Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de février et mars 2007
Marguerite Duras

    Marguerite Duras séduit, fascine totalement ou agace et ennuie mortellement, plusieurs lecteurs vous en parleront ici. En tout cas, elle fut un écrivain qui compta dans ce récent 20ème siècle et nous lui devions bien une petite place.
   

Biographie

    AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2007
   
   Marguerite Duras est née Marguerite Donnadieu, en 1914 en Indochine alors française, de parents enseignants.
   Elle y vivra (à part une courte interruption à la mort de son père en France métropolitaine) jusqu’en 1933 où, munie de son baccalauréat, elle regagnera la métropole pour y poursuivre ses études.
    Résistante pendant la seconde guerre mondiale, elle verra son mari déporté. A la libération, elle s’inscrira au Parti Communiste Français dont elle sera exclue quelques années plus tard.
   

   
    Auteur extrêmement prolixe, elle écrit des romans, des pièces de théâtre, des adaptations cinématographiques, s’inscrivant dans le renouvellement de ces modes d’expression à cette époque.
   Sa vie fut marquée par son assujettissement à l’alcool qu’elle ne niera jamais et évoque au contraire dans « La Vie matérielle. »
   Elle est morte à Paris en 1996 et est enterrée au cimetière du Montparnasse.

   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  L'amant de la Chine du Nord
  Détruire dit-elle
  Dix heures et demie du soir en été
  India Song
  Moderato Cantabile
  La douleur
  Le ravissement de Lol V. Stein
  Un barrage contre le Pacifique
  Emily L
  Les petits chevaux de Tarquinia
  Hiroshima mon amour
  Abahn Sabana David
  Ecrire
  Les yeux bleus cheveux noirs
  L'amant
  Le Vice-Consul
  Yann Andréa Steiner
  Le square
 

L'amant de la Chine du Nord - Marguerite Duras

Concision
Note :

   Si Thomas Bernhard est le roi incontesté de la loghorrée interminable et répétitive (je n'ai pas dit que ça n'avait pas de valeur hein ?), Marguerite Duras est la reine du concis, de l'ellipse. La façon qu'elle a de faire passer des images, des sensations avec 3_4 mots, à peine assaisonnés de qualificatifs et de verbes est proprement stupéfiante.
   
    «C'est un poste de brousse au sud de l'Indochine française.
   C'est en 1930.
   C'est le quartier français.
   C'est une rue du quartier français.
   L'odeur de la nuit est celle du jasmin.
   Mêlée à celle fade et douce du fleuve.»

   
   Ou encore
   
   «Le ciel, on le voit d'un bord à l'autre de la terre, il est une laque bleue percée de brillances.
   
   On voit les deux enfants qui regardent ensemble ce même ciel. Et puis on les voit séparément le regarder.
   Et puis on voit Thanh qui arrive de la rue et ve vers les deux enfants.
   Puis on revoit le ciel bleu criblé de brillances.
   Puis on entend la Valse sans paroles dite «désespérée» sifflée par Thanh sur un plan fixe du bleu du ciel.»

   
   Des indications cinématographiques de cet ordre il y en a quantité. Voire des renvois en bas de page qui suggèrent :
   
   «En cas de cinéma on aura le choix. Ou bien on reste sur le visage de la mère qui raconte sans voir. Ou bien on voit la table et les enfants « racontés » par la mère. L'auteur préfère cette dernière proposition.»
   
   Ne pas croire pour autant qu'il s'agit d'un simple script, désincarné et fixant des paysages, des situations et des visages. C'est bien un roman d'amour. D'amour décalé dans une situation de type «fin de colonie» tout ce qu'il y a de plus décalé.
   C'est plein de chair, de sueur et de choses bizarres.
   Ce roman, ou cette façon d'écrire, je ne sais pas, m'évoque irrésistiblement un écrivain qui serait parvenu à la perfection dans le genre qu'il s'est choisi. A la perfection, sauf que ce genre est une impasse et que lui seul peut y aller.
   Je veux dire que je n'imagine pas quiconque faire mieux que M. Duras dans son genre. Mais c'est une très belle impasse!
   ↓

critique par Tistou




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Premiers émois amoureux
Note :

   Quatrième de couverture:
   " J'ai appris qu'il était mort depuis des années. C'était en mai 90 (...). Je n'avais jamais pensé à sa mort. On m'a dit aussi qu'il était enterré à Sadec, que la maison bleue était toujours là, habitée par sa famille et des enfants. Qu'il avait été aimé à Sadec pour sa bonté, sa simplicité et qu'aussi il était devenu très religieux à la fin de sa vie. J'ai abandonné le travail que j'étais en train de faire. J'ai écrit l'histoire de l'amant de la Chine du Nord et de l'enfant : elle n'était pas encore là dans L'Amant, le temps manquait autour d'eux. J'ai écrit ce livre dans le bonheur fou de l'écrire. Je suis restée un an dans ce roman, enfermée dans cette année-là de l'amour entre le Chinois et l'enfant. Je ne suis pas allée au-delà du départ du paquebot de ligne, c'est-à-dire le départ de l'enfant. " M.D
   
   "L'Amant de la Chine du Nord" est l'histoire tourmentée d'une jeune adolescente de 15 ans qui va vivre ses premiers émois amoureux et charnels avec un Chinois. L'enfant n'est autre que Marguerite Duras car cette oeuvre est autobiographique, respirant par là-même une authenticité très intense. Cette histoire d'amour est faite de souffrances, d'émotions et celle-ci se comprend à la lumière d'un parcours personnel: une relation singulière de l'enfant avec sa mère, ses frères. Les thèmes de l'absence et de la séparation prennent une profondeur mystérieuse. L'Indochine devient ce pays inconnu, empreint de passion sensuelle et de bonheur éphémère.
   
    L'écriture de Marguerite Duras sera sans doute ce qui touchera le plus son lecteur: un phrasé court, où l'image est très saisissante. Le roman se lit alors comme un scénario. Il reste une impression d'inachevé, d'un profond et triste sentiment de nostalgie: les personnages se dévoilent en demi-teintes par leur silence et leur retenue où ce qui n'est pas dit se révèle plus essentiel que jamais. Sans nul doute, "L'Amant de la Chine du Nord" est un roman écrit avec le coeur: l'ambiance intimiste n'est pas pesante et les mots coulent aussi naturellement que les larmes.
   
   Un roman fort, mélancolique, à fleur de peau...

critique par Laël




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Détruire dit-elle - Marguerite Duras

Les jeux du désir et de la mort
Note :

   Un hôtel, isolé dans un parc, au milieu d'une forêt. Quatre personnages.
   Ou pour mieux dire, un trio - Stein, Max Thor et son épouse Alissa, trois figures du destin tels les trois Parques -, et une femme seule, Elisabeth Alione, qui retient l'attention des trois premiers cités. Et c'est tout ce qui a lieu.
   
   Il ne se passe rien, très littéralement rien. Rien que l'écoulement lent des jours, rythmé par les repas, la sieste et les promenades dans le parc. Des regards. Et des bribes de conversations. Parfois anodines - les nouvelles de la famille, la forêt, les insomnies... Parfois énigmatiques et quelque peu inquiétantes: "Détruire dit-elle".
   
   Il ne se passe rien. Rien qui vienne détourner l'attention du lecteur de l'essentiel: les jeux troublants du désir, l'amour qui décidément n'est pas simple et l'ombre incertaine et vacillante de la mort.
   
   Un rien étonnamment captivant.
   Un livre très étrange et très beau.
    ↓

critique par Fée Carabine




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Avec indications de théâtre
Note :

   « Détruire dit-elle » est un roman. Quasi en huis clos. Et l’ouvrage se referme sur une note de Marguerite Duras : « Note pour les représentations ». Elle y explique le décor et donne des indications de mise en scène. C’est dire que ce roman est particulièrement statique.
   
   Un hotel, isolé près d’une forêt. Genre hotel bon genre dans ville de cure. Trois individus qui se connaissent mais dont les rapports ne sont pas forcément des plus simples et une femme, isolée, qui va devenir le centre d’attention du trio. Avec supputations, remarques incompréhensibles, tentatives d’approche et de séduction. Ce sera le coeur du roman. Etonnant, troublant. On le termine sans avoir eu toutes les clés en main. Vanité, pourrait-on penser par moments. Vain est un adjectif qui pourrait venir à l'esprit. Mais ce n'est pas vain puisqu'il en reste quelque chose à l’issue de la lecture. C’est plutôt du vide. Du vide écrit, qui démontre par là que même dans le vide …
    « - Madame, lit Stein. Madame, il y a dix jours que je vous regarde. Il y a en vous quelque chose qui me fascine et qui me bouleverse dont je n’arrive pas, dont je n’arrive pas, à connaître la nature.
   Stein s’arrête et reprend.
   - Madame, je voudrais vous connaître sans rien en attendre pour moi. »

   Epique, non ?

critique par Tistou




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Dix heures et demie du soir en été - Marguerite Duras

En attendant l'orage...
Note :

   L'Espagne. L'été.
   
   Pierre et Maria, leur petite fille Judith et leur amie Claire sont en vacances, en route vers Madrid. Un violent orage les force à s'arrêter et à trouver un abri dans l'hôtel déjà surpeuplé d'une petite ville où un crime passionnel vient de défrayer la chronique: Rodrigo Paestra vient en effet de tuer sa femme et l'amant de celle-ci, avant de prendre la fuite par les toits. Dans la chaleur étouffante de la nuit, l'amour entre Maria et Pierre s'étiole à mesure que le désir monte entre Claire et Pierre et que Maria s'étourdit à grand renfort de petits verres de manzanilla... Et dans la chaleur étouffante de la nuit où elle ne parvient pas à dormir, Maria aperçoit une silhouette sur le toit d'une maison voisine: Rodrigo Paestra. Rencontre sans parole, improbable et éphémère.
   
   Les livres de Marguerite Duras et moi, c'est un peu du tout ou rien. Certains m'ont profondément ennuyée ("Un barrage contre le Pacifique"). D'autres au contraire m'ont littéralement captivée ("Moderato Cantabile", "Les petits chevaux de Tarquinia"?). Et "Dix heures et demie du soir en été" rentre dans cette deuxième catégorie. Tout y est, une atmosphère prenante, la chaleur, la touffeur de l'air, l'orage qui explose et la passion, celle d'un couple naissant, celle qui a amené la mort? et les derniers frissons d'un couple qui se défait. Cela pourrait être totalement désespéré, et puis non, bien au contraire, cela frémit de vie et d'émotions.
   
   Superbe.

critique par Fée Carabine




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India Song - Marguerite Duras

Des voix, des images - des histoires, des amours
Note :

   C'est l'histoire d'Anne-Marie Stretter et de Michael Richardson.
   C'est l'histoire du Vice-consul de France à Lahore.
   C'est l'histoire d'une mendiante qui a marché de Savannakhet au Laos jusqu'à Calcutta et à la rive du Gange, qui a marché pendant dix ans semant sa raison comme des cailloux sur son chemin.
   C'est une histoire d'errance. C'est une histoire d'amour. C'est une histoire de mort.
   Dans ce texte écrit pour le théâtre, mais qui n'est pas à proprement parler une pièce de théâtre, Marguerite Duras revisite deux de ses romans: "Le Vice-consul" et "Le ravissement de Lol V. Stein". Elle en reprend certains personnages et des éléments de l'intrigue sous un angle nouveau, et en adoptant un dispositif narratif original qui fait appel à des voix extérieures au récit, ce qui lui permet "de faire basculer le récit dans l'oubli pour le laisser à la disposition d'autres mémoires que celle de l'auteur: mémoires qui se souviendraient pareillement de n'importe quelle autre histoire d'amour. Mémoires déformantes, créatives." (p. 10) Pratiquement, quatre voix "off" (deux femmes et deux hommes) nous content à tour de rôle l'histoire d'Anne-Marie Stretter, de Michael Richardson et du Vice-consul de France à Lahore, tandis que les acteurs incarnant ces personnages jouent - en silence - l'action dont les voix nous font le récit, et le texte qui nous est donné à lire propose les dialogues entre les voix "off" entrelardés de (très) longues didascalies décrivant les intonations et les effets souhaités pour la déclamation du texte, ainsi que les gestes et les attitudes des acteurs.
   "India Song" est un livre indéfinissable, pas vraiment roman, pas vraiment pièce de théâtre, pas vraiment poésie - mais un peu des trois. Un texte inclassable et déroutant qui malgré son aspect "mal léché" dégage un charme ensorcelant...
   Deux ans après la publication d'"India Song", Marguerite Duras a elle-même porté son livre à l'écran avec notamment Delphine Seyrig, longiligne et langoureuse, dans le rôle d'Anne-Marie Stretter et Michael Lonsdale dans celui du Vice-consul. Le film conserve l'idée de la narration par des voix extérieures, mais la structure est ici beaucoup plus souple laissant place aussi à quelques dialogues. Marguerite Duras a pratiquement réécrit son texte de fond en comble, ou en tout cas, elle l'a complètement restructuré pour tirer le meilleur parti des possibilités techniques offertes pas le cinéma. Cela nous vaut un film tout aussi déroutant - et tout aussi fascinant - que le livre, un film baigné dans la même atmosphère étouffante et dans la langueur et l'ennui de l'attente de la mousson. Le livre et le film sont deux belles découvertes, révélant une facette moins connue de l'oeuvre de Margerite Duras.
   
   
   Extrait (p. 40):
   Les voix entrelacées, d'une douceur culminante, vont chanter la légende d'Anne-Marie Stretter. Récit très lent, mélopée faite de débris de mémoire, et au cours de laquelle, parfois, une phrase émergera, intacte, de l'oubli.
   Voix 1
   De Venise.
   Elle était de Venise...
   
   Voix 2
   Oui. La musique, c'était à Venise.
   Un espoir de la musique...
   
   Voix 1 (temps)
   N'a jamais cessé d'en faire?
   
   Voix 2
   Jamais.

critique par Fée Carabine




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Moderato Cantabile - Marguerite Duras

Ecriture déstabilisante
Note :

   Voilà déjà quinze ou vingt ans que j’ai traversé dans mon parcours de lectrice (lunaire à ce moment) une grande période Marguerite Duras. Aussi, l’occasion de l’auteure du mois de Lecture/Ecriture m’a permis de procéder à un peu de rangement dans mon grenier avant de retrouver le carton «béni» de ses livres volontairement remisés. D’aucuns pourraient peut-être s’étonner que je puisse reléguer des livres au fin fond d’un débarras alors que l’éthique livresque les voudrait parfaitement alignés sur de belles étagères.
   Alors là, il faut que j’avoue qu’après un grand amour avec l’auteure, certes il y a longtemps, nous nous sommes quittées à l’époque en d’assez mauvais termes (enfin, c’est surtout moi qui ai rompu avec cet amour bien trop déstabilisant). Plus question donc qu’un de ces ouvrages vienne me narguer du haut de certains rayonnages et là j’ai usé (ou abusé) du pire pouvoir du lecteur envers des livres : les cantonner dans un cagibi…
   Aussi, afin de bien asseoir ma réaction de l’époque, j’ai sorti en priorité «Moderato cantabile» qui, d’après mes souvenirs, est le plus susceptible de caractériser au mieux le contexte qui m’a petit à petit menée vers cette cassure.
   
   Autant l’histoire proprement dite est assez simple à relater car l’intrigue tient à peu de chose, autant aborder son impact allusif relève davantage de l’analyse, psychologiquement parlant.
   
   Alors commençons par l’histoire :
   Anne Desbarèdes, dans sa vie bourgeoise sans doute trop bien organisée, emmène son fils à sa leçon de piano du vendredi dans un appartement du port.
   Alors qu’elle attend avec lassitude que se termine cette séance musicale, elle assiste d’un peu loin, à l’assassinat d’une jeune femme par son amant dans un café voisin. Dès lors, dans son existence saturée d’ennui, Anne va se laisser envahir par une forme de fascination plus ou moins morbide autour de ce drame passionnel. Jour après jour, inlassablement, elle va revenir sur les lieux du crime pour y retrouver Chauvin qu’elle a rencontré par hasard dans le café juste après le drame.
   Deux mondes s’opposent. D’un côté le milieu bourgeois des employeurs auquel appartient Anne, de l’autre celui de Chauvin, milieu populaire des ouvriers. Pourtant, l’histoire de cet assassinat est un peu un substrat où petit à petit s’installent entre eux les stigmates du désir.
   L’histoire plante au départ l’amorce d’un espoir romantique mais très vite elle bouleverse toute trame romanesque habituelle pour entretenir une forme plutôt sinistre et aborder sans ménagement la condition sclérosée de cette femme dans son milieu (n’oublions pas aussi que Marguerite Duras était une féministe). L’auteure en profite aussi pour pointer l’hypocrisie des mondanités de cette société bourgeoise.
   
   Tout au long du livre, la narration, qui repose essentiellement sur des dialogues brefs, secs et bruts, cultive le vide événementiel et les faits relatés paraissent lourds d’insignifiance. Aucun élément ne trouve d’aboutissement, ni l’intrigue autour du crime passionnel, ni la relation naissante entre les deux personnages. Une culture de l‘échec.
   Que de frustrations devant cette totale absence d’explications et c’est au lecteur de s’approprier l’histoire sans réelles indications.
   
   Pourtant, bien qu’il ne se passe rien, ou vraiment pas grand-chose, ce vide est capable de toucher bien des zones profondes du lecteur. C’est l’immense pouvoir de la suggestion propre à l’œuvre de Duras, si tant est que l’on y soit réceptif. Je l’ai été avec intensité, je le reconnais, et cette relecture a réveillé en moi ces ressentis caractéristiques, à savoir cette forme de malaise, de tourment, de tumulte intérieur assez déstabilisants. J’admets donc avoir apprécié et recherché aussi à l’époque ce genre de perturbations puis cette forme d’écriture romanesque reposant pour beaucoup sur la suggestion et centrée essentiellement sur l’échec et la fatalité amoureuse a cessé de m’attirer car beaucoup trop déstabilisante et perturbante pour moi.
   Certes, ce style d’écriture correspond à un tournant spécifique dans l’œuvre de Marguerite Duras, dont «Moderato cantabile» sert d’ouverture. D’autres romans, que j’ai lus au départ avec avidité, ont suivi ce courant, jusqu’à mener à ma propre saturation. Il me semble avoir été abreuvée de tourments, de désordres intérieurs, de sentiments presque douloureux. C’est là que j’ai rompu avant d’être complètement dévastée. Cette relecture m’a demandé un certain travail sur moi et je ne regrette pourtant pas d’avoir mis des mots sur mes sensations.
   Quant à la notation de cet ouvrage, je lui attribue celle de mes impressions premières.
   
   Aussi, j’ai redécouvert qu’une adaptation cinématographique a été réalisée par Peter Brook en 1960 avec Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo. Hélas, je ne suis pas parvenue à la dénicher dans les vidéothèques. Mais, comme je tourne la page Duras (pour la seconde fois), j’arrête mes investigations. Peut-être, dans une quinzaine d’années quand s’annoncera à nouveau à moi, une initiative comme celle de « l’auteure du mois »…
    ↓

critique par Véro




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Énigmatique
Note :

   La jeune femme insatisfaite au centre du roman n’est pas sans rappeler « Madame Bovary ». Au début de l’histoire on la suit dans l’ennui de la routine et de son conformisme. Mais, lorsque le meurtre d’une femme par son amant survient, une certaine fracture se produit en elle. La fascination qu’elle entretient pour le crime lui fait questionner sa situation de femme, l’amour et le sens de sa vie. Avec un ouvrier dans un café, elle discute du meurtre, tentant de trouver une explication, même si ils doivent inventer les morceaux manquants.
   
   Tout en subtilité, l’histoire d’Anne Desbaresdes est une histoire de sexualité réprimée, de désirs inassouvis. Face à la mort, confrontée à un vide dans son existence que l’amour pour son fils ne parvient pas à combler, elle erre dans un état de paralysie émotive, incapable de se libérer des contraintes qu’elle s’impose à elle-même.
   
   Si l’écriture de Duras, simple et dépouillée, n’est pas spectaculaire, la façon dont elle utilise les sous-entendus est envoûtante. Toutefois, sachant qu’il s’agit d’une œuvre de la fin des années 50, on comprend que ce voile est posé là en raison de l’époque et non pour apporter du mystérieux au roman. Ceci étant dit, le résultat est efficace, intriguant et élégant dans sa retenue.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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Dans moderato, il y a râteau
Note :

   J’ai lu (ou plutôt écouté) mon premier Duras. Oui, ça manquait à ma culture, Duras. Et je dois avouer que je sors de cette lecture plutôt déçue. Et déçue d’être déçue… bref, je me comprends. Je voulais tellement aimer. Je ressors pourtant de cette lecture/écoute avec une sensation de creux, de vide. Je n’ai probablement rien compris au truc. Peut-être aussi que ces livres où il y a beaucoup de dialogues passent moins bien pour moi en audio. Bref, je suis passée à côté, mais tellement!
   
   Ce court roman a été souvent décrit comme le plus hermétique mais le plus abouti de Duras (source: les Internets… donc, ça vaut ce que ça vaut). Il s’ouvre sur une femme, Anne Desbaresdes, qui assiste au cours de piano de son enfant (appelé l’enfant tout au long du roman) donné par Mademoiselle Giraud, qui ne se prive pas de lui dire sa façon de penser et qui critique ouvertement l’éducation que lui donne Anne Desbaresdes. Puis, des cris. Il y a eu un meurtre dans le café voisin. Cette événement va bouleverser la jeune femme et la pousser à revenir tous les jours dans ce café, à boire du vin, toujours plus de vin, en compagnie d’un homme disant s’appeler Chauvin.
   
   Un portrait de femme qui s’ennuie, donc, et qui vit sa vie comme une automate, sans relief. Il est difficile de comprendre ce qui l’attire dans ce café, où elle parle avec cet homme d’un meurtre dont ils ne savent rien ni l’un ni l’autre. Conversations et phrases répétées, langueur, enfant qui joue seul dans la rue… je n’ai rien ressenti moi non plus que cet ennui, ce vide. Certes, on sent l’envie d’être autre chose, d’avoir un autre avenir que celui qui semble tracé, quitte à être le héros d’un drame. Mais j’ai eu pitié de cette femme plus qu’autre chose et elle m’a semblé une coquille vide.
   
   Certes, certaines scènes sont frappantes (la leçon de piano, le souper mondain), mais ça n’a pas suffi pour rendre cette écoute agréable. J’ai eu envie de les secouer, ces personnages! Tous et chacun d’entre eux!
   
   Ceci dit, je veux toujours lire "L’amant" de Duras. Mais je vais juste un peu descendre mes attentes.

critique par Karine




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La douleur - Marguerite Duras

Malaise
Note :

   Publiés l'année qui suivit le succès de "L'amant", les récits rassemblés sous ce titre de "La douleur" reviennent sur une autre période de la vie de Marguerite Duras, celle de la libération de Paris, de l'épuration et du retour de son mari, Robert Antelme, prisonnier à Dachau. C'est, selon les propres mots de Marguerite Duras, "un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment" dont elle n'a pas voulu faire de la littérature. Le récit d'une attente obsessionnelle qui ne laissait place pour rien d'autre, l'attente de la moindre nouvelle, du plus petit signe de vie de Robert, ici devenu Robert L., ce qui bien entendu ne trompe personne.
   
   Marguerite Duras a atteint son but sur un point au moins. Dans leur inextricable fouillis, les récits de "La douleur" ne sont pas de la littérature. Et à vrai dire, je ne sais pas trop ce qu'il faut en faire ni par quel bout les prendre. Marguerite Duras était coutumière de la réécriture, voire même de la réinvention de sa vie. Cette habitude a donné naissance à quelques livres magnifiques. Mais dans le cas de "La douleur", le résultat laisse perplexe. Ces textes sont ahurissants. Ahurissants parce qu'ils sont le récit, à la limite de l'insoutenable, d'une réalité effectivement insoutenable: la libération des camps et l'état des prisonniers, les débordements de l'épuration... Ahurissants aussi, parfois, à force d'égocentrisme et de bêtise. Marguerite Duras déteste De Gaulle, c'est entendu et c'est son droit, mais la nature de ses griefs à l'égard du général laisse pantois, tout comme ce "moi" (enfin, comprenez, elle, Marguerite), répété, martelé à plusieurs reprises: enfoncez-vous bien ce clou-là dans la tête, c'est d'elle, Marguerite, qu'il s'agit...
   
   Il faudrait faire preuve d'une suffisance plus ahurissante encore pour jeter la pierre à l'auteur de "La douleur", quand on n'a pas soi-même vécu la période qu'elle y décrit. Simplement, le fait est là: je n'ai aucune envie de me casser la tête à essayer de faire la part de la réalité et du fantasme, ni d'obtempérer à son injonction d'apprendre à lire ces textes qu'elle qualifie de sacrés. A mon sens, les proches de Marguerite Duras qui l'ont encouragée à publier ce livre n'ont pas été bien inspirés. L'écrivain n'y a rien gagné, la connaissance d'une période très sombre de l'histoire de France non plus.
   
   Extrait:
   "De Gaulle, laudateur de la droite par définition - il s'adresse à elle quand il parle, et à elle seule - voudrait saigner le peuple de sa force vive. Il le voudrait faible et croyant, il le voudrait gaulliste comme la bourgeoisie, il le voudrait bourgeois. De Gaulle ne parle pas des camps de concentration, c'est éclatant à quel point il n'en parle pas, à quel point il répugne manifestement à intégrer la douleur du peuple dans la victoire, cela de peur d'affaiblir son rôle à lui, De Gaulle, d'en diminuer la portée." (p. 45)

critique par Fée Carabine




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Le ravissement de Lol V. Stein - Marguerite Duras

Un instant pur, « d'une blancheur d'os »
Note :

   Lola Valérie Stein fut autrefois fiancée à Michael Richardson, qui l'a quittée pour une autre femme, Anne-Marie Stretter à la haute silhouette d'oiseau mort, un soir, sur un coup de foudre tombé soudainement dans un ciel serein.
   
   L'histoire de Michael Richardson et d'Anne-Marie Stretter se poursuit ailleurs, à Calcutta, avec "Le Vice-Consul" et "India Song". L'intrigue du "ravissement de Lol V. Stein", quant à elle, se concentre sur l'histoire de Lol. Si tant est que l'on puisse parler d'intrigue ou d'histoire au sujet de ce roman qui semble faire fond de l'absence de son héroïne: une absence au monde, un ravissement au sens premier du mot, qui ne l'a plus quittée depuis le soir de son abandon par Michael Richardson, le soir du bal au casino de T.Beach. Une absence au monde qui l'a suivie pendant dix ans, jusqu'à son retour dans sa ville natale et à une nouvelle rencontre qui vient troubler (mais à peine) sa vie si calme, rangée et ordonnée.
   
   Très peu de dialogues. Moins encore d'événements. Il ne se passe pratiquement rien dans ce roman qui semble se réduire aux mouvements des corps de ses personnages: ballet énigmatique tissé des rapprochements et des évitements des corps. Un ballet à la chorégraphie minutieusement réglée. Un ballet dont les tensions, les sursauts, les respirations forment en définitive l'essentiel du "ravissement de Lol V. Stein". Marguerite Duras nous offre ainsi un roman visuel avant tout. Un roman que l'on imaginerait presque épinglé sur la pellicule par Michelangelo Antonioni, avec le grain des voix, le poids des gestes des acteurs de "L'Avventura"... Quelques images, quelques instants dépouillés à l'extrême, épurés, vidés de tout superflu, "d'une blancheur d'os". Un roman peut-être un peu froid (au contraire de "L'Avventura"), mais aussi étrangement fascinant.
   ↓

critique par Fée Carabine




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Analyse au microscope
Note :

   On sait que Marguerite Duras a consacré la majeure partie de son œuvre (de sa vie peut-être aussi) à l’amour. Ce roman, comme son titre ne le dissimulait pas, suit cette pente.
   
   Il nous conte l’histoire de Lol V. Stein, une jeune femme , jeune fiancée qui semble avoir perdu la raison après six mois de fiançailles, pour avoir vu lors d’un bla, son promis succomber en un instant à un irrévocable coup de foudre pour une autre. « Semble » dis-je, car Tatiana, son amie d’enfance prétend qu’au collège déjà, l’esprit de Lol n’avait pas la stabilité qu’ont habituellement les esprits. Mais peut-on se fier à ce que dit Tatiana ?
   
   On ne le comprend pas immédiatement, mais l’histoire nous est racontée par un homme, Jacques Hold, qui aime Lol au moment où il raconte cette histoire, c'est-à-dire environ une quinzaine d’années après le choc de départ.
   
   Après ce bal tragique pour elle, donc, Lol est restée longtemps totalement prostrée et étrangère au monde, puis, d’une façon pour le moins incongrue, elle a rencontré un monsieur qu’elle a tout de suite épousé. Cet homme, Jean Bedford, l’emmènera et lui fera deux enfants. Lol semblera reprendre, fragilement une vie «normale». Pour revenir finalement sur les lieux de son drame.
   
   La totalité du roman (presque 200 pages tout de même) est consacrée à la description de l’état et des troubles de Lol V. Stein. Marguerite Duras s’est acharnée à dépiauter, décortiquer, examiner, décrire avec une minutie et un acharnement de maniaque – qui m’a mise un peu mal à l’aise- ce que pouvait être cet état d’esprit. A peine un mot est-il lâché pour le décrire, qu’il est repris corrigé, gauchi dans le but non dissimulé d’améliorer la description… et « ça continue, encore et encore ». C’est sans fin. Jamais Duras ne laisse penser qu’elle a tout dit, que les mots ont enfin saisi la totalité du réel, ce qu’ils ne font jamais bien sûr, mais habituellement, l’art de l’écrivain est de nous donner l’illusion du contraire.
   
   Il me semble que j’ai compris le projet. (mais je me vante peut-être). J’ai admiré le travail. Mais le livre ainsi produit ne m’a ni charmée, envoûtée, ni beaucoup intéressée. Il est clair que cela tient tout autant à moi qu’au livre. Si je lis un document sur les guerres napoléoniennes et que, comme cela est probable, il ne m’intéresse que très peu, cela ne voudra pas forcément dire que cet ouvrage est mauvais. On le conçoit sans peine. Je ne suis guère attirée par les histoires d’amour, ni par les trop évidentes analyses psychologiques (je veux dire, quand il est évident qu’on se livre à une analyse), il est donc normal que je n’aie pas pris plaisir à cette lecture et probable que je n’en prendrai sans doute pas beaucoup plus à d’autres de Marguerite Duras.
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critique par Sibylline




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Attention, ce commentaire relate l'histoire
Note :

   "Le Ravissement de Lol V. Stein" de Marguerite Duras apparaît comme un roman qui répète la même scène, de façon plus ou moins décalée. Lol V. Stein, toute jeune fille, assiste à un bal au cours duquel elle voit son fiancé, séduit par une femme plus âgée, s'en aller avec celle-ci. Cette scène qui dure toute une nuit provoque une crise chez elle, qu'elle semble incapable de surmonter. Pendant dix ans elle paraît absente aux gens qui la rencontrent, malgré son mariage avec un homme qui se satisfait de ce vide, et la naissance de trois filles.
   
   Après un retour à sa ville d'origine, elle s'efforce de renouer avec la camarade qui l'avait accompagnée au bal. Une séduction réciproque avec l'amant de cette ancienne camarade a lieu, mais Lol V. Stein incite Jacques Hold, l'amant, à poursuivre ses relations avec son ancienne camarade Tatiana pour aller observer de loin, cachée dans un champ de seigle, à plusieurs reprises, leurs rencontres dans un hôtel.
   
   Puis elle provoque une visite à la station balnéaire où le bal avait eu lieu, en compagnie de l'amant de Tatiana, qui devient son amant. Au retour, elle l'engage à reprendre ses rendez-vous avec Tatiana.
   
   Dans la scène initiale, Lol V. Stein observe son fiancé danser avec la femme toute la nuit. Il semble qu'au petit matin la scène soit interrompue avant son terme par la fermeture du casino où est donné le bal. Elle n'a donc pu assister au déshabillage de la femme par son fiancé.
   
   Au contraire, dans les scènes qui se déroulent dix ans plus tard, elle assiste, quoique de loin et sans en discerner le détail, aux ébats de Tatiana avec son amant. Cette situation, ainsi que la séduction de l'amant, lui-même séducteur infidèle, lui procure le bonheur. La relation avec son mari entre peu en compte dans ce jeu de séduction : le mari figure presque un automate qui n'éprouve guère de sentiments vis-à-vis de sa femme, qu'il a d'ailleurs choisie pour son absence de réaction.
   
   L'histoire ressemble à un jeu pervers de thérapie d'une profonde dépression par une répétition inversée de la séduction et par le spectacle de l'acte final qui fit défaut à la scène initiale, ce qui déclencha la crise.
   
   L'indifférence absolue de Lol V. Stein tout au long de sa jeunesse, poursuivie au cours des dix années de latence, se rompt par la séduction de Jacques Hold, mais celle-ci ne se traduit pas par un désir irrépressible de contact charnel avec l'amant mais, au contraire, par l'avilissement des protagonistes, conscients de l'infidélité, du fait du voyeurisme affiché par Lol V. Stein.
   
   L'histoire est racontée par Jacques Hold, qui ne connaît la vie de Lol V. Stein que par les confidences de Tatiana, auxquelles il ne croit pas. Elle est incomplète, partiale, décousue, en partie imaginaire, inventée par Jacques Hold, qui y plaque ses désirs après être tombé amoureux de Lol. Le schéma répond à un ordre strict, à l'image des villes américaines où se situe l'histoire, ou des jardins qu'aménage Lol V. Stein dans les propriétés qu'elle habite avec sa famille.
   
   Reste l'ambiguïté du titre : est-ce l'amour qui fut ravi à Lol V. Stein par la femme qui séduisit son fiancée? la vie que lui ravit son amour perdu? l'amant qu'elle ravit à Tatiana? ou son nouvel amour qui la ravit en la faisant renaître? ou est-ce Jacques Hold qui la ravit au vide de son existence?
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critique par Jean Prévost




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Un étrange état de dépossession de soi
Note :

   C'est en 1964, que Margurite Duras, dont on fête le centenaire cette année, publie "Le Ravissement de Lol V.Stein".
   
    Lola Valérie Stein, jeune fille de dix-neuf ans appartenant à la bourgeoisie aisée de T.Beach, est fiancée à Samuel Richardson, autre jeune oisif. Un soir au bal du casino, Samuel s’éprend brutalement d’une étrangère, Anne-Marie Stretter. Lol et son amie Tatiana les regardent danser toute la nuit sans réagir ni l’une ni l’autre. Lol semble heureuse de les contempler. Les deux amants partis aux premières lueurs du jour, on éteint les lumières et Lol s’évanouit.
   
   Après quelque temps de totale prostration, elle rencontre Jean Bedford, violoniste, qui l'épouse, quoiqu’on la tienne pour folle, et la ramène dans sa ville natale S.Thala. Lol n'a pas à s'occuper de sa maison ni de sa progéniture. Elle marche dans les rues, au hasard, et fait une rencontre : Jacques Hold.
   
    Le narrateur de l'histoire, c’est Jaques Hold, médecin amant de Tatiana. Lol l'a vu en compagnie de Tatiana, et la voilà réintégrée dans le monde du désir : rejouer la scène du bal, mais en ayant le beau rôle...
   
   Jacques Hold se laisse faire, d'une certaine façon...
   Il aime Lol mais surtout décide de l’aider pour qu’elle sorte d’un état de confusion mentale consécutive à la "scène du bal".
   
    Jacques Hold ne sait pas grand chose de l'affaire: "C’est à partir du faux-semblant indiqué par Tatiana, de ce que j’invente sur la nuit du casino de T.beach, que je raconterai ensuite mon histoire de Lol V.Stein."
   
   C’est de son enquête, plus que d'amour, qu’il nous fait part, et elle se déroule chronologiquement.
   
   -il se fait raconter Lol avant le bal selon les souvenirs de Tatiana : Lol " absente de sa propre existence", "cœur inachevé". Tatiana n’a jamais cru que Lol aimait son fiancé ni qui que ce soit. "elle vous filait entre les doigts comme de l’eau"
   
   Et pourtant, après avoir perdu ce jeune homme, elle s'effondre! Pourquoi?
   
   Lol se voit ravir (dérober) son fiancé sous ses yeux, de la façon la plus explicite, par Anne-Marie Stretter (personnage central du "vice-consul" qui fait ici une apparition pour "enlever" Michaël, une proie facile).
   
   Lol est ravie, elle jouit du spectacle au lieu d’en souffrir, d’éprouver désespoir colère et haine à l’égard des protagonistes.
   
   A la fin du bal, lorsque les lumières s’éteignent, que le couple s’éclipse la fascination retombe.
   
   Jacques Hold l’emmène sur le lieu "du crime" a-t-on envie de dire afin qu’elle puisse "vivre ce qu’elle n’a pas vécu".
   
   Cette histoire de couples à trois, où nul n'y trouve son compte, cette amitié entre deux femmes qui n'en est pas une, ce chagrin d'amour d'une jeune fille qui ne s'en remet jamais... parce qu'elle ne l'a pas éprouvé, nous intrigue, et pourrait nous ennuyer à la fin, parce que le narrateur ressasse un peu toujours les mêmes phrases sans que rien ne puisse se régler.
   
   L'autre problème, c'est que Duras nous place dans une sorte d'abstraction, où l'on voit se mouvoir des silhouettes, où l'on peut même se figurer pleinement "la scène du bal " mais les personnages évoluent dans un espace-temps quasiment sidéral, on suit leurs évolutions, on ne ressent pas d'empathie pour eux.
   
   Et pourtant le problème de Lol nous concerne : nous sommes tous à un moment donné, complètement largués par quelqu'un qui se détourne de nous, qui nous replace en régression dans la position de l'enfant en face de la dite scène primitive. Nous n'en sommes pas pour autant, comme elle, frappés de folie durable, mais, tout de même...
   
    Les phrases dans LVS sont désincarnées, ressassées distantes, parfois incantatoires :
   Elles ressemblent autant que possible à l’héroïne Lol, absente à elle-même et au monde en même temps.
   
   Le narrateur veut expliquer avec des mots la V (érité) de Lol V. Stein.
   
   La "grâce ployante d’oiseau mort" d’Anne-Marie Stetter, "emblème d’une obscure négation de la nature, son élégance et son repos dans le mouvement… inquiétait."
   
    Nous sommes invités à contempler cette danse de la scène du bal comme une danse macabre. C’est la mort incarnée dans une femme, qui est entrée dans la salle.
   
    Jacques Hold qui, au fond, s’ennuie avec Tatiana, voit en Lol la possibilité d’une dimension d’être supplémentaire, mais c’est sur le mode du non-être qu’elle lui parvient. comme il est le narrateur, on se trouve nous aussi placés dans l'ennui et le non-être.
   Lol et Hold se conjoignent phonétiquement, mais pas dans l'histoire où rien ne va advenir. Stein désigne sans doute l’état de Lol après le bal : pétrifiée.
   
   Il y a de la poésie dans beaucoup d'heureuses formulations, et les relations entre ces personnes, pour insatisfaisantes qu'elles soient, me paraissent justes et bien vues. Maintenant que Marguerite Duras et ses emportements sont loin derrière, à tête froide, je trouve que ce texte, au moins, tient encore la route, me plaît encore.
   
   Sources de Lol:
   
   1) C’est dans un asile psychiatrique, et au cours d’un bal, que Marguerite Duras a "rencontré" (si l’on peut dire ) la jeune femme qui serait Lol V.Stein. Et tenté de la connaître. Lol l’a impressionnée parce que "peu marquée par la maladie", ce qui est rare chez ceux qui vivent en institution. Avant d’écrire, elle imagine un scénario un film, et une actrice pour l’interpréter : Loleh Bellon.
   
    Elle pense que c’est une bonne chose "que l’on puisse réagir comme Lol en perdant l’objet aimé sans souffrir, sans haine"… ces instants de dépossession de soi sont fréquents, tous l’éprouvent ; certains s’en rendent compte. Le "ravissement" (rapture, fading) généralisé serait une sorte de fraternité supérieure, un monde où tout pourrait s’échanger, il n’y aurait pas de perte de l’objet car pas de possession non plus.
   Mais Lol V.Stein telle que Jacques Hold la décrit est une victime, non une marginale.
   
   2) Alcoolisme : M.Duras était en cure de désintoxication lorsqu’elle écrivit "Le Ravissement" ; cela compte beaucoup pour l’explication du roman : les liquides y sont nombreux et pas de boisson forte. Ils habitent S.Thala (abréviation de thalassa) au bord de l’eau, Lol "vous fuit entre les mains comme de l’eau" ; Jacques Hold veut boire "le lait insipide et brumeux qui sort de la bouche de Lol".
   
    3) Le "ravissement" désigne enfin et en dernière analyse la position de l’écrivain en regard de ce qu’il écrit et aussi en regard du monde. L’étrange état de dépossession de soi de Lol est aussi le sien. Ce qu’il écrit "est sa création, pas son monde. Il n’y vit pas autrement que Lol dans la "scène du bal" ; il en est fasciné et rejeté.
   La société où il vit le regarde à peu près comme on regarde Lol : absent parti vivant ailleurs, fou peut-être. Comme Lol il n’est ni dans son monde fictif ni dans le monde de la réalité.
   
   Comment vivre cela est aussi la question du livre. Mais "Lol n’aurait pas écrit" dit Marguerite.

critique par Jehanne




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Un barrage contre le Pacifique - Marguerite Duras

« Tant qu’il y a de la vie … »
Note :

   En Indochine, une ancienne institutrice reconvertie essaie de faire vivre une concession malgré les incessantes incursions de l'océan dans ses cultures. Elle partage avec ses enfants, Joseph et Suzanne, la vie pauvre des paysans de la Plaine où des terrains hostiles sont loués à prix d'or par des fonctionnaires du cadastre, hommes corrompus et sans scrupules. L'obsession de "la mère", ainsi que le narrateur la nomme, de bâtir des barrages pour arrêter les vagues, devient vite sa raison de vivre. Joseph, le fils aîné les nourrit grâce à ses talents de chasseur, tuant des échassiers tandis que sa jeune soeur profite de ses charmes pour attirer le fils balourd et naïf d'un riche industriel du caoutchouc qui finit par lui donner un diamant, redonnant un instant de l'espoir à la mère découragée mais qui, dans leur malchance s'avère être de moindre qualité. Ils sont prêts à tout abandonner lorsque Joseph rencontre une femme riche qui l'aime jusqu'à lui acheter le diamant en le lui laissant.
   
   C'est un peu l'histoire d'un rêve jamais abouti. La ténacité de la mère - et en miroir la résistance de la fille à se donner à ce M. Jo pour mieux l'exploiter- leur fournissent finalement leur énergie vitale. Tant qu'il y des projets et qu'on y croit, il y a de l'espoir. Les innombrables lettres que la mère envoie au cadastre relèvent de l'absurde kafkaïen, le style parfois très répétitif marquant le manque de perspective dans cette plaine sans cesse inondée sont autant d'indices que tout repose sur l'idée, l'espoir même minime :
   Elle s'était toujours acharnée, d'un acharnement curieux, qui augmentait en raison directe du nombre de ses échecs. (178)
   puis à la veille de sa mort :
   Toutes ses défaites se tenaient en un réseau inextricable et elles dépendaient si étroitement les unes des autres qu'on ne pouvait toucher à aucune d'elles sans entraîner toutes les autres et la désespérer. (352)
   
   Les jeunes quant à eux, rêvent d'ailleurs, et Suzanne attend chaque jour près du pont, l'automobile qui l'emmènera, automobile, objet des convoitises de son frère fasciné par les grosses cylindrées alors qu'il ne cesse de traîner dans sa vieille Citroën B.12 tout comme ces cigarettes de luxe que sa future femme lui offre au cinéma. Joseph et Suzanne sont très liés, presque incestueux, et chaque homme qui entre dans la vie de la jeune fille est un référant à Joseph.
   
   L'univers est celui de la vie à fleur de peau, cruelle lorsque l'on est exploité mais aussi sensuelle, vie de plaisir au détour d'une cigarette, d'une belle voiture, d'un soir plus calme ou d'une chansonnette comme "Ramona".
   
   Un roman très fort qui m'a fait penser à mes lectures de Faulkner parfois.
   ↓

critique par Mouton Noir




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Affaire Littérature Française contre Mademoiselle C.
Note :

    Eh oui, mesdames et messieurs, on ne peut pas m’accuser de ne pas aimer la littérature française car je viens de lire du Duras. Ahahah ! Vous êtes impressionnés ?
   
   Bon, pour être parfaitement honnête avec vous, l’idée de lire du Duras ne vient pas du tout de moi. Franchement, il ne m’était jamais venu à l’idée de lire ses romans mais comme elle est l’auteur du mois sur Lecture/Ecriture, je me suis décidée.
   
   Cela n’a pas été facile, j’ai dû franchir des obstacles à la limite de l’insurmontable : mes ballerines ont fait une fugue puis mes romans anglais du XIXe s. ont décidé de créer une barricade juste devant l’entrée pour m’empêcher de sortir de chez moi et sur laquelle je me suis tordue un orteil. Ensuite, j’ai été la victime consentante d’une perte momentanée de mémoire me faisant oublier l’objectif de ma sortie : la librairie. Enfin parvenue à l’une de mes librairies préférées, j’ai dû lutter contre la force de l’habitude et faire ce que je n’avais jamais fait jusqu’alors : me diriger vers la droite. La droite de la librairie, la partie consacrée à la littérature française. Un endroit qui m’était complètement inconnu, un lieu effrayant, sombre et humide. Perdue, prise d’un léger sentiment d’asphyxie, je me suis dirigée vers le rayon le plus proche, et je suis tombée sur une mine assez impressionnante de productions de Duras. Que des grands formats. Je suis courageuse mais acheter un livre de Duras dans un autre format qu’un poche me paraît à la limite de l’ignominie. Il me fallait donc poursuivre ma quête en apnée pour ne pas me laisser contaminer par les d’Ormesson ou les Zeller en embuscade.
   
   La route était longue, tortueuse et dangereuse : il me fallait éviter au moins trois tables présentant les nouveautés. Je touchais enfin au but, les livres de poches étaient là, à portée de main. Un dernier piège à éviter (un libraire accroupi rangeant des livres) et voici les Duras en poche. J'étais comme Indiana Jones devant le Graal : quel roman faut-il choisir ? Grave problème qui méritait réflexion et qui a révélé les tréfonds de mon âme de lectrice. Allais-je laisser parler la gentille lectrice qui est en moi, celle qui veut donner sa chance à tous, même à ceux qui écrivent des livres dont la véritable destinée est de faire démarrer les poêles à bois dans les fermes isolées et gelées en Creuse (ce qui est tout de même une bien belle mission) ou bien allais-je libérer la lectrice qui se réjouit à l’idée de pouvoir se déchaîner avec mauvaise foi contre de pauvres – mais médiocres – romans utilisant son blog comme un défouloir ? La faiblesse l’a emporté, et j’ai choisi l'un de ses romans les plus connus : Un barrage contre le Pacifique.
   Ensuite, le livre et moi avons cohabité ensemble pendant quelques jours sans qu’un seul coup d’œil ne soit échangé entre nous, et le jour où j’ai décidé de l’emporter pour le lire lors de mes trajets quotidiens, j’ai aussi emporté une roue de secours, un autre roman au cas où Duras me laisserait tomber.
   
   Tout cela pour dire que j’ai commencé ce roman avec une montagne de préjugés et d’appréhensions ainsi qu'une dose massive de mauvaise foi prête à être utilisée à la moindre défaillance – réelle ou supposée – de l’auteur, à la moindre faiblesse narrative. Et pourtant, j’ai été agréablement surprise par la lecture d’Un barrage contre le Pacifique. J’ai cédé au charme un peu glauque et franchement moite de ce récit indochinois qui nous fait découvrir un autre aspect de la colonisation : celui des colonisateurs ratés, des déçus de l’aventure coloniale. En Indochine, une veuve, ancienne institutrice, a investi les économies d’une vie dans une concession qu’elle espère mettre en valeur et exploiter pour enfin devenir riche. Mais la concession s’avère rapidement incultivable car, tous les ans, la mer vient recouvrir les plantations, gorgeant la terre de sel et détruisant les espoirs des paysans et des colons. Avec ses deux enfants adolescents, Joseph et Suzanne, la « Mère » s’acharne sur son rêve, convaincant les paysans de construire un barrage contre l’océan pour préserver les terres, barrage qui sera bien sûr disloqué dès les premières vagues de la montée des eaux. Tous leurs espoirs agricoles dissous dans l’eau salée, il ne reste plus à la Mère qu’un minable bungalow à moitié construit, une vieille voiture dont les portes tiennent grâce à du fil de fer, un vieux phonographe avec quelques disques démodés et ses enfants. Car dans ce monde minable, seuls l’intrépidité et le charme de son fils ainsi que la beauté, et la virginité, de sa fille ont un peu de valeur. Les vers qui rongent le toit du bungalow, les relations presque amoureuses entre Joseph et Suzanne, le prétendant de celle-ci qui offre champagne, phonographe, vêtements et diamant pour pouvoir la fréquenter, danser avec elle et l'apercevoir sous la douche, voilà certaines des images qui me restent de ce roman.
   
   L’écriture de ce roman est classique, c’est peut-être ce qui m’a plu, le monde évoqué est fascinant, les personnages attachants avec leur défauts et leurs excès, si bien que je vais peut-être même me décider à lire L’amant.
   Alors, je suis relaxée ?

critique par Cécile




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Emily L - Marguerite Duras

Naufrage
Note :

   Bord de Seine, près de son estuaire, près du Havre. Un café sur le quai, au bord de l’eau. Un couple, observateur. Elle, c’est Marguerite Duras ?
   
   Un autre couple dans le café. Des Anglais. Proches du naufrage, ou déja naufragés. Au moins naufragés par l’âge, mais de la vie sûrement. Elle, on apprendra qu’elle est Emily L.. Et peu à peu on remontera à son histoire. Ou bien Marguerite Duras nous racontera l’invention de son histoire en nous racontant la regarder, au café, sur le quai.
   Assez vertigineux. C’est psychologiquement plus poussé, ou crédible, que d’ordinaire.
    « On les regarde. Tout à coup, ces gens, devant nous. Ils viennent de si loin, c’est incalculable. Arrivés là à la fin du dernier voyage, à la fin de la vie. C’est clair, c’est éclatant. Là, dans cette humilité d’avant la mort, ces voyageurs à nous donnés.
   On ne sait plus se passer de les voir, ni comment composer avec ça, cette fatigue, cette lenteur noyée constamment retenue de se défaire, ce miracle de chaque instant. On ne sait pas pourquoi on veut tellement les voir encore, ni comment les retenir en nous. On ne sait pas non plus dire ce que c’est. Ni comment nommer ça qui est en eux et qui a traversé le temps. »

   
   Et bizarrement, il y a un moment, comme hors du livre, hors du temps, où Marguerite Duras, car on peut difficilement douter que ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, nous livre une phobie totale des … Coréens. Ca vient comme un cheveu sur la soupe. C’est en filigranne sur le premier tiers du livre, et pfuttt !
    «Les Coréens se sont approchés de nous, ils se sont assis aux autres tables. Ils nous regardent comme nous les avons regardés un moment avant. Ils sourient d’un sourire cruel, qui le cède tout à coup à une tristesse de laquelle il semble qu’ils ne puissent pas revenir. Mais de nouveau le rire cruel revient sur leur visage. Et il reste là, figé dans les yeux, dans la bouche entrouverte. C’était ce sourire qui faisait peur, c’était lui qui annonçait les massacres auxquels moi je m’attendais. Moi, la femme de ce récit, celle qui est à Quillebeuf cet après-midi là, avec vous, cet homme qui me regarde….
   -La mort sera japonaise. La mort du monde. Elle viendra de Corée. C’est ce que je crois. Vous, vous aurez peut-être le temps de la voir à l’oeuvre.
   Vous avez dit que c’était possible. »

    ↓

critique par Tistou




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Frustrations et incompréhension
Note :

   En villégiature à l’embouchure de la Seine, la narratrice et son compagnon observent les installations du port du Havre.
   
   Dan un café du petit port où ils séjournent, ils côtoient un couple d’Anglais. La narratrice prend l’habitude de nommer l’homme Le Captain, avec lequel quelques paroles sont échangées, alors que la compagne du Captain reste mutique.
   
   La narratrice se renseigne sur cet étrange ménage, dont le mariage fut retardé par la famille de la jeune femme, après quoi celle-ci fit une fausse couche et vécut après la célébration du mariage en traversées innombrables sur les océans.
   
   Dans sa jeunesse, la jeune femme avait écrit des poèmes, qu’elle oublia quelque peu après son mariage, sans savoir que son père les avait fait publier.
   
   Ces poèmes provoquèrent une incompréhension avec son époux, qui n’en comprenait pas la signification.
   
   Longtemps après son mariage, elle rencontra un jeune gardien qui tomba amoureux en faisant sa connaissance. A son mari, elle raconta les souvenirs funestes de son enfance, la peur que lui procura la rencontre de Coréens sur le port, et l’incapacité d’écrire qui l’avait gagnée au cours de sa vie de traversées maritimes.
   
   Au total, il s’agit d’un beau roman doux amer, qui met en évidence les frustrations d’une jeune femme et l’incompréhension de son mari.

critique par Jean Prévost




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Les petits chevaux de Tarquinia - Marguerite Duras

Je n’aime pas Marguerite Duras
Note :

   Ou du moins, je n’aime pas le style de Marguerite Duras, vraiment, je n’aime pas du tout la façon dont Marguerite Duras écrit. Je ne m’y fais pas.
   
   J’avais bien l’impression que je n’aimais pas.
    Etant jeune, tout le monde admirant son talent, j’avais essayé de la lire et avais abandonné, complètement dégoûtée. Si longtemps après, j’essaie à nouveau et le verdict est identique. Non seulement je suis incapable de trouver cela beau ou intéressant, mais encore je ressens à cette lecture un agacement qui s’acidifie de plus en plus au fil des pages et qui me laisse de fort mauvaise humeur.
   
   Toutefois, il y a du progrès, cette fois je me suis un peu intéressée à l’histoire. Bien qu’elle ne soit pas très riche, je m’y suis intéressée, alors que celle de Lol V. Stein m’avait laissée parfaitement indifférente; mais ce à quoi je ne parviens pas à m’habituer, ce que je ne parviens pas à aimer, c’est l’écriture de Marguerite Duras
   
   Je la respecte malgré tout, cette écriture, mais elle est le contraire de ce que j’aime dans la littérature. C’est une question de goût, je vois, je comprends au moins un peu, ce qu’elle a voulu faire, mais je n’apprécie pas et je n’approuve pas non plus.
   « blablabla, dit Sarah, blablabla, dit Diana, blablabla, dit Gina » et comme cela pendant des pages! Il faudrait compter les « dit ». Je préfère d’autres façons de traduire une discussion à l’écrit.
   
   Pour bien faire, les personnages principaux m’ont déplu également. (leurs ménages bancals, leur fric, leur alcool, leurs relations avec la bonne tout à fait hypocrites et perverses…), ne restait plus que ce couple de vieux qui venaient de perdre leur fils, les douaniers et l’épicier. Mais je les ai peu vus.
   
   Bref, je n’aim… Oui. Vous savez.

critique par Sibylline




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Hiroshima mon amour - Marguerite Duras

Un drame collectif face à une histoire singulière
Note :

   (Il ne s'agit pas ici réellement d'un roman, mais d' un scénario)
   
   Ainsi que je l’écrivais pour « Moderato cantabile », il me fallait choisir parmi les ouvrages de l’auteure qui pour moi étaient les plus représentatifs de cette écriture et de ce contexte qui m’ont menée à m’en détacher. L’écriture de Marguerite Duras est d’une puissance singulière et je dois probablement être trop réceptive ce qui a pour effet de me déstabiliser à l’excès.
   
   « Hiroshima mon amour » est donc le second ouvrage qui, à mon sens, est assez caractéristique. Avant tout, il est indispensable de préciser que ce livre est en réalité le scénario d’un film. Ainsi, le lecteur s’éloigne de la trame romanesque classique quoiqu’avec Marguerite Duras ce soit inévitable.
   
   L’histoire se déroule donc à Hiroshima à la fin des années cinquante alors que s’y achève un film sur la paix. La veille de son retour en France, une actrice française fait la connaissance d’un Japonais avec lequel elle va nouer une brève histoire d’amour. Une relation adultère éphémère que l’on va suivre de bout en bout sur fond de tragédie.
   Assez vite, s’installe entre eux une certaine disparité. De son côté, elle semble froide et détachée de cette relation alors que lui voudrait se rapprocher un peu plus d’elle. Il perçoit alors les stigmates d’une souffrance qu’il va tenter de percer. Ainsi la mémoire resurgit, par bribes, encouragée par les questions du Japonais. Petit à petit elle va exorciser une ancienne histoire amoureuse, cause de ses blessures, vécue durant la seconde guerre mondiale dans sa ville, Nevers.
   L’auteure oppose ainsi l’histoire d’Hiroshima et sa tragédie humanitaire à celle de Nevers à caractère personnel. Mais bien que ne relevant absolument pas de la même échelle de comparaison, elles ont en commun un profond traumatisme et d’incommensurables souffrances dont il faut parvenir à faire le deuil.
   L’auteure elle-même en disait :
   « Nous pouvons de l’intérieur ressentir ce drame d’Hiroshima.
   On oppose le côté immense de l’explosion et le drame de Nevers, minuscule petite histoire de cette femme. »

   
   Comme souvent chez l’auteure même dans ses romans, l’écriture est essentiellement ponctuée de dialogues courts, bruts et allusifs qui reposent donc sur la suggestion. C’est tout le travail d’extrême précision de Marguerite Duras. Et par cette culture du non-dit, elle frappe à nouveau on ne peut plus juste avec ce potentiel qui peut être profondément perturbant.
   
   Non encore assez chamboulée par cette relecture (une part de masochisme, sans doute), j’ai regardé le film réalisé par Alain Resnais avec Emmanuelle Riva et Eiji Okada que j’avoue n’avoir encore jamais vu.
   Et là, quelle découverte ! Une réalisation minutieusement ciselée. La collaboration de Marguerite Duras et d’Alain Resnais est vraiment en parfaite osmose. Quant au jeu des acteurs, il est d’une justesse éblouissante. Il est d’ailleurs fort surprenant que cette lenteur magnifiquement entretenue tout au long du film, renforce aussi intensément la violence de certains ressentis. Cette combinaison de fiction et de documentaire est en tout point remarquable.
   Du grand art qui n’en est que plus bouleversant, encore !
   
   Je citerai Alain Resnais pour conclure à propos du film :
   « Le film entier est fondé sur la contradiction. Contradiction de l’oubli indispensable et terrifiant, d’un destin aussi singulier sur un fond aussi collectif ; de la guerre qui sépare et qui réunit, des personnages qui, sur un ton de relation lyrique, composent leurs gestes mais essaient de conserver la vérité du cœur. »

critique par Véro




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Abahn Sabana David - Marguerite Duras

Un drame à l'enjeu bien énigmatique
Note :

   C'est un roman étrange que celui-là. Un texte que l'on aurait volontiers imaginé sous la forme d'une pièce de théâtre plutôt que d'un roman, et qui m'a d'ailleurs rappelé par moments le théâtre de Bernard-Marie Koltès (sans atteindre toutefois à sa sombre violence). Koltès et les démons qu'il a évoqués avec tant de force dans "Combat de nègre et de chien" : racisme, déchéance, exploitation, manipulation...
   
   "Abahn Sabana David" tient tout entier en une série de dialogues, en l'espace d'une nuit dans une ferme isolée, comme hors du monde et hors de tout contexte. On y devine confusément un débat idéologique, les combats souterrains d'un groupe de résistants ou de partisans. On y pressent confusément une menace mortelle. Un drame menace, mais ses enjeux restent incertains, flous, ils ne sont jamais nommés, couchés noir sur blanc sur le papier. Dans cette atmosphère de mystère soigneusement entretenue, les personnages, et le roman avec eux, se désincarnent. L'ensemble devient un simple objet de curiosité, qui se lit vite, facilement, agréablement mais sans réel engagement. Définitivement énigmatique.

critique par Fée Carabine




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Ecrire - Marguerite Duras

Je n’aim… euh… ça se confirme.
Note :

   L’ouvrage commercialisé sous le titre "Ecrire" comporte cinq textes dont le premier, d’une cinquantaine de pages s’intitule donc… "Ecrire". Bien.
   
   Incapable que j’avais été d’apprécier les qualités de l’écriture de Marguerite Duras avec "Les petits chevaux de Tarquinia" et "Le ravissement de Lol V. Stein", l’idée m’était venue que si je laissais l’auteur m’expliquer un peu ce qu’elle faisait ou voulait faire, je serais peut-être mieux en mesure d’en éprouver le charme. Et c’est ainsi que ce nouveau Duras se retrouva dans ma bibliothèque et même, que je le lus intégralement.
   
   Et c’est pourquoi je peux vous annoncer que ceci étant fait, j’estime avoir accompli honnêtement mon devoir et que je ne pense pas que l’on me reverra jamais le nez dans un des ouvrages de Marguerite, sauf si nous nous retrouvons elle et moi, coincées seules sur une île déserte, ou dans un ascenseur. Mais le risque me paraît assez raisonnable pour que je puisse l’accepter sans frémir.
   
   Revenons à notre ouvrage. Donc, cinq textes. Le premier, est un essai sur l’écriture telle qu’elle est vue, vécue, ressentie, pensée, par M. Duras. A ce propos, je le conseille à ceux qui étudient "Le Ravissement de Lol V. Stein" et "Le Vice-Consul" dans la mesure où elle y fait référence à leur processus de création.
   En dehors de cet intérêt documentaire, j’apprécie toujours aussi peu son style et quand je lis "Du moment qu’on est perdu et qu’on a donc plus rien à écrire, à perdre, on écrit. Tant que le livre il est là et qu’il crie qu’il exige d’être terminé, on écrit" il est clair que je ne vibre toujours pas d’enthousiasme car moi pas parler comme ça normalement.
   Mais pour le fond de sa pensée, je l’ai compris : écrire est un besoin physiologique qui doit absolument être assouvi, de préférence sans objet et si possible n’importe comment. C’est à cela que l’on comprend qu’il est réellement viscéral et vrai.
   Pour ma part je n’ai pas apprécié (ni estimé d’ailleurs) cette façon dictatoriale d’assener ses vérités incontestables. Je me dis que lorsque Mme Duras a écrit ces lignes, cela devait faire trop longtemps qu’elle était entourée d’une cours d’adorateurs totalement dévoués et qu’elle n’entendait plus que les louanges et l’admiration proclamée pour l’ "énorme supériorité de son talent". On voit qu’elle a perdu cette étincelle de doute et de recherche qui interdit d’être si catégorique et permet d’être un peu plus juste.
   
   En ce qui concerne le second texte : "La mort du jeune aviateur anglais"… ! Je me demande s’il ne serait pas plus charitable de ne pas l’évoquer, mais bon, je suis là pour cela, au travail.
   Elle y répète sans fin la même brève histoire pleurant de façon répétitive le lâche abattage de cet innocent "enfant" au dessus des pommiers normands, établissant un lien avec le deuil de son propre frère, et tournant sans fin sous sa plume, la boule de ce drame qu’à mon avis elle détruit elle-même en tenant à toute force à appeler "innocent enfant" un nombre incalculable de fois, ce pilote qui, malgré sa jeunesse poignante était un homme et menait un combat d’homme. Pas pour être pleuré comme un enfant. Les simagrées des pleureuses villageoises n’améliorant pas l’histoire.
   Quand, cerise sur le gâteau ou humour involontaire, elle assène "On ne peut pas écrire là-dessus." Comment ne pas se dire que malheureusement si, elle, elle peut, depuis des pages et des pages déjà. Et quand elle enchaîne "Ou bien on peut écrire sur tout. Ecrire sur tout, tout à la fois, c’est ne pas écrire. C’est rien. Et c’est une lecture intenable (ce que je me disais aussi) , de la même façon qu’une publicité. "p. 74 Comment ne pas approuver ?
   
   Bon. Le courage me manque. Et il y a encore trois textes :
   Roma : vingt pages de ce qui tient du scénario, mais en plus obscur. J’ai dit obscur ? Je voulais dire opaque. Une rencontre amoureuse "passionnante" comme l’auteur sait les concocter. Ah oui, ça se passe à Rome. Enfin dans quelques mètres carrés de Rome. Passons.
   
    Le nombre pur : diatribe de cinq pages contre le mot "pur" assorties d’un fumeux appel de conscience ouvrière. ( ?)
   
    L’exposition de la peinture : huit pages sur le travail du peintre Roberto Plate. Cela aurait pu m’intéresser mais arrivée là, vraiment, la façon d’écrire de Duras, je ne la supportais plus et cette dernière page fut en ce livre, mon premier vrai plaisir de lecture.
    ↓

critique par Sibylline




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Un peu vide
Note :

   Quand j’ai acheté "Ecrire" de Marguerite Duras, je me souvenais d’avoir lu "Moderato cantabile" il y a une dizaine d’années et j’en avais gardé une sensation de vide et, en même temps, une impression d’envoûtement qui tenait uniquement à son style. En bref, je me souvenais d’un phrasé vide. C’est la même sensation que j’ai éprouvée en lisant Ecrire : des phrases pleines de volutes et de respirations, un mouvement, un rythme qui m’emporte, mais rien qui pourrait servir de nourriture à l’esprit. Ou plutôt : presque rien, car de temps en temps on voit tout de même jaillir une étincelle.
   
   Parmi ces étincelles, en voici deux qui m’ont touchée :
   
   "C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Ecrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. C’est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ça ne parle pas beaucoup parce que c’est impossible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on a écrit et surtout d’un livre qu’on est en train d’écrire. C’est impossible. C’est à l’opposé du cinéma, à l’opposé du théâtre, et autres spectacles. C’est à l’opposé de toutes les lectures. C’est le plus difficile de tout. C’est le pire. Parce qu’un livre c’est l’inconnu, c’est la nuit, c’est clos, c’est ça. C’est le livre qui avance, qui grandit, qui avance dans les directions qu’on croyait avoir explorées, qui avance vers sa propre destinée et celle de son auteur, alors anéanti par sa publication : sa séparation d’avec lui, le livre rêvé, comme l’enfant dernier-né, toujours le plus aimé."
   
   "Je crois que c’est ça que je reproche aux livres, en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. On le voit à travers l’écriture : ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes on dirait. Une fonction de révision que l’écrivain a très souvent envers lui-même. L’écrivain, alors il devient son propre flic. J’entends par là la recherche de la bonne forme, c’est-à-dire de la forme la plus courante, la plus claire et la plus inoffensive. Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes : des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit : sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. Mais pas des livres qui s’incrustent dans la pensée et qui disent le deuil noir de toute vie, le lieu commun de toute pensée."
   
   J’ajoute, pour le lecteur éventuellement intéressé, qu’on chercherait vainement dans Ecrire des explications sur "comment écrire" ou même "pourquoi écrire" – On n’est pas ici face à un auteur qui aime expliquer quoi que ce soit.
   
   Les autres textes qui suivent Ecrire (il y en a quatre) ne m’ont pas intéressée, et suscitent même un certain ennui.

critique par Etcetera




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Les yeux bleus cheveux noirs - Marguerite Duras

Mais encore … ?
Note :

   Ecrit en 1986, « Les yeux bleus cheveux noirs » n’est pas considéré comme une des oeuvres majeures de Marguerite Duras.
    « Une soirée d’été, dit l’acteur, serait au coeur de l’histoire. »
   Ce sont les deux premières lignes du roman. « Dit l’acteur », en effet ce roman, car c’en est un, est régulièrement traversé par des références théâtrales, des indications de jeu d’acteur, des indications du décor et des positions relatives des … acteurs, comme si, à regret, c’était un roman que Marguerit Duras avait écrit, et non point du théâtre.
    « Pas un souffle de vent. Et déja, étalé devant la ville, baies et vitres ouvertes, entre la nuit rouge du couchant et la pénombre du parc, le hall de l’hotel des Roches.
   A l’intérieur, des femmes avec des enfants, elles parlent de la soirée d’été, c’est si rare, trois ou quatre fois dans la saison peut-être, et encore, pas chaque année, qu’il faut en profiter avant de mourir, parce qu’on ne sait pas si Dieu fera qu’on en ait encore à vivre d’aussi belles.
   A l’extérieur, sur la terrasse de l’hôtel, les hommes. On les entend aussi clairement qu’elles, ces femmes du hall … »

   Donc, l’hôtel des Roches, une ville balnéaire, Trouville, des femmes, des hommes. Et puis surtout un homme, les yeux bleus cheveux noirs, un peu le « Godot qu’on attendait, qu’on attendra tout du long ». Surtout un homme qui proposera à une femme de la payer pour venir dormir à ses côtés les nuits dans une villa claquemurée, nue, seulement vêtue d’un foulard de soie noire.
   Et donc un homme, une femme. Un huis clos étouffant. La chambre, la villa, la ville, le bord de mer, tout semble désert et tout se joue entre ces deux-là, et peut-être aussi lui, aux yeux bleus cheveux noirs.
   Une écriture bizarre parfois, des passages qui me restent obstinément fermés, tel celui-ci :
    « Il lui demande ce qu’elle préfère, il ne dit pas entre quoi et quoi. Elle dit :
   - La répétition de l’insulte à l’instant précis où elle a été proférée la première fois, quand la brutalité apparait sans que l’on sache encore ce qu’elle sera. »

   Des souvenirs de lecture qui se rattachent à cette situation de deux êtres en vase clos en une station balnéaire laissée à l’écart :
   « En attendant Godot » de Becket, je l’ai déja évoqué,
   « Dernier amour » de Christian Gailly
   « La mort à Venise » de Thomas Mann
   …
   Des souvenirs, des impressions retrouvées, mais pas vraiment un bonheur de lecture.
    ↓

critique par Tistou




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L'amour le plus grand et le plus terrifiant
Note :

   "Les yeux bleus cheveux noirs" de Marguerite Duras est la version romancée de "La Maladie de la mort", une pièce de théâtre. Parue en 1986 aux Editions de Minuit, elle est dédiée au dernier compagnon de l'écrivain, Yann Andréa. Le lieu, la Normandie, et particulièrement l'hôtel des Roches, le personnage masculin, un homosexuel, la présence obsédante de la mer, y apparaissent comme autant d'éléments autobiographiques.
   
   Dans le cadre d'une soirée d'été qui "serait au cœur de l"histoire", à l'origine, et un peu comme dans "Moderato Cantabile", il y a un cri, qui résonne, ici dans un hall d'hôtel. Cri mystérieux qui porte en germe tout le récit : "Quelqu'un avait crié à un certain moment, mais à ce moment-là du cri, il ne l'avait pas encore vu. Il ne sait pas si c'est lui qui a crié. Il n'est même pas sûr que ce soit un homme qui ait crié... Non, à y penser, ce cri ne venait pas du hall mais de beaucoup plus loin, il était chargé d'échos de toutes sortes, de passé, de désir..."
   

   C'est autour de ce cri étrange que se structure l'histoire, ou les histoires, d'amour de l’œuvre. Celui qui a "les yeux bleus cheveux noirs" et "le teint blanc des amants" s'en est allé, a disparu de la vie des deux protagonistes. Il confère au récit sa tonalité si particulière qui est enclose dans le titre : "Les cheveux noirs font les yeux d'un bleu indigo, un peu tragique aussi, c'est vrai ..." Personnage en creux, être de fuite, il a sans doute été aimé et par l'homme et par la femme. Lui, il est dans "l'appareil des habits d'été, trop chers, trop beaux... autour des yeux des restes de khôl bleu." Elle, elle porte "des tennis blancs, des vêtements de coton également blancs, un bandeau bleu sombre." Le premier fait ainsi à la seconde une bien curieuse demande : venir chaque soir dans une chambre. En proie à un de "ces chagrins mortels", il lui dit : "Reste avec moi." Elle s'allongera à ses côtés, le visage recouvert d'un foulard de soie noire : "- La soie noire, comme le sac noir, où mettre la tête des condamnés à mort."
   
   Il ne l'aime pas, elle ne l'aime pas, perdus qu'ils sont tous deux dans le souvenir, ou l'oubli, du jeune homme disparu : "Elle lui dit que c'était cet amour, celui pleuré par eux deux ce soir-là, qui était leur véritable fidélité à l'un et à l'autre, cela au-delà de leur histoire présente et de celles à venir dans leurs vies." Et pourtant, le désir - et l'amour - vont naître entre eux, un amour de douleur, un amour d'absence, un amour innommé, mais un amour quand même : "Elle lui dit que depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas." Dans sa Lettre à la presse, Duras précise à cet égard : "C'est l'histoire d'un amour, le plus grand et le plus terrifiant qu'il m'a été donné d'écrire. Je le sais..."
   
   Tout l'art de Marguerite Duras est là, dans cette manière inimitable de donner vie à des personnages improbables pris dans des situations à haut risque. La particularité du texte tient en outre au fait que l'histoire est entrecoupée d'indications scéniques, disposées en retrait, pour des acteurs qui auraient à jouer cette histoire : "Les deux héros de l'histoire occuperaient la place centrale de la scène près de la rampe. Il ferait toujours une lumière indécise, sauf à cet endroit du lieu des héros où la lumière serait violente et égale." Autour, les formes vêtues de blanc qui tournent.Une sorte de mise en abyme, comme un écho supplémentaire encore à La Maladie de la mort, texte de théâtre dont ce livre est la reprise.
   
   Dans cet ouvrage au charme étrange et délétère, les personnages parlent et pleurent "le chagrin mortel de la nuit d'été" : "[...] Et puis elle l'embrasse et il pleure. Quand on le regarde très fort, il pleure. Et elle pleure de le voir." Ils sont tout entiers dans le souvenir d'un amour plus grand qu'eux, dans la douleur de l'avoir perdu : "Elle veut entendre comment il aimait cet amant perdu. Il dit : "Au-delà de ses forces, au-delà de sa vie..." Ils sont tous les deux en proie au désir inextinguible de retrouver la force de la jouissance passée. Et, paradoxalement, c'est en demeurant comme des gisants dans la chambre, tels Tristan et Yseut dans la forêt du Morois, qu'ils vont accéder à une autre forme d'amour.
   
   Cet ouvrage me paraît illustrer au plus près la magie de l'écriture de Duras, comme en apnée, avec ses phrases brèves, ses répétitions, ses tournures syntaxiques et sa ponctuation surprenantes. On ne peut qu'être sensible à cette atmosphère envoûtante, "à cette fatigue insurmontable à la fin de la nuit, à cette désolation, à cette histoire sexuelle qui font les yeux tout avoir vu du monde." A ces paradoxes, tels ceux qui décrivent "un amour qui a un commencement et une fin inoubliable alors qu'on l'a oublié, je ne sais plus".
   
   Echo à une pièce de théâtre, "Les yeux bleus cheveux noirs" est aussi une réflexion sur l'acte d'écrire. Sans doute Marguerite Duras se cache-t-elle derrière le personnage féminin, elle qui écrivit plusieurs œuvres dans cet hôtel normand qui est le décor de son livre. On lit en effet : "Elle dit qu'un jour elle fera un livre sur la chambre..." Et la femme de demander à l'homme : "L'étranger, pour quoi faire? Il ne sait pas, peut-être rien, peut-être un livre." Et ailleurs encore : "- Dans le livre on écrira : Les cheveux sont noirs et les yeux sont de la tristesse d'un paysage de nuit."
   
   Pour l'auteur, la vie est toujours histoire à écrire : "Le tout de la chambre, du temps, de la mer, est devenu histoire." La vie est enclose dans le livre : "Elle dit qu'ils sont de même que s'ils étaient retenus ensemble dans un livre et qu'avec la fin du livre ils seront rendus à la dilution de la ville, de nouveau séparés." Ici, tout est langage et écriture : "Elle lui parle de ce mot. Ce mot était un nom dont elle l'avait appelé lui et dont lui l'avait appelée en retour, ce dernier jour. C'était en fait son nom à lui, mais déformé par elle. Elle l'avait écrit le matin même de son départ face à la plage vidée par la chaleur."
   
   Pour Marguerite Duras, "on n'est personne dans la vie vécue, on n'est quelqu'un que dans les livres". Entre mémoire et oubli, entre désir et pulsion de mort, ce récit d'amour en bleu, blanc et noir nous le dit magnifiquement.

critique par Catheau




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L'amant - Marguerite Duras

Arrêt sur image
Note :

   Il est étrange au fond de fréquenter longuement un auteur sans jamais se résoudre à lire ce qui est peut-être son livre le plus célèbre, son oeuvre la plus emblématique. Ainsi pour moi de "L'Idiot" de Dostoïevski ou de "L'amant" de Marguerite Duras. Je peux trouver plusieurs raisons à ces atermoiements, parmi lesquelles pêle-mêle, la peur d'une déception ou la crainte d'un malentendu, d'un de ces malentendus qu'il faut, à en croire la sagesse populaire, pour vendre des millions d'exemplaires d'un "bon" livre. Un malentendu qui, s'agissant de "L'amant", a pris corps avec le film de Jean-Jacques Annaud. Un film qui a nourri mes réserves et mon envie d'aller voir ailleurs - dans d'autres de ses livres - si Duras y était. Mais à force d'arpenter les chemins de traverse, à force de côtoyer l'oeuvre de Marguerite Duras dans celles de ses facettes qui ne drainent pas les foules, il vient un moment où la curiosité tout doucement grandit, et un moment où elle finit par l'emporter sur les réserves.
   
   Il est venu un moment, donc, où il me fallait lire "L'amant". Et me trouver bouleversée à sa lecture. Bouleversée parce que l'écriture de Marguerite Duras n'a peut-être jamais été si frémissante, si émouvante, si fluide et musicale - et je dirais aussi, si je ne craignais, encore, de prêter à malentendu, si sensuelle. Bouleversée parce que le visage sur lequel s'ouvre "L'amant" de Marguerite Duras n'est pas celui, si lisse et littéralement sans histoire, de Jane March, mais le visage, "dévasté", d'une vieille femme. Une vieille femme qui se souvient, revisite les images de son passé et s'arrête, longuement, sur certaines d'entre elles.
   
   Dans un va-et-vient perpétuel entre les quinze ans et demi, la petite enfance et les souvenirs de la guerre, une image surtout retient l'attention "toujours là dans le même silence, émerveillante", celle d'un bac qui traverse un bras du Mékong, d'une très jeune fille accoudée au bastingage, vêtue d'une robe de soie usée, d'un chapeau d'homme couleur bois de rose, d'une jeune chinois qui descend d'une limousine noire... C'est l'image de la rencontre avec celui qui deviendra l'amant, embellie, idéalisée peut-être mais qu'importe... Si je ne craignais, encore et toujours, les malentendus, je dirais que c'est l'image d'un instant d'innocence, innocence très ambiguë d'une toute jeune fille qui en a déjà vu des vertes et des pas mûres, comme en témoignent les images venues de la petite enfance: l'insondable désespoir de la mère, la violence acharnée et destructrice du frère aîné, la misère et la folie incarnées par la mendiante de Savannakhet qui lui inspira une terreur sans nom. Innocence presqu'animale de la découverte de la force du désir, d'un irrésistible élan vital. Désir qui ne connaît pas encore son coût, de souffrance, d'amertume, de regret. Beauté de la peau de soie d'Hélène Lagonelle, beauté des courbes de son corps, beauté improbable "déchirée, frileuse, sanglotante, et d'exil" de Betty Fernandez. Beauté qui ne se sait pas encore si vulnérable. Beauté éphémère au bord du gouffre, de la tempête des eaux du Mékong et des heures noires à venir.
   
   Extrait:
   "Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j'ai évité de dire, ce que j'ai dit, je crois avoir dit l'amour que l'on portait à notre mère mais je ne sais pas si j'ai dit la haine qu'on lui portait aussi et l'amour qu'on se portait les uns aux autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l'amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m'est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né au premier jour. Elle est le lieu au seuil de quoi le silence commence. Ce qui s'y passe c'est justement le silence, ce lent travail pour toute ma vie. Je suis encore là, devant ces enfants possédés, à la même distance du mystère. Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé croyant aimer, je n'ai jamais rien fait qu'attendre devant la porte fermée." (pp. 34-35)
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critique par Fée Carabine




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Découverte de l’amour ; relation.
Note :

   Cet «amant», comparé à l’autre, celui de «l’amant de la Chine du nord», m’a semblé avoir un côté plus sec, moins prenant, plus intellectualisé . Serait-ce de l’avoir lu après celui de la Chine du nord ?
   L’histoire est la même (cent fois sur le métier …) mais paraît ici plus intellectualisée, plus introspectée … Cet «Amant» là m’a moins séduit, moins laissé sans défense, prêt à me rendre à n’importe quelles injonctions de l’auteur. Peut-être pour l’avoir lu après, peut-être …
   
   La trame ne se décrit plus tant elle est rebattue. Disons tout de même que la narratrice nous raconte sa ( ?) rencontre très jeune, au moment de quitter la maison familiale (et son lot de particularités sur lesquelles Marguerite Duras est sans concessions) pour le pensionnat, à Saïgon, en Indochine à l’époque, le Viet-Nâm maintenant, avec ce qu’elle décrira comme un très bel homme, élégant, mystérieux, riche, mais surtout, surtout, chinois. La « mixité » n’était pas à l’époque ce qui coulait de soi, aussi bien sur un plan racial d’un côté qu’économique de l’autre.
   
   Echanges de regard et le … bien est fait (j’allais écrire le mal !). Et Marguerite Duras n’est jamais aussi forte que dans tous ces non-dits, seulement traduits par l’éclat d’un regard, un frisson souterrain, une collision des âmes.
   
   Et Marguerite Duras nous raconte. Plus l’histoire d’une liaison passionnée que d’un amour, du moins de son côté, et tout ceci ressenti, analysé par une très jeune fille pour qui tout est découverte et qui se plonge sans recul, sans possibilité de comparaison, dans une aventure insensée et sans avenir.
   
   Une histoire donc. Et des digressions. Digression quand tu nous tiens ! Mais Marguerite Duras sans digressions … ?
   Ce qui suit est échelonné entre la page 8 et la page 33.
   
   « Que je vous dise encore, j’ai quinze ans et demi.
   C’est le passage d’un bac sur le Mékong.
   …
   Sur le bac, à côté du car, il y a une grande limousine noire avec un chauffeur en livrée de coton blanc. Oui, c’est la grande auto funèbre de mes livres. C’est la Morris Léon-Bollée. …
   Dans la limousine il y a un homme très élégant qui me regarde. Ce n’est pas un Blanc. Il est vêtu à l’européenne, il porte le costume de tussor clair des banquiers de Saïgon. Il me regarde. J’ai déja l’habitude qu’on me regarde. On regarde les Blanches aux colonies, et les petites filles blanches de douze ans aussi.
   …
   L’homme élégant est descendu de la limousine, il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d’homme et aux chaussures d’or. Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d’abord. Tout d’abord il lui offre une cigarette. Sa main tremble. Il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter, c’est pourquoi il tremble … »

   ↓

critique par Tistou




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Duras en anglais...
Note :

   Voici un livre bien difficile à présenter tant il est tout en suggestions et impressions. Il n’y a guère d’histoire à proprement parler, mais l’évocation d’une adolescence en Indochine dans les années 30. Et des bribes familiales, extrêmement noires: «Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas.» A l’origine, une mère autoritaire, exigeante, sans amour pour sa fille et aveuglément dévouée au fils aîné, un bon à rien dévoré d’opium. Et la misère aussi, le malheur d’avoir tout perdu dans les colonies après la mort du père, sauf la fierté d’être Français.
   
   Alors la jeune fille de quinze ans dit oui au beau jeune homme riche qui vient la chercher en limousine à la sortie du lycée. Oui à l’homme qui lui parle d’amour, qui la regarde, qui la fait devenir femme. Oui à celui qui la sort de son enfer familial. Car si le livre de Marguerite Duras est centré sur cette famille si dure fondée sur la haine mutuelle, le film de Jean-Jacques Annaud (1992), que j’ai eu envie de voir après cette lecture, se concentre sur l’histoire d’amour entre la jeune fille et le beau, très beau Chinois (Tony Leung Ka Fai). Annaud avait envie de filmer des corps dans la moiteur asiatique et il ne s’en est pas privé. Son film est une grande réussite esthétique: les images sont magnifiques, les corps sculptés, cernés par la caméra qui nous restitue avec charme leur langueur. Tout est appel aux sens dans ce film: le bruit, les couleurs et la sensualité.
   
   Le film est d’autant plus émouvant que Marguerite Duras a participé au scénario du film alors qu’elle était extrêmement malade et très vieille, forcément très éloignée de la magnifique jeune actrice (Jane March) qui lui prête ses traits.
   
   Une fois passé l’étonnement d’entendre tous ces gens parler anglais, le spectateur est saisi par ces deux amants étranges, à la fois torrides et froids, proches dans leurs deux solitudes. Envoûté également par la voix grave de Jeanne Moreau qui lit de longs passages du texte de Duras (en anglais...).
    ↓

critique par Yspaddaden




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Dimension autobiographique évidente
Note :

   Marguerite Duras se souvient. Elle se souvient de sa vie en Indochine, avec une mère distante, qui aimait son frère beaucoup plus qu’elle. Avec un petit frère aimé mais délaissé par les autres, décédé trop vite. Surtout, elle se souvient de l’histoire d’amour vécue à quinze ans et demi avec son amant, un chinois de Cholen. Plus âgé qu’elle, il a été l’homme qui a éveillé ses sens, qui lui a permis de sortir du milieu familial et du carcan scolaire où elle était vu comme la blanche d’une communauté asiatique.
   
   L’amant est un roman difficile à résumer. Sa dimension autobiographique est évidente, notamment lorsque Marguerite Duras évoque la plantation achetée par sa mère (thème d’"un barrage contre le Pacifique") ou la déportation de son mari ("La douleur"). Mais outre ce balayement d’une partie de son œuvre par les thèmes qui l’irriguent, ce roman est surtout l’occasion de plonger dans les blessures intimes d’une adolescente, blessures qui seront à la base de la construction de la personnalité de l’auteur.
   
   Les relations difficiles avec sa mère, et encore plus celles avec son frère, cet escroc à la petite semaine à qui sa mère passe tout, sont au cœur de l’identité de Duras. Mais aussi la difficulté à s’adapter à ce pays indochinois, où elle est mal à l’aise. Blanche parmi les asiatiques. Elle qui veut devenir écrivain, alors que les autres nourrissent de toutes autres ambitions.
   
   L’écriture de Duras est précise, très évocatrice, notamment de ce paysage et du climat asiatique. Elle arrive à donner du souffle à ce récit étouffant et sensuel. Je retiens notamment le passage où elle parle d’Hélène Lagonelle, sa camarade blanche de l’internat, qu’elle tente d’initier aux plaisirs de la vie, mais dont elle sent vite la réticence.
   
   Malgré toutes ces qualités, je n’ai pas été complètement emballé par ce récit. C’est un travail personnel intense, qui a très certainement coûté beaucoup à l’auteur, mais je n’ai pas été constamment accroché par cette histoire. Certains passages sont marquants, la figure du grand frère est apeurante à souhait, mais il m’a manqué un petit quelque chose pour adhérer sans réserve. Je pense que je le relirai plus tard, après une lecture des autres romans de Duras, dont je n’avais jusqu’à présent lu que "Moderato Cantabile", livre qui m’avait beaucoup plu, par ailleurs.
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critique par Yohan




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A la Duras
Note :

   C'est à l’âge de 70 ans que Marguerite Duras nous raconte son adolescence en Indochine. Elle évoque un des moments clefs de sa vie, celui où, à 15 ans et demi, elle fait l'expérience de son premier rapport sexuel. Son amant est un riche Chinois, ce qui va entraîner pas mal de problèmes. Sont présents également dans son récit "la mère", "le grand frère" et "le petit frère".... et évidemment "elle", Marguerite Duras, qui tantôt s'appelle "je" tantôt parle d"elle"...
   
   Un roman "à la Duras" m'a dit ma mère en me le prêtant... je ne peux le confirmer, n'ayant lu que celui-là pour l'instant... Si "à la Duras" signifie écrire en suivant le fil de ses pensés, sans se soucier de la cohérence de ce qu'on écrit. Suivant simplement les images qui défilent devants nos yeux, les souvenirs qui remontent par surprise, quitte à passer du coq à l'âne sans crier gare. Quitte à surprendre le plus aguerri des lecteurs.
   Si "à la Duras" signifie tout cela, alors oui, il s'agit là d'un vrai roman "à la Duras".
   
   J'avoue avoir été assez souvent irritée par certains passages de ce roman, qui n'avaient absolument rien à voir avec le reste de l'histoire... comme par exemple ceux concernant telle femme portant tel manteau ou telle autre femme chez qui Marguerite Duras ado prenait le thé.... bref, je consens à dire que je les ai passés...
   
   Sinon, l'histoire en elle même est excellente et, malgré les aléas avec la famille et les histoires d'amour/haine avec l'amant de Cholen, le plus intéressant reste tout de même les ennuis qui découlent de cette relation. La relation elle même est, bien sûr, également intéressante: entre une blanche [soit disant supérieure] et un asiatique [soit disant inférieur] il est assez intrigant de voir, avec notre regard du 21è siècle, les relations de l'époque... elle qui profite de lui, lui qui l'aime et qui la laisse profiter méchamment de lui, quitte à se faire humilier publiquement... bref, très intéressant!
   
   Pour finir, rappelons que l'histoire est véridique, c'est dire ma surprise en découvrant la fin [lorsque l'amant l'appelle de nombreuses années plus tard pour lui dire qu'il l'aime toujours...]... bref, fin digne d'un roman de gare à l'eau de rose... ce qui est d'autant plus surprenant quand on sait que c'est vrai.... on fini par se dire "m.... mince! ça existe vraiment, ces trucs là?!"
   
   
   Pour finir, mon passage préféré du livre, c'est à dire le tout début:
   
   « Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaître et il m'a dit: "je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j'aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté."
   Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n'ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C'est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m'enchante.
   Très vite dans ma vie il a été trop tard. A dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A dix-huit ans j'ai vieilli. Je ne sais pas si c'est tout le monde, je n'ai jamais demandé. Il me semble qu'on m'a parlé de cette poussé du temps qui vous frappe quelquefois alors qu'on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement à été brutal. Je l'ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport qu'il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le frond de cassures profondes. Au contraire d'en être effrayée j'ai vu s'opérer ce vieillissement de mon visage avec l'intérêt que j'aurais pris par exemple au déroulement d'une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu'un jour il se ralentirait et qu'il prendrait son cours normal. Les gens qui m'avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m'ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau,je l'ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu'il n'aurait dû. J'ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s'est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J'ai un visage détruit. »

critique par Anna-Panda




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Le Vice-Consul - Marguerite Duras

Désorientation, dissolution, perdition...
Note :

   C'est l'histoire d'une double dissolution: celle du Vice-Consul du titre, et celle de la mendiante folle qui a marché de Savannakhet au Laos jusque Calcutta. C'est une de ces histoires dans lesquelles Marguerite Duras excelle, accompagnant ses personnages en perdition d'une prose qui se casse, se brise, change perpétuellement de rythme en une invitation à lâcher le fil des phrases et du récit... C'est une de ces histoires que Marguerite Duras a ressassée à l'envi, retrouvant ses personnages à plusieurs reprises.
   
   La mendiante, tout d'abord. Petite fille chassée de son village natal par son gros ventre et sa honte. Silhouette squelettique tenaillée par la faim qui sème un peu de sa raison à chacun de ses pas. Cette silhouette décharnée, dépouillée de son identité, de sa mémoire et même de son langage, hante l'oeuvre de Marguerite Duras du
   "Barrage contre le Pacifique" à "L'amant". La litanie des étapes de son voyage se fait invitation à l'errance poétique dans "India Song". Et elle inspire ici à Marguerite Duras des pages d'une grande force, les plus belles et les plus éloquentes d'un roman pas tout à fait abouti.
   
   Car "Le Vice-Consul" nous entraîne aussi à l'ambassade de France à Calcutta où nous retrouvons d'autres silhouettes familières qui, elles, avaient plus d'épaisseur ailleurs et qui perdent ici de leur mystère et de leur charme, engluées dans des potins de salons. Anne-Marie Stretter n'est plus que l'ombre de la haute figure d'oiseau mort qui enlève Michael Richardson à Lol V. Stein (dans "Le ravissement de Lol V. Stein", publié un an avant "Le Vice-Consul"). Et elle est bien loin de la grâce longiligne et mortifère qui sera la sienne huit ans plus tard, à la parution d' "India Song". Le Vice-Consul lui-même n'est pas beaucoup mieux servi, plus bourgeois que pathétique... Non content d'avoir sombré dans la folie et de s'en être pris aux lépreux qui dormaient dans les jardins publics près de son consulat de Lahore, il est devenu un insupportable bavard.
   
   Il eut peut-être mieux valu lire "Le Vice-Consul" avant "India Song". Mais il est trop tard: la comparaison est dès lors inévitable et elle ne peut que tourner à la faveur de la pièce de théâtre où la suggestion se fait plus subtile et les distances plus justes.
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critique par Fée Carabine




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Touffeur indienne
Note :

   Il règne dans le roman de Marguerite Duras la même impression de langueur et d’étouffement que celle que vous subissez en saison de mousson à Calcutta, en Inde. Langueur qui vous rend apathique et perpétuellement fatigué, étouffement – chaleur et humidité – qui bride la moindre velléité de rébellion ou d’action. Marguerite Duras le rend très bien.
   
   Dans les jardins du Consulat de France à Calcutta, nous aussi assistons à la corruption inévitable des choses et des êtres sous ce climat terrifiant, nous aussi avons autant d’énergie et de jugeotte que le Consul et les membres de son Consulat. Et dans le Delta du Gange, tout proche, davantage insalubre si c’est Dieu possible, nous errons nous aussi, sans fin, sans espoir, avec la mendiante qui fût chassée jeune fille de la maison maternelle, loin d’ici, au Laos, parce qu’elle était enceinte.
   
   Et le vice-consul, me direz-vous? Oui, il est là, lui aussi. Rapatrié de Lahore d’où l’on comprend – ou croit comprendre car avec Marguerite Duras nous sommes toujours dans l’incertain, l’insuggéré, le devinable – qu’il a commis des actes de folie; tirer au pistolet sur des lépreux qui se seraient réfugiés dans son jardin. Ses actes, ses démarches, sa passivité, son inaction, sont autant d’éléments à charge, mais à vrai dire il n’y a d’éléments à décharge pour personne dans cette histoire. Ni pour Anne-Marie Stretter, la femme du Consul, qui hypnotise tous les Européens en poste à Calcutta, ni pour ses amants anglais – ou imaginés tels car avec Marguerite Duras nous sommes toujours … - ni … personne.
   
   Et cette mendiante dont on ne sait trop si c’est celle qui fût chassée par sa mère de Savannakhet, au Laos, et qui se retrouverait des années plus tard à Calcutta, dans un état de folie compréhensible…
   
   Par la grâce de l’écriture de Marguerite Duras, on accepte de jouer le rôle du bouchon balloté par les flots furieux d’une histoire sans début ni fin. On accepte… ou alors pas, et on ne supporte pas alors les écrits et la démarche de la dame. Mais cette écriture intègre totalement le climat de l’Inde, la folie de la mousson, la démesure du Continent et de ses problèmes, simplement abordables par petites touches. Marguerite Duras ne nous raconte pas l’histoire du vice-consul rapatrié de Lahore, parce qu’il n’y en a pas – d’histoires – ou plutôt si, des milliers. Elle nous donne des bouts, donne une idée de l’assemblage possible … et débrouillez-vous!

critique par Tistou




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Yann Andréa Steiner - Marguerite Duras

Récit d'un ultime compagnonnage
Note :

   Yann Andréa Steiner fut le dernier compagnon de Marguerite Duras. Et ce livre que Marguerite Duras a nommé de son nom est en quelque sorte le récit de leur rencontre, de la rencontre entre une vieille femme et un très jeune homme qui admire son oeuvre de romancière et de cinéaste, à Trouville, en juillet 1980.
   
   Mais c'est un récit étrange. Intimiste et distant à la fois. Tissé de discussions littéraires que traversent comme des ombres des personnages d'autres livres de Marguerite Duras - Lol V. Stein, Emily L., ... -, ou encore d'extraits des lettres de Yann Andréa Steiner, citées à mots couverts. Un récit mené, aussi, par la bande, à travers le reflet qu'offre à la rencontre de Marguerite Duras et du très jeune Yann Andréa le couple de la jeune monitrice et de l'enfant des colonies de vacances, le petit garçon solitaire qui pleurait sur la plage.
   
   Et dans ce jeu des reflets entre la rencontre de la vieille femme et du jeune homme, de la jeune monitrice et du petit garçon, le récit se débine, tout comme, semble-t-il, l'écriture de Marguerite Duras, dans les trébuchements d'une syntaxe hésitante et les incohérences de la chronologie. Effet délibéré ou conséquence d'une santé chancelante, que l'alcool, les médicaments, la solitude mettaient à mal depuis des années - et Marguerite Duras d'ailleurs ne s'en cachait guère. "Yann Andréa Steiner" distille ainsi le même charme un peu triste, un peu gris, qu'une plage vide, noyée de brume, hors de saison...
   
   
   Extrait:
   "C'était donc onze heures du matin, au début du mois de juillet.
   C'était l'été 80. L'été du vent et de la pluie. L'été de Gdansk. Celui de l'enfant qui pleurait. Celui de la jeune monitrice. Celui de notre histoire. Celui de l'histoire ici racontée, celle du premier été 1980, l'histoire entre le très jeune Yann Andréa Steiner et cette femme qui faisait des livres et qui, elle, était vieille et seule comme lui dans cet été grand à lui seul comme une Europe.
   Je vous avais dit comment trouver mon appartement, l'étage, le couloir, la porte." (p. 16)

critique par Fée Carabine




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Le square - Marguerite Duras

La poésie de ses mots
Note :

   Si nous connaissons tous la plupart des œuvres de Marguerite Duras, peu sont ceux qui ont déjà lus "Le Square ". Ce fut d'abord un roman, paru en 1955, qu'elle ré-écrira en 1965 sous la forme d'une pièce de théâtre, plusieurs fois interprétée et même jusqu'à très récemment (cet été) au théâtre de l'Atelier à Paris.
   
   Si la qualité "Made in" Marguerite Duras est bien là, le style est néanmoins très différent de ce que l'on a coutume de lire d'elle.
   
   Toute l'intrigue se déroule sur un laps de temps très court, quelques heures seulement. Un homme, voyageur de commerce, se retrouve dans un square sur le même banc qu'une jeune fille chargée de veiller sur un enfant.
   
   Tous les deux se mettent à discuter et à évoquer leurs vies de solitude, qui semblent les rendre assez malheureux l'un et l'autre. Sans doute est ce le début d'une histoire d'amour, ou peut-être pas. Mais c'est en tout cas un moment très dense en émotions, porteur de rêves et d’espoir. Chacun souhaite rencontrer le bonheur, mais si elle croit fermement y arriver par le biais d'une rencontre amoureuse, lui n'y croit plus du tout et se laisse porter par le courant de la vie. Une chose est sûre, c'est dans le regard des autres et par leur reconnaissance que l'on ressent l'intérêt de la vie, le bonheur.
   
   Lire Marguerite Duras est toujours synonyme de bon temps, ne serait-ce que par la poésie de ses mots qui nous transporte. Et comme souvent, elle nous offre tellement d'objets de réflexion, que ses textes nécessitent des relectures perpétuelles...
   
   Pour finir, une petite phrase issue du roman pour se faire plaisir : "Je ne vous parle pas de ces changements qui modifient toute l’existence, mais seulement de ceux qui font plaisir le temps de les vivre."

critique par Pauline




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