Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois de juin et juillet 2007
Mario Vargas Llosa

    Passer à Mario Vargas Llosa auteur du mois, juste après Vladimir Nabokov, c’est aimer les contrastes, c’est passer du superbe détachement de l’artiste refusant toute référence sociopolitique revendiqué par le second nommé, à la littérature militante du premier.
   La marche est haute ou plutôt, puisque l’image de marche établit une supériorité de l’un sur l’autre, disons que le fossé est large. Mais les fossés ne nous font pas peur, et la littérature est un pont qui permet d’en franchir bien d’autres.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2007
   
   Mario Vargas Llosa est né au Pérou, à Arequipa, en 1936. Il a vécu son enfance en Bolivie et au Pérou. Il a suivi ses études à Lima, à l’Académie Militaire à partir de 14 ans, puis à l’Université. Durant cette période, il a collaboré à des revues ainsi qu’à des mouvements politiques de gauche.

   
    Grâce à une bourse, il a poursuivi ses études en Europe (Espagne). Il obtient son doctorat, devient enseignant et traducteur et commence à publier. Il rencontre immédiatement le succès et de nombreux prix couronnent son œuvre. Il vit alors dans d’autres villes d’Europe dont Paris.
   
   Il écrit des romans, des essais et du théâtre.
   
    Le temps passant, ses options politiques deviennent plus libérales et il fonde finalement un mouvement de droite démocratique au nom duquel il se présente aux élections présidentielles de son pays en 1990. Mais il n’est pas élu. Il s’installe alors en Espagne et jouit de la double nationalité : péruvienne et espagnole.
   
   Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 2010 pour "sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées des résistances, révoltes, et défaites des individus."
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  La ville et les chiens
  La tante Julia et le scribouillard
  La demoiselle de Tacna
  Histoire de Mayta
  Qui a tué Palomino Molero
  Kathie et l’hippopotame - La Chunga
  L'homme qui parle
  Éloge de la marâtre
  Lituma dans les Andes
  La vérité par le mensonge
  Le poisson dans l'eau
  Jolis yeux, vilains tableaux
  Les cahiers de don Rigoberto
  La fête au bouc
  Le paradis… un peu plus loin.
  Tours et détours de la vilaine fille
  Le rêve du Celte
  Conversation à La Cathédrale
  Aux Cinq Rues, Lima
 

La ville et les chiens - Mario Vargas Llosa

Le grand silence
Note :

   Premier roman de l’écrivain péruvien et succès instantané, « La ville et les chiens » est une incursion derrière les murs de l’académie militaire Leoncio Prado, laquelle fut fréquentée par Vargas Llosa. À la fois récit autobiographique et roman initiatique, l’œuvre se présente comme un microcosme de la société péruvienne. L’histoire relate le meurtre d’un cadet, déguisé en accident par un gang appelé « le cercle » et aborde les thèmes chers à l’auteur : le secret, le machisme et les structures hiérarchiques.
   
   La majeure partie de cette brique de 600 pages est consacrée au quotidien des adolescents de l’institution - leurs relations, les contacts avec l’extérieur, l’apprentissage de la vie adulte.
   
   Parce que pour moi, il n’y avait rien d’original dans ce roman, j’en suis ressorti avec une impression de vide. Étant donné qu’il a été écrit au début des années 60, le style n’est pas percutant. Les scènes de violence sont ternes. L’atmosphère est beaucoup trop calme considérant le milieu dans lequel nous sommes plongés. Enfin, les personnages aux sobriquets tels : le poète, l’esclave, ou le jaguar, sont unidimensionnels. Leur intériorité est à peine étudiée.
   
   Le genre de bouquin supportant mal l’épreuve du temps en raison des versions contemporaines du même type de récit, beaucoup plus incisives, qui ont été publiées par la suite.

critique par Benjamin Aaro




* * *




 

La tante Julia et le scribouillard - Mario Vargas Llosa

Le scribouillard n'est pas celui qu'on croit
Note :

   Dans le monde des lettres latino-américaines, il a longtemps existé comme une trinité indéboulonnable : Jorge Amado, Jorge Luis Borges, et Gabriel Garcia Marquez, le célèbre auteur de "Cent ans de solitude" (1967).
   Dix ans plus tard paraissait ce roman à la structure et à la saveur très particulières, "Tante Julia et le scribouillard", qui allait marquer l'apparition d'un rival, d'un prétendant. Mario Vargas Llosa, à qui les Péruviens allaient refuser un mandat présidentiel, deviendrait ainsi le nouveau maître du monde … de la fiction.
   
   Un récit structuré par de solides fils conducteurs.
   
   Dans les chapitres impairs le narrateur qui a tout juste dix-huit ans évoque ses débuts d'écrivain et de séducteur. Étudiant en Droit pour faire plaisir au papa qui travaille à l'étranger, il passe une partie de ses journées à travailler pour la radio locale. À côté des bulletins d'informations, il a le loisir de rédiger des nouvelles puisqu'il rêve de devenir d'écrivain et d'aller vivre à Paris. Dans la nébuleuse familiale installée à Lima, riche de cousins, cousines, tantes, oncles et grands parents, débarque alors tante Julia, pétillante trentenaire revenue divorcée de Bolivie pour se trouver un second mari. Craquante dans sa robe bleue, elle pousse au flirt ce morveux, ce Marito, ce Varguitas. Le récit de leur passion impaire est interrompu par les chapitres pairs (II à XVIII). Pourquoi ?
   
   Dans le Lima du milieu des années 50, d'avant l'invasion urbaine par les paysans pauvres, d'avant la télévision, on vit une époque où l'on s'accroche aux feuilletons radiophoniques diffusées par Radio Central. Ces feuilletons sont écrits par un bolivien quasi nabot : Pedro Camacho — le scribouillard inspiré c'est lui. Commence un festival de personnages hauts en couleurs et à qui il arrive des aventures à l'issue incertaine, et probablement dramatique. Ces chapitres impairs se closent invariablement par une série de points d'interrogation propres à ce genre à suspense qu'est le feuilleton. La richesse inventive de Mario Vargas Llosa est telle qu'on a envie de lui dire de ménager son cerveau pour des romans futurs. Mais non, il est inépuisable !
   
   Des personnages capables de tout !
   
   Épinglons quelques uns de ces êtres fictifs. Alberto de Quinteros, gynécologue gaffeur quand la mariée tombe dans les pommes. Lituma, flic consciencieux qui découvre le nègre zambo agonisant dans un entrepôt. Barreda y Zaldivar juge abasourdi par une Lolita des faubourgs et un drôle de témoin de Jéhovah. Federico Tellez Unzatégui, chef d'entreprises qui vit de dératisation. Lucho Abril Marroquin, visiteur médical mené par sa VW jaune jusqu'à une psychanalyste nommée Acémila. Sebastian Buarque et sa Pension coloniale qui périclite. Seferino qui provoque en série les scandales dans la paroisse dont il est le curé. Joaquin Hinostroza Bellmont, héritier qui triomphe comme arbitre de football. Enfin le guitariste Maravillas qui compose des chansons pour une dulcinée au couvent. Et voilà que ces histoires, que l'on découvre l'une après l'autre, deviennent poreuses. Inquiets ou furieux, les auditeurs appellent pour se plaindre. Pedro Camacho est-il surmené ? On peut le croire.
   
   C'est aussi que la créature échappe au créateur, passe de son histoire dans une autre, change de statut social voire de sexe, meurt et ressuscite. Mayté Unzatégui basque de naissance, épouse d'exploitant forestier, meurt de chagrin quand sa fille est victime des sales bêtes, mais réapparaît en richissime philanthrope, en assistante sociale ou en maquerelle. La Lolita du procès du chapitre VI devient la Virago du chapitre XVI. Le nègre zambo dont le chapitre IV paraît sceller le sort funeste revient causer confusion et catastrophe en pleine rencontre internationale arbitrée par Joaquin.
   
   De plus, ces histoires passent de la tragédie personnelle à la catastrophe collective. Le mari d'Elianita pourrait se suicider, le nègre zambo être exécuté, Gumercindo Tello se mutiler, Federico être assassiné par sa famille furieuse, Lucho Abril être écrasé par un camion fou, don Sebastian être poignardé à mort par un client qui aurait pu devenir son gendre… Tout simplement. Mais non. Au milieu du récit, les faits prennent une dimension de plus en plus tragique : incendie d'une église et d'un commissariat, naufrage d'un paquebot en rade d'El Callao, séisme qui détruit le quartier de Santa Ana, foule affolée et police débordée lors du match de football. Ainsi les créatures de Pedro Camacho vont disparaître entraînant l'effondrement du système du feuilleton et précipitant leur auteur dans la folie. Mais plus la situation des feuilletons empire, plus grande est la passion qu'a fait naître tante Julia.
   
   Un roman d'amour et une autobiographie
   
   Si les personnages essaient maladroitement d'échapper à leur destin, le narrateur amoureux de tante Julia projette, lui, de le forcer, d'échapper à l'opposition paternelle et à la loi sur le mariage. De bureaux en mairies, de Lima en bleds paumés de province, les difficultés successives n'empêchent pas tante Julia de devenir la maîtresse de Varguitas. C'en est fini de l'amour platonique. Et voilà le père qui annonce son arrivée pour empêcher le mariage ! Un pistolet à la main… Honte et scandale dans la famille bourgeoise.
   
   Avec le suspense des derniers chapitres, le récit du narrateur inventé par Vargas Llosa devient progressivement un récit autobiographique, la conviction du lecteur étant renforcée par le dernier chapitre où l'auteur retrace les premières étapes de sa carrière et… une ultime rencontre avec un Pedro Camacho, déchu, réduit à survivre auprès d'une strip-teaseuse argentine et prostituée fripée qu'on dirait sortie d'un tableau du colombien Botero. Tout le contraire de Vargas Llosa…
   Les bonnes influences de l'altiplano bolivien s'opposent aux vapeurs malsaines du rio de la Plata et aux marais méphitiques où pataugent les porteños. Mais qu'est-ce que les Argentins ont fait de mal pour se faire traiter ainsi ? Le tango, peut être...
    ↓

critique par Mapero




* * *



«Vaguement» autobiographique ?
Note :

   Non. Pas vaguement. Il semblerait que la tante Julia ait bien existé. Et le scribouillard ? Mais Vargas lui-même bien sûr !
   Comme il semble en être la règle dans les oeuvres de Mario Vargas Llosa, beaucoup de choses sont mêlées, entremêlées.
   
   L’histoire d’un improbable Pedro Camacho, as bolivien du feuilleton radiophonique qui ne vit que par, et pour, les feuilletons quotidiens qu’il écrit à la chaîne et qui passionnent les foules. L’histoire d’un tout jeune homme de dix-huit ans, Varguitas, qui trompe l’ennui d’études de droit auxquelles il s’est inscrit pour faire plaisir à son père, par de vagues piges de rédactions de bulletins d’infos dans une médiocre radio de Lima et l’écriture besogneuse de nouvelles qu’il rêve de voir éditées.
   
    L’histoire de la tante Julia, la tante de Varguitas par alliance, de quinze ans son aînée, fraîchement divorcée et qui débarque de la Bolivie où elle était installée. (Les précisions géographiques ne sont pas sans intérêt concernant les oeuvres de Vargas, celui-ci étant péruvien et Lima, les Andes et le Pérou étant omniprésents dans ses romans. Par ailleurs il ne fait pas bon être Argentin au Pérou comme il y sera fait plusieurs fois référence via Pedro Camacho !)
   
   Le tout avec des chapitres intercalés, des extraits des feuilletons radiophoniques de Pedro Camacho qui, circonstance aggravante, perd peu à peu la tête et mélange les personnages de ses différents feuilletons. Et Mario Vargas Llosa se donne jouisssivement le droit de mélanger ses personnages ; surréalisme, quand tu nous tiens ! Ca, ce sont les chapitres pairs.
   
   Les chapitres impairs, eux, ne sont pas hilarants. Ils concernent Varguitas, alias notre Vargas Llosa. Et l’histoire d’amour progresse. On la sent se diriger tout droit vers le drame programmé. Drame ? Peut-être pas. Mais amour impossible (non, peu possible plutôt) et bien mal parti.
   
   Dans quelle mesure est-ce fidèlement autobiographique ? Peu importe. On assiste à la galère de celui qui veut devenir écrivain, qui bouffera de la vache enragée dans ses années heureuses de jeunesse inconsciente et qui se souviendra … et racontera.
    ↓

critique par Tistou




* * *



Vous avez dit "scribouillard", comme "écrivain"?
Note :

   Que voulez-vous, un titre comme ça, moi, je ne résiste pas! Et il était temps pour moi de découvrir cette plume incontournable de la littérature sud-américaine que représente Mario Vargas Llosa. Avec en plus un bon whisky et un feu de bois à la faveur de vacances plus si récentes, j'ai ouvert avec gourmandise cet opus du grand monsieur sans me douter encore que j'allais me faire balader sur quelques centaines de pages de belle manière.
   
   Mais avant de continuer, quelques mots sur l'intrigue: Varguitas a 18 ans et passe ses journées d'étudiant en droit à rédiger les nouvelles pour la radio locale, espérant plus que tout faire reconnaître au monde entier sa vocation d'écrivain et rendant visite à sa nombreuse famille dans laquelle débarque un beau jour la belle Julia, superbe trentenaire bolivienne divorcée et fermement décidée à se trouver un second mari, quitte à s'entraîner un brin sur ce petit Vargas monté en graine. Mais au jeu de l'amour, tel et pris qui croyait prendre...
   
   Voilà du moins pour l'intrigue principale. En fait, La tante Julia et le scribouillard ne peut pas vraiment se raconter. C'est une histoire d'amour scandaleuse entre un jeune homme et sa tante plus âgée que lui, c'est l'histoire d'un apprenti écrivain, et c'est l'histoire du Pérou des années 50 avec sa bonne société, ses classes populaires, ses étudiants désargentés et la radio qui prend une place considérable dans l'existence de tout un chacun. La tante Julia et le scribouillard, c'est l'histoire d'un écrivain, mais par forcément de celui auquel on penserait au départ. Varguitas écrit, déchire ses oeuvres, se vexe, écrit à la manière de truc et de muche avant de recommencer de plus belle. Varguitas est un débutant et moins que rien face à Padro Camacho, le maître absolu, l'auteur des feuilletons radiophonique qui tiennent en haleine le Pérou tout entier. Sous sa plume, c'est une débauche de personnages hauts en couleur, de pages d'histoires familiales sordides ou drolatiques qui se dessinent.
   
    Entre chaque chapitre suivant le développement des relations de Varguitas et de Julia, le lecteur a droit à un chapitre de feuilleton et rencontre à cette occasion un gynécologue qui parle trop vite, un flic un peu trop consciencieux, un clandestin nu, un dératiseur fou, une drôle de psychanalyste, un guitariste aux amours tragiques et pléthore d'autres personnages embringués dans des tragédies, des tragi-comédies, ou des comédies dont aucune n'est exempte d'une bonne dose de points d'exclamation et de suspense. J'avouerai qu'il m'a fallu un moment pour comprendre ce que venaient fiche au milieu de l'histoire de Varguitas ces élucubrations, il m'arrive d'être un peu lente (ou alors c'était le whisky et non je ne me cherche pas d'excuses), mais une fois le principe découvert, j'ai pris d'autant plus plaisir à ces chapitres que petit à petit Camacho perd la tête et le fil de ses histoires qui deviennent autant de monstres autonomes qui dévorent leur créateur.
   
   Ceci dit, si le procédé est indéniablement drôle et fascinant par ce qu'il dit de l'écriture et des relations entre l'écrivain et ses créations, on arrive un peu essoufflé à la fin, fatigué par le trop-plein d'exagérations et d'envolées dans des histoires qui perdent de leur sel à force d'en avoir trop et qui porteraient presque un peu préjudice à l'histoire de Varguitas et de Julia. Parce qu'il ne faut pas croire, elle est belle cette histoire d'un amour presque interdit, clandestin en tout cas et auquel personne ne croit sauf les intéressés près à soulever des montagnes pour vivre au grand jour. D'autant plus belle que la situation était scandaleuse à l'époque et que le fond est manifestement autobiographique. Elle donne en plus l'occasion de découvrir un petit bout du Pérou, de son histoire et de son opposition aux argentins dont on ne sait pas vraiment ce qu'ils ont fait pour être détestés à ce point si ce n'est qu'ils ont dû faire quelque chose!
   
   Et puis c'est une belle réflexion sur l'écriture et sur les affres de la création au final: de la naissance d'une grande plume à la mort d'une autre, d'un écrivain reconnu à un scribouillard qui enchante les masses, c'est un joli tableau que dresse Vargas Llosa.
   
   Bref, malgré mes petites réserves, toutes personnelles, c'est un tourbillon plutôt jubilatoire à découvrir!
    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Romans
Note :

   Titre original : La tia Julia y el escribidor
   
   
   ... Lima était un antre d'un million de pécheurs et tous, sans la moindre misérable exception, voulaient commettre le stupre avec l'inspirée ayacuchienne. C'était du moins ce que, grand yeux que la peur arrondit et mouille, racontait l'adolescente aux tresses brillantes matin, midi et soir : le professeur de solfège s'était jeté sur elle en soufflant bruyamment et avait prétendu consommer le péché sur un matelas de partitions, le concierge du Conservatoire lui avait demandé obscènement "Voudrais-tu être ma courtisane ?", deux compagnons de cours l'avaient entraînée aux toilettes pour qu'elle les voie faire pipi, l'agent de police du carrefour à qui elle avait demandé son chemin, la prenant pour une autre, avait voulu lui tâter les seins et dans le bus, le chauffeur, en encaissant son billet, lui avait pincé le mamelon... Décidés à défendre l'intégrité de cet hymen que, morale de la Sierra aux préceptes infrangibles, la jeune pianiste devrait sacrifier seulement à son époux et maître, les Bergua renoncèrent au Conservatoire, engagèrent une demoiselle qui lui donnait des leçons à domicile, habillèrent Rosa comme une nonne et lui interdirent de sortir dans la rue si ce n'est accompagnée par eux deux.
   
   Vingt-cinq ans ont passé depuis et, en effet, l'hymen reste entier et à sa place, mais au point où nous en sommes la chose n'a plus beaucoup de mérite, parce que en dehors de cet attrait - si dédaigné, d'ailleurs, par les jeunes gens modernes - l'ex-pianiste (depuis la tragédie les leçons furent supprimées et le piano vendu pour payer l'hôpital et les médecins) n'en a pas d'autres à offrir. Elle s'est alourdie, est devenue petite et tordue et, engoncée dans ces tuniques anti-aphrodisiaques qu'elle a coutume de porter et ces capuches qui dissimulent ses cheveux et son front, elle ressemble davantage à un paquet qui marche qu'à une femme. Elle continue à dire que les hommes la touchent, l'effarouchent par des propositions fétides et veulent la violer, mais, au point où elle en est, même ses parents se demandent si ces chimères furent un jour vraies.
   
   Des histoires de ce genre, "La tante Julia et le scribouillard" en fourmille. A un point tel que Vargas Llosa, comme devait le faire un an plus tard le Perec de "La Vie mode d'emploi", aurait pu sous-titrer son livre "romans". Le dispositif romanesque mis en place est aussi efficace que celui de l'immeuble perecquien : les chapitres impairs, visiblement autobiographiques, racontent la vie du jeune Mario à Lima. Il travaille comme rédacteur pour une station de radio et vit une grande histoire d'amour avec une femme divorcée et plus âgée que lui, la fameuse tante Julia. La radio engage, pour écrire ses feuilletons, Pedro Camacho, un spécialiste venu de Bolivie, le scribouillard du titre. Les chapitres pairs reproduisent les histoires inventées à la chaîne par ce virtuose de la littérature populaire à l'imagination débordante. Jusqu'à ce que Camacho, victime de surmenage, commence à s'emmêler les crayons. Habitué, tel Alexandre Dumas, à mener de front cinq ou six feuilletons en écriture simultanée, il se met à confondre les personnages, à les faire passer d'une intrigue à une autre, à ressusciter les morts et à enterrer les vivants. Le lecteur, un moment dérouté (est-ce sa mémoire qui lui joue des tours? Est-ce Vargas Llosa qui se trompe? Est-ce le traducteur qui a failli?) finit par succomber délicieusement au vertige organisé par l'auteur avec une science et un plaisir consommés.
   
    Un auteur gourmand de mots et d'histoires, un auteur qui parvient à restituer le goût des livres à lire à plat-ventre sur son lit mais aussi un parfait manipulateur : au final, c'est le Perec d'"Un cabinet d'amateur" qui surgit - après celui de "W ou le souvenir d'enfance" qui fonctionne aussi sur l'alternance des chapitres autobiographie/fiction. Est-ce que cela mérite un Nobel? On n'en sait rien, il faudrait voir le reste de l’œuvre mais en attendant, ce n'est pas du Le Clézio.

critique par P.Didion




* * *




 

La demoiselle de Tacna - Mario Vargas Llosa

Souvenirs, souvenirs…
Note :

   Les pièces de théâtre de Mario Vargas Llosa que je commente ici sont des pièces que j’ai lues et non vues.
   
   Autant je conseillais «Jolis yeux, vilains tableaux » pour une petite troupe d’amateurs sans gros moyens, autant celle-ci me semble au contraire nécessiter, en raison des lieux différents en particulier, une troupe plus professionnelle. Les personnages sont plus nombreux, le jeu n’est pas facile, il y a un gros travail de décor, d’éclairage et de bande son et il faut une scène assez grande.
   La mise en scène a une élégance et une nécessaire harmonie de ballet, de danse. Elle a une finesse intéressante dans la signification des déplacements qui fait que la faire fausse ou maladroite serait nuire gravement à l’œuvre.
   Vous voilà prévenus.
   
   Maintenant, passons au texte. C’est la première pièce de théâtre publiée de Vargas Llosa. Elle date de 1980 et a été montée pour la première fois à Buenos Aires en 1981.
    Dans une préface de 1980 à l’édition française, l’auteur dit que cette pièce en deux actes : « traite de thèmes tels que la vieillesse, la famille, l’orgueil, le destin individuel (et d’) un sujet antérieur qui englobe tous les autres et qui constitue, je pense, la colonne vertébrale de cette œuvre : comment et pourquoi naissent les histoires. »
   
   En trois points de la scène, trois époques, les personnages qui vont de la centenaire au jeune adulte animent des scènes qui donnent vie aussi bien à l’aïeul qu’au dernier descendant, écrivain qui, désirant produire un roman d’amour, ne peut éviter d’être emporté et influencé par un récit qui se forme un peu tout seul et trouve des ressorts primitifs dans son histoire familiale et ses souvenirs.
   C’est bien là la colonne vertébrale de cette pièce, notion maîtresse chez Mario Vargas Llosa et qu’il ré exprime dans « La vérité par le mensonge » : « Pour presque tous les écrivains, la mémoire est le point de départ de la fantaisie, le tremplin qui lance l’imagination, en vol imprévisible vers la fiction. »
   
   J’ai trouvé cela intéressant, mais pas réellement nouveau et passionnant. Du bon Vargas Llosa
   
   A mon avis, mais pas le meilleur.

critique par Sibylline




* * *




 

Histoire de Mayta - Mario Vargas Llosa

La réalité et la perception.
Note :

   Le Pérou. Encore, toujours. Lima. Une situation sociale et économique des plus précaires. Qui génère de la violence, une opposition politique (qui dégénéra en terrorisme), de la souffrance. Les maux du Pérou, de l’Amérique latine.
   Mayta fut un jeune homme tourmenté par l’injustice de classe et qui se tourna vers le trotskisme. Après des galères au sein d’un groupuscule sans espoir, il passa à un ersatz de lutte armée, une ébauche de révolution, vite réprimée.
   
   Ce pourrait être le résumé du roman. Ce n’est que la trame de ce que connait le journalite qui fut condisciple de Mayta et qui, vingt cinq ans après, cherche à reconstituer la trajectoire de Mayta et des évènements de Jauja.
   
   On assiste donc conjointement à l’enquête dudit journaliste, et en même temps, au sein des mêmes chapitres, à des éléments de la véritable saga de Mayta. Mario Vargas Llosa, fidèle en cela à son style, mêle allègrement passé, présent, interlocuteurs, …
   
   L’enquête progresse au fil des rencontres du journaliste avec tous ceux qui ont cotoyé Mayta, et l’image évolue, chatoie, selon l’éclairage et la sensibilité de l’interlocuteur.
   Par cercles concentriques, on progresse vers la vérité … La vérité ?
   Mais y a-t-il une vérité ? Y a-t-il eu un seul Mayta ?
   
   Le grand art de Mario Vargas Llosa consiste à ne trancher jamais, à hésiter toujours, comme la phalène qui se brûle les ailes de lampadaire en lampadaire. Fragilité du témoignage, partialité et parti-pris de l’enquêteur, que de difficultés pour apurer une existence et n’en retenir que la substantifique moelle. Ou plutôt pour se rendre compte qu’il n’y en a pas, de substantifique moelle.
   On finira par le rencontrer Mayta. Pas où l’on s’y attendait, pas tel qu’on nous le présentait. Un être humain. Dans sa fragilité.
   
   Du grand art d’enquête de la part de Mario Vargas Llosa. Ou peut être de l’inanité à vouloir découvrir LA vérité d’un individu.
   Et tout ceci dans un langage clair, sans ambiguité, qui donne l’impression d’avoir été facile à traduire.
   ↓

critique par Tistou




* * *



"En vue d’établir le socialisme au Pérou."
Note :

    Mon premier livre de cet auteur.
   
   Le narrateur dans ce roman, est un journaliste qui, se met en tête de retracer ce que fut la vie d’un très ancien camarade de collège (Mayta) qui avait tenté un coup d’état au Pérou, en 1958. Pour ce faire, il retourne sur les lieux et rencontre ceux qui l’ont connu - car lui-même l’a perdu de vue depuis le collège - et leur fait raconter ce qu’ils savent de lui et de ces évènements. Cette enquête elle-même se passe en d’autres temps tout aussi troublés, ceux où le Pérou voit une partie de son territoire servir de champ de bataille entre Cubains, Nord-américains, Boliviens et bien sûr, Péruviens. Elle semble presque saugrenue dans le nouveau contexte.
   
    « C’est là une mauvaise pensée. Si comme le Père canadien de l’histoire de Mayta, je me laissais gagner moi aussi par le désespoir, je n’écrirai jamais ce roman. Cela n’aura aidé personne ; pour éphémère et minime qu’il soit, un roman représente au moins quelque chose. Tandis que le désespoir n’est rien. »
   ou encore
    « Et brusquement, sans aucune transition, il me demande : « Est-ce que cela a un sens d’écrire un roman dans l’état actuel où se trouve le Pérou, alors que tous les Péruviens sont en sursis ? » Cela a-t-il un sens ? Je lui dis que sans doute cela doit en avoir un, puisque je suis en train de l’écrire. »
   
   Ce qui m’a frappée tout de suite –et émerveillée-, c’est l’incroyable complexité et habileté de la structure de ce livre.
   Mario Vargas Llosa y mêle à la façon de cheveux tressés, les conversations qu’il a avec les témoins, avec celles qu’ils ont eues eux-mêmes avec Mayta, parfois dans les mêmes lieux. Quelques décennies disparaissent ainsi, gommées d’un point. On peut, d’une ligne à l’autre, d’une phrase à l’autre, sauter d’une époque, d’un interlocuteur à l’autre, sans rien qui l’annonce ni même qui l’indique. Le sens seul nous le fait comprendre. C’est fascinant. Cela correspond tout à fait à ce procédé cinématographique qui fait exactement la même chose. Comme si un fondu enchaîné, partant d’une conversation de l’enquêteur, emmenait le spectateur sur la scène du témoignage, avec de plus de multiples allers et retours entre les deux scènes. Sur l’écran, c’est facile, l’image ou le son de la voix nous disent bien qui parle. Sur papier, c’est tout autre chose et le procédé est extrêmement risqué. Le lecteur pourrait rapidement s’embrouiller et ne plus comprendre qui parle à qui, ni quand… et le miracle est qu’il n’en est rien. Ce tressage se fait de plus en plus savant, de plus en plus fin, de plus en plus mêlé et jamais il ne m’a été difficile de suivre la scène et de savoir à qui et à quelle époque appartenait la réplique, même quand elle fait écho à la question d’une autre époque. Arrivé au milieu du livre, estimant sans doute, et à juste titre d’ailleurs, que le lecteur était suffisamment familiarisé avec le procédé, Vargas Llosa ose même l’introduction du «Je» qui est deux personnes différentes à des moments différents et, sans problème, le lecteur est ces personnages.
   
   Je ne veux pas trop m’avancer, mais il me semble bien que c’est la première fois que je vois cela. Et j’admire. Autant la technique était risquée, autant, la réussite est spectaculaire et fascinante. Le lecteur se trouve vraiment au centre de cette enquête, mêlé à tout, passé comme présent, témoin de tout. Il découvre tous ces participants, anciens ou actuels, plus ou moins sympathiques, avec toujours d’une vraie épaisseur humaine. Il observe les scènes, soupire, souffre, craint, espère, comprend… et referme comblé cet excellent livre avec lequel je fais connaissance de Mario Vargas Llosa et de son art consommé du récit.
   
   A la fin du livre, l’auteur revient, de façon romancée, non pas sur sa technique d’écriture, mais sur le projet de création qui a donné vie à ce livre, clôturant sur un chapitre bien intéressant aussi.
   
   Mario, enchantée de faire ta connaissance.

critique par Sibylline




* * *




 

Qui a tué Palomino Molero - Mario Vargas Llosa

Polar péruvien
Note :

   Il est des a priori dont on ne sait pas trop où ils ont bien pu se fonder car de Mario Vargas Llosa dont je n’avais encore rien lu, je m’étais pourtant fait une certaine idée tant de son écriture que de sa teneur et le classais sans en connaître grand chose dans la littérature assez enlevée et un brin solennelle d’un continent assez méconnu (enfin, pour moi) : l’Amérique latine.
   
   Aussi, l’occasion de le découvrir, insufflée par la rubrique « l’auteur du mois » de Lecture-Ecriture, m’a permis de démentir certains de mes préjugés.
   
   Je prenais donc mon premier contact avec Mario Vargas Llosa en ouvrant ce livre « Qui a tué Palomino Molero ? » et je vous avoue que la toute première phrase (une réplique, en fait) a aussitôt soufflé énergiquement toutes ces idées préconçues, tel le pampero violent venant des Andes (j’ai fait des progrès, n’est-ce pas, dans la découverte de la région). J’entrais ainsi dans l’univers du style de l’auteur pas forcément par la porte réservée aux habitués. Mais ne croyez quand même pas que je vais vous citer cette tirade ! Eh, eh !
   
   Pour tout dire, cette première phrase plante à elle seule beaucoup du personnage et de la gouaille plutôt crue et acerbe du sergent Lituma chargé d’enquêter aux côtés du saugrenu lieutenant Silva sur la mort de Palomino Molero retrouvé sauvagement assassiné, mutilé et pendu à un arbre. Une équipe pour le moins extravagante mais somme toute pleine d’humanité.
   « Assurément le lieutenant (Silva) était un homme droit et c’est pourquoi Lituma avait pour lui, outre de l’estime, de l’admiration. Il était fort en gueule, porté sur le verbe haut et la boisson, et lorsqu’il s’agissait de la grosse buvetière (Dona Adriana), il perdait les pédales. Cela dit, Lituma, tout le temps qu’il travaillait sous ses ordres, l’avait toujours vu s’efforcer, dans les conflits, toutes les affaires qui arrivaient à la gendarmerie, de rendre justice. Et sans jamais faire de préférences. »
   
   Ainsi commence une intrigue fort bien ficelée qui pénètre la vie de Palomino, ce jeune garçon qui avait déserté l’armée quelques jours seulement avant d’être atrocement massacré. Alors qu’il était pourtant exempté du service militaire pour soutien de famille, Palomino s’y était quand même soumis pour des raisons obscures de vie ou de mort. Se sentait-il pourchassé, menacé, ou tentait-il de camoufler une relation amoureuse pas très « catholique » ? En tout cas, ce n’est pas le colonel Mindreau, chef de la base militaire (univers du non-dit et ultra-protégé du pouvoir), qui va collaborer efficacement et faire avancer l’enquête.
   
   Aussi, outre le suspense entretenu rigoureusement mais non sans humour car nos deux gendarmes sont plutôt hauts en couleurs, l’auteur nous convie au cœur de certaines mœurs péruviennes tout aussi colorées et dénonce par la même occasion quelques-uns des décalages sociaux du pays. C’est aussi avec art et finesse que l’auteur exploite la psychologie de ses personnages fort attachants pour un rapide polar, social, humain avec néanmoins de belles pointes d’humour.
   ↓

critique par Véro




* * *



Sous l'implacable soleil
Note :

   Nous sommes en Amérique du Sud, au Pérou, dans une région sèche et aride léchée par les embruns de l'océan. Un jour, dans la fournaise, le sergent Lituma et le lieutenant Silva sont appelés sur la scène d'un crime: ils se retrouvent devant le cadavre supplicié d'un jeune homme. Il s'appelait Palomino Molero, jouait divinement de la guitare et avait une voix d'ange. Qui l'a tué et pourquoi?
   
   Commence alors une difficile enquête pour les deux gendarmes, représentants de l'ordre civil, en butte au mutisme de l'armée. On murmure que des gros bonnets sont impliqués dans le meurtre et que tout sera fait pour étouffer l'affaire... comme d'habitude.
   
   Mario Vargas Llosa embarque son lecteur dans un véritable western digne des plus grands western « spaghetti » de Sergio Leone: le soleil de plomb, les rochers surchauffés, les villages déserts sous la chaleur et la peur, une belle jeune fille, un père possessif, un amoureux éconduit et deux justiciers. Il ne manque plus que la musique d'Ennio Morricone et l'éolienne qui grince pour que le tableau sublime et dramatique soit complet.
   
   De la gargote tenue par Dona Adriana au bureau du colonel Mindreau, de la misérable maison de la mère de Palomino au bordel du Chinetoque, les deux gendarmes guettent les indiscrétions et les débordements verbaux. Les fils vont les conduire au petit village terrorisé d'Amotape où une vérité romantique autant que désespérément vouée à l'échec se fera jour.
   Vargas Llosa dénonce, entre les lignes du récit de l'enquête, les méandres sombres et secrets du pouvoir absolu, ses mécanismes odieux qui brisent les hommes sans aucun état d'âme. La société est divisée en deux: ceux qui détiennent l'économie, l'argent et qui ont le teint clair et ceux qui triment, souffrent sous le soleil, vivent de peu et ont la peau plus foncée. Les personnages hauts en couleurs, pittoresques apportent leur truculence et leurs mesquineries à l'ironie du récit et le rendent délectable (la scène nocturne entre Dona Adriana et Silva est d'anthologie: le machisme en prend un sacré coup!).
   
   Un roman social, policier et politique que l'on dévore avec le sourire aux lèvres, le rire souvent et parfois la chair de poule car sous le soleil implacable, la vie ne fait pas vraiment de cadeau.
   ↓

critique par Chatperlipopette




* * *



Les dangers de la passion
Note :

   Plus qu’une simple enquête policière, ce roman est un condensé du Pérou à travers une galerie de personnages attachants. Les ingrédients du genre sont au rendez-vous : le suspense, de fins limiers et les interrogatoires colorés.
   
   Fidèle à la tradition, l’histoire commence par la découverte du cadavre d’un jeune charmeur bohème atrocement mutilé. Rapidement, le sergent Lituma et le lieutenant Silva auront à comprendre pourquoi un artiste volage peut avoir opté de se porter volontaire pour le service militaire .
   
   Lorsque le duo se heurte à un colonel bourru leur refusant l’accès à la base aérienne, l’enquête semble vouée à l’échec, mais une note anonyme change tout. En parallèle, l’auteur agrémente son polar avec la délicieuse obsession du lieutenant Silva pour Dona Adriana, une femme charpentée qu’il tente de séduire jusqu’aux dernières pages, à notre grand plaisir.
   
   Le mélange d’humour, de rebondissements et les descriptions des endroits pittoresques sont particulièrement réussis. Une excellente façon de s’initier à l’univers de l’auteur.

critique par Benjamin Aaro




* * *




 

Kathie et l’hippopotame - La Chunga - Mario Vargas Llosa

Renouveler le théâtre
Note :

   Cet ouvrage, publié chez Gallimard dans la collection « Le manteau d’Arlequin », comprend 2 pièces en deux actes.
   
   La première « Kathie et l’hippopotame » qui lui a donné son titre, a été jouée pour la première fois à Caracas en 1983. Elle se situe dans une mansarde d’artiste à Paris, « dans un Paris de pacotille » comme l’auteur le dit lui-même. Dans cette fausse mansarde vont se jouer de fausses histoires et être éveillés de faux souvenirs. Et des vrais.
   Laissons encore parler l’auteur : «Le sujet profond de «Kathie et l’hippopotame » est, peut-être, la nature du théâtre en particulier et celle de la fiction en général : celle qui s’écrit et se lit, certes, mais surtout celle que les êtres humains pratiquent sans le savoir dans leur vie quotidienne. » Pour ma part, j’ajouterai le thème des relations hommes femmes qui sera également présent dans la pièce suivante.
   
   L’histoire, la voici : Une femme riche, qui écrit des romans, les dicte en fait à un « nègre » qui transforme en narration ornée et élégante les résumés les plus banals qu’elle peut lui faire de ses voyages dans « la langoureuse Asie et la brûlante Afrique ». Ils se livrent à ce travail, par séances de deux heures, dans cette « mansarde » qu’elle a fait tout spécialement aménager pour y fabriquer ce qui selon elle est le décor de la création intellectuelle. Nous assistons à deux de ces séances qui voient surgir les personnages réels ou fictifs de leurs passés et de leurs présents, qui y expriment leurs rêves, leurs insuffisances et leurs frustrations.
   
   « L’action de l’œuvre dépasse les limites conventionnelles de la normalité et se situe dans le monde objectif et le subjectif comme s’ils n’en formaient qu’un seul, évoluant avec une totale liberté dans l’une et l’autre direction. » (M. Vargas Llosa, présentation)
   
   La seconde pièce, « La Chunga » , Première à Lima en 1986, traite des relations homme/Femme et est très pessimiste sur ce sujet.
   
    L’action se situe dans une sorte de taverne sordide du nord du Pérou tenue par une maîtresse-femme, La Chunga . La clientèle la plus habituelle du lieu est composée de quatre bons à riens dont un maquereau qui arrive un jour avec une nouvelle conquête/victime à son bras. La beauté exceptionnelle de cette femme enflamme les imaginations de tous les personnages et modifie la vie de la plupart sans qu’elle puisse tirer avantage de ce pouvoir qu’elle a. Au matin, la femme a disparu et bien des années après, personne ne semble savoir ce qu’elle est devenue. Assez passionnant.
   
   Encore une fois, dans le théâtre de Vargas Llosa, les personnages agissent sur plusieurs niveaux : passé/présent, réel/imaginaire. Le talent incontestable de l’auteur dans ce domaine surmonte parfaitement cette difficulté technique. C’est d’ailleurs le but qu’il s’est fixé :
    « Trouver une technique d’expression théâtrale – une façon de donner corps- pour cette opération aussi universellement partagée, celle d’enrichir idéalement la vie en se fabriquant des images, des histoires, devrait être un défi stimulant pour ceux qui veulent voir le théâtre se renouveler et explorer de nouvelles voies, au lieu de continuer à coller, sur le mode cacophonique aux trois modèles canoniques du théâtre moderne qui, usés qu’ils sont, donnent déjà des signes de sclérose : le didactisme épique de Brecht, les divertissements du théâtre de l’absurde, les afféteries du happening et autres variantes du spectacle dépourvu de texte. Le théâtre et son imagerie sont, j’en suis sûr, un genre privilégié pour représenter le labyrinthe inquiétant d’anges, démons et merveilles qui est la demeure de nos désirs »

critique par Sibylline




* * *




 

L'homme qui parle - Mario Vargas Llosa

Peuples et mythes d'un continent perdu
Note :

   Florence. Sous la chaleur caniculaire de l'été toscan, un touriste péruvien n'a qu'un souhait en tête: tout oublier de sa patrie, à laquelle semble le lier une troublante relation d'amour-haine, et s'immerger dans la Florence de Dante et de Michel-Ange. Un programme exécuté sans accroc, jusqu'à ce que, au détour d'une ruelle, une photographie exposée à la devanture d'une petite galerie d'art ne capte son regard.
   
   Et voilà le narrateur de "L'homme qui parle" ramené au Pérou, à la forêt amazonienne où il a jadis séjourné à plusieurs reprises, et au peuple des Machiguengas, les hommes-qui-marchent, pour lesquels son meilleur ami de ses années de jeunesse s'était pris d'une véritable passion. La valse des souvenirs est lancée. Souvenirs des conversations avec un ami qui a disparu sans plus donner de nouvelles. Souvenirs de nombreuses heures passées à lire toute la littérature traitant des mythes des Machiguengas, au peu que les ethnologues ont pu en apprendre, des mythes auxquels le narrateur de "L'homme qui marche" projetait de consacrer un livre. Livre avorté dès les premières pages et resté lettre morte, à moins qu'il ne s'agisse en fin de compte du livre que nous sommes en train de lire.
   
   L'imagination dispute la tribune à la mémoire, dans ce roman qui flirte avec l'autobiographie - tant le narrateur ressemble furieusement à l'auteur en personne -, et avec l'essai ethnologique. S'il est difficile de faire la part des faits et de la liberté du romancier, pour tout ce qui touche à la vie des Machiguengas, je suis en effet bien persuadée que "L'homme qui parle" s'appuie sur une documentation solide. Du reste, Vargas Llosa a bel et bien effectué plusieurs séjours d'étude dans la forêt de l'Amazonie péruvienne, comme étudiant à l'Université San Marcos de Lima puis comme journaliste. Et les réflexions qui sont ici entretissées au roman - concernant le rôle de l'ethnologie, les dangers qu'elle représente pour son objet d'étude, et cet équilibre, si difficile à atteindre et peut-être même impossible, entre intégration et acculturation -, témoignent d'une réelle maîtrise du sujet.
   
   Mais roman, autobiographie ou essai ethnologique, "L'homme qui parle" se lit comme un roman, tout simplement. Et c'est un roman captivant, porté par le souffle incantatoire, épique et poétique que Mario Vargas Llosa a su communiquer aux mythes Machiguengas qui viennent s'intercaler entre les épisodes du récit de son narrateur. Un souffle qui emprunte sans doute autant aux transcriptions des ethnologues qu'aux pouvoirs de l'imaginaire de l'auteur, à ses fantasmes et à sa fascination pour la faculté créatrice des mots et du langage. Tout comme cette mystérieuse figure de l'homme-qui-parle, institution machiguengas, ciment de la communauté ou invention de toutes pièces, incarnation des sortilèges de la parole...
   
   
   Extrait:
   
   "Je fus extraordinairement ému à l'idée de cet être, de ces êtres qui parcouraient inlassablement les forêts insalubres à l'est du Cusco et de Madre de Dios, des jours et des semaines durant, apportant et colportant des histories de Machiguengas, des uns aux autres, rappelant à chaque membre de la tribu que les autres vivaient, qu'en dépit des grandes distances qui les séparaient, ils formaient une communauté et partageaient une tradition, des croyances, des ancêtres, des malheurs et quelques joies, à l'image furtive et peut-être légendaire de ces hommes qui parlent et qui, sous le prétexte simple et très ancien - affaire, nécessité, manie humaine - de raconter des histoires, étaient la sève et le ciment qui faisaient des Machiguengas une société, un peuple d'êtres solidaires et communicants. (...)
   Ils sont une preuve tangible que raconter des histoires peut être un peu plus qu'un simple divertissement, eus-je l'idée de lui dire. Quelque chose de primordial et dont dépend l'existence même d'un peuple." (p. 110)

critique par Fée Carabine




* * *




 

Éloge de la marâtre - Mario Vargas Llosa

Innocent ?
Note :

   Ce roman introduit un trio de personnages que l’on retrouvera dans Les cahiers de don Rigoberto, notamment la seconde femme de ce dernier, Lucrecia, confrontée ici aux avances de son beau-fils à peine pubère.
   
   Parfaitement consciente de la situation délicate, Lucrecia ne réussira pas à trouver la force de résister aux charmes des premiers émois amoureux du garçon et se laissera séduire par le petit… manipulateur.
   
   En quatorze épisodes, l’auteur alterne entre la mince trame de son histoire, des fantaisies inspirées par les toiles de la collection de Don Rigoberto et les ennuyeuses ablutions de l’homme.
   
    Bien que le tout se veuille érotique, le résultat échoue dans sa mission de titiller ou de choquer. On excuse le manque de profondeur en raison de certains beaux moments de sensualité et de lyrisme.
   
   Une lecture simple qui fait sourire, un univers vaguement coquin, mais finalement peu plausible.

critique par Benjamin Aaro




* * *




 

Lituma dans les Andes - Mario Vargas Llosa

Mario Vargas Llosa ne craint pas l’altitude.
Note :

   El Sendero Luminoso, « Le sentier lumineux », qui se souvient de ce mouvement d’inspiration maoïste qui déchira les Andes péruviennes dans les années 80 et qui rendait le pays de fréquentation dangereuse ? Plus de 26 000 morts, 4 000 disparus, selon les estimations !
   
   Lituma est un brigadier de l’armée péruvienne. Il a été nommé (muté disciplinairement ? ) au fin fond des Andes, lui l’homme de la côte, en plein pays soumis à la guerilla du « Sentier lumineux », environné d’indiens dont il ne comprend pas la langue et qui, de toutes manières, ne lui adressent pas la parole. Il vit dans des conditions misérables, sous la peur permanente d’une attaque du « Sentier » avec pour seule compagnie son adjoint : Tomasito.
   
   Tous deux sont chargés de sécuriser le village de Naccos, misérable rassemblement de huttes, où travaillent des hommes à percer un tunnel pour une route dont on comprend vite qu’elle n’aura jamais d’existence.
   Très vite, Mario Vargas Llosa nous met dans le vif du sujet ; la violence, du « sentier lumineux », des forces de répression, des croyances, de la pauvreté …
   
    « Le jour se levait rapidement sur le plateau et l’on distinguait très nettement les corps, les profils. Ils étaient jeunes, adolescents, l’air pauvre, et quelques uns semblaient des enfants. Outre les fusils, les revolvers, les machettes et les bâtons, beaucoup tenaient des gros cailloux dans leurs mains. Le petit bonhomme au chapeau, tombé à genoux et les deux doigts en croix, jurait, en levant les yeux au ciel. Jusqu’à ce que le cercle se refermât sur lui, le cachant à leur vue. Ils l’entendirent crier, supplier. Se poussant, s’excitant, rivalisant les uns les autres, les pierres et les mains s’abattaient, se relevaient, s’abattaient, se relevaient. »
   
   Mario Vargas Llosa manifestement ne s’est pas contenté de vivre à Lima, sur la côte. Il connait le haut pays andin et ses incursions dans ce territoire inouï sont d’une terrible beauté. Il parvient parfaitement à nous faire ressentir l’angoisse qui peut saisir l’homme confronté à la nature andine, démesurée et implacable. J’y ai retrouvé des terreurs éprouvées en simple pays alpin, la nuit dans la montagne, quand on peut se confronter à notre petitesse ; sentiment à la fois exaltant (j’existe, je suis là) et écrasant (syndrome du roseau pensant).
   
   Le drame est doublé d’une drôle d’histoire d’amour, à l’image du pays où définitivement rien n’est simple, et ressortent à l’occasion la sauvagerie et le caractère inquiétant, inhumain, des anciennes coutumes ou religions locales dont il subsiste une trace.
   
   La montagne andine, décidément, n’est à nulle autre pareille ! Lieu de mystère, de barbarie, de magie où les Dieux sont sans pitié !

critique par Tistou




* * *




 

La vérité par le mensonge - Mario Vargas Llosa

Litterature by Vargas Llosa
Note :

   Comme vous le savez peut-être déjà, j’aime les ouvrages dans lesquels des écrivains donnent leur avis sur la littérature d’une façon générale, mais plus encore sur des œuvres d’autres écrivains. Quand on commence à s’intéresser à ce thème, on s’aperçoit que ces livres ne sont pas si rares et c’est donc ainsi que ma petite collection s’est enrichie d’un Vargas Llosa.
   
   Après une introduction très intéressante qui traite avec grande finesse (comme il fallait s’y attendre) des liens entre la réalité et la fiction dans les œuvres romanesques, ( Tout bon roman dit la vérité et tout mauvais roman n’est qu’un tissu de mensonges.) l’auteur examine 25 romans parmi les plus célèbres.
   
   Les commentaires font tous une petite dizaine de pages ce qui me paraît être un très bon format pour une lecture qui soit à la fois argumentée et non rébarbative. De plus, Vargas Llosa apporte assez souvent, pour moi du moins, un point de vue assez nouveau et qui capte l’intérêt, que l’on soit finalement de son avis ou non. Comme par exemple lorsqu’il défend le point de vue des juges de « L’étranger ».
    On y retrouve aussi, comme dans tout travail de commentaire, la philosophie de l’auteur, et à l’intérêt du roman commenté s’ajoute celui de la découverte de la pensée de Vargas Llosa. On voit d’ailleurs, repris dans chaque commentaire, un des thèmes chers à leur auteur.
   
   Ces critiques sont très intéressantes à lire, que l’on connaisse déjà (et même bien) le livre traité ou qu’on ne l’ait jamais lu. Et cela, ce n’est pas toujours le cas dans ce genre d’ouvrages. Souvent, il vaut mieux consulter ces livres de commentaires après avoir lu le roman évoqué. Cela est même parfois tout à fait nécessaire. Mais cette fois, je conseille au contraire la lecture intégrale de « La vérité par le mensonge », que l’on connaisse ou non les romans évoqués. Cela vous intéressera dans les deux cas et, si vous n’avez pas lu le roman dont on parle, vous saurez s’il est fait pour vous ou non. Car Vargas Llosa raconte l’histoire, mais de manière telle qu’il est encore possible de trouver plaisir à la lire si ce qu’il vous en a dit nous a mis en appétit.
   
   Petit défaut : les romans examinés sont annoncés par leur titre accompagné du titre que Vargas Llosa a donné à sa critique (comme ici, tiens !) … mais pas du nom de l’auteur, même dans la table des matières. Nous nous retrouvons donc avec un amusant petit quizz, puisqu’il faut trouver de qui on parle avant que l’auteur ne le dise expressément. Vous me direz, « avec des romans célébrissimes, il ne doit pas y avoir de difficulté ». Exact. Sauf que j’ai tout de même séché sur « Auto-da-Fé » (à ma grande honte, mais il donne tout de suite la réponse) ainsi que sur un autre, mais c’est plus drôle si je ne vous dis pas lequel.

critique par Sibylline




* * *




 

Le poisson dans l'eau - Mario Vargas Llosa

La chair de la réalité péruvienne
Note :

   C'est presque à son corps défendant - et au grand dam de son épouse - que Mario Vargas Llosa s'est trouvé embarqué, entre 1987 et 1990, dans la course à la présidence du Pérou (une course finalement remportée par Alberto Fujimori). De son propre aveu, cette décision avait quelque chose de contre-nature, la poursuite d'une carrière politique nécessitant une véritable soif de pouvoir qui lui était complètement étrangère: "Le pouvoir m'avait toujours inspiré de la méfiance, même dans ma jeunesse révolutionnaire. Et l'une des fonctions qui m'avaient semblé les plus importantes de ma vocation, la littérature, c'est précisément d'être une forme de résistance au pouvoir, une activité depuis laquelle tous les pouvoirs pouvaient être en permanence mis en question, la bonne littérature montrant toujours les insuffisances de la vie, les limites de tout pouvoir à combler les aspirations humaines." (p. 127)
   
   La carrière politique de Mario Vargas Llosa a donc commencé en 1987 par un concours de circonstances et une mobilisation massive de la société civile péruvienne contre la nationalisation des banques projetée par le président d'alors, Alan Garcia, une nationalisation qui aurait de facto permis à l'Etat d'exercer un contrôle total de l'ensemble de l'activité économique du pays, y compris de celle de la presse. Cette mobilisation eût un tel succès qu'un mouvement citoyen et apolitique fut fondé dans la foulée, le mouvement Liberté. Et de fil en aiguille, c'est presque naturellement que Mario Vargas Llosa s'est trouvé à la tête de ce mouvement et dans la course aux présidentielles.
   
   "Le poisson dans l'eau" est, entre autre chose, le récit de ces trois années de campagne, des nombreux voyages de Mario Vargas Llosa à travers tout le Pérou, de ce qu'il a découvert alors de la vie de ses compatriotes, et de ses réflexions en ce compris la présentation du programme qu'il voulait défendre: un programme de réformes libérales qui a fait couler beaucoup d'encre. C'est là d'ailleurs un motif récurrent dans beaucoup de notices ou d'articles consacrés à Mario Vargas Llosa dans la presse ou sur la toile qui mentionnent des "convictions de droite qui lui ont été souvent reprochées". L'expression est à mon avis plutôt malheureuse car, les notions de droite et de gauche politiques étant très relatives, elle laisse imaginer tout et n'importe quoi et jusqu'à des convictions fascisantes et anti-démocratiques. Il me semble donc qu'à ce sujet, une précision s'impose: en l'occurrence, la droite de Mario Vargas Llosa est viscéralement démocratique et économiquement (très) libérale, prônant un programme de privatisation de nombreux secteurs de l'économie péruvienne qui avaient auparavant été nationalisés avec des conséquences parfois dramatiques (mauvaise gestion, népotisme, corruption...). Plus précisément, "la privatisation devait toucher la totalité du secteur public et être conçue de façon à permettre la création de nouveaux propriétaires parmi les ouvriers et les employés des entreprises privatisées et les consommateurs de leurs services. Il fut d'accord. L'objectif principal de ce transfert à la société civile des entreprises publiques ne serait pas technique - réduire le déficit fiscal, doter l'Etat de ressources - mais social: multiplier le nombre d'actionnaires dans le pays, donner accès à la propriété à des millions de Péruviens aux revenus modestes." (p. 498). Somme toute, il s'agit là d'un programme de libéralisation de l'économie tel que ceux qui ont été mis en oeuvre, avec des bonheurs variables et à la même époque, en Europe de l'Est: un programme bien dans l'air du temps...
   
   Mais la monumentale autobiographie de plus de 700 pages qu'est "Le poisson dans l'eau" ne se réduit heureusement pas à une présentation du programme du candidat Vargas Llosa. J'ai mentionné plus haut les nombreux voyages qu'il a effectués aux quatre coins du Pérou tout au long de ses trois ans de campagne. Mario Vargas Llosa a en outre choisi de nous raconter, en alternance avec les petits et grands événements de cette période, ses années de jeunesse, ses études, les lectures qui l'ont marqué, les expériences qui ont nourri son travail d'écrivain (je pense en particulier à ce voyage d'étude dans l'Amazonie péruvienne qui a inspiré une partie de "L'homme qui parle", mais les exemples sont nombreux)... Dans le va-et-vient entre les deux époques se dessine un état des lieux de la société péruvienne, construit sur le mode de l'énumération. C'est un défilé d'anecdotes, de menus faits, de rencontres, de noms, qui se traîne parfois en longueur: il semble que l'auteur aie tenu à remercier nommément ses amis d'enfance, ses anciens professeurs et tous ses collaborateurs de la campagne électorale, c'est sympathique mais long, trop long... Pourtant il se dégage une telle impression de vie de ces pages foisonnantes qu'en fin de compte, "Le poisson dans l'eau" m'apparaît comme un témoignage passionnant qui nous fait véritablement plonger dans la chair de la réalité péruvienne. Et cerise sur le gâteau: Mario Vargas Llosa nous fait partager avec une réelle générosité ses réflexions sur son travail de romancier.
   
   
   Extraits:
   
   "Depuis lors, chaque fois qu'on m'a demandé pourquoi j'étais prêt à renoncer à ma vocation d'écrivain pour la politique, j'ai répondu pour une raison morale:«Pour une raison morale. Parce que les circonstances m'ont placé dans une situation de leader à un moment critique de la vie de mon pays. Parce qu'il m'a semblé qu'il y avait là une chance d'opérer, avec l'appui d'une majorité de Péruviens, les réformes libérales que dès le début des années soixante-dix je prônais dans mes articles et polémiques comme nécessaires pour sauver le Pérou.»
   Mais quelqu'un qui me connaît autant que moi-même, voire mieux, Patricia [l'épouse de Mario Vargas Llosa], n'est pas de cet avis. «L'obligation morale ne fut pas décisive, dit-elle. C'est l'aventure, l'espoir de vivre une expérience pleine d'excitation et de risque. D'écrire, dans la vie réelle, le grand roman.»" (pp. 63-64)
   
   "Le Pérou n'est pas un mais plusieurs pays, coexistant dans la méfiance et l'ignorance réciproques, dans le ressentiment et les préjugés, dans un tourbillon de violences. Violences au pluriel: celle de la terreur politique et du trafic de drogue; celle de la délinquance commune qui, avec l'appauvrissement et l'effondrement de la légalité (limitée) rend chaque jour plus barbare la vie quotidienne; et naturellement la violence appelée structurelle: discrimination, manque d'égalités de chance, chômage et salaires de misère dont sont victimes de vastes secteurs de la population." (p. 291)

critique par Fée Carabine




* * *




 

Jolis yeux, vilains tableaux - Mario Vargas Llosa

Jouez maintenant !
Note :

   Alors, imaginons que vous soyez une petite troupe de théâtre amateur, disposant de trois acteurs (un homme jeune, un homme d’âge mûr, une femme jeune - ou quiconque pouvant être ainsi grimé) et d’un budget décors limité, vous devriez vous intéresser fortement à cette pièce.
   
   Tout d’abord pour les raisons matérielles que mon introduction laisse assez deviner, ensuite parce qu’elle est bonne.
   On y traite intelligemment des thèmes toujours passionnants de l’amour, de la vengeance, de l’art, du talent (inné ou acquis) et du pouvoir de la critique…
   
   Mario Vargas Llosa nous donne là une pièce assez courte mais très riche, tendue tout du long par le suspens et étoffée de considérations qui enflamment les cerveaux des amateurs d’arts en tous genres venus la voir.(De quoi croyez-vous que soit fait le public des salles de théâtre ?) Une pièce qui ne laisse pas au spectateur un moment d’ennui et qui vous fera une excellente première partie de soirée.
   
   Première partie dis-je, parce qu’ensuite, il faudra prévoir quelques bassines de thé et de café, éventuellement quelques petits gâteaux (quand je dis quelques…) et se livrer à l’art délicat et passionnant du débat car il y a à discuter des heures après une telle mise en bouche. Cette pièce n’est pas une œuvre fermée, c’est un démarrage. Le feu aux poudres de longues considérations, réflexions et discussions sans fin.
   
   Alicia aime-t-elle vraiment Ruben ? Et Ruben, qu’attend-il d’elle ? La critique est-elle bien ce qu’en dit Eduardo ? Devrait-elle l’être ? Le talent est-il un don ? Est-ce que, comme disait Brassens, "Sans technique, le talent n'est qu'une sale manie" ? Et l’inverse est-il vrai ? Alicia pouvait-elle avoir du talent ? Et Eduardo ? Qu’est-ce en fait ce qui porte Alicia ?
   
   Un critique est-il forcément un artiste raté ? Un critique peut-il « tuer » un talent ? Peut-il « créer » un grand artiste ? Pourrait-on se passer de la critique ? Qu’est-ce qui peut amener quelqu’un à être critique ? Y a-t-il de bons critiques ? A quoi les reconnaît-on ? En êtes-vous sûr ?
   
    Eduardo est-il aussi maso ? Ne se rabaisse-t-il pas inutilement et d’une façon abusive et pas trop vraisemblable ? N’est-ce pas là une petite faiblesse dans cette création de Vargas Llosa ? Ruben a-t-il l’air si miné que ça ? (j’ai dit "miné", pas "minet" )
   
   Bref, si j’avais une petite troupe de théâtre amateur au lieu d’un site littéraire, on ferait ça et on passerait de supers moments et vous, si vous reprenez mon idée et que vous le faites, avouez que vous me devrez bien quelque chose, alors voici mon prix : racontez-moi, envoyez des photos, qu’on se régale. ;-) ©

critique par Sibylline




* * *




 

Les cahiers de don Rigoberto - Mario Vargas Llosa

Suite de « Eloge de la marâtre »
Note :

   « Les cahiers de don Rigoberto » sont la suite de « Eloge de la marâtre ». Cela je ne l’ai constaté qu’après avoir lu le roman et … avoir été passablement dérouté. Car en fait, le déroulement du roman, déja en lui-même plutôt compliqué, devient limite hermétique pour qui n’a pas suivi, comme moi, les évènements qui ont constitué l’ « Eloge de la marâtre ».
   
   Il y est fait régulièrement allusion. On comprend que c’est à cause d’Alfonso, fils de don Rigoberto, que ce dernier a chassé de sa maison sa femme bien aimée ; dona Lucrecia, accompagnée par sa fidèle servante ; Justiniana. On le comprend à force d’allusions mais ça reste compliqué d’autant que la technique adoptée par Mario Vargas Llosa d’entremêler les fils du réel et ceux du fantasme ne permet pas de faire rapidement la part des choses.
   
   Donc, don Rigoberto s’est séparé de dona Lucrecia et passe ses nuits (ses jours aussi) à regretter celle-ci. La même dona Lucrecia ayant pour le moins une attitude trouble vis à vis d’Alfonso, très jeune fils de don Rigoberto (dont elle est la belle mère) et qui, de par ses manifestations vis à vis de celle-ci a conduit au clash (cf « Eloge de la marâtre » ?). Et don Rigoberto, se languissant de dona Lucrecia, de son corps, de sa présence, en est réduit aux fantasmes. Fantasmes les plus divers, les plus variés, qui conduisent Mario Vargas Llosa à aborder au fil des chapitres de petits apartés, qui seraient tirés des fameux « cahiers de don Rigoberto », et qui alimentent sa réflexion.
   
   Si bien qu’en dehors du fil rouge que constituent les curieuses intrigues menées par Alfonso, bien machiavélique pour son âge ( ?), pour « réparer sa faute », à savoir ramener les deux époux à la réconciliation et la vie commune, le reste est curieux et fait penser à une juxtaposition d’histoires.
   
   Peut-être est-ce de n’avoir pas lu «Eloge de la marâtre » qui m’a fait me sentir spectateur, au bord du chemin, peut-être pas seulement.
   
   Je ne saurais dire pourquoi, dans la démarche, les propos, les obsessions fantasmatiques de don Rigoberto ( ?), ce « cahier … » m’a parfois fait penser à « Belle du seigneur » d’Albert Cohen. Car c’est très bien écrit. D’une écriture neutre, comme simplement au service de l’histoire. Beaucoup de fond sous-jacent, pas de doute, mais il m’a fallu m’accrocher.

critique par Tistou




* * *




 

La fête au bouc - Mario Vargas Llosa

"Que disparaissent les dictatures!"
Note :

   A la question : "Quel est votre plus grand espoir pour le XXIe siècle ?", Mario Vargas Llosa a répondu : "Que disparaissent les dictatures de la planète !".
   
   Ce n’est donc pas innocemment qu’il a choisi - dans « La fête au bouc »- de nous retracer le parcours du personnage authentique de Trujillo. Il y dénonce un système imbriqué à la fois dans l'impérialisme nord-américain et la logique capitaliste ou mondialiste, mais également, dans la sociologie profonde de l'Amérique Latine (esclavage, colonialisme, militarisme, culte du pouvoir et de la personnalité…).
    Il nous entraîne là dans une vraie tragédie qui a des apparences plus de documentaire que de roman. Six cents pages qui nous emmènent sur trente années de despotisme, de terreur, d'assouvissement, d'esclavagisme, de délation, de crimes, de bassesses, d'aveuglement, de tyrannie, de mythomanie absurde et ravageuse… de folie totale !
   
   On est loin des tribulations littéraires de "La maison verte" et de "La ville et des chiens", où il nous avait habitués à cette fameuse écriture "latina", burlesque et tragique, sur fond
   d’histoires cocasses et infernales.
   
   Rafaël Leonidas Trujillo est un dictateur, de cette espèce si prolifique en Amérique Latine, à l'instar d'un Péron, d'un Pinochet, d'un Batista.
   Trujillo, "Le Bouc"( El Chivo), et ses trente ans de règne despotique( 1930 à 1961) sur la partie orientale de la seconde plus grande des Grandes Antilles, au nord des Caraïbes, tout près de Cuba et Miami… Santo Domingo. La République Dominicaine, historiquement capitale du Nouveau-Monde, que la mégalomanie de Trujillo avait rebaptisée « Ciudad Trujillo »
   El Chivo est le fils naturel d'une métisse haïtienne, donc fils de rien, dégrossi par les "Marines" dont il n'a retenu qu'un vice maniaque- qui serait risible s'il n'était pas psychotique- pour l'ordre, la propreté, et le pli impeccable des uniformes, sans parler du lissage parfait de ses chaussettes. C’est véritablement un être épouvantable.
   Epouvantable, mais puissant. Pendant trente ans, il a tenu son peuple dans un état de béatitude et de soumission totale, et jusqu'aux plus intelligents et méritants de ses concitoyens.* Il a imposé une inadmissible et sanglante dictature, au vu et au su de toutes les organisations internationales et des droits de l'homme, avec la bénédiction des Etats-Unis dont il soudoyait, entre autres, actionnaires, journalistes, militaires et membres du Sénat…
   
   La lecture de "La fête au Bouc", sous l'éclairage du 11 Septembre, de la faillite de l'Argentine, du simili-putsch de Chavez, de la mondialisation… me laisse une étrange impression …
   
    La formidable truculence de Mario Vargas Llosa dépeint ici les forfanteries de ce petit despote peu connu . La mégalomanie burlesque du personnage dans l’exercice de ses pouvoirs illimités et immodérés nous ferait rire (même dans les nauséeuses scènes de torture) s’il n’y avait pas cet infortuné peuple des Caraïbes oppressé par les agissements ubuesques
   du « Bienfaiteur ».
   Le récit, mêlant faits historiques et fiction, se construit impeccablement à travers trois visions différentes : celle de Trujillo lui-même qui plaide pour son « œuvre » ; celle des conjurés qui justifient leur tyrannicide, et, enfin, la plus émouvante, celle d'Urania Cabral, fille de sénateur disgracié.
   Le roman de l’écrivain péruvien, candidat malheureux aux élections présidentielles de son pays en 1990, est assurément un régal, du même niveau, d’ailleurs, que « Le Dictateur » de Chaplin.
   * Urania, s’adressant à son père : « Après avoir servi le Chef durant tant d’années, tu avais perdu tout scrupule, toute sensibilité, toute trace de rectitude… Était-ce la condition sine qua non pour se maintenir au pouvoir sans mourir de dégoût ? Perdre son âme, devenir un monstre comme ton Chef … »
   ↓

critique par Jaqlin




* * *



Une satrapie exemplaire...
Note :

   Rafael Leonidas Trujillo Molina fut le "bienfaiteur" de la république dominicaine de 1930 à sa mort, assassiné le 30 mai 1961. Le titre de "La fête au bouc", emprunté à un merengue placé en exergue du roman "on a tué le bouc"*, se lit a posteriori autant comme allusion à la bestialité du personnage qu'à sa mort sous les balles d'une poignée d'opposants au régime.
   
   Le portrait que Mario Vargas Llosa dresse de ce dictateur laisse sans voix: vieillard incontinent mais toujours lubrique dont le droit de cuissage ne souffre aucune contestation, sadique et violent à ces heures, doté d'un magnétisme aussi intense que destructeur auquel nul ne semble pouvoir résister. Du reste, les rares audacieux à s'y être essayé l'ont payé cher: torturés avec toute l'imagination de Johnny Abbes Garcia, le chef des services de renseignement de sinistre mémoire, avant de finir dans l'estomac des requins qui grouillent au pied des falaises de la côte dominicaine. Aux Dominicains de l'Ere Trujillo, ne s'ouvrent que deux options: collaborer ou périr, ou pire encore voir périr les siens dans d'atroces souffrances car c'est là le suprême raffinement de la répression trujilliste: "s'en prendre aux parents de ceux qu'ils voulaient punir, père, mère, enfants, frères, soeurs, confisquant leurs biens, les emprisonnant, les chassants de leur travail" (p. 287), ou encore acheter les proches de ses victimes, les plongeant dans le dégoût d'une corruption sans fonds...
   
   Pour nous faire pénétrer dans les recoins les plus secrets - les moins ragoûtants aussi - de l'Ere Trujillo, Mario Vargas Llosa multiplie les angles d'approche, selon trois fils conducteurs qui s'entrecroisent, se séparent, se recoupent avec une virtuosité d'autant plus époustouflante qu'elle sait se faire oublier, la lecture restant de bout en bout fluide et aisée. Nous sommes ainsi invités à suivre tour à tour les parcours du dictateur pendant les derniers jours avant sa mort, celui des meurtriers le jour de l'assassinat et pendant les mois de répression sanglante qui suivirent. Enfin, nous retrouvons, 35 ans plus tard, Urania Cabral, la fille d'un dignitaire du régime trujilliste, mais surtout un magnifique personnage! Marquée dans sa chair par la dictature, elle a quitté son pays en 1961, à l'âge de quatorze ans, et n'y a plus remis les pieds pendant ces 35 années qu'elle a passé aux Etats-Unis. Diplomée d'Harvard, avocate auprès de la Banque Mondiale puis d'un grand cabinet new yorkais, elle apporte à "La fête au bouc" la distance du temps écoulé et l'objectivité de l'analyse intellectuelle et du "savoir" - elle consacre en effet l'essentiel son temps libre à lire toutes les études historiques traitant de l'Ere Trujillo, qu'elle collectionne fiévreusement -, mais aussi toute la sensibilité de sa blessure mal cicatrisée, mal dissimulée dans ses voiles de froideur et d'ironie. Les conjurés, meurtriers de Trujillo, comptent quelques personnalités attachantes, mais sans Urania Cabral, ce roman n'aurait sans doute pas la même densité, les mêmes épaisseurs de sens superposées, entretissées...
   
   "La fête au bouc" réussit l'exploit paradoxal de dresser le catalogue de l'horreur, de la corruption, de l'insondable abjection de l'Ere de Trujillo, et par là-même de toutes les dictatures ou, pour utiliser un terme cher à Mario Vargas Llosa, de toutes les satrapies, sans être véritablement un catalogue d'horreurs. "La fête au bouc" évite d'extrême justesse l'insupportable, l'irrespirable, tout comme elle évite le voyeurisme. Question de pudeur, de juste distance. Question de connaissance aussi: je n'ai pas eu l'occasion de me renseigner plus avant au sujet de l'ère Trujillo, mais je ne doute pas que Mario Vargas Llosa ne se soit soigneusement documenté, qu'il n'ait exploré tous les plis et replis de son sujet, même s'il a pu prendre par la suite les libertés d'un romancier avec les faits... Et puis, je me répète, je sais, mais toute la construction de ce roman est époustouflante: très complexe et virtuose, parfaitement maîtrisée, elle apparaît pourtant d'une naturel confondant qui relève du tout grand art. Ce tableau d'une satrapie érigée en paradigme de toutes ces semblables est un roman exemplaire, au sens le plus élevé du terme.
   
   
   * Voici la citation complète:
   
   "Le peuple célèbre
   en grand enthousiasme
   la fête au Bouc
   le trente du mois de mai"
   
   
   Extrait:
   
   "Tu ne comprends pas cela, Urania. Il y a beaucoup de choses de l'Ere que tu as fini par tirer au clair; certaines, au début, te semblaient inextricables, mais à force de lire, d'écouter, de comparer et de penser, tu es parvenue à comprendre que tant de millions de personnes, sous le rouleau compresseur de la propagande et faute d'information, abruties par l'endoctrinement et l'isolement, dépourvues de libre arbitre, de volonté, voire de curiosité par la peur et la pratique de la servilité et de la soumission, aient pu en venir à diviniser Trujillo. Pas seulement à le craindre, mais à l'aimer, comme les enfants peuvent aimer des pères autoritaires, se convaincre que les châtiments et le fouet sont pour leur bien. Ce que tu n'as jamais réussi à comprendre, c'est que les Dominicains les plus chevronnés, les têtes pensantes du pays, avocats, médecins, ingénieurs, souvent issus des meilleures universités des Etats-Unis et d'Europe, sensibles, cultivés, expérimentés et pleins d'idées, probablement dotés d'un sens développé du ridicule, de sentiment et de susceptibilité, aient accepté d'être aussi sauvagement avilis (...)" (pp. 89-90)
   ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Avis à la population
Note :

   "La fête au Bouc" présente de nombreuses ressemblances avec "L'automne du Patriarche" de Garcia Marquez. Tous deux présentent une description saisissante des dictatures militaires d'Amérique Latine et font le portrait d'un même type de dictateur cruel, sensuel, violent, paranoïaque qui, vieillissant, essaie par tous les moyens de conserver les rênes du pouvoir et de sa virilité. Même entourage familial corrompu, mêmes conseillers criminels maîtres ès tortures, mêmes complots et tentatives de renversement, même soutien puis abandon des Etats-Unis, mêmes répressions sanglantes et assassinats politiques, même fin de règne.
   
   La principale différence entre La fête au Bouc et L'automne du Patriarche tient dans le jeu entre le réel et le merveilleux. Si le patriarche de Garcia Marquez est un assemblage imaginaire de ces dirigeants, Vargas Llosas, lui, s'inspire directement de Rafael Leonidas Trujillo, dictateur de Saint-Domingue entre 1930 et 1961. L'automne du Patriarche s'ancre davantage dans le merveilleux, l'onirique cauchemardesque. Chez Llosa, le régime et les violences qu'il entraîne sont décrits de manière plus politique et journalistique.
   
   La construction du récit par Llosa nous plonge dans le monde violent de Saint-Domingue en alternant les points de vues et les périodes: le dictateur décrépit guettant les taches d'urine sur ses pantalons empesés et déroulant dans sa tête les grands moments de son ascension vers le pouvoir et de son règne de fer; Urania Cabral, l'avocate, fille d'un homme fort du régime tombé en disgrâce complète et qui revient à Saint-Domingue après plus de trente ans passés aux Etats-Unis; les quatre conjurés qui attendent la voiture présidentielle et dévoilent au lecteur les raisons qui les ont poussés à vouloir commettre cet attentat.
   
   C'est prenant, effrayant, instructif. On pense avoir vu les bas-fonds de ce régime, et non, il reste encore quelques horreurs à découvrir.
   
   Laissez tomber ce que vous êtes en train de lire. Oubliez votre pile de livres à lire. Le dirigeant ordonne et exige que vous lisiez La fête au Bouc de Mario Vargas Llosa pour votre édification personnelle.
    ↓

critique par Cécile




* * *



Dictature, mode d'emploi
Note :

   Voici un roman où trois histoires se succèdent et s'entremêlent de chapitre en chapitre:
   on y découvre d'abord Urania, avocate new-yorkaise de retour en République Dominicaine après trente ans d'absence; elle y retrouve ce qui reste de sa famille, son père, ancien sénateur trujilliste devenu sénile et à qui elle voue une haine aussi tenace qu'inexplicable en apparence, ses cousines, sa tante, qui toutes la pressent de questions, et à qui elle va raconter sa véritable histoire, leur révélant les véritables raisons qui l'ont poussée à s'exiler aux États-Unis, d'où elle n'a plus jamais eu de contact avec ses proches, ne répondant pas à leurs lettres, ne décrochant pas au téléphone, et ne venant jamais les voir.
   
    La deuxième histoire, qui se passe donc bien des années auparavant, en 1961, est celle de Rafael Leonidas Trujillo, dictateur vieillissant installé au pouvoir depuis plus de trente ans, sanguinaire, cruel, assoiffé de pouvoir et de sexe, froid manipulateur, cynique, terrifiant mais avec un côté ubuesque qui nous ferait presque sourire, s'il n'y avait, de son fait, les exécutions arbitraires, les disparitions mystérieuses, les disgrâces, les tortures innommables... L'auteur nous propose de le suivre durant la dernière journée de son existence, où il dépeint sa vieillesse et le manque de forces qui en résulte comme une malédiction, en cette longue journée, apparemment banale, mais qui va le mener tout droit à la mort dans un attentat.
   
   Cet attentat, justement, on en suit les préparatifs dans la troisième intrigue, celle des conjurés, prêts à tout pour assassiner le "Bienfaiteur de la Patrie", le "Généralissime", le "Bouc", car oui, le "Bouc", c'est lui, ce satyre tyrannique qu'une partie de la population considère toujours comme un dieu vivant. Les conjurés attendent, tapis dans une voiture, l'arrivée du satrape dominicain, qui se fait longuement attendre et, les heures passant, on découvre progressivement les motivations personnelles de ces tyrannicides qui, bien entendu, veulent délivrer leur patrie du despote vieillissant, mais aussi venger leurs morts et panser leurs plaies. A chaque instant, leur plan risque de s'écrouler, et leur vie peut basculer: d'un côté, ils seront les libérateurs de la patrie, considérés comme des héros, de l'autre, de vils assassins, des criminels, que le régime, s'il était repris par Ramfis Trujillo, fils du dictateur encore plus fou que son père, pourrait fort bien décider de punir, quitte à recourir aux tortures et aux châtiments les plus ignobles...
   
   
   Quelle claque, quelle révélation, quelle œuvre extraordinaire! Despote peu connu sur une île coupée en deux, Trujillo, moins célèbre que Pinochet, Duvalier ou Perón, est pourtant l'un des pires tyrans qu'ait connus l'Amérique latine. La vraie force de ce roman est de le décrire, non comme un personnage semi-divin, mais comme un homme du commun, un simple mortel, souffrant de soucis de prostate, d'un orgueil démesuré, d'une soif de pouvoir inextinguible, porté par de grandes idées pour son pays, certes, mais aussi par une folie sans limite. Si l'histoire d'Urania est celle qui, au départ, semble la moins prenante des trois, le roman parvient peu à peu à l'équilibre en distillant prudemment des indices sur les motivations de cette femme brisée, qui n'a jamais pu se reconstruire qu'en se jetant à corps perdu dans son travail, fuyant le contact de ses congénères et notamment des hommes, qu'elle refuse d'approcher depuis son exil aux États-Unis, elle qui, lorsqu'elle était adolescente, aurait donné n'importe quoi pour un seul regard du beau Ramfis.
   
   Le parcours des conjurés est également passionnant, chacun ayant ses raisons d'en vouloir au tyran, mais tous unis, pourtant, par la volonté définitive de l'éliminer. Jouant avec les temporalités, passant parfois, d'une phrase à l'autre, et sans aucune indication référentielle, de l'histoire présente au passé, d'une modeste table de cuisine aux salons luxueux des résidences de Trujillo, Vargas Llosa, prix Nobel de littérature en 2010, nous entraîne dans cette valse folle dont le rythme s'accélère insensiblement, à mesure que s'égrènent les minutes dans la voiture des conjurés, ou que les cadavres s'accumulent sur les traces du despote et de ses plus fidèles serviteurs, Johnny Abbes, chef du Service d'Intelligence Militaire, en tête.
   
   Certaines scènes, décrites avec une abondance de détails tous plus horribles les uns que les autres, sont particulièrement dérangeantes, mais il ne s'agit pas là de provocation ou d'esthétisme de mauvais goût; Vargas Llosa se contente de narrer la réalité, sans en rajouter dans l'horreur, il n'en a malheureusement nul besoin. Alors, certes, on se perd parfois un peu dans le dédale de personnages, notamment du côté des conspirateurs, qui sont légion et dont les noms sont difficiles à retenir, surtout pour des lecteurs non-hispanophones; de même, certains détails historiques peuvent échapper à un lecteur peu familier de l'Histoire de l'Amérique du Sud; mais ce n'est pas là l'enjeu, qu'importe si quelques points nous échappent. Ce roman, qui n'a pas connu, en France, le succès qu'il méritait, nous offre finalement une lecture salutaire, à une époque où les idées nationalistes ne cessent de progresser en Europe, et permet de comprendre les dérives de tout un système qui a, dans ses débuts du moins, été soutenu avec vigueur par une grande partie du peuple, bien entendu, mais aussi par les États-Unis et, ô gloire, par la France (qui n'a pas hésité à décorer le dictateur de la Légion d'Honneur, et à l'autoriser à être inhumé au Père-Lachaise).
   
    La fête au Bouc, ou quand la réalité rejoint la fiction, la dépassant même parfois, preuve, si elle restait à faire, qu'en matière de cruauté et de tortures sur ses congénères, l'homme est décidément, et définitivement, le meilleur.

critique par Elizabeth Bennet




* * *




 

Le paradis… un peu plus loin. - Mario Vargas Llosa

On dit que ça saute une génération.
Note :

   Le paradis… un peu plus loin...
   Oui, un peu plus loin peut-être parce que là, ils ne l’ont pas trouvé. Ni Flora ni Paul n’a pu l’atteindre et ce n’est pas faute d’avoir essayé.
   
   Mario Vargas Llosa qui apporte toujours un soin particulier au montage, à la structure de ses romans, nous la joue ici sur un simplissime rythme binaire : un chapitre Flora Tristan, un chapitre Paul Gauguin, qui se trouve être son petit fils.
   Les deux histoires, les deux lieux, les deux époques se font des signes au fil du livre quand par exemple Gauguin évoque sa grand-mère, quand le parallèle est fait entre leurs deux quêtes, entre leurs qualités et leurs défauts. Tout deux malchanceux, mais aussi tout deux égoïstes.
   On les prend au moment où ils larguent les amarres de la vie «ordinaire» pour se lancer à l’assaut de leur rêve : Flora une révolution pacifique avec libération des femmes, Paul la liberté totale de l’homme se nourrissant du fruit de sa cueillette dans un Eden polynésien.
   
   On les suit jusqu’au cercueil.
   
   Entre temps, Paul aura réalisé qu’il avait peut-être été un peu simpliste dans son analyse du problème de l’économie sociale, politique et domestique et Flora échouant, aura peut-être eu le temps de se rendre compte que son concept de base, qui soutenait que pauvres et femmes étant tous deux opprimés, étaient des alliés naturels sur la voie de la libération, était peut-être tout simplement basiquement faux. La malheureuse n’avait pas vu que, si pauvre que soit le pauvre, il se considère encore comme supérieur à sa femme et que lui demander de renoncer à sa seule prérogative était pour le moins… disons, optimiste.
   
   Un livre très intéressant et bien mené qui n’a soulevé chez moi ni enthousiasme, ni lassitude (malgré ses 530 pages). Qui m’a beaucoup appris sur Gauguin et sa peinture, et surtout sur Flora Tristan dont j’ignorais presque tout.
   
   Hormis les deux biographies historiques que j’ai eu plaisir à découvrir, j’ai apprécié la voie romanesque : découvrir chacun au quotidien dans ses mouvements d’humeurs, noter, comme si je le découvrais moi, une même forme d’égoïsme personnel chez les deux parents, prompts à se dévouer à une grande cause mais tout autant à négliger, voire s’amuser des petites souffrances individuelles de leur entourage. Ces deux là ont des personnalités au dessus de la morale, ils ont leur mission personnelle et, une fois qu’ils se la seront fixée, n’en démordront plus. Ami ou ennemi, gare à qui est sur la trajectoire.
   
   Pour ce qui est de l’écriture, on retrouve l’incontestable talent de Mario Vargas Llosa sans lequel cette double biographie aurait eu bien du mal à ne pas s’enfoncer dans la lourdeur. Par contre, en ce qui me concerne, j’ai beaucoup regretté le procédé qui a consisté, dans les chapitres racontés à la troisième personne, à se mettre à tutoyer soit Flora, soit Gauguin, comme si Vargas Llosa leur parlait. Je suppose que l’idée était d’introduire une proximité, voire une familiarité, mais j’ai détesté ça. J’ai trouvé la tournure artificielle et vulgaire, elle me heurtait un peu à chaque fois, bien que je pense que tout cela n’est sans doute qu’une affaire de culture et d’habitude, et que cela passe sans doute fort bien auprès de Latins. C’était sans doute mon côté “nordiste”.
   
   Un bon roman, bien écrit, très intéressant et didactique en plus !
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Lecture passionnante, mais peu agréable...
Note :

   J'entretiens un rapport fascination/déception avec les auteurs originaires d'Amérique du Sud, je ne sais trop pourquoi et j'en ai aussi peu lus ...
   
   L'auteur nous fait le récit dans ce roman biographique de deux destins définitivement hors du commun qui maintiennent notre intérêt et fascinent tout au long de ces cinq cents pages et plus, et il y fait aussi l'étalage d'une immense érudition sur tous les points concernant les deux personnages, ce qui en alourdit le style...
   
   Le narrateur de ce long discours didactique, nul autre que l'auteur, s'interpose tout au long entre le lecteur et ses héros, aussi passionnants soient-ils, interdisant tout rapprochement et appréciation personnelle...
   
   Aussi nobles et réelles qu'aient été les motivations qui ont nourri les utopies qui ont animé les deux écorchés vifs dont nous suivons le parcours, je n'ai jamais réussi à m'attacher ni même sympathiser réellement avec l'un ou l'autre de ces grands égoïstes voués sans compromis aucun à leur quête utopique..., jusqu'à leur mort!
   
   Une lecture passionnante, ardue, aride, somme toute peu agréable!
    ↓

critique par Françoise




* * *



Flora et Paul
Note :

    Mario Vargas Llosa est l'auteur d'une œuvre immense saluée naguère par le Nobel: on le sait à l'aise aussi bien dans des récits drôles et enlevés que dans de grandes fresques ou des méditations sur l’art et l’écriture (songeons à son Flaubert, L'orgie perpétuelle).
    Péruvien passionnément francophile, il pouvait difficilement ignorer le destin de la famille Tristan qui vivait sur un grand pied à Arequipa dans un moment de grand bouleversement pour son pays. D'autant qu'il est lui-même natif de cette ville. Bien que méfiant à l’égard des utopies politiques et des utopies archaïques, il lui fallait aller au devant de Flora Tristan et de son petit-fils Paul Gauguin. Ce qui nous vaut ce roman Le paradis -un peu plus loin publié en 2003 dont les deux héros sont l'une des grandes figures de la peinture de la fin du XIXème siècle et l’avocate la plus admirable de la cause révolutionnaire (pacifique) pour les femmes comme pour les hommes.
   
    Ce roman est construit sur une alternance et selon deux coupes temporelles précises: nous suivons la tournée "syndicale" de Flora Tristan en faveur de l'Union ouvrière dans le sud de la France en 1844 (Dijon, Mâcon, Lyon, Avignon, Marseille, Toulon, Nimes, Montpellier, Beziers, Carcassonne, Toulouse, Agen) et les deux séjours de Gauguin à Tahiti (1892 puis à partir de 1898), la parenté des deux personnages étant expliquée un peu avant le milieu du roman.
   
    Cette composition en tresse est donc fondée pour partie sur le voyage militant de Flora dont son Journal (1843/44) sous-titré "État actuel de la classe ouvrière sous l'aspect moral, intellectuel et matériel" a rendu compte (1) : elle permet à Vargas Llosa de montrer sur le vif l’état des mouvements politiques plus ou moins émancipateurs de ces années-là: saint-simoniens, fouriéristes, cabetistes et de restituer les grandes lignes de l’engagement de cette femme audacieuse et courageuse: un combat très tôt universaliste, profondément pacifique, mettant en cause toutes les exploitations (ouvriers, artisans, femmes, enfants, bagnards, fous, y compris la sexploitation), refusant la solution facile de la mendicité et fondant ses espoirs sur l’éducation d’un peuple aliéné. Le symbole étant le Palais ouvrier qu'elle voulait voir créé dans toutes les villes.
   
    Du côté de Gauguin, on suit sa première installation à Papeete puis ses déboires avec les colons français, on comprend sa passion pour la civilisation Maorie et ce qu'elle représente dans sa quête intime, on découvre sa libération toujours plus grande des interdits (il connaît une expérience de mahu), ses échecs de vente, son retour à Paris puis à Pont-Aven et, enfin son second séjour dans le Pacifique, le progrès de sa “maladie imprononçable” qui le torture toujours plus au point de le pousser à la tentation du suicide et d’accélérer des provocations qui le font passer pour un fou..On le voit aussi créer ses tableaux les plus célèbres et soudain pour des raisons bassement matérielles accompagner les pires colons en collaborant à une feuille de chou polémique et raciste. On mesure son déclin physique, son (provisoire) renoncement à la peinture et nous vivons ses derniers mois aux Marquises (Hiva Oa) où une baisse dramatique de sa vue ne le prive pourtant pas d'ultimes chefs-d'œuvre.
   
    Deux coupes dans deux biographies. Deux destins bien différents portés par des exigences voisines en leurs radicales intensités.
   
    Écrivain aimant la construction solide et la composition serrée, Vargas Llosa nous livre ici, malgré des données très hétérogènes, d'habiles antithèses (puritanisme et insouciance, souci des femmes, indifférence pour leur sort, engagement et dégagement) et de solides échos entre les deux projets de vie: que ce soit aussi bien l'omniprésence de la maladie chez les deux parents que l'aventure homosexuelle (Gauguin avec Jotépha et Flora avec Olympe) et, plus profondément, leur farouche idéalisme.
   
    Hélas! l'ambition de restitution complète de deux vies conjointe au choix de ces coupes dans les temps biographiques nécessitait d'immenses analepses qui devaient compléter les repères et l'information du lecteur. La réussite est réelle dans le cas de Flora car Vargas Llosa a choisi de nous donner de cette façon un véritable roman d'apprentissage (avec comme moments fondateurs les séjours à Londres et au Pérou (2)) et, en parallèle, avec Gauguin, on suit avec plaisir le roman d'un ensauvagement progressif et jamais suffisant... On apprécie également les remontées dans le temps de chacun au moment de leur disparition: ainsi les réflexions de Gauguin sur sa tardive vocation viennent non sans pertinence à l'heure de sa fin aux Marquises.
   
    Cependant le procédé devient vite trop voyant, trop facile et il lasse par des astuces techniques élémentaires. Flora est-elle en 1844 sur un bateau? Le narrateur nous transporte dans une traversée antérieure qui lui permet de nous confier des informations certes fiables, à peine romancées mais le procédé est tellement répétitif qu'il en devient toujours pesant et même parfois, on regrette de le dire, comique. Nous avons donc Flora qui rêve, qui réfléchit, qui reconnaît, qui souffre : tout est bon pour repartir dans son passé. Ce n'est pas la biographie éclatée qui dérange, au contraire, c'est la facilité de la découpe grossière des raccords du puzzle et les redites qu'elle occasionne. Par exemple, le recours au dialogue pendant l'ouragan aux Marquises est vraiment décevant.
   
    L'autre conséquence est aussi désolante : la volonté pédagogique et l'ambition de tout dire poussent Vargas Llosa a nous donner en passant des fiches sur tout (Fourier, Saint-Simon, Cabet, Van Gogh, Pissaro et tellement d'autres...). Et ne disons rien sur l'insupportable tutoiement du narrateur avec les deux héros qui n'est pas toujours un moyen suffisant pour entrer dans leurs monologues.
   
    Qui veut connaître Flora Tristan et Paul Gauguin (certaines de ses grandes œuvres sont assez bien commentées) pour méditer sur leur rôle d'éclaireurs passionnés; qui souhaite voir Vargas Llosa satiriste évoquer les guerres d'opérette de son pays; qui éprouve le besoin de voir un écrivain entrer malgré tout en empathie avec des destins qui sont loin de ses options (le titre du roman (LE PARADIS-un peu plus loin), bien choisi et renvoyant à un jeu d'enfant, dit bien l'admiration et la réticence envers les utopies (archaïques ou pas) (3); qui veut voir à l'œuvre le travail d'écriture (et de réécriture) d'un romancier qui a sous les yeux textes et correspondances de ses héros ne doit pas hésiter à lire ce roman qui malheureusement faillit à cause d'un procédé maladroit et qui n'est pas assez habité.
   
   
   NOTES
   
   (1) On peut lire LE TOUR DE FRANCE à La Découverte dans la belle édition Puech/ Michaud.
   
   (2) On peut lire le témoignage écrit par Flora dans PROMENADES DANS LONDRES et PÉRÉGRINATIONS D'UNE PARIA.
   
   (3) Ce roman est inséparable de L'UTOPIE ARCHAÏQUE, JOSÉ MARIA ARGUEDAS ET LES FICTIONS DE L'INDIGÉNISME (1996).

critique par Calmeblog




* * *




 

Tours et détours de la vilaine fille - Mario Vargas Llosa

L'amour, le vrai, encore au 21ème siècle?
Note :

   Ce roman est une obsession : celle de l'amour d'un jeune adolescent péruvien qui tombe amoureux, comme le ver d'une étoile, d'une fillette qui est plus femme que lui n'est homme, et que nous voyons gâcher sa vie dans le sens prosaïque que nous pouvons donner à ce terme.
   
   Mais on est emporté par la magie des réapparitions de l'héroïne, ses disparitions, ses regrets, ses souffrances, ses plans diaboliques, sa faiblesse, son pouvoir… et l'immensité de son amour à lui : sans limite, sans réserve, sans jugement; comme dans la bible : le véritable amour est celui qui pardonne tout, donne tout etc. On croyait que cela n'existait que dans l'amour d'une mère...
   
   De plus, c'est bien écrit, bien traduit, avec de vrais passés simples (on avait oublié), vivant, proche sans vulgarité.
   
   Le héros fait souvent penser à d'autres auteurs de romans d'amour fou ou déraisonnable : Alexandre Jardin dans "le zèbre" et les suivants - Marc Lévy "et si c'était vrai" et les suivants... Il y a encore des hommes comme cela!!
   
   Bref j'ai aimé et lu d'une traite ces 400 pages sans jamais pouvoir prévoir le dénouement - un cadeau.
   ↓

critique par Marie Paule




* * *



Histoire d’une obsession, d’un amour fou… d’un échec
Note :

   Ce livre est une saga romanesque, une sorte de cavalcade sentimentale, qui convie le lecteur à un voyage à travers le monde (Lima, Paris, Londres, Tokyo, Madrid) depuis les années cinquante jusqu’à la fin du siècle dernier, sur les traces de Lily la « vilaine fille » dont Ricardo, le narrateur, est éperdument amoureux depuis son adolescence.
   
   Il lui voue un amour tenace et sans limites bien que l’objet de son intense désir apparaisse dans sa vie aussi soudainement qu’elle s’éclipse sans crier gare laissant derrière elle le goût amer de jouer à un jeu bien cruel.
   
   Au cours de ces quelques décennies que couvre l’histoire, le personnage de Lily, dont l’identité change au gré de ses multiples maris, reste aussi insaisissable qu’il est difficilement définissable : un caméléon prêt à tout pour accéder à d’indicibles perspectives pas forcément honnêtes mais en tout cas toujours intéressées. Une personnalité qui exaspère à bien des égards par son inconstance mais qui, grâce à la narration pleine de vitalité de l’auteur, est capable de fasciner par ses inclinations à rebondir et à se renouveler.
   
   Ainsi donc, c’est au gré des tours et des détours de l’existence tumultueuse de cette vilaine fille que se construit la vie de Ricardo traversant des époques et des lieux aux multiples « révolutions » culturelles, politiques, sociales et morales. C’est aussi à ce niveau un enchantement car cette variation de lieux et de contextes, aux rebondissements qui répondent à toutes nouvelles retrouvailles, tend à placer le lecteur en continuelle attente à l’instar d’un feuilleton.
   
   Pour ma part, j’ai eu beaucoup de compassion pour Ricardo, le « bon garçon », et son amour démesuré qui n’a hélas eu que bien peu d’écho si ce n’est un comportement tout en froideur, en détachement et égoïsme, pas vraiment en adéquation avec l’intensité de ses sentiments. Souvent, au cours de la narration, j’ai souhaité qu’il parvienne à oublier cette femme, qu’elle disparaisse définitivement de sa vie et qu’il puisse enfin s’en libérer et en faire son deuil. Car cet amour, qu’elle a rendu tellement inaccessible, a pour le moins été dévastateur. Mais le livre n’aurait ainsi pas pu suivre l’orientation que l’auteur exigeait sans doute, à savoir l’échec. Celui, évident d’une part, pour Ricardo dans son amour impossible qui a sclérosé voire aliéné toute sa vie mais aussi d’autre part pour la vilaine fille dans le refus de sa condition issue d’une classe populaire qui l’a conduite à perdre jusqu’à son identité dans cette quête inlassable de liberté et d’émancipation sociale.
   ↓

critique par Véro




* * *



Tragédie amoureuse
Note :

   
   Voilà un livre charmant, enfin cela dépend pour qui.
   
   Peut être pas pour le narrateur, héros de cette histoire d'amour d'une vie. Car il s'agit bien de cela, d'un amour complexe, torturé, d'une passion au long cours entre Ricardo, Ricadito, le bon garçon et la petite chilienne, alias la vilaine fille. Leur première rencontre date de Miraflorès, au Pérou, un endroit qui a bien changé depuis lors mais qui reste un peu, comme c'était à l'époque, le quartier huppé... Il est question d'amourettes, de jeunesse, du temps d'avant, du bon temps de l'insouciance peut être.
   
   Ensuite, on retrouve Ricardo à Paris, sa passion, sa vie, il ne veut que rester là-bas et y vivre. Il devient traducteur tout en continuant tranquillement à apprendre d'autres langues et c'est alors que ressurgit de ce passé péruvien la vilaine fille, alias une farouche guérillera qui devrait partir s'entraîner dans les camps via le MIR, un parti révolutionnaire... Ricardo se meurt d'amour pour elle sans avoir de nouvelles jusqu'au jour où revenu en France et épouse d'un diplomate elle le recontacte. C'est le début de la fin, entre envolées amoureuses, ruptures et autres amusements ou désagréments, la vie de Ricardo évolue professionnellement tout en stagnant amoureusement, lui qui n'arrive pas à l'oublier alors qu'elle est partie et qu'elle réapparaît à Londres auprès d'un aristocrate, elle n'aime personne mais fait souffrir. On a droit a un petit aparté et la rencontre étonnante avec un ancien clochard hippie d'origine péruvienne reconverti en peintre chevalin... puis c'est l'épisode japonais avec une sorte de bandit de grand chemins, l'apparence est belle mais on apprendra ensuite que ce n'est pas si simple et que l'humiliation était plutôt au rendez-vous...
   
   Petit jeu entre eux, jeu dangereux. En un mot toutes les recettes de la tragédie amoureuse sont réunies dans cette quête d'un amour fou et l'on ne sait que trop bien que souvent ce n'est pas la raison qui prime...

critique par Herwann




* * *




 

Le rêve du Celte - Mario Vargas Llosa

Congo, Amazonie, Irlande
Note :

    Il s'agit de la biographie d'un Irlandais méconnu, Roger Casement, que l'auteur, présente comme "un des grands combattants anticolonialistes et défenseurs des droits de l'homme et des cultures indigènes de son temps, et un artisan dévoué de l'émancipation de l'Irlande." Néanmoins, il mourut pendu à Londres le 3 août 1916. Un parcours fascinant...
   
   À l'âge de vingt ans, Casement avait été entraîné au Congo de Léopold II par le prestige de Stanley. La colonisation lui semblait un objectif louable apportant progrès et modernité, mais il s'était peu à peu rendu compte des violences que les Congolais subissaient en relation avec la récolte du caoutchouc. Devenu diplomate il retourna au Congo en 1900 comme consul britannique. Des voyages à l'intérieur du pays lui permirent de rédiger un rapport explosif sur les exactions dont étaient victimes les colonisés. Il fut ensuite consul au Brésil de 1906 à 1910.
   
   La presse ayant diffusé des rumeurs d'atrocités liées à l'exploitation du caoutchouc au Putumayo, en Amazonie péruvienne, le gouvernement anglais chercha à en savoir plus sur les agissements d'une société cotée à Londres, la Peruvian Amazon Company dirigée par un certain Julio Arana. Le ministre Edward Grey fit appel à Casement, qu'il avait fait anoblir, en arguant de ce constat : "Vous êtes un spécialiste en atrocités." Dès août 1910 Casement enquêta en Amazonie ; il découvrit les terribles exactions subies par les Indiens, prit des photographies et recueillit de multiples témoignages accablants. Son "Rapport sur le Putumayo" fut transmis en 1911 par Londres à Washington en vue d'une pression commune sur le Pérou. Peu après, Casement fut renvoyé au Pérou pour suivre les progrès de l'affaire. Sur 237 présumés coupables, les autorités locales, ignorant les droits des Indiens, n'en avaient arrêté que 9, les autres se terraient au Brésil ou en Colombie. La publication du "Livre Bleu sur le Putumayo" en juillet 1912 fit couler l'entreprise esclavagiste d'Arana : l'action s'effondra, il fut ruiné. Bientôt, l'exploitation du caoutchouc périclita en Amazonie au profit de l'Asie du sud.
   
   Mais Casement ne s'intéressait plus qu'à l'Irlande, l'assimilant à une colonie à libérer. Son poème "le rêve du Celte" (1906) — qui a suggéré à Vargas Llosa le titre de l'ouvrage—, concevait pour l'Irlande un avenir radieux, à l'image d'un passé antérieur à la domination anglaise. Casement fréquentait les cercles nationalistes, et après avoir démissionné de la carrière diplomatique, il se fit recruteur et collecteur de fonds, jusqu'à New York et Washington où il se rendit à l'ambassade d'Allemagne. La guerre venue, la cause de l'Irlande fut soutenue par Berlin. Casement négocia l'envoi d'armes aux nationalistes et chercha à recruter pour sa cause les prisonniers irlandais détenus en Allemagne — sans grand succès. Débarqué sur la côte irlandaise par un sous-marin allemand, il fut arrêté et ne put peser sur l'insurrection de Pâques 1916, lourdement réprimée par les troupes britanniques. Un procès expéditif le condamna à mort pour haute trahison et l'on chercha à saper sa réputation : le traître n'était-il pas homosexuel et ses séjours sous les tropiques ne portaient-ils pas la marque d'un comportement pédophile, révélations de son "carnet noir" à l'appui ?
   
   L'habileté de Vargas Llosa est d'éviter un récit linéaire, puisqu'à la première page Casement est déjà en prison, attendant une grâce qui ne viendra pas, et s'interrogeant sur la vie après la mort. Le livre est ainsi composé par alternance de chapitres situés dans la prison, où l'on voit la psychologie du héros, et de sections consacrées à ses tribulations au Congo et en Amazonie. Le lecteur voit monter progressivement l'engagement en faveur de la cause irlandaise et la ferveur du catholique en souvenir d'une mère trop tôt disparue. Les visites reçues en prison permettent de revenir sur le passé du héros tout en croisant diverses personnalités de la culture et du nationalisme irlandais. Du bel ouvrage.
    ↓

critique par Mapero




* * *



Le réquisitoire
Note :

   Mon intérêt pour Roger Casement remonte à bien des années, au détour d’une émission de radio j’ai entendu parler de cet homme, de sa lutte au Congo contre les abus de la colonisation mais je n’avais jamais rien lu à son propos.
   A la parution du roman biographique de Mario Vargas Llosa c’était pour moi une évidence et un désir fort de lire ce livre, de retrouver la personne de Roger Casement et son destin tout à fait extraordinaire.
   
   Cette biographie romancée commence dans les geôles anglaises à l’heure ou Roger Casement attend son recours en grâce après une condamnation à mort pour trahison.
   Enfant de Dublin, il est marqué par la religion et l’aventure, protestant par l’éducation mais catholique par sa mère, il écoute avec passion les récits de son père qui a passé plusieurs années à combattre en Inde et en Afghanistan.
   Il rêve enfant «l’Afrique, un continent dont la seule mention emplissait sa tête de forêts, de fauves, d’aventures et d’hommes intrépides». Ses héros sont Stanley et Livingstone.
   A vingt ans il s’embarque avec un âme de croisé, il va participer «à l’émancipation des africains et en finir avec leur retard, leurs maladies et leur ignorance» et quand il est retenu pour participer à une expédition au Congo avec Henry Morton Stanley, il touche au paradis... Il est aisé de comprendre pourquoi il deviendra ami avec Joseph Conrad.
   
   Très vite il a des doutes sur la colonisation, il a du mal a accepter ce qu’il voit, le mépris, les droits bafoués, son héros est un coquin dénué de scrupules, on pille, on fusille, chicotte (fouet en peau d’hippopotame) dans une main l’évangile dans l’autre!
   Les africains esclaves construisent des routes pour acheminer la sève d’hévéa, l’or noir. La situation va s’aggraver quand le roi Léopold II devient «propriétaire» du Congo et construit une fortune colossale en pillant le pays et décimant la population.
   
   Le chemin est long entre le jeune idéaliste de 20 ans et le Consul de sa majesté envoyé au Congo en 1903 pour faire un rapport qui portera son nom. Le gouvernement britannique s’inquiète des dénonciations faites par des associations, des missions, des églises quant aux conditions d’extraction du caoutchouc. C’est en homme intègre et déchiré qui va établir son rapport, il note tout, interroge tout le monde, promet protection aux africains qui acceptent de témoigner. Le constat est effrayant «Des bourgs décimés, des chefs de tribu décapités, leurs femmes et leurs enfants fusillés.» Les raids sur les villages pour trouver de la main d’œuvre, les corps mutilés par la chicotte, les mains coupées, les viols.
   Son rapport au Foreign Office eu un retentissement important «La presse, les églises, les secteurs les plus avancés de la société anglaise» sont horrifiés par les révélations du rapport et le roi Léopold sera contraint de «faire don» du Congo à son pays.
   
   C’est son intransigeance, son intégrité qui vont le mener sur un deuxième terrain d’observation chez les indiens du Putumayo, cet épisode est nettement moins connu que son action en Afrique, là les intérêts et la responsabilité de la Grande-Bretagne sont patents, la Peruvian Amazon Company appartient à un Péruvien mais elle est cotée à la Bourse de Londres et de nombreux hommes d’affaire britanniques y ont des intérêts. Cruauté,exactions, esclavage des indiens, le tableau est identique, l’Amazonie présente un tableau similaire et Roger Casement parfois au péril de sa vie, va accomplir ici aussi son devoir : dénoncer et combattre cette barbarie au service des intérêts financiers de son pays.
   
   Comment un homme de cette envergure, reconnu, admiré, devenu Sir Casement, peut finir dans une prison anglaise? Je vous laisse découvrir la dernière partie de la vie de Roger Casement, son combat pour une Irlande libre qui va le porter vers des solutions extrêmes. Va être portée à la connaissance du public son penchant pour les jeunes garçons et livrer ainsi à l’opprobre et à l’oubli ce défenseur des droits de l’homme.
   
   C’est un livre magnifique que je vous invite à ajouter à votre bibliothèque, le style ample de Mario Vargas Llosa est à la hauteur du personnage. Le talent de conteur sert magnifiquement le combat de Roger Casement sans cacher ses faiblesses. La construction est certes classique mais le style est flamboyant, l’Afrique et l’Amazonie sont restituées de très belle façon grâce au souffle romanesque de Vargas Llosa.
    ↓

critique par Dominique




* * *



Un peu trop didactique ?
Note :

   Je n’ai pas retrouvé le Mario Vargas Llosa que je connaissais, qui excelle dans les romans de fiction, même voulant démontrer une théorie ("Lituma dans les Andes", par exemple), pour la bonne raison que ce "Rêve du Celte" est une biographie romancée de Roger Casement (1864 – 1916), ardent accusateur du système colonial belge au Congo et de ses atrocités, puis de l’exploitation éhontée de l’Amazonie (péruvienne) et de ses Indiens dans le cadre de la récolte du caoutchouc, tout aussi féroce, pour finir comme un des premiers martyrs de la cause activiste irlandaise, pour se libérer du joug anglais. Roger Casement, un anti-colonialiste notoire et éminent, qui finira exécuté par les autorités du pays qu’il représentât – avec quel succès – comme Consul.
   
   Mario Vargas Llosa était donc enfermé dans une gangue non-fictionnelle, obligé de s’adapter aux données connues du personnage.
   
   Trois grandes parties dans ce long roman (pardon, biographie romancée!) : le Congo, l’Amazonie et l’Irlande.
   
   Le premier chapitre consacré au Congo évoque irrésistiblement "Au cœur des ténèbres" de Joseph Conrad, et pour cause puisque les deux hommes sont contemporains, se sont connus, estimés, jusqu’au divorce final, lorsque Roger Casement n’hésitera pas à s’appuyer sur l’Allemagne en guerre contre les Britanniques pour tenter d’arracher l’indépendance de l’Irlande... Le Congo est le premier contact de Roger Casement avec l’Afrique mais surtout avec le système colonial, qu’il dénoncera et lui vaudra une première reconnaissance internationale.
   
   Le second chapitre est consacré à l’Amazonie péruvienne et à l’exploitation éhontée de cette nature et de ses indigènes, dans des conditions largement aussi atroces qu’au Congo. Au péril de sa vie et de sa santé, il passera de longues périodes là-bas pour monter le dossier d’accusation. Nouvelle reconnaissance internationale.
   
   Puis vient le chapitre irlandais puisque Roger Casement réalise qu’en tant qu’homme né en Irlande, il est complètement assujetti au colonialiste anglais. En parallèle complet avec ce qu’il a pu observer au Congo et au Pérou, il va mener la lutte pour l’indépendance, voulant profiter notamment de la mobilisation des forces anglaises contre l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale pour s’acoquiner avec les Allemands, tenter de coordonner une attaque allemande contre l’Angleterre avec une insurrection irlandaise équipée d’armes fournies par les Allemands.
   Il sera trahi, rattrapé par ses faiblesses, notamment son activisme homosexuel relaté dans ses propres carnets et dont Mario Vargas Llosa semble penser qu’il était plus fantasmé que réel mais qui sera largement exploité à l’époque par l’Administration anglaise pour discréditer l’homme.
   Il y a donc une part d’interprétation de Mario Vargas Llosa mais dans un respect scrupuleux de ce que furent les différentes étapes de la vie tumultueuse de Roger Casement.
   
   Au final je pense que ce "carcan" accepté d’emblée n’a pas permis à Mario Vargas Llosa de donner toute sa mesure...

critique par Tistou




* * *




 

Conversation à La Cathédrale - Mario Vargas Llosa

Il y a cathédrale et cathédrale
Note :

   "Conversation à La Cathédrale" est un roman qui met en scène la mauvaise conscience des enfants touchés par la culpabilité de leurs parents dans des crimes impardonnables. Les deux protagonistes centraux se rencontrent par hasard à Lima et vont boire un verre à La Cathédrale, un bar miteux où ils passent des heures à discuter. L’un d’eux est le fils aîné d’un homme d’affaires, soutien du régime dictatorial qui gouverne le Pérou dans les années 1950, alors que l’autre, Noir, est l’ancien chauffeur du père du premier.
   
   Le fils cherche sans succès à démêler les ressorts de l’histoire de sa famille, si liée à celle du Pérou, et il pense que son interlocuteur, qui fut si proche de son père, l’aidera dans cette quête. Cette interminable conversation, entrecroisée d’autres dialogues entre d’autres personnes qui ont eu lieu à d’autres moments, servira à retrouver l’origine du mal-être familial, en même temps qu’à présenter toutes les contradictions de la vie politique et économique du Pérou, gangrenée par la corruption des militaires au pouvoir et la complicité des milieux économiques.
   
   Il s’agit ainsi d’une vaste fresque historique et politique dans laquelle se greffe un drame familial et criminel qui ne se dévoile qu’au travers des multiples dialogues croisés. Le lecteur y côtoie tout le peuple dans sa diversité : petits ouvriers exploités, souvent métissés, prostituées, femmes de chambre, étudiants révolutionnaires, chanteuses de cabaret, soldats corrompus, ministres et parlementaires véreux… C’est un tableau haut en couleur du sous-développement d’une société tiraillée entre toutes ses contradictions. Le mode d’exposition incite le lecteur à reconstruire l’histoire progressivement, au fil des révélations, en se remémorant des détails entrevus longtemps avant. Il s’agit d’un récit éclaté, aussi incohérent que la vie quotidienne dans son déroulement le plus terre à terre. La vie humaine n’y vaut pas très cher, mais on y croise néanmoins quelques êtres empreints d’une profonde humanité, qui sont capables d’échapper à cette boue et de fournir de grands efforts pour soutenir les plus démunis.
   
   L’amour y trouve sa place malgré tout, même si les conditions de vie le brident dans son jaillissement. L’histoire semble démontrer que la plus grande sagesse réside dans le renoncement, meilleur moyen d’échapper à la complicité des crimes les plus crapuleux. Il s’agit donc d’un livre très dur qui révèle que l’honnêteté ne se conserve que par une forme d’ascèse et n’est pas récompensée.
   
   A l’encontre de cette innocence, le pouvoir politique s’appuie sur la force, la répression, la spoliation des classes populaires, la manipulation de toute la société et l’avilissement de larges couches de la population. La situation présentée souligne le caractère inexcusable de ces dictatures latino-américaines construites sur la terreur et engluées dans le sous-développement. C’est un tableau assez désespérant, qui ne fait pas appel au lyrisme comme chez Gabriel Garcia Marquez, mais au brio de sa construction.

critique par Jean Prévost




* * *




 

Aux Cinq Rues, Lima - Mario Vargas Llosa

Règlements de comptes
Note :

   Le roman nous donne à voir, dès l'incipit, la vie privée de deux couples appartenant aux milieux privilégiés du Pérou. D'un côté les Casasbellas, Luciano, un avocat des milieux d'affaires, et son épouse Chabela ; et d'autre part les Cárdenas, Enrique dit Quique, ingénieur et homme d'affaires généralement avisé, et son épouse Marisa. Les Casasbellas possèdent à Miami un appartement qui leur permet de s'échapper temporairement de Lima, de ses coupures de courant, des attentats, des enlèvements, au temps du Sentier Lumineux et du groupe Tupac Amaru. La relation intime entre Chabela et Marisa est un fil conducteur du roman, mais ce n'est pas l'essentiel.
   
   Vargas Llosa a perdu les élections présidentielles contre « El Chino », le très controversé et corrompu Fujimori à l'issue d'une campagne truquée par la diffamation dont l'écrivain fut l'objet de la part des partisans de son adversaire. Aussi ne s'étonnera-t-on pas du contenu politique de l'intrigue de ce roman et, en abordant la face cachée du pouvoir d'y rencontrer l'inquiétante figure du Docteur, secrétaire et bras droit du président, manipulateur des médias et très sûr de son autorité sur la police.
   
   Or, Rolando Garro, un journaliste peu recommandable, nabot immonde à la tenue criarde, se lance de sa propre initiative dans une opération de chantage contre Cárdenas. Le voici reçu dans son bureau du vingt et unième étage dominant Lima :
   « Sa dégaine de Tarzan roulant des mécaniques comme le roi de la jungle ? Ce petit sourire de rat qui fripait son front sous ses cheveux gominés et plaqués sur son crâne comme un casque de métal ? L'étroit pantalon en velours côtelé mauve qui moulait comme un gant son petit corps étriqué ? Ou ces souliers jaunes à semelle compensée pour le grandir ? Tout dans sa petite personne lui parut ridiculement laid.»
   

   Garro dirige une revue, Strip-Tease, digne de la pire presse de caniveau. Il s'est procuré des photos compromettantes de Quique au milieu de prostituées, clichés pris en secret lors d'une soirée qui a tourné à l'orgie à laquelle l'avait convié une douteuse relation d'affaires qui a ensuite quitté le pays. Bientôt le scandale éclate et choque le milieu bourgeois où vivent les Casasbellas et les Cárdenas. Naturellement, Quique compte sur son ami Luciano pour se défendre au mieux.
   
   Dans les quartiers populaires des Cinq Rues, certains personnages ont souffert des manigances de Garro, ainsi Juan Peineta dont il cassa la carrière d'amuseur à la télévision — l'auteur se moquant allégrement des émissions de divertissement “populaire”. Dans ce même quartier habite aussi Julieta Leguizamón, alias la Riquiqui, la petite journaliste aux dents longues sur qui Garro s'appuie pour ses enquêtes diffamatoires. Et c'est aussi dans ce quartier qu'une nuit Garro est retrouvé poignardé devant la boutique de jeux clandestins d'un vieil ami de Peineta. C'est d'abord Cardenas qui sera suspecté d'avoir fait éliminer le journaliste maître chanteur.
   
   Vargas Llosa le libéral ne pouvait pas terminer son histoire sur les méfaits de la presse de caniveau. Après diverses péripéties, la liberté de la presse sortira finalement grandie.
   
   Ce roman ironique et critique ne restera sans doute pas comme le plus fort des œuvres de l'écrivain péruvien. Il appartient à sa veine légère inaugurée avec Pantaleon et les Visiteuses. À retenir d'abord pour le plaisir de la lecture.

critique par Mapero




* * *