Lecture / Ecriture
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Auteur du mois de décembre 2007 et janvier 2008
Doris Lessing

    Doris Lessing venait de recevoir le Prix Nobel de Littérature en cette fin 2007, ce qui n'arrive pas à tout le monde et moins encore à une femme.
   Aussi, avons nous pensé qu'il ne serait pas mauvais de lui accorder notre attention ici.
   Ce qui fut fait.

   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2007 & JANVIER 2008
   
    Doris Lessing, britannique, est née le 22 octobre 1919 en Iran (alors la Perse) d’un père employé de banque, invalide de guerre et d’une mère infirmière.
   

   
    Quand elle a 6 ans, la famille s’installe en Rhodésie (alors colonie britannique) avec grand espoir d’y prospérer. Il n’en sera rien. L’exploitation est trop petite pour être rentable et le travail trop lourd pour un invalide.
   
    S’étant toujours mal entendue avec sa mère, Doris quitte tôt la famille. Après un premier mariage et divorce, elle part pour l’Angleterre où elle s’installera.
   

   
    Dès l’époque de la Rhodésie, elle s’inscrit au Parti Communiste pour lequel elle militera plusieurs années avant de le quitter quand la réalité soviétique ne pourra plus lui échapper.
   
    Ecrivain très prolixe, elle publie encore et un nouveau livre est annoncé pour 2009.
   
    Elle a obtenu le Prix Nobel de Littérature en octobre 2007
   
    Elle est décédée le 17 novembre 2013.
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Le carnet d’or
  Nouvelles africaines (tome 1)
  Nouvelles Africaines, tome 2: La madone noire
  L'été avant la nuit
  Les carnets de Jane Somers -t1-(Journal d’une voisine)
  Le cinquième enfant
  Dans ma peau
  Nouvelles de Londres
  Le monde de Ben
  Les grand-mères
  L'amour, encore
  Les carnets de Jane Somers -t2-(Si vieillesse pouvait)
  Le Rêve le plus doux
  Vaincue par la brousse
  Victoria et les Staveney
  Alfred et Emily
 

Le carnet d’or - Doris Lessing

Lecture au long cours
Note :

   Prix Médicis étranger 1976
   
   Oui, lecture au long cours, très long cours, trop long cours même sans doute. Si bien que, malgré toute ma bonne volonté, je l’ai terminée fatiguée de tout cela, lassée de cette histoire, ce qu’une version plus brève aurait pu éviter. Mais reprenons.
   
   Je pense que mon principal handicap a été de lire ce roman juste après avoir terminé le premier tome de l’autobiographie “Dans ma peau”. Il s’en est suivi une certaine confusion due au fait que Le carnet d’or est très basé sur des faits réels que D. Lessing a repris, changeant les prénoms des personnages, ou reprenant les prénoms réels ou parfois les inversant (Paul dans le rôle de Michael ou le contraire etc.) Je m’y suis un peu perdue. N’ayant pas encore lu le deuxième tome de l’autobiographie portant sur la période qui suit son arrivée en Angleterre, je ne peux parler que de la période africaine, mais ce que je peux dire au sujet de celle-ci, c’est que j’ai été surprise de voir à quel point peu de choses avaient été inventées. Il s’agit plutôt de recyclage, réutilisation (sans connotation péjorative), de souvenirs. J’en suis venue à m’interroger sur le reste de la production romanesque de Doris Lessing que j’ai le malheur de ne pas encore connaître, a-t-elle toujours fait ainsi ? A-t-elle finalement peu créé et imaginé de toutes pièces ? Je pense que si quelqu’un (ou moi) se mettait en tête d’étudier plus sérieusement l’œuvre de cet auteur, il serait intéressant de se questionner sur cet angle de vue, et qu’il conviendrait alors de commencer par ses autobiographies, avant d’aborder l’œuvre romanesque, pour voir ce qui semble ne correspondre à rien de réellement survenu, si cela existe.
   
   Pour en revenir à ce Carnet d’or, juste après “Vaincue par la brousse”, c’est par ce roman que Doris Lessing a lancé sa carrière et s’est fait connaître. Elle dit dans son autobiographie qu’elle est arrivée en Angleterre avec le manuscrit dans ses bagages. Et, ce roman la lança, propulsé comme c’est souvent le cas par une part de scandale et de malentendu.
   
   C’est un très gros roman, très dense et long à lire à la structure assez artificielle et compliquée, que l’auteur explique elle-même dans une préface rédigée en 1971 (alors que, je le rappelle, l’œuvre elle-même a été publiée en 1962) :
    La composition de ce roman est la suivante :
   Il y a tout d’abord un squelette, ou structure, qui s’appelle "Femme libres" et constitue un court roman de type conventionnel, d’une longueur d’environ 60 000 mots, et qui pourrait se suffire à lui-même. Mais il se divise en cinq parties séparées par des sections de quatre carnets, le noir, le rouge, le jaune et le bleu. Ces carnets appartiennent à Anna Wulf, personnage central de "Femmes libres".»

   Pour ma part je ne suis pas absolument convaincue que le roman "Femmes libres" se suffisant à lui-même serait une œuvre bien notoire… et pour ce qui est des 5 parties qui se suivent, entrecoupées des carnets, tout m’a semblé bien aller jusqu’à la troisième, la quatrième m’a paru moins bien alignée sur la 3ème et la cinquième, moins bien encore à la précédente.
   
   Pour ce qui est des quatre carnets, ils correspondent à l’angoisse d’Anna de sombrer dans la confusion. Elle tenait à séparer les choses pour éviter le chaos de sa pensée. Ainsi le carnet noir est-il une sorte de journal plutôt axé sur le passé et reprenant volontiers des souvenirs de l’époque africaine. Le carnet rouge traite plutôt des activités politiques d’Anna et de ses convictions et doutes communistes. Le carnet jaune est un roman. Anna transpose ce qu’elle vit avec son ami Molly et les hommes de sa vie dans un monde où Molly devient Julia et elle-même Ella. Quand l’on songe que la dite Anna est elle-même la transposition de Doris… un début de vertige nous saisit face à cette mise en abîme, surtout si comme moi on a encore la mémoire parasitée par les “vrais” personnages de l’autobiographie. Le dernier carnet, le bleu, est le journal d’Anna rapportant surtout ses relations difficiles avec les hommes.
   
   Pour finir, Anna met peu à peu un terme à ces quatre carnets et le récit est brièvement rédigé en un seul : le carnet d’or et, selon l’auteur : « Dans le Carnet d’or intérieur, les choses se sont rassemblées, les cloisonnements ont disparu, et à la fin de la fragmentation survient l’informe… »
   Pour Doris Lessing, cet effondrement en une seule version chaotique était le thème central de ce livre. Or, ce n’est pas du tout ainsi qu’il a été reçu et elle en a beaucoup voulu aux critiques. Et c’est ainsi que cette préface qui débutait en explication du roman et de sa structure, se termine en critique de la critique, thème cher à la plupart des écrivains, et même critique de l’enseignement de la littérature.
   
   Et il est vrai que «Le carnet d’or» fit beaucoup parler de lui. Alors que son auteur estimait que le thème central en était « ce thème de l’effondrement, cette notion que parfois, quand les gens “craquent”, c’est une façon de guérir, et du rejet par le moi intérieur des fausses divisions et dichotomies… »
   Le public et la critique y vit, soit un livre sur la guerre des sexes, soit un livre politique de gauche. Ce qu’il est aussi assurément. La vision de la sexualité que la petite Rhodésienne libérée offrait à la vieille Europe était loin d’être aussi évidente qu’elle le supposait et, comme elle le dit elle-même par la suite, elle avait fait comme si le pas précédent dans l’évolution sexuelle avait déjà été franchi, alors qu’il ne l’était pas.
   Idem pour la vision politique. Elle en était à mener la lutte à gauche du PC alors que beaucoup en étaient encore à voir les communistes comme d’horribles monstres au couteau entre les dents et se goinfraient eux, au contraire des exactions du stalinisme nouvellement découvertes comme si elles leur donnaient raison, opinion que seule leur vision des choses justifiait.
   
   Et pour conclure, comment l’ai-je vu moi ? Eh bien, au risque de faire beaucoup de peine à Doris, j’avouerais que le «thème central» de l’effondrement dans le chaos qui serait possiblement rédempteur, m’a peu touchée, voire peu intéressée ou convaincue. Presque 50 ans après, la vision politique quant à elle est devenue un lieu commun, reste la vision "féministe" qui, alors que l’auteur pensait qu’elle serait rapidement dépassée par l’évolution des mœurs, me semble rester intéressante. Anne se pose au cours de ce long ouvrage quelques questions vraiment fondatrices sur les relations homme/femme elle expérimente quelques réponses et nous présente les résultats et cette partie-là, à mon avis est très intéressante et reste d’actualité.
   C’est tout à fait caricatural de parler de "guerre des sexes" comme on l’a fait à l’époque, caricatural et sans doute pas dénué d’intention de tromper, mais il y a bel et bien un problème existentiel lié à ces relations et toute recherche sur ce thème peut avoir son intérêt. Celle-ci en a beaucoup.
    ↓

critique par Sibylline




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The golden notebook
Note :

   L'histoire d'Anna, qui fragmente sa vie, semblant avoir énormément de difficulté à fusionner ses différents rôles sociaux est touchante par endroits et je me suis à quelques reprises identifiée à certains aspects du personnage. Certains. Les thèmes abordés (le féminisme, le communisme, la folie, les relations amoureuses) sont des thèmes qui m'intéressent. Et je suis consciente que Lessing souhaite écrire davantage qu'un roman à travers cet épais ouvrage; elle tente manifestement de faire réfléchir ses lecteurs sur l'époque et ses désillusions. J'ai lu à plusieurs endroits que c'était un grand roman. Toutefois, le premier qualificatif qui me vient à l'esprit à propos de ce roman est LONG.
   
   Selon moi, (et ce n'est qu'une opinion perso), il aurait pu être réduit de moitié. Je n'ai jamais eu autant hâte de terminer un livre... et ce n'est pas nécessairement que je n'aie pas aimé. Vers la fin, j'ai trouvé que les idées étaient tellement ressassées qu'elles en perdaient de leur force, de leur côté percutant.
   
   J'ai apprécié le premier tiers. Mais alors là, vraiment. Le carnet noir, où elle raconte la vie d'un groupe de jeunes communistes, pendant la guerre, en Afrique coloniale m'a vraiment plu - le côté conflictuel de la chose m'a aussi beaucoup intéressée. Ces fragments de vie, ces personnages qui forment une petite société en eux-mêmes, ce vase clos, la désillusion progressive... j'ai beaucoup aimé. Cette parenthèse de sa vie, fortement empreinte de nostalgie (qu'Anna, l'auteure, condamne d'ailleurs à plusieurs reprises) est celle que j'ai préférée. Je suis toujours particulièrement touchée par cette nostalgie de jeunesse quand je la retrouve dans des romans.
   
   Un autre aspect que j'ai apprécié a été la partie sur le communisme, vu de l'intérieur. J'ai été sincèrement intéressée par les conflits inhérents au parti, à l'image donnée par rapport aux pensées réelles des membres du parti. Ceci a donné lieu à de très intéressantes conversations avec mon père pendant le congé des fêtes. Ne serait-ce que pour ces discussions, je ne regrette pas ce livre!
   
   Les carnets jaune et bleu, par contre, m'ont souvent ennuyée. L'écriture devient très analytique, on y suit les questionnements (répétitifs à mon goût) d'Anna et c'est dans ces parties que je décrochais. À certains endroits, l'auteure raconte l'histoire d'une auteure qui écrit un roman à propos d'une auteure (son alter ego) qui écrit un roman. Je m'y perdais un peu et démêler le "vrai" de la fiction ( à l'intérieur d'une oeuvre de fiction) me faisait parfois perdre mon latin!
   
   La vision des hommes dans ce livre (je crois qu'il n'y en a pas un qui soit le moins du monde "correct") m'a un peu déprimée et la descente aux enfers avec Saul était beaucoup trop longue à mon goût, ne comprenant pas, mais pas du tout, ce qu'elle lui trouvait.J'avais franchement le goût de les secouer. Bon, ok, ses relations avec les hommes sont le reflet de beaucoup d'autres choses, il y a un sens, je sais, je sais. Mais lire ça, à répétition (je n'arrivais par à démêler ces salauds les uns des autres), ça a fini par m'énerver plus qu'autre chose.
   
   Donc, une opinion mitigée, mon plaisir de lecture a été très très inégal au long du roman. J'ai l'impression désagréable d'être passée à côté de quelque chose d'essentiel. Je tenterai peut-être à nouveau cette auteure... avec quelque chose de plus court.

critique par Karine




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Nouvelles africaines (tome 1) - Doris Lessing

Elève Lessing: peut mieux faire...
Note :

   Les textes repris dans ce premier volume de nouvelles africaines proviennent des deux premiers recueils publiés par Doris Lessing: "This was the old chief's country" (1951) et "Five" (1953). Précision biographique contre laquelle, sans doute, Doris Lessing s'insurgerait, elle qui ne mâche pas ses mots à propos de la manie chronologique des critiques, sans aucun fondement à ses yeux. Mais voilà, n'en déplaise à l'auteur, j'ai trouvé à ce premier volume de nouvelles africaines des défauts que l'on pourrait sans doute attribuer à la jeunesse ou au manque d'expérience, et j'ai de loin préféré le second ("La madone noire" également présenté ici).
   
   Ces défauts vont de la simple maladresse formelle, telle que les trop nombreuses descriptions qui grèvent certaines des nouvelles, à une tendance à donner, à travers ces nouvelles, une expression fort explicite à des opinions politiques très respectables mais qui traînent malheureusement ici tout leur cortège de clichés. Quelques personnages plutôt stéréotypés réapparaissent ainsi à plusieurs reprises. L'enfant de colons qui, en grandissant, découvre tout soudainement avec des yeux ronds les discriminations raciales qui fondent la société rhodésienne. Le fermier qui puise dans les ressources naturelles et humaines du pays, sans se poser trop de questions. Et la femme au foyer frustrée, en proie à la solitude dans la ferme familiale si loin de tous les bienfaits de la civilisation.
   
   Admettons que j'exagère - peut-être un tout petit peu -, et que je me montre ici fort sévère, le fait demeure que je ne suis pas parvenue sans mal au bout des 350 pages de ces nouvelles africaines. J'ai fini par me désintéresser du sort de cette galerie de personnages qui ne parviennent jamais à véritablement sortir du papier, ni à afficher une personnalité propre, et toutes proportions gardées, je me suis ennuyée tout au long de la dernière ligne droite de ma lecture. Je n'y ai en tout cas rien trouvé qui justifie l'excellente réputation de l'auteur, et encore moins son tout récent prix Nobel. Tout au plus peut-on selon moi deviner ici les premiers germes des qualités que j'ai appréciées dans certaines nouvelles de "La madone noire". Et peut-être peut-on, j'y reviens, considérer ce premier volume de nouvelles africaines comme une sorte de péché de jeunesse.
   
   
   Liste des nouvelles reprises dans ces "Nouvelles africaines"
   
   Le vieux chef Mshlanga
   Le soleil se lève sur le veld
   Pas de sorcellerie à vendre
   La seconde hutte
   Le fléau
   L'arrivée des De Wet à Kloof Grange
   Le petit Tembi
   La ferme du vieux John
   George le léopard
   L'hiver en juillet
   Un toit pour le bétail des hautes terres
   L'eldorado
   La fourmilière
    ↓

critique par Fée Carabine




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Afrique magique et terrible
Note :

   Etrange concours de circonstances : j’ai fini de lire ‘’Nouvelles africaines’’ en Martinique où les problèmes ethniques sont loin d’être plus simples que ceux abordés à travers ces onze nouvelles, mi – contes, mi –réflexions raciales…
   
   Ma lecture s’en trouve sûrement teintée d’un étrange sentiment mêlé de regrets, de déception et de difficultés à faire confiance à l’être humain. Est-ce là un des messages de l’auteure ?
   
   Toutes ces nouvelles évoquent l'incommunicabilité: à l'intérieur du couple et de la famille, avec les voisins, avec les Afrikaners, détestés, et aussi bien sûr avec les Noirs, qui sont là présents à chaque pas, mais comme invisibles. Les personnages semblent en fait incapables de sortir de leur univers, se rassurant en reproduisant dans un monde nouveau les habitudes et la routine d’un monde ancien, créant ainsi une sorte de prison d'où il leur est impossible de s'échapper. Dommage que cette compilation m’ait plus fait l’effet d’un pensum que de récits agréables à lire.
   
   Doris Lessing, heureusement, maîtrise les mots et sait communiquer à la fois son amour du pays et son engagement pour l’indépendance des peuples. A travers ses écrits, j’ai cru bon de trouver dans chacun le thème porteur et voici ce que j’en ai retenu :
   - "Le soleil se lève sur le veld" est une évocation réaliste de la nature à travers les yeux d'un adolescent noir.
   - "La seconde hutte" et "Un toit pour le bétail des hautes terres" sont des regards croisés sur les relations humaines entre colons Blancs débarqués d'Angleterre dans l'espoir de bâtir une vie meilleure en Afrique et "indigènes". Ni les "domestiques" Noirs soumis, humiliés, contraints d'abandonner leurs terres, ni les Afrikaners voulant à tout prix améliorer leurs conditions de vie, ne trouvent leur bonheur dans des situations où la dimension humaine n’est qu’un vain mot. Impossible de dépasser les clivages imposés par le colonialisme, le poids des préjugés, des conventions !
   -" L'arrivée des De Wet à Kloof Grange" " et "L'hiver en juillet" est une analyse toute en finesse des comportements : chacun devient attachant avec ses qualités et ses défauts, ses forces et ses faiblesses, ses doutes et ses certitudes.
   -"Le vieux chef Mshlanga" et "Georges le Léopard" utilisent la forme du conte pour suivre les rapports entre colonisateurs et colonisés, sans que soit bien déterminé quel est le vainqueur…
   J’accorderai une mention spéciale à "Le petit Tembi" qui montre l’évolution des sentiments d’un enfant noir face à une "adoption" avortée ! La confusion des sentiments s’y révèle pleinement et conduit inexorablement à l’issue dramatique.
   
   Au final, j’oserai dire qu’il est fort heureux que ces nouvelles puissent se lire indépendamment les unes des autres, voire intercalées par des lectures d’autres ouvrages, ce dont je ne me suis pas privée !

critique par Jaqlin




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Nouvelles Africaines, tome 2: La madone noire - Doris Lessing

Bonnes nouvelles
Note :

   Dix-neuf nouvelles dans ce tome II des Nouvelles Africaines, dont celle de la madone noire. Mais situation éditoriale compliquée puisque dans d’autres éditions c’est le tome III des Nouvelles Africaines qui est intitulé «La madone noire» !
   
   Ces dix-neuf nouvelles ont été écrites dans la période « rhodésienne » de Doris Lessing. L’époque où le nouveau Zimbabwe était encore la Rhodésie, où l’apartheid était la règle et où la vie d’un noir ne valait pas grand chose.
   
   Doris Lessing, on le sait, avait choisi son camp et peu l’avaient fait de manière aussi déterminée dès cette époque. Elle nous donne à voir de l’intérieur l’ignominie d’un tel système et certaines nouvelles rendent bien compte du désespoir et de l’absence de perspectives dans lequel le pouvoir blanc entretenait la population noire, notamment la dernière nouvelle ; «la faim», la plus longue de l’ouvrage dans laquelle le destin forcément tragique d’un jeune noir nous est conté dans son inéluctabilité.
   
   Politique, revendicatif, certes mais littéraire aussi, et beau. Doris Lessing n’a pas mis son style dans sa poche ! La traduction (Marianne Véron) se fait complètement transparente.
   
   Les cas sont, dans l’ensemble, plutôt dramatiques. Comment pouvait-il en être autrement avec de tels régimes ?
   « La route qui partait de l’arrière de la gare menait à la mission catholique, cul-de-sac au beau milieu d’une réserve indigène.Il s’agissait d’une mission fort pauvre, ne disposant que d’un seul camion, de sorte que la route était toujours déserte, simple piste de terre sableuse parmi les herbes hautes ou courtes. La gare elle-même était très animée, à cause des trains et des gens, et la bonne terre qui s’étendait par-devant était massivement occupée par les fermiers blancs, tandis que la terre située derrière la gare demeurait inemployée parce qu’elle se composait de boulders en granit, d’éboulements, de sable. Les troupeaux étiques de la réserve y venaient paître. Mais on n’y voyait aucun être humain. »
   ↓

critique par Tistou




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L'homme blanc et l'Afrique
Note :

   "La Madone noire" rassemble une seconde sélection de nouvelles touchant de près ou de loin à l'Afrique. On en trouvera ici une vingtaine, de qualité variable - la dernière, "La faim", la plus longue qui occupe à elle seule un tiers de ce volume, me semble en effet un bon cran en-deça des autres, trop longue, trop diluée et affligée d'une fin étonnament moralisatrice. Mais pour la plupart, les textes repris ici sont très représentatifs de ce que la nouvelle anglo-saxonne peut offrir de meilleur: des textes denses, resserrés et qui embarquent leur lecteur d'emblée, dès les premiers mots, pour le plonger en plein coeur d'un univers, en plein dans le noeud d'une situation. Et très souvent, dans ce second recueil de nouvelles africaines, ce noeud de l'intrigue réside dans les conventions, les dehors polissés, que les colons européens s'efforcent de maintenir et d'imposer à leur terre d'adoption. "La Madone noire" et "L'histoire de deux chiens" en sont deux beaux exemples.
   
   Autre caractéristique récurrente de ces nouvelles: elles adoptent très souvent le point de vue d'une fillette, d'une adolescente ou d'une jeune femme où il est bien tentant de reconnaître l'auteur, à divers âges de sa vie. Un regard distancié sans sombrer pour autant dans l'ironie, le cynisme, ou les jugements par trop explicites, mais qui fait ici merveille pour mettre en pleine lumière des comportements parfois absurdes.
   
   Et puis, il y a aussi ce que l'on ne trouvera pas dans ces nouvelles, ou très peu. La politique, à peine effleurée dans "Les espions que j'ai connus" ou "La faim" qui abordent la situation des "natives", et pour la première de ces deux nouvelles, la question de la censure. Et les paysages d'Afrique, qui bien loin de mener leur vie propre comme ils le feraient chez Karen Blixen ou Romain Gary, se voient ici réduits à servir simplement de cadre ou d'arrière-plan. Car dans les vingt nouvelles rassemblées dans ce recueil, ce sont toujours des drames humains qui occupent le devant de la scène, des drames évoqués sans pathos ni jugement, mais avec une grande efficacité...
   
   
   Liste des nouvelles reprises dans "La Madone noire":
   
   Les espions que j'ai connus
   Histoire d'un homme qui ne se mariait pas
   La madone noire
   Le coffret
   Le cochon
   Les traîtres
   Les paroles qu'il a dites
   Lucy Grange
   Une petite invasion de sauterelles
   Les arômes de l'exil
   Perte d'altitude
   En route vers la grande ville
   Plantes et filles
   Envol
   Le soleil entre les pattes
   L'histoire de deux chiens
   Le nouveau venu
   Une lettre de là-bas
   La faim
   
   
   Extrait:
   
   "There began a new régime, my brother, myself, and the two dogs. We set forth each morning, first, my brother, earnest with responsibility, his rifle swinging in his hand, at his heels the two dogs. Behind this time-honoured unit, myself, the girl, with no useful part to play in the serious masculine business, but necessary to provide admiration. This was a very old rôle for me indeed: to walk away on one side of the scene, a small fierce girl, hungry to be a part of it, but knowing she never would be, above all because the heart that had been put to pump away all her life under her ribs was not only critical and intransigent, but one which longed so bitterly to melt into loving acceptance. An uncomfortable combination, as she knew even then - yet I could not remove the sulky smile from my face." (p. 168, édition anglaise chez Michael Joseph, 1984)

critique par Fée Carabine




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L'été avant la nuit - Doris Lessing

Derniers feux?
Note :

   Mrs Michael Brown - Kate - s'est mariée jeune. Elle a eu ses enfants - quatre - très tôt. Et pendant les vingt et quelques années suivantes, elle a consacré toute son attention, tous ses efforts, au bien-être de sa famille - une famille du reste plutôt heureuse, une famille modèle où l'on se parle et où l'on met facilement les problèmes à plat sur la table. Elle s'y est vouée tout entière, de la part la plus profonde de son être à celle que l'on pourrait croire la plus superficielle, sa coiffure et son style vestimentaire, moderne sans excès, élégant sans être trop voyant: "Now here was an area of choice, conscious, deliberate: her appearance was choice, all exquisite tact, for it was appropriate for this middle-class suburb and her position in it as her husband's wife. And, of course, as the mother of her children."
   
   Mais voilà que ses enfants sont grands, le plus jeune sur le point d'entrer à l'université, et son mari toujours très occupé par sa brillante carrière de neurologue et par quelques aventures sans conséquence. Et en cet été qui commence, chacun s'apprête à vaquer à ses projets laissant à Kate, pour la première fois depuis longtemps, plusieurs mois d'une liberté presque totale alors qu'elle aborde cette plage de temps grisâtre que l'Anglais qualifie de "middle-age".
   
   Bien loin de vacances idylliques, ces quelques mois prennent très vite l'allure d'un périple initiatique éprouvant, au même titre que le voyage que Kate poursuit dans ses rêves, de nuit en nuit, s'efforçant désespérément de ramener à la mer nourrissière un phoque égaré loin du rivage. Au fil de toute une série de rencontres, un travail d'interprète qui l'entraîne à Istanbul, une aventure en Espagne avec un homme plus jeune et enfin les quelques semaines passées à Londres, dans l'appartement de Maureen, une toute jeune femme qui se trouve elle aussi à un carrefour de son existence, les émotions de Kate s'enflent, tourbillonnent et partent en torche, nonobstant toutes les si raisonnables et si courtoises mises à plat familiales, à se voir ainsi lâchée dans le vide par tout ce qui constituait sa vie.
   
   Ça et là, de nombreux détails de "L'été avant la nuit" nous renvoient ailleurs et dans un autre temps. Le poids des conventions sociales et des attentes familiales y trouve une expression typiquement anglo-saxonne, qui prendrait sans aucun doute d'autres reflets sous d'autres cieux. L'ombre de Franco plâne encore dans une Espagne où l'arrivée dans un hôtel d'un couple adultère suscite des froncements de sourcils appuyés. Et selon les normes actuelles, Kate Brown devrait avoir au bas mot dix ans de plus avant d'entrer dans la catégorie des "middle-aged women". Mais en dépit des éléments qui situent clairement le parcours de Kate au moment où Doris Lessing a entrepris d'en faire le récit - au début des années 1970 - et même si l'abnégation de l'héroïne envers sa famille peut à sa façon paraître assez extrême, "L'été avant la nuit" reste d'une évidence brûlante et universelle. Et ce, pour toute une série de raisons dont je pourrais essayer de livrer une synthèse, au risque de les réduire à quelques os décharnés: une réflexion sur le poids du regard d'autrui, du conformisme, ou sur la cruauté des jeux de la séduction et du désir. Mais surtout parce que Doris Lessing, elle, est parvenue à ne rien réduire, à ne rien simplifier de la tourmente émotionnelle de Kate, de ses sentiments et aspirations aussi puissants que contradictoires.
   
   Avec "L'été avant la nuit", Doris Lessing nous offre en tout cas un roman magnifique, tantôt amer, tantôt poignant, et qui ne saurait laisser son lecteur indemne...
   
   
   Extrait:
   "All those years were now seeming like a betrayal of what she really was. While her body, her needs, her emotions - all of herself - had been turning like a sunflower after one man, all that time she had been holding in her hands something else, the something precious, offering it in vain to her husband, to her children, to everyone she knew - but it had never been taken, had not been noticed. But his thing she had offered, without knowing she was doing it, which had been ignored by herself and by everyone else, was what was real in her." (Edition Flamingo, 2002, p. 123)

critique par Fée Carabine




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Les carnets de Jane Somers -t1-(Journal d’une voisine) - Doris Lessing

Tome 1
Note :

   Il est un peu difficile de s’y retrouver dans la bibliographie de Doris Lessing. Dans cette édition le titre est «Les carnets de Jane Somers_ Journal d’une voisine», dans une autre, ce sera : «Journal d’une voisine». Mais il s’agit bien des carnets de Jane Somers, rassurez-vous ! Il semblerait d’ailleurs qu’elle nous ait fait une «spéciale Romain Gary» puisqu’elle avait commencé à publier «Journal d’une voisine» sous le pseudo ; Jane Somers ! Tuez-les tou(te)s, Dieu reconnaîtra les siens !
   
   Doris Lessing a publié cette oeuvre en 1985, elle est donc en Angleterre à l’époque et on la sent interpellée par l’évolution de l’individu vers la vieillesse et l’ingratitude de notre civilisation envers nos vieux. «Les grand-mères», plus tard, apportera un correctif, en quelque sorte, à cette appréciation.
   
   Jane Somers est à l’apogée de sa carrière de rédactrice, en chef ou peu s’en faut, d’un magazine féminin. C’est une femme qu’on qualifiera d’autonome, à défaut de libérée, aisée et qui s’est habituée au luxe et au paraître. Elle vient de connaître deux étapes douloureuses avec les morts successives pour cancer de sa mère, puis son mari. Et elle a l’impression de n’avoir pas été à la hauteur en n’accompagnant pas dignement ces deux proches vers la mort. Et cette impression va la rattraper de plein fouet quand elle fera la connaissance, fortuite, de Mrs Fowler, le genre de très vieille dame, pauvre, quasi abandonnée, qui d’ordinaire lui serait restée invisible. Mais Mrs Fowler n’est ce jour-là pas invisible et va prendre très vite une importance incompréhensible aux yeux de son entourage pour Jane Somers. Jusqu’à la fin.
   
   « J’ai réglé mon pas sur le sien et suis sortie avec elle de la pharmacie. Arrivée sur le trottoir, elle ne m’a pas regardée, mais l’appel était manifeste. Je marchais à côté d’elle, c’était difficile de marcher si lentement. Habituellement, je cours, mais je ne m’en étais jamais rendu compte. Elle faisait un pas, s’arrêtait, examinait le trottoir, puis faisait un autre pas. Je me disais que tous les jours je filais sur ces trottoirs sans avoir jamais vu Mrs Fowler qui, pourtant, habitait près de chez moi ; et, tout d’un coup, je me suis mise à observer les rues, et j’ai vu les vieilles femmes. Il y avait aussi des hommes âgés, mais surtout des vieilles femmes qui déambulaient lentement, qui se tenaient debout deux par deux ou par petits groupes pour bavarder, ou assises sur un banc au coin de la rue sous le platane. Je ne les avais jamais vues. C’est parce que j’avais peur de leur ressembler. »

   
   C’est très finement écrit, décrit, analysé. Doris Lessing n’a pas volé son Prix Nobel. Esprit rebelle et indépendant, elle nous clame ses indignations et nous met face à nos insuffisances. Elle a du boulot !

critique par Tistou




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Le cinquième enfant - Doris Lessing

Histoires de famille
Note :

   Ma lecture des «Grands – mères» m’ayant laissé un goût amer, je suis allée voir d’autres écrits de Doris Lessing et ce « Cinquième enfant» me conforte dans l’idée que cette auteure n’est pas quelqu’un qui peut laisser indifférent.
   «Le cinquième enfant» se situe en Angleterre, bien sûr, dans une famille de la classe moyenne. Harriet et David sont heureux, malgré les regards et les commentaires réservés de leurs familles respectives quand ils font part de leur désir d’avoir une grande maison pleine d’enfants et d’amis.
   
   Tout va bien cependant et leurs souhaits se réalisent… jusqu’à la venue de Ben, le cinquième enfant. Déjà difficile pendant la grossesse, une fois né, cet enfant est tellement différent qu’il fait peur à tous les membres de la famille. Seule, sa mère, bien qu’épuisée, le protège, le raisonne et l’aime à sa façon. Elle est vite la seule à pouvoir obtenir un comportement quasi normal, même si on sent la souffrance à fleur de peau de cet enfant qui perçoit sa différence sans réussir à modifier ni son aspect si particulier, ni ses pulsions meurtrières.
   
   Bien sûr, la famille éclate, bien sûr, Ben se sent rejeté et a d’autant plus peur… et donc a des attitudes d’autant plus «scandaleuses». Alors, à l’adolescence, s’organise pour ce « phénomène » une vie de marginalité sous la férule d’une bande de voyous.
   
   Ce choix de sujet n’est sûrement pas anodin ; Madame Lessing traite d’un problème de société : la place du handicap ; et en même temps d’un problème humain : la peur de la différence et tout ce qu’elle peut générer.
   L'écriture est fluide, la lecture facile mais cela n’enlève rien aux sentiments mêlés que suscite ce roman : surprise, angoisse, horreur, compassion…
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critique par Jaqlin




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Le bonheur est fragile.
Note :

   «Le cinquième enfant» est une fable. Le condensé en un court roman de la vie de Harriet et David, à partir de leur rencontre, jeunes gens, à Londres.
   
   Une fable dont la morale n’est pas clairement discernable, pas moralisatrice pour deux sous, pas non plus foncièrement optimiste. Une fable qui ressemblerait bien à ce qu’on peut rencontrer dans la vie.
   
   Doris Lessing n’étant pas du genre à se voiler la face ou mettre ses convictions dans sa poche, elle nous livre une vision dépourvue de sentimentalisme sur un aspect de nos vies d’Occidentaux. Celles dont nous sommes persuadés qu’elles doivent être le nec plus ultra, l’exemple pour le restant du monde.
   
   Harriet et David sont jeunes. Un peu atypiques dans la mesure où ils ont du mal à partager les futilités de leurs congénères. Ils se trouvent, «se reconnaissent» lors d’une fête dans laquelle l’un comme l’autre ne trouvent pas leur place. Ils «se reconnaissent» pour ce qu’ils sont : de la même école de pensée, faits l’un pour l’autre. Leur «école de pensée» : réhabiliter la famille, en fonder une grande, avec beaucoup d’enfants, à contrecourant aussi de l’avis de leurs proches.
   
   Qu’à cela ne tienne, le père de David est riche et c’est lui qui, mû certainement par le sentiment de culpabilité de ne peut-être pas s’être suffisamment occupé de David enfant, leur permettra financièrement d’acquérir la grande maison nécessaire au dessein et leur fournira l’argent indispensable au train de vie. Et les enfants s’enchainent ; un, deux, trois, quatre. Vite, trop vite, mais contrairement à l’attente des amis, connaissances et famille, le bonheur s’installe aussi dans la maison et celle-ci est devenue un rendez-vous obligé pour de longs jours et une foule d’invités au moment des fêtes. La mère de Harriet assure la logistique, quatre enfants aussi rapprochés n’étant pas tout à fait une sinécure.
   
   Doris Lessing nous conte tout ceci, cette montée en puissance du bonheur qui émane des ces familles heureuses qui paraissent inébranlables et puis … comment s’appelle déjà le bouquin ? «Le cinquième enfant». Ah oui ! Le cinquième enfant, ce sera Ben. Et avec Ben arrivera une toute autre aventure. Que va nous conter aussi Doris Lessing. Histoire de ne pas trop nous laisser sur nos illusions !
   
   4,5* au lieu de 5, c’est pour la fin, peut-être plus faible mais c’est réellement un bouquin qui ne vous lâche pas. Moi, il m’aura fallu une seule journée ! (nuit comprise)
   « Ce n’était pas un joli enfant. Il n’avait pas du tout l’air d’un bébé. Il avait la tête rentrée dans les épaules, comme s’il avait été accroupi et non couché. Le front offrait une pente uniforme, et les cheveux poussaient curieusement en deux épis sur le devant, formant un genre de triangle qui descendait assez bas sur le front, jaunâtres et hirsutes, tandis que, derrière et sur les côtés, ils étaient aplatis. Il avait les mains épaisses et lourdes, avec les paumes noueuses. Il ouvrit les yeux, et contempla fixement le visage de sa mère. C’étaient des yeux vert-jaune bien focalisés, comme des morceaux de saponite. Elle avait attendu avec impatience de pouvoir échanger des regards avec cette créature qui, elle en était certaine, s’était efforcée de lui faire mal ; mais il n’y avait là nulle lueur de reconnaissance. Et son coeur se serra de pitié pour lui : pauvre petite bête, que sa mère détestait tant … Elle s’entendit dire nerveusement, tout en essayant de rire : “On dirait un troll ou un lutin.” Et elle le berça contre elle, pour compenser. Mais il était raide et lourd. »
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critique par Tistou




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Dédicace spéciale!
Note :

   Je sais que c’est un peu inhabituel mais impossible de ne pas dédier cette note à Papa Lou (nom de code transparent s’il en est), qui passe parfois par ici et me reproche régulièrement de ne pas lire Doris Lessing, qui l’a très certainement ensorcelé (la vilaine !). En effet, amis lecteurs, depuis des années on essaie par tous les moyens, des plus directs aux plus détournés, de me faire lire enfin du Lessing. J’avais bien lu et apprécié la nouvelle « The grand-mothers » mais je n’en avais pas parlé ici car il me restait d’autres textes à découvrir dans ce recueil; c’est donc avec cette note que je mettrai un terme à l’absence honteuse de Doris Lessing sur mon blog qui plus est souvent tourné vers les Côtes britanniques. Roulement de tambours (et applaudissements certains de Papa Lou) : Doris Lessing fait son entrée!
   
   The Fifth Child est un roman étonnant. Avant d’aller plus loin, autant dire que mes deux lectures de Doris Lessing portent sur des sujets assez dérangeants, un peu malsains même. «The grand-mothers» a pour personnages principaux deux meilleures amies ayant chacune pour amant le fils de l’autre. «The Fifth Child» porte cette fois-ci sur la naissance d’un enfant monstrueux, sur les plans physique et moral. Dans les deux cas j’ai trouvé que Doris Lessing traite avec beaucoup de sang-froid ses personnages, abordant des tabous avec précision, un semi détachement et une sensibilité certaine qui impliquent immédiatement le lecteur.
   
   Doris Lessing définit son livre comme une «horror story» ; c’est un texte qu’elle déclare avoir détesté écrire, sans aucun doute il a découlé d’une gestation éprouvante.
   
   L’histoire est celle de Harriet et de David, jeune couple rêvant de fonder un foyer idyllique. Dans les années soixante, ils achètent une immense maison victorienne dans le but d’accueillir une famille nombreuse et des amis toujours bienvenus. Le rêve se concrétise jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Après une grossesse extrêmement douloureuse, Harriet éprouve immédiatement de l’aversion pour son fils qui lui évoque un gnome, un monstre issu de la fin des temps. Son mari et ses proches, s’ils ne se prononcent pas ouvertement d’abord, semblent tous mal à l’aise devant l’enfant aux yeux jaunes et au regard féroce. Dès sa naissance, Ben fait preuve d’une force extraordinaire. Froid, rageur, violent, il ne semble éprouver d’affection pour personne et ne ressentir aucune émotion, hormis une joie malsaine lorsqu’il détruit. Ce roman porte essentiellement sur l’arrivée de Ben dans la famille, son impact sur son entourage, même si l’on suit son évolution, du fœtus cruel à l’adolescent inquiétant. Le point de vue est celui de la mère (avec un passage occasionnel à la 1ère personne), à qui tout le monde semble reprocher l’existence de Ben. Harriet est sans aucun doute le personnage le plus présent dans le roman, même si elle joue à mon avis surtout un rôle de narratrice subjective.
   
   Voilà un roman psychologique qui reprend effectivement certains éléments du roman d’horreur. Ben, qui observe froidement son entourage, reproduit des comportements humains sans les comprendre et tue des animaux à mains nues, m’a fait penser au héros du film «Halloween, la Nuit des Masques» qui assassine sa sœur alors qu’il est encore enfant! S’il a tout d’un futur psychopathe, Ben est un personnage ambigu. Comme le dit Harriet, il est impossible de comprendre la façon dont il voit le monde, de savoir s’il a des sentiments ou non. Mais le monstre est aussi celui qui sommeille en chacun de nous. Ainsi, devant l’enfant gênant, la famille généreuse et bien pensante n’hésite pas à adopter un comportement inhumain; l’enfant sera placé dans une institution (qui a tout d’un hospice victorien) où chacun s’attend à le voir mourir. Lorsque Harriet décide de le secourir, on lui oppose une muette désapprobation: pourtant, pour le lecteur impliqué mais extérieur à la scène, Harriet a adapté un comportement légitime. Qu’elle soit poussée par son devoir de mère ou ses responsabilités en tant qu’individu, Harriet agit avec un certain sens moral; pourtant, son entourage semble trouver anormal son comportement. A la malice de Ben répond l’absence d’humanité d’une famille des plus charmantes à l’origine.
   
   C’est un roman fascinant, très réaliste, assez court et rapidement lu (un vrai «page turner»). On peut y voir une histoire sordide ou s’intéresser à la complexité des personnages. On peut voir en Ben un simple monstre ou s’interroger sur l’ambiguïté de son comportement ou encore, sur l’origine de son apparente difformité. La lecture, bien que passionnante, est assez douloureuse en raison de la noirceur du sujet et de la façon dont il est traité. Les pistes de lecture sont nombreuses mais mieux vaut laisser chacun se faire sa propre opinion. Un livre qui sans aucun doute mérite le détour!
   
   Doris Lessing : ''What happened,'' she said, ''is that I wrote it twice. The first time I wrote it I thought it was dishonest and too soft - this is not what would happen if such an alien creature was born into our society. Something much worse would happen. So I threw away the first draft, and while it's certainly more unpleasant now, I think it's more truthful, especially in the reactions of the other children. I was too soft on them.'' (NY Times)

critique par Lou




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Dans ma peau - Doris Lessing

Se pencher sur son passé
Note :

   “Dans ma peau” est le premier tome de l’autobiographie de Doris Lessing. Elle y raconte ses mémoires de sa naissance en 1919 à son installation à Londres en 1949. Il y a un second tome, “La Marche dans l'ombre” qui nous mène de 49 à 1962. Mais je ne l’ai pas lu car il était épuisé (mais Albin Michel vient juste de le rééditer).
   
   Cette autobiographie manifeste le sérieux souci d’une grande exactitude et d’une grande précision, tant dans les faits, les dates que dans la description des états psychologiques. Doris Lessing ne nie pas que les souvenirs sont sans cesse remodelés au gré de ce qui a été vécu depuis et de notre évolution mentale, mais elle ne se soucie pas de façon majeure de ce défaut. Elle tente de son mieux de nous raconter son histoire avec exactitude, fournissant détails, lieux, dates, noms, explications, qu’elles lui soient favorables ou non et sans tenter de justifier qui ou quoi que ce soit, ni chez elle, ni chez autrui. C’est cette liberté ce détachement et cette approche de l’objectivité qui rendent ce livre passionnant pour tous ceux qui s’intéressent à Doris Lessing
   
   Elle se raconte, mais on n’a jamais l’impression qu’elle se regarde vivre ou se met en scène.
   
   Nous la voyons petite fille, très proche de son frère, Harry et tout de suite opposée à sa mère dont il ne lui semble jamais recevoir assez d’amour et dont parallèlement elle ne supporte pas le caractère autoritaire. Nous faisons connaissance de son père, auquel la guerre de 14 aura volé une jambe et que ce handicap affaiblira lui ôtant la possibilité de rentabiliser jamais sa petite ferme de Rhodésie.
   
   Nous la verrons grandir, se plaire à se coudre de jolies robes, à aller boire et danser et à séduire les garçons (qui étaient bien loin de se douter qu’ils tenaient dans leur bras un futur prix Nobel de littérature). Flirter donc, se marier et avoir des enfants, ce qui nous en apprendra beaucoup sur les maternités et surtout la révolution qui s’est accomplie en matière de soins aux nouveaux nés. (A cette époque, quand une maman quitte la maternité au bout d’une semaine, elle n’a jamais pu nourrir son bébé à sa guise et n’a jamais encore passé plus d’une ½ heure dans la même pièce que lui.)
   
   Doris ne se sent pas femme à consacrer sa vie à élever des enfants. Ce qu’elle fait, elle le fait de son mieux, mais elle préfère assez tôt se séparer d’eux et de ce premier époux, d’autant qu’elle s’est lancée à corps perdu dans la politique. Elle est farouchement et sans compromission, communiste et antiraciste dans ce pays où la moindre remise en cause du racisme le plus caricatural et le plus primaire est perçu comme une menace*. Antiraciste, cette fille de colons blancs le restera toute sa vie et communiste, ce sera jusqu’à ce que ses yeux se décillent et que s’envolent les illusions qui furent celles des meilleurs de son époque. Son premier roman va bientôt paraître en Grande Bretagne : « Vaincue par la brousse » (The Grass is singing) … mais nous arrivons là à la fin de ce premier tome.
   
   Avant cela pourtant, D. Lessing nous aura montré comme nulle autre une société coloniale obtuse, raciste et cruelle, mais qui a assez souvent elle aussi une existence difficile. La vie des «petits blancs» est dure. C’est peut-être de cette souffrance que leur vient l’impression qu’ils ont fait quelque chose pour ces colonies. En fait, l’interdiction de tout Noir à un poste de responsabilité ne pouvait, à leur départ, que laisser un pays sans cadres et sans personne formé pour le diriger.
   
   
   *D’ailleurs, elle n’oublie pas : « J’ai été interdite de séjour pendant des décennies en Rhodésie du Sud, et aucun Blanc n’a élevé la voix en ma faveur » (p. 416)

critique par Sibylline




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Nouvelles de Londres - Doris Lessing

Londres n’est pas si banale que ça
Note :

    18 courts textes qui ont comme lieu commun la ville adoptive de l’auteure. Des nouvelles souvent comme des paysages. Un après-midi dans le café d’un parc. La tension palpable d’un hôpital. La rudesse des rues londoniennes et le brouhaha du métro. Une randonnée en taxi.
   
   Je retiens «La mère de l’enfant en question» pour le beau témoignage silencieux du refus de marginaliser une enfant attardée. Également «Une question de principe», un bel exemple de l’opiniâtreté ridicule des gens de la ville. Enfin, «Debbie et Julie» ou l’épreuve difficile d’une adolescente enceinte.
   
   Mais, en général il n’y a rien de particulièrement mémorable. Prise une par une, ces nouvelles sont ordinaires. Il n’y a pas de chute surprenante. L’approche en est une d’observation, détachée, à la troisième personne. D’ailleurs, on imagine bien l’écrivain assise avec son calepin en train noter ses pensées sur le moment devant un événement ou un endroit qui la touche. Certes, l’ensemble forme une collection homogène. Une mosaïque qui n’est pas sans rappeler les impressionnistes, puisqu’il faut avoir un certain recul et une vision globale du groupe pour en apprécier le travail artistique.
   
   Certains portraits - majoritairement de femmes – sont intéressants, mais la brièveté des textes ne permet pas de s’émouvoir. Le manque d’originalité et de flamboyant ne rend pas justice à la ville cosmopolite et complexe qu’est Londres.

critique par Benjamin Aaro




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Le monde de Ben - Doris Lessing

Délinquance
Note :

   Je l’ai déjà dit, à mon sens, Doris Lessing n’est pas un écrivain facile à classer. «Le monde de Ben» en est une illustration supplémentaire, s’il en était besoin.
   La parution du «Cinquième enfant», ce conte inquiétant où un enfant atypique, aux limites de l'humain, vient rompre l'équilibre d'une famille bourgeoise.
   
    Ben, l'adolescent délinquant, est devenu un jeune homme sans âge, un bonhomme hirsute - sorte de résurgence d'un peuple primitif- qui a appris à dompter ses pulsions de mort, à développer son instinct de survie et ainsi se faire une place dans la société. Il va et vient ainsi d'une vieille dame à une prostituée, qui toutes deux l'aimeront sincèrement, il joue les passeurs de drogue puis se fait embrigader dans une bizarre histoire au Brésil. Les seules personnes qui s'intéresseront vraiment à lui seront de toute façon des marginales, et de portraits en actions, on a un panorama assez complet de nos propres réactions face à ce qui sort de la norme.
   
   Extrait d’une interview de Doris Lessing dans le magazine Lire :«Je voulais savoir où cette créature survivrait. Il était évident qu'il serait toujours marginal car aucune structure bourgeoise ne le tolérerait. Ben est le rejeton d'un passé préhistorique», explique-t-elle. «Ben représente un problème insoluble.» «Notre culture s'engage à défendre les faibles et les démunis, à ne pas tuer les personnes difficiles que nous mettons au monde. Laissé à lui-même, Ben serait mort, ce que notre société n'aurait pas admis. Supprimer cette créature qui détruit une famille, sans qu'il en soit fautif, n'est pas admis non plus. Avant Hitler, philosophes et politiciens songeaient en toute honnêteté à se débarrasser de ceux qui étaient génétiquement défaillants au profit d'une race parfaite. Après la Shoah, c'est devenu impensable... A défaut d'un tueur à gages, il n'y a aucune solution au problème de Ben. Et c'est le dilemme de la famille qui m'intéressait.»
   
    La romancière contemple notre monde, ses tragédies et ses contradictions avec une distance altière, un mélange de perspicacité, de vitalité et de sensualité. Et «Le monde de Ben» atteint un épurement et une densité rares qui marquent l'intuition juste de ceux qui ont vécu. On ne referme pas ce livre sans un sentiment teinté d’angoisse, de fatalisme et de compassion inutile.
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critique par Jaqlin




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Un chien dans un jeu de quilles.
Note :

    Dans cette suite du livre «Le cinquième enfant», Ben a 18 ans. Il s’agit toujours du même garçon désagréable, tout en muscle et en appétit. Abandonné par sa famille, il n’a pour refuge que le logis d’une veille dame qui daigne bien s’occuper de ses besoins primaires. Lorsque cette dernière tombe malade, il est recruté par le souteneur d’une prostituée amicale afin de transporter de la drogue entre la Grande-Bretagne et la France. Par la suite, il sera manipulé de nouveau et aboutira au Brésil pour un autre périple tortueux…
   
   Une gentille fable morale, l’histoire de Ben est intéressante dans sa façon de nous montrer le parcours d’un être proche de l’animal évoluant dans une société hautement balisée. Le monstre n’est pas édulcoré pour nous le rendre attachant. C’est un carnivore redoutable, colérique et bête. Pourtant, on se surprend à souhaiter qu’il s’en sorte.
   
   La lacune principale découle d’une réticence à aller au bout des idées. Peut-être, Lessing est aussi tombée sous le charme de son antihéros et ne s’est pas permise d’explorer toute la cruauté dont l’homme est capable lorsqu’en présence d’un être plus faible ? Ce dernier est souvent protégé et reçoit l’affection de bons samaritains. La réalité est sûrement autre. Le monde n’est pas aussi aimable avec ses inadaptés.
   
   Pour cette raison, les aventures de Ben aux quatre coins de la planète paraissent invraisemblables. Qui veut s’encombrer d’un boulet ? Considérant la richesse du personnage, son étude approfondie dans un cadre intimiste aurait été plus captivante que le simple inventaire des ses tribulations rocambolesques.

critique par Benjamin Aaro




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Les grand-mères - Doris Lessing

Des grand-mères à l’envers
Note :

   Doris Lessing s’est manifestement intéressée à l’âge, la vieillesse, durant sa propre vieillesse. «Les carnets de Jans Somers» en sont un témoignage. «Les grand-mères» un autre, dans un registre tout différent, avec ce que j’appellerais des «grand-mères à l’envers». Car la grande affaire des deux grand-mères en question ; Roz et Lil, amies depuis toujours, c’est la relation qui a fini par s’établir pour chacune avec mutuellement le fils de l’autre. Roz avec Ial, le fils de Lil et Lil avec Tom, le fils de Roz. Une affaire peu banale, on en conviendra !
   
   Et Doris Lessing se vautre dedans sans qu’on sache bien où elle veut en venir, s’il y a un dessein secret derrière l’aventure. Nous parler du quasi-inceste? de la différence d’âge entre deux amants? Certainement plus que tout cela mais quoi précisément?
   
   Toutes les formes de convention volent en éclat, surtout quand les femmes de Tom et Ian (ils ont fini par se marier avec des femmes de leur âge) découvrent dans des lettres conservées la réalité impensable.
   
   «Quand Mary avait trouvé le paquet de lettres, oublié dans un vieux sac de voyage, elles avaient d’abord cru qu’elles étaient toutes de Lil à Tom, banales, du genre de celles qu’on attendrait d’une vieille amie ou d’une seconde mère. Elles commençaient par «Cher Tom» et s’achevaient sur «Tendrement, Lil», avec de temps en temps une ou deux croix pour «grosses bises». Et puis il y avait eu l’autre lettre, celle de Tom à Lil, qui n’avait pas été postée:
   «Pourquoi ne devrais-je pas t’écrire, Lil? Pourquoi non? Il le faut au contraire, je pense à toi tout le temps, oh mon Dieu! Lil, je t’aime tant, je rêve de toi, je ne peux pas supporter d’être séparé de toi, je t’aime, je t’aime …»
   Et ainsi de suite, des pages entières. Elle avait alors relu les lettres de Lil et les avait vues sous un autre jour. Et puis elle avait tout compris. Au moment où elle se tenait sur le chemin avec Hannah, en contrebas des jardins de Baxter’s, et où elle avait entendu le rire de Roz, elle avait su que son rire était moqueur. Ils se moquaient d’elle, Mary, et elle avait enfin tout compris. Tout lui était apparu très clairement. »

   
   Ce roman est très court mais hors-normes de par son sujet. Quant à ce qu’il sous-tend, j’avoue mon incapacité à l’avoir décelé. Ca fait penser à un coup de griffe facétieux que lancerait une vieille dame, indigne (?), à la face de la «normalité-conformité». Un coup de griffe écrit par Doris Lessing et donc fort digne d’intérêt !
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critique par Tistou




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De la valeur qu’il faut accorder aux prix littéraires …
Note :

   A travers cette petite phrase, le décor est planté :
   « A l'intérieur de ces maisons, ouvertes au soleil, aux vents marins, à la rumeur de la mer, il y avait des pièces où nul ne pénétrait, hormis Ian et Roz, Tom et Lil »
   Exclusivité ou exclusion ? La nuance est faible dans le propos de Doris Lessing…
    Lil et Roz sont deux grands -mères issues d'un milieu privilégié, et amies très proches depuis toujours, qui passent le plus clair de leur temps à la plage. Entre leurs fils et leurs petites filles, elles semblent filer le parfait bonheur.
   
    Les deux femmes s’avèrent être deux êtres sans concession, vivant une amitié tellement fusionnelle que leurs deux familles se mélangent et deviennent indissociables. Elles semblent n'exister que dans leur propre monde, et prennent d'ailleurs soin de ne pas laisser quiconque pénétrer leur bulle, tout en faisant grand cas des apparences. La situation atteint son paroxysme lorsque chacune entame une aventure avec le fils de l'autre…
   
   Mine de rien, Doris Lessing joue elle aussi le jeu des apparences : elle nous campe un univers un peu cliché : bord de mer, café "populaire mais bohème", paréos…, et elle aborde des sujets sérieux : l'amour, sous toutes ses formes - familial, filial, conjugal, et même, en un sens, incestueux ; mais aussi la jalousie, le temps qui passe ou bien encore les codes de la société, ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas.
   
   “Les Grand-mères” est un roman au ton léger mais au fond décapant qui dérange, il nous renvoie à l’impact des non dits et de la dissimulation dans notre vie sociale. Ses personnages sont peu attachants, et l'ensemble est trop froid. Il se termine un peu abruptement, laissant un goût d'inachevé, mais n'en reste pas moins un texte qui fait réfléchir sur son propre rapport à la famille et au monde.
   ↓

critique par Jaqlin




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Honteux.
Note :

    Un petit morceau intime - presque du théâtre – mettant en scène deux grand-mères indignes et leurs fils splendides dans un décor de plage. Quelque chose qui serait insignifiant si ce n’était la relation amoureuse (et physique) que chacune d’elle entretient avec le fils de l’autre. Ce n’est pas de l’inceste, ni de l’abus. Seulement un chassé-croisé un tantinet provocateur inventé par une octogénaire coquine.
   
   On devrait être choqué par le comportement de ces sages dames. Or, on ne l’est pas en raison de cette évocation peu plausible d’un univers supposément coincé s’apparentant plutôt au grandiloquent des «soaps» américains que’à la vraie bourgeoisie. C’est du toc. Ça sonne faux. Tout est trop parfait. Même les disputes sont chorégraphiées. Il y a bien quelques lignes bien tournées, mais surtout beaucoup de dialogues risibles: «Je léchais le sel sur elle comme un animal une pierre à sel, murmura-t-il.» Quel romantique ce Tom! Et en plus, il se parle tout seul…
   
   L’absence d’émotions sincères et le refus de mordre à pleines dents dans la notion de tabou confère à ce bouquin une impression de rendez-vous manqué. Peut-être, l’intention première était-elle simplement de divertir?
   
   Dans la version originale, ce texte est inclus avec 3 autres romans courts dont «L’enfant de l’amour».
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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Une relation quasi incestueuse
Note :

   Deux amies d'enfance, leurs fils et cette période trouble où la jeunesse brûle de tous ses feux. Cédant à leurs désirs, chacune entame une liaison avec le fils de l'autre.
   
   J'avais entendu dire le plus grand bien de ce court texte de Lessing et c'est avec l'envie de découvrir ce texte fort et sulfureux de ce prix Nobel de littérature que j'avais ajouté à ma PAL "Les grands-mères". Autant le dire immédiatement, c'est une déception, une grosse. Pas forcément sur le fond, que je trouve très intéressant, mais plus sur la forme. D'emblée, le style de l'auteur m'a agaçée. Froid, détaché, répétitif pour ne pas dire redondant par moment. J'irai même jusqu'à dire plat. Peut-être, sans doute, est-ce voulu, à moins que la traduction ne soit mauvaise. Mais du coup, difficile de s'investir dans cette histoire d'amour scandaleuse. Car scandaleuse elle l'est: chacune de ces mère devient la maîtresse du fils de l'autre, entrant dans une relation quasi incestueuse tant leurs relations ont été celles de parents proches. Il est beaucoup question dans le récit de la passion qui brûle, du parcours singulier de ces femmes superbes et intelligentes, du moment où l'arrivée d'épouses brise les relations qu'elles entretiennent avec leurs enfants. C'est il est vrai une belle variation autour du thème du montré et du caché. Il y a la façade lisse et heureuse qu'elles et leurs familles offrent au monde, avec les fêtes, les sorties à la plage, la réussite scolaire, les malheurs surmontés avec courage. Il y a ce que les mauvaises langues soulignent: les hommes partis ou morts, cette relation amicale entre les deux femmes si intense qu'elle en devient louche... Et puis il y a l'inimaginable, tellement à l'encontre des tabous de la société que personne ne le perçoit, il y a les névroses des enfants et des mères, celles des pères qui toutes ensemble font une toile sombre, dure et amère.
   
   A côté de toute cela, Doris Lessing explore la féminité et la manière dont elle se confronte à la vieillesse qui arrive, à des désirs qui ne sont pas moins forts et qui se heurtent à la nécessité de la sécurité et des conventions sociales. Il est intéressant de constater que par sa manière de le traiter, elle enlève tout côté sulfureux à son histoire, ne laissant que deux femmes et deux jeunes gens face à des désirs et des amours qu'ils ne peuvent contrôler. A aucun moment on n'a l'impression de quelque chose contre nature, ou "sale". Elle raconte une histoire d'amour, tragique et peu banale, mais une histoire d'amour. Celle des mères, et celle des épouses bafouée.
   
   Dommage que Doris Lessing se sente obligée d'appuyer son propos. Les larmoiements de la serveuse aux premiers âges du récit par exemple, la chute qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. On a un goût d'inachevé et de bâclé à la dernière phrase.
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critique par Chiffonnette




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Pas plus qu'une bluette
Note :

   La photo de la couverture est loin d’évoquer ces grand-mères qui ne s’habillaient qu’en noir et ne se souciaient plus de coquetterie. S’agit-il donc ici de celles étiquetées rapidement de couguars? C’est exactement ça, sauf qu’en plus d’aimer des jeunes de l’âge de leurs fils, leurs maisons se faisant face et les maris étant mort ou absent, c’est à deux qu’elles ont élevé ces garçons devenus leurs amants à peine sortis de l’adolescence. 
   
   Ils s’aiment. Ils ne font pas de scandale. Personne ne se doute de rien puisqu’ils ont toujours vécu ensemble.
   
   Le récit s’ouvre sur une scène idyllique. Dans une baie paradisiaque donnant sur l’Océan. Quatre adultes et deux petites filles, "des êtres soignés et resplendissants" sont installés à la terrasse d’un établissement prestigieux. 
   "Six têtes blondes? Ils étaient sûrement parents. Ce devait être les mères des hommes."

   Un beau tableau offert à l’admiration de tous. Il ne manque que les mères des petites filles, trop souvent absentes. Mais en voici une qui arrive justement.
   "Un petit bout de brune remuante, qui n’avait rien de l’assurance et du style de "la Famille".

   Éclate alors une scène, rapide et feutrée en apparence, décisive pour l’avenir de tous, en réalité. Les mères viennent de découvrir les amours illicites et reprennent leurs enfants, "loin de leurs maris, loin de leurs belles-mères."
   C'est le passé de ces amours troubles. qu'évoque la suite du récit.
   
   Aurais-je été attirée par ce titre peu encourageant si le nom de l’auteur ne m’avait pas sauté aux yeux?
   
   On dirait ici un essai sur la génération des plus de cinquante ans et ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus, mais Doris Lessing, prix Nobel de littérature 2007, dont j’ai tellement aimé "Le carnet d’or" s'est toujours intéressée aux phénomènes de société. L’éditeur parle de ce petit livre comme d’ "un texte sulfureux et dérangeant sur des amours scandaleuses. Roman du non–dit et de la dissimulation."
   Voilà qui est alléchant et qui aurait pu me plaire! Hélas, quelle déception! Juste une petite nouvelle très lisse, une bluette. Tout est dit, très vite, rien n'est approfondi. On frôle l' Harlequinade! 
   
   Doris Lessing est née en 1919 et a écrit ce livre en 2005 à 83 ans.

critique par Mango




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L'amour, encore - Doris Lessing

Sarah in love
Note :

   Une femme âgée, Sarah, se retrouve face aux ultimes assauts du désir charnel. Elle est productrice de théâtre à Londres et met en notes musicales la vie d'une artiste française oubliée, Julie Vairon.
   Sarah tombe amoureuse du jeune premier, Bill, jeune homme trouble, un peu pervers: il joue de son attirance pour lui et l'entraîne dans une danse amoureuse cruelle. Ce jeune homme, si beau, trop beau même, s'évertue à donner l'image d'un homme attiré par les femmes, toutes les femmes. La tendresse amoureuse qu'il semble éprouver pour Sarah a des parfums d'amour maternel... la séduction est un masque pour Bill, un masque que Doris Lessing met lentement, doucement en évidence, avec subtilité et délicatesse: Bill dissimule ses attirances avec habilité mais à force de reculades aussi étranges qu'injustifiées, le doute s'insinue dans l'esprit du lecteur.
   
   La douleur est immense pour Sarah, dont le corps s'embrase, réclamant caresses et voluptés nocturnes; aussi immense que la colère qu'elle éprouve envers elle-même: l'orgueil de la femme attachée à sa liberté, à son intégrité, le réalisme de la femme vieillissante s'étonnent violemment de ces sentiments amoureux ressentis à ce moment de sa vie! Tomber dans le piège éculé des amours interdites à son âge lui semble insensé! Comment cela a-t-il pu lui arriver? Devenir amoureuse d'un jeune homme qui pourrait être son petit-fils, est-ce raisonnable, la société le permet-elle?
   Sarah vit les ultimes feux d'une sensualité, de sa féminité, dans l'extrême douleur de la frustration et de la retenue.
   
   Le lecteur assiste à un ballet incessant d'occasions manquées, de passages à l'acte que l'on se garde bien de conclure!
   Doris Lessing met en miroir la vie de Sarah, son héroïne, et celle de Julie, Française de Martinique, jeune femme puis femme libre avant l'heure, assumant sa différence, sa liberté de ton, musicienne, écrivain et diariste. Julie mène une vie sous le signe de la sensualité et de l'amour sans renier une once de réalisme sur son époque (les préjugés sociaux construisent de véritables murs entre les personnes de conditions différentes). Sarah, au rythme de ses deux amours (Bill, l'éphèbe trouble et troublant, et Henry, homme jeune souhaitant se lancer dans une aventure sentimentale mais qui n'ose se laisser aller), vit successivement un amour immature de jeune fille romantique, en fleurs à travers Bill et un amour de la maturité avec Henry.
   
   Doris Lessing petit à petit amène son héroïne à se plonger dans les limbes de son enfance, à revivre la rivalité avec son jeune frère, le préféré de sa mère (la scène du jardin public à Londres est d'une beauté époustouflante et poignante au plus haut point: Sarah et la petite fille ignorée par sa mère, qui n'a d'yeux que pour son petit garçon, sont le reflet l'une de l'autre) puis à s'interroger sur son besoin inextinguible d'amour. En effet, les désirs et les aspirations amoureuses de Sarah ne viendraient-ils pas de la soif d'amour éprouvée lors de la petite enfance? L'enfance ferme des portes sur des paysages intérieurs douloureux, ces paysages où l'on croit que l'on ne sera jamais aimé!
   
   "L'amour, encore" est un roman complexe, subtil sur l'amour au moment de l'entrée dans la vieillesse avec toutes les souffrances, les souvenirs des expériences anciennes, au rythme difficile à suivre puis qui se délie et amène le lecteur vers un réel plaisir de lecture (il faut avouer que les personnages sont très complexes, très fouillés et les références culturelles foisonnent!). Le tout servi par la plume délicatement teintée d'ironie de Doris Lessing.
   
   Une première approche de cette auteure (que je ne connaissais pas) déconcertante parfois mais d'une richesse extraordinaire tant sur le plan des émotions que de la recherche stylistique et linguistique! Un drame shakespearien de l'intime et de l'indicible dans les méandres charmants d'un jardin anglais aux accents stridents du Midi!

critique par Chatperlipopette




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Les carnets de Jane Somers -t2-(Si vieillesse pouvait) - Doris Lessing

Un amour tardif
Note :

   Doris Lessing poursuit avec son héroïne, Jane Somers, qui a traversé le premier tome (Journal d’une voisine), à soutenir, contre toute attente, Mrs Fowler une vieille femme un peu acariâtre jusqu’à sa fin. Un peu au détriment de sa carrière de rédactrice en chef d’un magazine féminin, mais sans dommages importants. Jane Somers est à ce moment de son existence comme «vierge» affectivement. Je veux dire par là qu’elle n’a pas d’amour et qu’elle se demande même si elle en a jamais eu !
   Le tome II commence très fort :
   « Je descendais du métro quand mon talon s’est coincé. J’ai alors senti mon pied droit basculer dans le vide et je suis tombée, me retrouvant à quatre pattes sur le quai, parmi la foule qui attendait de s’engouffrer dans la rame. Je me suis relevée tant bien que mal tandis qu'on se bousculait autour de moi. Encore chancelante, j’ai vu un homme s’avancer prestement vers moi, et, malgré mon trouble, j’ai été aussitôt frappée par son autorité, sa vivacité, sa maîtrise. »
   
   Et vous devinez quoi ? Jane Somers, celle qui se demande si elle est capable d’aimer, tombe amoureuse. C’est le premier paramètre du roman.
   
   Second paramètre, Jane Somers a une soeur, qui elle-même a deux filles : Jill qui s’est ouverte à la vie, tome I, dans l’ombre protectrice de Jane, et … Kate. Jill annonce à Jane qu’elle va quitter son appartement pour voler de ses propres ailes et prévient Jane de l’intention de Kate de venir prendre la suite. Souci : Kate est une très jeune femme immature, incontrôlée, incontrôlable. Et de fait, arrive Kate.
   
   Le roman oscillera entre ces deux évènements en contrepoint ; un amour tardif impossible, une nièce qu’elle se sent incapable de mettre à la porte et qui s’avère un souci de tous les instants. A cet égard le tome II est l’antithèse du tome I. Dans celui-ci, Jane Somers s’épuisait à maintenir une illusion de vie auprès d’une très vieille femme finissante. Dans le tome II, Jane Somers rencontre ses limites dans ses tentatives à convaincre une très jeune personne à faire quelque chose de sa vie. Paradoxalement, ce tome consacré à la jeunesse et l’amour est plus crépusculaire que le tome I pourtant consacré à la vieillesse et la mort.
   
   J’ai senti Doris Lessing moins à l’aise dans ce registre, notamment dans les relations de Jane Somers avec Kate. Un peu d’invraisemblance m’a-t-il semblé ?
   Ca reste néanmoins un roman «Lessingien», plein de finesse et dense.

critique par Tistou




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Le Rêve le plus doux - Doris Lessing

Naissance d'une pension
Note :

   En 1939, Frances a épousé Johnny Lennox dont elle était enceinte.
   Johnny est membre du PC beau parleur, menteur, hypocrite, n’a jamais un sou.
   Frances élève seule leurs deux garçons gagne sa vie comme rédactrice pour le courrier du cœur, puis journaliste d’investigation sociale et assure de petits rôles au théâtre, rêvant d’y consacrer sa vie…
    Quand en 1960, elle accepte de s’installer chez sa belle-mère Julia, qui possède une maison spacieuse à Hampstead, les garçons invitent leurs amis en rupture avec leurs familles qui bientôt squattent la maison. Frances s’occupe d’une dizaine d’adolescents difficiles et paie pour eux. Elle recueille aussi les maîtresses de son mari et leurs enfants également déprimés et bientôt, s’étant tout de même trouvé un amant, elle accueille ses enfants et sa femme. Julia, sa belle-mère, s’y met aussi et s’occupe de Sylvia, une fillette anorexique qu’elle chérit …
   Les années passent et les adolescents grandissent puis vieillissent et restent plu ou moins scotchés à la maison mère. Johnny est comme le chef irresponsable d’une petite communauté où il vient de temps à autre défendre les principes du communisme stalinien en dépit des exactions qui le rendent de plus en plus contestable.
   
   Sur plusieurs générations, Doris Lessing fait vivre des personnages nombreux et «bien campés» comme en dit!! dont les activités variées lui permettent d’aborder les grands problèmes sociaux du vingtième siècle générés par les deux guerres occidentales, les guerres africaines, les idéologies socialo-communistes, les modes ésotériques des années 60, le sida, la menace atomique, l’évolution des mœurs sexuelles etc.
   
   Doris Lessing a ses cibles: tous les garçons qui fréquentent l’école d’Eton deviennent des personnages imbuvables, les jeunes qui suivent les cours du lycée alternatif sont des ratés sympathiques.
   
   C’est une fresque d’envergure, l’écrivain a du souffle. Mais je ne dirais pas qu’elle aborde tous ces problèmes avec un angle d’attaque neuf même si elle les met en scène avec pertinence.
   
   Le style et l’écriture sont simples comme la construction linéaire qui déroule l’histoire en paragraphes sans chapitre.
   
   Titre original : The Sweetest Dream (2001)

critique par Jehanne




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Vaincue par la brousse - Doris Lessing

« Alors le tonnerre dit... »
Note :

    Rhodésie, fin des années 40. Mary, une jeune citadine blanche et indépendante, épouse sans amour Dick, un petit fermier très pauvre. Dans cette vie rurale, tout lui déplaît profondément: l'isolement, la chaleur accablante, les tâches de la ferme, les Noirs qui travaillent pour eux. Jusqu'au jour où arrive Moïse, un domestique noir avec qui débute une relation complexe et perverse de domination, marquée par un mélange d'attirance et de répulsion. Cette tension atteint son paroxysme lorsque Mary est retrouvée assassinée dans sa véranda et que Moïse s'accuse du meurtre.
   
   Autant dire les choses comme elles sont, chers happy few: pour parler sans détours, ce roman est excellent, pas moins. On y remonte le cours de la vie de Mary (le roman débutant par sa mort), fille de fermiers très pauvres, qui a grandi dans le veld qu'elle n'a eu de cesse de fuir. Devenue indépendante dès l'âge de 16 ans, elle mène une vie insouciante et parfaitement réglée, entre son métier de dactylo, ses amis, et le cinéma qui occupe une grande place dans sa vie. Elle se tient à l'écart des relations amoureuses qui ne l'intéressent absolument pas et aurait pu continuer longtemps ainsi si elle n'avait pas surpris une conversation entre ses amis. Découvrant qu'ils la trouvent "bizarre" parce qu'à 30 ans elle mène toujours la même vie qu'à 16 ans, elle décide sur un coup de tête de se marier et épouse le premier (et seul) homme qui lui voue une adoration sans bornes. Hélas pour elle, Dick est exactement l'archétype de ce qu'elle a fui : il est pauvre, gère très mal sa ferme, s'obstine dans ses erreurs et refuse toute aide. Mary sombre alors lentement dans une dépression interminable, incapable de s'adapter à cette vie qu'elle juge épouvantable et de gérer correctement les indigènes sous ses ordres.
   
   Doris Lessing peint de manière brillante le portrait de cette femme au destin forcément tendu vers un dénouement qui ne peut qu'être tragique et à l'évolution psychologique implacable et incroyablement juste dont l'histoire est intimement liée à la description plus vaste d'une Afrique du Sud raciste, où règne en maître la peur des Noirs. Outre les dimensions psychologique et politique, il y a dans ce roman un fort pouvoir évocateur: on y sent la chaleur infernale qui finit par dominer les âmes, on y entend les bruits d'une brousse sans cesse en éveil qui n'a de cesse de reconquérir la place qu'on lui a volée et on regarde, impuissant, se désagréger une femme ordinaire. Remarquable.
   
   
   PS : le titre de mon billet est emprunté à T.S Eliot. Le titre original de ce roman, "The Grass Is Singing", est en effet extrait d'un vers de "The waste land".
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critique par Fashion Victim




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Relations mortifères
Note :

   Titre original : The Grass is Singing, 1950.
   
   Années 40 Rhodésie. Dans une ferme en pleine brousse, Mary, la quarantaine, épouse du fermier Dick Turner, vient d’être assassinée par son serviteur noir Moïse.
   
   Les Turner allaient quitter leur ferme, criblés de dettes, et en faillite depuis longtemps. Leur riche voisin Slatter venait de leur racheter leur bien, et de nommer un régisseur (Tony Marston jeune britannique de 20 ans, fraîchement débarqué dans ce pays).
   
   Tony a quelques idées sur les raisons de cet assassinat, mais il ne va pas pouvoir les dire.
   
   Nous sommes plongés dans l’existence de Mary, son enfance dans la pauvreté, un père qui boit, une mère qui tire le diable par la queue. A seize ans elle apprend la sténo dactylo et devient secrétaire.
   
   A trente ans, elle est toujours célibataire, secrétaire de direction, vit dans un foyer de jeunes filles et s’y trouve bien. Elle aime le cinéma et les romans sentimentaux. On ne lui connaît pas de relations amoureuses, ni de liaisons. Elle ne s’y intéresse pas, mais entend dire d’elle que c’est bizarre de ne pas songer à se marier. D’ailleurs elle ressent un vide dans sa vie.
   
   Les commérages à son sujet ont détruit l’image qu’elle se faisait d’elle. Maintenant il lui faut un mari! Elle rencontre Dick Turner, fermier, la trentaine, et l’épouse très rapidement. Car Mary est solitaire ; elle manque d’une amie à qui confier ce qu’on dit d’elle, d’une amie à qui présenter Dick, et qui puisse lui donner son avis, la conseiller…
   
   Dick vit loin de la ville, dans le bush. Il a construit seul une maison de fortune avec un toit en tôle et pas de plafond. Il n’y a pas l’électricité, et les sanitaires sont malcommodes. Dick fait travailler des "nègres" (le texte anglais emploie le mot "native") comme des esclaves. Ils n’en ont pas le statut mais ils en ont l’existence… pour exploiter ses champs de maïs qui ne lui rapportent rien. Très attaché à sa terre, il ne sait pas gérer et faire fructifier ses possessions. Il n’en a même pas envie…
   
   Pour le ménage et la cuisine, il y aussi un "nègre" qui se trouve sous les ordres de Mary. Pour elle les noirs sont des animaux et des êtres méchants. On lui a toujours dit de s’en méfier…
   
   Mary a tout quitté pour suivre Dick notamment son emploi. Elle dépend de lui désormais. Très vite son existence conjugale se révèle un échec. Elle n’aime pas le sexe, ne veut pas d’enfants, n’aime pas la brousse, n’aime pas ses voisins, n’aime plus les romans, et se venge sur les serviteurs noirs qu’elle traite si mal qu’ils se sauvent tous. Sauf Moïse, un "gars de la Mission", différent des autres ; il a appris à lire et écrire l’anglais, qu’il parle bien, et connaît des passages de la Bible. Entre Mary, tombée dans la dépression, et lui, une relation équivoque se noue.
   
   Ce roman est un huis clos d’une grande force ; la lente descente aux enfers des personnages, notamment de Mary est hallucinante. La brousse est aussi un personnage à part entière ; si Mary la déteste, elle l’aime aussi d’une certaine manière. Dans sa détresse, elle éprouve une sorte de passion mystique pour cet univers impitoyable, passion qu’elle partage avec Dick. L’auteur a très bien mis en scène l’exploitation ignoble des Noirs, et la mesquine communauté britannique, en évitant toutefois de caricaturer les personnages. C’est aussi la terrible solitude de ce couple mortifère, qui est mise en valeur.

critique par Jehanne




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Victoria et les Staveney - Doris Lessing

Cruauté inconsciente
Note :

   La mère de la petite Victoria est très malade. L’enfant n’a jamais eu de père et personne n’est là pour venir la chercher à l’école. Edward Staveney, qui devait exceptionnellement la prendre en même temps que son jeune frère à lui, Thomas, l’a complètement oubliée. En effet, qu’est-ce qu’un adolescent de la bourgeoisie londonienne peut bien avoir à faire d’une petite fille noire? Il revient pourtant, et l’enfant passe une nuit dans sa magnifique maison, souvenir qui ne la quittera pas.
   
   Bien des années plus tard, Thomas retrouve Victoria devenue vendeuse dans une boutique de disques. Sa vie n’a pas été rose, mais elle est libre, belle et intelligente. Lui se passionne pour la musique africaine et les femmes noires le font fantasmer. Il a dix-sept ans, elle dix-neuf et ils vont s’aimer le temps d’un été. De cet amour naîtra Mary, adorable métisse, dont Thomas ne connaîtra l’existence que six ans plus tard, après le mariage de Victoria, la naissance de son deuxième enfant, Dickson, et la mort de son mari. Les Staveney vont aussitôt chérir la petite fille, lui ouvrant les portes du monde des riches auquel son petit frère, trop noir, trop turbulent, n’aura jamais accès.
   
   Le racisme est au cœur de ce court roman, mais pas le racisme direct qui met les Noirs en marge de la société. Non, c’est un racisme plus sournois, bourgeois, qui fait une différence entre les jolies petites métisses à la peau claire et les petits garçons noirs comme la suie. Les Staveney sont pleins de bonnes intentions: Edward milite pour le quart monde, contre la misère, se rend en Afrique et publie des articles dans les journaux sur la situation des plus pauvres, le père est socialiste bon teint. Ils font montre d’une générosité invraisemblable envers Mary, la chair de leur chair, mais ne s’inquiètent jamais du sort de Dickson qui fréquentera une école réputée dangereuse tandis que sa sœur se verra ouvrir des portes bien plus prestigieuses. Ils accaparent la petite fille mais sa mère ne les intéresse pas.
   
   Doris Lessing pointe du doigt les inégalités sociales qui font que certains seront toujours plus différents que d’autres. Les préjugés ne tardent pas à se faire jour sous le masque de l’hypocrisie sociale que l’auteur met en scène efficacement parce qu’elle la connaît bien. Quelques pages suffisent au propos, cependant, les événements s’enchaînent avec une trop grande rapidité pour ce qui est de la narration. Sans chapitre, sans saut de paragraphe, on passe d’une époque à l’autre. Il y avait matière à bien plus de précisions sur la vie de Victoria, les soins apportés à sa tante, le renoncement aux études, ses petits boulots, son mariage. J’aurais aimé en savoir plus sur elle. Mais ce court roman, publié indépendamment, faisait à l’origine partie d’un recueil de nouvelles intitulé Les grands-mères, il est peut-être plus fort dans ce contexte.
   
   D’autre part, je trouve l’écriture de Doris Lessing extrêmement froide, minimaliste avec des phrases très courtes qui s’attardent peu sur le ressenti de Victoria. Tout est très factuel et la jeune femme reste finalement assez éloignée du lecteur.
   
   La brièveté du texte conjuguée à l’absence d’empathie envers l’héroïne font que finalement, Victoria est plus un symbole qu’un personnage et je regrette qu’elle ne soit pas les deux.
   
   
   Titre original: Victoria and the Staveneys, parution en Grande-Bretagne : 2008

critique par Yspaddaden




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Alfred et Emily - Doris Lessing

Mise en place des souvenirs
Note :

   " Mes parents étaient remarquables, quoique très différents l’un de l’autre."
   Tel est l’incipit de l’avant-propos par lequel Doris Lessing introduit le court roman que lui a inspiré ses réflexions sur sa parenté.
   
   Par cette mise en parallèle rapide, le lecteur comprend comment un écrivain peut détourner la réalité d’une biographie pour ne se servir que de la substantifique moelle des personnages. Elle conquiert ainsi la liberté de les faire évoluer indépendamment de leur destin "réel", en modifiant leur cadre de vie et les circonstances qui président à leurs différents choix. Ainsi peut-elle bâtir une fiction qui lui permet d’approfondir et de magnifier les vertus des "caractères", ignorant superbement les travers moins conviviaux et les contraintes qui ont entravé l’épanouissement de ces personnalités.
   
   En moins de 200 pages, Doris Lessing dresse un décor de vie en Angleterre au début du XXème siècle, cadre champêtre moins idyllique qu’il n’y paraît, puisque la pression sociale et les conformismes familiaux entravent les rêves qui habitent les différents protagonistes. Mais à chaque situation, certaines rencontres peuvent apporter l’échappatoire qui permet l’éclosion des personnalités. Nous découvrons ainsi tour à tour la malchance d’Alfred Tayler, mal aimé chez lui mais "adopté" par des paysans qui deviennent sa véritable famille en l’établissant un des leurs. De son côté, la toute jeune Emily, rebellée contre son père et sa belle-mère, bénéficie de l’amitié éclairée de Mary Lane, la mère de sa meilleure amie. Emily Mac Veagh devient infirmière et révèle son tempérament directif. À partir de ces situations, Doris Lessing déroule les fils des destinés, s’amusant au passage à déconcerter les lecteurs, puisque qu’elle soustrait Alfred et Emily à l’idylle que nous attendions tous…
   
   À l’issue du roman, l’édition J’ai lu enchaîne sur une seconde partie, autobiographique concernant l’enfance de l’auteur et la perception d’une réalité beaucoup moins épanouissante. Doris Lessing entreprend dans les éclaircissements un récit à la première personne qu’elle introduit par ces réflexions :
   « Deux personnes âgées peuvent échanger un regard ou se contenter de dire : " Vous souvenez-vous…" pour indiquer un souvenir qu’il vaut encore la peine de conserver trente ans après. Même un ton de voix, une inflexion chaleureuse ou irritée, peut signifier dix ans d’amour ou d’inimitié. En écrivant sur leurs parents, même des enfants ou des descendants attentifs peuvent passer à côté de trésor. »( page 165)

   
   Illustré de photographies familiales récupérées et restaurées, Doris Lessing se livre à un exercice de mémoire probablement aussi jubilatoire que douloureux. Les blessures de son père, séquelles de guerre, les désillusions et l’enthousiasme maternel douché par la tournure des événements, l’âpreté d’une vie réelle bien différente des promesses initiales, Doris Lessing en conserve une évocation ambivalente. Et l’on comprend parfois qu’elle regrette amèrement que la réalité du vécu ait pu détériorer l’image d’une personne, au point que le recul de l’âge et des faits lui souffle une réhabilitation par la fiction.

critique par Gouttesdo




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