Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'avril et mai 2007
Vladimir Nabokov

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Biographie

   AUTEUR DES MOIS D’AVRIL & MAI 2007
   
   Vladimir Nabokov disait avec autant de véracité que de sens de la formule : « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne. »
   

   
    Nous avons ainsi un rapide survol des migrations de cet auteur hors pair. Quand vous saurez qu’il est né à Saint Petersbourg le 23 Avril 1899 et qu’il faudrait compléter sa formule par les 18 dernières années de sa vie qu’il passa en Suisse où il mourut le 2 juillet 1977 ce survol sera complété.
   
    Nabokov, qui dans sa jeunesse avait donné des cours d’anglais, de tennis ou de boxe, fit carrière comme professeur aux Etats-Unis ou comme entomologiste (Responsable des collections du Museum of Comparative Zoology de l'Université Harvard.). Car autant que la littérature, les papillons étaient depuis toujours sa passion.
   
    Objet de scandale grâce à Lolita, il fut surtout l’un des écrivains majeurs de 20ème siècle.
   
   
   On trouvera sur ce site :
   * la fiche de l’opuscule de Nina Berberova intitulé "Nabokov et sa Lolita", ainsi que celle de la biographie de Jean Blot.
   
   
* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   
   
    * Témoignage sur ce site dans la rubrique "Ecriture", sous le titre "Le Rubis"

Bibliographie ici présente

  La transparence des choses
  Le don
  La défense Loujine
  La méprise
  Lolita
  Autres rivages
  Pnine
  Feu pâle
  Roi, Dame, Valet
  Ada ou l'ardeur
  Regarde, regarde les arlequins
  Brisure à Senestre
  Littératures - Tome 1
  Littératures - Tome 2
  Partis pris
  L'Enchanteur
  La Vénitienne
  Nouvelles - Edition complète
  Une beauté russe
  Mademoiselle O
  Machenka
  La vraie vie de Sebastian Knight
  Chambre obscure
  Rires dans la nuit
  Le Guetteur
  L'Exploit
 

La transparence des choses - Vladimir Nabokov

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
Note :

   Vladimir Nabokov nous raconte ici une histoire des plus banales: celle d'un homme ordinaire (Hugh Person) qui perd sa vie à la gagner, souffre d'insomnies et n'est pas très heureux en ménage. Toute l'originalité résidant dans l'approche qui consiste à nous raconter cette histoire en parlant d'autres choses, allant de la fabrication des crayons aux risques d'incendie dans les hôtels, et en passant par le processus de digestion des pépins de pommes.
   
   Cela nous vaut un court roman plutôt décousu et dont l'intrigue se voit finalement réduite à servir de prétexte à toute une série d'annotations, tantôt humoristiques, tantôt métaphysiques, et dont la lecture est assez amusante. Mais au final, et malgré quelques belles fulgurances, "La transparence des choses" m'a laissée sur ma faim, avec le sentiment que ce roman d'une centaine de pages regorge de pistes aussitôt avortées, d'idées qu'il eût été intéressant de voir développées. Il est bien possible que cela soit un choix délibéré de Vladimir Nabokov, et que celui-ci ait tout simplement eu envie de s'amuser en écrivant ce court roman (le premier qu'il ait publié après le monumental "Ada ou l'ardeur"). Reste que "La transparence des choses" est pour moi ce qu'il est convenu d'appeler une oeuvre mineure?

critique par Fée Carabine




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Le don - Vladimir Nabokov

Quel cadeau inestimable que la littérature !
Note :

   "Le Don" nous conte quelques années de la vie à Berlin d'un jeune émigré russe, Fiodor Godounov-Tcherdyntsev, aspirant écrivain. Chacun des cinq chapitres de ce gros roman évoque tour à tour l'une des oeuvres réelles ou rêvées de notre héros. Commençant par l'évocation du mince volume de poèmes publiés par Fiodor juste avant le début du "Don", scènes d'enfance nostalgique nées de la plume d'un adolescent qui hésite encore à devenir adulte, "Le Don" se poursuit en compagnie du livre que Fiodor projette de consacrer aux voyages de son père, célèbre explorateur et lépideptorologiste (livre qu'il n'écrira pas, mais dont les pages rêvées comptent parmi les plus beaux récits de voyages qu'il m'ait jamais été donné de lire) et enfin de sa biographie totalement imaginaire de Nikolaï Tchernychevski, écrivain russe tout ce qu'il y a de plus réel qu'il métamorphose en un extraordinaire personnage de fumiste révolutionnaire et imbécile. Tout en accueillant ici et là, pour faire bon poids bonne mesure, les portraits-charges de cette éphémère communauté d'artistes russes installés à Berlin dans les années 1920 (communauté que Nabokov a si bien connue et qu'il nous rend si vivante).
   
   Mais ce serait faire injure au dernier grand roman russe de Vladimir Nabokov que de le réduire à cette trame, si séduisante soit-elle. Car Vladimir Nabokov dit vrai lorsqu'il affirme que la véritable héroïne du "Don" est la littérature russe. Jouant en virtuose d'une parodie tour à tour ironique et passionnée, Nabokov convoque dans les pages de son roman les ombres de ses grands devanciers - Pouchkine, Gogol et Tourgueniev en tête. Il leur emprunte son style éblouissant - ou pour mieux dire ses styles éblouissants - car "Le Don" change continuellement de visage: lyrique, bucolique, satirique... Exploitant avec adresse la veine comique que lui offre les maladresses de son jeune héros - maladresses pourtant émouvantes aussi - ou l'invraisemblable pédanterie de certains de ses comparses du petit cénacle littéraire russe de Berlin ou l'extraordinaire personnage de Tchernychevski (je sais, je me répète, mais c'est qu'il l'est vraiment: extraordinaire!). Et par-dessus tout, emporté par une authentique passion de la littérature, une passion qui balaie tout sur son passage, même l'ironie la plus mordante, pour cette magnifique littérature russe qui brûle et vibre et chante.
   
   Mais sans doute ne peut-on pas faire de plus beau compliment à ce livre éblouissant que d'en émerger avec une envie tenace et irrésistible de plonger tête la première dans les pages de cette littérature qu'il a su si bien évoquer... D'ailleurs, je m'en vais de ce pas prendre rendez-vous avec Gogol...
   
   Extrait:
   "Par exemple les nombreux 'a' différents des quatre langues que je parle ont pour moi des nuances différentes, allant du noir laqué au gris éclaté - comme diverses sortes de bois. Je vous recommande mon 'm' de flanelle rose. Je ne sais pas si vous vous souvenez de l'ouate isolante que l'on enlevait avec les doubles fenêtres au printemps? Eh bien, voilà mon 'i' russe, ou plutôt 'euh', si crasseux et si terne que les mots n'osent pas commencer par cette lettre." (p. 116)

critique par Fée Carabine




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La défense Loujine - Vladimir Nabokov

Mécanique d'une passion inéluctable
Note :

   D'enfant mou et apathique qui faisait le désespoir de ses professeurs, Alexandre Ivanovitch Loujine est devenu un adulte renfermé et asocial, à la limite de l'autisme. Il n'a qu'une seule passion, obsessionnelle: les échecs auxquels il préfère jouer sans pions ni échiquier, "de tête", dans toute la pureté de l'abstraction. Et cette passion, on le comprend très vite, causera sa perte, délitant son peu de sens des réalités, fissurant sa raison...
   
   Dans ce roman qui est seulement son deuxième roman publié (en 1934), Vladimir Nabokov fait déjà montre d'une maîtrise impressionnante. "La défense Loujine" est relativement sage et classique, en comparaison de certains romans plus tardifs, mais Vladimir Nabokov a déjà commencé à y expérimenter les ellipses, allusions et métaphores qui deviendront sa marque de fabrique. Et surtout il a su développer son intrigue avec une précision et une rigueur implacables. Le destin d'Alexandre Ivanovitch Loujine suit son cours inéluctable, sous l'impulsion d'une mécanique dont la perfection se teinte d'une belle élégance.
   
   Elégance de la construction. Tel est sans doute le maître-mot pour décrire ce beau roman qui offre, à mon avis, une porte d'entrée idéale dans l'oeuvre de Vladimir Nabokov.
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critique par Fée Carabine




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Des échecs et une réussite
Note :

   Vie et mort d'un joueur d'échecs.
   
   La découverte dans l'ordre chronologique de l'œuvre de Nabokov, ceci étant son troisième roman, permet de voir comment, progressivement, elle gagne en richesse et en complexité. Le thème des échecs - Nabokov fut un problémiste réputé - est utilisé comme une métaphore : la vie de Loujine est une partie d'échecs, l'écriture d'un roman, du moins celui-ci, est une partie d'échecs. Le jeune Loujine devient rapidement un joueur de classe internationale, multiplie les exploits, invente un système de jeu qui porte son nom, avant de basculer dans la folie. Après une ellipse, on le retrouve marié, à Berlin, à une épouse qui tente de le guérir en lui faisant mener une vie sociale normale. La tentative échoue.
   
   Du roman précédent, "roi, dame, valet", on retrouve le goût de Nabokov pour l'ironie mordante quand il s'agit de peindre les travers et les ridicules d'un certain milieu (celui des immigrés russes à Berlin) mais aussi une profonde compassion pour des personnages masculins qui n'arrivent pas à prendre leur destin en main. Loujine ne parvient pas à se défaire de l'ombre tutélaire de son père, écrivain bien en cour, même après la mort de celui-ci. Son départ dans le circuit des échecs, qui était une tentative d'émancipation, ne débouche que sur un nouvel enfermement à l'intérieur d'une société et à l'intérieur de lui-même. Toute cette histoire est bien sûr construite selon un agencement subtil, avec des avancées, des sacrifices, des attaques surprise et un mat final tragique.
   
   Extrait. "Maintenant, ses deux jambes pendaient au dehors, il suffirait de lâcher ce à quoi il se cramponnait, et il serait sauvé. Mais avant de lâcher prise, Loujine regarda en bas. On y procédait en hâte à des préparatifs : les reflets des fenêtres se rejoignaient et s'alignaient, l'abîme était divisé en carrés clairs et en carrés sombres et, au moment même où Loujine desserra les doigts, au moment où l'air glacial s'engouffra impétueusement dans sa bouche, il comprit quelle éternité s'ouvrait devant lui, accueillante, inexorable.
   La porte venait d'être enfoncée. "Alexandre Ivanovitch, Alexandre Ivanovitch !" hurlèrent plusieurs voix."

   
   Curiosité. Nabokov indique, à la fin du roman : "Commencé au Boulou (Pyrénées-Orientales) au début de 1929; terminé à Berlin à la fin de la même année." Soit, à peu de choses près, le parcours inverse de celui de Walter Benjamin, né à Berlin et mort par suicide, lui aussi, à Port-Bou, à une cinquantaine de kilomètres du Boulou.
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critique par P.Didion




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Pauvre Loujine, mystérieux Loujine...
Note :

    "Outre les livres, il y avait un volant avec une seule plume, une grande photo représentant une musique militaire, un échiquier fendu et d'autres objets aussi peu amusants." (p.26)
   
    "En voilà un benêt, en voilà un phénomène!" (p241)
   
    "(...)-car dans l'univers des échecs le temps est inexorable-"(p.153)
   

    Dans le monde des échecs on baptise traditionnellement du nom de son inventeur une ouverture originale, une combinaison élégante (1). Nabokov donna comme titre à son roman LA DÉFENSE LOUJINE: cette défense devenue célèbre concerne moins une défense échiquéenne qu’une défense vitale contre l'inéluctable combinaison d'un destin.
    C’est à Berlin, en 1930, que Nabokov finit de rédiger ce livre commencé au Boulou (dans les Pyrenées) où il chassait le papillon.
   
    Voilà le roman des échecs si l'on considère qu'ils sont un monde où tout est pris dans un réseau de sens, de calculs et que ce texte impose au lecteur un monde saturé de sens et exige mémoire, attention, calcul, anticipation... Un roman à lire comme une longue partie. Il commence presque par le mot... ajournement...
   
   
    OUVERTURE/ FIN DE PARTIE.
   

    Nabokov se plaît à le souligner dans sa préface: la composition du roman suit la logique savante d'un combat sur 64 cases. Pour en prendre la mesure, il suffit de relire les premiers chapitres, une fois achevé le roman. Quelques éléments du début de l'aventure s'imposent alors comme dans un puzzle (jeu présent aussi dans ces pages). Dans l'arrachement au bonheur de l'enfance, on repérera qu'il est fait allusion à des problèmes de dents, à un jeu de marionnettes, au chemin de fer, à une vie quotidienne (déjà) hantée par la répétition ; on comprendra plus tard qu'un mauvais traitement sur un pont (2) verra l'origine lointaine de la défense Loujine et si, à la fin du récit, le héros franchit une fenêtre fatale c'est une réponse à une autre fuite initiale et au franchissement d'une première fenêtre mais pour entrer dans un monde heureux alors. Dans les deux cas, un petit groupe de personnes cherchait à rattraper le héros.
   
    LOUJINE "Son nom rime avec "illusion" (ndt: le mot anglais)quand il est prononcé d'une voix assez pâteuse pour que le son "ou" devienne plus grave et proche du "ou" long."
   
    Quand il a trente ans environ, Loujine paraît sale, mal rasé, corpulent, sombre, voûté, mou, appuyé sur une canne, au pas traînant et pesant, au sourire en biais, au regard fou, à la bouche entrouverte, aux grosses lèvres, au nez mélancolique, à la mèche brune collée à son front toujours moite. À la mère de la jeune fille russe qui l'épousera il paraît anormal, morne, dangereux et doublé d’un goujat.
   
    Loujine : un corps pesant, soumis aux lois de la matière. Une tête grosse et lourde. Un cerveau qui dispense parfois d'avoir à assumer ce corps.
   
    Loujine : un être qui "ne s'apercevait de son existence qu'à de rares moments."
   
    Toutefois n'oublions pas l'ouverture tout en douceur: un corps ayant connu les plaisirs des sensations premières qui renaîtront très (trop) tard.
   
   
    LA PARTIE DE LOUJINE
- double, évidemment
   
    Loujine fils est né dans une famille d’une lointaine aristocratie petersbourgeoise. Faible et nerveux, capricieux dans ses premières années, sujet à des délires, élevé dans un château, il lui faut un jour quitter la campagne et sa vie heureuse pour rejoindre l’école où il passe assez vite pour un esprit lent et devient la risée (la victime) de tous.
   
    Un jour, par hasard (il n’y a de hasard ni aux échecs ni dans un roman de Nabokov), il découvre sa vocation : il joue aux échecs et les adversaires qu’on lui oppose ne résistent pas longtemps et disent leur admiration. Ils lui prédisent même un grand avenir. Bien que fragile mentalement et soigné par des séjours dans des villes d’eaux, il va connaître une brillante carrière de joueur au génie précoce et au jeu longtemps surprenant, carrière menée avec habileté par un impresario nommé Valentinov(3) qui comprit que son protégé aurait du mal à développer son don au moment de l’entrée dans le monde adulte et le traita comme un monstre de foire auquel il n’apprit jamais la vie et surtout pas la sexualité. En effet quelque chose l’empêchait d’être le plus grand: il jouait beaucoup en aveugle, s’épuisait mentalement et psychiquement et ne vivait que pour les échecs qui quadrillaient son rapport au monde (4). Au moment de la mort de son père (il n’alla pas à son enterrement et quand il se rendit au cimetière il ne trouva pas la tombe...), son but était de vaincre au tournoi de Berlin en combattant Turati, joueur au style proche du sien mais qui le dépassait en audace.
   
    Étrange phénomène en effet : devenu adulte, il obtint la réputation de joueur prudent. Indiscutablement téméraire dans ses préparations, il était devenu timoré dans son jeu. Il n’avançait plus ou guère. Il sentait son cerveau se durcir.
    Se reposant dans une ville d’eaux qu’il avait jadis fréquentée avec son père, il fit la rencontre d’une jeune fille de milieu aisé, elle aussi Russe exilée. Attirée par sa faiblesse, elle tombe amoureuse de lui: son amour doit beaucoup à la pitié.
    Au tournoi de Berlin, il vainc facilement quelques adversaires moins forts que lui, s’impose dans des parties devenues immortelles par leur implacable logique et livre un match grandiose contre Turati mais connaît en pleine partie une grave crise. Une convalescence s’impose. Celle qui devient sa femme s’emploie à le distraire et à l’éloigner des échecs par tous les moyens. Des "hasards" encore le rapprochent de son jeu et de son emprise : il cherche à lui résister et à cacher à son entourage le retour de ce qui est sa tentation vertigineuse. Il doit alors lutter contre la folie, contre cet échiquier qui cherche à l’aspirer définitivement. Loujine doit se défendre contre une sorte de monde idéal platonicien.
   
   Loujine vs Loujine,
   Loujine vs les échecs.
   Loujine qui, enfant, "s'enveloppait dans un plaid tigré pour figurer un roi."
    Telle est l’intrigue du roman et tel est son "héros". Nabokov nous offre un récit biographique avec des accélérations, des prolepses, des analepses, quelques sommaires et une ironie souvent indulgente: un récit tout en indices, tout en préparation. Une frise aux multiples courbes qui vues ensemble mènent tout droit à une fin tragique. Le narrateur en sait bien plus que le personnage dont l’innocence et le génie malade font la grandeur.
   
   
   LA DÉFENSE LOUJINE

   
    On l'a compris : de façon très classique, Nabokov a choisi de traiter la folie d'un joueur victime de dédoublement (5) et de paranoïa (des fantômes rôdent), tenté de vivre dans le seul royaume des chiffres, des lignes et de l'immatériel mais qui fera tout pour lui échapper. Ceci posé, la psychiatrie ne l'intéresse pas outre mesure mais tout de même plus qu'il ne le dit dans sa préface à l'édition américaine: on sait son horreur de Freud et de la "délégation autrichienne" et on comprend qu'il veut écarter une lecture biographique simpliste. Pourtant on observera que l'entrée de l'enfant Loujine dans l'univers des échecs est liée dès le début à un curieux contexte d'adultère: la conversation du violoniste au téléphone, le vieillard qui fréquente la tante et surtout le père qui couche avec cette sœur de sa femme - le père qui, un certain jour, chassa son fils de la pièce où il se trouvait. Ce père écrivain médiocre n'est pas sans retenir le lecteur tout comme la figure du Moujik (qui hanta les cauchemars (6) du génie des échecs) ou celle de Valentinov l'impresario: il est tout de même question d'amour laissé vacant. Mais Nabokov ne s'intéresse pas au diagnostic : son dessein est essentiellement de construire une œuvre fondée sur ce diagnostic. La forme seule (ou presque) le retient.
   
   Grossièrement résumé, le roman offre une ouverture dont on comprend la virtuosité après coup (la méditation de Loujine enfant sur les lignes géométriques est décisive) : on admire les linéaments préparatifs pour arriver à la cristallisation sur le jeu d'échecs; nous suivons alors un emballement réjouissant malgré des signes inquiétants; un danger éclate au milieu du roman; une tentative de défense s'installe avec la protection de la jeune femme; puis c'est le finale tragique.
   
   Jusque dans l’extrême détail, la lecture révèle que le récit est strictement composé (la moindre courbe est un coup qui prendra place dans un calcul finalement droit comme les inductions de Sherlock Holmes qu'adorait le jeune Loujine) et que Nabokov se plaît à nouer toutes sortes de motifs qui créent la partie pour laquelle Loujine n'aura pas de défense suffisante. Ainsi les motifs de la musique (tout part d'une comparaison entre musique et échecs), de l'enterré (le jeu d'échecs ou le Père), du noir et du blanc, de l'obsédant azur et combien d'autres! Un des thèmes majeurs, largement souligné par Nabokov lui-même, est celui de la Répétition (7). Répétition des parties, des crises (celle de l'enfance, celle du match contre Turati), des séjours dans la ville d'eaux, répétitions de certains gestes (les poches de Loujine) et de certains rêves, répétitions des indices d'une superposition des noirs et blancs dans l'univers quotidien, d'une quête d'un château semblable à celui de l'enfance (mais il est alors à Berlin), répétition des tentations (qui vont crescendo) de retour aux échecs.
   
    La virtuosité de Nabokov est en même temps dans la composition (Freud et sa délégation auraient suivi un peu le trajet de la canne de Loujine) et dans l'expression de la folie.
    Comme l’échiquier oublié dans les combles du château paternel, Loujine est coupé en deux (il est case blanche et case noire) parce qu’il fait face à deux mondes. L’un est imparfait, impur, l’autre "beau, clair, fertile en aventures et obéissant à sa volonté".
    Le vrai combat et la vraie défense se situent dans la résistance à l’aspiration qu’exercent les échecs: ”cependant les échecs étaient sans pitié, il était leur prisonnier et aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême: qu’y avait-il au monde en dehors des échecs? Le brouillard, l’inconnu, le non-être”. Nabokov souligne l’ambivalence de la tension qui oriente vers les échecs (échiquier jungle, échiquier paradis): leur univers "idéal" se cache dans le moindre objet, se superpose au monde quotidien et peut accueillir Loujine en le faisant entrer comme pièce dans une partie. C'est précisément cette situation qu’il veut refuser et qui constitue la défense Loujine...
   
   
    "LA DÉFENSE NABOKOV"
(Sollers (8))
   
    Si le double exil de Loujine a pu être traité aisément par Nabokov, ce roman est avant tout une proposition artistique de plus jointe à toutes celles de son œuvre. Que de pousse-au-sui-mat dans son existence! On devine un peu quelles furent ses parades. Les papillons, l'humour, l’ironie indulgente (Loujine est de la famille de Pnine), amère ou cruelle (ici, comme ailleurs, les émigrés russes et la bureaucratie soviétique), le style (les images mémorables, l’art de montrer les mouvements entrant dans le champ d’un regard (sa signature (9)), la question du goût, dans ses cours, dans ses préfaces (des rejets vigoureux, des formules assassines), dans son art (le jeu avec le codé, la tradition du roman - pensons à la satire de certains romanciers ressemblant au père de Loujine...).
   
    Pauvre Loujine, mystérieux Loujine... Riche et énigmatique Nabokov aux défenses si précieuses.
   
   
   NOTES :
   
   (1) Nommer, donner un nom est le premier événement narré du roman. On ne connaîtra le prénom de Loujine qu'à l'avant dernière phrase du roman. La "délégation autrichienne" peut saluer le génie de Nabokov...
   
   (2) Le motif du pont est un des plus discrets mais aussi un des plus significatifs: bien plus loin, dans une errance de Loujine à Berlin nous rencontrons un autre pont avec des femmes nues et gigantesques sous la pluie - avant un autre petit pont étroit et paisible.
   
   (3) Valentino(v) finira dans le cinéma... Tout est bon pour railler le prétendu réalisme.
   
   (4) Encore enfant: "Une ombre noire et triangulaire tombait de la véranda sur le sable violemment éclairé. L'allée était toute tachetée de soleil, et ces taches, si l'on plissait les yeux, prenaient l'aspect de cases régulières noires et blanches. Sous le banc, l'ombre nette dessinait une grille. Les poteaux de pierre surmontés d'urnes et disposés aux quatre coins de la pelouse semblaient se menacer d'une extrémité à l'autre de chaque diagonale. Des hirondelles planaient, et leur vol rappelaient le mouvement de ciseaux découpant prestement quelque chose."
   
   (5) "Il y avait en lui deux hommes, dont l'un dormait, épuisé et comme dispersé à travers la pièce, tandis que l'autre, transformé en échiquier, continuait de veiller, incapable de se fondre avec son bienheureux double. Mais ce qui était pire encore, c'est qu'après chaque séance de tournoi, il lui était de plus en plus difficile de se dégager du monde des échecs, si bien qu'en plein jour, il ressentait un pénible dédoublement."
   
   (6) Ce moujik du moulin, avec sa barbe noire, qui le jour de l'arrachement au château de l'enfance "le porta du grenier à la voiture"...
   
   (7) Dans un rêve, Loujine est transporté en Russie où il n'est pas revenu depuis longtemps : "Ce phénomène l'amusait surtout comme la répétition ingénieuse d'une certaine idée - comme il arrive, dans le jeu réel, que se répète sur l'échiquier, en une variante originale, une combinaison connue depuis longtemps, mais qu'on ne trouve que dans les problèmes d'échecs."
   
   (8) On se reportera à son lumineux article intitulé ainsi dans LA GUERRE DU GOÛT.
   
   (9) La première parmi des dizaines : "(...) et il regardait la route, les troncs épais des bouleaux qui se laissaient dépasser et tournaient sur eux-mêmes, tout au long du du fossé où s'entassaient leurs feuilles." Ou encore: "Il partit néanmoins le lendemain matin, et son fils, qui était au jardin, vit passer le buste du cocher et le chapeau de son père au-dessus de la rangée dentelée de petits sapins qui séparaient le jardin de la route."

critique par Calmeblog




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La méprise - Vladimir Nabokov

La méprise est totale
Note :

   Vladimir Nabokov avait 33 ans quand il a écrit la première version de « La méprise » qui avait alors un autre titre. Il était à Berlin et c’est là que ce roman fut publié pour la 1ère fois, tout d’abord en feuilleton (1934) puis en livre (1936). Plus tard, Nabokov le traduisit lui-même en anglais (titre Despair), puis en français (titre La Méprise). Vladimir avait des idées très précises et parfois originales sur la traduction d’œuvre littéraire et c’est ainsi que le titre se modifia d’une version à l’autre. D’autre part, lors des rééditions, l’auteur n’hésitait pas à apporter des modifications si bien que, comme il le dit lui-même, on peut, en comparant les trois éditions, trouver les différences, ajouts et retraits.
   
   Quoi qu’il en soit, l’ouvrage commence ainsi : « Si je n’étais pas parfaitement sûr de mon talent d’écrivain et de ma merveilleuse habileté à exprimer les idées avec une grâce et une vivacité suprême… »
   C’est assez donner le ton. L’histoire nous est racontée par un étrange personnage du nom de Hermann, incroyablement infatué de sa personne, partiellement fou, et profondément ridicule. On suit fasciné son incroyable récit, peinant parfois à croire qu’il ait vraiment pu avoir ce genre de raisonnement, mais y croyant quand même –grâce au considérable talent de Nabokov- hésitant tout au long entre le rire et la consternation. Je vous assure que Vladimir sait manipuler son lecteur et lui faire éprouver exactement ce qu’il veut quand il veut ; et quand on croit être assez malin pour deviner quelque chose par avance, c’est lui encore qui nous a glissé ce soupçon dans l’oreille. Mais je m’aperçois que je ne vous ai encore rien dit de l’histoire.
   
   Ce «merveilleux écrivain» se lance donc d’entrée de jeu dans le récit de ce qu’il a vécu et nous quittons bientôt la chambre où il écrit pour le suivre sur d’autres scènes et alors là…
   
   Par exemple, il commence par nous situer ses parents et son passé, et après à peine une page de cette mise en situation, il lâche négligemment « Une légère digression : dans ce passage concernant ma mère, j’ai menti de propos délibéré. »
   
   Le ton est donné. Quand il ne se trompe pas totalement, ainsi que le lecteur le devine ou le soupçonne (mais encore pas assez), Hermann mêlera tant mensonges et réalité que personne ne saura bientôt plus exactement ce qui se passe. Et pourtant il se passe quelque chose, et pas rien. Il y a mort d’homme. Quand je dis que personne ne saura, c’est que Hermann lui-même, l’homme aux 25 écritures ( !), se perdra dans ce dédale qu’il a en grande partie créé, d’autant qu’il a assez souvent, dans sa vraie vie, une impression de flou et d’irréalité qui l’étonne lui-même et ne l’aide guère à distinguer les souvenirs réels des autres. Ce que le lecteur se demande donc aussi.
   
   Mais voilà que je ne vous dis toujours rien de l’histoire pourtant passionnante ! Alors disons : Hermann, homme d’affaire dont on ne sait plus s’il est riche ou pauvre, époux négligeant et méprisant d’une femme extraordinairement accommodante, fait aux premières pages de ce récit la rencontre fortuite d’un vagabond qui se trouve être son sosie. Il est absolument fasciné par cette incroyable ressemblance et cherche bientôt un moyen d’en tirer parti.
   
   Ce qui arriva ensuite, c’est ce qu’il vous raconte lui-même dans ces pages s’adressant directement à son lecteur, à vous qui l’écoutez envoûté… sauf que vers la moitié du livre, pratiquement par hasard, vous découvrez qu’en fait, ce n’est pas à vous qu’il parle mais à la personne à qui il va adresser ces pages. Et cette personne est… je vous laisse le découvrir.
   
   Hermann est un menteur, mais un menteur compulsif. Il ne peut pas se retenir. Il ment tout le temps, si bien que maintenant, il s’embrouille totalement, non qu’il y croie comme un mythomane, mais parce qu’il ne sait plus trop ce qu’il a dit à qui et quel rôle il doit jouer avec chacun. Son univers est ainsi devenu extrêmement instable et incertain. Mais il fonce quand même sans trop de crainte, certain ou à peu près, de toujours retomber sur ses pattes. Il faut vous dire qu’Hermann se croit très malin et manifeste une forte tendance à prendre les autres pour des imbéciles. Bientôt, dans ce labyrinthe, le lecteur, malin lui aussi, devine une issue imprévue, mais…
   
   L’écriture de Nabokov est ici encore, d’une maîtrise extraordinaire. Il est impossible de ne pas l’admirer. Au sujet de La Méprise, après avoir « démoli » les commentaires des critiques professionnels (qu’il détestait de façon épidermique) Nabokov conclut: « Les lecteurs ordinaires, en revanche, se réjouiront de sa structure simple et de son intrigue plaisante. »
   C’est vrai.
   Mais néanmoins, rien n’est plus faux.
    ↓

critique par Sibylline




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Tout le monde peut se tromper
Note :

   Un des ressorts classiques de Nabokov, c’est finalement : une idée fixe, une obsession d’un être lui-même un peu « dérangé », un peu « à côté ».
   C’est le cas dans « la méprise ».
   
   Le narrateur, puisque c’est lui qui nous raconte l’histoire, rencontre incidemment un homme qui lui semble avoir une ressemblance physique formidable avec lui-même. Il nous le fait comprendre ainsi, le narrateur. Mais Nabokov, lui, se débrouille pour qu’on comprenne bien, dès le départ, qu’il y a un loup, une faille, dans la ressemblance ainsi décrite. Ainsi donc, le narrateur est persuadé avoir trouvé son double, et une idée diabolique germe dans son cerveau ; réaliser le crime parfait en se faisant passer pour mort via son fameux double, de là escroquerie à l’assurance-vie, nouveau départ, …
   
   Nous assistons donc à la germination de l’idée diabolique dans le cerveau du narrateur, en direct puisque c’est le narrateur … Et en même temps, Nabokov sème tous les éléments indispensables pour permettre au lecteur de sentir croître un malaise, de comprendre que la faille entrevue au début est un gigantesque chausse-trappe. Peu à peu, la perception que nous avons du narrateur évolue et nous prenons nos distances. Les distances qu’on peut prendre vis à vis d’un individu « dérangé ».
   
   Dès lors la fin est prévisible, attendue, et elle sera conforme à l’attente. On assiste en fait au mécanisme infernal qui envoie un homme droit dans le mur. Et ça aussi c’est en quelque sorte une constante des ouvrages de Nabokov. L’idée fixe et tous les moyens mis en oeuvre pour son assouvissement concourrent à la déchéance de l’individu.
   
   Une écriture particulière, un style propre à Nabokov, au service d’idées un peu tordues. Un bon moment de littérature.
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critique par Tistou




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Assez burlesque
Note :

   Hermann, un petit bourgeois bien installé dans la vie, croise au cours d’une promenade à la campagne, un vagabond nommé Félix dans lequel il reconnait son sosie. Cette rencontre et surtout cette grande ressemblance font germer dans l’esprit fantasque d’Hermann un plan d’escroquerie auquel il veut associer son épouse, une femme stupide mais qui lui fait aveuglément confiance.
   
   Ce roman joue avec les codes de plusieurs genres littéraires qui sont ici étroitement imbriqués : roman policier, roman psychologique, roman russe dans la lignée de Dostoïevsky. Nabokov s’amuse de ces genres et de leurs codes pour mieux les détourner.
   Le lecteur essaye d’anticiper les futurs rebondissements mais le héros est un personnage si imprévisible et si bizarre que toute anticipation est impossible.
   
   Le thème de ce roman? Je dirais que c’est l’identité et la folie – l’angoisse du dédoublement de soi.
   
   Beaucoup de passages, spécialement vers la fin, sont burlesques (et tragiques en même temps), d’autres, notamment au début, sont très énigmatiques, comme cette longue scène où Hermann imagine sa femme en train de coucher avec Félix et essaye de s’éloigner mentalement de la scène pour mieux la percevoir.
   
   Bref, ce roman est d’une grande richesse de significations et je pense que plusieurs niveaux de lectures et d’interprétations sont possibles.

critique par Etcetera




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Lolita - Vladimir Nabokov

Mythe!
Note :

   Ce livre, j'en ai entendu parler depuis pas mal de temps. L'autre jour, à Lyon, je tombe dessus, et je me suis dit "Allez, c'est le moment, lis ce livre !"... J'aurais dû m'abstenir.
   Cela faisait longtemps que je n'avais pas lâché un roman en cours de route, mais c'est le cas de celui ci !
   
   Le résumé, déjà : Un quadragénaire, Humbert, hanté par le souvenir d'un amour d'enfance, tombe amoureux de Dolores, la fille de sa logeuse. Pour être à ses côtés, il épouse sa mère, qui 'par chance' décède accidentellement. Humbert devient alors le protecteur de la jeune orpheline, et se livre à des orgies d'adorateur-voyeur. Provocante et diabolique, Lolita devient sa maîtresse. Dans un paysage de drugstores, d'autoroutes et de motels, le quadragénaire sportif et cultivé tente alors de faire durer cet étrange couple en jouant à la fois le rôle du protecteur sévère et paternel et celui de l'amoureux docile. Mais c'est la nymphette qui aura le dernier mot.
   
   Le livre est divisé en deux parties. J'ai lu la première avec beaucoup d'intérêt, car elle révélait le caractère instable de ce Humbert, et la naissance de cet amour pour la jeune Dolorès (Lo ou bien Lola ou Lolita). En gros, le pourquoi du comment du caractère du personnage, et je pensais sincèrement qu'il en resterait à des fantasmes. Puis, la mère meurt, et Humbert amène sa Lolita faire un tour des Etats Unis. Et là, horreur, le livre se transforme en orgies entre un homme et une gamine.
   
   Lolita, on lui donnerait des claques, trop naïve et trop prude à la fois, trop trash et trop catin également. Je me suis stoppé au début de la deuxième partie. J'ai sauté des pages, et lu la fin, pour quand même savoir ce qu'il advenait des protagonistes.
   
   Ce livre a été un vrai scandale à sa sortie. Je peux comprendre pourquoi, mais ce qui est sûr, c'est que malgré le sujet controversé, le style en demeure impeccable. Voici une citation fort connue de ce livre mais que j'aime beaucoup :
    « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
   Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.

   
   A lire ? Je ne sais pas. Peut être que ce livre fait tout simplement partie d'un courant de pensée inadmissible et impensable aujourd'hui, je ne sais pas. Alors je m'en remets aux visiteurs : quel est votre avis sur ce livre? Car, sincèrement, je n'arrive pas à en faire une critique qui tienne la route puisque j'ai vraiment été désorienté par ce livre ! Alors je vous laisse la parole... !
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critique par Onlykey




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Lugubre passion
Note :

   Bien des lecteurs ont certainement déjà lu « Lolita » qui de toute évidence serait LE livre de Nabokov.
   Beaucoup sont sans doute au courant du contexte pour le moins singulier de ce roman : sulfureux, immoral, scandaleux pour certains, passionnel, sensuel, ironique, sarcastique pour d’autres.
   Nombreux sont ceux qui connaissent alors la polémique qui a entouré l’ouvrage dès sa sortie et la censure qui l’a aussitôt condamné à travers le monde.
   Tous sont ainsi au fait du véritable succès international qu’il rencontre depuis sa parution (plus de 50 millions de livres vendus) dont la première a d’ailleurs eu lieu en France.
   Certains ont peut-être aussi vu ses adaptations cinématographiques réalisées d’abord par Stanley Kubrick (en 1962) puis par Adrian Lyne (en 1997).
   Quelques-uns savent de plus que le livre a déjà été traduit en français à deux reprises, d’abord par E.H. Kahane puis récemment par Maurice Couturier (en 2001).
   Bien des lecteurs…
   …mais pas moi, voyez mon inculture !
   
   Bien sûr, j’en avais déjà entendu parler et j’avais lu quelques commentaires sans pour autant m’y attarder. À vrai dire, vu la grosseur de l’ouvrage (enfin pas tant que ça…), je l’avais relégué sur la liste des livres que je lirai un jour peut-être, un jour sûrement.
   
   De l’histoire, je m’étais fait une petite idée : j’imaginais qu’il s’agissait de celle d’un homme d’âge mûr, bien mûr même, qui menait une histoire d’amour intense avec une jeune femme que je situais autour de 18-20 ans.
   
   Alors, quelle n’a pas été ma stupéfaction (le mot n’est pas trop fort) quand j’ai découvert que Lolita n’avait que 12 ans ! Il m’a fallu une certaine période d’adaptation où j’ai même abandonné la lecture pendant un moment, le temps de m’y faire…
   
   Je découvrais donc que l’histoire était celle d’un pédophile qui a tout mis en œuvre pour arriver à ses fins, en l’occurrence mettre la jeune Lolita dans son lit ce qu’elle fit avec total consentement, aguicheur de surcroît. Rien que ça !
   
   L’édition de 2001 m’a permis de combler mes lacunes en la matière avec une intéressante préface de Maurice Couturier qui prend largement soin d’expliquer aux ignorants, comme moi, la polémique qui a couru autour de ce livre dès sa sortie ainsi que de sa première traduction en français.
   
   Ce qui rend la narration aussi forte et dérangeante par moments, c’est à mon sens le fait que le narrateur soit le pédophile, Humbert Humbert (ce n’est pas une répétition, il s’appelle vraiment comme ça). Ce qui a d’ailleurs valu à Nabokov d’être trop souvent identifié à son personnage pervers par cette forme de complaisance que certains voulaient trouver dans son style narratif, d’où le renforcement de la controverse. À ce niveau, je pense qu’aujourd’hui les lecteurs sont plus aptes à distinguer les auteurs de leurs héros tout comme chacun l’a fait sans difficulté entre Thomas Harris et Hannibal Lecter.
   « Dans le cas de Lolita, le lecteur d’aujourd’hui est infiniment plus embarrassé que le lecteur des années cinquante. Cela ne remet aucunement en question la valeur esthétique du roman mais démontre, au contraire, qu’il demeure d’une brûlante actualité et d’une troublante beauté. »
   
   Il est évident que depuis quelques dizaines d’années, la pédophilie est devenue dans nos sociétés un sujet extrêmement délicat et j’ai donc abordé cette lecture chargée du poids de cette sensibilité sociétale.
   
   Depuis, j’ai pu lire de-ci de-là, que nombreux étaient les lecteurs qui avaient dévoré ce livre allégrement. Pour ma part, je l’admets, je n’ai pas succombé au charme enjôleur de l’immoralité, de la perversité et de la cruauté du désir. Ce n’est donc pas dans l’allégresse que je l’ai lu et encore moins dévoré. Il m’a fallu du temps, beaucoup de temps… Pourtant, je reconnais sans conteste la puissance de l’écriture de Nabokov, son ironie subtile et l’audace de son histoire mais l’ensemble ne m’a toutefois pas transportée au point de le considérer comme un livre harmonieux (pour moi, je le précise encore).
   
   Dans cet ouvrage, par le choix de la forme de narration où « on voit tout du côté de celui qui tort », le narrateur nous entraîne avec lui non pas forcément dans sa déviance sexuelle mais dans son amour dévorant qui devient ultra-possessif et dévastateur.
   D’emblée, comme Humbert semble faire ses aveux sur sa passion pédophile devenue exclusive pour Lolita depuis un lieu de rétention, le contexte laisse supposer aussitôt une condamnation. Reste à savoir pour quelles raisons il a été condamné et c’est toute l’intrigue du roman.
   
   Il s’agit donc bien de l’histoire d’un pédophile d’une quarantaine d’années avec une jeune nymphette de douze ans, relation qui se transforme très vite en une passion sensuelle (sexuelle) pour aboutir à un amour ravageur. Dès sa première rencontre avec Lolita, il conduit une réelle stratégie parfois diabolique pour parvenir à ses fins (je pense là aux propos qu’il évoque concernant la mère de Lolita qu’il a épousée par pure manigance afin de s’approprier sa fille). Aussi, ces confessions que le narrateur livre à ses lecteurs le posent tantôt en pervers manipulateur tançant au passage bien des théories psychiatriques (surtout freudiennes), tantôt en victime martyrisée esclave du pouvoir envoûtant de Lolita. Quant au cynisme de cette nymphette, fruit de l’éducation sans doute trop permissive d’une mère délurée, je le trouve tout aussi dérangeant. Son insolence manipulatrice se joue de son entourage et surtout de son partenaire menant outrageusement sa déviance à la folie. Mais n’a-t-elle pas là l’excuse de son jeune âge où les interdits sont si tentants et la volonté de paraître si fascinante ?
   
   En tout cas, ce livre ne peut laisser indifférent et le sujet abordé peut paraître extrêmement provocant, donc accrocheur pour beaucoup. Subtil donc ! « Cela soulève le problème, jamais vraiment résolu, du rapport entre l’éthique et l’esthétique, problème qui ne se pose d’ailleurs pas nécessairement dans les mêmes termes pour tous les genres littéraires. » (Maurice Couturier)
   
   Nul doute donc que Vladimir Nabokov dans cet ouvrage a excellé dans son art esthétique tout en défiant audacieusement l’éthique.
   
   Pour ma part, je le redis au cas où je n’aurais pas été assez claire, autant j’ai apprécié l’écriture, autant je n’ai pas vraiment accroché à l’histoire. Pourtant, encore une fois, je suis fort satisfaite de l’avoir lu et d’avoir pris le temps de faire le point sur mes ressentis. Merci encore à l’initiative de l’auteur du mois de Lecture-Écriture.
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critique par Véro




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Lolita, roman d'amour
Note :

   A propos de sa "Lolita", Vladimir Nabokov a confié que "Ce livre est de tous mes livres celui qui a été le plus difficile à écrire - il traitait d'un thème si étranger, si éloigné de ma vie affective que j'ai éprouvé un plaisir tout particulier à faire appel à toutes mes ressources de "combinateur" pour le rendre réel."*
   
   Tel est bien le paradoxe qui m'avait tout à la fois éblouie, interpellée et bousculée à la lecture de "Lolita": Vladimir Nabokov y a mis toute la richesse et l'inventivité de son écriture au service d'un roman d'amour. Amour malsain, pervers et abject, totalement étranger à notre vie et à notre expérience de lecteurs, mais un roman d'amour malgré tout, que son auteur a su nous rendre complètement réel et par là même a réussi à nous interpeller d'autant plus...
   
   
   * "Intransigeances", cité par Maurice Couturier dans sa "Chronologie" de la vie de Vladimir Nabokov, in Le magazine littéraire, no 379 (septembre 1999), p. 23
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critique par Fée Carabine




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La vieille Europe et la Jeune Amérique
Note :

   Ce roman est présenté comme le récit que fit Humbert Humbert en prison où il attendait d'être jugé pour meurtre. H.H. est bien sûr un pseudonyme.
   Celui qui le porte vient de décéder, et , selon son vœu, l'ouvrage peut être publié, Lolita étant morte elle aussi.
   La Confession de Humbert est préfacée par un soi-disant docteur en philosophie «Ray» et suivi d'un «A propos de l'auteur de Lolita»
   Le Dr Ray donne Lolita comme une leçon de morale; l'auteur ironisera là-dessus, spécifiant que le Dr Ray représente la «mauvaise lecture par excellence». Il insistera lui, sur le «fait esthétique», que représente son amour pour Lolita...
   
   L'histoire:
   La première partie compte 33 chapitres, le dernier compte comme un épilogue.
   
   Humbert s'adresse à ses juges et prétend reconstituer son journal intime, déchiré cinq ans auparavant. Il débute par un récit assez bref de sa vie sur le ton de l'ironie et du sarcasme.
   Une vie qui comporte beaucoup d'invraisemblances dans les situations, et des morts violentes.
   Malgré tout le narrateur est aussi très fleur bleue, sentimental à l'occasion, analytique dans d'autres cas, (érotique? pas tellement...) ce qui fait un mélange bizarre.
   Suisse franco-anglais, il a rencontré à l'âge de 13 ans Annabelle, aussi jeune que lui, en Italie, en est tombé amoureux, et ils se sont séparés.
   Vingt-quatre ans plus tard, Humbert tombe amoureux une seconde fois de Dolorès ( Dolor) qu'il appellera Lolita ou «ma Lo», lors d'un séjour en Amérique.
   Nous sommes en 1947.
   Il est professeur de littérature et écrit des manuels de français à l'usage des étudiants anglo-saxons. Il a connu plusieurs dépressions et fréquente des maisons de santé. Il cherche une retraite en Nlle Angleterre, et se sent d'humeur à travailler...
   Or, il va hélas, cesser toute activité intellectuelle pour avoir aperçu la fille de sa future logeuse à Ramsdale où on lui propose d'emménager. Humbert constate qu'il plaît à Louise Haze sa logeuse. Ce fait l'insupporte, il a horreur des femmes faites.
   C'est sur une imitation de la Riviera, que Louise Haze la logeuse un peu snob a posée sur sa pelouse, qu'il voit Lolita ,12 ans ½, nonchalamment allongée.
   Il croit revoir Annabelle, son amour de 13 ans «Annabelle Lee» que Poe chanta.
   
   Il s'explique longuement sur son choix amoureux «les nymphettes de 9 à 14 ans». Les filles prépubères, ni complètement petites filles, ni tout à fait adolescentes, avec force références littéraires, et tente de capter le charme qu'elles exercent sur lui. Dante, Virgile, Pétrarque, selon lui, ont aimé des fillettes et en ont fait leurs inspiratrices ( Béatrice, Didon, Laure).
   A cause de Lolita, il emménage dans cette maison, supporte la maman etc.
   Nous voyons clairement que l'intrigue n'est qu'un prétexte, mais y prenons goût tout de même.
   
   
   La deuxième partie c'est «notre grand voyage à travers les Etats-Unis» (d'aout 47 à 48 et jusqu'en 1952.) La Nlle Angleterre, Le sud, Dixieland, le Pays du coton, les Montagnes Rocheuses, les déserts du sud ( en hiver), la côte Pacifique jusqu'au Canada, l'est jusquà la côte Atlantique, avec pour point de chute le site universitaire de Beardsley où Lo fut à l'école quelque temps.
    Car "Lolita" c'est aussi et peut-être avant tout, un road-movie très réussi, avec une remarquable course-poursuite...
   
   Dans le dernier chapitre Humbert s'adresse à Lo.
   L'aventure tourne assez mal. La relation de ce couple un peu spécial évolue vers la séparation.
   
   
   L'auteur retient ce qu'il y a de pervers dans l'amour, pour à partir de cette perversion, en dégager une transmutation esthétique. De la perversion à l'art s'opère une transformation, qui n'est ni de la sublimation (Humbert ne renonce pas à la sexualité) ni de l'idéalisation ( il reste cynique et lucide, quoique éperdu d'amour).
   
   Il n'aime pas "le Souvenir de Léonard" de Freud.
   Forcément, car il voudrait que son art soit inné, alors que Freud désignait, à l'origine des œuvres d'art, des expériences fantasmatiques de l'enfance, que certaines personnes auraient ensuite arrangées de manière à produire une œuvre esthétique.
   
   Nabo nous dit de remarquer le jeu de tennis de Lo . Sa façon de jouer au tennis est «perverse par excellence» car elle ne cherche pas à atteindre le but fixé par le jeu, ni à marquer des points. C'est même dans cette façon de perdre qu'elle a les poses les plus singulières et les plus esthétiques.
   
   « Ma Lolita, en arrangeant l'essor ample et ductile du cycle de son service, avait une façon inimitable de lever son genou gauche légèrement plié et pendant une seconde on voyait naître et flotter ans le soleil la trame d'équilibre vital que formaient le bout de ce pied pointé, cette aisselle pure, ce bras poli et brun, sa raquette levée haut en arrière».

   
   Déesse « Elle souriait, les dents étincelantes, au petit globe suspendu dans le ciel, au zénith de ce cosmos puissant et délicat qu'elle avait créé à seule fin de l'abattre d'un coup bref et retentissant de son fléau d'or».
   
   « le long essor de la balle, dépourvu d'effet et de mordant»

   
   elle y est toujours gaie («elle l'est si rarement dans sa sombre existence auprès de moi»)
   «Son style de tennis... était au sommet de ce qu'on peut atteindre dans l'art du faux-semblant»
   -clarté exquise de ses mouvements
   contre-partie acoustique dans le claquement de chacun de ses coups.
   Lorsqu'il tue Clarence c'est avec un «claquement ridiculement menu et infantile que le coup partit». La longueur du meurtre, le corps à corps dérisoire,le fait qu'il mette Clarence et lui sur le même plan (un vieux drogué et un pervers au cœur malade) fait penser qu'il tue une mauvaise partie de lui-même, non artistique.
   
   Nabokov cite largement la «Recherche» : il est clair que Lolita est une sorte d'Albertine "je voudrais appeler la dernière partie «Lolita disparue»."
   
   La conclusion, Nabokov nous la joue «jamesienne»: Lui et Lolita «ce serait la vieille Europe, tendant ses bras fatigués à la Jeune Amérique».
   La «jeune Amérique», Lolita, c'est cette gamine de douze ans, forcée de vivre maritalement avec l'époux de sa défunte mère, puis avec l'homme qui les suivait, espérant être tombée en de meilleures mains...
   
    Lolita a été adaptée au cinéma en 1962, par Stanley Kubrick. Un film critiqué, que, personnellement j'aime beaucoup, au moins autant que le roman. On y voit bien l'évolution de la relation d'Humbert avec l'adolescente qu'il fait passer pour sa fille avec plus ou moins de bonheur, les conflits qui naissent au sein de ce couple, et la composition de Peter Sellars en Quilty est remarquable.

critique par Jehanne




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Autres rivages - Vladimir Nabokov

De l'autobiographie comme un des beaux arts
Note :

   Vladimir Nabokov avouait qu'une double intention l'avait poussé à écrire son autobiographie, de sa petite enfance au moment de son départ pour les Etats-Unis. Et autant dire d'entrée que satisfaire la curiosité pointilleuse des lecteurs de ses romans n'en faisait pas partie! Nourrie de ses seuls souvenirs et, nous dit-il, sans le moindre recours aux archives et journaux qui auraient pu venir suppléer une mémoire défaillante, son autobiographie ne prétend pas à une exactitude factuelle qui ne l'intéressait pas le moins du monde.
   
   Les intentions de Vladimir Nabokov étaient tout autres, partagées entre le désir nostalgique de rendre vie au paradis perdu de la Russie d'avant la révolution bolchévique, de préserver une fois pour toute la vie de ses souvenirs plutôt que d'en nourrir ses créations romanesques, et celui d'ériger les événements de sa biographie en oeuvre littéraire, filant ses leitmotiv d'un chapitre à l'autre.
   
   Et à mon avis, Vladimir Nabokov ne réussit à réaliser vraiment aucune des deux parties de son programme, son autobiographie restant - malgré son intérêt très réel - en-deça de sa fiction. "Autres rivages" a certes beaucoup de qualités. Il n'y a rien à y redire, vraiment, sinon ceci: contrairement au proverbe, la fiction dépasse ici la réalité. Les oeuvres de fiction de Vladimir Nabokov (en tout cas, les deux extraordinaires romans que sont "Le Don" et "Feu pâle") sont bien plus vivantes, surprenantes et ébouriffantes que son autobiographie, et ses créatures de papier bien plus séduisantes, intrigantes, sympathiques ou mystérieuses que l'autoportrait, teinté d'un curieux mélange d'arrogance et d'auto-dérision, de leur créateur.
   
   Voici donc une autobiographie qui mérite une lecture, oui, mais plutôt en guise d'ultime revenez-y après la lecture des romans.
   
   
   Extrait:
    "Il ne s'agit pas de savoir si le vieux Kouropatkine a ou non trouvé le moyen, sous son déguisement rustique, de se soustraire à l'emprisonnement soviétique. Ce qui me plaît, c'est l'évolution du thème de l'allumette, ces allumettes magiques qu'il me montrait, on a joué avec et on les a égarées, et ses armées aussi se sont évanouies, et tout est tombé à l'eau, comme ces petits trains que, durant l'hiver 1904-1905, à Wiesbaden, j'essayais de faire rouler sur de petites mares gelées dans le parc de l'hôtel Oranien. S'attacher à suivre des dessins thématiques de ce genre à travers sa propre existence, tel doit être, à mon avis, l'objet d'une autobiographie." (p. 34)

critique par Fée Carabine




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Pnine - Vladimir Nabokov

Agacée !
Note :

   J’ai commencé ma découverte de Vladimir Nabokov avec ce livre. Après quelque temps d’adaptation au style et au ton de l’auteur, j’ai eu comme la sensation de ne pas avoir choisi l’ouvrage le plus représentatif de son œuvre pour démarrer (tout au moins d’après de ce que j’en avais lu et entendu).
   
   Pour le cas, le personnage de Pnine m’est très vite apparu comme un balourd qui cumule les étourderies, un personnage grotesque qui frise l’exaspération, un bouffon qui se ridiculise à tout va, un nigaud quoi ! De plus, il est affublé d’un physique loin d’être attirant. Bref, un personnage pas vraiment attachant qui a tôt fait de m’agacer.
   
   Ce qui m’a charmée, par contre, c’est avant tout l’écriture puissante et assez singulière de l’auteur en matière d’humour. Une vraie découverte pour moi ! Des phrases au vocabulaire pointu qui, sous des apparences complexes par leur longueur, s’avèrent d’une réelle limpidité. Alors, me suis-je demandé si ce style singulier correspondait au reste de l’œuvre de Nabokov. J’ai donc très tôt décidé d’ajourner cette lecture, tout au moins le temps de lire un autre livre de l’auteur (en l’occurrence le très célèbre « Lolita »).
    ----------------------
   Reprise de cette lecture après avoir lu le livre « Lolita » où je me suis me rendue compte assez rapidement que le style découvert dans « Pnine », que je ne pensais pas forcément caractéristique de l’auteur, était bel et bien le sien.
   
   Alors revenons à Pnine qui, avec son état d’esprit proche du benêt, a bien des difficultés à s’intégrer pleinement et faire corps sereinement avec ses fonctions de professeur d’université au milieu de l’univers bouillonnant de ses étudiants.
   Certes, je reconnais que la narration est tout en ironie, en drôlerie, accentuée par des tournures de phrases relevées d’un humour malicieux. Mais voilà, le personnage de Pnine n’a pas réussi à m’intéresser durablement même s’il se révèle bien plus subtil qu’il n’y paraît au cours du livre renversant même certaines situations.
   
   Ses souvenirs d’enfance lui confèrent assurément un côté attendrissant et son érudition en littérature russe ne fait aucun doute mais son inadaptation prononcée aux us américains devient pour le moins lourde à bien des moments.
   Même si l’auteur joue de quelques sarcasmes implicites concernant la société américaine, ce livre a davantage l’allure d’une distraction qu’il se serait offerte dans son parcours littéraire.
   
   Force est de constater que Vladimir Nabokov avait assurément le sens de la formule, élégante, nette et maîtrisait fort bien l’humour caustique et mordant. Pourtant, je ne garderai probablement pas de ce livre un souvenir impérissable.
   Son écriture est puissance et fort bien travaillée, là je n’en disconviens pas, alors je pense que ce sont les histoires que l’auteur développe auxquelles je n’adhère pas, en tout cas pour ces deux livres que je viens de lire. On y retrouve d’ailleurs quelques similitudes dans ces personnages brillants, cultivés et pourtant largement en marge de la société.
   Peut-être retenterai-je un autre ouvrage, mais alors plus tard…
   ↓

critique par Véro




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Un personnage de Gogol en Amérique
Note :

   N'ayant pas retrouvé "FEU PÂLE" dans ma bibliothèque, je jette mon dévolu sur ce petit roman de 200 pages, plein d'ironie et de tristesse à croire que Pnine, je veux dire Timofeï Pavlovitch Pnine s'est échappé des "Âmes mortes" où il aurait été un cousin de Tchitchikov. Et physiquement il est "idéalement chauve".
   
    Le roman tourne autour de Pnine, donc. C'est un Russe de l'âge de Nabokov qui a fui la Russie rouge, suivi les Russes blancs à Paris avec sa femme Lise-Liza-Elizaveta, une psychiatre qui le trompe avec un autre psychiatre, l'inconsistant Dr Wind qu'elle épouse. Liza et Pnine ont un garçon : comment l'appellent-ils ? Victor, ce qui ne traduit pas une nostalgie très évidente de la Russie ! Mais Liza attendra que ce fils ait quatorze ans pour l'expédier voir son père. D'ici là, le pauvre Victor se voit infliger tous les tests psychologiques d'où il ressort à la fois avec un QI de génie et un âge mental de débile : bref, c'est tout son père.
   
    Dans l'Amérique de Truman et d'Eisenhower Pnine tente d'enseigner la langue de Pouckhine à un groupuscule d'étudiants de l'Université Waindell, provinciale certes, mais de Nouvelle-Angleterre. Au milieu des professeurs sérieux et cancaniers il est celui dont on se moque : spécialité de Jack Cockerell pour animer les repas et les soirées. Le fait est que Pnine a le chic pour rater les trains, son mariage, ses recherches, son fils, sa vie. Tandis que Liza court après un troisième mari, il réussit à transférer chez lui 365 bouquins de la bibliothèque universitaire : trophées qu'il exhibe lors de la soirée avec vodka et buffet qui marque son triomphe et sa chute.
   
   La manière de Nabokov a de quoi surprendre et enchanter. Les maladresses anglophones de Pnine s'accompagnent d'une pittoresque invasion de "russismes". Surtout, la position du narrateur évolue ; le narrateur omniscient du début, petit à petit, se glisse dans la peau de l'auteur, et dans le chapitre final il feint de dévoiler à la première personne, dans une récit autobiographique, l'ensemble de ce que lui Nabokov savait de ce personnage comme si c'était un compatriote et à un an près son contemporain.

critique par Mapero




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Feu pâle - Vladimir Nabokov

Feu des artifices de la fiction
Note :

   "Feu pâle est une boîte à surprise, une pierre métamorphosée par Fabergé, un jouet mécanique, un problème d'échecs, une machine infernale, un piège à critiques, le jeu du chat perché, un roman pour lecteurs-bricoleurs. Il comprend un poème de 999 vers, divisé en quatre cantos ou chants épiques, une préface de l'éditeur, des notes, un index alphabétique et des corrections d'épreuves." (p. 9)
   
   La romancière américaine Mary McCarthy a si bien su décrire, et en si peu de mots, l'étonnant roman qu'est "Feu pâle", que je préfère vous éviter de trop longs discours et citer tout simplement les premières phrases de son introduction à l'édition folio de "Feu pâle", introduction tout ce qu'il y a de plus réelle, contrairement aux divers ingrédients que Vladimir Nabokov nous a mitonnés ici. Tout y est dit, à côté de cette fameuse liste d'ingrédients, du caractère ludique et scintillant du roman de Vladimir Nabokov, de ses pièges et chausse-trappe, de sa mécanique narrative rôdée au millipoil, de ses déséquilibres et surtout du phénoménal amusement qui attend le lecteur à chaque coin de page.
   
   Mais revenons au commencement. "Feu pâle" (roman, de Vladimir Nabokov), c'est donc tout d'abord un long poème, "Feu pâle", d'un obscur et très imaginaire poète américain du nom de John Shade, mort assassiné tout juste avant d'avoir pu en écrire le dernier vers. Et ce "Feu pâle" (le poème de John Shade) est édité par les bons soins d'un ami du défunt, Charles Kinbote, qui est persuadé: premièrement, d'avoir fourni à Shade l'essentiel des matériaux de son poème; et deuxièmement, que l'épouse du poète, rongée par la jalousie, a contraint son mari à opérer des coupures significatives dans son texte, y supprimant toutes les traces de l'influence de Charles Kinbote, des traces que ce dernier est bien déterminé à restituer dans les notes de son édition de "Feu pâle"...
   
   A vrai dire, John Shade alterne allègrement le pire et le meilleur dans son (trop) long poème où quelques images saisissantes semblent égarées au milieu d'un incroyable fatras de platitudes métaphysiques et autres pédanteries. J'ai donc pu m'amuser, sans trop de scrupule, de l'invraisemblable décalage entre les commentaires de Charles Kinbote et le texte de John Shade. Et la virtuosité que Vladimir Nabokov a dû déployer pour faire de ce mauvais commentaire d'un piètre poème un roman étourdissant d'intelligence m'a laissée sans voix. D'autant plus que le tout est assaisonné d'une touche d'ironie bienvenue, dont je me demande d'ailleurs si elle ne vise pas plus particulièrement quelques poètes fort peu appréciés de Vladimir Nabokov (en tête, T.S. Eliot avec les cinq cantos de sa "Terre vaine" et leur interminable cortège de notes). Reste que si moquerie il y a, elle a su se faire fort subtile...
   
   Ce montage vous paraît fou? Eh bien, croyez-moi ou non, mais ce commentaire ne peut vous donner qu'un timide avant-goût des surprises que Vladimir Nabokov a préparé pour le lecteur de son "Feu pâle"!
   
   Extrait:
   (tiré de la préface de Charles Kinbote au poème de John Shade)
   "Qu'on me permette d'affirmer que, sans mes notes, le poème de Shade est dépourvu de toute réalité humaine puisque la réalité humaine d'un poème comme le sien (trop fantasque et trop réticent pour être un ouvrage autobiographique) avec l'omission de nombreux vers substantiels rejetés par lui-même, doit reposer entièrement sur la réalité de son auteur et de son entourage, de ses affections et ainsi de suite, une réalité que seules mes notes peuvent fournir. Il est probable que mon cher poète n'aurait pas souscrit à cette déclaration, mais pour le meilleur ou pour le pire, c'est le commentateur qui a le dernier mot." (pp. 56-57)

critique par Fée Carabine




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Roi, Dame, Valet - Vladimir Nabokov

Sur les traces de Flaubert
Note :

   Le jeune Franz arrive à Berlin où il compte sur son oncle Dreyer pour lui procurer un emploi. Il devient l'amant de sa tante. Tous deux complotent la mort de Dreyer.
   
   La différence entre Machenka, qui date de 1926, et roi, dame, valet est impressionnante. Alors que son premier roman était fortement marqué par l'autobiographie, Nabokov trouve ici un véritable sujet auquel il imprime une marque très personnelle. Ce sujet n'est pas follement original mais Nabokov donne un dénouement inattendu à cette aventure d'un trio classique mari-femme-amant. Alors que tout est en place pour l'assassinat de Dreyer...
   
   Celle-ci, Martha, s'ennuie auprès de son mari et rêve d'une nouvelle vie avec son jeune amant. On aura reconnu le canevas de Madame Bovary et Nabokov paie son tribut à Flaubert d'une manière évidente. Dans sa description de la bêtise des deux amants, la trivialité de leurs réflexions et de leurs actes, tout ce qui fait que c'est Dreyer, un bon gros bourgeois simple et jouisseur, qui en sort grandi. Dans de plus petits détails aussi comme cette broche en forme d'hirondelle que porte Martha lorsque Franz la voit pour la première fois, qui rappelle l'Hirondelle, la voiture qui relie Yonville à Rouen dans Ma Dame Bovary. Il y en a des dizaines comme ça et on peut s'amuser à faire de "Roi, dame, valet" une lecture flaubertienne. Il y a certainement une autre lecture à faire, shakespearienne celle-là, via Hamlet, mais là je ne suis pas compétent. Pas besoin de saisir toutes ces allusions pour goûter l'humour féroce de Nabokov, un auteur auquel je ne regrette pas de m'être attaqué.

critique par P.Didion




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Ada ou l'ardeur - Vladimir Nabokov

"Je hais Van Veen" (V.N)
Note :

   «Ada ou l’ardeur», avant dernier livre de Nabokov, était celui qu’il préférait. (Il plaçait Lolita en second). Je ne vous conseille pourtant pas d’ aborder l’œuvre de cet auteur par celui-ci car il me semble impossible d’en éprouver le charme si on ne connaît pas déjà assez bien l’histoire, les goûts, les dégoûts et les lubies de Vladimir.
   
   C’est un livre qui, nonobstant ses 700 pages, réclamerait plusieurs lectures. On le sent bien à le lire, on sent, on devine à certains passages un sous-entendu, un clin d’œil, un coup de griffe qui nous échappe parfois au moins partiellement et pour les saisir, il faudrait s’arrêter, faire une recherche, une vérification, se documenter et alors on pourrait reprendre en ayant saisi le sens effleuré… Mais l’on aurait peut-être perdu le fil du récit ou le rythme du texte, alors il faut poursuivre et, comme je le disais, lire l’ouvrage plusieurs fois et moi, là, je n’en suis qu’à ma première lecture. Aussi mon avis ne sera-t-il qu’un premier avis, susceptible de modifications et même peut-être de reniements complets. On ne sait pas.
   
   On sent en tout cas dès l’abord que Nabokov se délectait à écrire ce texte. Ce n’est pas pour rien que ce pénultième enfant était le préféré. L’amoureux des charades, devinettes, jeux de mots ou d’échiquiers, l’adversaire vindicatif, avait jubilé à l’écrire, pleinement joui de tous ces sens cachés, ces piques, moqueries ou attaques, il s’était fait plaisir. Trop ? … Peut-être. Il me semble que le lecteur n’y trouve pas toujours son compte.
   
   Mais n’est ce pas vous dire déjà aussi que ce roman est d’une grande richesse ? Commençons.
   
   D’abord, pour résumer grossièrement, l’histoire, je dirais qu’il s’agit du récit de la vie de Van Veen, fils du richissime Demon Veen, qui rencontra sa cousine Ada quand il avait 14 ans et du fol amour pas du tout platonique qui les unit, nonobstant le fait qu’ils se découvrirent frère et sœur, jusqu’à la fin de leur vie plus de quatre-vingts ans plus tard.
   Cette « Chronique familiale » (c’est le sous-titre quelque peu ironique il me semble) se déroule dans un pays imaginaire qui ressemble à la fois aux Etats-Unis et à la Russie qu’a connue Nabokov, dans un temps imaginaire. Le tout justifié par de sévères attaques contre les concepts traditionnels d’espace et de temps, jusqu’à une fin en forme de traité que le professeur Van Veen consacre à cette thèse.
   
   Il faut préciser également que les premières dizaines de pages ne sont pas faciles du tout et guère accueillantes au nouveau lecteur qui fera bien de ne pas se décourager et de persister au contraire en se disant que « cela va s’arranger par la suite ».
   
   Au cours des presque 700 pages de ce récit, le lecteur est souvent amené à se demander qui raconte l’histoire. Non que la scène ne soit pas parfaitement claire dans ce qu’il lit, mais parce qu’il y a eu changement de narrateur, dont il ne s’est pas forcément aperçu au moment où il se produisait. Au début, ça va à peu près : Van raconte sa vie. Puis, par de très brefs notes de fin de paragraphe, on s’aperçoit qu’Ada est là, qu’elle lit par-dessus son épaule et commente parfois. Ensuite, intervient un « il » de narration. Enfin un narrateur impossible (page 608) quand un «Nous» invraisemblable, qui ne peut être aucun des personnages présent puisqu’il parle d’eux, fait une intrusion : " Nous passâmes tous dans la salle à manger. Comme il allongeait le bras pour devancer le geste d’un garçon qui ouvrait une porte, Van effleura le passé, et le passé (qui jouait toujours avec son collier) le récompensa d’un regard oblique « à la Dolorès » "
   
   Pour les personnages, Nabokov traitait couramment Ada de garce et déclarait hautement détester Van Veen. « Je hais Van Veen » déclare-t-il dans des interviews (« Partis pris » page 138). Dans ce cas, on peut se demander pourquoi il a tenu à établir tant de points communs entre son personnage et lui, il n’y était pas obligé : même milieu d’origine, écrivant des livres et donnant des conférences, il l’a fixé dans un monde mi-américain, mi-russe. Le maître joue à nouveau à son jeu chéri de « c’est-moi-mais-ça-ne-l’est-pas ». Il y a joué dans la plupart de ses romans et il n’entrait nullement dans ses intentions d’éclairer son lecteur.
   
   Vraiment, un roman pas facile, mais très intéressant ; une œuvre à lire pendant des vacances par exemple ou à un moment où l’on a du temps à consacrer à la lecture car il faut pouvoir se plonger franchement dans ses 700 pages et le laisser nous séduire.
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critique par Sibylline




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Au sommet de son art
Note :

   Et voici, devant vos yeux émerveillés: "Ada ou l'ardeur" de Vladimir Nabokov.
   
   Un mot de l'histoire qui n'est résumable qu'en effectuant des coupes (sombres) claires dans la labyrinthique et poétique prose nabokovienne (ayons maintenant une pensée émue pour le traducteur méritant qui s'est lancé dans une telle tâche): Van, alors qu'il passe ses étés dans la fantastique demeure familiale, le château de l'Ardis, tombe amoureux de sa très jeune et séduisante cousine, Ada. Le roman est le récit de cet amour, de sa découverte, de son accomplissement, mais aussi des obstacles qui se dressent entre les deux cousins : condamnation de l'inceste, passion de la jeune soeur d'Ada pour Van, infidélités.
   
   Ada ou l'ardeur est aussi l'histoire d'une famille qui, à l'image de la relation entre Van et Ada, effraie et séduit en même temps et dans laquelle l'endogamie est un sport pratiqué à un haut niveau.
   
   Ce roman est absolument magnifique. Nabokov me semble être au sommet de son art, son écriture est envoûtante et l'histoire contient tous les thèmes qui lui sont chers: les amours d'enfance, la cruauté des relations amoureuses, la description d'événements appartenant à un temps et à des lieux dématérialisés et idéalisés (le roman est censé se passer aux Etats-Unis qui ont souvent l'apparence de la Russie telle qu'elle est restée gravée dans le souvenir ébloui de Nabokov enfant), le rôle prégnant de la famille...
   
   " Ada ou l'ardeur" est sans conteste l'un de mes romans préférés qu'il me semble indispensable de relire, cette note en ayant fait renaître en moi le désir.

critique par Cécile




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Regarde, regarde les arlequins - Vladimir Nabokov

Double romanesque
Note :

   Attention, ce roman n’est pas une autobiographie!
   Je ne sais pas quelles étaient les intentions de Nabokov quand il a rédigé puis fait publier cet ouvrage. Personnellement, j’aurais tendance à penser qu’il désirait réellement piéger le lecteur (journaliste, ou critique- sa bête noire-) superficiel qui se risquerait ensuite à se fonder sur des extraits de ce livre pour en déduire certains renseignements sur sa vraie vie. Mais je peux me tromper. Quoi qu’il en soit, comment s’y est-il pris ?
   
   Il a raconté à la première personne, les «mémoires» d’un Russe Blanc émigré, devenu écrivain et professeur aux Etats-Unis, après un séjour en Europe, et qui pourrait tout à fait être lui… mais qui ne l’est pas. Je ne dirais pas qu’il a inventé une existence parallèle car il a au contraire, sans cesse entremêlé l’existence de ce Vadim Vadimovitch et celle de…Vladimir Vladimirovich Nabokov (quand je vous disais qu’il y avait une certaine proximité). Les renseignements exacts se mélangent aux renseignements faux de façon indiscernable sauf connaissance de la biographie réelle de l’auteur et les pensées et intentions de Vadimovitch sont bien celles de Nabokov… ou non. Ces différences et similitudes portant aussi bien sur des choses majeures que sur des détails.
   
   Quel peut-être le but de ce genre de manœuvre ?
   
   Par exemple, ce pourrait être de dire tout haut à la face du monde quelque chose que l’on doit absolument nier. Si vous avez tué quelqu’un ou par exemple aimé les enfants, il vaut mieux pour votre sécurité que personne ne le sache. Imaginons que vous l’admettiez par écrit, il vaut mieux que ce soit pure fiction. Et vous devez vous sentir, soulagé d’une part, et bien malin de l’autre, d’avoir réussi ce tour de force.
   Ce pourrait être pour se venger d’une personne à qui on se trouverait des raisons d’en vouloir. Par exemple, si dans un monde romanesque presque identique au vôtre, vous dites « Ma voisine d’en face est une alcoolique finie » et qu’en face de vous habite un homme seul, peut-il ne pas se sentir traité d’alcoolique? Difficilement. Peut-il porter plainte contre vous ? Non. C’est satisfaisant.
   Par exemple encore, ce pourrait être pour souligner ce qui, dans les différences entre la réalité et cette fiction fait que l’auteur réel sort grandi de ce qui s’est passé au lieu de ce qui aurait pu se passer. C’est toujours doux à l’ego.
   
   Ce qui est amusant, c’est qu’il a attribué à Vadim des défauts qu’on lui reproche, parfois à juste titre alors qu’il les nie. Et je me demande si c’était volontaire ou non et jusqu’à quel point.
   Et cet étrange aveu qu’il avait à faire absolument avant chaque demande en mariage… Que signifiait-il ? Il m’apporte plus de questions que de réponses.
   
   Pour résumer, l’auteur, personnage principal de ce roman, était très nerveux, instable, narcissique, obsessionnel, hypocondriaque, volontiers méprisant envers ses lecteurs, plus encore envers ses critiques ou confrères, hyper sensible aux odeurs, souffrait d’un notable complexe de supériorité, aimait bien les filles fort jeunes, était sujet à des hallucinations auditives et visuelles et, pour compléter le tableau, aurait à un moment été espion pour les Etats Unis. J’en connais un qui a dû parfois bien s’amuser en écrivant.
   
   C’est ainsi que j’en suis arrivée à la conclusion (hardie peut-être, mais osons) que c’était un jeu, que Nabokov, vers la fin de sa vie, avait écrit « Regarde, regarde les arlequins » pour s’amuser et se faire plaisir et qu’il y avait vraisemblablement fort bien réussi.
   Ce devait être son dernier roman.
   
   En cherchant sur le Net, on trouve plus facilement des citations issues de « Regarde, regarde les arlequins » que des commentaires de lecture. C’est que ce texte est écrit dans cette superbe prose qui est celle de Nabokov et que l’auteur s’y laissant aller comme je l’ai dit, on peut y relever bien des propos marquants fort bien énoncés (sans garantie que ce soit sa pensée). C’est que, ensuite, ce roman n’est pas facile à commenter. C’est un piège, un traquenard à lecteur… une farce. N’oublions pas que Nabokov disait que le seul cinéma qui lui plaisait vraiment était celui des Buster Keaton, Laurel et Hardy et Marx Brothers. Vladimir aimait bien les blagues, tant qu’il en était l’auteur. Et, comme il le dit dans « Partis pris » : » Les raisins secs des faits dans le gâteau de la fiction sont fort éloignés de la grappe originelle. »
   
   Et si vous cherchez une autobiographie de l’auteur, c’est «Autres rivages» qu’il faut lire du moins pour sa propre version et je vous conseillerais bien d’y ajouter «Partis pris» pour mieux cerner le personnage.

critique par Sibylline




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Brisure à Senestre - Vladimir Nabokov

L’oppression
Note :

   Écrit quelques années avant 1984 de Orwell, ce roman est la version de Nabokov d’une dystopie* se déroulant dans une nation européenne non nommée, dont le sort est entre les mains de Paduk, un leader despotique qui met en l’avant l’idée que l’État est bon malgré son omnipotence.
   
    Dans cette société, la diversité est découragée. Afin de contrer la dissidence, Paduk tente d’engager un ami d’enfance devenu philosophe, Adam Krug. Lorsque ce dernier refuse d’adhérer à l’idéologie fondatrice du parti, son jeune fils unique se fait enlever…
   
   Évidemment, il est difficile de ne pas comparer cette œuvre aux nombreux autres bouquins similaires et en venir à la conclusion que « Brisure à Senestre » manque d’envergure. L’intérêt vient du style littéraire de Nabokov, touffu, érudit et axé sur les images. Le genre de livre qui nous conduit aussi à élargir notre vocabulaire. À la fois une force et une faiblesse, la densité de la prose de Nabokov est un véritable kaléidoscope de phrases.
   
   L’attachement émotionnel avec les personnages est ardu. L’univers surréaliste et froid en rebutera plusieurs. Je dois dire que je me suis perdu souvent dans les dédales de ce labyrinthe avant de me rendre à cette finale cruelle et désespérante.
   
    L’histoire d’un homme libre dans un monde totalitaire est désormais un thème récurrent de la littérature et bien d’autres l’ont abordé de façon plus lumineuse et surtout plus percutante.
   
   
   * Une dystopie est un récit de fiction se déroulant dans une société imaginaire. La dystopie s'oppose à l'utopie en ce qu'au lieu de présenter un monde parfait, elle propose le pire qui soit. (Wikipedia)

critique par Benjamin Aaro




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Littératures - Tome 1 - Vladimir Nabokov

«La structure et le style sont tout.»
Note :

   Quand il est arrivé aux Etats-Unis, dans les années, Vladimir Nabokov était déjà écrivain. Il avait écrit et publié romans, nouvelles et poèmes, en russe, allemand et français. Cependant, le succès n’avait pas encore frappé à sa porte et la nécessité s’imposait d’avoir un emploi rémunéré. C’est ainsi qu’entre 1940 et 1958, il devint professeur de littérature à Wellesley College d’abord puis à l’université de Cornell.
   Il explique :
   « En 1940, avant de me lancer dans ma carrière universitaire en Amérique, j’ai fort heureusement pris la peine de rédiger une centaine de cours – environ deux mille pages- portant sur la littérature russe, puis une centaine d’autres consacrés à de grands romanciers, de Jane Austen à James Joyce. Cela me permit d’assumer allègrement vingt années universitaire à Cornell. »
   Je trouve que c’est tout de même une façon de nous dire que ces cours étaient une corvée alimentaire dont il s’était acquittée honnêtement mais sans plaisir et débarrassé au mieux.
   D’ailleurs, dès que le succès de Lolita le lui permettra, il abandonnera le poste. C’est pourquoi, ajouté à ce qu’il dit dans ses mémoires ou à la parodie de « Regarde, regarde les arlequins », on peut douter, malgré ses dénégations officielles qu’il ait vraiment aimé ce travail. On n’a d’ailleurs pas lieu de le lui reprocher, il se voulait écrivain, non enseignant.
   
   Dans «Regarde, regarde les arlequins» justement, il présente le personnage principal donnant ses cours d’abord de façon classique, puis en enregistrement diffusé en salle, puis par copie imprimée. Avant de plaquer là son université en lui annonçant qu’il avait trouvé un éditeur disposé à publier ses cours.
   Dans « Ada », Van Veen, fait des conférences à sa manière, c'est-à-dire en dissimulant dans sa poche un petit magnétophone qui récite son texte pendant que lui-même se contente de bouger les lèvres bien qu’il ait les notes sous les yeux. (Confronté à une panne de magnéto, il préfèrera même s’enfuir discrètement plutôt que de tenter de prendre la relève de la machine.)
   
   Pour en revenir aux vrais cours du vrai Vladimir Nabokov, l’idée que Nabokov se faisait des lumières qu’il pouvait apporter à ses élèves et la façon de les apporter était plus adaptée à son époque (pourtant pas si lointaine) qu’à la nôtre. Il régnait avec intransigeance sur son domaine et gare à l’élève qui aurait osé remettre un devoir qui ne reprenait pas ses idées, pourtant parfois très personnelles, sur les œuvres étudiées. Il soutenait par exemple que dans Ulysse de Joyce, la visualisation du plan de Dublin et de l’itinéraire du personnage était plus importante que toute référence mythologique et l’élève qui aurait évoqué l’Odyssée ne risquait guère d’avoir une bonne note
   
   Ce que j’ai regretté ici, c’est que ces commentaires se limitent réellement à leur objet, à savoir tel roman donné, sans évoquer la biographie de leur auteur ou ses autres œuvres. C’était ainsi qu’il avait voulu les cadrer, se limitant à un seul titre, parfois deux. Charge sans doute aux élèves –maintenant lecteurs- de compléter leurs connaissances, mais alors sans connaître son avis à lui sur la question
   
   Quoi qu’il en soit, c’est avec un intérêt certain que nous retrouvons dans ce premier tome les avis circonstanciés de V. Nabokov sur des œuvres d’auteurs européens.
   
    Littératures tome 1 :
   Mansfield Park de Jane Austen
   Bleak house de Charles Dickens
   Madame Bovary de Gustave Flaubert
   L'Étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde de R. B. Stevenson
   Du côté de chez Swann de Marcel Proust
   La métamorphose de Franz Kafka
   Ulysse de James Joyce
   
   Le tome 2 est consacré à des auteurs russes envers lesquels il fera preuve de plus encore de parti pris, si cela est possible.

critique par Sibylline




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Littératures - Tome 2 - Vladimir Nabokov

«Les grandes idées ne sont que foutaises.»
Note :

   Ne parlez surtout pas au professeur Nabokov de contexte historico-socio-politique ! Il a ces considérations en horreur et méprise hautement toute référence y étant faite. C’est pour lui, la tare du roman, ce qui bien sûr, l’amène à des positions tranchées et, je trouve, un rien injustes et caricaturales sur la littérature de ces deux derniers siècles qui ont justement vu tant de bouleversements historico-socio-politiques. Cette position prise sans doute par réaction à l’avènement en Russie d’un art d’état, a dépassé ce cadre pour devenir un interdit absolu, interdiction de toute concession au contexte, et c’est là que j’ai du mal à suivre notre cher professeur, mais cela ne me dérange pas de l’écouter enfourcher son cheval de bataille.
   
   Visualiser ! Autre idée maîtresse des cours du Professeur Nabokov. Il lui semblait tout à fait primordial que le lecteur d’une œuvre soit en mesure de « visualiser » le décor de l’action mise en scène dans le roman de même que l’action elle-même jusque dans tous les détails de bibelots, de couleurs ou de déplacements fournis par l’auteur. Je rejoins assez cette idée, mais en fait je ne conçois pas trop que l’on puisse lire autrement… Y a-t-il donc des lecteurs qui ne visualisent pas ?
   
   Romancier lui-même, Vladimir Nabokov était-il si bien placé pour analyser et juger les romans des autres ? A mon avis oui, rien ne s’y opposait théoriquement, pourtant, je trouve qu’il n’y a pas toujours si bien réussi mais j’attribue ce semi échec à son caractère plutôt qu’à son talent d’écrivain. Son intransigeance, son intolérance même, ses convictions que sa position de professeur lui permettait de transformer en dictats pour ses élèves, ne l’y ont pas aidé. L’autoritarisme est une déformation professionnelle. Par contre, son travail d’écrivain lui a permis, mieux qu’un autre, de comprendre et d’analyser celui de ses « frères » dans cet art.
   
   Ne nous le cachons pas, le professeur Nabokov était sévère et, pire, souvent injuste. Il menait son travail sans considération de quoi que ce soit en dehors du strict cadre de ses obligations professionnelles et de ses désirs. C’était aux élèves de s’adapter à ses méthodes et de comprendre le plus vite possible ce qu’il attendait d’eux. Que dis-je « attendait » ? Exigeait.
   
    Mais nous autres lecteurs, non soumis à sa férule et indifférents à ses notes, nous pouvons goûter à la lecture de ses cours un plaisir non pollué par la crainte. Nabokov aime Gogol (auquel il a consacré un ouvrage) et pas Dostoïevski, fort bien, nous prenons note mais cela ne nous empêche pas d’avoir si nous le voulons, un avis différent. Nous sommes libres de ne pas être d’accord avec lui, mais libres tout autant de nous intéresser beaucoup à sa vision des choses originale et érudite. Ce que j’ai fait.
   
    Littérature tome 2 :
   Les âmes mortes et Le manteau de Nicolas Gogol
   Pères et fils de Ivan Tourguéniev
   Crime et châtiment, Souvenirs d’un trou de souris, L’idiot, Les possédés et Les frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski
   Anna Karénine et La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï
   La dame au petit chien, Dans la combe et La mouette d’Anton Tchekhov
   Le radeau de Maxime Gorki
   
   Il y a un tome 3, entièrement consacré au Don Quichotte Miguel de Cervantes que l’on dit très critique, mais que je n’ai pas lu.

critique par Sibylline




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Partis pris - Vladimir Nabokov

Passionnant
Note :

   La lecture de cet ouvrage est indispensable si vous vous intéressez sérieusement à Vladimir Nabokov et de plus, ce qui ne gâte rien, c’est un livre qui se lit aisément (je l’ai dévoré en 3 jours en prenant plein de notes, ce qui ralentit toujours considérablement les choses).
   
   Dans une première partie, nous trouvons une retranscription minutieuse, et disons même pointilleuse, allez, allons jusqu’à tatillonne, par Nabokov lui même, de toutes les interviews qu’il a données à différents journaux. Cela nous occupe environ 220 pages et c’est, inévitablement un peu répétitif, mais pas de façon insupportable à ce que j’ai éprouvé; et surtout, cela nous renseigne fort précisément sur l’auteur et l’idée qu’il tenait absolument à donner de lui. Et puis, quand vous l’avez lu quatre ou cinq fois, au moins, vous vous souvenez du renseignement, sans effort de mémoire particulier.
   
   L’on apprend ainsi que si vous vouliez interviewer l’auteur, il fallait lui envoyer par avance les questions par écrit, accepter que les réponses soient également écrites à l’avance, et s’engager à ne pas en modifier une virgule lors de la publication. La rencontre pouvait bien avoir lieu, mais ne devait pas donner lieu à retranscription. L’écrivain justifiait cette tactique par une incapacité à s’exprimer correctement oralement et à formuler les choses de vive voix comme il voulait qu’elles le soient. On appréciera l’argument.
   
   Ces interviews donnent beaucoup de renseignements sur la plupart des ouvrages de Nabokov mais pas tous, et dans une moindre mesure, sur sa vie, son caractère et c’est en cela que cet ouvrage intéressera fortement les amateurs. Ou en tout cas, qu’il m’a intéressée.
   
   Une seconde partie, brève, et heureusement, car moins intéressante, intitulée « Lettres aux rédacteurs » rapporte copie des courriers que Nabokov a pu être amené à envoyer à divers rédacteurs en chefs. Cette quinzaine de pages nous montre malheureusement un écrivain pinailleur et rancunier, ne craignant pas d’être insultant. Tout à son désir de rétablir sa vérité face à ce qu’il considérait comme des renseignements erronés fournis dans ces journaux, Vladimir n’a pas du tout eu conscience de la médiocre image qu’il donnait de lui-même. Nous ne sommes souvent pas loin de récriminations pénibles ou ridicules voire les deux. C’est du moins mon avis, mais il est clair qu’il était loin de le partager.
   
   La dernière partie, d’un peu moins de 100 pages, est la copie de divers articles qu’il a publiés dans différentes revues, y compris les articles d’entomologie que ce fort compétent passionné de papillons a fait paraître. Là, j’avoue que je me suis contentée de survoler les textes, m’amusant toutefois d’y retrouver le Nabokov pourfendeur d’inexactitudes qu’il était dans ses activités littéraires et autres (pour ne rien dire des traductions).
   
   Ce devait être son petit défaut à cet homme.
   Entre autres car que penser de cette belle mais naïve conviction que tous les gens intelligents et cultivés aiment ses livres et que ceux qui ne les aiment pas se trouvent être des sots ignorants ou des jaloux peu sincères ?
   Ecce Homo
   
   PS : Le premier titre de l’édition française était "Intransigeances" (1985) Pas si mal choisi…

critique par Sibylline




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L'Enchanteur - Vladimir Nabokov

Proto-Lolita ?
Note :

   De Vladimir Nabokov, en février 1959 :
   « Comme je l’ai expliqué dans l’essai ajouté à la fin de Lolita, j’avais écrit un petit récit, sorte de « pré-Lolita », pendant l’automne 1939 à Paris. J’étais certain de l’avoir détruit autrefois, mais aujourd’hui, alors que Véra et moi étions en train de rassembler quelques documents supplémentaires pour la bibliothèque du Congrès, nous avons retrouvé le seul exemplaire de cette histoire. Ma première réaction me disait de la déposer (avec une série de fiches remplies d’éléments de lolita inutilisées) à la bibliothèque du Congrès, puis j’ai eu une autre idée. »
   De Dmitri Nabokov, le fils de Vladimir, qui a traduit le texte, en avril 1986 :
   « Ce serait une grave erreur de chausser les patins à roulettes de cette protonymphette et d’emprunter les voies parallèles du jardin de l’errance. »
   
   L’assassin revient toujours sur les lieux de son crime, dit-on. Et un écrivain ?
   Certains, comme Nabokov, ou comme Albert Cohen par exemple, aiment à labourer les mêmes sillons et à cultiver un concept qui pourrait paraître réducteur.
   Qu’on pense à « Lolita » en lisant « L’enchanteur » est inévitable : obsession d’un adulte male pour l’amour d’une enfant sacralisée, jusqu’à franchir la barrière de la pédophilie. Le bruit de fond est le même. Mais, de la même manière que deux chansons construites sur des accords similaires peuvent donner des résultats et un climat tout à fait différents, « l’enchanteur » n’est pas « Lolita ».
   
   Alors une ébauche ? Peut-être. Ce n’est pas toutefois ainsi que le considère Nabokov lui-même et c’est tout de même lui le mieux placé pour en parler.
   Une fillette de douze ans apparait (au sens apparition de la vierge !) tout à coup au héros, chaussée de patins à roulettes et habillée de violet. Elle est surtout habitée de sa grâce enfantine et son aura aveugle définitivement le héros qui n’aura de cesse de tout combiner pour se rapprocher d’elle et, in fine, « se l’approprier ». En cela on n’est pas loin de « Lolita ». Mais …
   
   L’écriture est très belle, profonde avec des circonvolutions qui peuvent apparaître superfétatoires, mais qui contribuent en fait à établir un climat et à faire ressentir des émotions. Tout l’art de l’écrivain.
   
   Laissons le dernier mot à Dmitri Nabokov dans sa postface :
   « La stratification du récit est particulièrement frappante avec ses images à double fond ou à triple fond. Il est vrai, en un sens, que certains passages délicats sont ici plus explicites qu’ailleurs dans l’oeuvre de Nabokov. Mais à d’autres moments les sous-entendus sexuels ne sont pas autre chose que la facette étincelante d’une comparaison ou la déviation momentanée d’une ligne de pensée qui va dans une direction complètement différente … »
    ↓

critique par Tistou




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Délire d’un homme
Note :

   Bien sûr, quand on dit Nabokov, on pense Lolita. Ce roman antérieur à Lolita contient certains des ingrédients qui ont fait le scandale et la renommée de cet auteur.
   
   De manière intime, on nous raconte le développement du désir d’un homme pour une très jeune fille qu’il croise dans un parc. Dès le départ et jusqu’au dénouement, les sentiments parfois contraires du héros sont exposés. Le suspense est admirable bien que l’action soit minime. Les méandres empruntés par le protagoniste ayant l’objectif d’assouvir son désir de possession constituent la trame de l’histoire. La fin tout en accélération est impressionnante.
   
   C’est un livre court et puissant. Je n’ai pas les capacités pour expliquer comment l’auteur arrive à nous embarquer dans la tête de cet homme qui révèle toutes ses failles. C’est une incursion dans son intimité. Les délires de sa pensée. L’organisation de sa vie autour de sa pulsion initiale. Les considérations sur les personnes qu’il croise. La négation de l’avis et la vie de l’autre. Jusqu’au moment de la réaction de l’autre…
   
   Un petit extrait : «Et même si la raison et la conscience rivalisaient entre elles (tout en l’incitant un peu à agir) pour affirmer que de toute façon, dût-il trouver un poison indécelable, ce n’était pas son genre de commettre un meurtre (à moins, peut-être, que le poison soit vraiment indécelable et même dans ce cas, dans cette hypothèse extrême - dans le seul but d’abréger les souffrances d’une épouse qui était, n’importe comment, condamnée), il donna libre cours au développement théorique d’une pensée impossible alors que son regard distrait tombait sur des fioles impeccablement emballées, le modèle d’un foie, un panoptique de savons, les splendides sourires couleur de corail d’une tête féminine et d’une tête masculine qui se regardaient avec un air de mutuelle reconnaissance.»
   
   A lire.

critique par OB1




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La Vénitienne - Vladimir Nabokov

Nouvelles et essais
Note :

   13 nouvelles courtes dans ce recueil, dont celle qui a donné le titre au recueil, la plus belle, la plus longue peut-être aussi.
   
   A se demander si le style de Nabokov ne se révèle pas davantage dans ce format de nouvelle plutôt que dans ses romans. Comme si la trame des romans l’absorbait, nous absorbait davantage que ses mots, sa langue. Son style apparait « rugueux », riche d’adjectifs pour qualifier les couleurs, le mouvement. Parfois poétique, carrément onirique :
   « Aujourd’hui, par ce jour ensoleillé, tout est possible. Regarde ! Un homme a sauté du toit sur un fil de fer et il marche dessus, pris d’un fou rire, les bras écartés, bien au-dessus de la rue qui se balance. Voici deux maisons qui ont habilement joué à saute-mouton : le numéro trois s’est retrouvé entre le un et le deux ; elle ne s’est pas tout de suite fixée – j’ai remarqué une échappée de lumière en dessous, un rayon de soleil. Et une femme s’est levée au milieu de la place, ele arenversé la tête et s’est mise à chanter ; on s’est attroupé autour d’elle, on a reculé : une robe vide est étendue sur l’asphalte, et il y a un nuage transparent dans le ciel. »
   
   Et plusieurs fois, la nostalgie pour la Russie, pour une Russie idéalisée, transparait :
   « Songe un peu : personne de notre tribu n’est restée dans notre vieille Russie. Certains se sont évaporés comme un brouillard, d’autres sont partis cheminer à travers le monde … … C’est que nous sommes ton inspiration, Russie, ta beauté énigmatique, ton charme séculaire … Et nous sommes tous partis, partis et chassés par un arpenteur insensé. »
   
   Bon, là c’est un lutin qui s’exprime, mais l’allusion est claire. Et de nombreuses fois, la référence à la mère-Patrie reviendra.
   Les veines de ces nouvelles sont fort diversifiées. Certaines sont de véritables trouvailles d’histoires, d’autres passablement hermétiques (« Les Dieux »). Mais la plus belle reste la vénitienne.
   
   Et puis il y a « Le rire et les rêves » et « Bois laqué », deux essais dans lesquels Nabokov nous interpelle sur l’objet et le pouvoir de l’Art, de la littérature. Et là encore, la référence à la Russie, à l’enfance ( ?), sera forte :
   « L’Art est un miracle permanent, il est le magicien qui réussit, en additionnant deux plus deux, à obtenir cinq ou bien un million, ou bien encore l’un de ces nombres gigantesques et fastueux qui hantent ou éblouissent un esprit délirant tenaillé par la torture d’un cauchemar mathématique. …
   L’âme russe possède la faculté de se régénérer dans différentes formes d’art, qu’elle sait trouver chez les autres nations … »

   
   Ou encore :
   « Ce qui m’étonne aussi, c’est le rapport qui existe entre les jouets russes en bois et les champignons, ou les fruits sauvages humides tout luisants que l’on trouve en abondance dans les profondeurs foisonnantes et sombres des forêts du Nord. Il me semble que le paysan russe s’imprègne inconsciemment de leurs irisations violettes, bleues ou écarlates et qu’il s’en souvient plus tard lorsqu’il sculpte et peint un jouet pour son enfant. »

critique par Tistou




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Nouvelles - Edition complète - Vladimir Nabokov

Le nécessaire ouvrage
Note :

   Ce livre a été publié en 1999 (cent ans après la naissance de l’auteur) par Robert Laffont dans sa collection « Pavillons ». Il s’est donné pour tâche de réunir toutes les nouvelles écrites par Vladimir Nabokov et de les présenter rangées par ordre chronologique.
   
   Composé par les héritiers et les éditeurs, il comporte une préface de Dmitri Nabokov, fils de Vladimir,
   
   Nous avons ainsi soixante-six nouvelles, depuis la très brève «Le lutin», écrite en russe, (première publication en 1921) jusqu’à Lance, écrite en anglais (première publication en 1958). Par la suite, Nabokov a renoncé à la nouvelle, préférant d’autres structures littéraires. Par sympathie pour tous ceux qui désireront en savoir plus avant d’acheter cet ouvrage un peu onéreux ou ceux qui sont à la recherche d’un texte particulier, je vais recopier en fin de critique la liste des titres de toutes les nouvelles présentées. Se rappeler tout de même qu’avec Nabokov, les titres sont sujets à changements…
   
   En dehors de ces textes eux-mêmes, nous avons donc dans ce volume : une préface de Dmitri (qui après des débuts comme chanteur d’opéra se consacre à la préservation de l’œuvre de son père), les préfaces que Vladimir lui-même avait rédigées pour certaines de ces nouvelles (ce qui concerne 41 nouvelles et que j’ai été très satisfaite de trouver), et des notes, mais pas très abondantes. Ces introductions rédigées par l’auteur sont parfois très brèves (quelques lignes) mais toujours utiles à connaître à mon goût.
   
   Le classement chronologique m’a semblé très judicieux car il est souvent difficile de se retrouver dans le foisonnement de la production du très prolixe Nabokov et de situer, par exemple, telle nouvelle par rapport à tel roman sur le même thème.
   
   Je peux dire tout de suite que cet ouvrage me semble simplement indispensable à tous ceux qui s’intéresseraient sérieusement à l’œuvre de cet auteur éminent et que mes seules réserves à son endroit tiennent justement aux rares points par lesquels il a un peu failli à la tâche qu’il s’était fixé. A savoir, l’absence de « L’enchanteur », considéré par le père comme nouvelle, il fut considéré par le fils comme roman et édité à part. On ne le trouvera donc pas ici.
   
   Pour ce qui est du prix (environ 30€), si on le divise par le nombre de textes… Si vous deviez les acheter en petites publications distinctes, vous payeriez autant mais vous ne trouveriez pas tout. Je sais, ce sont là arguments de ceux qui, de toute façon, ne résisteront pas à la tentation alors, pourquoi discuter ? De toute façon, il n’y a, à ma connaissance, pas de produit concurrent.
   
   Comme vous le voyez, je n’ai abordé ici que l’angle du recueil et de son intérêt, sans évoquer celui des nouvelles elles-mêmes car comment commenter les 66 dans ce cadre ?
   
   Vous trouverez les commentaires sur ces textes aux titres des nouvelles, pour celles qui ont été publiées seules et que nous avons commentées ici. Si vous ne les trouvez pas et que vous lisez l’œuvre, vous êtes bien cordialement invités à nous aider à compléter nos fiches. Lecture/Ecriture est œuvre commune.
   
   Voici les titres :
   Le lutin
   Ici on parle russe
   Bruits
   Un coup d’aile
   Les dieux
   Jeu de hasard
   Le port
   La vengeance
   Bonté
   Détail d’un coucher de soleil
   L’orage
   La Vénitienne
   Bachmann
   Le dragon
   Noël
   Lettre qui n’atteignit jamais la Russie
   Pluie de Pâques
   La bagarre
   Le retour de Tchorb
   Guide de Berlin
   Conte de ma mère l’oie
   Terreur
   Le rasoir
   Le voyageur
   La sonnette
   Une affaire d’honneur
   Un conte de Noël
   L’Elfe-patate
   L’Aurélien
   L’irrésistible
   Une mauvaise journée
   La visite au musée
   Un homme occupé
   Terra incognita
   Retrouvailles
   Lèvres contre lèvres
   L’arroche
   Musique
   Perfection
   Le clocheton de l’amirauté
   Un « léonard »
   A la mémoire de L I. Shigaïev
   Le cercle
   Une beauté russe
   La mauvaise nouvelle
   Léthargie
   Recrutement
   Une tranche de vie
   Printemps à Fialta
   Lac, nuage, château
   L’extermination des tyrans
   Lik
   Mademoiselle O
   Vassili Shishkov
   Ultima Thulé
   Solus Rex
   Le producteur associé
   Un jour à l’Alep…
   Un poète oublié
   Le temps et le reflux
   Conversation, 1945
   Signes et symboles
   Premier amour
   Scènes de la vie d’un monstre double
   Les sœurs Vane
   Lance

critique par Sibylline




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Une beauté russe - Vladimir Nabokov

13 nouvelles
Note :

   Treize nouvelles écrites en russe par Nabokov entre 1924 et 1940. Vladimir Nabokov avait donc entre 22 et 38 ans.
   
   Le registre de ces nouvelles est très ouvert : de la relation nostalgique d’une vie … inaboutie (« Une beauté russe », titre éponyme) à la nouvelle limite fantastique ou cauchemardesque (« La visite au Musée »).
   
   Le niveau est inégal et trop disparate « pour faire sens » comme un recueil de nouvelles peut pourtant le faire, comme « La Vénitienne» du même Nabokov le fait.
   
   Certaines sont passablement ésotériques, absconses, comme « Ultima Thulé ». Dans l’ensemble, elles sont quand même désenchantées, trahissant un regard lucide, voire pessimiste, sur les capacités des hommes à s’aimer ou à vivre en harmonie, tel « L’irrésistible ».
   
   Il y a un fil conducteur toutefois, le milieu de l’immigration russe en Allemagne dans les années 30, comme dans « Une affaire d’honneur ».
   
   Au bilan, un recueil agréable à lire, certes, mais par trop disparate pour laisser une empreinte profonde.

critique par Tistou




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Mademoiselle O - Vladimir Nabokov

Magistral
Note :

   Ayant envie de me plonger dans un bon classique, j’ai jeté mon dévolu sur "Mademoiselle O", qui traînait dans ma PAL depuis un an environ. C’était là ma première rencontre avec Vladimir Nabokov.
   
   J’aurais pu crier au coup de cœur et clamer haut et fort ma nouvelle passion foudroyante pour l’auteur. Malheureusement, dès la deuxième moitié de ce recueil de nouvelles, mon enthousiasme est retombé progressivement avec chaque nouveau texte. Pourtant, voilà sans aucun doute une révélation! Cet auteur mérite indéniablement de figurer parmi les incontournables de ma bibliothèque.
   
   13 récits forment ce recueil : souvenirs et fictions aux accents autobiographiques se mêlent ; quelques textes satiriques faisant référence à la situation politique en Russie et en URSS aussi. L’émigration aux Etats-Unis, l’influence des cultures française et allemande et l’enfance en Russie sont les thèmes récurrents.
   
   Malheureusement, certaines nouvelles se sont avérées assez décevantes ; la comparaison avec les premiers textes y est sans doute pour quelque chose. Je suis passée totalement à côté de la toute dernière que j’ai trouvée soporifique ; j’avoue ne pas avoir eu envie de faire des recherches pour mieux comprendre ce qui m’avait échappé.
   
   Malgré tout, ce livre contient d’excellents textes. L’écriture puissante donne à l’histoire une tournure remarquable. Voilà incontestablement un génie de la littérature que "Mademoiselle O" permet d’aborder sereinement, en découvrant les thématiques chères à l’auteur aussi bien que sa plume, superbe. Le texte "Mademoiselle O" évoquant la gouvernante française du jeune Vladimir est sans aucun doute mon préféré ; un portrait authentique, cruel et pourtant sensible, qui rend un étrange hommage à cette femme disparue « Mais désormais elle est réelle, puisque je l’ai créée, et cette existence que je lui donne serait une marque de gratitude très candide, si elle avait vraiment existé. »

critique par Lou




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Machenka - Vladimir Nabokov

Mon idole
Note :

    Je l'adore, je l'idolâtre, je l'aime tellement que c'est l'un des seuls auteurs (avec Virginia Woolf et Henry James) dont les romans soient regroupés, bien rangés, en bonne place sur un rayon de ma bibliothèque. Je l'admire tellement que j'ai du mal à parler de ses romans... ce qui est un comble. Mais aujourd'hui je me sens pleine de courage (ou pleine d'inconscience après une journée entière passée à faire une synthèse sur la loi DADVSI) donc je me lance sans avoir réussi à perdre toutes mes appréhensions si bien que je m'attaque à l'un de ses romans de jeunesse, "Machenka" (ah, oui, l'auteur... Nabokov).
   
   "Machenka" le premier roman de Nabokov et celui-ci n'est pas vraiment tendre avec lui, soulignant les erreurs de style, les lourdeurs et les naïvetés. Moi, je ne vois qu'un excellent roman, pas abouti, mais prenant, déjà traversé par des thèmes qui deviendront récurrents dans les romans suivants.
   
   "Machenka" raconte l'histoire de Ganine, un jeune russe exilé en Allemagne pour fuir la Révolution. Déraciné, ayant tout perdu, Ganine vit dans une pension misérable pleine à craquer de Russes émigrés à Berlin cherchant à quitter la ville. Cette description de la vie des exilés russes en Allemagne est profondément marquée par les souvenirs personnels de Nabokov qui avait vécu un moment à Berlin et qui avait détesté la ville... ce qui transparaît parfaitement dans son récit.
   
   Un jour, alors que ses démarches pour obtenir un visa pour la France vont aboutir, un couple d'exilés russes vient s'installer dans la pension et Ganine reconnaît la femme, son ancien amour de jeunesse, "Machenka", qu'il n'avait jamais oubliée. Grâce à cette rencontre, il se remémore son enfance et son adolescence qui lui paraissent d'autant plus enchantées que sa situation actuelle est difficile. Nabokov nous entraîne dans l'une de ces évocations extraordinaires de la Russie dont il a le secret.
   
   Je sais que Nabokov n'avait que mépris pour les théories freudiennes, mais on ne peut pas s'empêcher de s'étonner de la constance de ses souvenirs d'amour de jeunesse que l'on retrouve de manière plus ou moins transformée dans la plupart de ses romans.
   
   Allez, encore quelques mots pour vous donner envie de dévorer ce roman : Ganine retombe sous le charme de son ancien amour, monte un plan pour détourner l'attention du mari, se dirige vers la gare pour y retrouver Machenka qui doit s'enfuir avec lui et...

critique par Cécile




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La vraie vie de Sebastian Knight - Vladimir Nabokov

Le diable est dans les détails
Note :

   Ce tout premier roman écrit par Vladimir Nabokov – en Anglais – après son arrivée aux Etats-Unis, où il fut publié en 1941, se singularise de prime abord par ses apparences de simplicité. Le style en est beaucoup plus sobre et plus sage que celui du "Don", le dernier des grands romans russes de Nabokov, et la construction, très souple et presque linéaire, est bien éloignée de la mécanique à la virtuosité vertigineuse de "Feu pâle". La lecture en est fluide et aisée, à un degré tout à fait inhabituel chez le romancier russe. Et l’on ne verra guère de difficultés à en résumer l’intrigue: deux mois après la mort prématurée de Sebastian Knight, brillant romancier anglais d’origine russe, et auteur de cinq livres remarqués, son jeune (demi-)frère entreprend d’écrire sa biographie en s’appuyant tout autant sur de larges extraits de l’œuvre de Sebastian (tous, comme de bien entendu, créés de toutes pièces par Vladimir Nabokov qui laisse là libre cours à une inventivité débordante) que sur les témoignages de ses proches. Ce qui ne va pas sans difficulté car les deux frères s’étaient éloignés au fil des années, et le jeune aspirant-biographe, manquant d’informations de première main, se révèle d’emblée d’une naïveté et d’une maladresse déconcertante dans sa quête pour combler cette lacune - braquant ses interlocuteurs dont certains refusent ensuite de lui livrer les informations qu’ils détiennent, pour s’en aller ailleurs gober les histoires les plus invraisemblables. A quoi s’ajoute le fait qu’il ne possède qu’une maîtrise toute relative de l’Anglais, la langue dans laquelle Sebastian avait choisi de créer son oeuvre et qui s’impose donc aussi pour l’écriture de sa biographie.
   
   Chacune des informations glanées par le jeune frère de Sebastian se voit ainsi nimbée d’une aura d’incertitude, quand elle n’est pas tout simplement remise en question par un minuscule détail en apparence anodin tout prêt à prendre le lecteur en embuscade cinquante pages plus loin. Et la biographie projetée initialement cède la place à une évocation du mystère des êtres, et de la tragédie ordinaire de l’incommunicabilité entre deux frères qui au fond s’aimaient bien, mais ne se parlaient pas. Tout cela pendant qu’une autre lecture de "La vraie vie de Sebastian Knight" affleure à la surface du texte, suivant le fil d’une réflexion sur la littérature, ses trucs, ses astuces, et les critères, esthétiques et formels, définissant cette littérature de qualité, véritablement novatrice, que Sebastian Knight – et sans doute Vladimir Nabokov? – n’a jamais cessé d’appeler de ses vœux.
   
   Dans un tel contexte, la moindre citations tirées d’un livre de Sebastian Knight, comme la plus anodine des réflexions que ceux-ci inspirent à son biographe, trouvent une chambre d’écho inattendue. Et ces quelques phrases, où le narrateur s’échinant à retrouver son frère derrière son œuvre se voit forcé de reconnaître son impuissance, ont peut-être encore plus de poids que d’autres, retenant l’attention du lecteur fort tenté, fut-ce à son corps défendant, de rechercher les idées et émotions de Vladimir Nabokov derrière celles de ses créatures: "Il avait la curieuse habitude de doter même les plus grotesques de ses personnages de telle ou telle idée, ou impression, ou désir, avec quoi il eût pu lui-même jouer. (…) mais je ne connais aucun autre auteur qui se serve de son art d’une manière aussi déroutante, - déroutante pour moi qui souhaiterais découvrir l’homme derrière l’auteur. La lumière de la vérité personnelle est difficile à distinguer dans le miroitement d’une personnalité imaginaire, mais ce qui est encore plus difficile à comprendre, c’est le fait confondant qu’un homme écrivant des choses qu’il sentait réellement au moment où il les écrivait, ait pu simultanément avoir le pouvoir de créer – et en se servant des choses mêmes dont la pensée le faisait souffrir - un personnage fictif et un peu ridicule." (pp. 154-155)
   Au cours de ma fréquentation de l’œuvre de Vladimir Nabokov, je ne suis sans doute jamais sentie si près de croire, sans réserve, à la simple réalité des émotions mises en jeu: l’amour fraternel, le pur et simple amour de la littérature, de la lecture et des livres… Et dans le même temps, je ne me suis sans doute jamais sentie si méfiante face à un livre de cet auteur machiavélique et mythomane dont l’autobiographie-même * n’échappe pas à la suspicion de la réinvention.
   
   Pas si simple finalement, "La vraie vie de Sebastian Knight" se révèle au moment d’en tourner la dernière page telle une de ses grandes maisons bourrées de recoins secrets. Et l’envie se fait très forte de reprendre ce livre au début pour débusquer ceux de ces recoins qui m’auraient échappé à la première lecture. Et aussi pour savourer, tout simplement, ce si bel hommage aux mille et un pouvoirs de la littérature.
   
   * "Autres rivages"
   
   Extrait:
   
   "Mais l’Iris du Miroir n’est pas que la parodie hilarante de la construction d’un roman policier; c’est aussi une charge malicieuse de plusieurs autres choses: par exemple, de certains plis littéraires que Sebastian Knight, avec son inquiétante faculté de percevoir la décrépitude secrète, remarque dans le roman moderne, à savoir: cette ficelle en vogue qui consiste à réunir un groupe hétéroclite de gens dans un espace limité (hôtel, île, rue). Il fait en outre, dans le cours du livre, la satire de différents genres de styles et aussi de la façon dont une plume élégante résout le problème de combiner avec bonheur le style direct avec la narration et la description, en utilisant autant de variantes du «dit-il» qu’il s’en trouve dans le dictionnaire entre «aboya-t-il» et « zézaya-t-il»." (pp. 124-125)
    ↓

critique par Fée Carabine




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L'auteur et son double
Note :

   Année de publication : 1941
   
   Résumé :
   Sebastian est né en 1899, à St Pétersbourg, de père russe et de mère anglaise: il est resté très attaché à cette mère, Virginia, qu’il a à peine connue: elle est partie tôt avec un amant. Devenu adulte et écrivain, il adopte son nom de jeune fille, Knight, un nom qui signifie «chevalier», et il écrit en anglais. Son père était mort pour elle, en duel.
   Après la mort, en 1936, de Sebastian, son demi-frère, le narrateur de l’histoire, veut écrire sa biographie. D’abord pour le réhabiliter, car Sebastian, après un certain succès, est à présent considéré comme un écrivain obscur, pratiquant une écriture trop expérimentale, et d’autre part individualiste, narcissique, étranger à son époque.
   Le narrateur, en outre, a toujours été attiré par Sebastian et lui voue une forte admiration depuis l’enfance. Or, Sébastian, de six ans son aîné, «trop jeune pour être un guide, trop âgé pour que s’établisse une complicité», n’a jamais voulu communiquer avec lui. A la fin de sa vie, pourtant, il lui a enfin écrit une lettre dans laquelle il réclamait sa présence. Sans le dire, il était mourant, et son demi-frère restait sa seule famille. Mais le narrateur a également manqué cet ultime rendez-vous: il veillait un autre mourant sans le savoir!
   Pour en savoir davantage sur Sébastian, le narrateur s’inspire de ses ouvrages, l’un d’eux, «Objets trouvés», contient beaucoup d’éléments biographiques. Il contacte les proches du défunt: Mr Goodmann, son dernier secrétaire, qui écrivit sur lui une biographie ironique, Clare Bishop, la compagne essentielle de Sebastian pendant six ans, ne veut pas le rencontrer et décède peu après. Un poète, Sheldon, une amie de Clare, Mlle Pratt lui donnent de quoi recomposer certaines scènes. Un ami de collège, Rosanov, lui parle de sa jeunesse russe et d’une. mystérieuse jeune femme que Sebastian rencontra en Alsace. Il se fait aider d’un détective.
   Le narrateur s’est-il réellement approché de Sebastian? Une série de portraits négatifs mais intéressants, et quelques séquences reconstituées sont un maigre butin. Le narrateur est obligé de compléter subjectivement le portrait, s’exprime en son propre nom, et s’éloigne de son modèle tout en sentant s’être glissé dans sa peau.
   
   Commentaires: Le livre explore les relations de l’écrivain et de son personnage. Sebastian est devenu un personnage de fiction pour son biographe.
   
   Sebastian veut être anglais comme sa mère qui lui a manqué, écrit en anglais et redevient russe dans les dernières années de sa courte vie. Nabokov écrit là son premier roman en anglais. Avons-nous le Nabokov russe qui se penche sur l’exilé anglophone? Le narrateur recherche très systématiquement ce qui reste de russe chez Sebastian.
   
   Expérimentations: «Sebastian a présenté dans son premier livre les différentes manières de composition à travers des personnages… Dans le second, il explore l’idée du destin, les procédés utilisés pour le rendre».
   
   Solitude de l’intellectuel: Sebastian est incompris des critiques et écrivains frivoles de son époque, qui le jugent obscur, ne saisissant même pas la parodie, et ignorant la lecture au second degré qu’on doit pratiquer dans son cas. Ils manquent singulièrement de culture: Mr Goodmann ne reconnaît même pas une parodie simple de Hamlet dans une nouvelle de Sebastian.
   
   Fausse autobiographie: Nabokov a mélangé des détails connus de son histoire personnelle avec d’autres qui en diffèrent complètement pour tirer le portrait de Sébastian.
   
   En contemplant le portrait de Sebastian, «sentant le Narcisse se reflétant dans l’eau», exécute par un bon peintre qui ne le connut que très peu, le narrateur médite: «Je ne sais quel fut son secret à lui, mais j’ai moi aussi appris un secret à savoir: que l’âme n’est qu’une manière d'être, non un état constant, que toute âme peut être vôtre, si vous découvrez et suivez son ondoiement. L’au-delà, ce n’est peut-être que la pleine aptitude à vivre consciemment en toute âme choisie, en autant d’âmes que l’on veut, toutes inconscientes de ce qu’elles portent d’interchangeables. Et donc, je suis Sebastian Knight… je ne puis sortir de mon rôle: le masque de Sebastian a épousé la forme de mon visage… Je suis Sebastian, ou Sebastian est moi, ou peut-être sommes-nous, lui et moi, un autre que personne ne connaît»

critique par Jehanne




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Chambre obscure - Vladimir Nabokov

Petite peste et vieux cochon, prélude
Note :

   Pour se laisser séduire par Nabokov, sans passer obligatoirement par "Lolita", "Chambre obscure" me parait être idéal.
   
   "Chambre obscure" écrit en russe est publiée à Paris en 1932.
   
   Mécontent de la traduction anglaise, V. Nabokov décide de traduire lui même son livre et de fait se met à le réécrire ce qui donnera "Rires dans la nuit" ("Laughter in the dark") en 1938.
   
   Je ne suis visiblement pas la seule à être confuse par ces deux versions puisqu'est paru "Camera Obscura and Laughter in the Dark: the Confusion of the Texts" de Christine Raguet-Bouvart. Du coup les noms des personnages changent: Magda devient Margot, Bruno Kretchmar devient Abinius Dürer, Axel Rex etc.
   Un vrai bazar mais peu importe, je ne vous parlerai que de la version que j'ai lue "Chambre obscure".
   
   Il n'est pas vain de voir dans Magda, seize ans, l'ébauche de la future Lolita. Magda, ou comment la jeunesse qui n'a rien à perdre et tout à gagner, va conduire dans le gouffre un homme marié, un père de famille respectable qui n'a eu pour seul tort que de confondre fantasme et réalité.
   
   Le fantasme est bien au cœur des héroïnes de Nabokov car la "femme-enfant", n’a aucune caractéristique particulière, dans la mesure où elle est une projection de l’homme sur la femme, une sorte d’invention. "Chambre obscure" en est une parfaite illustration.
   
   Magda est une petite vaurienne, une vilaine friponne, à la fois exigeante et rusée mais c'est bien l'honorable Monsieur Kretchmar qui est venu la chercher, la supplier de lui accorder un regard. Magda par une espèce de "mieux que rien" compassionnel, poussée par un opportunisme sans faille, daigne lui planter ses crocs dans le cou. C'est le masochisme de Kreitchmar qui excite le sadisme de Magda. Mais parce qu'une polissonne de seize ans est à la fois susceptible de se laisser attendrir mais aussi de se lasser très vite, Vladimir Nabokov fait apparaitre un troisième personnage qui sera l'axe central autour duquel, Magda et Bruno Ketchmar tourneront: Axel Rex. Ce dernier, tout comme Magda, partage pour les êtres humains une rancœur et un cynisme glacials.
   
   "Le désir prend ses racines dans une perte initiale impossible à annuler [...] la perte est au cœur de l'œuvre nabokovienne"(Maurice Couturier "Nabokov ou la cruauté du désir - Lecture analytique").
   
   Traiter du sadisme en tant que perversion sexuelle, traiter du désir et de la perte voilà bien trois thèmes qui n'ont pas d'âge et ne peuvent pas vieillir.
   
   Ce type de relation où la douleur est insatiablement liée au plaisir a déjà été exploitée via la charge érotique de la jeunesse (Gabriel Matzneff) ou la vieillesse pitoyable (Romain Gary) et ne laisse pas de nous fasciner...
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critique par Cogito Rebello




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Débuts
Note :

   C’est mon premier Vladimir Nabokov (alors que j’en ai quelques uns dans ma PAL depuis un peu de temps tout de même). J’ai commencé par celui-là car c’était le plus court et qu’il était dans la collection Les cahiers rouges de chez Grasset. Des fois, j’en veux aux autres (plus exactement à certains) de donner l’impression que certains auteurs peuvent être inaccessibles (d’un autre côté c’est une impression de ma part, pas forcément une intention des gens). Si ce livre donne un bon aperçu du style de Nabokov (et encore c’est un roman qui date de ses années "russes", donc de ses débuts), je vous le dis, Nabokov, c’est juste extraordinaire ! pas ennuyeux pour un sou, très bien écrit, passionnant, bien construit... J’ai hâte d’en lire d’autres.
   
   Remettons le livre dans le contexte de l’œuvre de l’auteur. Il a écrit ce roman en russe lorsqu’il était encore en exil à Berlin (après avoir fui la Révolution russe) et l’a publié en 1932-1933 (en russe donc mais à Berlin). Il a été publié en français par Grasset, dès 1934. C’est cette traduction que l’on peut lire quand on ouvre le livre des Cahiers rouges. Il existe une seconde traduction en français, intitulée "Rire dans la nuit". Celle-ci est une traduction plus tardive puisqu’elle est issue de la retraduction par Nabokov lui-même du roman en anglais. Je vais essayer d’être plus claire : Nabokov a lu la traduction de son roman en anglais, l’a trouvé pas terrible et l’a refait. Cette nouvelle traduction a été elle aussi traduite en français.
   
   La quatrième de couverture indique qu’on retrouve des éléments de "Lolita" dans "Chambre obscure". Comme je vous le disais, je ne l’ai jamais lu mais depuis ma lecture, j’ai lu une biographie de Vladimir Nabokov qui détaillait chacun des livres de l’auteur. Je dirais qu’on retrouve la jeune fille, le monsieur d’un certain âge mais c’est tout. L’intrigue de "Lolita" me semble un peu plus complexe que celle de "Chambre Obscure" aussi.
   
   
   Assez de suspens ! Résumons un peu l’intrigue. Le roman se passe à Berlin. Magda est une jeune fille (16 ans), issue d’une famille assez pauvre où très tôt, elle s’aperçoit qu’elle est de trop. Elle travaille comme ouvreuse dans un cinéma (à défaut d’être actrice), a déjà connu une histoire passionnelle avec un homme, un dessinateur. Cette histoire avait mal commencé tout de même, car l’homme lui a été présenté par une sorte de mère maquerelle, mais s’est déclarée être passionnelle. Elle s’est par contre mal terminée puisque l’homme l’a quitté au bout d’un mois de vie commune.
   
   C’est donc au cinéma que Magda rencontre Bruno Kretchmar, critique d’art, bien installé dans la vie, une femme, une fille, un beau-frère... Kretchmar tombe sous le charme de la jeune et innocente Magda. Il flirte avec elle, en se disant qu’il pourra arrêter quand il veut. Il commence par exemple par lui mentir sur son identité mais elle fait des recherches et le retrouve, pénètre chez lui. Et comme cela, elle rentre très rapidement dans sa vie si proprette... et détruit tout sur son passage bien évidemment. Bien sûr, elle n’est pas amoureuse et cherche à profiter de son argent mais lui non plus à mon avis n’est pas réellement amoureux d’elle, il aime l’image qu’il se fait d’elle et le rôle qu’il joue auprès d’elle (comme une sorte de révélateur de la personnalité de la jeune femme).
   
   L’histoire se complique encore quand le premier amant de Magda revient à Berlin (il est américain), invité par Kretchmar, tous les deux travaillant dans l’art (il ne sait bien sûr pas que l’autre homme est le premier amant de la jeune femme). Le premier amant lui aussi s’introduit progressivement dans la vie de Kretchmar, qui le croit son ami, tout en reprenant sa passion avec Magda. Et là, toute l’histoire empire encore...
   
   Ce livre est un véritable thriller. Apparemment la fin est connue dès le début mais comme je ne m’en suis pas rendue compte (et j’avoue que je n’ai même pas compris à la relecture), j’ai lu le livre, les yeux grands ouverts, en voulant crier à ce pauvre Bruno : "Ouvre les yeux ! Ne comprends tu rien !" (on peut aussi penser qu’est-ce qu’ils sont bêtes ces hommes en lisant cette histoire mais je ne l’ai pas fait). L’engrenage est si parfait, le piège si bien tendu... qu’on ne peut que s’étonner qu’un homme si intelligent ne se rende compte de rien.
   
   Là où j’ai admiré Nabokov, c’est que là où je croyais lire une histoire cousue de fil blanc, où je me disais que je savais où le roman allait aller... Nabokov m’a surprise à tous les chapitres à peu près, par un événement, par un bout d’histoire que je n’avais pas prévu, rendant ma lecture encore un peu plus fébrile à chaque fois.
   
   On reste très extérieur à l’histoire tout de même. On ne se met à la place d’aucun des trois personnages du trio diabolique : on ne prend en pitié personne, mais on n’admire personne non plus. Le sentiment du piège qui se referme est d’autant plus fort à mon avis. Par contre, on "visualise" chacun des personnages, et surtout on les comprend très bien : on comprend leur manière d’agir, de penser aussi.
   
   J’espère avoir été assez explicite. Pas le coup de cœur mais presque. C’est le premier livre que je découvre de l’auteur, je laisse une marge tout de même !

critique par Céba




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Rires dans la nuit - Vladimir Nabokov

2ème version
Note :

   Voir "Chambre obscure" du même auteur.

critique par *Postmaster




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Le Guetteur - Vladimir Nabokov

Le regard de l'autre
Note :

   Le deuxième volume Pléiade des romans de Nabokov est sur le point de sortir: il est donc plus que temps d'avancer dans le premier avec ce court roman qui fait suite à "La Défense Loujine".
   
    Ce qui ne change pas: le milieu choisi, celui des Russes de Berlin, la présentation de l'auteur qui décourage toute interprétation freudienne, la richesse des allusions et clins d’œil à la littérature russe et aux mythes, l'ironie mordante avec laquelle les personnages sont dépeints. Celui qui est au centre de ce récit est un jeune émigré russe poursuivi et rossé par un mari jaloux, une humiliation qui le conduit au suicide.
   
    Ce qu'il y a de nouveau maintenant: un jeu très alambiqué sur le point de vue narratif, une constante oscillation entre le "je" et le "il" qui prend sa source dans un procédé inhabituel: le héros, ayant raté son suicide, se dédouble en quelque sorte et devient l'observateur, le guetteur d'un certain Smourov qui n'est autre que lui-même.
   
   Nabokov est un romancier de plus en plus ambitieux: il veut ici illustrer le "Je est un autre" de Rimbaud, montrer que l'on n'existe que sous le regards des autres et qu'on possède autant de personnalités que de regards posés sur soi, tout en explorant le champ des possibilités qu'offre un personnage à son auteur. Mais le théoricien ici à l’œuvre fait un peu trop d'ombre au romancier, nettement moins captivant que dans "La Défense Loujine".
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critique par P.Didion




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Les variantes de Smourov
Note :

   "Il eût été vain de tricher avec cette évidence – tous les gens que j'avais fréquentés n'avaient pas été des êtres vivants, mais d'hypothétiques miroirs de Smourov."
   
   Voici un récit subtil qui fait partie de la jeunesse littéraire de Vladimir Nabokov. Émigré avec ses parents de noblesse russe dans les années 1920, réfugié en Angleterre et à Berlin, il finit ses études à Cambridge puis s'expatrie aux États-Unis en 1940. C'est dans la capitale allemande en 1930 qu'il écrit en russe cette histoire publiée dans la revue des émigrés "Sovremennyia Zapiski". Il lui donne pour titre "Soglyadatay", ancien terme militaire qui signifie "espion" ou "guetteur". Il la traduit plus tard en anglais et elle sera publiée en trois parties dans Play-Boy en 1965, avec le titre plus adéquat "The Eye" (L'œil) qui devient "Le guetteur" en français.
   
   La couverture du Folio (Karol Machalek) décrit parfaitement la personnalité du narrateur : un bouquet de muguet à la main, indice de sa volonté de plaire, il cherche obstinément dans un miroir une image qui coïncide avec la sienne. Nous découvrons le portrait d'un homme profondément seul et égocentrique et dans la mesure où je pense que nous participons tous un peu de ces caractères, j'espère que nous nous reconnaissons assez dans les péripéties de cet homme singulier pour vibrer à l'unisson.
   
   Le guetteur est sans cesse à l'affût de son image chez les autres où il finit par déceler la multiplicité insoupçonnée de ses portraits spectraux. Dans la communauté berlinoise des émigrés russes, il a une liaison avec la torride Mathilde qui comblera davantage ses attentes sensuelles que son cœur déprimé : "Je pense que je dus la trouver assez plaisante, cette plantureuse personne d'humeur impavide, au regard de Junon, dont la grande bouche se ratatinait en un cul-de-poule qu'elle prenait pour un bouton de rose chaque fois qu'elle tirait un miroir de son réticule pour se poudrer le visage. Elle avait des chevilles fines et une démarche gracieuse, cela fait passer bien des choses. Une chaleur généreuse se dégageait de sa personne; dès qu'elle apparaissait, il me semblait que la température de la pièce s'élevait de plusieurs degrés et, le soir, lorsque j'avais reconduit à sa porte ce gros calorifère vivant et que je rentrais seul parmi les sons limpides et les éclats de vif-argent de l'implacable nuit, j'avais froid, je me sentais glacé jusqu'aux entrailles."
   

   Cependant le mari de la dame, le terrible Kachmarine, surgit un beau jour pour donner à l'amant une leçon qui lui semble une exécution. Désespéré, le visage tuméfié, notre homme entreprend de se suicider, le revolver sur la poitrine : Je ressentis une forte secousse et un son délicieusement agréable vibra derrière moi [1] ; cette vibration est restée à jamais gravée dans ma mémoire." Le sourire sardonique aux lèvres de Nabokov laisse entendre ici que le gaillard se rate et n'est pas près de passer l'arme à gauche. Bien plus, il va se croire mort et tout ce qui lui arrive dès ce moment est perçu avec une distance qui fait de lui un contemplateur assidu de lui-même, un guetteur de haute volée. Le personnage de Smourov qui apparaît à ce moment doit être regardé avec circonspection par le lecteur, ainsi que prévient Nabokov dans un préambule de 1965 : "Il est d'ailleurs peu probable que même le plus naïf parmi ceux qui jetteront un coup d'œil sur les facettes miroitantes de cette histoire mette longtemps à deviner qui est Smourov."
   
   Les ruses du bonhomme pour découvrir comment les autres le voient, mais aussi la révélation de reflets très éloignés de ses attentes, font partie de la délectation de cette perle freudienne[2], charmante et railleuse, d'un Nabokov trentenaire déjà dans les sommets de son talent. Au centre, l'amour bien entendu. Et, inversion sublime, Vania, dont il est éperdument amoureux, n'est-elle pas une femme qu'il a inventée, une image d'elle qu'il se fait?
   
   
   [1] un pot rempli d'eau se brise avec un gargouillis.
   [2] ... "les Freudiens voltigent tout autour avec circonspection et avidité, dévorés d'un besoin brûlant d'y déposer leurs œufs,..." écrit l'auteur dans le préambule de 1965.

critique par Christw




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L'Exploit - Vladimir Nabokov

Période russe, période riche
Note :

   Comme bon nombre de classiques, Nabokov impressionne. Sa valse en trois langues, ses papillons, les deux énormes tomes de sa biographie par Brian Boyd, son ton sans réplique quand il s'agit de commenter son œuvre, tout cela donne l'image d'un auteur peu facile d'accès. Et pourtant, ses romans, du moins dans la période russe qui est la seule que je connais, sont d'une fluidité parfaite et d'une lecture facile et stimulante.
   
   "L'Exploit" est peut-être un peu moins riche sur le plan événementiel que "La Défense Loujine" ou "Roi, dame, valet" mais se situe bien dans la lignée des œuvres précédentes. On y suit la formation intellectuelle et sentimentale d'un jeune Russe, Martin, chassé de son pays par la Révolution et qui décide d'y retourner clandestinement par défi, par désir de faire quelque chose de sa vie. Avant d'entreprendre ce voyage, on l'accompagne de Yalta à Berlin, en passant par Athènes, Cambridge et le sud de la France. Nabokov a utilisé les éléments de son parcours personnel pour illustrer la vie d'un personnage qui ne lui ressemble pas vraiment mais qui est une des formes qu'il aurait pu connaître. Les romans russes de Nabokov peuvent ainsi se lire comme autant d'autobiographies possibles, autant d'itinéraires différents qui passent par les mêmes étapes imposées par l'exil mais aux variations multiples et, encore une fois, extrêmement plaisantes à suivre.
   
   
   
   Présentation de l'éditeur
   

   "Lorsque l'Armée rouge menace de s'emparer de la Crimée, Martin et sa mère fuient en Europe de l'Ouest. C'est à Cambridge que le jeune héros va faire ses études. Il y côtoie des Anglais, tel son ami Darwin, mais aussi des Russes, plus ou moins anglophiles. Il y retrouve surtout Sonia, sa jeune et intelligente cousine. Est-ce pour l'impressionner qu'il décide de transcender sa nature et imagine un projet inutile et fou ?"

critique par P.Didion




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