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Auteur des mois d'octobre et novembre 2007
Marguerite Yourcenar

    Toujours mus par notre goût du changement et des différences, nous avons trouvé judicieux de faire succéder Marguerite Yourcenar à John Irving dans la guirlande de nos auteurs du mois.
   
   Ce choix se justifiait surtout du fait qu’il ne semblait y avoir entre eux aucun point commun…
   

   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D’OCTOBRE & NOVEMBRE 2007
   
    Marguerite Yourcenar, de son vrai nom Marguerite Cleenewerck de Crayencour est née à Bruxelles en 1903 et morte à Mount Desert Island (USA) en 1987.
   
    Elle fut la première femme à entrer à l'Académie française (1981). Elle était déjà membre depuis longtemps de l'Académie Royale belge.
   
    Elle a laissé une œuvre abondante et diverse : romans, poèmes, essais et théâtre.
   
    * Vous trouverez sur ce site la fiche de la biographie " Yourcenar - "Qu'il eût été fade d'être heureux»" de Michèle Goslar ainsi que celle de "L'album illustré de L'Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar", d' A. Terneuil
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Le denier du rêve
  Alexis, suivi de Le coup de grâce
  Le dialogue dans le marécage
  Feux
  Nouvelles orientales
  Mémoires d’Hadrien
  L'Oeuvre au Noir
  Mishima ou la vision du vide
  Ecrit dans un jardin
  Anna, soror …
  Quoi ? L’éternité.
  Le tour de la prison
  Conte bleu
  D'Hadrien à Zénon, correspondance 1951-1956
  Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda
  Un homme obscur – Une belle matinée
  En pèlerin et en étranger
  Souvenirs pieux
 

Le denier du rêve - Marguerite Yourcenar

Italie fasciste
Note :

   Ecrit en 1934, ce roman témoigne d’une grande lucidité de Marguerite Yourcenar sur l’actualité fasciste de l’Italie de cette époque. Il aurait été repris, cela dit fin des années 50, et c’est cette version que j’ai lue .
   
   L’action du « denier du rêve » est située en 1933, à Rome, dans l’Italie fasciste de Mussolini. Le « denier », en l’occurrence, est une pièce de dix lires, qui passe de mains en mains, constituant un fil conducteur entre des personnages disparates, pas forcément amenés à se connaître. La grande affaire est la volonté de certains, certaines surtout, d’assassiner Mussolini.
   
   A certains égards, dans les passages où Marguerite Yourcenar nous fait vivre les errances psychologiques, le cas de conscience de la femme qui va prendre la décision d’aller abattre Mussolini, j’ai pensé au Malraux de « La condition humaine » … un cran en-dessous, de l’incandescence en moins.
   
   Le climat est pesant, à l’aune de celui que doit faire peser une dictature, et Marguerite Yourcenar nous restitue bien cette petitesse d’esprit et d’âme qui doit entourer une dictature.
   
   Les doutes, passions, hésitations de ceux qui veulent résister en assassinant le Duce aussi. Mais Malraux a fait mieux …
   
   Je ne sais pourquoi, je n’ai pu m’empêcher de penser à « la condition humaine » ?

critique par Tistou




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Alexis, suivi de Le coup de grâce - Marguerite Yourcenar

Personnages en quête d'intégrité
Note :

   Même si dix années les séparent, les deux romans réunis ici - "Alexis ou le traité du vain combat" et "Le coup de grâce" - sont liés par une parenté formelle: une écriture épurée, "l'emploi de cette langue dépouillée, presque abstraite, à la fois circonspecte et précise, qui en France a servi durant des siècles aux prédicateurs, aux moralistes, et parfois aussi aux romanciers de l'époque classique pour traiter de ce qu'on appelait alors «les égarements des sens»" (p. 14). Un parti pris d'écriture que Maguerite Yourcenar qualifie par ailleurs de "style typique de l'examen de conscience" (p. 14). Car c'est bien de cela qu'il s'agit ici: des confessions d'Alexis Gera d'une part et d'Eric von Lhomond de l'autre, sous la forme de deux longs monologues.
   
   Mais reprenons tout d'abord "Alexis ou le traité du vain combat". Le premier roman publié en 1929 par une Marguerite Yourcenar encore toute jeune (elle avait alors à peine 25 ans) consiste tout entier en une longue lettre par laquelle le héros du livre, Alexis, avoue, après encore bien des détours, son homosexualité à son épouse Monique qu'il vient de quitter. De la réaction de l'épouse abandonnée, nous ne saurons rien. Dans le même temps qu'il s'efforce d'expliquer - ou d'excuser si peu que ce soit - son comportement et surtout le triste mensonge que fut leur mariage, Alexis ne tarit pas d'éloges pour l'extraordinaire capacité qu'il prête à Monique de tout comprendre: on peine à y croire, mais l'on se dit qu'au fond cette représentation de leur situation doit bien arranger Alexis, le confirmer peut-être dans sa décision... De là, le trouble que distille ce roman: les atermoiements, les petits aveuglements et les compromissions qui obscurcissent encore la tentative d'Alexis de dénouer le piège où il s'est pris, sa quête si maladroite et pourtant en un sens héroïque d'une forme d'intégrité...
   
   Daté, lui, de 1939, "Le coup de grâce" se fait si possible encore plus troublant. L'intrigue en est située en 1919 dans les pays baltes, en proie à la guerre civile entre blancs (partisans de l'ancien régime, soutenus pas l'Allemagne) et rouges (communistes). Mais d'autres conflits auraient tout aussi bien fournir le décor à ce qui est, avant tout, la dramatique histoire d'un amour à sens unique: l'amour que Sophie de Reval a éprouvé pour le meilleur ami de son frère Conrad, Eric von Lhomond. C'est Eric qui, bien plus tard, raconte à des compagnons d'armes les tragiques événements de 1919. Et à nouveau, l'on est forcé de se demander dans quelle mesure la version d'Eric est vraie, dans quelle mesure, surtout, il est vraiment parvenu à comprendre les actes et les sentiments de Sophie. Le cynisme affiché d'Eric, l'étrange fatalisme avec lequel il prétend s'être laissé emporter par le cours d'événements destructeurs mais qui se pare de toutes les apparences de la cruauté, n'incitent pas à le prendre en confiance. Michèle Goslar, dans sa biographie de Marguerite Yourcenar déjà présentée ici-même, propose une interprétation du roman impitoyable pour le personnage d'Eric et qui prend le contre-pied de la lecture qu'en donne Marguerite Yourcenar, qui fait preuve de beaucoup plus d'indulgence envers sa créature dans sa préface au "Coup de grâce". Loin d'être anecdotique, cette divergence de vue entre l'auteur et sa biographe me semble révélatrice de l'ambiguïté et de la force dramatique qui se dégage du récit d'Eric.
   
   En fin de compte, s'il me vient une réserve mineure au sujet de ces deux romans, elle tient justement au parti-pris formel du monologue introspectif, qui nous vaut des pages magnifiques par leur très haute tenue littéraire, mais qui ne se laisse jamais tout à fait oublier, abandonnant dans son sillage, comme un voile, un sentiment de distance. Mais c'est là un bémol qui n'enlève rien à la force de ces deux textes où se révélait déjà une grande exigence, une personnalité et un talent incontestables.
   
   Extrait:
   
   "Woroïno était plein d'un silence qui paraissait toujours plus grand, et tout silence n'est fait que de paroles qu'on n'a pas dites. C'est pour cela peut-être que je devins un musicien. Il fallait quelqu'un pour exprimer ce silence, lui faire rendre tout ce qu'il contenait de tristesse, pour ainsi dire le faire chanter. Il fallait qu'il ne se servît pas des mots, toujours trop précis pour n'être pas cruels, mais simplement de la musique, car la musique n'est pas indiscrète, et, lorsqu'elle se lamente, elle ne dit pas pourquoi. Il fallait une musique d'une espèce particulière, lente, pleine de longues réticences et cependant véridique, adhérant au silence et finissant par s'y laisser glisser. Cette musique, ç'a été la mienne. Vous voyez bien que je ne suis qu'un exécutant, je me borne à traduire. Mais on ne traduit que son trouble: c'est toujours de soi-même qu'on parle." (pp. 30-31)
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critique par Fée Carabine




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Même thème
Note :

   Les deux textes regroupés ici sont des variations sur un même thème : l’amour d’une femme pour un homme homosexuel, vu sous l’angle de l’homme. Il faut savoir que la vie de Marguerite Yourcenar lui a donné cette expérience à vivre et peut-être, en imaginant ces diverses variations, envisageait-elle les diverses possibilités ou impasses que cette situation offrait.
   
   Dans “Alexis ou le traité du Vain Combat”, un époux entame une longue lettre à sa femme pour lui expliquer pourquoi il la quitte. Lettre si longue qu’elle est en fait un résumé de sa vie depuis toujours jusqu’à l’instant présent. Il lui explique, avec infiniment de ménagements pourquoi il l’a quittée et pourquoi, ayant finalement décidé de s’accepter tel qu’il était, il ne reviendra pas vers elle. L’ensemble du texte est mené par une extrême retenue, une peur du mot qui choque, de l’idée qui heurte, qui fait que le terme «homosexuel» n’est jamais prononcé mais que l’auteur estime pourtant à un certain moment, long à venir, que tout a été dit.
   
   En fait, la beauté d’“Alexis” est dans le non dit, dans la retenue, la réserve, le tu, le caché et enfin, tout de même accepté sans plus de tentatives de justification, simplement comme un fait qui est. On pourrait dire «par delà le bien et le mal»
   
   Je ne sais pas comment se faisait, au moment où ce texte a paru (1929), la montée de cet aveu jamais prononcé et jusqu’à quel point il surprenait un lecteur qui n’avait pas compris, mais actuellement, les choses ont bien évolué et le lecteur, qui a compris dès les premières phrases, n’est plus guère surpris par le déroulement de la confession. Peut-être cela change-t-il totalement la perception que l’on peut avoir de cette œuvre. Je ne sais pas. Toujours est-il que, le suspens ou même le choc de la révélation étant effacés, il reste aujourd’hui surtout un texte esthétique que l’on aime pour la beauté des phrases, des sentiments voilés et la pudeur de leur expression.
   
   Pour conclure, il faut savoir que M. Yourcenar disait elle-même :“J’ai parfois songé à composer une réponse de Monique, qui, sans contredire en rien la confidence d’Alexis, éclairerait sur certains points cette aventure, et nous donnerait de la jeune femme une image moins idéalisée, mais plus complète. J’y ai pour le moment renoncé. Rien n’est plus secret qu’une existence féminine.”(1963)
   
   Des deux textes, Alexis est la vedette et c’est surtout lui que la notoriété a retenu et aïe ! encore ! C’est l’autre que j’ai préféré.
   
   “Le coup de grâce”
   Comme je le disais : même thème. L’amour d’une femme pour un homosexuel. Le narrateur ici est un jeune officier. Il tente, avec une objectivité, une honnêteté presque anormales malgré “ses jugements justes ou faux, et les préjugés qu’il ne sait pas qu’il a, ses mensonges qui avouent ou ses aveux qui sont des mensonges, ses réticences et même ses oublis.” , de faire le récit de ce qui s’est passé, en pleine guerre, dans ce camp retranché balte. Loin de se chercher des excuses, il se présente comme un homme froid et dur.
   
   Inspiré d’une histoire réelle qui lui fut racontée, ce court roman fut écrit en 1938 et publié en 39 « trois mois avant la Seconde Guerre mondiale». Il se passe en 1918, en Courlande*. Très sensible aux caractéristiques tragiques qu’y soulignaient le nombre restreint de personnages, le cadre presque clos, et le contexte historique, l’auteur y tendit au mieux les ressorts du drame. Les trois personnages sont donc l’officier narrateur (Eric von Lohmond), son ami Conrad, officier comme lui,et la sœur de ce dernier, Sophie ; tous de vieille noblesse.
   
   Sophie s’éprend follement d’Eric alors qu’ils sont tous trois encerclés avec la garnison, pendant de longs mois, dans le vieux château familial. Eric refuse cette passion et le huis clos les livre à un jeu cruel d’amitié et d’hostilité, d’amour-haine, de vie et de mort, s’acheminant inéluctablement vers le drame.
   
   J’ai aimé la pureté dure des personnalités et les jeux acérés des passions. Je n’ai pu qu’être enchantée par l’extrême finesse d’esprit et la vision acérée que l’auteur avait encore une fois apportées à son travail.
   
   
   PS: Citations extraites des préfaces que Marguerite Yourcenar fit à ces deux romans, en 1962 et 1963
   
   * Courlande, une des provinces de Lettonie, que Jean-Paul Kauffmann utilise d'ailleurs de son côté dans son roman "Courlande"

critique par Sibylline




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Le dialogue dans le marécage - Marguerite Yourcenar

Etude
Note :

   Pièce en un acte
   
   
   Très courte pièce de facture très classique, que Marguerite Yourcenar a écrite vers 1930, soit alors qu’elle avait 27 ans.
   
   Cette pièce lui fut inspirée par quatre vers de Dante qui fait allusion à une Dame Pia que son mari enferma dans un château insalubre et oublia. M. Yourcenar reprit le thème et se mit en œuvre de fouiller les implications de cet acte et la psychologie des deux personnages principaux (le mari et la femme).
   
   Elle nous présente l’époux, escorté d’un moine, qui, en route pour St Jacques de Compostelle, cherche le château marécageux où il enferma son épouse et dont il ne se souvient plus même de l’emplacement exact. Elle nous présente l’épouse, entourée de deux servantes, et ce qu’elle est devenue en cette retraite forcée.
   
   Toute cette scène a à la fois un caractère précis et analytique, et une situation hors du monde qui en fait possiblement un songe ou une illusion. Tout au long et jusqu’au terme, la réalité frôle l’illusion, et la folie, la raison. La scène est un peu lente. Nous évoluons dans l’incertitude des choses et des êtres. Rien n’est sûr des faits, cela l’est davantage des sentiments éprouvés. L’ensemble baigne dans une certaine tristesse non dénuée d’émotion et de sensualité.
   
   Il m’a semblé que Marguerite Yourcenar jeune, se livrait ici à une analyse, la plus fine possible des divers sentiments qui pouvaient être ceux de personnages dans cette situation particulière qui l’avait inspirée. L’analyse, juste et profonde peut étonner chez un auteur si jeune. Mais au regard de l’œuvre elle-même, il m’a semblé qu’elle était trop pure, trop dénuée de toutes les «scories» que la réalité mêle aux faits. Sans doute, cinquante ans plus tard, l’auteur nous aurait-elle peint des sentiments moins nets et tranchés. On ne peut cependant qu’admirer la beauté du style, son aisance et juste se demander si sa perfection et sa netteté, dans les méandres complexes de l’âme humaine sont une qualité ou un défaut.

critique par Sibylline




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Feux - Marguerite Yourcenar

Sous le signe de la passion
Note :

   A l'origine de "Feux", recueil de proses poétiques publié pour la première fois en 1936, il y a une expérience personnelle que Marguerite Yourcenar, fort discrète à ce sujet, décrit simplement comme une expérience "passionnelle" (p. 21); une expérience amoureuse, et douloureuse, qui lui permet d'écrire:"Brûlé de plus de feux... Bête fatiguée, un fouet de flammes me cingle les reins. J'ai retrouvé le vrai sens des métaphores de poètes. Je m'éveille chaque nuit dans l'incendie de mon propre sang." (p. 78)
   
   "Feux" mêle à des séquences de brèves annotations (aphorismes, notes de journal intime réduites jusqu'à l'os, ou en tout cas à l'essentiel d'une émotion...) de longues proses poétiques qui voient resurgir, dans l'Athènes des années 1930 ou les flammes des conflits du début du XXème siècle, les silhouettes de Phèdre, Achille, Antigone ou Sappho... "Feux" s'inscrit ainsi dans une longue tradition, illustrée par Shakespeare, Racine ou encore par Jean Cocteau, où des figures emblématiques de la tragédie antique reviennent sur le devant de la scène, en se chargeant au passage des échos suscités par des événements bien plus récents, des passions toutes personnelles ou des interrogations relevant d'une autre époque...
   
   C'est dire que la ligne de conduite de Marguerite Yourcenar est ici fort éloignée de la recherche d'exactitude historique qu'elle poursuivra tout au long de l'écriture de "Mémoires d'Hadrien". L'insolite, l'anachronique, le bizarre, le recours à des images très élaborées règnent en maîtres au fil de ces pages. Les phrases s'y font très longues, ployant sous une ornementation chargée, à des lieues du classicisme épuré, de la rigueur et du dépouillement qui caractérisent par exemple "Alexis" ou "Le coup de grâce".
   
   Cette démarche entraînait le risque de semer le lecteur en cours de route, à force d'user et d'abuser d'une recherche formelle poussée à l'extrême. Et il est vrai que certains des textes de "Feux" (Phèdre, Achille, Phédon...) m'ont ainsi laissée comme en dehors. Mais si Marguerite Yourcenar était bien consciente des limites de son parti-pris, elle en mesurait aussi toute la puissance à l'aune des chefs-d'oeuvre de Shakespeare ou de Racine. "Si le lecteur ne voit souvent que préciosité au mauvais sens du mot dans ce que j'appellerais volontiers l'expressionnisme baroque, c'est neuf fois sur dix que le poète a cédé au désir d'étonner, de plaire, ou de déplaire à tout prix; c'est parfois aussi que ce même lecteur est incapable d'aller jusqu'au bout de l'idée ou de l'émotion que le poète lui offre (...)" et de poursuivre en évoquant un vers "où Racine, par un procédé fréquent chez lui, ravive la métaphore des feux de l'amour, déjà usée de son temps, en lui rendant l'éclat de flammes véritables (...)". Et c'est ce que d'autres textes de "Feux" ont su m'offrir: une rencontre entre mon imaginaire et les mots et les émotions de Marguerite Yourcenar, et un éblouissement devant des pages brûlantes, amères et magnifiques évocations amères et magnifiques d'un amour dédaigné.
   
   A l'occasion du trentième anniversaire de la collection "L'imaginaire", Feux vient d'être réédité en compagnie d'un CD proposant de larges extraits d'entretiens de Marguerite Yourcenar avec Jean Montalbetti (France Culture) et Jacques Chancel (France Inter). Ces entretiens, réalisés en 1978 et 1979, offrent bien davantage qu'une discussion au sujet de "Feux". Y sont évoqués pêle-mêle: les recherches de Marguerite Yourcenar concernant le passé de sa famille, sa conception de la lecture, son intérêt pour le Tao et pour les auteurs antiques, ou encore l'importance de la question du pouvoir politique dans les "Mémoires d'Hadrien". C'est là un bonus très intéressant qui nous offre en outre le plaisir de retrouver la voix - au sens littéral - de Marguerite Yourcenar.
   
   
   Extrait:
   "Que dit midi profond? La haine est sur Thèbes comme un affreux soleil. Depuis la mort de la Sphinge, la ville ignoble est sans secrets: tout y vient au jour. L'ombre baisse au ras des maisons, au pied des arbres, comme l'eau fade au fond des citernes: les chambres ne sont plus des puits d'obscurité, des magasins de fraîcheur. Les promeneurs ont l'air de somnambules d'une interminable nuit blanche. Jocaste s'est étranglée pour ne plus voir le soleil. On dort au grand jour; on aime au grand jour. Les dormeurs couchés en plein air ont l'aspect de suicidés; les amants sont des chiens qui s'étreignent au soleil. Les coeurs sont secs comme les champs; le coeur du nouveau roi est sec comme le rocher. Tant de sécheresse appelle le sang." (p. 55) .

critique par Fée Carabine




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Nouvelles orientales - Marguerite Yourcenar

Neuf nouvelles
Note :

   Neuf nouvelles dans mon exemplaire et non dix comme parfois signalé. Neuf nouvelles qualifiées «d’orientales». Orientales ? Orientales au sens non-occidentales. L’Orient commençant très tôt en l’occurrence : les Balkans (Montenegro, Serbie, Grèce) et finissant jusqu’en Inde, Chine …
   
   C’est dire qu’il y a peu d’unité entre ces nouvelles, d’unité culturelle, ou socio-culturelle. Enfin, peu d’unité … ce serait faire fi de ce qu’une seule et même auteur les a conçus, écrits. Et de la conception que cette auteur a de la psychologie et de l’âme humaine.
   
   Marguerite Yourcenar s’est-elle tournée vers l’Orient pour s’éloigner du matérialisme qui imprègne certainement déja à l’époque (première fois publié en 1938) l’Occident ? Pour laisser libre cours aux rêves, à l’idéalisme, aux mystères de l’Orient ? Beaucoup de ces nouvelles flirtent avec le surnaturel, avec la matière brute des contes, contes mystiques ou surnaturels.
   
   Marguerite Yourcenar reconnait avoir été inspirées de fables ou légendes authentiques, librement retranscrites et développées par elle-même :
   « Comment Wang-Fô fut sauvé s’inspire d’un apologue taoïste de la vieille Chine ; Le sourire de Marko et Le lait de la mort proviennent de ballades balkaniques du Moyen Age ; Kâli décapitée dérive d’un inépuisable mythe hindou … »
   
   Est-ce pour cela que j’ai eu une irrésistible impression de déja-entendu, déja-vu. C’est notamment le cas de «Le lait de la mort», terrible histoire d’amour maternel et de bêtise humaine ? Où est-ce que Marguerite Yourcenar s’approprie tellement bien ces mythes qu’ils deviennent définitifs une fois revisités par elle ? Ou encore que l’histoire est tellement forte que sa trame déja évoquée ou lue il y a longtemps se réimprime dans la mémoire dès les premières lignes lues, comme un parfum particulièrement entêtant peut vous remémorer des situations passées, enfouies dans la mémoire, dès les premières fragrances ?
   
   Quoiqu’il en soit, ces nouvelles de Marguerite Yourcenar dégagent une impression de solidité, d’incontournabilité. On les imagine difficilement traitées autrement. Du Yourcenar, quoi !
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critique par Tistou




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Des contes, plutôt
Note :

   Les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, tiennent plus du conte que de ce que l’on désigne habituellement par le terme «nouvelle». Elles tiennent du conte par leurs personnages (guerriers, brigands, villageois et villageoises des temps anciens etc.) Elles tiennent du conte par leurs décors : orient lointain ou proche, entre Chine ou Japon et bassin méditerranéen, et par leur époque, imprécise mais lointaine. Par leur ambiance aussi, un peu rêveuse ou mythologique, souvent cruelle sans qu’on en soit heurté comme on le serait par une cruauté réaliste. L’auteur elle-même a d’ailleurs déclaré s’être inspirée de légendes anciennes à l’exception de «Notre-Dame-des-Hirondelles» qu’elle imagina totalement et sans doute aussi «La tristesse de Cornélius Berg».
   
   Contes ou nouvelles, elles sont au nombre de dix. Elles n’ont pas toutes été écrites au même moment. On situe leur rédaction sur dix ans, entre 1929 et 1939, date de leur parution, exception faite de «La Fin de Marko Kraliévitch» qui ne fut écrit qu’en 1978 et rajouté à la réédition alors qu’un autre texte («Les emmurés du Kremlin»), jugé insuffisant, était supprimé.
   
   On y trouve mis en scène, amour et haine, passion et puissance, des émotions fortes qui modèlent la vie de personnages soumis à l’Histoire et à leurs sentiments, une forme de mythologie. Des histoires qui n’auraient pas pu se passer autrement et aussi, au milieu de la brutalité, de fréquents envols poétiques qui culminent me semble-t-il chez Wang-Fô.
   Il y a souvent des meurtres, hommes, femmes enfants, y périssent, souvent pour peu de choses. Il y a de grandes impulsions qui dirigent des vies.
   
   C’est beau mais, personnellement, j’ai été peu sensible au charme de cette lecture car je ne me suis pas sentie fortement concernée par les thèmes abordés. Les sentiments, les dilemmes y sont bien peu modernes et je n’ai jamais pu m’identifier à un personnage ou croire vraiment à une histoire. Vous me direz, c’est le propre des contes. Certes. Mais les grands drames ici présentés m’ont bien peu émue. Dommage.
   
   PS : Certaines de ces histoires (“Notre-Dame des hirondelles”, “Comment Wang-Fô fut sauvé”) furent éditée séparément en édition pour la jeunesse.

critique par Sibylline




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Mémoires d’Hadrien - Marguerite Yourcenar

Disciplina Augusta
Note :

   Certains romans demandent à être lus, relus et re-relus de nombreuses fois au cours d'une vie. En ce qui me concerne, "Mémoires d'Hadrien" fait partie de cette catégorie d'ouvrages sur lesquels j'aime à revenir inlassablement.
   
   Le temps, l'âge et la maturité m'apportent à chaque relecture - alors que les années passent - un nouvel éclairage, une nouvelle manière d'appréhender ces oeuvres, de les comprendre, de saisir parfois le sens mystérieux d'une phrase, d'une allusion, d'une idée qui échappe à la jeunesse et qui ne se révèle parfois qu'à l'aube de l'âge mûr.
   
   C'est donc pour la troisième fois en quinze ans que j'ouvre ce roman. C'est bien peu si l'on compare ce petit laps de temps à la période de vingt-sept ans (de 1924 à 1951) durant laquelle Marguerite Yourcenar a porté ce roman, vécu avec ce personnage, s'est imprégnée de lui au point de s'effacer devant la personnalité de cet empereur du IIème siècle, de le laisser s'incarner en elle, de se laisser "posséder" par Hadrien: "Je me suis assez vite aperçue que j'écrivais la vie d'un grand homme. De là, plus de respect de la vérité, plus d'attention, et, de ma part, plus de silence."
   
   C'est donc à la première personne que Marguerite Yourcenar nous raconte Hadrien, s'effaçant volontairement devant la personnalité de cet homme qui prend la parole au soir de sa vie pour relater ce que fut son existence à un jeune homme qui n'est autre que le futur empereur Marc-Aurèle. «Si j'ai choisi d'écrire ces Mémoires d'Hadrien à la première personne, c'est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de moi-même. Hadrien pouvait parler de sa vie plus fermement et plus subtilement que moi.»
   
   Hadrien se raconte, de son enfance dans la colonie espagnole d’Italica à ses premiers faits d'armes sous les ordres de l'empereur Trajan, de son accession au pouvoir suprême aux cruelles désillusions qu'entraîneront l'exercice de celui-ci, de sa volonté d'éclairer le monde romain à la lumière de la culture grecque à laquelle il voue une admiration sans bornes, à la sinistre intuition ressentie d'un empire et d'une civilisation en déclin, en butte aux agressions sans cesse renouvelées des peuples barbares, des provinces révoltées, ainsi que de ces nouvelles religions et de ces philosophies originaires des turbulentes contrées orientales.
   
   Mais les préoccupations de l'empereur Hadrien ne sont pas uniquement d'ordre guerrier, politique ou religieux. Car l'empereur est aussi et avant tout un homme. Et comme tout homme – qu’il soit drapé dans la pourpre impériale ou qu'il soit le dernier des esclaves – il se voit confronté à l'impermanence et à la vanité de toutes choses, au désir et à l'amour, mais aussi à la vieillesse, à la maladie et à la mort, à la disparition de ses intimes et bien sûr à sa propre extinction.
   
    «Tout être qui a vécu l'aventure humaine est moi» , note Marguerite Yourcenar dans ses carnets, car Hadrien, fut-il empereur, un empereur dont dix-huit siècles d'histoire nous séparent, Hadrien participe de l'universalité de la condition humaine, condition qui transcende siècles et cultures et dont l'éloignement temporel ne fait finalement que nous rapprocher de celui-ci. Ses réflexions sur divers sujets acquièrent de ce fait une troublante actualité dans ces mémoires apocryphes censées restituer la pensée d'un homme du IIème siècle et composées par une romancière du XXème :
    «Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l'esclavage : on en changera tout au plus le nom. Je suis capable d'imaginer des formes de servitude pires que les nôtres parce que plus insidieuses : soit qu'on réussisse à transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu'elles sont asservies, soit qu'on développe chez eux, à l'exclusion des loisirs et des plaisirs humains, un goût du travail aussi forcené que la passion de la guerre chez les races barbares. A cette servitude de l'esprit, ou de l'imagination humaine, je préfère encore notre esclavage de fait.»
   
   Ce qui nous rend Hadrien si proche, c'est aussi ce regard lucide posé sur le monde, ce regard bien éloigné du folklore qui tend à faire des empereurs romains des êtres corrompus et pervers à la santé mentale défaillante. Hadrien se veut un rénovateur de l'Empire, il veut redresser son économie, contenir l'expansion de celui-ci en lui assurant une paix durable ; il veut surtout faire revivre à travers cet Empire l'éclat culturel et le culte de la beauté hérité de la civilisation grecque. De là viendra sa passion pour le jeune Antinoüs qu'il fera diviniser après la mort tragique de celui-ci. De là viendront également son engouement pour la philosophie et son érudition peu commune, médecines de l'âme qui lui seront d'un grand secours face aux épreuves qui jalonneront son existence.
   
   Mais il serait possible de gloser infiniment sur ce roman qui en lui-même est une somme, roman historique, philosophique et initiatique, étude psychologique et roman d'aventures, étude de moeurs et reconstitution minutieuse d'une époque méconnue parce que moins spectaculaire que d'autres épisodes de l'histoire romaine. S'ajoute à tout cela la grande qualité d'écriture de marguerite Yourcenar qui a su éviter certains écueils propres au genre du roman historique en nous délivrant un récit sobre et dépouillé de tout effet grandiloquent ou «typique», une oeuvre sans fausse note ni faute de goût, sans détails triviaux ou bassement sordides.
   
   Grâce à cette sobriété et à ce dépouillement, Marguerite Yourcenar réussit la gageure de faire résonner en nous la voix immémoriale d'un homme qui, malgré son statut d'empereur, nous devient si contemporain et si proche de nos préoccupations qu'il nous semble n'être qu'un reflet de nous-même.
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critique par Le Bibliomane




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Hadrien, Empereur romain
Note :

   Qu’est-ce qui a bien pu pousser Marguerite Yourcenar à se lancer dans une telle oeuvre, à intérioriser d’une telle manière l’empereur Hadrien au point de nous livrer cette «vie» d’Hadrien, à la première personne, sans effets de manche mais sans aucun doutes non plus quant à la véracité de son histoire ? Quelles tranquilles certitudes ont pu venir l’habiter pour nous imposer cette histoire, sans remises en cause possible, qui est fort probablement l’Histoire ?
   
   «Mémoires d’Hadrien» n’est pas précisément le genre d’oeuvre facile à lire, qu’on dévore soutenu par la curiosité d’un rebondissement à venir ou d’une fin qu’on n’imagine pas. Il faut au contraire absorber page à page, digérer progressivement cette somme de ce qui a dû être une gigantesque enquête, que Marguerite Yourcenar nous délivre de manière têtue et inexorable. Quelqu’un a évoqué un morceau de chocolat qu’on laisse lentement fondre sous la langue … oui c’est cela, ou plutôt un caramel, un qui ne fond pas vite et qu’on garde très longtemps.
   
   «Mémoires d’Hadrien» a fait partie pour moi de ces livres qui me mettent «en panne», comme un bateau encalminé. Je perds mon rythme (plutôt boulimique en la matière) et je regarde avec désespoir les pages se tourner trop lentement, la pile des «en-attente» croître, incapable que je suis alors de lire vite. Le caramel est là, il faut qu’il fonde. «Belle du seigneur» de Cohen m’avait fait cet effet aussi, dans une moindre mesure.
   «Mémoires d’Hadrien» c’est un bloc, un monolithe. Et du dur. Marguerite place, et sensément, dans la bouche et le raisonnement d’Hadrien des choses inouies et qu’il faut digérer.
   Là, Hadrien n’est pas encore Empereur :
   « Nous connaissons encore assez mal la configuration de la terre. A cette ignorance, je ne comprends pas qu’on se résigne. J’envie ceux qui réussiront à faire le tour des deux cent cinquante mille stades grecs si bien calculés par Eratosthène, et dont le parcours nous ramènerait à notre point de départ. »
   De quoi peut bien parler Yourcenar, là. Je ne suis pas féru en grec antique et ne connais pas cet Eratosthène. Aurait-il imaginé la terre ronde ? ?
   
   Mais Marguerite Yourcenar ne néglige pas pour autant la forme. Il y a une belle écriture, poétique par moments :
   A certains jours, sur la steppe, la neige effaçait tous les plans, déja si peu sensibles ; on galopait dans un monde de pur espace et d’atomes purs. Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal. »
   
   Il y a sans arrêt de grands moments d’intelligence et de réflexion. C’en est fatigant !
   « J’aurais voulu reculer le plus possible, éviter s’il se peut, le moment où les barbares au-dehors, les esclaves au-dedans, se rueront sur un monde qu’on leur demande de respecter de loin ou de servir d’en bas, mais dont les bénéfices ne sont pas pour eux. Je tenais à ce que la plus déshéritée des créatures, l’esclave nettoyant les cloaques des villes, le barbare affamé rôdant aux frontières, eût intérêt à voir durer Rome.»
   
   En exergue, Marguerite Yourcenar s’explique sur l’oeuvre et sa genèse. Ca a été de toute évidence sa grande oeuvre. Ecrite et réécrite sans cesse, commencée à vingt ans en 1924 ;
   « Ce livre a été conçu, puis écrit, en tout ou en partie, sous diverses formes, entre 1924 et 1926, entre la vingtième et la vingt-troisième année. Tous ces manuscrits ont été détruits, et méritaient de l’être. »
   « Travaux recommencés en 1934 ; longues recherches ; une quinzaine de pages écrites et crues définitives ; projet repris et abandonné plusieurs fois entre 1934 et 1937. »
   …
   « En tout cas, j’étais trop jeune. Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans. On risque, avant cet âge, de méconnaître l’existence des grandes frontières naturelles qui séparent, de personne à personne, de siècle à siècle, l’infinie variété des êtres, ou au contraire d’attacher trop d’importance aux simples divisions administratives, aux bureaux de douane ou aux guérites des postes armés. Il m’a fallu des années pour apprendre à calculer la distance entre l’empereur et moi. »

   
   « Il m’a fallu des années pour apprendre à calculer la distance entre l’empereur et moi. » Finalement, c’est en 1951 que sortira la première édition !
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critique par Tistou




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Une simplicité superbe
Note :

   A l'approche de la mort, l'empereur Hadrien se livre à son successeur Marc-Aurèle. Chroniques de jours passés, ses lettres racontent une vie et un amour hors du commun.
   
   Les mémoires d'Hadrien sont une œuvre étrange, atypique. A la fois roman historique, autobiographie fictive, c'est surtout un texte exigeant, érudit et fascinant à travers lequel Marguerite Yourcenar donne une voix à un empereur, et surtout, un homme, faisant de la figure historique, de la statue maint fois croisée dans les musées un être de chair et de sang et s'effaçant derrière lui. La dernière page des Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien" tournée laisse sans voix devant le travail accompli, le tour de force et la beauté de ce qui est ainsi offert: "Refaire du dedans ce que les archéologues du 19e siècle on fait du dehors". Elle y parvient de main de maître, utilisant sans jamais le faire sentir la somme faramineuse des connaissances acquises sur son personnage. On aborde ainsi "de l'intérieur" une histoire qui paraît souvent abstraite, avec un regard qui surprend parfois le lecteur, comme sur les révoltes en Judée.
   
   Elle dessine ainsi les traits d'un empire, d'un temps, raconté par celui qui l'a façonné après avoir été façonné par lui. Dans cette manière de testament, Hadrien raconte sa vie, sa conception de l'empire, ses luttes politiques, ses combats, tout ce qui a façonné la vision du monde et la philosophie qu'il a, ses convictions, son grand amour pour Antinoüs. A travers une plume qui atteint à une simplicité superbe, presque sèche, on découvre l'homme amoureux de l'art, de la connaissance, amoureux tout court aussi, engagé dans une relation qui le conduit à toujours plus, plus d'action, plus de cruauté, plus de désespoir après sans doute trop de bonheur. C'est un magnifique récit d'amour et de folie amoureuse, à la fois glaçant et émouvant en même temps qu'une superbe page d'histoire.
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critique par Chiffonnette




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Bilan impérial
Note :

   "Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l'archipel voit la buée lumineuse se lever vers le soir, et découvre peu à peu la ligne du rivage, je commence à apercevoir le profil de ma mort."
   
   Hadrien, Empereur romain, sentant sa mort venir, écrit à Marc-Aurèle dont il a fait son successeur mais qui ne lui est pas très proche, afin de lui transmettre le bilan de sa vie et de son œuvre et dans l'espoir qu'il puisse tirer profit de son expérience d'empereur et d'homme. Évidemment, c'est pour lui même aussi qu'il écrit et raconte, comme on met ses affaires en ordre avant d'entreprendre un voyage.
    "Peu à peu, cette lettre commencée pour t'informer des progrès de mon mal est devenue le délassement d'un homme qui n'a plus l'énergie nécessaire pour s'appliquer longuement aux affaires de l'état, la méditation écrite d'un malade qui donne audience à ses souvenirs. Je me propose maintenant davantage: j'ai formé le projet de te raconter ma vie."
   
   "Mémoires d'Hadrien" peut sans conteste être rangé dans les romans historiques, s'il faut à toute force lui trouver une place dans le classement d'une bibliothèque, et c'est à ce titre que l'on a critiqué l'énorme part d'elle même que M. Yourcenar y avait mis; car plus encore que Flaubert n'était Bovary, Yourcenar est Hadrien et ce livre dépasse les bornes du roman historique pour devenir une réflexion sur l'homme, sur l'humanité.
    "Comme tout le monde, je n'ai à mon service que trois moyens d'évaluer l'existence humaine: l'étude de soi, la plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes; l'observation des hommes, qui s'arrangent le plus souvent pour nous cacher leurs secrets ou pour nous faire croire qu'ils en ont; les livres, avec les erreurs particulières de perspective qui naissent entre leurs lignes."
   
   Utilisant ces trois moyens, c'est une réflexion précise et serrée à laquelle vont se livrer Hadrien-Marguerite avec le but déclaré d'utiliser toutes les expériences qu'ils auront pu faire et toutes les capacités de leur esprit pour approcher cette connaissance de l’humain. Hadrien reprend sa propre histoire depuis sa jeunesse, la raconte, en explique les leviers secrets comme il ne l'a encore jamais fait et nous donne à voir ce qu'il fut, ce qu'il est: un empereur qui voulut la raison et la paix, assez fort pour les imposer toutes deux, assez souple et intelligent pour leur assurer la durée, un homme marqué par sa "haine du désordre" et en particulier le gaspillage de vies humaines, mais n'hésitant pas à tuer quand il l'estime nécessaire à la réalisation de son projet qu'il surveille dans ses grandes lignes comme dans les plus petits détails. Car Hadrien est porté par un projet. Il a une idée haute et précise de ce qu'il doit réaliser et se juge par rapport à la progression vers ce but. C'est un homme exigeant envers lui-même d'abord et envers les autres ensuite. A travers ce trait dominant de sa personnalité, M. Yourcenar se dit elle-même.
   
   Rédigé dans une langue littéraire soutenue, ce roman témoigne de l'énorme culture classique de son auteur, ce que l'on appelait autrefois "avoir fait ses Humanités" prend chez elle une signification superlative. Je pense que nous n'avons plus maintenant l'équivalent, raison de plus pour observer et admirer.
   
   En conclusion : "Il y a plus d'une sagesse et toutes sont nécessaires au monde; il n'est pas mauvais qu'elles alternent."
   
   
   Petit bout de la lorgnette:
   
   Relevé une audacieuse conjugaison non homologuée du verbe gésir que pour ma modeste part j'ai un peu de mal à approuver (elle m'a sauté à l’œil comme une escarbille et quitte à former un conditionnel j'aurais préféré gésirait à giserait) mais que le titre d'Académicienne de son auteur allait bientôt autoriser.
   (...) "elle giserait à jamais dans cette caisse hermétiquement close" (229)

critique par Sibylline




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L'Oeuvre au Noir - Marguerite Yourcenar

Une Œuvre !
Note :

   Quand j’ai commencé à lire “L'oeuvre au noir”, je suis tout d’abord restée étrangement extérieure au récit. C’est sans doute ce que l’on appelle la «froideur» du style Yourcenar. C’est vrai que dans un premier temps il nous semble qu’elle s’adresse plus à notre cerveau qu’à nos sens. Elle n’agit pas sur les ressorts habituels qui activent nos émotions et celles-ci ne s’éveillent pas tout de suite. Mais cela vient néanmoins et on ne comprend bientôt plus pourquoi on ne les avait pas senties immédiatement.
   
    Pourtant, si on sent, il me semble que l’on regarde davantage encore. Certains auteurs nous rendent presque acteurs de leurs fictions, je trouve que Marguerite Yourcenar nous en fait plutôt spectateurs. Ce n’est ni un compliment, ni un reproche, c’est juste ainsi que je ressens ce qu’elle écrit. Cependant, plus je progressais dans ses œuvres, plus cette impression s’estompait et il m’est bien difficile maintenant de dire si, et dans quelle mesure, cela est dû aux œuvres que j’ai successivement rencontrées ou à l’amélioration de ma compréhension de ce qu’elle écrit. Tout cela pour vous dire : si vous n’ «accrochez» pas tout de suite à l’écriture de Marguerite Yourcenar, insistez, laissez-lui le temps de s’installer, cette expérience vous enrichira.
   
   Nous suivons ici Zénon, bâtard de la puissante famille Ligre, devenu homme et parti sur les routes d’Europe. Il est l’archétype de l’Humaniste de la Renaissance, s’intéressant à tout (y compris aux fumeuses recherches de l’alchimie), à une époque où l’esprit scientifique n’est pas encore en place. Il a fait partie d’une grande lignée d’intellectuels, soumis pour éviter la misère, au bon vouloir des riches et pour éviter la torture à celui de l’église. Tenir à distance ces deux fauves dangereux nécessitait prudence et concessions alors que leur intelligence, leur curiosité et je me dis parfois aussi, leur extraordinaire courage, leur témérité, les tiraient vers les risques insensés des recherches et du savoir.
   
   Il est certain que Zénon est inspiré de tous les grands humanistes de la Renaissance, quel qu’ait été leur champ d’investigation, à une époque où tous les champs se confondaient d’ailleurs ; qu’ils aient eu de la chance comme Vinci aimé de François 1er, ou qu’ils n’en aient pas eu et aient dû subir la question et le bûcher.
   
   Ce roman se divise en trois parties, intitulées par M. Yourcenar : “La vie errante”, “La vie immobile” et “La prison”.
   
   “La vie errante” nous montre Zénon alors qu’il voyage sur les routes du sud au nord de l’Europe, trouvant à s’employer ici ou là à diverses tâches et faisant son apprentissage intellectuel, formant son esprit par ses études et ses expériences de tout ordre. Il publie quelques ouvrages, qui le mettent en danger.
   
   “La vie immobile” nous le montre revenu et installé à Bruges. De nombreuses années ont passé et, présenté sous un faux nom (Sébastien Théus), on ne le reconnaît pas. S’il est devenu athée, il a l’élémentaire prudence de le cacher à tous et il s’y lie d’amitié avec un autre intellectuel, le prieur des Cordeliers.
   
   Dans la troisième partie, “La prison”, Zénon est reconnu et emprisonné à Bruges qu’il n’a pas voulu fuir et l’histoire s’achève d’une façon que je crois “énorme” pour l’époque et qui prouve à quel point il s’était intellectuellement libéré.
   
   Il me faut dire encore que, tout au long de cet ouvrage –comme de plusieurs autres de cet auteur-, j’ai admiré son énorme culture. Qui nous permet d’apercevoir cette époque et son personnage de façon fort intelligente.
   
   Le livre se termine par une courte postface de l’auteur. Ce serait une erreur de ne pas la lire. On y découvre la genèse de ce livre exceptionnel.
   
   * Vous trouverez sur ce site la fiche de "L'album illustré de L’Œuvre au Noir" d'Alexandre Terneuil
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critique par Sibylline




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Extraordinaire époque !
Note :

    L'Œuvre au Noir a obtenu en 1968 le prix Femina à l'unanimité. Ce livre a été traduit dans quinze langues. Récompense et notoriété tout à fait justifiées.
   
    En créant le personnage de Zénon, alchimiste et médecin du XVIe siècle, Marguerite Yourcenar, l'auteur de Mémoires d'Hadrien, ne raconte pas seulement le destin tragique d'un homme extraordinaire, toujours en équilibre précaire entre compromis et révolte ; à mi - chemin entre le dynamisme subversif des alchimistes du Moyen Age et les hardiesses techniques du monde moderne.
   
   C'est toute une époque qui revit dans son infinie richesse, comme aussi dans son âcre et brutale réalité ; époque qu’elle nous dévoile à travers les pérégrinations d’un génie visionnaire et athée (mais qui ne s’autorise pas à l’avouer) aux facettes multiples : chimiste, philosophe, chercheur, médecin…
   
   Issu de parents analphabètes, il sera cependant l’ami de son cousin, Henri Maximilien, riche et lettré ; et du prieur des Cordeliers, passionné de justice et de charité.
   
   De 1510 à 1560, on le retrouvera sur les routes, dans les tavernes, mais aussi dans son officine de médecin, au cloître et … en prison.
   
   Marguerite Yourcenar nous fait entrer dans cette ère de contrastes avec un talent sans conteste. On y ressent une véracité historique et humaine bouleversante, regardée d’un œil ironique et amer.
   
   Elle a emprunté son titre à une vieille formule alchimique : « l’œuvre au noir » était l’expression utilisée pour parler de la phase de séparation et dissolution de la substance, sans préciser cependant, si cela s’applique à la matière ou à l’esprit.
   
   - qu’est l’erreur, et son succédané le mensonge, …. sinon une sorte de Caput Mortuum, une matière inerte sans laquelle la vérité trop volatile ne pourrait se triturer dans les mortiers humains ?...(105)
   
   - A vingt ans, il s’était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l’entendement des œillères, mais sa vie s’était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d’emblée posséder la somme. on n’est pas libre tant qu’on désire, qu’on veut, qu’on craint, peut – être tant qu’on vit. Par haine du faux, mais aussi par l’effet d’une certaine âcreté d’humeur, il s’était engagé dans des querelles d’opinions où un Oui insane répond à un Non imbécile. (164)
   
   - …mais il savait qu’il n’existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent, et s’honorent d’être capables de penser demain autrement qu’aujourd’hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant (288)
   

   
   Hormis le fait que je reste une passionnée de cette époque de notre histoire, ce roman savamment bien écrit me conforte dans l’idée que Madame Yourcenar avait bien sa place à l’Académie Française !
   
   NB : Il existe un album illustré, édité par « La renaissance du Livre » : une citation extraite du roman est mise en évidence en regard de l'œuvre ; oeuvres de Dürer, Bosch, Breughel, Holbein, Giorgione, Van Eyck … mais aussi des gravures alchimiques ou des études anatomiques de Vésale, Paré …
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critique par Jaqlin




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L’œuvre du commencement
Note :

   «L’œuvre au noir», en Alchimie correspond au nom que l’on donne à la première des trois phases dont l’accomplissement est nécessaire pour achever la «magnum opus». (Œuvre la plus populaire et la plus importante d’un artiste)
   
   Selon la tradition l’Alchimiste doit successivement mener à bien «l’œuvre au noir», au «blanc» et enfin au «rouge» pour pouvoir accomplir la transmutation du plomb !
   
   Il est aussi dit que la part la plus difficile du «Grand Œuvre» en Alchimie est «l’œuvre au noir».
   Cette œuvre littéraire est un hymne à ceux qui prônent la liberté de pensée et d’expression !
   C’est aussi un guide de la perception cosmique par l’apprentissage et la curiosité de vie.
   Ce livre ressemble beaucoup à la structure de travail littéraire qu’emploie Marguerite Yourcenar en mettant en pratique la méthode de l’Alchimiste (trois œuvres). Le point de départ de cet ouvrage fut un récit d’une cinquantaine de pages publié avec deux autres nouvelles, également à arrière-plan historique, dans un volume intitulé «La mort conduit l’attelage», chez Grasset en 1934. Ce travail littéraire venant lui-même d’un énorme roman conçu et en partie fiévreusement composé entre 1921 et 1925 durant la prime jeunesse de la romancière!
   
   Dans «L’œuvre au noir» Marguerite Yourcenar me fait découvrir cette forme d’écriture qui consiste à construire une fiction sur des bases historiques réelles.
   
   Dans ce roman, le personnage fictif principal, Zénon, est supposé être né en 1510, neuf ans avant la mort de Léonard de Vinci en exil à Amboise, trente et un ans avant la disparition de Paracelse, trente trois ans avant celle de Copernic et trente six ans à l’époque de l’exécution de Dolet!
   
   Marguerite Yourcenar fait naître et vivre le héros principal de son livre à l’époque clé des grands découvreurs intellectuels, infatigables, et capables de sacrifier leurs vies à leurs convictions scientifiques et humaines. J’ai aussi remarqué que l’écrivain prête à Zénon une profusion de connaissances en médecine, astrologie, philosophie, physique et mathématiques, faisant de son héros un savant intellectuel universel.
   
   Le décor politique de l’époque de la narration de l’histoire nous montre aussi des désaccords permanents entre les théories issues des sciences humaines, menant aux grandes découvertes et le discours historique de la genèse du monde présenté et soutenu par les églises. Ces dernières institutions n’hésitant point à manier la peine de mort avec facilité et sans raison judiciaire valable !
   
   La forme finale de ce roman prit corps en 1968, mais ce travail fut l’œuvre de toute une vie, Marguerite Yourcenar revenant en permanence au creuset de cette histoire.
   Enfin, j’ai retiré de cette lecture la certitude de devoir «me percevoir» comme entité globale et non point comme ensemble trilogique, âme-corps-esprit !
   Quelle joie, aussi, de se frotter à une écriture en Français profond et palpitant !
   Ce roman m’aura fait découvrir une véritable dimension cosmique qui m’a propulsée vers le plaisir de lire et une voracité curieuse de continuer !
   
   Merci Marguerite.

critique par Coutedom




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Mishima ou la vision du vide - Marguerite Yourcenar

...Quand un grand écrivain s’interroge …
Note :

   Je ne conseillerais pas la lecture de « Mishima » sans avoir préalablement lu le-dit Mishima.
   
   Mishima est un grand auteur, romancier et poète, japonais, qui passa non loin du prix Nobel de littérature et qui, et c’est ce qui interpelle Yourcenar, mourut jeune, à 45 ans, en 1970. Mourut ? La belle affaire !
   
   Oui, mais mourut selon une tradition japonaise ; le «seppuku». Autrement dit, à 45 ans, il s’éventra avec un sabre avant de se faire décapiter par un bras ami ! Seppuku que ça s’appelle !
   
   Marguerite Yourcenar se livre dans cet ouvrage à une analyse, mettant en perspective l’oeuvre, ce qu’on sait de la vie de Mishima, et ce qu’elle pressent de ce qui a pu motiver l’acte final, inouï et insensé.
   « … rappelons-nous toujours que la réalité centrale est à chercher dans l’oeuvre : c’est ce que l’auteur a choisi d’écrire, ou a été forcé d’écrire, qui finalement importe. Et, à coup sûr, la mort si préméditée de Mishima est l’une de ses oeuvres. Néanmoins, un film comme “Patriotisme”, un récit comme la description du suicide d’Isao dans “Chevaux échappés”, jettent des lueurs sur la fin de l’écrivain et en partie l’expliquent, tandis que la mort de l’auteur tout au plus les authentifie sans les expliquer.»
   
   C’est un ouvrage plus savant que littéraire et qui, pour quelqu’un (c’est mon cas) n’ayant jamais lu Mishima reste passablement abscons. Elle s’appuie en effet sur des oeuvres bien précises : «Confession d’un masque», «La mer de la fertilité», …
   
   Cette «Vision du vide» nous démontre que Marguerite Yourcenar n’est pas qu’une écrivaine. Elle a une capacité d’analyses littéraire et psychologique brillante.

critique par Tistou




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Ecrit dans un jardin - Marguerite Yourcenar

Entre manifeste écologique et poésie
Note :

   De cette mince plaquette, hésitant entre poésie et manifeste écologique, on peut imaginer qu'elle a bel et bien été écrite dans un jardin, celui de Petite Plaisance, la maison de Marguerite Yourcenar sur l'île de Mount Desert. Un bout de pelouse et quelques arbres, un espace ouvert vers les dunes et l'Océan Atlantique.
   
   A travers une suite de textes brefs, placés sous le signe des quatre éléments, Marguerite Yourcenar évoque un paysage minéral où l'homme n'a que peu de place. Les arbres dont, "par les jours de vent, les branches esquissent le commencement d'un vol", et l'eau aux multiples formes suffisent à l'habiter. D'autres paysages, l'Alaska, les fjords du nord de la Norvège, viennent ainsi se mêler à ceux de Mount Desert.
   
   L'écriture de Marguerite Yourcenar s'est ici dépouillée à l'extrême. Elle ne nous donne presque rien: le tracé d'une branche contre le ciel, la fuite d'un écureuil, l'écume éphémère née de la rencontre de la vague et du rivage... "Ecrit dans un jardin" est un texte en un sens inhospitalier - quelque peu froid et aride -, mais beau, aussi, à la façon d'un paysage de moraines et de glacier...
   
   
   Extrait:
   "Beauté des instantanés qui fixent l'image de l'eau jaillissante, fusant hors d'elle-même, rebondissant vers le haut, comme la gerbe d'écume d'une vague fracassée au bord d'un rocher. La vague morte engendre ce grand fantôme blanc qui dans un instant ne sera plus. L'espace d'un déclic, l'eau pesante monte comme une fumée, comme une vapeur, comme une âme."

critique par Fée Carabine




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Anna, soror … - Marguerite Yourcenar

Miguel, dolor …
Note :

   L’histoire est finalement assez simple. Histoire de vie ou de mort, d’amour ou de haine. Anna et Don Miguel sont frère et soeur, enfants de Don Alvaro et Agnès de Montefeltro.Don Alvaro, le marquis de la Cerna, est gouverneur espagnol à Naples, royaume de Sicile occupé par les Espagnols. Nous sommes au XVIème siècle.
   Le contexte particulier de leur situation, occupants en terre étrangère et enfants de la plus haute autorité locale, amène les deux jeunes gens à se tourner l’un vers l’autre.
   
   Marguerite Yourcenar nous fait vivre la montée progressive de l’amour incestueux d’Anna et Don Miguel. Progression irrésistible et cataclysmique, telle la survenue d’un éternuement. La transgression aura lieu, déchaînera des évènements incontrôlés conduisant à … vous le découvrirez.
    « Anna, soror … est une oeuvre de jeunesse, mais de celles qui restent pour leur auteur essentielles et chères jusqu’au bout. Ces quelques cent pages faisaient originellement partie d’une vaste et informe ébauche de roman, Remous, dont j’ai parlé ailleurs, esquissée entre ma dix-huitième et ma vingt-troisième année, et qui contenait en germe une bonne part de mes productions futures. …
   
   Je tiens à parler plus longuement des quelques corrections apportées à ce texte, ne fût-ce que pour répondre d’avance à ceux qui croient que mon temps se passe, de façon maniaque, à tout refaire et à tout changer, ou encore au jugement trop rapide qui ferait d’Anna, soror … une « oeuvre de jeunesse » republiée telle quelle. Les corrections apportées en 1935 au texte de 1925 étaient grammaticales, syntaxiques ou stylistiques. La première Anna datait encore de l’époque où, aux prises avec une immense fresque destinée à rester inachevée, j’écrivais rapidement, sans souci de composition ou de style, puisant directement dans je ne sais quelle source qui était en moi. C’est plus tard seulement, à partir d’Alexis, que je me suis mise à l’école stricte du récit à la française ; c’est plus tard encore, vers 1932, que je me suis adonnée à des recherches de techniques poétiques dissimulées dans la prose, et crispant parfois celle-ci. Le texte de 1935 portait la marque de ces diverses méthodes : j’avais resserré certaines phrases, comme par une série de tours de vis, au risque de les faire éclater ; un effort maladroit de stylisation raidissait çà et là l’attitude des personnages. Presque toutes mes corrections de 1980 ont consisté à assouplir certains passages. »

   
   C’est ainsi que s’exprime Marguerite Yourcenar dans une postface particulièrement éclairante. On comprend mieux la «densité», l’aspect touffu de son écriture, entière et exigeante.

critique par Tistou




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Quoi ? L’éternité. - Marguerite Yourcenar

Le labyrinthe du monde
Note :

   Marguerite Yourcenar avait entrepris de rédiger ses mémoires. Elle le fit en trois tomes réunis sous le titre «Labyrinthe du monde». Le premier tome «Souvenirs pieux», racontait l’histoire de la famille de sa mère. Le second tome, «Archives du Nord», celle de la famille du côté de son père. Et ce troisième volume, «Quoi ? L’éternité», publié à titre posthume, reprend sa propre histoire, depuis sa naissance.
   
   On remarque qu’il est cependant majoritairement axé sur la vie de son père (Michel, mais jamais “papa”) et non sur la sienne propre dont elle dit assez peu de choses en fin de compte. Marguerite Yourcenar n’a pas saisi l’occasion de ces mémoires autobiographiques pour parler d’elle à profusion et nous en apprenons bien plus sur la vie amoureuse et sociale de son père que sur celle de celle qu’elle appelle “l’enfant”. Je ne sais pas si elle avait le projet d’un quatrième volume ou si celui-ci devait être beaucoup plus long, mais l’éternité, elle ne l’avait pas, et ce troisième tome du «Labyrinthe» ne fut jamais terminé. On n’y parle que peu de sa vie adulte.
   
   Ce troisième tome peut être lu avec profit même si l’on n’a pas lu les deux premiers. Il reste parfaitement compréhensible. Il nous montre la vie des classes supérieures dans une époque qui se termine (M. Yourcenar est née en 1903). Michel et les femmes dont il tombe successivement amoureux (car la mère de Marguerite est morte à sa naissance) sont les derniers représentants d’un monde et d’un mode de vie auquel les bouleversements du 20ème siècle mettront un terme.
   
   L’auteur nous parle donc de l’entourage qui forma son enfance et de l’éducation qu’elle a reçue. Education bien sûr très classique qui incluait plusieurs langues vivantes ou mortes. Elle nous parle châteaux, appartements sur les grandes avenues parisiennes, bonnes, gouvernantes et autres domestiques. Elle nous parle robes de soirée, voyages, yachts, casinos, chevaux et premières voitures. Nous nous retrouvons à peu près dans la société qui sera celle de romans comme Alexis ou Le coup de grâce.
   Elle manifeste également, à plusieurs reprises, un vrai intérêt et de la compassion pour les animaux.
   
   C’est facile à lire, plutôt intéressant et cela aide beaucoup à comprendre le monde de cet auteur. Si vous vous intéressez à Marguerite Yourcenar, vous apprécierez «Le labyrinthe du monde».
   
   
   Le Labyrinthe du monde
   
   Tome 1 : Souvenirs pieux
   Tome 2 : Archives du Nord
   Tome 3 : Quoi ? L'éternité

critique par Sibylline




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Le tour de la prison - Marguerite Yourcenar

Le tour du Japon
Note :

   «Le tour de la prison» est un recueil posthume susceptibles d'intéresser trois publics : les fidèles de Marguerite Yourcenar, les inconditionnels de la culture japonaise classique, et, à la rigueur, les amateurs de récits de voyage.
   
   L'auteur n'a pas été élue sans raison à l'Académie française. Son étonnante culture ne l'empêche pas, bien au contraire, de nous ravir par des phrases épatantes qu'on aimerait retenir. Exemple : «Plus loin encore, une ville sauvagement américanisée se dresse, qui semble née de l'union d'un silo et d'une pompe à essence, bénie par un ordinateur.» Mais, une fois le Pacifique traversé, sur les terres de vieille civilisation, il conviendra d'être plus sérieux. Bien se tenir, quoi.
   
   Car au cœur du livre, il y a un projet de tour du monde. La formule de Zénon dans L'Œuvre au noir est reprise en exergue : "Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ?" Bien loin de promouvoir le tourisme de masse, ces textes sanctifient un tourisme exigeant. Ainsi faut-il «éliminer en pensée la pollution d'Athènes.» Ou encore : «Pour suivre le pèlerinage de Bashô [un moine bouddhiste] dans la campagne japonaise, il faut éliminer en esprit l'autoroute moderne qui coupe en deux les paysages d'autrefois, supprimer les grandes villes industrielles sur l'emplacement des rustiques barrières que peignit Hiroshige, et décupler ou centupler le temps pris par son pèlerinage.» Facile à dire!
   
   Marguerite Yourcenar ne s'est pas déplacée pour le pachinko, le karaoké ou le métro bondé, mais pour accéder aux normes japonaises du théâtre sans femme : les marionnettes du bunraku, le kabuki, le nô. Elle rencontre, éblouie, des acteurs dans leur loge. Elle s'émerveille du travail d'un artisan « trésor national vivant ». Elle s'émerveille aussi des jardins japonais. Elle fait un pèlerinage à la maison de Mishima et évoque son "suicide de nostalgie" en 1970, nostalgie du temps des samouraïs, évocation logiquement suivie de celle des 47 rônins, guerriers sans maîtres, et de leur seppuku. Elle croise aussi quelques étrangers, présents ou passés, tel Lafcadio Hearn, écrivain voyageur qui lui aussi écrivit sur le Japon. Et craque devant un kimono.

critique par Mapero




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Conte bleu - Marguerite Yourcenar

Trois nouvelles
Note :

   Trois nouvelles dans ce recueil : «Conte bleu», suivi de «Le premier soir» et de «Maléfice». Ces trois textes furent retrouvés après la mort de Marguerite Yourcenar et rassemblés. Tous trois auraient été écrits entre 1927 et 1930, soit entre les vingt-quatre et vingt-sept ans de la dame.
   «Conte bleu», le premier a effectivement l’allure, la consistance d’un conte. Paysages, décors, couleurs y prennent une dimension essentielle.
   «Les marchands venus d’Europe étaient assis sur le pont, devant la mer bleue, dans l’ombre indigo des voiles largement rapiécées de gris …
   Les marchands débarquèrent au crépuscule sur un rivage pavé de marbre blanc. Des veines bleuâtres couraient à la surface des grandes dalles de pierre, qui avaient autrefois servi au revêtement des temples …»

   
   Un conte, donc avec une morale : les marchands mûs par l’appât du gain connaissent une triste fin. La richesse n’est pas une fin en soi. C’est comme un conte pour enfants sauf que l’écriture est singulièrement plus dense et que la morale n’a rien d’enfantin !
   
   «Le premier soir» est moins riche en couleurs, descriptions. Un homme part en voyage de noces avec sa jeune épousée du jour. Pour ce faire, il vient de rompre avec sa maîtresse aimée. Il n’est pas sûr d’aimer sa jeune innocente femme et c’est au moment d’aborder la nuit de noces qu’un télégramme le rattrape qui lui apprend le geste désespéré de sa maîtresse. Tout est dans l’analyse psychologique de cet homme un peu revenu de tout, qui se demande s’il a bien fait d’épouser sa jeune femme, s’il pourra évacuer sa maîtresse de son souvenir et qui découvre que celle-ci a décidé pour lui.
   Ce texte présente la particularité d’avoir d’abord été écrit par le père de Marguerite Yourcenar (Michel de Crayencour) puis réécrit par celle-ci dans une espèce de jeu auquel ils semblaient familiers ? C’est ainsi qu’elle en parle :
   « Je ne sais pas lequel de nous choisit pour ce petit récit le titre Le premier soir dont j’ignore encore s’il me plaît ou non.Ce fut moi en tous cas qui fis remarquer à Michel que ce premier chapitre d’un roman inachevé transformé ainsi en nouvelle, restait pour ainsi dire en suspens. Nous cherchâmes l’incident qui bouclerait la boucle. L’un de nous inventa un télégramme remis par le portier de l’hôtel à Georges au moment où celui-ci s’engage dans l’escalier, et annonçant le suicide de sa maîtresse à demi regrettée.»
   
   «Maléfice». Désenvoûtement autour d’Amande en Italie. Amande est tuberculeuse, les femmes du village préfèrent penser qu’elle a été victime d’un sort. Cattanéo d’Aigues, le désenvoûteur, est appelé pour officier dans la maison où l’essentiel des femmes du village sont rassemblées. Huis-clôs étouffant, limite surnaturel, où finalement rien que de très naturel se produira. Drame psychologique où l’écriture élaborée de Marguerite Yourcenar fait merveille.

critique par Tistou




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D'Hadrien à Zénon, correspondance 1951-1956 - Marguerite Yourcenar

De la réception de l'oeuvre
Note :

   Voici un gros volume de 600 pages qui rassemble la correspondance presque complète de Marguerite Yourcenar sur une période courant grosso modo de la publication des "Mémoires d'Hadrien" jusqu'à la naissance de Zénon et à l'écriture des ébauches de ce qui deviendra "l'Oeuvre au noir". Correspondance presque complète, car une première sélection des lettres de Marguerite Yourcenar avait été publiée chez Gallimard dix ans plus tôt, sous le titre "Lettres à ses amis et quelques autres". Les lettres de la période 1951-1956 déjà parues dans ce premier volume ne sont plus reprises ici in extenso, mais font simplement l'objet d'un renvoi qui devrait permettre de les retrouver facilement. C'est là un choix éditorial qui a l'avantage d'éviter les redites, mais aussi l'inconvénient d'interrompre la succession chronologique des lettres proposées dans "D'Hadrien à Zénon".
   
   Ceci dit, je ne trouve pas du tout que cet écart par rapport à la chronologie soit gênant. Et même amputée, cette correspondance des années 1951-1956 se révèle à mon sens très intéressante parce qu'elle permet de prendre la mesure d'une facette importante du travail et de la personnalité de Marguerite Yourcenar: l'extrême attention qu'elle portait à la réception de ses oeuvres (ou plus largement, d'oeuvres littéraires) par le public. Le problème qui la préoccupe et qui dépasse de loin l'accueil, favorable ou non, que la critique peut réserver à un nouveau livre, est somme toute l'éternelle question de la transmission d'un message - la transmission d'une histoire, d'un univers, de tout un monde d'émotions et de réflexions - de l'écrivain à son lecteur.
   
   Les conceptions très exigeantes que Marguerite Yourcenar exprime au fil de sa correspondance montrent qu'aucun détail de ce pas de deux si subtil entre l'auteur et son lecteur ne lui avait échappé. Ces conceptions se sont bien sûr reflétées dans son travail d'écrivain, dans la rigueur et le perfectionnisme qui l'amenaient à revoir ses textes encore et encore, à en relire et corriger inlassablement les épreuves jusqu'à ce que le travail d'édition soit, lui aussi, à la hauteur de ses attentes. La volonté affirmée de Marguerite Yourcenar de proposer au public un travail irréprochable n'a pas été sans provoquer quelques conflits, avec des éditeurs comme avec les metteurs en scène qui voulurent monter ses pièces. Une part importante de sa correspondance en fait d'ailleurs copieusement état, même si ce n'est pas ce qui m'a le plus intéressée...
   
   Mais fort heureusement, "D'Hadrien à Zénon" ne se réduit pas aux échanges épistolaires de Marguerite Yourcenar avec ses avocats, et ce sont les lettres qu'elle a adressées à ses lecteurs, amis ou inconnus, qui constituent pour moi le clou de cette correspondance. D'abord parce que ces lettres témoignent d'une vision de la lecture, comme un voyage à la découverte de l'Autre, qui exige du lecteur un véritable engagement et surtout une immense curiosité. Ensuite parce que ces échanges entre Marguerite Yourcenar et ses lecteurs apportent un éclairage passionnant au sujet de ses propres livres, en même temps qu'une magnifique invitation à les (re)lire.
   
   
   
   Extrait: [A propos de "Mémoires d'Hadrien"]
   "Pour que mon émotion se déclenche, et permette la montée de ce chant dont vous parlez, il faut d'abord que je sois assurée de la réalité des êtres que je m'attache à comprendre, il faut que j'aie la sensation d'avoir fait cet immense et merveilleux effort qui consiste à toucher, à travers un temps et un espace irréversible, proche et lointain à la fois, cette créature unique, et qui a été. (Et que cette créature soit Alexis, ou Eric, ou Hadrien, l'opération magique est en somme la même.) Ce chant funèbre, que vous aimez, et qui s'élève sur le cercueil d'Antinoüs n'aurait jamais pu résonner si je n'avais passé d'innombrables heures, ivre de fatigue, à contempler fixement les moindes fragments de documents, les inscriptions de l'obélisque d'Antinoüs au Pincio, ou la mention du thrène de Mésamédès dans le dictionnaire de Suidas, jusqu'à ce que le mot saute hors de la ligne et déborde les marges; ce chant n'était possible qu'à condition d'écouter d'abord, dans le plus parfait silence, ce sanglot que relatent les chroniques: flevit muliebriter." (p. 138)

critique par Fée Carabine




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Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda - Marguerite Yourcenar

Au jardin des pommes d'or...
Note :

   La Gita-Govinda est un texte lyrique indien du XIIème siècle, où le poète bengali Jayadeva revisite un des mythes fondateurs de l'Hindouisme, celui de "la descente de Krishna dans la forêt parmi les bergères. Le pasteur céleste s'égare dans les bois, charmant des sons de sa flûte les bêtes, les démons, les femmes. Les Gopis, les tendres vachères, se pressent autour de lui dans les halliers où paît leur bétail. Le Dieu qui est partout satisfait à la fois ses mille amantes: chacune, si on ose ici détourner de son sens un vers célèbre, l'a pour soi seule et toutes l'ont en entier. Cette fête phallique est un symbole des noces de l'âme avec Dieu." (pp. 7-8).
   
   Ce poème, où le physiologique se fait l'intermédiaire de l'expression du divin, nourrit ici la réflexion de Marguerite Yourcenar sur un sujet qui lui tenait à coeur, qui est récurrent dans son oeuvre, et qu'elle avait coutume de qualifier de "problème sensuel": la recherche d'un accord entre les exigences de l'âme et celles des sens. Sur cette question, la Gita-Govinda pose un regard imprégné d'un naturel que le monde occidental avait depuis longtemps perdu, une forme de candeur, d'innocence mais surtout un "sens profond de l'un dans le multiple, la pulsation d'une joie qui traverse la plante, la bête, la déité, l'homme." (p. 26)
   
   Ce premier essai, consacré à la Gita-Govinda et qui m'a intéressée à plus d'un titre, est ici suivi d'un autre texte, "L'Andalousie ou Les Hespérides", qui m'a davantage laissée sur la réserve. Evoquant dans l'espace d'une vingtaine de page les impressions d'une voyageuse dans une Andalousie qui n'est plus tout à fait celle d'aujourd'hui, et 2000 ans d'histoire de cette région, Marguerite Yourcenar propose une vision de la singularité andalouse qui ne m'a pas vraiment convaincue. Non parce que je la crois essentiellement fausse, mais parce que l'argumentation sur laquelle elle s'appuie entrelace trop vite trop d'éléments très différents - images, lectures, menus faits - selon des rapprochements et amalgames qui paraissent d'autant plus discutables qu'ils sont fort peu étayés ou explicités. J'ai émergé de cette lecture avec une vague sensation de tournis, et une pointe de regret: l'impression que Marguerite Yourcenar aurait peut-être pu nous proposer un regard singulier sur l'Andalousie, mais que faute d'avoir disposé d'un espace suffisant pour développer son point de vue, elle ne nous offre ici qu'un tourbillon un peu indigeste...
   
   
   Extrait:
   "On apprécie mal l'unique beauté du mythe hindou tant qu'on n'y a pas reconnu, à côté de la sensualité la plus chaude, et peut-être précisément parce que cette sensualité s'épanche à peu près sans contrainte, la fraîche amitié pour les êtres appartenant à d'autres espèces et à d'autres règnes. Cette tendresse, issue sans doute de la vieille pensée animiste, mais l'ayant depuis longtemps dépassée pour devenir une forme très consciente de charité, reste l'un des plus beaux dons de l'Inde au genre humain: l'Europe chrétienne ne l'a guère connue, trop brièvement, qu'au cours de la seule églogue franciscaine." (p. 25)

critique par Fée Carabine




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Un homme obscur – Une belle matinée - Marguerite Yourcenar

De la difficulté à vivre et à mourir
Note :

   Fils d'un charpentier hollandais, embauché aux chantiers maritimes de Greenwich et fixé en Angleterre, Nathanaël est l'homme obscur du titre: un homme ordinaire en somme, confronté à la très ordinaire difficulté à vivre, seul ou au milieu de ses semblables, puis à la difficulé à mourir. En cela, il n'est guère différent des autres héros célèbres de Marguerite Yourcenar que sont Hadrien ou Zénon. Mais si les années de formation que Nathanaël a passées d'abord auprès du maître d'école de Greenwich, qui voulait faire de lui son assistant, puis comme correcteur dans l'imprimerie de son oncle Elie à Amsterdam, ont fait de lui un lettré, ce n'est que de justesse, et cet homme obscur est bien loin de traîner l'abondant bagage philosophique et intellectuel de l'empereur ou du philosophe. Aussi, le regard attentif qu'il pose sur le monde et sur ses frères humains reste-t-il toujours ancré dans les réalités du monde sensible. Marguerite Yourcenar s'explique d'ailleurs dans sa postface, avec une clarté et une concision parfaites, au sujet de la genèse de son personnage:
   "L'idée première du personnage de Nathanaël est à peu près contemporaine de celle du personnage de Zénon; de très bonne heure, et avec une précocité qui m'étonne moi-même, j'avais rêvé de deux hommes, que j'imaginais vaguement se profilant sur le fond des anciens Pays-Bas: l'un, âprement lancé à la poursuite de la connaissance, avide de tout ce que la vie aura à lui apprendre, sinon à lui donner, pénétré de toutes les cultures et de toutes les philosophies de son temps, et les rejetant pour se créer péniblement les siennes; l'autre, qui en un sens «se laisse vivre», à la fois endurant et indolent jusqu'à la passivité, quasi inculte, mais doué d'une âme limpide et d'un esprit juste qui le détournent, comme d'instinct, du faux et de l'inutile, et mourant jeune sans se plaindre et sans beaucoup s'étonner, comme il a vécu." (pp. 217-218)
   
   L'auteur ayant si justement dépeint son personnage, il n'est pas besoin d'ajouter de longs commentaires, sinon pour souligner qu'à travers les yeux de Nathanaël - éveillés par quatre années de voyages au long cours qui l'emmenèrent jusqu'aux Amériques, et plus sensibles finalement aux beautés de la nature qu'à celles de la littérature - Marguerite Yourcenar nous offre quelques évocations admirables de "son" île des Monts-Déserts ou encore des rivages frisons – et l'occasion de rappeler à quel point la romancière aimait ces paysages sauvages qui semblaient ne pas encore avoir été touchés par l'homme.
   
   Le long récit qu'est "Un homme obscur" se voit ici accompagné par un autre texte beaucoup plus bref – "Une belle matinée" – qui nous entraîne à la rencontre de Lazare, le fils supposé de Nathanaël et de Saraï, la prostituée juive dont il avait un temps partagé la vie. Resté orphelin très jeune, élevé dans la maison de sa grand-mère putative, Mevrouw Loubah, et initié aux subtilités de l'art dramatique par un comédien anglais séjournant chez cette dernière, Lazare ne rêve rien tant que d'arpenter les planches à son tour. Et nous faisons sa connaissance en ce matin précis où le jeune garçon s'apprête à se sauver de chez son aïeule pour rejoindre une troupe d'acteurs en tournée aux Pays-Bas et au Dannemark, au moment, donc, où il se trouve à l'orée d'une nouvelle vie qui l'amènera – peut-être – à jouer tous les rôles du théâtre élisabéthain et, tour à tour homme ou femme, jeune ou vieux, victime ou criminel, à tout expérimenter...
   
   
   Extrait:
   
   "Nathanaël s'émerveillait que ces gens, dont il ne savait rien un mois plus tôt, tinssent maintenant tant de place dans sa vie, jusqu'au jour où ils en sortiraient comme l'avaient fait la famille et les voisins de Greenwich, comme les camarades de bord, comme les habitants de l'Ile Perdue, comme les commis d'Elie et les femmes de la Judenstraat. Pourquoi ceux-ci et non pas d'autres? Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait des voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l'espace d'un clin d'oeil. D'autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin, pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. On ne comprenait pas pourquoi ces gens s'imposaient à votre esprit, occupaient votre imagination, parfois même vous dévoraient le coeur, avant de s'avouer pour ce qu'ils étaient: des fantômes. De leur côté, ils en pensaient peut-être autant de vous, à supposer qu'ils fussent de nature à en penser quelque chose. Tout cela était de l'ordre de la fantasmagorie et du songe." (p. 93)

critique par Fée Carabine




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En pèlerin et en étranger - Marguerite Yourcenar

Un demi-siècle de cheminement intellectuel
Note :

   Parcourant, de 1929 à 1987, plus d'un demi-siècle d'un cheminement intellectuel et traitant des sujets les plus divers, de l'oeuvre pictural de Poussin ("Une exposition Poussin à New York") ou d'Arnold Böcklin ("«L'Ile des Morts» de Böcklin"), à quelques impressions de Grèce et de Sicile ("Grèce et Sicile", une série de textes brefs à peu près contemporains des poèmes de "Feux" dont ils partagent l'atmosphère enfiévrée) ou à une critique d'un livre d'Anne Lindbergh, épouse du célèbre pionnier de l'aviation connu aussi pour ses sympathies pro-nazies ("Forces du passé et forces de l'avenir", article daté de 1940 où Marguerite Yourcenar témoigne d'un attachement sans faille aux valeurs démocratiques alors bien mises à mal par la montée en puissance des régimes fascistes), la vingtaine d'essais rassemblés ici sont à vrai dire très inégaux.
   
   Aux côtés de pages magnifiques de sensibilité et d'intelligence consacrées à Virginia Woolf ("Une femme étincelante et timide") ou à Jorge Luis Borges ("Borges ou le voyant"), "Mozart à Salzbourg", "Ravenne ou le péché mortel" ou "Faust 1936" relèvent bien plutôt de ce que leur auteur elle-même devait qualifier, à des années de distance dans son discours de réception à l'académie française ("L'homme qui aimait les pierres"), de ces "quelques pages assez informes" ou encore d'"essai quelque peu hâtif" (p.181) . Et l'on peine vraiment à reconnaître l'auteur des "Mémoires d'Hadrien" ou d'"Un homme obscur" dans la jeune femme qui écrivait, en 1929: "Ces gens d'autrefois eurent leurs peines; nous avons les nôtres; nourris de pensées toutes spéciales, pris dans l'écheveau des circonstances particulières, ils n'ont guère avec nous que la parenté viscérale des entrailles et du coeur; ils nous ressemblent surtout en cela qu'ils sont morts et que nous mourrons un jour; s'ils différaient de nous, nos problèmes nous suffisent sans nous charger des leurs; s'ils nous ressemblaient, nous n'avons que faire de portraits surannés de nous-mêmes." (p. 46) ou encore, "Il vient un jour où l'on se fatigue des voyages comme on s'est fatigué des livres, où l'on se lasse des vivants comme on s'est lassé des morts, Par un mouvement naturel qui n'a rien de beau, de rassurant aussi, on se détache de tout ce qu'on a connu, de tout ce qu'on a possédé (...)" (p. 54) ("L'Improvisation sur Innsbruck") tant celle-ci peut nous sembler lasse, désabusée ou même amère.
   
   Mais quels que soient leurs qualités ou leurs défauts, tous les textes recueillis dans "En pèlerin et en étranger" ont le grand mérite de nous permettre de retracer les pas de Marguerite Yourcenar tout au long de sa vie d'adulte, dans ses contradictions et ses volte-face, dans sa cohérence et son inlassable exigence. Et cela seul suffirait à garantir leur intérêt.
   
   
   Extrait:
   
   [A propos de Virginia Woolf]
   
   "Il faut se souvenir que son art est d'essence mystique, même si à ce mysticisme elle hésite à donner un nom. Le regard est plus important pour elle que l'objet contemplé, et dans ce va-et-vient du dedans au dehors qui constitue tous ses livres, les choses finissent par prendre l'aspect curieusement irritant d'appeaux tendus à la vie intérieure, de lacets où la méditation s'engage son cou frêle au risque de s'étrangler, de miroirs aux alouettes de l'âme. On peut se faire de l'univers une image bien différente de cet impressionnisme pathétique, mais il n'en est pas moins vrai que l'auteur de Vagues a su préserver, sous le flot multiforme, angoissant et léger des sensations, cette netteté limpide qui est l'équivalent formel de la sérénité. Ainsi, les rivières accueillent des choses une image toute superficielle et perpétuellement fuyante, qui ne trouble en rien la transparence de leurs profondeurs, ni la musique de leurs lentes coulées vers la mer." (p. 119)

critique par Fée Carabine




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Souvenirs pieux - Marguerite Yourcenar

Entrée du Labyrinthe du monde
Note :

   J’avais pris avec moi "Souvenirs pieux" de Marguerite Yourcenar ; Je ne lis pas volontiers Marguerite Y. parce que j’ai des préjugés : cette femme aurait été de droite, conservatrice. Elle représente une sorte de dix-neuvième siècle dans le vingtième etc. Mais comme je n’ai plus guère d’espoir de comprendre et d’aimer la littérature dite d’avant-garde, je suis ouverte à toutes les possibilités…
   
   Heureusement ces souvenirs n’ont rien de pieux. Les personnages, des nobles belges au début du vingtième siècle sont dépeints souffrant d’une bêtise quasi flaubertienne : le père de Marguerite joueur, dépensier, plein de préjugés, les oncles Octave et Théobald aristocrates désœuvrés et faibles ne faisant rien de leur vie…la redoutable belle-mère Noémie très lâche cependant…
   
   Le grand mystère c’est que, malgré tout, ils ont engendré Marguerite…
   
   J’ai lu le premier chapitre " L’accouchement" ; c’est vivant d’une lecture agréable et avec un arrière-plan ironique teinté de mélancolie. Les derniers jours de vie de la mère sont rapportés sobrement par le compte rendu d’une feuille de température tenue par le mari de Fernande. Ces notations sont plus pathétiques que n’importe quel témoignage d’affliction.
   
    Plus loin, elle évoque ses ascendants et surtout Fernande, sa mère, dont elle tente de reconstituer le caractère et les états d’esprit à travers les étapes de son existence qu’elle reconstitue. Comme toutes les filles, elle cherche éperdument un témoignage que sa mère a eu son idylle avant d’être prise dans le carcan du mariage et compose la scène :
    " … leurs audaces n’allèrent pas très loin, mais Fernande du moins a posé sa tête sur l’épaule d’un homme ; elle s’est abandonnée à cette violente douceur qui bouleverse tout l’être. Elle sait désormais que son corps est autre chose qu’une machine à dormir à marcher et à manger, autre chose aussi qu’un mannequin de chair qu’on couvre d’une robe. La suave sauvagerie sylvestre la transporte dans un monde où n’ont plus cours les petites fausses hontes qui la paralysent dans sa pension de famille".
   
Cette découverte est touchante.
   
   Un enfant est né : Marguerite ; un autre est mort : Pauline.
   
   
    Trilogie "Le Labyrinthe du monde"
   
   Souvenirs pieux

   Archives du Nord (1977)
   Quoi? L'éternité (1981)

critique par Jehanne




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