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Auteur des mois de décembre 2006 et janvier 2007
Kazuo Ishiguro

   .

Biographie

    Auteur des mois de décembre 2006 et de janvier 2007
   
   Kazuo Ishiguro est né à Nagasaki en 1954.
   
    Pour des raisons professionnelles, son père, océanographe, s’installe en Grande Bretagne avec femme et enfants, alors que Kazuo a 6 ans. La famille, persuadée qu’elle retournera bientôt au Japon ne cherche pas particulièrement à s’intégrer, mais en fait ce retour ne se fera pas et Kazuo Ishiguro ne retournera jamais au Japon à part une brève visite en 1989. Il est maintenant naturalisé britannique.
   
    Après des études littéraires, il a publié son premier roman en 1982 et a tout de suite remporté un succès qui ne s’est jamais démenti. De nombreux prix littéraires ont consacré sont œuvre : le Winifred Holtby Prize , Whitbread Book of the Year, le Booker Prize….
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Lumière pâle sur les collines
  Un artiste du monde flottant
  L'inconsolé
  Quand nous étions orphelins
  Les vestiges du jour
  Auprès de moi toujours
  Nocturnes
 

Lumière pâle sur les collines - Kazuo Ishiguro

Flou persistant
Note :

   « Lumière pâle sur les collines » date de 1982. C’est le premier roman de Kazuo Ishiguro, au patronyme indubitablement japonais mais à l’éducation résolument anglaise puisque débarqué avec ses parents au Royaume Uni (parlons en de l’unité du royaume !) à l’âge de cinq ans.
   
   Cela dit, dans ce premier roman, Kazuo Ishiguro unifie les deux mondes : l’anglais et le japonais, puisque Etsuko, l’héroïne ( ?) raconte l’histoire depuis l’Angleterre où elle vit, histoire qui se déroule pour l’essentiel au Japon, où elle a été élevée, et a vécu, longtemps, pas comme Kazuo Ishiguro ! (n’empêche)
   Je n’ai pas honte d’avouer n’être pas certain d’avoir compris ce roman. Il y a une histoire, qui est abordée de plusieurs côtés à la fois, et qui laisse une fin, que dis-je ?, des fins !, ouvertes. Et quand je dis ouvertes … !
   L’abysse se trouve là, à la fin du 10ème chapitre (je suis désolé, ça ne va pas aider beaucoup le lecteur de la critique qui n’aura pas lu « Lumière pâle dans les collines », mais ça lui donnera toujours un aperçu de l’écriture, et moi ça m’apportera peut-être une réponse aux interprétations qu’on peut faire !) :
   
   « Les insectes se massaient autour de la lanterne. Je la posai sur le pont, devant moi, éclairant ainsi plus nettement le visage de l’enfant. Au bout d’un long silence, elle dit : « Je ne veux pas m’en aller. Je ne veux pas partir demain. »
   Je poussai un soupir. « Mais ça va te plaire. Les choses nouvelles font un peu peur à tout le monde. Ca te plaira, là-bas.
   - Je ne veux pas m’en aller. Et je ne l’aime pas. Il a l’air d’un cochon.
   - Il ne faut pas parler comme ça », dis-je d’une voix coléreuse. Nous échangeâmes un long regard, puis, à nouveau, elle baissa les yeux sur ses mains.
   « Tu ne dois pas parler ainsi, répétai-je plus calmement. Il t’aime beaucoup, et ce sera un nouveau père pour toi. Tout ira bien, je te le promets. »
   L’enfant resta muette. Je soupirai à nouveau.
   « De toute façon, continuai-je, si ça ne te plait pas là-bas, nous pourrons toujours rentrer. »
   Cette fois-là, elle leva vers moi des yeux interrogateurs.
   « Oui, je te le promets. Si ça ne te plaît pas, nous repartirons immédiatement. Mais il faut essayer, pour voir si nous nous plairons là-bas. Je suis sûre que nous nous y plairons. »

   
   Je me souviens avoir relu, incrédule, plusieurs fois ces passages. Non, je n’avais pas rêvé. Il était bien écrit :
    si ça ne te plait pas là-bas, nous pourrons toujours rentrer,
   et, Mais il faut essayer, pour voir si nous nous plairons là-bas, .

   Oui c’était bien écrit et la faille était ouverte. Pas trente six interprétations possibles. Et pourtant, jusqu’à la fin, jamais Kazuo Ishiguro ne reviendra sur cette faille béante, ni ne donnera les éléments permettant de corroborer la seule interprétation possible …
   Pour un premier roman, il faisait fort le camarade Ishiguro ! Et la suite montre que ça ne lui a pas trop mal réussi !
   Ca reste un excellent roman. Avec une histoire, non pas « sans queue ni tête » mais plutôt avec beaucoup de queues et de têtes ! Et beaucoup de profondeur. Ishiguro est un écrivain qui ne se contente pas de raconter mais qui se sert de l’histoire pour développer des tenants et aboutissants innombrables qui dénotent d’un esprit foisonnant.
    ↓

critique par Tistou




* * *



Impression soleil levant
Note :

   « Lumière pâle sur les collines » est le premier roman de Kazuo Ishiguro. Il a été publié en 1983 en Grande Bretagne. L’auteur avait 29 ans et il fut grâce à ce livre, sélectionné parmi les 20 meilleurs jeunes auteurs britanniques et reçut le Winifred Holtby Prize, prix du meilleur roman décerné par la Royal Society of Literature. C’était le début d’un succès qui ne s’est pas démenti jusqu’à présent.
   
   Nous nous trouvons pour cette première œuvre, en présence d’un roman étonnamment puissant et maîtrisé surtout compte tenu de l’âge de l’auteur.
    Loin des classiques premiers romans à la première personne, Ishiguro se lance au contraire dans l’étonnant rôle de composition d’une femme vieillissante dont la fille vient de se suicider, qui vit seule habituellement mais reçoit la visite de sa seconde fille et sent remonter en elle des souvenirs fort anciens, qui datent de sa jeunesse au Japon avec son premier mari qui fut le père de la fille décédée.
   
   L’histoire se tisse fil à fil. Deux histoires d’ailleurs plutôt, qui se croisent et se mêlent de façon de plus en plus indissociable. Histoires puissantes, mais difficiles à suivre. Les changements de lieux, de personnages et d’époque ne sont annoncés d’aucune manière. Seule constante : la narratrice que l’on suit dans son récit, et c’est alors que l’on voit peu à peu où, quand et avec qui on est. Mais cela se fait au fil des mots, pas immédiatement, et parfois on a bien le temps de s’interroger à ce sujet. Cette technique de narration crée un malaise, un inconfort de lecture et l’on ne saisit pleinement qu’une fois le livre terminé, qu’il est habileté de l’auteur et non maladresse.
   
   Ce qui frappe dès l’abord, c’est le caractère solitaire, indépendant et peu expansif de cette femme, comme de sa fille. Elles se croisent, se parlent un peu, mais le lecteur lui entend l’histoire qui lui est racontée.
   C’est une histoire étrange : Quand elle était au Japon, enceinte de sa première fille, Etsuko s’est liée d’amitié avec une femme solitaire et étrange appelée Sachiko, qui avait une fille appelée Mariko, qu’elle élevait de façon étrange et peu tendre, et qui se comportait un peu comme une petite sauvage.
   
   Et puis, peu à peu, le doute saisit le lecteur, trop de choses sont difficiles à expliquer. Il y a des flous trop complets sur les dates. Quel âge ont Etsuko et ses filles ? Qui a fait quoi exactement ? Comment certains personnages, comme le mari d’Etsuko et Sachiko par exemple, peuvent-ils ne jamais se rencontrer ? Comment peut-elle s’absenter si longuement de chez elle alors que son beau père se trouve justement en visite chez eux ? etc. On est constamment gêné par l’impression que «cela ne colle pas».
   
   Et puis, nous sommes près de Nagasaki, mais combien de temps exactement après la bombe ? La guerre est finie et le pays est en train de se reconstruire. Tout a changé, comme le constate le beau père. Oui, mais les blessés ? Environ 1/3 de la population de Nagasaki mourut dans les années suivantes, des effets de l’irradiation. Il n’y est absolument pas fait allusion alors que l’on parle des horreurs de la fin de guerre elle-même. (A propos, comment ne pas se demander qui est la femme qui a les bras enfoncés dans l’eau, scène présentée deux fois)
   
   Cette «Lumière pâle sur les collines» se révèle être un roman très compliqué, avec un étonnant revirement final dans les dernières pages qui laisse KO le lecteur déjà bien malmené par les particularités signalées ci-dessus. Et l’on referme le livre ébloui par le retournement total de situation impliqué, persuadé qu’ainsi tout s’explique, subjugué, incrédule, bluffé !
   
   … Oui, mais après, l’on réfléchit.
   Et l’on resonge à toute l’histoire. On la reprend depuis le début à «la pâle lumière» de l’ultime révélation et alors, si le livre était génialement conçu, alors effectivement, tout trouverait sa place, tout deviendrait limpide. Plus rien ne serait incohérent, la clarté au contraire nous éblouirait… mais il n’en est rien. Cette seconde version est tout aussi boiteuse que la première. Là encore «ça ne colle pas», tant dans la psychologie des personnages que dans la cohérence des faits. Une nouvelle vision ne se met pas en place.
   
   Voilà en quoi, si je trouve ce roman très, très intéressant, je ne suis pas pour autant totalement convaincue par cette première approche de l’œuvre de Kazuo Ishiguro. J’ai hâte que la lecture de son roman suivant me dise s’il a l’habitude de se contenter de laisser une forte impression ou s’il est devenu plus exigeant pour ses romans suivants.
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critique par Sibylline




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Roman perdu, chapitre manquant...
Note :

    Ce roman a failli faire l'objet d'une annonce. Je l'ai acheté lors de mes dernières vacances et, ensuite, je l'ai perdu. Je l'ai cherché pendant des heures, j'ai soulevé des piles, j'ai déplacé des meubles et j'ai même voulu lancer un appel au secours pour le retrouver (on ne sait jamais, n'est-ce pas ?).
   
   Et puis, un jour, j'ai fait tomber une pile de supports de cours abandonnés à leur sort depuis pas mal de temps, et, miracle, j'ai découvert "Lumière pâle sur les collines" de Kazuo Ishiguro blotti derrière les vestiges branlants de la pile. Il semblait avoir légèrement souffert de la proximité avec ces polycopiés dégénérés, si bien que toutes autres lectures en cours cessantes, j'ai décidé de le lire. Et j'ai bien fait.
   
   "Lumière pâle sur les collines" raconte l'histoire d'Etsuko, une japonaise installée dans un petit village de la campagne anglaise. La visite de sa seconde fille lui rappelle le suicide de l'aînée et la replonge dans les souvenirs de sa vie au Japon après la guerre avec son premier mari. A l'image de l'auteur, ce roman est à la fois japonais et anglais. L'évocation de la vie d'Etsuko au Japon est révélatrice d'une société qui était en plein bouleversement, obligée de s'adapter aux réformes imposées par les Américains et très attachée à ses valeurs et à son système de hiérarchie et d'organisation familiale.
   
   Etsuko et son mari font partie de cette première génération de jeunes couples qui ne s'installent pas dans la maison familiale pour vivre avec la famille du mari. Le mari d'Etsuko considère cependant sa femme comme une enfant dévouée à son service et Etsuko ne trouve du réconfort et un peu de liberté qu'auprès de son beau-père et de Sachiko, une femme qui vit près de chez elle. Celle-ci, issue d'une famille aisée mais réduite à la misère, vit avec sa fille, Mariko, dans une petite cabane en bois en attendant que son amant américain se décide à les emmener avec lui aux Etats-Unis.
   
   Dans les souvenirs d'Etsuko, le destin de sa fille morte, dont elle était enceinte au moment où elle a rencontré Sachiko, semble lié à celui de l'étrange Mariko, qui semble évoluer dans un monde parallèle, fait de longues balades solitaires la nuit et qui prétend qu'une femme (imaginaire?) veut l'emmener avec elle.
   
   Kazuo Ishiguro excelle dans les évocations, les débuts de pistes et les allusions. J'ai été à la fois séduite par eux mais aussi extrêmement frustrée car Ishiguro ne donne que des semblants de solution. Je n'ai pas vraiment pu déterminer pourquoi, pour Etsuko, le souvenir de cet été auprès de Sachiko semble être une clef pour comprendre le suicide de sa fille, ni pourquoi et comment elle a quitté son pays et son mari alors qu'elle lui était très soumise.
   
   Malgré cette frustration, ce roman m'a profondément touchée et m'a fait penser au travail d'un impressionniste car Ishiguro peint par petites touches sensibles des événements et des sentiments. Mais où est donc passé le dernier chapitre?
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critique par Cécile




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"Mariko? Elle se débrouillera. Il faudra bien."
Note :

   Découvert grâce à "Auprès de moi toujours", Kazuo Ishiguro s’est retrouvé instantanément propulsé très haut dans mon panthéon personnel, m’obligeant à réunir toutes affaires cessantes ses ouvrages précédents (au nombre de cinq, c’est un auteur rare). "Lumière pâle sur les collines" est son premier roman, au titre extrêmement japonais. Il se déroule d’ailleurs au Japon, pays que l’écrivain a, semble-t-il, quitté très jeune pour suivre sa famille en Angleterre, mais où celle-ci croyait revenir vite, si bien qu’il reçut une éducation d’abord japonaise, alors qu'il allait passer toute sa vie en Angleterre.
   
   Comme "Auprès de moi toujours", le roman superpose deux temporalités et explore les souvenirs d’une femme japonaise, Etsuko, installée en Angleterre.
   Celle-ci est veuve et vient de perdre sa fille Keiko, qu’elle a eu d’un premier mari, au Japon, et qui nous est présentée comme une âme tourmentée, longtemps restée enfermée dans sa chambre au point qu’elle semble encore la hanter, et disparue un beau jour, pour une fuite qui s’achèvera par un suicide. Etsuko a une deuxième fille, Niki, née de son mari anglais, qui semble très distante - installée chez son ami à Londres,elle répugne à quitter cette ville pour la campagne où vit sa mère.
   
   Les souvenirs qui reviennent à la mémoire d’Etsuko sont liés à l’été de sa première grossesse, durant lequel elle a fait la connaissance d’une femme étrange, Sachiko, et de sa fille Mariko.
   Ishiguro montre déjà un sens certain du lieu: Etsuko vivait à Nagasaki, quelques années après la guerre, dans une zone dévastée par la bombe, sur laquelle on a reconstruit des immeubles en béton. Mais le terrain entre les immeubles et la rivière ressemble à un terrain vague, boueux et plein de flaques d’eau croupie. On trouve aussi dans ce décor désolé une petite maisonnette modeste: c’est là qu’habitent Sachiko et sa fille. Dans cet espace vaguement inquiétant, l’enfant joue et rode toute la journée; sa mère, malgré ses protestations d’affection, semble encombrée par cette enfant qu’elle n’envoie pas à l’école et qui se méfie de tous, et particulièrement du soldat américain qui est l’amant de sa mère; toute son affection se concentre sur une portée de chatons. Seule une excursion vers les collines d’Inasa, du haut desquelles la vue est somptueuse, apporte un peu d’air et de lumière à ce récit tout en non-dits.
   
   Car les conflits, les douleurs, les vérités ne se disent que par allusions, en prenant le thé, mine de rien; les fantômes de la guerre hantent les personnages, sous la forme de vieilles femmes inquiétantes ou d’amoureux disparus. Certains ont dû faire le deuil de leur situation; c’est avec répugnance que Sachiko demande à Etsuko de lui trouver un emploi, estimant au-dessous de sa condition ce travail alimentaire. Les relations entre les jeunes gens et les aînés semblent aussi bouleversées: Etsuko et son mari Jiro ne vivent pas avec le père de celui-ci, et d’ailleurs ce fils ne prête pas une oreille très attentive à son père, l’éconduisant sous le prétexte de son travail (valeur ancienne, à laquelle le père ne peut s’opposer). Et dans ce monde en pleine transformation, Etsuko s’interroge sur sa future maternité.
   
   Le roman reste jusqu’au bout énigmatique; on comprend bien que dans les souvenirs de cet été Etsuko cherche les sources du mal-être de sa fille morte, et le dédoublement des couples mère-fille ne peut qu’intriguer. Mais c’est tout l’art d’Ishiguro de laisser le lecteur se repérer dans cette histoire étrange, parfois à la lisière du fantastique, grâce au regard de l’enfant et à l’apparition récurrente de certains symboles (la vieille femme, la corde); de le laisser interpréter à sa façon les souvenirs d’Etsuko, les propos lénifiants de Sachiko, la scène finale.
   
    Pour qui est prêt à une lecture avare de péripéties mais animée d’une tension constante, c’est un roman parfait (certes un peu moins «essentiel» à mes yeux que "Auprès de moi toujours").

critique par Rose




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Un artiste du monde flottant - Kazuo Ishiguro

Le Pont de l’Hésitation
Note :

   Un livre vraiment très intéressant pour les Européens modernes que nous sommes, car il nous est très difficile, si même nous avons songé à le faire, de nous mettre dans l’esprit d’un de ces combattants japonais de la dernière guerre, tout dévoués à un empereur de droit divin ou même dans celui des Japonais de l’après guerre avec leur revirement idéologique total et leur absence de rancune vis-à-vis des vainqueurs.
   
   Le « Monde Flottant », c’est le quartier des plaisirs, bars, maisons closes etc. mais ne vous attendez à rien de torride, on ne dépasse le stade de l’évocation que pour ce qui correspond à peu près à nos bars. Bien que le personnage principal ait organisé sa vie autour de cet univers.
   
   Le Pont de l’Hésitation, c’est le petit pont qui sépare ce quartier du reste de la ville (sépare ou rattache ?) et sur lequel s’arrêtent un moment pour réfléchir, les hommes qui hésitent encore entre regagner sagement leur foyer et passer du temps dans le Monde Flottant. On jurerait une métaphore, mais ce n’en est pas une. Il s’agit bien d’un vrai pont et il s’agit bien d’un vrai monde. Telle est la technique d’Ishiguro. Alors dans ce décor, nous découvrons la réalité de la vie de ce peintre naguère vénéré, mais peut-être, cette fois, est-ce une métaphore.
   
   Ishiguro reprend ici le thème secondaire de son premier roman «Lumière pâle sur les collines», celui du beau-père du premier roman, qui devient ici le père du second roman. Il s’agit à chaque fois d’un personnage ayant exercé une autorité morale et intellectuelle sur des jeunes gens et les ayant poussés dans la voie du combat pour la suprématie de l’Empire nippon. Ce sont d’honnêtes pères et grands-pères, des «maîtres» qui ont été admirés et honorés, sont-ils aussi de honteux criminels ? Une fois la défaite subie, la population fait peser sur eux et leur famille, le poids d’une telle réprobation que beaucoup se suicident, alors que plus encore d’entre eux (tels les personnages d’Ishiguro) ne comprennent pas vraiment ou ne veulent/peuvent pas comprendre ce qu’on leur reproche. Pourtant, on ne se fait pas faute de le leur expliquer « Mais ce sont eux qui ont perdu le pays, monsieur. Et il est juste qu’ils reconnaissent leurs responsabilités. S’ils ne le font pas, s’ils refusent d’admettre leurs erreurs, c’est que ce sont les lâches. Quand on a fait de telles erreurs, au nom de tout un pays… non, ce sont les pires lâches qui soient. » Ce bref extrait exprime le nœud de ce roman, son ambiance, sa cause et sa solution.
   
   Modeste ou hypocrite ? Carriériste ou victime des carriéristes ? Poussé vers la mort ou du moins la disparition de la scène, il a lui-même poussé ses aînés. Victime de brimades, il en a fait subir de graves à d’autres. Ce parallélisme est souligné par l’auteur qui nous montre un personnage vieillissant, nous racontant des scènes de relations maître-élève dans lesquelles il s’avère rapidement qu’il ne sait plus s’il jouait le rôle du maître ou celui de l’élève ou si encore, la scène s’est reproduite à l’identique ou presque, avec lui-même alternativement dans l’un ou l’autre rôle. Idem pour les rôles de bourreau et de victime.
   Où ira notre compassion ? A tous ?
   
   L’art et la finesse de Kazuo Ishiguro m’ont cette fois totalement convaincue.
   
   
   Ce roman a été couronné par le Whitbread Book of the Year
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critique par Sibylline




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Drôle de titre
Note :

   La quatrième de couverture donne d’entrée l’explication de ce qu’est le monde flottant : «belle métaphore sous laquelle les Japonais dissimulent les lieux de plaisir de la vie nocturne ». Ce préambule étant posé, le titre est moins « drôle » déja !
   
   C’est le second roman de Kazuo Ishiguro et il est encore dans la veine japonaise bien que, rappelons-le, Kazuo Ishiguro soit arrivé à l’âge de cinq ans en Grande Bretagne.
   Veine japonaise puisqu’il est question du peintre Masuji Ono, arrivé en fin de vie, qui nous conte finalement, sous le couvert de la transformation du Japon de l’après-guerre, la décrépitude de l’homme et son sentiment progressif de « lâcher-prise » alors qu’il entre en vieillesse et qu’il est de plus en plus déphasé du monde actif.
   Plusieurs lectures certainement sont possibles. Mais c’est ainsi que je l’ai, personnellement, intégré.
   
   Masuji Ono est devenu vieux. Ses filles sont adultes. Il a un petit-fils et Masuji Ono ne s’y reconnait plus. Ni dans ses filles, encore moins dans son petit-fils. Circonstance aggravante, nous sommes juste après la dernière guerre, le Japon vient d’être vaincu, et Masuji Ono a du mal à discerner la part de responsabilité qu’il peut porter dans cette défaite.
   
   Nous assistons aux tourments de l’homme qui se demande s’il a failli dans sa jeunesse, aux tourments du père qui … ne sait plus. C’est un roman du doute. Dans le contexte spécifique du Japon. Ecrit pourtant par auteur élevé en Grande Bretagne.
   
   Il a du charme, mais n’atteint pas les sommets de questionnement de « Auprès de moi toujours » par exemple, ou l’intensité brutale de « Quand nous étions orphelins ». Toujours des digressions, des retours en arrière explicatifs, qui sont la marque de fabrique de K. Ishiguro.
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critique par Tistou




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Comme suspendu entre deux mondes
Note :

    «Un artiste du monde flottant»: la quatrième de couverture du deuxième roman publié par Kazuo Ishiguro définit le monde flottant comme une métaphore pour les lieux de plaisir nocturne au Japon. Mais ce monde flottant désigne-t-il seulement l’établissement de Mme Kawakami ou le «Migi-Hidari», un café fréquenté par le peintre Masugi Ono (dans un quartier auquel on accède par le «Pont de l’Hésitation», comme suspendu entre deux mondes)? Peu à peu, un autre sens apparaît: ce sont les années incertaines d’après-guerre, durant lesquelles tout l’ordre ancien est bouleversé.
   
   Ce roman apparaît comme une façon de poursuivre la réflexion déjà à l’œuvre dans le premier roman de l’auteur, «Lumière pâle sur les collines». Cette fois, c’est le point de vue de l’homme vieillissant qui est adopté (le personnage principal rappelle le beau-père d’Etsuko, bafoué par un ancien élève, affront dont son fils se souciait peu de le venger). Masugi Ono est un peintre dont nous découvrons la carrière par petites touches; trois ans après la capitulation, il éprouve une certaine difficulté à marier sa deuxième fille, Noriko. Depuis "Le marin rejeté par la mer" de Mishima, je sais que se pratique au Japon une enquête sur la famille du prétendant ou de la fiancée potentielle. Quelle faille trouve-t-on dans l’œuvre d’Ono (peintre à la retraite, dont les œuvres sont rangées, hors de vue), qui pourrait compromettre l’avenir de sa fille?
   On peut regretter qu’il y ait si peu de peinture dans le roman; c’est qu’au sein même des ateliers, il est autant question d’obéissance, de respect pour le maître - ou de rébellion, que d’art. Différents arts s’opposent, art commercial, peinture célébrant les plaisirs, art patriotique. C’est l’ambition qui amène Ono d’une forme d’art à une autre.
   
   Comme toujours chez Ishiguro, les choses nous sont révélées progressivement, il y a le plaisir de l’attente, des situations qui évoluent subtilement, et qui donnent à chaque événement une lumière particulière. Il y a le plaisir d’une certaine brume, d’une confusion finale: toute la dernière partie nous livre le passé d’apprenti peintre d’Ono et sa rupture avec son maître; mais n’est-ce pas aussi sa propre vie et sa rupture avec son élève préféré que racontent ces passages? Le parcours d’Ono ne se révèle même pas un chemin vers la lucidité, puisque la fin brouille à nouveau les cartes. Finalement quelle importance donner aux actes passés?…
   
   Je suis toujours charmée par cette petite musique discrète, précise et mystérieuse. C’est peut-être par cette élaboration patiente, progressive et finalement brouillée que le roman se rapproche le plus d’un tableau, composé par petites touches impressionnistes.
   
   Et puis Kazuo Ishiguro a une dernière grande qualité, que j’apprécie beaucoup chez les romanciers: il excelle à mettre en scène des enfants. Après l’étrange Mariko, c’est le petit Ichiro qui a fait mes délices: petit-fils du peintre, il joue à faire l’homme (en mangeant des épinards ou en réclamant du saké) et toujours son grand-père se laisse berner par ces fanfaronnades… Un monde flottant donc, où les apparences ne sont pas faciles à traverser.

critique par Rose




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L'inconsolé - Kazuo Ishiguro

Un naufrage kafkaïen revu par un flegme tout britannique...
Note :

   Dans ce volumineux roman, publié après son très britannique "Les vestiges du jour", Kazuo Ishiguro a d'entrée de jeu placé son héros - et son lecteur - en porte-à-faux. Dès son arrivée dans une ville anonyme d'Europe centrale, où il doit donner un concert quelques jours plus tard, Mr Ryder se trouve déstabilisé. Ses hôtes l'attendaient bien plus tôt. Il a déjà râté deux rendez-vous importants avec les autorités communales et avec la presse. L'organisatrice de son séjour sollicite son approbation pour un emploi du temps qu'il ne se souvient pas avoir jamais reçu. On se bouscule pour demander son avis au sujet de la vie culturelle de la petite ville, dont en fait il ignore tout... Bref, rien ne va plus dans la vie professionnelle toujours si bien rôdée de Mr Ryder qui tente désespérément de sauver la face.
   
   Et à vrai dire, sa vie privée ne se porte pas beaucoup mieux. A son arrivée, Ryder retrouve sa compagne Sophie et son petit garçon qui vivent dans cette ville anonyme et labyrinthique et qui le confrontent à toute une série de problèmes pratiques dont il est incapable de se remémorer ne serait-ce que le premier mot. Il en résulte une conduite du récit des plus déroutante: un moment complètement perdu, Ryder se voit promu narrateur omniscient l'instant d'après, avant de s'évaporer dans les souvenirs de son enfance anglaise à la minute suivante, en une série de séquences mélancoliques qui lui font retrouver, mystérieusement transposés en Europe centrale, les lieux et les visages familiers de cette époque révolue. Et l'impression d'un récit labyrinthique se voit confirmée par les errances de Ryder dans une ville à la géographie étrangement fluctuante. "L'inconsolé" alterne ainsi les scènes tantôt burlesques, oniriques ou encore cruelles par leur portrait sans concession des querelles d'influence d'une bande de petits snobs de province, méchants, teigneux et pathétiques dans leur médiocrité. Le quatrième roman de Kazuo Ishiguro se prête du même coup à plusieurs interprétations radicalement différentes: errance d'un héros kafkaïen pris au piège d'une univers absurde, ou naufrage métphorique d'un homme ordinaire, usé par une activité professionnelle trop trépidante qui lui a fait perdre tout à la fois sa mémoire, le sens de son identité et celui des simples réalités de la vie quotidienne.
   
   J'ai lu "L'inconsolé" à deux reprises: la première en 1995 et en version originale, la seconde aujourd'hui, dans la traduction française de Sophie Mayoux, et mes deux lectures m'ont laissé des impressions assez différentes. Excellente pour la première que j'avais effectué au pas de la promenade, en savourant la fluidité, la pureté et la simplicité de l'écriture de Kazuo Ishiguro, lesquelles n'ont pas beaucoup d'équivalent en Français, à l'exception peut-être de Camus. Simplicité, pureté et fluidité que je n'ai pas retrouvée dans la traduction, qui, sans qu'on puisse vraiment la prendre en défaut, est... un peu plus raide, plus empesée que le texte original. Ma seconde lecture, d'une traite, a aussi mis en évidence le côté un peu répétitif de certaines scènes d'où l'impression que "L'inconsolé" aurait gagné à se voir amputé de 100 ou 200 pages... Voici donc un roman hors norme, qu'on éprouve davantage de plaisir à lire en flânant, dégustant une scène après l'autre plutôt que dans un seul mouvement.
   ↓

critique par Fée Carabine




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Rupture
Note :

   254 pages en 3 jours, c'est plus qu'un signe, c'est une preuve...
   Cette nuit, vers 3h du matin, j'ai décidé d'arrêter de me faire du mal et de mettre fin à cette relation masochiste qui me rendait folle à petit feu.
   J'abandonne, je rends les armes, je jette l'éponge avec d'autant plus de regret que je l'aime énormément et que je me faisais une joie de passer de longs moments auprès de lui.
   Oui, mais, même avec toute la bonne volonté du monde, je crois que je n'arriverai jamais à finir L'inconsolé de Kazuo Ishiguro. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Ces derniers jours, je me suis sentie comme une acharnée de la lecture, me forçant à rester concentrée, m'agrippant à quelques phrases, me rattrapant, dans ma dégringolade, aux nombreux passages sublimes de ce roman. Peine perdue...
   
   Comme souvent, le début de la relation a été pleine de promesses qui rendent encore plus insupportable le désenchantement final. L'inconsolé est l'histoire d'un pianiste qui est invité dans une ville germanique assez étrange. Dès son arrivée dans la ville, le pianiste, M. Ryder, qui semble ne posséder ni volonté ni amour propre, est accaparé par des habitants qui semblent soit l'avoir connu dans le passé, soit éprouver une admiration intense pour lui. Et tous veulent déverser sur lui toutes leurs histoires et leurs problèmes personnels. Sollicité de toutes parts, Ryder accepte toutes les demandes et rend tous les services, même les plus farfelus, aux premiers venus. L'ensemble des espoirs de la ville semblent alors se focaliser sur lui.
   Progressivement, on comprend que la ville est grande consommatrice d'idoles qu'elle use régulièrement, brisant ceux qu'elle a adulés et qui n'ont pas pu répondre à ses attentes.
   Le récit est satirique, fantastique, déroutant et l'on aurait vraiment pu vivre en harmonie lui et moi...
   
   Mais voici le temps des reproches et des accusations. J'ai difficilement supporté le personnage principal. Au bout d'une centaine de pages, je n'avais plus qu'une envie : sauter dans le roman, prendre Ryder par les épaules et le secouer fermement pour lui insuffler un peu d'impetus. Doté d'une volonté proche de celle d'un lombric, le pianiste se laisse mener par le bout du nez par tous les perturbés qui s'approchent de lui dans un rayon de 300 m. Incapable de refuser la moindre chose, planplan et mou, il n'inspire vraiment pas la sympathie.
   A mon sens, le roman aurait gagné à être amputé d'une bonne moitié de ses 600 pages (dans la présente édition) car on comprend rapidement le principe du récit et les situations décrites se ressemblent trop pour ne pas lasser le lecteur.
   
   Cette rupture m'a vraiment peinée car j'attendais beaucoup de L'inconsolé, mais comme je ne suis pas du genre à le rester, j'ai décidé d'appliquer la bonne vieille méthode post-rupture : la consolation auprès d'un autre (un roman policier brut de décoffrage, pour ceux que cela intéresse...).

critique par Cécile




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Quand nous étions orphelins - Kazuo Ishiguro

Nuit d’insomnie
Note :

   L'avantage, quand on souffre d'insomnie chronique, c'est que l'on peut occuper ce temps libre nocturne pour lire tranquillement. Cette nuit, j'en ai donc profité pour lire Quand nous étions orphelins de Kazuo Ishiguro.
   
   Au départ, j'ai cru que je lisais un roman policier original mais je m'étais trompée. Quand nous étions orphelins est un hybride. Le héros, Christopher Banks, naît à Shanghai au début du XXe s. de parents anglais expatriés en Chine. Alors qu'il n'a que 10 ans, ses deux parents disparaissent l'un après l'autre et Christopher part vivre en Angleterre où il reçoit l'éducation d'un petit garçon aisé. Une fois sorti de l'Université, il devient rapidement un détective renommé accomplissant ainsi son ambition d'enfance. Progressivement, il est conduit à s'intéresser à la disparition mystérieuse de ses parents et à se plonger dans les difficiles relations entre la Chine, le Japon et l'Angleterre.
   
   Résumé ainsi, ce roman peut paraître assez classique mais progressivement alors que les chapitres se déroulent, Kazuo Ishiguro insuffle une réelle originalité à son oeuvre. En premier lieu, les souvenirs de Christopher et de ceux qui l'ont fréquenté alors qu'il était enfant et adolescent divergent de manière significative. Un exemple, Christopher se souvient avoir été parfaitement intégré pendant ses études, alors que l'un de ses camarades se souvient de lui comme d'un adolescent mis à part du groupe. L'histoire fait un aller-retour permanent entre les souvenirs d'enfance de Christopher et son présent.
   
   Autre particularité, même si le héros est détective, Quand nous étions orphelins, n'est pas vraiment un roman policier puisque les enquêtes de Christopher ne sont qu'évoquées. La seule enquête qui apparaît réellement dans le roman est celle que Christopher mène sur la disparition de ses parents. Cette recherche de la vérité va le conduire à se plonger au coeur des relations entre Occident et Orient et, en particulier, sur le rôle de l'Angleterre dans l'approvisionnement massif de la Chine en opium.
   
   Enfin, c'est la personnalité de Christopher lui-même qui rend si particulier le roman de Kazuo Ishiguro. Il semble assez étranger au monde qui l'entoure, s'imaginant être ce qu'il n'est pas toujours. Christopher est d'une grande naïveté s'imaginant pouvoir retrouver ses parents disparus depuis plusieurs dizaines d'années et prévoyant la grande fête qui saluera leur retour. Il se lance dans Shanghai en guerre, inconscient des dangers. D'un autre côté, ses succès en tant que détective sous-entendent un esprit plus rationnel qu'il ne paraît dans le roman.
   Quand nous étions orphelins est une énigme, à vous de la résoudre...
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critique par Cécile




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Un Japonais anglais
Note :

   Qu’on ne s’y trompe pas. Kazuo Ishiguro, même s’il est né au Japon, vit depuis l’âge de cinq ans en Grande Bretagne. C’est donc d’un écrivain britannique, européen, qu’il s’agit.
   Et de fait, ce Kazuo Ishiguro m’est apparu dans cette oeuvre comme le croisement d’un John Irving avec un André Malraux. La virtuosité d’un Irving pour monter, agencer et raconter ses histoires et le souffle épique d’un Malraux.
   
   Peut-être Malraux s’est-il imposé à mon esprit de par le passage du roman en Chine pendant la guerre qui évoque irrésistiblement « La Condition Humaine ». Même confusion et incertitude de ce qui se joue là, de qui tue qui, ou veut gagner quoi.
   
   Orphelin, Christopher Banks l’est depuis qu’il a été évacué de Chine vers l’Angleterre, enfant, alors que ses parents avaient disparu.
   
   Jennifer aussi l’est, la jeune fille adoptée par Christopher adulte, juste au moment où celui-ci, devenu détective réputé, décide de repartir en Chine plus de vingt ans après pour découvrir ce qui s’est passé …
   
   Histoire d’enfance, d’amitiès d’enfance, d’aventures d’enfance, qui trouvent un terrible écho l’âge adulte venu. Car le retour de Christopher Banks en Chine pour mener sa quête de toujours, la recherche de ce que sont devenus ses parents est terrible. L’aventure est alors guerrière. Guerrière et en Chine et quand on se remémore ce que Malraux a pu raconter dans « la Condition Humaine », c’est tout simplement effrayant.
   « Parmi les ruines, nous découvrions sans cesse du sang répandu – parfois tout frais, parfois desséché depuis plusieurs semaines -, sur le sol, sur les murs, sur les restes de meubles fracassés. Pire encore – et nos narines nous en avertissaient bien avant nos yeux -, nous tombions avec une régularité déconcertante sur des amas d’intestins humains à divers stades de décomposition. A un moment où nous reprenions haleine, j’en fis la remarque à Akira et il me répondit simplement:
    «Baïonnettes. Soldats plantent toujours baïonnette dans le ventre. Si on l’enfonce ici (il montrait son thorax), baïonnette ne ressort pas. Alors soldats apprennent. Toujours le ventre.»

   L’histoire est poignante, le talent de l’écrivain impressionnant. Aussi à l’aise pour évoquer le monde de l’enfance d’un Christopher Banks, enfant de colons anglais en Chine que celui de l’enfer de la guerre et de ses dommages collatéraux au niveau des individus.
   On dévore «Quand nous étions orphelins» plus qu’on ne le lit!
   ↓

critique par Tistou




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Banks est-il fou ?
Note :

   Ishiguro n’a pas perdu ses parents et n’est pas né en Chine, mais arrivé du Japon en Angleterre à 6 ans, il a subi le déracinement enfant, comme le personnage principal et sait donc de quoi il parle.
   Ceci posé, c’est tout de même une bien étrange chose que ce roman ! Je ne sais pas encore moi-même ce que j’en pense. Une fois la dernière page tournée, il me reste davantage de questions, même sur les intentions de l’auteur, que de réponses.
   
   L’histoire telle qu’elle paraît : Christopher Banks, détective de caractère un rien ombrageux, après s’être fait une jolie réputation en résolvant plusieurs sombres mystères dont nous saurons peu de choses, décide qu’il est prêt à s’attaquer enfin au seul mystère qui l’intéresse vraiment, à savoir l’inexpliquée disparition de ses deux parents, l’un après l’autre, alors que la famille séjournait à Shanghai.
   
   Seulement ils ont été enlevés et une bonne vingtaine d’années s’est écoulée depuis. Pourtant à aucun moment, au cours de ce long roman, personne ne doute qu’ils soient en vie et chacun semble bien certain que leur retour dépend uniquement de leur découverte par Banks. D’après lui d’ailleurs, tout le monde à Shanghai, si ce n’est également en Grande Bretagne, estime que la résolution de cette énigme sauverait cette région du monde et on commence même à lui reprocher de ne pas s’y être attaqué plus tôt car maintenant, les Japonais envahissent la Chine, les troupes de Tchang Kaï-Chek combattent celles de Mao et tout va au plus mal.
   Cette situation, présentée comme naturelle et jamais davantage expliquée m’a laissée bien perplexe.
   
   L’histoire telle que le lecteur la découvre, est d’autre part un récit dans lequel les souvenirs de Christopher Banks sur lui-même sont fondamentalement différents de ceux des gens qui l’ont connu alors. Ces divergences l’agacent fort, mais nous, elles nous troublent. On en vient peu à peu à ne plus juger si fiable le récit qu’il nous fait. A ce titre, l’histoire de son ami Akita, retrouvé … ou non, nous conforte dans ce doute étrange. Et l’on en vient à se demander « Mais de quoi parlons-nous, en fait ? »
   En fin de compte, plus on essaie de comprendre avec précision et plus les choses s’embrouillent. C’est là l’état de la réflexion d’Ishiguro sur le problème de la mémoire et des souvenirs, une des bases de ses œuvres, omniprésente dans tous ses romans.
   
    Reste à se laisser emporter par un récit dont l’action devient de plus en plus passionnante de page en page. La fin nous faisant carrément vivre le stress d’une aventure en pleine zone de combats urbains. On ne s’ennuie pas et il y a peu de risques que le lecteur lâche le livre avant son terme, mais n’empêche… la question demeure : de quoi nous a-t-on parlé là, en fait ? Je veux dire, à part l’oedipe de Christopher.

critique par Sibylline




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Les vestiges du jour - Kazuo Ishiguro

«Et les beaux restes de la langue.»
Note :

    M.Stevens, majordome distingué, doit se rendre en automobile en Cornouaille anglaise. Il part de Darlington Hall où il exerce ses fonctions depuis plus de 20 ans. Son nouvel employeur est un riche Américain, M.Faraday, qui a acheté le domaine et a maintenu Stevens dans son emploi.
   La recherche de la vieille Angleterre par M. Faraday donne un point de départ significatif à l’histoire qui, bien que tournée vers l’Angleterre purement traditionnelle des années trente, est écrite par un écrivain d’origine japonaise.
   
   Toute pensée émise par Stevens a un lien direct avec son métier de majordome. Il se sent en communion avec le paysage anglais car il possède une « grandeur » comme les majordomes ont une « dignité », dignité qu’il essaie de définir, d’atteindre, qui l’obsède et constitue pour lui une sorte d’idéal. Ainsi Stevens s’efforce de servir le mieux possible car :
    C’est souvent dans le calme et l’intimité des grandes demeures de ce pays que les débats sont menés et que sont arrêtées les décisions cruciales.
    (Rather, debates are conducted and crucial decisions arrived at, in the privacy and calm of the great houses of this country.)(115)

    Les Anglophones noteront au passage, l’extrême classicisme de la langue écrite, avec « Rather… » (« plutôt ») placé en début de phrase. Tout le roman est ainsi écrit dans ce style un peu obsolète, mais d’une grande pureté, la même, probablement que recherche Stevens.
   Tout le long de son voyage automobile, Stevens médite avec nostalgie sur les années passées de Darlington Hall et chaque élément de décor, paysage ou personne, le pousse vers cette rêverie. Ainsi, après avoir écouté une discussion chez des paysans qui l’accueillent car il est tombé en panne d’essence, il se demande :
    Mais la vie étant ainsi, est-il réellement possible d’attendre des gens ordinaires des opinions aussi « marquées » sur toutes sortes de choses.
   (But life being what it is, how can ordinary people truly be expected to have 'strong opinions' on all manner of things.) 194.)

   
   Stevens représente donc la tradition campée telle une statue dans son rôle de majordome, raide comme la justice et droit dans ses bottes, pour oser quelques stéréotypes :
    Un majordome de qualité se doit d’habiter son rôle distinctement et complètement, il ne lui est pas loisible de le laisser pour un temps de côté pour y revenir l’instant d’après comme s’il ne s’agissait que d’un déguisement de pantomime.
   (A butler of any quality must be seen to inhabit his role, utterly and fully; ha cannot be seen casting it aside one
   moment simply to do it again the next as though it were nothing more than a pantomime costume) (169)

   
   Il est si habité par son rôle qu’il en oublie de montrer ses sentiments que ce soit lors du ralliement douteux de son maître à la cause nazie ou en ce qui concerne les nombreuses tentatives de Miss Kenton, camériste en chef, d’attirer son attention, d’attiser sa sensibilité. En ce sens, la mort du père de Stevens lors d’une réception importante révèle comment le majordome reste dans son rôle que lui confère sa fameuse « dignité ». La seule sensation éprouvée à cet instant, est une mention de l’odeur de cuisine apportée par une des domestiques dans la chambre mortuaire.
   Le roman est composé de telle sorte que chaque chapitre correspond à une étape de Stevens pendant son excursion automobile. Il est à noter qu’il se dirige vers l’ouest, donc vers la mort, peut-être sous les traits de ce majordome retraité qu’il rencontre à Weymouth et qui lui révèle que le soir est le moment préféré des hommes, quand le soleil se couche, d’où le titre du roman. On peut ressentir cette nostalgie de Stevens à ce moment, lui qui est au soir de sa tâche et médite sur cette Angleterre d’antan, lorsqu’il accomplissait sa besogne contre vents et marées, au moment où les hommes d’affaires Américains remplacent les lords anglais, l’industrie se substitue à la terre, le travail et le profit à la naissance et la noblesse.
   
   Le cas de Miss Kenton – devenue depuis Madame Benn mais que Stevens continue à appeler « Miss Kenton », montrant si besoin était son attachement au passé – est plus complexe. L’amour pour son mari a grandi avec le temps, et, contrairement à Stevens, elle a évolué, a changé d’endroit, de vie…grâce à (ou plutôt à cause de) lui paradoxalement. Stevens, à la fin du livre, se retrouve au même point : que pourrait-il faire pour répondre aux « plaisanteries » de son actuel employeur ?
   Parfois, le style gardant le ton du majordome très anglais (on pense à un Jeeves coincé) parvient à créer une distance ironique mais non voulue du narrateur, très probablement calculée par l’auteur, comme l’atteste le commentaire de Stevens suite à sa panne automobile :
    Il serait déraisonnable de croire, à me regarder, qu’une telle propension à être aussi désorganisé me soit naturelle.
   (It would be unreasonable for an observer to believe such general disorganisation endemic to my nature.)

   
   Vu ma pauvre traduction, la phrase anglaise a d’autant plus d’impact.
   Les mots sont généralement choisis pour leur origine latine, pédantisme intellectuel, mise à distance mais aussi écho au langage que Stevens essaie d’améliorer en lisant des romans à l’eau de rose, autre paradoxe. On pourrait croire que Stevens va changer… mais non. Un mauvais roman l’eût fait évoluer vers la romance facile justement.
   L’apparente froideur du style aux mots très choisis est certainement un des plus grands charmes de Ishiguro.
   ↓

critique par Mouton Noir




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Le poids de la servitude
Note :

   Voilà trois ans que Lord Darlington est décédé emportant avec lui la grande part des idéaux qu’honorait Mr. Stevens en matière de courtoisie, de dignité, de tradition et de morale. Dans son rôle de majordome, il a vécu l’essentiel de son existence entièrement dévoué à son employeur, si préoccupé par ses fonctions, ô combien irréprochables, qu’il a totalement négligé d’exister en tant qu’individu.
   Mais, avec l’arrivée du nouveau propriétaire de Darlington Hall qui lui octroie quelques jours de vacances, l’opportunité de recoller les morceaux de sa vie s’offre à lui. Ainsi part-il en quête de sa probable dernière chance de s’amender d’un certain passé en espérant retrouver l’ex-intendante de la propriété (Miss Kenton) avec laquelle il a travaillé de nombreuses années.
   
   Tout au long du voyage à travers cette région qu’il découvre, Mr. Stevens passe au crible ses souvenirs de Darlington Hall ramenant le contexte au cœur des années 30. Ainsi, petit à petit il réalise qu’il a dévoué sa vie à un maître imparfait et bien moins défendable qu’il ne le pensait sur le moment. Puis surtout il prend plus ou moins conscience qu’il est probablement passé à côté de sa propre existence et peut-être aussi du bonheur. Il a porté son travail de majordome à de tels extrêmes de perfection qu’il a mis sous clé ses propres émotions. Sa vie durant, il n’a aspiré qu’à posséder « une dignité conforme à la place qu’il occupe. Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette.»
   
   Pourtant, Miss Kenton était bel et bien attirée par sa personnalité malgré son armature imperturbable. Vainement, elle a tenté à maintes reprises de le forcer à réagir pour finir par ne communiquer avec lui plus que par joutes ou par non-dits. Car l‘extrême dévouement de Mr. Stevens a toujours eu raison de ses éventuelles émotions, étouffées au nom de la dignité de son travail, convaincu « qu’on peut s’estimer comblé que si l’on a donné son cœur à son maître. » Dans ses sacro-saintes fonctions, il s’est toujours interdit d’intervenir dans sa vie et sur son destin.
   
   Et au cours de ce voyage, fouillant par la même occasion son passé, il finit par se sentir plus ou moins coupable d’avoir ainsi laissé échapper sa vie au profit d’une dignité assujettie à une forme de servitude. Pourtant, il n’en sera jamais à regretter la joie et la fierté d’avoir bien fait son travail. Ce qu’il paie bien cher.
   
   Ce livre est construit sur la base de deux histoires d’amour parallèles : une relation homme - femme impossible et une autre unissant aveuglément le domestique à son maître. Très vite le lecteur se laisse emporter par l’élégance de l’écriture tout en effleurements et en raffinement. Le style de l’auteur s’accorde à merveille à cet univers flegmatique emprunt de réserve et d’impassibilité.
   
   Peu de temps après avoir tourné la dernière page du livre, j’ai regardé pour l’occasion son adaptation cinématographique réalisée par James Ivory avec Anthony Hopkins, Emma Thompson et James Fox. Hormis quelques infimes détails qui ne nuisent absolument pas à la teneur du texte, comme l’identité du nouveau propriétaire de Darlington Hall ainsi que la scène finale, le film est d’une grande fidélité. Les dialogues sont pour beaucoup repris à la virgule près ce qui est fort réjouissant.
   Surtout, il m’a semblé que Mr. Stevens revêtait quelquefois, sous l’admirable interprétation de Anthony Hopkins, un côté un peu plus humain. Il est des regards, des expressions qui suggèrent certaines émotions contenues que je n’avais pas toujours saisies dans le livre.
   Aussi, l’implication politique de Lord Darlington et les manipulations du régime nazi prennent selon moi beaucoup plus de force à l’écran. Pas de doute que ce sont les intonations et les attitudes qui renforcent la situation.
   Dans le making of du film, Kazuo Ishiguro se dit fort réjoui de cette remarquable adaptation de son livre. Aussi, je ne peux qu’abonder vivement dans ce sens.
   ↓

critique par Véro




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Une loyauté mal placée
Note :

   Est-ce que cela valait la peine ? Est-ce que j’ai accompli quelque chose ? Puis-je changer? Voilà les grandes questions que se pose Monsieur Stevens, un majordome anglais qui a consacré la meilleure partie de sa vie au service du seigneur Darlington. Ces questions font surface lorsque son employeur distingué de la droite aristocratique étant mort, Darlington Hall est passé aux mains d'un riche propriétaire américain. Au fil des jours d’un voyage entrepris pour rendre visite à une femme qu’il avait côtoyé par son boulot, Stevens réfléchit alors sur sa carrière, ses valeurs et les choix qu’il a fait.
   
   
   Ce livre a remporté le prix de Booker. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. La trame narrative n'est rien de moins qu’exemplaire. Dès ce départ pour la campagne anglaise, elle nous berce vers cette réunion ultime avec Mademoiselle Kenton. Pendant que nous passons un bon moment à aimer/détester Stevens, il nous révèle sournoisement l'importance de cette rencontre. Le génie d’Ishiguro réside dans sa capacité à exprimer la grandeur dans le plus petit des détails. Dispersés ici et là, des touches, des impressions, des sentiments étouffés témoignent de la dualité des identités de l’auteur, enfant né dans la rigueur japonaise et élevé dans la rectitude britannique.
   
   Même si la façon dont Ishiguro façonne des personnages à partir de leurs faiblesses est tout à fait exceptionnelle, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un roman aucunement spectaculaire, le roman d’un amour réprimé. L’écriture soignée est sa plus grande force et saura séduire les amants des mots. Quant à moi, je préfère les récits plus complexes.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Une certaine Angleterre des années 50
Note :

   L'histoire commence
   Le vieux majordome Stevens a passé sa vie à servir les autres, métier dont il s’acquitte avec plaisir et fierté. C’est un homme qui se croit heureux. Jusqu’à ce voyage qu’il entreprend vers Miss Kenton, l’ancienne gouvernante du château, …
   
   J'ai aimé ce livre pour la qualité de son écriture qui nous transporte dans les émotions retenues par les limites de la dignité de ce majordome méticuleux. Cette conversation intérieure que M. Stevens s'autorise nous fait découvrir une solitude surannée, un déclin britannique d'une certaine Angleterre des années 50, une Angleterre qui n'a pas résisté aux bouleversements précédant la Seconde Guerre Mondiale.
   
   Pour prolonger le plaisir de lire, et pour rester dans le registre britannique, j'ai pensé à la littérature de Jonathan Coe qui nous raconte la période Thatcher, aux antipodes des Vestiges du Jour à quelques années de là, dans le même siècle ….
   ↓

critique par Alexandra




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La dignité
Note :

   Ce n’est pas facile (et peut-être même pas judicieux) de choisir la dignité comme but et critère ultime de sa vie, mais c’est ce qu’a fait Stevens, majordome de Lord Darlington. Il lui a voué son existence. Et a poursuivi, toujours droit sur sa route, ne se laissant troubler par rien… jusqu’au terme de ce livre.
   
   A propos de ce roman, Ishiguro a confié que son projet était d’illustrer le fait que nous sommes tous des Stevens, offrant notre travail et notre vie à quelqu’un qui se trouve au-dessus de nous et à qui nous nous en remettons pour prendre les décisions supérieures et que tout cela ait un sens.
   Ne soyons pas trop sévères avec Stevens, d’une certaine façon, son idéal est grand, grand et naïf, il a cru approcher du « moyeu de la grande roue » alors qu’il n’était qu’un pavé de la route, il n’est pas seul à avoir nourri cette illusion plutôt attendrissante d’ailleurs. « On se croit mèche on n’est que suif » disait Brel.
   
   
   Sur les cinq romans de Kazuo Ishiguro que j’ai lus, j’ai remarqué que trois parlaient d’un personnage ayant à répondre d’avoir choisi le mauvais camp pendant la seconde guerre mondiale et tentant de s’en justifier ; avec hauteur dans «Lumière pâle sur les collines», de façon plus soutenue mais toujours assez assurée dans « Un artiste du monde flottant », et enfin de façon posthume et avec l’aide d’un avocat, ici. Je trouve que cela peut-être assez significatif de la part d’un auteur né au Japon en 1954 et je pense (bien que je puisse me tromper) qu’il est possible qu’il y ait réellement eu une évolution de l’analyse d’Ishiguro au long de toutes ces années.
   
    Pour en revenir à Lord Darlington, ce n’est que dans les cinquante dernières pages que se dévoile de façon vraiment indiscutable ses positions pro-nazies et, comme son majordome, nous pouvons jusqu’assez tard dans l’histoire lui accorder le bénéfice du doute. Ce n’est qu’à l’avant dernière page que Stevens reconnaît son échec total officiel « J’ai fait confiance à la sagesse de Sa Seigneurie. Au long de toutes ces années où je l’ai servi, j’ai été convaincu d’agir de façon utile. Je ne peux même pas dire que j’ai commis mes propres fautes. Vraiment – on se demande – où est la dignité là-dedans ? » alors qu’il vient plutôt de constater un autre échec, plus officieux, et dont il ne parlera pas.
   Tout cela pour rebondir, cette fois, à la vraiment dernière page dans une direction plutôt inattendue quoique cohérente, sacré Stevens !
   Un grand livre.
    ↓

critique par Sibylline




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Ishiguro 4 ever
Note :

   En rentrant de Madrid, j’ai vite cherché une carte d’Angleterre: je voulais me faire une idée du voyage automobile du majordome Stevens, le héros des "Vestiges du jour". Car c’est fait: j’ai lu (dans l’avion encore) le roman le plus célèbre de Kazuo Ishiguro, adapté par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thompson (ce qui m’avait fait imaginer Ishiguro comme un auteur ancien, genre début du siècle, une sorte d’ami de Forster – j’en parle, parce que je viens aussi de lire Forster, dans un grand assaut de lutte contre l’ignorance la plus crasse, associée à divers préjugés – car le film en costumes m’a toujours trouvée réticente – eh bien Forster aussi c’est drôlement bien. Mais j’y reviendrai). "The remains of the day": faut-il y revenir? conte le périple d’un majordome tout à fait comme il faut vers la Cornouailles (que je peux situer, oui) où il rendra visite à Miss Kenton (du moins est-ce ainsi qu’elle s’appelait avant son mariage), qui fut sa collègue et même son amie à Darlington Hall. Avec l’art qu’on lui connaît, Ishiguro fait de ce voyage un périple mélancolique qui amène Stevens à reconstituer (ou disséquer?) les moments importants de son existence et à essayer de définir ce qu’est un «grand» majordome; avant de rencontrer celle qu’il a aimée (mal, ou trop tard, comprend-on peu à peu).
   
   "The remains of the day", malgré toutes ses qualités et les larmes que m’arracha le dernier chapitre, ne détrônera pas pourtant "Auprès de moi toujours": sans doute parce que le dernier roman d’Ishiguro met en scène des héros encore jeunes auxquels il est plus facile de s’identifier, et puis parce que Stevens est peut-être le héros le plus passif des romans d’Ishiguro que j’ai lus. Dévoué à un maître auquel il fait aveuglément confiance, il a mis tout esprit critique en veilleuse; en effet Stevens a servi chez un diplomate anglais qui au sortir de la première guerre mondiale a tenté d’adoucir les conditions imposées à l’Allemagne. Peut-être motivé par de nobles sentiments comme le respect du vaincu, Lord Darlington devient finalement un pion entre les mains des nazis…
   Après le Japon d’après-guerre et avant les années 90 uchroniques d’"Auprès de moi toujours", c’est à l’Europe de l’entre-deux-guerres que s’intéresse Ishiguro; une fois de plus histoire personnelle et destin collectif se mêlent. L’échec sentimental de Stevens, qui n’a pas su saisir sa chance d’aimer, se double d’un échec social, politique et finalement professionnel. Car au cours du voyage Stevens ne cesse de s’interroger sur la dignité, qualité indispensable du bon majordome. Mais s’il donne aux butlers de sa génération un idéal également politique (se mettre au service de ceux qui font avancer le monde), force est de constater que Stevens lui-même a échoué sur ce point: Lord Darlington est une figure controversée, voire raillée, un patron auquel Stevens reste tendrement attaché mais qu’il n’ose plus revendiquer comme ancien employeur, pour éviter les questions. Question philanthropie, Stevens s’est trompé et a sans doute même rendu plus confortables les conférences des négociateurs aux idées les plus nauséabondes!
   
   Stevens pourrait donc être un personnage assez antipathique, d’autant qu’il est un narrateur en lequel on ne peut avoir toute confiance. Il se justifie beaucoup, se dévoile peu à peu, revient sur des événements déjà racontés pour les modifier, se montre parfois plus allusif que vraiment clair (je ne peux oublier cette scène sur la jetée à la fin, lorsque le majordome éclate en sanglots, mais on ne le sait que par la réaction de son interlocuteur, lui-même n’évoquant pas ces larmes). Mais en même temps, comment Ishiguro fait-il pour cerner, éclairer, fouiller toutes nos faiblesses? Ce professionnalisme excessif qui fait oublier tout ce qu’il y a autour (l’essentiel), ce travail qui se substitue à l’être, qui devient une raison de vivre… ces petits arrangements avec la vérité, mensonges qui sortent de notre bouche pour notre plus grande surprise, parce que c’est plus facile – absurdes, ridicules, accusateurs…
   
   Stevens en déroute m’a vraiment émue, comme un frère en égarement, et j’ai saigné avec lui de toutes ses petites mesquineries, ses plaidoyers, ses justifications.
   
   Et comme il y a quand même quelques petits bonheurs dans la vie d’un majordome distingué, j’ai bu avec lui et Miss Kenton le cacao des confidences, au soir, quand tout est encore possible…
   
   Vous savez qu’on vient de publier un recueil de nouvelles d’Ishiguro? ("Nocturnes"!)

critique par Rose




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Auprès de moi toujours - Kazuo Ishiguro

«Never Let Me Go»
Note :

   Il y aurait le centre de Hailsham et le monde de dehors.
   Il y aurait ces centaines de jeunes pensionnaires encadrés par leurs « gardiens » et les autres, ailleurs.
   Il y aurait cette société parallèle et celle des gens «normaux».
   Assez vite, j'ai pris le parti de pénétrer dans ce roman comme il est souvent indispensable de le faire avec les romans de science-fiction, en me coulant dans cette société alternative sans pour autant essayer de la relier à tout prix à une certaine réalité. J'ai ainsi contourné les barrières de nos codes sociaux et je dois dire que j'admire là la plume efficace de l'auteur qui m'a permis de m'y glisser aussi facilement.
   
   Le roman, par le biais de sa narratrice Kathy, nous invite aux côtés de ces élèves pensionnaires dont elle faisait partie. Alors qu'elle est sur le point de quitter ses fonctions d' « accompagnante » pour rentrer dans la catégorie des « donneurs », elle retrace avec précision toute son enfance puis son adolescence passées dans ces centres en compagnie de ses amis Ruth et Tommy.
   
   Quelle est donc cette institution où les élèves sont pensionnaires à demeure et qui sont assujettis, dans un avenir incontournable, au processus des dons ? Les saisons sont rythmées par les « Échanges » qui récoltent leurs créations artistiques en vue d'agrémenter la prestigieuse et somme toute très mystérieuse galerie de « Madame ». Plus les années passent, et plus les élèves entreprennent de s'interroger et de se poser des questions sur eux-mêmes. Lentement, au fil de leurs interrogations ils découvrent, entre autres, qu'aucun d'eux ne pourra avoir d'enfants (une des premières clés dans la compréhension du roman). De là naît l'origine du titre en français « Auprès de moi toujours », phrase de la chanson fétiche de la narratrice de Judy Bridgewater à propos d'une femme stérile en mal de maternité.
   Ainsi, perçoivent-ils au fil du temps que leurs vies sont toutes tracées et leur avenir déterminé à l'avance. De toute évidence ils ne sont pas comme les gens normaux.
   
   Comme je n'aurais pas souhaité le savoir à l'avance, je ne dévoilerai pas davantage l'intrigue. La pénétration de cet univers se fait lentement par cet assemblage d'éléments successifs fournis par les ressentis de la narratrice. Les phases de compréhension sont tout à la fois dérangeantes et envoûtantes. Bien que le fondement de la narration soit dévoilé dès le premier quart du livre, l'envoûtement se poursuit malgré tout jusqu'à la dernière page. J'ai, pour ma part, été complètement fascinée par ce livre et il était bien difficile de m'en détacher. Pourtant, à y regarder de plus près, on ne peut pas dire qu'il regorge de rebondissements mais le mystère est sous-jacent et entretenu magistralement par cette écriture limpide, précise, dans une langue riche et dense chère à l'auteur.
   Contrairement à bien des romans de ce genre où il est question de société alternative d'apparence harmonieuse, voire idyllique, engendrant malgré tout son lot d'insurgés, ici il n'est absolument pas question ni de rébellion ni d'opposition de la part de quelques-uns des membres. La vie suit un cours paisible, on pourrait même dire normalement, où l'implicite ne mène aucunement à un procès éthique. L'atmosphère n'en est que plus inquiétante.
   Une fiction qui aborde d'une manière bien subtile une éventuelle évolution de l'humanité en proie à ses propres progrès scientifiques.
   Très fort pour qui aime un tant soit peu ce genre de littérature parfois déstabilisant au cœur d’un univers parallèle.
    ↓

critique par Véro




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Une machination inclassable
Note :

   Le sixième roman de Ishiguro nous entraîne dans un univers kafkaïen aux subtilités tellement minutieuses que le lecteur inattentif ne pourra discerner la travestie. Une œuvre de science-fiction ? De littérature ? Difficile à déterminer…
   
   Le décor du roman est un pensionnat bourgeois où les professeurs ne sont pas des pédagogues mais des « gardiens ». Une partie des élèves sont des « donneurs » et d’autres des « accompagnants ». Le périmètre de l’institution est sécurisé par une clôture électrifiée et toutes les pièces portent des numéros. Ces indices inquiétants sont parsemés ici et là, dissimulés à travers un flot accablant de mondanités puériles et de règles qui encadrent la vie dans cet établissement.
   
   Ce n’est qu’après avoir englouti un bon nombre de pages que l’on peut commencer à deviner le terrible sort des acteurs de cette société parallèle. La narratrice Kathy H. raconte méticuleusement son adolescence et sa relation avec un couple d’amis à l’intérieur des murs de « Hailsham ». Mais à aucun moment, le récit ne devient explicite dans ses intentions, un peu comme un théâtre où les vrais enjeux dramatiques sont présentés derrière la scène.
   
   Le trio d’orphelins emprisonné dans ce huis clos est décortiqué au fur et à mesure que les limites de leur servitude silencieuse sont testées par le temps et un inévitable destin tragique. Ils n’expriment pas de révolte outre que par des rumeurs, des confrontations verbales polies et une colère retenue. En fait, il ne se passe rien de flamboyant dans ce roman. Il s’agit de chroniques de l’ordinaire dans un environnement qui ne l’est pas.
   
   Pour cette raison, j’ai trouvé le temps long avant de me rendre aux vingt dernières pages qui font la lumière et peuvent déclencher une pensée philosophique. Mais à ce point, il est déjà trop tard.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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Dérangeant
Note :

   Kazuo Ishiguro est un écrivain singulier. Il est capable de traiter des sujets les plus divers.
   Celui qu’il a choisi dans « Auprès de moi toujours » est particulièrement saisissant, voire dérangeant, comme tous les problèmes de société dont on sait qu’ils vont être incontournables mais qu’on ne veut - dont on n’a pas la capacité de - regarder en face.
   En cela il fait un peu mentir ce que disait Pierre Magnan à propos de l’écrivain et de ses lecteurs : « … la plupart des écrivains s’attaquent à l’actualité puisque c’est leur vie … En principe, un écrivain meurt avec son public.”
   Car en un sens, avec « Auprès de moi toujours », Kazuo Ishiguro anticipe son lectorat puisqu’il anticipe l’actualité ! Il ne s’agit pas de Science-fiction pour autant, malheureusement.
   
   Difficile d’en dire plus sans casser un peu la surprise or l’un des charmes de l’oeuvre vient de ce qu’un malaise est instillé au fil des pages et que la compréhension nait progressivement. C’est dans cet état que j’ai pu le lire et c’eût été sans nul doute différent si j ‘en avais su davantage sur le sujet profond.
   
   Dès le départ, Kazuo Ishiguro nous met en déséquilibre, comme un lutteur sur le tapis qui, à l’amorce du combat vous met dans une situation de désavantage. Il introduit des notions qu’il se garde bien d’expliquer ou de développer et qui ne prendront réellement du sens qu’au tiers voire la moitié du livre. En cela, certainement des lecteurs « fragiles » ont du décrocher. C’est certainement un risque.
   « Je m’appelle Kathy H. J’ai trente et un ans, et je suis accompagnante depuis maintenant plus de onze ans. Je sais que cela paraît assez long, pourtant ils me demandent de continuer huit mois encore, jusqu’à la fin de l’année. »
   Ca, c’est le début du roman, et débrouillez-vous avec le concept d’accompagnante car les détails viendront beaucoup plus tard !
   
   De même, dans ces retours en arrière que Kazuo Ishiguro affectionne tant, on comprend rapidement que l’Institution d’Hailsham, où a été élevée Kathy H, a une importance primordiale mais pour tout appréhender mieux vaut accepter d’être patient ! Et cette Institution d’Hailsham est particulièrement déstabilisante pour le lecteur également puisqu’une composante de la vie d’enfants, de l’éducation d’enfants est singulièrement absente tout au long du récit.
   
   Kazuo Ishiguro affectionne les retours en arrière, donc. Il est du genre à partir sur une histoire et à revenir sans cesse en arrière pour vous dire comment ça a commencé, et pourquoi, et comment, … , un peu comme certaines personnes qui ont du mal à articuler leurs pensées et qui s'aperçoivent dans le cours de l’histoire racontée qu’il manque des éléments et qui remontent jusqu’à la Création pour expliquer pourquoi l’oncle Jules est tombé de vélo la veille! Vous en connaissez sûrement des comme ça ?
   Mais chez Kazuo Ishiguro, ce n’est pas un déficit de vision globale ou un problème d’articulation de pensée. Bien au contraire, ça doit lui demander à la construction, à l’élaboration du plan, un premier oeuvre considérable ! Ca fait partie de l’histoire, c’en est un des moteurs au niveau de l’intérêt.
   Quand en plus ça concerne un sujet … éthiquement inextricable, on n’ose croire ce qu’on finit par comprendre progressivement. C‘est très fort.
   
   Au niveau de l’écriture et du style, c’est très détaché, tout en recul et en relative froideur. Pas réellement en implications affectives. J’ai pensé instinctivement par flashes à certains films d’épouvante où l’épouvante n’est pas créée par des images horribles explicites mais par des non-images, des non-explications qui créent l’épouvante. Excepté que, plus que d’épouvante, c’est de gêne qu’il faudrait parler.
   Une grande belle oeuvre qui me laissera, j’en suis sûr, des traces profondes.
    ↓

critique par Tistou




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"Humain plus qu'humain"
Note :

   L’auteur a déclaré avoir commencé à penser à ce roman quinze ans avant qu’il ne soit terminé. C’est dire que le sujet lui tenait à cœur.
   
   Pour ce sujet, justement, quel est-il? Il y a des lecteurs qui disent qu’ils n’ont pas tout de suite compris de quoi il s’agissait et qu’ils se sont longtemps crus dans un pensionnat anglais typique dans lequel l’action progressait plutôt lentement. Pour ma part, il n’en est rien. J’ignorais tout de l’histoire, mais je pense qu’Ishiguro applique à ses lecteurs la règle que les gardiens appliquaient à leurs élèves: "Tommy jugeait possible que, pendant toutes nos années à Hailsham, les gardiens aient choisi avec beaucoup de soin, et de propos délibéré, le moment de nous dire chaque chose, de telle sorte que nous étions toujours un peu trop jeunes pour comprendre correctement l’information la plus récente. Mais, bien sûr, nous la saisissions à un certain niveau, et avant longtemps, toutes ces données étaient entrées dans notre tête sans que nous les ayons jamais vraiment examinées." et que tout comme eux, nous nous retrouvons à savoir les choses avant de les avoir bien comprises. J’ai noté que le mot lui-même n’est pas lâché avant la page 259, mais il passe alors presque inaperçu, comme tous les élèves, le lecteur savait depuis longtemps.
   
   Nous avons ici un livre que j’ai trouvé un peu trop lent dans son premier tiers. L’ouvrage se divise en trois parties. Globalement : A Hailsham (le pensionnat où les « professeurs » sont des « gardiens »), Aux Cottages (où l’on va en quittant Hailsham) et à l’extérieur ensuite. J’ai trouvé la partie Hailsham agréable, mais trop lente. La so british éducation des pensionnats est un peu pimentée, mais au bout d’un moment, cela ne suffit plus. On est intéressé, mais pas passionné. Le récit est étrange, un peu insaisissable, mais en même temps, on devine assez vite de quoi il s’agit. Depuis la première page, les termes désignant la narratrice et son travail ne laissent guère de doute.
   Heureusement arrive la deuxième partie et, à partir de ce moment là ; le rythme s’accélère et beaucoup de choses se nouent et se dénouent assez rapidement, en crescendo jusqu’à la fin qui se dévore d’un coup… pour nous laisser songeurs.
   
   C’est pourquoi je trouve que cette première partie trop longue est bien dommage. C’est peut-être le seul défaut de ce beau roman qui abandonne son lecteur avec en mémoire des scènes aussi précises, aussi bien gravées dans son esprit que s’il les avait réellement vues lui-même.
   Heureusement, l’extrême finesse de la seconde partie et la profonde justesse humaine de la troisième font tout de même de ce livre un très beau roman délicatement féroce, élégamment barbare. Qui nous laisse une question: «Qu’est-ce que l’humain?»
    ↓

critique par Sibylline




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Nocturnes - Kazuo Ishiguro

Cinq nouvelles de musique au crépuscule
Note :

   De concerts estivaux sur des placettes italiennes il est question aussi dans deux des cinq nouvelles du dernier livre de Kazuo Ishiguro, "Nocturnes", mais ce ne sont pas mes préférées. Enfin, tout de même j’aime beaucoup la première (où l’on découvre pourquoi Tony Gardner, un crooner un peu dépassé, donne une sérénade vénitienne qui fait pleurer son épouse Lindy).
   
   Ce n’est pas un roman, mais c’est un recueil cohérent car toutes les nouvelles parlent de musiciens plus ou moins talentueux ou de mélomanes, la plupart arrivés à un stade de leur vie ou de leur carrière où ils s’interrogent sur la possibilité de retrouver un second souffle, les compromis qu’ils ont faits ou sont prêts à faire pour rebondir. C’est profond, existentiel, mais la nouveauté c’est que l’humour, sous-jacent dans les romans précédents (le majordome Stevens sait se mettre dans des situations bien embarrassantes parfois, en lisant très sérieusement un roman à l’eau de rose, par exemple*), est ici pleinement exploité, qu’il s’agisse de réparer ses coups de sang, de se venger d’un client acerbe ou de récupérer un trophée égaré dans des cuisines, dans la nouvelle que je préfère. «Nocturne» se passe dans un hôtel de luxe où sont installés les patients d’un chirurgien renommé. Un talentueux saxophoniste de jazz y séjourne, le visage masqué par des bandelettes, espérant que son nouveau visage fera décoller la carrière qui est en train de lui échapper; il y rencontre précisément la frivole Lindy Gardner, ancienne starlette habituée des bistouris (et donc (ex-)épouse de crooner). C’est une façon de confronter tout en douceur artiste de l’ombre et ambitieuse pleine d’énergie en un duo loufoque dont la conclusion ne manque pas d’une certaine ambiguïté. La rencontre des deux masques dans l’hôtel labyrinthique et en partie en rénovation (comme eux) a un petit côté «Yeux sans visage» (en plus ludique mais tout aussi poétique) qui m’a beaucoup plu.
   
   C’est à cette occasion que j’ai découvert qu’Ishiguro avait écrit les paroles de certaines chansons de Stacey Kent, dont «Breakfast on the morning tram» qui imagine une rame de tram où les cœurs brisés peuvent se consoler avec des pancakes à la cannelle tandis que le jour se lève.
   
   
   * "Les vestiges du jour"

critique par Rose




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