est autorisé à les détourner.
    Il leur rend leur juste place historique dans une longue postface détaillant et rappelant qui fut réellement qui.
    Il en reste un livre (dense) magistral, perturbant et qui interpelle. Un manifeste pour nous rappeler qu’il faut rester vigilant, éveillé et citoyen pour éviter que la démocratie, fragile par essence, ne bascule brutalement dans l’extrémisme, la violence, la guerre civile.

critique par Cetalir




* * *




 

Pastorale américaine - Philip Roth

L'envers du décor
Note :

   Seymour Levov, surnommé «le Suédois» à cause de son physique, est le modèle type de la réussite à l'américaine. Petit-fils d'immigrés juifs, il reprend l'entreprise familiale de ganterie qu'il fait prospérer et devient le plus gros employeur de Newark. Il incarne ainsi à merveille le rêve américain, celui d'une intégration et d'un succès social tout à fait réussis. Marié à Dawn, ravissante Miss New Jersey catholique, il construit une vie idyllique exemplaire, tout au moins en apparence.
    «La vie de Levov le Suédois avait été très simple et très banale, et par conséquent formidable, l'étoffe même de l'Amérique.»
   
   Mais derrière cette prospérité, ce bonheur d'apparat, se dissimule l'envers du décor, «l'Amérique du chaos et de la fange», représenté ici par sa fille Merry. Après une enfance faite de douceur, de tendresse et de calme apparent, entravée tout de même par son problème de bégaiement, Merry sombre dans une adolescence rebelle et destructrice. Un violent esprit de révolte la gagne sur fond de guerre du Vietnam et c'est une véritable guérilla qu'elle entreprend contre son propre milieu. Devenue farouchement hostile à cette famille de bien-pensants, elle s'oppose à tout ce que cette communauté peut représenter en réussite sociale. Considérant son père comme un capitaliste oppresseur, elle le rend responsable, tout comme ses semblables, de bien des maux de la société. Et ses élans de dénégation de plus en plus virulents finissent par passer à l'acte et atteindre parfaitement la cible.
   
   Seymour ne se relèvera pas. «Cette bombe a fait sauter sa vie. Elle a marqué la fin de la perfection de sa vie. C'était exactement ce qu'elle voulait. C'est pour ça qu'ils la lui réservaient, cette bombe, sa fille et ses amis. Il était tellement épris de ce que la vie lui avait donné en partage, c'est pour ça qu'ils le détestaient.»
   
   À partir de là, le «Suédois» vivra une double vie : d’une part celle des apparences, à sauvegarder coûte que coûte dans la société, et d’autre part celle de tenter de récupérer sa fille du cauchemar dans lequel elle s’est fourvoyée persuadé qu’elle était manipulée.
    «Pourquoi fallait-il toujours qu’elle aliène son libre arbitre à la première idée débile qui traînait ? Dès qu’elle avait été assez grande pour penser par elle-même, elle s’était laissé tyranniser par des idées de cinglés. Pourquoi une fille aussi intelligente faisait-elle tout son possible pour laisser autrui penser à sa place ?»
   
   D’accord, Philippe Roth écrit bien et sait être passionnant. Par contre, il a du mal à faire dans la concision et dans cet ouvrage là, peut-être davantage encore que dans les autres. J’avoue que j’ai trouvé de nombreux passages d’une longueur ennuyeuse qui, à mon avis, auraient pu être écourtés sans causer de préjudices à l’ensemble. C’est sûr, l’univers de la ganterie mérite certainement que le lecteur en connaisse les subtilités, mais enfin à ce point…
   
   Puis tous ces personnages de second ordre qui gravitent autour du «Suédois» et dont on pénètre largement les joies et les tourments n’étaient pas toujours utiles dans la narration.
   
   Ce qui est certain, c’est que ce livre, trop long par moments, écorche indiscutablement le mythe du «rêve» américain.
    ↓

critique par Véro




* * *



Zuckerman raconte
Note :

   Trente-six ans après avoir quitté les bancs du lycée, Nathan Zuckerman, écrivain, retrouve un ancien camarade, Seymour Levov, dit "Le Suédois", athlète vedette du petit lycée de Newark. A première vue, la vie de Seymour est d'une banalité effroyable: après avoir épousé une ex Miss New Jersey, il a repris l'usine de gants créée par son père, puis a eu d'une autre femme trois fils aussi brillants et sportifs que lui. Mais peu après le décès de Seymour, Nathan Zuckerman découvre que derrière la façade lisse du fils d'immigré juif parfaitement intégré à l'American Way of Life, se dissimulent des failles aussi secrètes que douloureuses: de son épouse ex Reine de beauté reconvertie dans l'élevage bovin, Seymour a aussi eu une fille, Merry, affectée durant toute sa jeunesse d'un bégaiement persistant. Adolescente au milieu des années 60, la jeune fille n'a plus supporté cette vie rangée de petits bourgeois retirés dans une paisible ville de campagne, avec leur insupportable indifférence aux ravages du capitalisme et de l'impérialisme américains. Elle s'engage alors, de plus en plus ouvertement, dans un militantisme radical, notamment sur la question de la guerre au Viêt-Nam, qui l'obsède jour et nuit. Ses parents, d'abord surpris, vite dépassés, doivent affronter cette furie de plus en plus déchaînée contre toutes les valeurs "conformistes" qu'ils incarnent, jusqu'au jour où elle commet l'irréparable en posant une bombe au magasin général de la ville, tuant sur le coup un médecin de quartier. Aussitôt recherchée par le FBI, Merry disparaît dans la nature, et la vie des Levov s'effondre en même temps que leurs certitudes. Durant cinq longues années, ils attendent désespérément son retour, mais l'enquête n'avance pas et Merry demeure introuvable, quoique Seymour ait parfois cru retrouver sa trace l'espace d'un instant. Pourtant, le jour où il finira par la retrouver, c'est toute sa vie qui basculera une seconde fois...
    
   
   Avec ce roman écrit d'une main de maître, Philip Roth, une fois n'est pas coutume, a décidé d'écorner définitivement l'image du Rêve américain. Sous forme d'un récit relaté par son double littéraire, le personnage récurrent sous sa plume de Nathan Zuckerman, l'auteur nous livre un roman atypique et passionnant, et s'interroge sur des thèmes aussi divers que l'incompréhension entre générations, l'engagement politique dévoyé par un idéalisme naïf, la lente désunion des couples, ou encore les bassesses et autres petites trahisons entre amis. La longue description de l’univers de la ganterie, qui a pu paraître rébarbative à certains lecteurs, révèle en réalité une écriture fine et précise qui n'hésite pas à flirter, par moments, avec le réalisme balzacien (et puis, vous serez incollable sur la fabrication d'un gant, ce qui est plutôt rare de nos jours).
   
   Ce roman est aussi celui de trois générations successives, de l'âge d'or des années 50 avec le grand-père Levov et son ascension fulgurante à la crise morale et politique des années 70, qui signe aussi la fin du mythe américain. Entre les deux, les années 60 de Seymour, marquées par les sanglantes émeutes raciales qui ont enflammé une grande partie des États-Unis, y compris la petite ville de Newark, durant l'année 1967. Cette "Pastorale américaine" est aussi, finalement, une photo noir et blanc d'une Amérique un peu trop sûre d'elle-même, de ses valeurs et de son bon droit triomphant, mais dont le modèle ne parvient plus à séduire une jeune génération en quête de nouveaux idéaux. Malgré ses 600 pages, ce roman fougueux à la chronologie pour le moins surprenante s'avère tout simplement bouleversant, porté par une narration captivante et un solide sens du récit. Peut-être la fin, déroutante, pourrait-elle frustrer certains lecteurs avides de réponses, mais en même temps c'est elle qui fait toute la force du roman, ce roman qui n'en finit pas d'interroger le lecteur dans ses préjugés, en lui présentant une famille américaine en apparence modèle, mais qui dissimule un profond chaos. Définitivement, un excellent roman, qui est aussi une sublime histoire d'amour et de haine entre un père et sa fille, narrée sans concession, sans pathos et sans clichés.
   
   Du grand, du très grand Philip Roth, qui justifie amplement la place récurrente de cet auteur talentueux sur la liste des "Nobélisables". 

critique par Elizabeth Bennet




* * *




 

Le sein - Philip Roth

Cachez ce sein
Note :

    L’obsession de Philip Roth pour la chose libidineuse est connue et largement explorée dans son œuvre littéraire. Elle est au centre de cette historiette kafkaïenne portant bien son titre, puisqu’elle met en scène un professeur qui se transforme en sein géant, oui la glande mammaire.
   
   La première partie est consacrée à la condition du narrateur. Ensuite, on l’accompagne dans sa paranoïa. Les réactions de sa famille et du personnel médical sont au cœur de ses préoccupations. Ceci ne l’empêche pas de vivre l’expérience avec une certaine désinvolture.
   
   Contrairement à La Métamorphose de Kafka, l’exercice est empreint d’humour et ne se veut pas une grande métaphore sociale. L’accent est mis sur la manière de composer avec la folie de la situation et ses ramifications philosophiques. Ceci donne aussi lieu à de nombreuses scènes coquines, choquantes pour l’époque, mais plutôt anodines de nos jours.
   
   Une lecture de deux heures divertissante, que l’on doit prendre à la légère.

critique par Benjamin Aaro




* * *




 

La tache - Philip Roth

Philip Roth ou la lucidité impitoyable
Note :

   A mes yeux - mais ce n'est qu'un avis probablement orienté par ma passion toute proustienne pour les histoires aux mille et un méandres - un bon romancier se reconnaît au naturel avec lequel il parvient à imposer une histoire extrêmement complexe (et surtout plus complexe qu'elle ne veut le bien paraître) et truffés de personnages si possibles ambigus à un lecteur fasciné.
   
   Et Philip Roth, qui me paraît entre parenthèses un chantre de la phrase à point-virgule, Philip Roth est un grand romancier qui n'a pas usurpé la réputation qui est la sienne.
   
   "La Tache" - en anglais, "La tache, la souillure humaine" - débute sur un incident si banal que l'auteur, auquel son héros, Coleman Silk, vient le rapporter afin qu'il en rédige un ouvrage vengeur, n'est même pas enthousiasmé par cette histoire d'un doyen d'université américaine que l'utilisation d'un mot bien précis (mais doté de deux acceptions) pour désigner deux élèves de sa classe éternellement absentéistes a fait basculer sans autre sommation dans le camp des "racistes."
   
   De ces deux étudiants, Silk ne savait rien : il ne les avait même jamais vus. Du coup, un jour, il demande aux élèves présents quelque chose comme : "Quelqu'un sait à quoi il ressemble ou sont-ce des zombies ?"
   
   Ah ! Malheur ! Voilà que les absentéistes sont Noirs (pardon ! de couleur !) et que le mot "spook", traduit par "zombi" dans notre langue, désigne en anglais :
   1) tout d'abord un ectoplasme, un fantôme - songez au Spooky des "Casper"
   2) et puis un Noir mais de manière péjorative.
   Et évidemment, bien qu'il ait été le premier à embaucher un professeur noir à l'université d'Athena, il est clair que le doyen Silk ne peut avoir utilisé le terme que dans son sens second.
   
   Eh ! oui ! Il n'y a pas qu'en France qu'on ne peut plus utiliser certains mots sans se voir traité de raciste et autres billevesées charmantes : aux USA aussi.
   
   Silk a beau se défendre, en appeler à ses collègues (qui ne bougent pas), rien n'y fait : il finit par démissionner. Il perd aussi sa femme que la maladie rattrape à ce moment-là. Bref, il perd tout. Sauf sa rage.
   
   Le narrateur-auteur Nathan Zukermann ayant poliment mais fermement refusé d'écrire le livre vengeur que Silk entend titrer "Zombies", ce dernier s'y attèle. Et puis, un jour, il arrête tout. Au début, Zukermann pense que cela est dû au nouveau scandale que vient de provoquer l'ex-doyen de l'université d'Athena.
   
   En effet, cet incorrigible anti-conformiste de 71 ans, aidé par le Viagra, prend pour maîtresse une femme de ménage de l'université qui s'affirme complètement illettrée, Faunia Farley, presque traquée en permanence par son ex-époux, un vétéran du Viêt-Nam complètement frappé.
   
   Avec cet instinct propre à l'écrivain et, de façon générale, à l'artiste, Zukermann, que Silk a pris en amitié, finit par s'intéresser à l'affaire qu'il flaire plus compliquée qu'elle ne lui avait semblé à première vue : il se pose donc des questions, il cherche, il fouille et même s'il n'apprend le secret de l'ancien doyen qu'à l'enterrement de celui-ci, à la fin du roman, ce secret est d'emblée présenté en long et en large dès le chapitre 2, amenant le lecteur à reconsidérer sa vision du racisme - ou plutôt des racismes.
   
   Mais dans ce livre envoûtant, il n'y a pas que cela que Roth nous contraint à remettre en question. Avec une habileté magistrale, il entremêle tous les fils de ses marionnettes par ailleurs si terriblement humaines de façon telle que tantôt elles nous font pitié, tantôt au contraire elles ne nous inspirent plus que du dégoût. Il n'est pas jusqu'au "dingue" de service, Les Farley, responsable de l'accident où Faunia et Coleman ont perdu la vie tous les deux, qui ne nous apparaisse, dans la scène finale, perdu dans la solitude gelée au milieu de laquelle il pêche, sa perceuse à ses côtés et assis sur un sceau en plastique jaune retourné dont la description a quelque chose de grotesque, qui ne se dresse brusquement devant Zukermann-Roth - et donc devant nous, lecteurs - comme bien moins fou et pourtant beaucoup plus dangereux qu'il n'en avait donné jusqu'ici l'impression.
   
   Ouvrez "La Tache", commencez à lire lentement, à haute voix si vous pouvez, ne tombez surtout pas dans le piège apparent de cette rivalité sournoise et typique du milieu universitaire qui conspire à éjecter le doyen Silk après avoir pressé celui-ci comme un citron - ce n'est qu'un leurre lancé par Roth pour jauger son lecteur - et continuez.
   
   Oubliez les longueurs des paysages, si vous n'aimez pas. Lisez,
   laissez-vous imprégner, laissez-vous envoûter, acceptez de regarder tous les personnages sous les différents prismes que vous tend obligeamment Philip Roth, indignez-vous contre ce "Silky Silk" qui, par ambition et "pour vivre libre", décide de renier sa propre mère dont il fut l'enfant préféré et qui n'a pourtant pas le courage de protéger ses enfants à lui du risque qui les guette et qui guettera leurs propres enfants dans les générations à venir, applaudissez aussi à sa rage de vivre, à son tempérament de "teigneux" irrésistiblement séduisant, jugez et ne jugez pas Fiauna, mère indigne ou pas, fermez un instant les yeux et rappelez-vous toutes les actualités sur les horreurs du Viêt-nam, "Voyage au bout de l'Enfer" de Cimino ou encore le gigantesque et inégalé "Apocalypse Now", absorbez toutes les souffrances, tous les excès, tous les mensonges, toutes les demi-vérités, toutes les erreurs des personnages de Roth ...
   
   ... et vivez "La Tache" qui prouve une fois de plus que, s'il a existé ou s'il existe encore aux USA des Malcom X, des Bush, des politicards irresponsables et des Juifs assez stupidement orthodoxes pour chanter sur une tombe non pas : "Un homme est mort aujourd'hui ..." mais bel et bien "Un Juif est mort", tentant ainsi de faire entrer dans l'Au-delà l'âme même du Ghetto (la scène est d'autant plus grinçante que, si le fils orthodoxe de Silk ignore la vérité, nous, nous la connaissons), leurs contraires absolus existent eux aussi.
   
   Cinq ans après le 11 septembre 2001 et ses conséquences au Proche-Orient, ce qui a une fâcheuse tendance à nous le faire oublier à l'un ou l'autre moment, ça fait du bien de le savoir.
   
   Merci, Philip Roth.
   ↓

critique par Masques de Venise




* * *



Le grand écrivain et le bon auteur
Note :

   Il me semble, après ce trois ou quatrième roman, d’affilée de cet auteur, que je commence à cerner en quoi Roth est un bon auteur et en quoi il n’est pas un grand écrivain – à mon sentiment du moins-.
   
    C’est un bon auteur parce qu’il sait vraiment bien trouver dans notre époque quels sont les vrais sujets, les points sur lesquels il convient de réfléchir, ceux qui concernent chacun d’entre nous à un moment de sa vie ou qui du moins, auront un écho personnel en chacun d’entre nous. On trouve de ces sujets dans tous ses livres et, en les y trouvant, on se sent concerné par le roman et intéressés par sa réflexion et le développement qu’il en fera car cela nous enrichira.
   
   Ce n’est pas un grand écrivain, parce qu’il éprouve bien trop le besoin d’expliquer. Il ne peut pas s’empêcher de nous expliquer, et de façon détaillée, son analyse des évènements, des ressorts psychologiques et des caractères de ses personnages. Parfois même, en rabâchant. Ca peut donner çà : « Mais la mort de Coleman Silk est la providence de Delphine Roux. Sa mort est son salut. La mort intervient pour tout simplifier. Les doutes, les états d’âmes, les incertitudes, les voilà balayés par cette grande niveleuse qu’est la mort » (Si quelqu’un n’est pas sûr d’avoir bien compris, il redemande, on lui expliquera)
   
   Mais donner les analyses, à mon avis, il n’a pas à le faire. Un grand écrivain est celui qui arrive à nous faire comprendre ou sentir tout cela sans passer par le biais de l’explication qui est, de toute façon devenue inutile car il a su nous le transmettre avec une infinie évidence par le truchement de son récit. Et cela, on dirait parfois que Roth ne sait pas faire, ou du moins croit qu’il ne sait pas faire, ce qui l’amène à toujours nous imposer ses analyses sans fin qui rompent le rythme et le charme, qui rendent le livre verbeux et qui en abaissent le niveau car, c’est bien connu, s’expliquer, c’est se trahir.
   
    Par exemple, dans «La mort d'Ivan Ilitch», Léon Tolstoï nous transmet énormément de réflexions sur la vie et la mort sans rien nous expliquer. Dans "Beaux seins, belles fesses", Yan Mo, nous transmet un siècle de tourments humains sans une seule analyse et tout est limpide. Cela, manque lourdement dans «La tache».
   
   Pourtant, je viens de lire également son «Complot contre l’Amérique» que j’apprécie bien davantage, car il me semble qu’on n’y retrouve pas ce défaut, ou du moins pas trop. Donc, au moins maintenant ou au moins dans certains livres, Philip Roth sait faire. Je vais peut-être enfin me régaler vraiment et admettre que Philip Roth est un grand écrivain.
   
   Mais pour en revenir à «La tache», une autre chose contribue grandement à l’effet de lourdeur de l’œuvre, c’est le découpage choisi par l’auteur. Il nous présente son récit en chapitres vraiment longs (80 à 100 pages à chaque fois) et cela épuise le souffle du lecteur.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Pour lecteurs concernés
Note :

   L’histoire d’un professeur d’université chassé de sa position pour des remarques racistes. Ironiquement, l’homme en question, Coleman Silk, est noir, mais il a caché ce fait grâce à une pigmentation de peau presque blanche qui lui a permis de renier son identité de noir et usurper celle d’un juif pendant quarante ans.
   
   Au début, Roth est en splendide forme et nous livre sa prose satirique avec une belle fougue, nous situant au cœur des paradoxes risibles qui ont marqué les années 90 aux USA. Mais bientôt, le récit prend son rythme calme et perd beaucoup de son mordant.
   
   Sous la forme d’une biographie fictive, le roman est construit avec des retours-arrières et se lit comme une étude commentée par un intermédiaire entre le lecteur et les événements. Les personnages ne se parlent pas entre eux. Ils existent seulement pour être décortiqués et pour exposer leurs traits de caractères. Ils sont examinés sous tous les angles, méticuleusement, dans le détail. Peut-être trop, ce que les Américains appellent «over-analyzing». Le niveau de sophistication narrative qui rend les bons moments particulièrement savoureux, rend aussi les creux plus difficiles à surmonter.
   
   Pour apprécier Roth à sa juste valeur, je crois qu’il faut embrasser la totalité du discours socio politique féroce qui est mis en avant par la description des comportements de ses personnages. Ce qui n’est pas mon cas. J’ai eu beaucoup de difficulté avec l’image de la femme qui était projetée et certains préceptes moraux. Aussi, avec la manière dont l’auteur parle de l’identité et la discrimination, car après tout, Roth n’est pas le mieux placé pour évoquer toute la complexité émotive d’un afro-américain en période d’après-guerre.
   
   Toutefois, dans l’ensemble il réussit tout de même sa charge contre le puritanisme néo conservateur qui fait toujours rage. C’est une œuvre riche et dense avec de multiples qualités mais qui, selon moi, aurait pu être plus sarcastique et surtout plus accessible.

critique par Benjamin Aaro




* * *




 

Tricard Dixon et ses copains - Philip Roth

Charge féroce.
Note :

   Richard Nixon s’est prononcé clairement en son temps (discours à an Clemente en 1971, en exergue du livre) contre le droit à l’avortement. Philip Roth nous la joue à la Voltaire (avec Zadig ou Candide) et fait sa fête à Tricard Dixon.
   
   Tricard Dixon est donc le Président des Etats Unis et Philip Roth nous fait assister aux prises de décision du Président entouré de ses différents conseillers. Il n’aimait manifestement pas Nixon, Philip Roth mais le pamphlet saute allègrement 30-35 ans et on se surprend à visualiser Georges Bush dans un passage où Tricard Dixon veut justifier une agression à venir contre le Danemark pour une cause que je vous laisse découvrir. C’est carrément prophétique (ou les actions américaines sont-elles répétitives plutôt ?) ; mauvaise foi, contrevérités, arrogance érigée en ligne de conduite, Tricard Dixon est habillé pour l’hiver ! Et l’Amérique avec lui.
   
   C’est grand-guignolesque, le trait est forcé à en crever le papier mais la charge porte. On reconnait dans l’excès, des situations, des propos, des attitudes, qu’on regrette parfois de voir aux Etats Unis.
   
   « Tricard Dixon et ses copains », ou comment passer de la justification à ne pas légaliser l’avortement à la volonté de massacrer des boys scouts à Washington, de demander l’extradition d’un joueur de base ball en villégiature au Danemark et subséquemment à la guerre déclarée au Danemark. De la fiction, certes, mais les armes de destruction massive d’Irak ne sont pas loin, non plus que les évènements qui s’ensuivirent.
   
   Du Philip Roth polémiste.

critique par Tistou




* * *




 

Portnoy et son complexe - Philip Roth

La vie sexuelle des romans (1*) : Sur le divan
Note :

   Aujourd'hui, c'est lundi, j'ai un mémoire à finir avant 15 jours et je dois sérieusement trouver une occupation pour les mois à venir, donc, soyons fous et lançons-nous dans le reportage à la limite de l'animalier, bref, intéressons-nous à la vie sexuelle des romans (les moins de 16 ans doivent immédiatement arrêter de lire cette note, je ne veux pas avoir de problèmes).
   
   Le premier volet de cette série passionnante et pas racoleuse pour un sou va être consacré à Portnoy et son complexe de Philip Roth.
   Portnoy s'est héroïquement proposé pour inaugurer notre grande série et il faut saluer son courage. Cependant, il me faut prévenir les érotomanes de la page imprimée que ce roman tient plus de la séance de psychanalyse que de la visite d'un peep-show, car notre brave Portnoy, qui a un complexe, a bien besoin de s'étendre sur notre divan pour nous raconter ses petites misères.
   
   Et oui, Portnoy, brave petit garçon juif new-yorkais, a un gros problème : il a une mère. Pendant, la première moitié de la toute première page, le lecteur insouciant pense avoir affaire à une parfaite petite famille américaine mais découvre rapidement le monstre à figure de femme au foyer qui sert de mère à notre pauvre Portnoy. Intrusive, obsessionnelle, à la limite de l'inceste, ne respectant aucune intimité, confite dans sa prétendue et affichée perfection, armée d'un amour monstrueux et destructeur pour elle-même et ses enfants, la mère de Portnoy a toutes les qualités pour traumatiser toute une école primaire. Alors imaginons les dégâts qu'elle inflige à son fils...
   
   Face à cette mère tentaculaire qui cherche à maîtriser tous les aspects de sa vie, Portnoy ne trouve qu'une seule échappatoire : la sexualité. Sexualité qui consiste pendant son enfance et une grande partie de son adolescence en une pratique compulsive de la masturbation puis, à l'âge adulte, en une vie sexuelle frénétique et plus qu'inventive.
   
   En apparence, Portnoy est l'enfant puis l'homme parfait : travailleur, bien élevé, brillant, généreux. Tous ses sentiments, sa révolte, son sentiment d'exclusion, ses complexes s'expriment par ses pulsions sexuelles qu'il s'efforce de cacher à sa famille, son entourage ou ses employeurs. Le sexe devient pour lui une défense mais aussi une arme contre cette société WASP dont il se sent complètement exclu. Quand il couche avec ces jeunes filles de la très bonne bourgeoisie protestante américaine, c'est l'Amérique des pionniers qu'il prend d'assaut et qu'il veut dominer.
   
   Les descriptions de Roth sont souvent crues, mais jamais vaines, puisque elles illustrent ce semblant de double personnalité développée par Portnoy. Portnoy et son complexe radioscopie un homme et une communauté et la radio n'est pas impudique même si elle nous dévoile ce qui est caché.
   
    * Le (2) est à chercher chez Henry Miller
    ↓

critique par Cécile




* * *



Longue confession autosarcastique
Note :

   C’est avec une ironie féroce qu’Alex Portnoy se confie à son psy. Le contenu est déversé énergiquement par un homme blessé et perdu. Un homme à plaindre. Un homme à la recherche de lui-même, quête qui doit débuter par ce défouloir que constitue le livre.
   
   Règlement de compte familial d’abord. Alex est juif. Sa mère est clairement castratrice et son père carrément constipé. Résultat, un formidable «blues juif» (titre de la troisième partie) pour notre héros. Lisez un peu de cette souffrance.
   « Docteur Spielvogel, voici mon existence, mon unique existence, et je la vis au milieu d'une farce juive! Je suis le fils dans cette farce juive. Seulement, ce n'est pas une farce! Dites-le-moi, je vous en prie, qui nous a handicapés ainsi? Qui nous a rendus si morbides, si hystériques et si faibles? Pourquoi, pourquoi n'arrêtent-ils pas de hurler, "Attention! ne fais pas ça! Alex... Non!" et pourquoi, seul sur mon lit à New York, est-ce que je continue à me taper sans trêve la colonne? Docteur, comment appelez-vous ma maladie? Est-ce la souffrance juive dont j'ai tant entendu parler? Est-ce pour moi l'héritage des pogroms et de la persécution? De la dérision et du discrédit dont nous ont abreuvés les goyim au cours de ces deux mille délicieuses années? Oh, mes secrets,, ma honte, mes palpitations, mes fièvres, mes transpirations! La façon dont je réagis aux simples vicissitudes de la vie! Docteur, je ne peux plus supporter de m'affoler comme ça pour rien! Accordez-moi la force virile! Rendez-moi complet! J'en ai assez d'être un gentil garçon juif qui s'efforce en public de contenter ses parents tandis qu'en privé il se bricole le paf! Assez! » P 56

   
   Au sortir de sa puberté, une seule chose l’obnubile, un seul complexe, son sexe (et tout ce que l’on peut entreprendre avec…). C’est son échappatoire, sa liberté puisque intime, le champ dont il a besoin.
   « Que voulons-nous moi, Romuald et Léonard? Qu’on nous foute la paix! Ne serait-ce qu’une demi-heure d’affilée! Cessez donc de nous tanner et de nous exhorter à être sage! Nous exhorter à être gentil! Fichez-nous la paix, nom de Dieu, et laissez-nous nous tripoter tranquillement nos petites quéquettes et ruminer nos petites pensées égoïstes, arrêtez-donc de vouloir respectabiliser nos mains, nos zizis et nos bouches! » P 169

   
   Après le récit de cette adolescence perturbée, vient le temps de l’âge « adulte ». Et c’est encore le cri d’un homme au dehors respectable et au dedans angoissé. Cette incapacité au bonheur, dont les origines vont être éventuellement traitées par le médecin pour l’instant à l’écoute (un autre livre?), se révèle d’abord dans sa sexualité exacerbée.
   « Des rêves? Si seulement ç’avait été des rêves! Mais je n’ai pas besoin de rêves, Docteur, c’est pourquoi j’en fais rarement – parce qu’à la place, j’ai cette vie. Avec moi, tout se passe au grand jour. La disproportion et le mélodrame, voilà mon pain quotidien! » P 350

   
   Le style est plein d’une ironie douce qui me semble être une des marques de fabrique de l’auteur. Tout ce qui est en rapport avec le sexe est crument abordé, parfois au risque de choquer (« fou de la chatte » est le titre de la quatrième partie pour vous donner un avant-goût) mais toujours révélant un déséquilibre dont le héros somme toute se plaint. Le propos est honnête à l’extrême. La souffrance est si bien restituée qu’on se prend à avoir le mal au cœur avec notre narrateur. Mais l’humour à la Woody Allen ou à la Spiegelmann dans Maus (dernièrement je ne lis que des auteurs d’origine juive dépeignant leurs ascendants sans adoucissants…) est toujours présent. Cette œuvre de 69 prend encore plus d’ampleur si on la resitue dans le contexte de l’époque. Ce n’est pas toujours simple à lire, ni à comprendre (est-ce vraiment essentiel?), mais c’est une réussite.

critique par OB1




* * *




 

Un homme - Philip Roth

Ça m’agace
Note :

   Ça m’agace de lire un peu partout des commentaires du type «Le livre à éviter si on n’a pas un moral d’acier», «Un bon livre, mais qui vous donnera un sérieux coup de blues» et toute une série de variations sur ce thème ridicule.
   On prend des airs libérés et ouverts à tout, on peut parler des camps d’extermination en se mettant dans la peau d’un des bourreaux, on peut raconter ses amours incestueux, les pires crimes ou je ne sais quoi encore on peut parler de TOUT je vous dis, et je trouve cela très bien. Sauf que ce n’est pas vrai.
   Léo Ferré le chantait déjà il y a plus de 30 ans sur des paroles de son ami Jean-Roger Caussimon :
   “Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide
   Le mot seul jette un froid, aussitôt qu'il est dit
   Les gens du show-business vous prédiront le bide
   C'est un sujet tabou... Pour poète maudit”
   
   Mais Léo la chantait quand même, sa chanson, et Roth a quand même écrit sur ce sujet, ce qui nous a permis de vérifier que sous des dehors clinquants, vulgaires, pornographiques, sadiques et en tous points scandaleux, la liberté, la maturité en fait, de penser n’avait pas progressé d’un pas.
   
   Bref, ça m’énerve, parlons d’autre chose et pour commencer de ce roman pour lequel je suis là aujourd’hui.
   
   Et pour être honnête, reconnaissons qu’il est des visions par lesquelles parler de la mort n’est pas si mal accueilli par les lecteurs, c’est lorsque l’on parle de la mort de quelqu’un d’autre, même si c’est quelqu’un de très proche. On parle du deuil et le lecteur s’identifie au survivant, il surmonte sa peine, il continue à vivre, il est vivant! Le principal est sauvegardé.
   
   Mais le personnage principal de Philip Roth, ce «il» qui n’a pas de nom, ne survit pas. Il meurt bel et bien et je ne déflore rien en disant cela, puisque c’est même par son enterrement que commence le livre.
   
   Le titre original du roman est «Everyman», c’est assez dire qui est ce «il». Ainsi lorsque je lis qu’ici, P. Roth a écrit un roman presque autobiographique et a donné vie à un personnage qui lui est beaucoup plus proche que d’habitude, je pense pour ma part que oui… et non.
    Non, dans la mesure où le lien entre Roth et son personnage principal est tout aussi fort dans la plupart de ses romans et oui en ce fait que c’est bien son histoire qu’il raconte… ainsi que celle de son lecteur d’ailleurs. Quand dans un roman vous voyez un personnage faire certaines choses, vous pouvez avoir fait les mêmes ou non. Quand dans un roman vous voyez un personnage vieillir et mourir eh bien oui, c’est ce que vous faites vous aussi. C’est exactement l’auteur ! C’est également exactement vous. Ce «il» raconte ce qui nous arrive ou va nous arriver de façon tout à fait inévitable. Il est temps de se faire à cette idée.
    « Mon dieu, se disait-il, cet homme que j’ai pu être ! Cette vie qui m’entourait ! Cette force qui était la mienne ! Pas question d’aliénation, à l’époque. Jadis, j’ai été un être humain dans sa plénitude. »
   On vieillit, on vieillira plus encore, notre corps nous trahira et nous en aurons honte. Nous serons faibles et désarmés, mais nous serons toujours nous, sous cette coquille abîmée. Nous souffrirons peut-être et nous lutterons de notre mieux, tentant de nous protéger.
    « La vieillesse est une bataille, tu verras, il faut lutter sur tous les fronts. C’est une bataille sans trêve, et tu te bats alors même que tu n’en as plus la force, que tu es bien trop faible pour livrer les combats d’hier. » et plus loin : « Ce n’est pas une bataille, la vieillesse, c’est un massacre. »
   Oui, mais c’est comme ça. On ne peut l’éviter. Il faut accepter les choses comme elles sont et, sans illusion ni vaines lamentations, faire de son mieux avec, ce que fait le narrateur de ce roman. Et puis il y a aussi, ces moments de bilan, on regarde sa vie, ce qu’on a fait, ou raté, «il» se félicite ou bien regrette, mais surtout «il» comprend qu’il n’y peut rien changer. Alors bien sûr, «il», c’est Roth. Et puis ce sera nous aussi.
   
   C’est un sujet qui nous concerne tous, la vieillesse. Et découvrir la surprise incrédule que ce personnage éprouve à se voir devenir cet être diminué et fragile, c’est nous préparer à la nôtre que nous connaîtrons aussi.
   
   Et c’est très intéressant de voir comment les autres vivent ça, ce qu’ils en pensent vraiment, découvrir leurs expériences particulières, les comparer aux nôtres. La mort est humainement un sujet passionnant. Je ne dis pas qu’il faut y penser tout le temps, au contraire, il est bon de ne pas y penser trop souvent, mais il faut être en mesure d’y penser parfois et de se sentir, sur ce sujet là aussi, en cohérence avec soi-même.
   
   Et non, ce roman ne m’a pas ruiné le moral. Il m’a beaucoup intéressée. Il ne m’a fait aucun mal, je savais déjà que je mourrai un jour et si je ne l'avais pas su, il était grand temps que je l'apprenne.
   
   PS: A été élu meilleur roman étranger 2007 par le magazine Lire.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Chaque homme y passe
Note :

   Ce roman commence dans un cimetière, où l’homme du titre – non nommé – est enterré au milieu des membres de sa famille. Sa fille récite une eulogie. Ses fils jettent de la terre sur le cercueil. Son frère se rappelle le disparu. De près ou de loin, la vie de l’ancien publicitaire décédé est présentée. C’est un infidèle, mais aussi un homme d’appétit. Un homme fondamentalement bon au cœur d’artiste.
   
   Tout au long du récit, le ton est clinique. La vie du sujet est racontée à travers la loupe de ses maladies. D’une hernie à 9 ans jusqu’à ses complications cardiaques à l’hiver de son existence. Un Roth moyen dans sa carrière, le prolongement de ‘La bête qui meurt’ où le futur nobeliste avait parlé de la déchéance du corps par l’angle de l’exubérance sexuelle. Le genre de récit simple qu’un écrivain aguerri comme Roth peut nous donner à moitié endormi, toujours avec la même écriture précise et dans le cas présent… chirurgicale.
   
   Difficile de s’emballer pour un roman qui nous rappelle à chaque page notre fragilité et notre inévitable destination.
   
   Ce livre a reçu le Prix PEN/Faulkner.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



Bilan final
Note :

   Un homme vient d’être enterré. Autour de lui sa famille proche: son frère, venu de San Francisco, sa fille Nancy et sa seconde épouse, ses deux fils,… Alors que certains rendent hommage à ce membre de la famille, d’autres ne disent rien. Car la vie de cet homme est marquée par des événements qui l’ont profondément marqué: trois mariages, dont un gâché, trois enfants, dont deux qui le détestent, et un frère vu comme un modèle inatteignable.
   
   Mais surtout, cet homme a vécu sa vieillesse comme une lente déchéance, et un combat contre la maladie, qui l’a forcé à passer sur le billard tous les ans ces dernières années. Et la mort, qui l’a entouré toute sa vie, finit par s’abattre lentement sur lui.
   
   Le héros de Philip Roth est un anonyme. A aucun moment on ne connaît son nom ni son prénom, même si sa vie et sa famille sont exposées de manière très détaillée. Le fait de ne pas connaître le principal protagoniste de ce roman provoque un effet de détachement qui en rend la lecture troublante. En effet, à plusieurs moments, la voix utilisée, celle d’un narrateur omniscient, est semblable à celle du héros inconnu. Et la narration, qui mêle éléments passés et présents, qui navigue entre différents âges du héros, crée une impression de flou, alors que le roman tourne autour du même personnage principal.
   
   Mais au final, la construction du roman fait apparaître une réelle unité: celle d’un homme, qui a vécu sa vie de manière insouciante, et qui en fin de vie doit combattre la maladie. Ce livre n’est pas tant un livre sur la mort, même si elle ouvre le roman, qu’un livre sur la vieillesse, la maladie et la déchéance. Ceci est notamment sensible lorsque le narrateur présente la vie du héros dans les pavillons réservés aux personnes âgées. On y sent toute la détresse du personnage principal, qui voudrait retrouver sa jeunesse mais qui sait pertinemment qu’elle est inaccessible.
   
   Philip Roth, éternel nobélisable, signe un livre très émouvant, où la sensibilité affleure à tout moment. Et il ne s’éloigne pas non plus de manière radicale de ses livres précédents, dans lesquels l’histoire des Etats-Unis tient une grande place. Les passages où il décrit le travail de bijoutier de son père m’ont fait penser à ceux qui décrivent le travail du cuir dans "Pastorale Américaine".
   
   Un grand livre donc que cet opus sur la maladie et la vieillesse, émouvant sans être dramatique. Et c’est là que réside la force de Philip Roth.
   
   
   Extrait :
   « Quand il avait fui New York, il avait élu domicile sur la côte parce qu’il avait toujours adoré nager dans les rouleaux et braver les vagues, et puis parce que cette partie du littoral était associée pour lui à une enfance heureuse; en outre, même si Nancy ne venait pas vivre auprès de lui, il ne serait qu’à une heure de chez elle; enfin, vivre dans un environnement relaxant et confortable ne pouvait qu’être bon pour sa santé. Il n’avait pas d’autre femme que sa fille dans sa vie. Le matin, avant de partir au travail, elle ne manquait jamais de l’appeler; mais par ailleurs, son téléphone sonnait peu. L’affection des fils qu’il avait eus en premières noces, il avait cessé de la rechercher; il n’avait jamais bien agi envers eux, ni envers leur mère, et, pour résister à leurs sempiternels griefs et à leur version du roman familial, il aurait fallu une combativité qu’il n’avait plus dans son arsenal. Une combativité qui avait fait place à une immense tristesse. S’il cédait, certaines longues soirées de solitude, à la tentation de les appeler, l’un ou l’autre, il en ressortait plus triste encore, et défait.»

critique par Yohan




* * *




 

Exit le fantôme - Philip Roth

Qu’est-ce qui fait courir les vieux mâles?
Note :

   Prix RTL-LIRE 2009, roman étranger
   
   
   Qu’est-ce qui fait courir les vieux mâles?
   Les jeunes femelles
   Qu’est-ce qui excite leur hostilité?
   Les jeunes mâles.
   Voici habilement résumée, l’action de ce roman.
   
   Mais il n’y a pas que l’action dans la vie et quel roman troublant que ce neuvième et pour l’instant, dernier Zuckerman! Cela commence tout de suite car troublant le titre l’est déjà qui sonne bizarre, semble grammaticalement bizarre et significativement… bizarre. Rien que sur le titre, on pourrait discuter longtemps. Dans des interviews, P. Roth explique des références à Shakespeare. Il dit qu’il a repris l'indication scénique rencontrée plusieurs fois dans ses pièces. Mais sans doute faut-il également se souvenir que le 1er titre de la saga Zuckerman était "The Ghost Writer" traduit en français par "L'écrivain des ombres". La boucle serait donc ainsi refermée, d’autant que l’on retrouve à des postes clés dans cet exit des personnages de ce premier roman… mais si je disais que celui-ci était «pour l’instant, dernier» il faut ajouter que l’auteur le présente comme dernier tout court. A l’en croire, nous ne devrions pas revoir Zuckerman.
   
   Mais revenons à notre héros. Après être resté 11 ans comme hors du monde, dans un coin reculé du Massachusetts, Zuckerman vieilli, affaibli, humilié revient à New York consulter son urologue dont il espère encore une amélioration de son état. Il y rencontrera son passé avec Amy Bellette dont il fut l’amoureux platonique et la mémoire flamboyante de l’écrivain Lonoff* vers qui allait toute son admiration. Il y rencontrera aussi avec les jeunes un possible futur, positif avec Jamy pour laquelle il s’enflammera et son époux, le très gentil David; ou négatif avec Kilman, personnification des biographes iconoclastes dont il sera probablement un jour la proie. Ce roman est le récit de cette rupture de la retraite et de l’ultime plongée dans la vie trépidante de New York.
   
   Nous y retrouvons non seulement des personnages habituels chez l’auteur, mais également des thèmes qui lui sont chers. C’est un roman que je qualifiais de troublant, il faut également je pense admettre qu’il est sombre. Zuckerman ne peut accepter ni la mort ni le vieillissement et il sait tout autant qu’il ne peut éviter ni l’un ni l’autre. C’est en cela que ce roman est si noir. Il n’y a pas mise en scène et animation de mythe réconfortant. Les choses sont ainsi. C’est inacceptable, mais c’est ainsi quand même. On retrouve le Roth de "Un homme". C’est là le premier thème: le vieillissement avec son lot de pertes de soi-même. C’est désespéré. Le second thème principal est la littérature et ceux qui la font, la lisent, la commentent. Tous les personnages rencontrés ici ont un rapport étroit avec la littérature. Et là, nous retrouvons les fantômes du titre: "Nous, les gens qui lisons et qui écrivons, nous sommes finis, nous sommes des fantômes qui assistons à la fin de l’ère littéraire."
   On aborde en particulier la biographie et le lien qu’il peut y avoir ou que l’on doit ou non établir entre la vie d’un auteur et son œuvre. Dans un sens, de la part d’un auteur comme Philip Roth, c’est également une réflexion sur le vieillissement et la mort puisqu’il sait qu’il sera lui-même le sujet de biographies et ce, peut-être même avant sa mort (mais dans ce cas, je crois qu’ils ne devront pas trop compter sur sa sympathie).
   
   Je pense que c’est un roman que tout le monde devrait lire à partir d’un certain âge car il éveillera en chacun un écho profond et proche. Il faut le lire, il rejoindra vos pensées.
   
   
   Extraits :
   
   - Une façon de mourir empreinte d’humour et hors du commun - voilà comment George et ses amis s’imaginaient leur mort bien avant de croire à sa possibilité, à une époque où l’idée de mourir n’était encore qu’une hypothèse parmi d’autres qu’on lançait pour s’amuser. «Ah oui, il y a aussi la mort!» Mais la mort de George Plimpton ne fut ni empreinte d’humour ni hors du commun. (p. 297)
   
   (dans la rue)- Au moment où j’ai levé les yeux, chacun d’entre eux parlait dans un téléphone portable. Pourquoi ces téléphones me paraissaient-ils être l’incarnation de tout ce à quoi il fallait que j’échappe? Ils représentaient un développement technologique inévitable, et pourtant, dans leur abondance, je voyais à quel point je m’étais éloigné de la communauté de mes contemporains. (p. 298)

   
   
   * écrivain fictif évoquant peut-être selon certains Bernard Malamud, bien que la différence d’âge me paraisse différente.
   
   
   PS: Ce roman a été déclaré "Meilleur roman étranger de l'année 2009" par RTL-Lire
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Le baroud d'honneur de Zuckerman
Note :

   Une boucle se ferme dans ce roman, pour les lecteurs de P. Roth voici le temps d’une dernière danse avec Nathan Zuckerman l’alter ego fictionnel de Philip Roth.
   Nathan Zuckerman, écrivain célèbre, vit à la campagne depuis des années, depuis en fait qu’il a reçu des menaces de mort, rien de tel pour vous faire aimer la solitude.
   L’homme a vieilli, plutôt difficilement, il est atteint d’un cancer de la prostate et pour faire bonne mesure d’impuissance et d’incontinence, même sa mémoire fout le camp. C’est pour se soigner qu’il revient à New York alors que la campagne présidentielle bat son plein.
   Décidé à échanger sa maison contre un appartement à NY, il fait la connaissance de Jamie jeune romancière dont il tombe amoureux fou comme seul peut l’être un homme au crépuscule de sa vie.
   Pour faire plaisir à la jeune femme il rencontre un journaliste qui s’apprête à publier une biographie qui révèle des détails scabreux de la vie d’un écrivain que Nathan a bien connu: Lonoff
   ll a été dans le passé un témoin privilégié de la vie d’ Amy Bellette la maîtresse de Lonoff. Aujourd’hui Lonoff est mort et Amy est atteinte d’une tumeur au cerveau. Zuckerman est révulsé par ce déballage, par les secrets sordides qui n’ajoutent ni ne retranchent rien au talent d’un homme et il va tenter de faire échouer le projet.
   C’est une lutte contre la mort que mène Nathan Zuckerman en réalité, Lonoff lui a déjà perdu, Amy Bellette va lâcher la rampe, notre héros ne se résout pas à abdiquer. Il veut encore plaire, séduire une dernière fois même si ce n’est qu’en rêve.
   
   Voilà posé l’histoire que nous raconte Philip Roth dans ce livre.
   
    Il y règle par avance quelques comptes avec les soit disant biographes qui seraient tentés d’écrire sur lui. Son livre plein de colère contre la déchéance physique, plein de rage contre la perte du désir, nous montre un homme qui doit faire le deuil de sa puissance aussi bien physique que créatrice. Le combat de Zuckerman est le sien.
   Parcouru par une ironie noire, ce livre testament est le salut d’un artiste à son public avant que le rideau ne tombe, une dernière parade brillante et désespérée pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.
    ↓

critique par Dominique




* * *



« Mais vieillir, ô vieillir…»*
Note :

   Exergue : « Avant que le mort ne te prenne, Ô reprends ceci. »
    Dylan Thomas
    Trouve la viande sur les os.

   
   
   Plus que la quatrième de couverture, l’exergue choisi par l’auteur donne le ton du dernier roman qu’il nous livre. Philip Roth n’est certes pas l’écrivain facile du roman contemporain américain. Mais s’il arrive que certains lecteurs tournent le nez et dédaignent le monde de Nathan Zuckerman, «trop intello, trop verbeux, trop miroir réfléchissant de l’écrivain», le public réceptif lui est largement fidèle, et suit avidement les étapes du destin de ce double en papier, depuis "J’ai épousé un communiste" à "La tache", qui reste, en ce qui me concerne, l’ouvrage le plus marquant.
   
   Puisque entre temps Philip Roth a fait un détour par "Le complot en Amérique", Nathan Zuckerman en a profité pour s’isoler dans son ermitage des Berkshires, contrée montagneuse du Massachusetts, à deux cents kilomètres du centre du monde: Manhattan. Onze années de retraite employées à fréquenter les canards de l’étang, à écrire et relire les auteurs qui l’ont accompagné au long de sa formation, à n’accepter pour congénères que le couple qui l’aide à entretenir sa propriété… et à supporter quelque temps l’amitié un brin intrusive Larry Hollis, son voisin de cambrousse.
    «J’avais passé ces onze dernières années seul dans une petite maison perdue en bordure d’un chemin de terre au fin fond de la campagne, ayant pris la décision de vivre loin de tout, deux ans environ avant le moment où l’on avait diagnostiqué mon cancer. Je vois peu de gens. Depuis la mort de mon voisin et ami Larry Hollis, il peut se passer deux ou trois jours sans que je parle à qui que ce soit, à part la femme de ménage qui vient une fois par semaine (…) Je n’accepte pas d’invitations à dîner, je ne vais pas au cinéma,, je ne regarde pas la télévision, je n’ai pas de téléphone portable, pas de magnétoscope, pas de lecteur DVD, pas d’ordinateur.. Je continue à vivre à l’âge de la machine à écrire, et je n’ai pas idée de ce que peut être la Toile mondiale.(…)»(Page 15)
   
   Mais voilà que le sort frappe à sa porte sous la forme d’un cancer de la prostate, que Nathan combat en acceptant l’opération prescrite. L’ablation semble réussie, du point de vue chirurgical. Sauf que le patient doit apprendre à accepter le revers du progrès: il survit, incontinent et impuissant. Nous entrons ainsi dans le cœur du sujet: comment s’adapter et apprivoiser son corps quand celui-ci trahit cruellement le respect de soi-même et le désir de vivre?
   À l’ouverture du roman, Nathan, devenu septuagénaire, retourne donc à New York, dans l’espoir d’un traitement récemment mis au point pour réduire ces dommages collatéraux. S’il redoute d’abandonner sa tranquillité chèrement acquise, il se sent fasciné par l’énergie vitale que draine toujours la ville. Croisant par hasard Amy Belette, veuve d’E.I. Lonoff, qui fut son premier Maître, Nathan se surprend en acceptant l’échange de sa maison isolée contre un petit appartement en centre ville. Conséquence fatale de cette décision impulsive, Nathan est abordé par un personnage antipathique, Richard Kliman, jeune écrivain ambitieux qui envisage de tracer sa voie en révélant ce qu’il croit être un tabou concernant l’écrivain E.I. Lonoff. Par respect pour celui qui lui offrit ses conseils judicieux et ses premières chances, Nathan s’insurge et fuit l’intrus arrogant.
   Malgré ses doutes personnels, l’écrivain projette sur le jeune arriviste une analyse des plus lucide:
   « - Ça recommence, comme lors du coup de téléphone. Vous traitez bien durement quelqu’un que vous ne connaissez pas.
    Mais si, je te connais, me suis-je dit. Tu es jeune, tu es beau, et rien ne te donne plu d’assurance que de jouer double jeu. Tu adores tromper ton monde. C’est encore une des choses qui t’autorisent à faire du mal si tu en as envie. En fait, tu ne fais pas vraiment du mal, tu ne fais que te servir d’un droit que tu serais bien bête de ne pas utiliser. Je te connais, tu veux obtenir l’approbation des adultes que tu t’apprêtes à salir en cachette. Tu prends du plaisir à jouer au plus fin, et en toute impunité.»
   (Extrait p118)

    Mais comme un papillon prisonnier de la lumière sous l’abat-jour, Nathan se heurte aux contours du cercle étroit où il a involontairement pénétré: Kliman est ami du couple qui souhaite échanger les logis, peut-être même l’amant de l’irrésistible Jamie, femme du doux Billy.
   
   Voilà pour les péripéties. Bien entendu, le roman ne se cantonne ni aux joutes entre l’écrivain débutant et son aîné, ni aux dérives amoureuses des personnages. Le désir, et sa verbalisation, appartiennent au fond de l’opus: le rapport qu’un homme ne peut éviter d’entretenir avec le fantôme qui l’habite et se bat pour prendre sa place. Au fil du récit, les embarras urologiques de Nathan Zuckerman sont renforcés par une angoisse plus prégnante: L’écrivain est conscient de ses absences mentales de plus en plus fréquentes, tente de les parer par tous les artifices possibles, en particulier en prenant de nombreuses notes, en s’obligeant à tenir à jour un journal scrupuleux. Mais le mal le mine et détruit sa confiance en lui. Il espère alors que les prémices du désir ressenti pour Jamie lui donne à nouveau le sentiment primordial d’Existence, et il réalise ce challenge par la création littéraire: après l’humiliant déclin ressenti lors du bouclage de son précédent manuscrit, Nathan renaît par l’esquisse instantanée de dialogues imaginaires entre une Jamie fantasmée et son propre personnage… Il écrit la romance amoureuse qu’il ne peut vivre. Ces nouvelles dans le roman confèrent une densité particulière à son combat «fantomatique»: les réparties y prennent un tour rapide, vif, incisif et même féroce.
   
   Philip Roth excelle dans ce registre d’autodérision sarcastique et lucide. Il n’a jamais épargné son double romanesque. Nathan apparaît comme toujours, avec son orgueil, sa fierté légitime et ses faiblesses étalées sans complaisance. Mais Zuckerman reste la créature de Roth, n’allez pas imaginer que les facultés créatrices de l’écrivain qui habite la vraie vie soient amoindries. Le roman est dense, il embrasse les contours de la vieillesse avec acuité et clairvoyance. À travers Nathan Zuckerman, il expose les malaises que notre société fascinée par l’éternelle jeunesse évite de regarder, il dénonce la culpabilité et la honte inhérentes au déclin de nos apanages. Il m’a semblé tout à coup, au mitan de ma lecture, que ma propre fille trentenaire ne pourrait pas entrer en empathie avec le personnage, et que je pouvais moi- même entrer dans la compassion et le partage parce que ma propre expérience me rapproche inexorablement du constat accablant. L’embarquement sur le vaisseau Fantôme, pour fuir ou accepter le sort commun est-il à portée de tous? Je me suis extraite de ce Fantôme imprégnée d’un parfum doux amer, pénétrée d’une urgence presque mortifère. "Exit le Fantôme" est un roman profond et angoissant, une œuvre à aborder l’esprit ouvert et l’âme forte.
   
    Le livre refermé depuis une petite quinzaine de jours, c’est à un vieil ami de jeunesse que me renvoie l’atmosphère subtilement délétère de l’ouvrage…
   « Je plains le temps de ma jeunesse,
   Auquel j’ai plus qu’autre galé
   Jusqu’à l’entrée de vieillesse,
   Qui son partement m’a celé »
   François Villon, Regrets

   
   
   * Brel

critique par Gouttesdo




* * *




 

Indignation - Philip Roth

L'intelligence n'exclut pas la naïveté
Note :

   Marcus Messner est très vif, au-dessus des capacités moyennes et, de plus, sérieux et travailleur, mais il est encore dans la naïveté de l’âge. Protégé dans son enfance par un cadre familial aimant et solide, il a développé sa personnalité confiante et sûre de ses possibilités. Il est issu d’une famille juive non pratiquante et se révèle athée lui-même. Il est le fils d’un boucher kascher de Newark, bon commerçant. Cette figure du père devient oppressante à l’orée de l’âge adulte. Ce père s’inquiète, de plus en plus, pour ce fils unique qu’on pourrait pourtant qualifier de modèle. Vient alors le choix de l’université et Marcus opte pour l’éloignement vers une Amérique de campagne aux codes inconnus par lui. Le Winnesburg college, dans le fin fond de l’Ohio.
   
   Commence alors un roman d’apprentissage au sein d’une population dont les travers vont vite sauter aux yeux du jeune homme. La dure cohabitation d’avec ses cothurnes constitue la première épreuve. A deux reprises, il change de chambre. Dans la première il ne supporte pas l’élève farfelu, inconséquent et à priori mal dans sa peau, dans l’autre il hait le travailleur insensible et fermé aux autres. Marcus est entier et sans concession. En témoigne, le passage culminant du livre, à mes yeux, constitué par la convocation que l’étudiant reçoit du doyen de l’université. Il révèle tout à la fois son intelligence dans le propos et les références et sa naïveté de penser qu’on peut tout dire ou tout avouer. Car en effet, le fait d’être sincère avec soi-même n’oblige pas l’interlocuteur à l’être à son tour. Surtout quand cet interlocuteur est le représentant d’une tradition catholique fervente.
   
   Les réflexions et les péripéties amoureuses ou étudiantes de notre narrateur seront marquées du même sceau de la sincérité naïve. Une description crédible d’un monde sans pitié pour celui qui sort du rang. En témoigne le personnage féminin dont le destin est également compliqué. Et que dire de celui de Marcus…
   
   C’est ma première lecture de Philip Roth et j’ai apprécié son style légèrement ironique et sa capacité à nous faire aimer ces personnages, avec leurs arrogances et leurs fragilités. Des héros en lutte (tout comme l’auteur) contre la dictature religieuse qui ne supporte ni qu’on l’ignore et ni qu’on lui préfère une autre pensée. Celle qui oblige la présence à l’office, pensant certainement que la révélation viendra à celui que l’on force. Le religieux autoritaire et qui se rêve omnipotent. Un ensemble de thèmes très intéressants traités avec soin et profondeur, mais sans lourdeur. Un tour de force.
   ↓

critique par OB1




* * *



Défense et éloge de l'athéisme
Note :

   "Indignation" est un roman dans lequel un jeune homme, Marcus Messner, fils athée d'un boucher kascher ayant entrepris des études qui le passionnent pour sortir de son milieu, jeune homme au demeurant bien équilibré malgré les doutes de sa jeunesse, nous raconte ses années de début d'université. Je pense qu'il sera difficile au lecteur de ne pas aimer ce Marcus qui, loin de la sexualité débordante de Portnoy, est un jeune homme qui découvre une sexualité plutôt sage et avec beaucoup d'honnêteté (comme tout ce qu'il fait). Et il n'y a pas que cela qu'il découvre, il y a également le monde des adultes, les pressions religieuses, la politique, la guerre (on enrôle pour la Corée) et l'antisémitisme. Ainsi découvre-t-il avec une surprise qui elle même étonne les autres, qu'il n'est pas «fils de boucher» (ce qui ne le plaçait déjà pas sur le haut du panier), mais «fils de boucher kascher».
   
   La voix et le récit de Marcus créent une empathie maximum et nous vivons avec lui, à ses côtés, les différents évènements qu'il traverse. C'est du moins ainsi que s'est faite ma lecture. Nous renâclons particulièrement avec lui contre tout ce qui dans ces études qu'il entreprend, n'a rien à voir avec les études et la culture, mais tient au social et en particulier à la religion dont la poigne chrétienne pèse lourdement partout. Être juif là, ce n'est pas facile, mais athée!... le cas ne semble même pas prévu.
   
   Je trouve très judicieux de la part de Philip Roth, dans les temps que nous traversons, où les différentes croyances et superstitions redressent fort la tête et se reprennent à rêver de s'imposer partout comme des évidences naturelles, faisant mine de se concurrencer entre elles alors que de fait ce que vraiment elles ne peuvent admettre, c'est qu'on leur nie tout simplement toute valeur et intérêt. Et notre pauvre Marcus, armé de son "Science et religion" de Bertrand Russell se trompera bien quand il croira que l'opposition peut ne serait-ce qu'entendre ses arguments de la raison et envisager de renoncer à le contraindre.
   
   Roth a toujours su voir en chaque époque où se situait le combat. Il vieillit mais ne perd pas cette qualité. C'est cela qu'il fait encore en nous présentant ce récit qui se situe au début des années 50 et en nous faisant sentir comme il résonne encore bruyamment dans notre présent. Grâce lui en soit rendue.
   
   Par contre, il est un point de ce roman sur lequel j'ai davantage de réserves: à la page 55, P. Roth choisit de révéler la fin du livre afin que le lecteur suive à partir de là les péripéties en sachant vers quoi l'on s'achemine. C'est là un choix littéraire de la part de l'auteur qui est entièrement de son ressort et dont je suppose que le but était de créer une tension, un désir accru de savoir ce qui s'était passé et surtout comment on en était arrivé là, plusieurs possibilités existant. Mais mon impression est que le récit était suffisamment prenant et n'avait pas besoin de cet ajout pour conserver son lecteur jusqu'au bout. Je pense encore que l'effet aurait été beaucoup plus puissant et même carrément renversant, si nous n'avions découvert la fin que dans les toutes dernières pages. Je regrette donc ce choix de narration. Mais quand même... un excellent livre. Vous ne serez pas déçu.
   
   
    Rentrée littéraire 2010
   ↓

critique par Sibylline




* * *



La mort pour délit d'opinion
Note :

   Dans "Indignation" Philip Roth signe un livre rempli d'émotion, de fureur rentrée, de révolte réprimée, sentiments à l'image de son jeune héros, le trop gentil et trop honnête Marcus Messner. "Indignation" est un roman dont le titre reflète le ton même du récit. Indignation du jeune homme fougueux, entier, idéaliste mais peu adapté à une société hypocrite où règne le faux-semblant des bonnes mœurs et des apparences; Indignation de l'écrivain qui dénonce une société qui envoie ses enfants se faire tuer sur le front de Corée s'ils ne satisfont pas à ce que l'on attend d'eux.
   
   Marcus Messner, fils de boucher avec lequel il a appris l'amour du travail bien fait, a dix-neuf ans quand il décide de quitter le cocon familial dans le New Jersey et de poursuivre ses études au Winnesburg Collège, dans l'Ohio. Nous sommes dans les années 50, encore marqué par les morts de la guerre de 40-45, ce qui explique peut-être la paranoïa que développe le père du jeune homme à son sujet, une peur si violente et maladive que Marcus n'a que cette échappatoire, partir! il veut être indépendant et grâce à son intelligence et un travail assidu il veut réussir dans la vie. Etudiant brillant, il va vite déchanter pourtant dans cette université où on l'oblige à suivre des études religieuses chrétiennes alors qu'il est de famille juive et qui plus est - c'est ce qui lui sera d'ailleurs le plus reproché - profondément athée. Le jeune homme va vite s'apercevoir qu'il n'est pas libre d'avoir des idées, des convictions ni même une vie privée, y compris sexuelle. Or, Marcus sait que, s'il échoue dans ses études, il sera renvoyé de l'université et devra partir mourir en Corée.
   
   La force de ce roman est là figurée par cette épée de Damoclès prête à s'abattre sur celui qui n'est pas conforme. La rencontre de Marcus avec le doyen illustre avec une violence presque caricaturale cette violation de la conscience, cette incroyable atteinte à la vie privée, Marcus vomissant au sens propre comme au sens figuré dans le bureau du doyen. Je dis caricatural car le lecteur a peine à croire qu'une telle intrusion dans l'intimité puisse être possible. Mais je me souviens avoir "assisté" à une scène semblable, côté filles, dans le roman de Joyce Carol Oates: "Je vous emmène" et ceci au début des années soixante. Il est vrai aussi qu'il faut se replacer dans une époque où les jeunes n'ont aucune liberté sexuelle. Il faut savoir aussi qu'en quittant le New Jersey, Marcus arrive dans un état rétrograde, l'Ohio, sous l'emprise de la religion qui s'exerce par la répression, traditionaliste au sens de manque d'ouverture, où les préjugés raciaux sont larvés et s'expriment par des insultes, par des ségrégations au sein même des fraternités. L'inégalité sociale est aussi très présente dans "Indignation" et l'on se demande si le doyen aurait pu exercer une telle pression sur un fils de famille riche. Marcus est fils de boucher kascher il combine donc deux handicaps aux yeux de cette classe dominante: pauvre et juif! Pourtant c'est grâce à son père - un beau personnage- avec qui il a appris à travailler dans la boucherie, qu'il possède des qualités morales et des principes: l'amour du travail bien fait, ne pas avoir honte de ses origines, savoir que nous sommes responsables du moindre de nos actes et tenons en main notre propre destin. En un mot, l'honnêteté! Et paradoxalement c'est cette honnêteté qui le perdra.
   
   On voit que ce beau roman est très pessimiste. Une sorte de fatalité pèse sur le héros. Lorsqu'il tombe amoureux, c'est d'une fille si terriblement abimée par son père qu'elle ne peut l'entraîner que vers le malheur. La boucherie kascher et les abattoirs où Marcus a travaillé sont comme la métaphore de sa vie et préfigurent l'horreur des massacres en Corée, le sang versé dans toute guerre.
   
   Philip Roth ajoute à la fin du roman une note historique plus optimiste. Il explique comment les contestations de 68 ont provoqué des bouleversement dans l'université, une libéralisation, l'obligation d'assister à l'office étant abolie. Pourtant, Philip Roth écrivant sur le passé, nous rappelle un présent très proche de nous. Que la guerre soit celle de Corée, que l'action se déroule dans les années 1950 et non maintenant, n'empêchent pas que le propos soit très contemporain. La guerre en Irak, où sont allés mourir ces jeunes gens des classes populaires qui voulaient gagner de quoi payer leurs études, en est bien la preuve!
    ↓

critique par Claudialucia




* * *



En découvrant Philip Roth
Note :

   Philip Roth, un auteur que je voulais découvrir depuis un certain temps sans jamais me jeter à l'eau – difficile de prioriser lorsqu'on a une PAL longue comme le bras (doux euphémisme).
   
   Racontée à la première personne, "Indignation" est l'histoire de Marcus Messner, jeune juif athée, brillant étudiant, jeune homme ambitieux dont les motivations universitaires sont liées à la guerre de Corée. Influencé par un père surprotecteur, Marcus cherche à éviter de partir se battre et tente d'obtenir un grade universitaire suffisant pour s'éloigner des premières lignes du front. Mais le destin en a décidé autrement et très rapidement, le narrateur nous fait comprendre que ce récit sera celui de sa chute, celui de la série de micro-événements qui, mis bout à bout, le conduiront à la tombe.
   
   Texte assez court mais dense, resserré, "Indignation" est de ces livres qui tiennent leurs lecteurs en haleine de bout en bout et qui marquent une fois la dernière page tournée. Outre le style impeccable et le récit maîtrisé, j'ai été particulièrement convaincue par les portraits que dresse Roth. Une famille de bouchers kasher respectables qui peu à peu se défait, une jeune femme suicidaire, un milieu universitaire hypocrite stigmatisant les minorités religieuses ou raciales. Et d'une certaine manière, ce roman est aussi le portrait d'une Amérique en partie disparue, pétrie d'un système de valeurs omniprésent qui, lui, me semble-t-il, a en partie survécu. Roth, un auteur à lire de toute urgence!

critique par Lou




* * *




 

Le rabaissement - Philip Roth

Sortie de scène
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   Le dernier Philip Roth est très court, vous le lirez dans la journée, dans l’après-midi même, si vous n’êtes pas dérangé. J’aime bien les gros livres, mais ce n’est pas désagréable de temps en temps, ces bouquins dans lesquels on peut se plonger pour n’en sortir qu’une fois la dernière page tournée.
   
   Simon Axler est un grand comédien, célèbre et célébré, mais c’est aussi un homme dans la soixantaine et soudain, alors qu’il a toujours été, d’instinct, un excellent comédien, il vient de "ramasser" deux ou trois "bides". Il a été mauvais, d’autant plus mauvais de scène en scène qu’il était le premier à sentir qu’il jouait faux. Ca l’avait pris comme l’impuissance peut atteindre les hommes, de façon imprévue, il avait déjà eu des pannes mais là, il l’avait tout de suite crue définitive. Il avait néanmoins insisté, tenté encore, mais en vain. Ne plus pouvoir jouer, c’était pour lui ne plus pouvoir vivre, aussi plonge-t-il dans la dépression. Son épouse, qui vient de son côté de subir également un très fort traumatisme, ne peut le supporter et le quitte. Livré à lui-même, il sombre immédiatement et seul l’asile psychiatrique lui évite le suicide.
   Cela, c’est le premier tiers du livre, une façon de faire connaissance avec Simon Axler et de le voir toucher le fond. Pour rebondir? Peut-être car contre toute attente, il va connaître une nouvelle histoire d’amour, et même une histoire de sexe assez torride…
   
   
   Nous retrouvons ici ce qui est devenu la principale préoccupation de Philip Roth: le déclin et la mort. Tous deux inéluctables, tous deux inacceptables. Il travaille ici pas mal sur le thème du suicide qui, contrairement à l’évidente apparence est une façon de d'échapper à la mort, s’épargner que ce soit elle qui décide le quand et le comment. (Ne pas croire qu’on se suicide parce qu’on n’a pas peur de la mort, cela peut être justement le contraire.) Et quand Simon Axler songe aux nombreuses pièces de théâtre dans lesquelles intervient un suicide, on voit en quoi c'est aussi un geste simplificateur, comme les gros traits du maquillage de scène il accentue pour donner à voir, il règle les problèmes de nuances dans lesquels on s'est perdu. Il met fin à ce que l'on renonce à maîtriser ou à accepter.
   Et la mort fera également irruption dans l’histoire sous forme d’overdose et de meurtre.
   
   Un livre violent, cru et triste. Le tour de piste de l’artiste qui ne croit plus en lui, qui mise tout sur un ultime coup de dés en sachant que cette mise est vraiment tout ce qui reste de lui et que s’il perd...
   
   
   Titre original : The humbling, fort laidement (à mon avis) traduit par "Le rabaissement"

critique par Sibylline




* * *




 

Le Théâtre de Sabbath - Philip Roth

Des pertes, des fantasmes: fantômes
Note :

   On ne parle pas du roman le plus exubérant de Roth? Quoique dire exubérant serait presque insultant. Ça n'est pas que ça. Non, plutôt… on ne parle pas ici du meilleur roman de Roth? Celui que je ne pourrais pourtant pas conseiller pour commencer cet auteur qui a su, avec un grand nombre de livres, redorer le nom de la fiction. Pourtant, il est important d'évoquer ce roman de Roth, il y livre quelque chose de magique; derrière toute ces scènes de sexe, cette obscénité, la laideur, se cache un miracle.
   
   On ne peut évoquer le Roth vieillissant sans se confronter à l'Indécent "Théâtre de Sabbath". Parce qu'il faut chercher à le comprendre, ce Théâtre, se demander pourquoi Roth, après s'être débarrassé de Portnoy, avoir joué avec Zuckerman et lui-même le jeu du double, de la mise en abyme, toutes ces choses très "postmodernes" dit-on, revient à la farce. Cette fois-ci, la farce est tragique. Au contraire de Portnoy, elle n'est pas libératrice; la farce voudrait nous ramener à la mort, en finir une bonne fois pour toute avec toutes ces bêtises.
   
   Il y a Sabbath, ce vieil homme, soixante-ans, ses doigts ravagés par l'arthrose, le corps et l'esprit détruit par le temps. Il veut se suicider, alors il essaye de trouver une tombe, de préférence une près de sa famille.
   
   Un raté. Il a tout de l'image d'un raté. Il a perdu sa jeunesse, mais pas son immaturité. C'est ça, Sabbath, un vieil homme dont la quête est de rester immature. Malgré les pertes. Et il y en a, des pertes. Frère. Mère. Maîtresse. Femme. Femmes. Et il y en a des femmes.
   
   Fantasmes. Odeurs. Tout y est dans Sabbath, rien n'est épargné. Roth ne peut pas écrire en ayant honte, il n'aurait jamais pu écrire. On y va fort. Ça peut choquer. Mais il y a de la force, dedans; un grand pouvoir d'imagination, ce qui surgit dès la première phrase, cette phrase qui pourrait être une incantation, celle qui permet à tout le reste d'exister.
   
   "Either forswear fucking others or the affair is over."
   "Ou tu renonces à baiser toutes les autres, ou tout est fini entre nous."
   

   De péripéties en péripéties, de morts en morts, de tombes en tombes; de l'érection pour ça, rien que ça, la force de vie, aux cimetières. C'est la matrice de ce roman.
   
   Ce héros est mauvais, il ne sait même plus si la manière dont il agit est calculée ou pas, s'il joue ou pas, il y a trop d'amertume. C'est un Hamlet déréglé. Pas un prince du tout. Une femme disparue (qui le rend fou, l'a-t-il tuée? non, mais il le prétend, histoire de jouer encore, toujours, d'être en représentation puisque l'arthrose l'empêche d'être marionnettiste, puisque les scandales sexuels se suivent, puisque l'on ne peut pas apprendre à une jeune femme à parler cru, 400 ans après Rabelais.), une femme alcoolique, et une maîtresse morte, la plus femme de toutes.
   
   Des tombes, des morts, des fantômes et la force de la fiction à son maximum. Un grand livre. Monstrueux.

critique par Glisse Pente




* * *




 

Némésis - Philip Roth

Le dernier, pour la route
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Tout d'abord, je dois dire que je ne comprenais pas le titre "Némésis", déesse de la vengeance... que venait-elle faire là? Je ne voyais nulle vengeance dans l'histoire que je venais de lire. Puis, j'ai entendu P. Roth évoquer dans une interview Némésis comme "déesse grecque de la justice, de la vengeance, de la colère" et j'ai mieux compris le titre.
   
   Le second point que je voudrais dire tout de suite, c'est de ne surtout pas lire ce que l'on dit du livre sur le Net car, en ce qui me concerne, une grande part de l’intérêt de la lecture a tenu à mon ignorance totale non seulement de la fin, mais encore des différentes étapes du récit. Or c'est une lecture qui amène ses lecteurs à des discussions, ces discussions les amènent à citer des évènements du livre et donc, à en dire trop. Pour une fois, la quatrième de couverture n'a pas ce défaut (rendons-lui en grâce!) et vous pouvez la lire sans dommage, tout comme vous pouvez lire mon commentaire, mais il n'en est pas de même des critiques et commentaires que l'on trouve tant sur la toile que sur papier, c'est pourquoi je vous conseille vivement de ne pas y poser les yeux avant d'avoir tourné la dernière page du livre. Ensuite oui, ça peut être intéressant.
   
   M'étant acquitté de ces prolégomènes, je vais bien finir par vous parler du roman lui-même. C'est l'histoire de Bucky Cantor, un jeune homme très sportif et extrêmement consciencieux et "responsable", peut-être pour contrebalancer le fait que son père ait été un escroc et parce qu'il avait été élevé par ses grands-parents maternels à l'opposé des idées de ce père jamais vu. Il a 23 ans et est professeur de sport, un métier qu'il adore, auquel il se dévoue et qui le comble entièrement, tout comme le comble son amour partagé pour Marcia qui dépasse même tous ses espoirs en la matière. La vie de Bucky est parfaite, ou du moins le serait si, en cet été torride, une épidémie de polio ne venait frapper le quartier juif où il vit et ce, quelques années avant l'invention du vaccin. La polio est alors une maladie dramatique dont on ignore même le mode de transmission et qui frappe en priorité les enfants, les tue en quelques jours ou les laisse estropiés à vie. Ici, favorisée par la chaleur, elle se répand comme une trainée de poudre, déstabilisant totalement Bucky qui vivait sur la certitude d'une justice immanente récompensant le bien et punissant le mal et donc sur l'idée que si l'on faisait tout comme il faut, tout se passerait bien. Même quand il devra constater que ce n'est pas le cas, il conservera cette structure mentale qui exige de lui la responsabilité totale et la suprême vertu.
   
   Le narrateur n'apparait que très furtivement à la page 92! C'est un des enfants dont Cantor est le professeur, et pas un des plus notables. Puis il disparaît à nouveau pour ne réapparaitre que 103 pages plus tard et tirer les enseignements de ce que nous venons de lire. Son rôle final est important car il est la voix de Roth, et sans lui, on ne saurait pas ce qu'il pense de ce si consciencieux Bucky Cantor.
   
   Ce roman est le dernier volume d'une tétralogie ayant pour thèmes la mort et les aléas de la vie, et intitulée "Nemeses" (mais ce mot ne désigne pas la déesse mais est, selon Roth lui-même, "un terme très courant aux États-Unis et qu’on pourrait définir comme une fatalité, une malchance"). Les trois premiers sont, dans l'ordre, "Un homme", "Indignation" et "Le Rabaissement". Mais pire, non content de clôturer la tétralogie, P. Roth nous annonce que ce roman clôture également sa carrière d'écrivain et qu'il a cessé d'écrire, n'ayant plus aucune intention de produire le moindre livre, roman ou autre. Cette décision, vieille maintenant de quelques années, semble devoir être prise au sérieux...
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Pourquoi le Mal ?
Note :

    Newark, quartier juif de Weequahic, été 1944. Dans une chaleur étouffante, la polio fait son apparition. Une quarantaine de cas qui incitent les habitants à quitter la ville ou à envoyer leurs enfants dans des camps de vacances. Bucky Cantor, le jeune directeur du terrain de jeu, encadre les jeunes restés en ville, veillant à leur bien-être dans l’air torride, conscient de l’importance de son rôle pour faire oublier l’épidémie qui, jusque-là, se tient à distance. Sa fiancée Marcia a rejoint un camp de vacances comme monitrice. Ses deux amis ont été appelés pour combattre en France. A cause de sa myopie prononcée, il a été réformé et ce refus a laissé en lui un goût amer, il s’est senti mis à l’ écart. Mais, il y a les garçons, le softball où Alan excelle en sportif accompli. Bucky ne peut imaginer que cette peste en fera sa première victime. Cette première mort au sein du groupe bouleverse le quartier. La maladie progresse, d’autres élèves sont atteints. Bucky résiste au désir de tout abandonner, il a un devoir, celui de rester. Et Dieu dans tout ça? Comment comprendre la présence du Mal, le massacre des innocents. Entre la Synagogue et lui, le fossé se creuse.
   
   Mais Bucky, devant l’ampleur du désastre, influencé par son amour pour Marcia, accepte de quitter son poste et de la rejoindre au camp, comme directeur des sports aquatiques. Rongé par la culpabilité d’avoir abandonné les enfants de Weequahic, d’avoir trahi ses idéaux, il s’enfonce dans un tourbillon de sentiments confus dont il ne se relèvera pas.
   
   Philip Roth nous offre un grand roman qui ne laisse pas indemne, sur le sens de la vie et l’impuissance de l’homme, sur la croyance. Némésis déesse de la vengeance divine et de la justice.
    ↓

critique par Michelle




* * *



Le poids de la fatalité
Note :

   Némésis : Déesse grecque de la justice, de la vengeance, de la colère.
   
   Été 1944. Dans le quartier juif où il s’occupe d’un centre de sport municipal, Bucky Cantor, professeur d’éducation physique âgé de 23 ans, n’entend pas tout de suite parler des premiers cas de polio qui sévissent dans presque tous les quartiers de Newark, où il réside. Jusqu’au jour où il voit un gros titre dans le journal du soir, mettant en garde les parents contre la polio, suite à une quarantaine de cas recensés, en leur recommandant de contacter rapidement un médecin dès les premiers symptômes. Maladie d’autant plus inquiétante qu’elle est extrêmement contagieuse et peut se transmettre par simple proximité physique. Ainsi au fur et à mesure que l’épidémie commence à prendre de l’ampleur, les parents interdisent à leurs enfants d’aller à la piscine, ou au cinéma, pour éviter tout risque de contamination. Beaucoup d’enfants sont même envoyés en camp de vacances, afin de les éloigner de la ville et de les protéger. Le vaccin à cette époque n’existe pas encore.
   Beaucoup d’enfants n’ayant malgré tout pas pu quitter la ville, Bucky se dévoue à ces gosses en animant un centre de jeu, les entrainant notamment au softball. Il fait en effet partie des rares hommes n’ayant pas pu rejoindre les combats, en raison d’une vue très basse. Il le regrette mais c’est ainsi. L’épidémie les rattrape le jour où deux des garçons qui ont l’habitude de venir jouer vont se retrouver malades. Tout de suite Bucky appelle les familles pour prendre des nouvelles, les réconforter. Sa petite amie Marcia, qui travaille comme animatrice en chef dans un camp de vacances pour garçons et filles à 110 kms de la ville, s’inquiète elle aussi de la situation mais Bucky la rassure. Pourtant très rapidement de nouveaux cas apparaissent et l’élève préféré de Bucky meurt en 72 heures. La panique s’empare alors des parents. Bucky passe beaucoup de temps à aller voir les familles, à tenter de les consoler mais la tâche est difficile. Comment répondre en effet aux questions des uns et des autres "Qu’est ce qu’on peut faire? Qu’est ce qu’on aurait dû faire?". Le poids de la malédiction, de l’injustice, de l’impuissance est omniprésent. "Pourquoi est ce que la tragédie frappe toujours les gens qui le méritent le moins?" lui demande-t-on. Quant à Maria, elle le presse pour qu’il vienne la rejoindre et échapper ainsi à l’épidémie.
   
   Un roman passionnant à la superbe construction, qui met en scène la tragédie qui frappe une communauté juive pendant la guerre. Philip Roth imagine une épidémie, et montre comment la maladie est la forme la plus extrême de malchance, vous tombant dessus sans crier gare, vous laissant impuissant et pétri de chagrin mais aussi posant beaucoup de questions par rapport au rôle de Dieu dans tout cela. Et le poids de la culpabilité si on arrive à en réchapper. Ce roman –qu’il annonce comme son dernier et on peut le croire- est servi par une écriture exceptionnelle. C’est un récit qui donne envie de dévorer toute son œuvre. Un grand roman qui m’a complètement conquise.
   ↓

critique par Éléonore W.




* * *



Bref, efficace, tragique
Note :

    Némésis, assimilée à la colère ou la vengeance divine, est-elle vraiment responsable des circonstances qui ont broyé le destin de Bucky Cantor, professeur de gymnastique rigoureux, perfectionniste et consciencieux?
   
    Cet été 44 est torride, la guerre se poursuit en Europe et Asie, mais Bucky Cantor n'a pu y participer en raison de sa mauvaise vue. Une terrible épidémie de polio sévit dans la petite ville de Newark, attaquant les jeunes. A l'époque l'on ne connaissait pas l'origine et le mode de propagation de cette maladie parfois mortelle, souvent invalidante. Pas de vaccin non plus bien sûr. Tout un symbole que Bucky Cantor et son amour du sport et du corps en pleine possession de ses moyens soit justement confronté à cette maladie-là.
    "Il s'agissait là aussi d'une vraie guerre, une guerre de massacre, de destruction, de saccage, de malédiction, une guerre avec les ravages de la guerre - une guerre déclarée contre les enfants de Newark."
   
    Réactions de la petite communauté, accusations infondées, chaleur insupportable à Newark alors que la maladie frappe aveuglément, la première partie est pesante, suivie pour un temps de la fraîcheur du camp de jeunes au bord d'un lac, Éden préservé que Bucky Cantor se reproche d'avoir intégré.
   
    La dernière partie, des années plus tard, est quasiment la plus poignante et clôt le roman de façon magnifique.
   
   Une histoire brève, efficace, tragique.

critique par Keisha




* * *




 

L'habit ne fait pas le moine - Philip Roth

Deux nouvelles
Note :

   Ce numéro de la collection "Folio 2€" regroupe deux nouvelles tirées du recueil "Goodbye, Columbus"*. Le but annoncé de la collection est de permettre un premier contact, sans gros investissement, avec un auteur – ce qui est vrai – mon usage personnel étant plutôt de m'assurer de la lecture quand je ne peux pas me munir d'un "vrai" livre, quand, ne pouvant prendre de sac, je suis limitée à ce qui tient dans mes poches. C'est pratique aussi. Le principal étant que la 4ème de couverture indique bien qu'il ne s'agit pas d'un nouveau texte que vous ne connaîtriez pas encore. Ce qu'elle fait ici.
   
   La première nouvelle s'intitule "Défenseur de la foi" et il n'est pas besoin de connaître beaucoup Philip Roth pour soupçonner que ce titre doit être pris avec précaution.. Elle occupe 70 pages, soit la majorité du recueil. C'est une histoire qui se situe pendant la guerre dans un camp militaire aux Etats-Unis et qui détaille de façon fascinante le modus operandi d'un grand manipulateur. Se jouant comme une partie d'échecs, cette nouvelle permet d'apprécier la finesse de l'analyse psychologique chez Roth et cette façon qu'il a de montrer sans commenter. Du grand art. Le lecteur a de quoi réfléchir.
   
   La seconde nouvelle est "L'habit ne fait pas le moine" et bien que plus courte – 25 pages – c'est elle qui donne son titre à l'opuscule. Peut-être que l'éditeur a craint que le titre de la précédente ne fasse fuir les lecteurs mal avertis... Je pourrais le comprendre. Elle nous montre comment les étiquettes sont collées sur les gens dès leur jeunes années... mais je l'ai trouvée moins réussie que la première car moins fine et moins homogène aussi. Trois ou quatre épisodes distincts nous sont racontés de la vie de ces lycéens et leur utilité pour l'histoire principale peut être discutée (le match de base-ball, le chahut...). Il n'y aurait pas eu de problème dans un roman, mais à mon avis, une nouvelle a besoin d'une unité plus compacte et toute digression doit être indispensable. Mais bon... péché véniel.
   
   Un petit extrait?
   
   "La première semaine, mes camarades et moi reçûmes un jeu de tests destiné à dévoiler nos dons, nos faiblesses, nos tendances et notre personnalité. A la fin de la semaine, M. Russo, notre professeur, additionna les dons, retrancha les faiblesses et nous révéla quel était le métier qui convenait le mieux à nos talents respectifs ; c'était mystérieux mais scientifique."

   Avouez qu'on a envie de savoir la suite...
   
   
   * qui remporta le National Book Award en 1960

critique par Sibylline




* * *




 

Les Faits, Autobiographie d'un romancier - Philip Roth

L'avis de Zuckerman sur Roth, pour changer
Note :

   Quand Philip Roth a eu 80 ans, il a décidé qu’à partir de cette date il n’écrirait plus de romans pour s'occuper entre autres de ses archives, soucieux de les confier au biographe qu'il s'est choisi, celui de Richard Yates et de John Cheever: Blake Bailey. 
   A cette occasion, j’ai choisi de lire "Les Faits", son autobiographie écrite en 1988.
   
   Curieuse entreprise d’ailleurs que celle de commencer le récit de sa vie en s'adressant tout d'abord à Zuckerman, son héros principal que l’on retrouve dans une dizaine de ses romans .
   Après lui avoir exposé ses raisons d’écrire ce livre, suite à une longue dépression due à la prise d’un médicament, il lui demande son avis sincère sur l’utilité d’un tel travail. "Parce que Les faits ont compté pour moi plus qu’il ne peut apparaître et parce que je n’ai jamais écrit auparavant sans que mon imagination ait été enflammée par quelqu’un comme toi, Portnoy, Tarnopol ou Kepesh, je ne suis pas vraiment habilité à le dire."
   
    La réponse du héros arrivera très naturellement à la fin, longue, circonstanciée, définitive et malicieuse: "Cher Roth, J’ai lu deux fois le manuscrit. Voici la sincérité que tu exiges: Ne le publie pas; tu vaux beaucoup mieux lorsque tu écris sur moi que lorsque tu rapportes ta propre vie avec "exactitude"… Dans la fiction, tu peux être tellement plus véridique sans te soucier tout le temps de ne blesser personne directement. Tu crées un monde imaginaire infiniment plus excitant que le monde dont il procède... Aujourd’hui, tu n’es rien d’autre qu’un texte en marche."  
   

   En somme ce que lui reproche son personnage, c’est d’avoir embelli la réalité, de l’avoir adoucie, d’avoir adopté un ton de réconciliation, de gentillesse et d’amour qui ne lui convient pas, parce que, sans bataille, on ne reconnaît plus Philip Roth, ce pourrait être n’importe qui.
   
   Autrement dit, selon lui, l’autobiographie affirmée est plus fictionnelle que la fiction revendiquée. Son principal défaut serait de ne rien apprendre aux lecteurs de ce qui, dans la vie de l’auteur, a fait surgir les personnages eux-mêmes.
   
   Mais dans cet échange qui doit l’emporter du créateur ou de la créature? Zuckerman s’incline, sans illusion. Le livre sera publié.
   
   Je l’ai trouvé aussi passionnant qu’une histoire imaginaire sauf que l’auteur en est le personnage qui dit avoir vraiment vécu ce qu’il raconte. Boucle sans fin. Où est la vraie vérité? Dans la vie ou dans l’œuvre accomplie? 
   
   
   Deux citations:
   
   "Dans mes premiers récits d'étudiant, j'avais réussi à emprunter à Salinger sa tonalité nauséeuse et au jeune Capote son arachnéenne vulnérabilité, et à imiter audacieusement mon titan, Thomas Wolfe, aux extrêmes de la suffisance et de l'auto-apitoiement."

   
   Sur Portnoy et son complexe:
   "C'était un livre dont le propos n'était pas tant de me "libérer" de ma judéité ou de ma famille (ce que beaucoup de lecteurs croyaient, convaincus par le déballage de Portnoy's Complaint, que l'auteur devait être en mauvais termes avec l'une ou l'autre) que de me libérer de modèles littéraires d'apprenti, particulièrement de la redoutable autorité universitaire de Henry James, dont le "Portrait of a Lady" avait été virtuellement un guide au moment des premiers jets de Letting Go, et de l'exemple de Flaubert, dont la distante ironie à l'endroit des désillusions, désastreuses d'une provinciale m'avait conduit à feuilleter obsessionnellement les pages de Madame Bovary pendant les années où je cherchais le perchoir d'où observer les gens dans When She was good."

critique par Mango




* * *