Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de juin et juillet 2008
André Brink

    Enjambons les mers et les terres, survolons sommets, plaines et océans! Nous enrichissant à chaque exploration bien plus que Les Conquistadores n’ont jamais pu le faire.
   
    Par ce pouvoir que nous donnent les livres, il nous a plu de voyager. Nous nous sommes encore une fois ri des distances autant que des époques, nous avons pulvérisé leurs frontières et nous sommes passés de l’extrême Afrique du Nord à l’extrême Afrique du Sud, du Caire au Cap, de Naguib Mahfouz à André Brink.

   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2008
   

   
    André Brink est un Afrikaner né en Afrique du Sud en 1935 dans une famille bourgeoise (père magistrat). Il y poursuit ses études jusqu’en 1959, puis, de 1959 à 1961, est inscrit à la Sorbonne, à Paris. C’est là qu’il découvrira et adoptera la possible égalité entre blancs et noirs. Un second séjour d’un an quelques années plus tard renforcera ses convictions.
   
    Il a écrit indifféremment en Afrikaans et en Anglais de nombreux romans, quelques essais et a traduit des classiques qui lui tenaient à cœur en afrikaans .
   
    Ses œuvres traitent le plus souvent de la ségrégation et des diverses attitudes dans un tel environnement, mais, depuis la fin de l’apartheid, la situation actuelle n’est pas sans l’inspirer également. Qu'il se serve d’un contexte historique ou qu'il aborde de nouveaux sujets, ceux qui pensaient que son inspiration ne survivrait pas à ce nouvel environnement politico social se sont trompés.
   
    Internationalement reconnue, son œuvre lui valut de nombreuses distinctions dont, en 1980, le Prix Médicis pour «Une saisons Blanche et sèche»
   
   Il est décédé en 2015.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Le mur de la peste
  Une saison blanche et sèche
  Les imaginations du sable
  Un turbulent silence
  Adamastor
  Tout au contraire
  Les droits du désir
  L'insecte missionnaire
  La porte bleue
  Au-delà du silence
  Un instant dans le vent
  Philida
 

Le mur de la peste - André Brink

Sud Afrique
Note :

   On connaît le pays d'origine d'André BRINK, l'Afrique du Sud. On sait le thème récurrent qui compose la chair de ses ouvrages, l'Afrique du Sud et l'Apartheid. A. BRINK mêle dans celui-ci ses thèmes incontournables à la France, la Provence plus précisément. Le mur de la Peste est un véritable mur qui fût édifié, lors de la grande Peste de Marseille dans une tentative dérisoire d'isoler, de protéger, le Comtat Venaisin de ce mal mortel. Se protège-t-on du mal absolu? Et quand on est une métisse sud-africaine, Andréa, exilée en Europe, peut-on faire l'impasse sur ce qui est resté au pays. Ce pays où l'on a connu la mort et le malheur.
   
   Andréa, au moment de prendre une décision engageant le reste de sa vie, part en repérages en Provence, pour préparer le film qu'écrit son amant. Un film sur la Grande Peste, et le mur de la peste. Elle y part cinq jours. Aussi pour s'isoler et être sûre de prendre la bonne décision. Pendant ces cinq jours, qui constituent les cinq chapitres du roman, elle aura l'occasion de revivre des moments déjà passés en Provence (moments fondateurs de son existence) et de décrypter des évènements de sa vie d'avant, de sa vie de là-bas, en Afrique du Sud.
   
   André Brink aime la France et il entremêle continûment la vie d'Andréa en Afrique du Sud, et celles qu'elle a connues depuis qu'elle est en Europe. C'est un tournoiement incessant et des parallèles obligés entre le dérisoire d'un mur contre la peste et celui d'un autre entre les races, l'Apartheid.
   
   Pas si facile que cela à lire. Moins peut être qu'Une Saison Blanche et Sèche. Mais sans aucun doute un roman qui laisse sa trace dans la mémoire du lecteur.

critique par Tistou




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Une saison blanche et sèche - André Brink

Un écrivain Sud-Africain
Note :

   Afrique du Sud : un romancier à l'eau de rose est contacté par un ancien condisciple dont il n'a jamais été très proche. Il devient dépositaire de ses notes, et son décès brutal l'amènera à mettre en forme son enquête, nous livrant un récit bouleversant.
   
   Bouleversant parce que sous couvert de roman, André Brink parvient à nous mettre en état d'empathie totale avec Ben Du Toit, petit professeur d'histoire effacé et à la vie banale, jusqu'au jour où ses yeux se dessillent et où il affronte cahin-caha la réalité de la situation politique de son pays.
   Alors on apprend énormément de choses, tout en passant par les mêmes sentiments d'impuissance que le héros.
   
   Ce roman a reçu le prix Medicis étranger 1980, tout est dit, expliqué et commenté dans les pré- et postfaces, c'est difficile d'en parler sans réemployer les mêmes mots.
   
   Je pense sincèrement qu'il s'agit d'une oeuvre magistrale, complexe mais limpide, intellectuelle mais terre à terre.
   Il est de ces livres qui élèvent et leur auteur, et leurs lecteurs.
   
   La dernière phrase : "Pour qu'il ne soit plus possible de dire encore une fois : Je ne savais pas."
    ↓

critique par Cuné




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Mais comment ont-ils pu en venir à bout?
Note :

   Ce roman, a assis la célébrité internationale d’André Brink. Il a d’abord été publié à Londres puis à New York, car il était interdit en Afrique du Sud. On comprend tout de suite pourquoi : il décrit une dictature inique et totalement hors la loi qui a tout pouvoir dans une société qui refuse de la voir et de reconnaître son existence. De ce fait, le seul fait de rendre cette existence indéniable change complètement la donne et est susceptible de faire s’écrouler tout l’édifice. On ne peut d’ailleurs pas douter que ce livre y ait contribué. En particulier en éveillant les consciences internationales qui ont fait pression, mais pas seulement.
   
   La préface à l’édition de poche est très intéressante. Elle nous explique en particulier les dates qui clôturent le roman : «1976, 1978-1979». C’est que Brink avait commencé ce livre avant la mort de Steve Biko *, qu’il l’a interrompu à ce moment, puis repris 2 ans plus tard.
   
   Ce roman raconte l’histoire d’un professeur qui n’a rien de contestataire ni de particulièrement idéaliste au sens politique du terme. D’ailleurs, la politique ne l’a jamais intéressé. Bien installé dans une vie bourgeoise (beau-père député etc.), épouse active et présentant bien, ni passions ni faux pas, son seul intérêt non professionnel est l’ébénisterie. C’est pourtant cet homme là qui, transformé en une sorte de zombie, contacte un ancien ami d’études complètement perdu de vue depuis des années et lui confie des documents qu’il dit précieux, juste avant d’être tué dans un accident. Ne vous inquiétez pas, je ne vous révèle pas indûment quoi que ce soit que j’aurais dû taire, ici comme dans tous les romans de lui que j’ai lus, André Brink choisit de révéler la fin de l’histoire dès les premières pages. Nous n’avons pas affaire à un adepte de la chute surprise «qui tue».
   
   Donc, l’ami qui est écrivain de romans légers à succès, prend connaissance avec une surprise sans cesse grandissante des notes de son ancien condisciple et les rédige comme si ce dernier avait raconté au fur et à mesure tout ce qui lui est arrivé depuis l’arrestation dans une simple manifestation du fils de l’homme à tout faire noir de l’établissement où il enseigne.
   
   Ce récit décrit une situation désespérément injuste et sans issue, celle des noirs du pays et de ce qu’ils doivent subir jour après jour depuis la misère et les brimades quotidiennes jusqu’aux arrestations arbitraires, la torture et le meurtre. Plus le récit avance, plus le niveau de rétorsion monte et plus la situation semble sans issue, autant aux lecteurs qu’à Ben Du Toit, le personnage principal et pourtant, contrairement à la plupart des autres blancs, il est bloqué dans son incapacité fondamentale à accepter ne serait-ce que de tolérer une telle injustice sous ses yeux et il continuera jusqu’au bout de la dénoncer, même quand il constatera que tous ses espoirs d’obtenir justice n’aboutiront à rien (l’on verra comment). Et nous voyons tout autant comment, bien que ce mouvement de justice ne puisse pas vaincre, l’on ne peut pas davantage lui imposer silence.
   
   Un livre qui mérite largement le succès qu’il a rencontré et que l’on ne peut en aucun cas se dispenser de lire si l’on s’intéresse à l’Afrique du Sud. Un livre qui nous rappelle, Histoire à l’appui, que même là où on n’a aucune chance de vaincre la dictature… on y parvient quand même. A la longue.
   
   
   * militant noir d'Afrique du Sud et une des grandes figures de la lutte anti-apartheid (1946-1977 Mort inexpliquée en détention)
    ↓

critique par Sibylline




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Machine à broyer
Note :

   Présentation de l'éditeur
   
   "Prix médicis étranger, "Une saison blanche et sèche" est le quatrième roman d'André Brink. Interdit dès sa publication en Afrique du Sud, il est traduit dans une dizaine de pays. Écrit dans la même langue somptueuse, riche de couleurs et d'images qu'"Au plus noir de la nuit", c'est l’œuvre la plus significative, la plus engagée, la plus achevée, d'un très grand romancier."

   
   
   Commentaire

   
   Bon, je sais, elle ne dit pas grand chose, cette présentation!!  Mais comme je ne sais absolument pas faire un résumé, c'est ce que je place quand même... et j'en expliquerai un peu plus dans mon commentaire.
   
   Il faut d'abord préciser que la littérature africaine, je ne connais pas vraiment, pour ne pas dire pas du tout. Quant à l'histoire de l'Afrique du Sud, j'en savais ce qu'on a entendu aux nouvelles mais ça s'arrêtait là. Et on peut dire que ce livre m'est rentré dedans de plein fouet  On nous raconte l'histoire de Ben Du Toit, racontée par un romancier qui tient à faire connaître la vérité sur l'histoire de cet Afrikaner (c'est à dire un blanc) qui prend soudain conscience d'une réalité qu'il avait été jusque là plus confortable pour lui d'ignorer. Lorsque Gordon, un balayeur de plancher de son collège (noir), qui voulait récupérer le corps de son fils tué dans une émeute, meurt en prison, Ben décide de comprendre ce qui est arrivé et de rétablir l'honneur de cet homme qu'il respectait. Ben voudra changer des choses, obtenir justice, mais il sera alors entraîné dans une spirale effrayante, qui nous apparaîtrait géniale d'absurdité si on ne nous avertissait pas au début du livre qu'elle était plausible et représentative du climat de l'Afrique du Sud à l'époque. Et on s'entend, ça ne fait pas si longtemps que ça. 
   
   Ce roman m'a entraînée dans une atmosphère oppressante, où la terreur règne et où les croyances de la supériorité des blancs sur les noirs sont bien ancrées dans la mentalité. Lorsque la bulle de Ben éclate soudain, il se retrouve seul et isolé entre les blancs qui voient en lui un terroriste et les noirs qui le considèrent comme l'ennemi. Étranger et maladroit partout, il doit faire face à sa famille, à ceux qu'il croyait ses amis, ainsi qu'à la famille de Gordon, qui ne sait pas vraiment comment le percevoir. J'ai assisté, impuissante, aux espoirs et aux désillusions de cet homme face à un système qu'il croyait bon et que personne ne comprend vraiment. Communiquer entre les races apparaît difficile, voire dangereux. Impossible de ne pas réagir quant à la façon dont la justice - si on peut appeler ça comme ça - est faite...
   
   Si j'ai apprécié ma lecture en général, il demeure que j'ai tout de même trouvé quelques longueurs au milieu du roman et que j'ai plus ou moins adhéré à l'histoire d'amour, qui me paraît un peu parachutée dans tout ça. Certaines parties m'ont paru un peu répétitives mais peut-être était-ce pour illustrer ce piège qui se referme graduellement sur Ben. J'ai toutefois beaucoup aimé le personnage de Stanley, réaliste, tentant de tirer le meilleur parti de la situation et du vieux professeur, père de Melanie. Bon, on sait dès le départ comment ça va finir, on nous l'annonce dans le prologue... mais j'ai vraiment voulu savoir comment tout ça allait finir et un événement, vers la fin du roman, impliquant sa famille proche, m'a bouleversée...
   
   Un livre très fort, selon moi, qui illustre une situation impossible et qui nous fait jeter un œil dans ce monde que j'ai peine à imaginer chez moi. Et désormais, comme le précise l'épilogue, je ne pourrai plus dire "Je ne savais pas..."
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critique par Karine




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Des valeurs sûres
Note :

   On a beau citer les différents critères qui font qu’un livre est digne de compter parmi les grands livres, pour moi un critère balaie tous les autres : un livre excellent, c’est celui qui vous tient éveillé, qui dissout la fatigue alors que vous avez de nombreuses heures de sommeil à rattraper, qui accompagne vos pensées longtemps après avoir tourné la dernière page, un livre qui reste dans votre esprit et se hisse bien haut dans votre mémoire de lecteur, où certains titres restent bien accrochés tandis que d’autres sont plus ou moins enfouis, enfoncés par d’autres titres… Ce n’est pas la première fois que je m’exprime sur ce qui fait la qualité d’un livre et je pense que ce que je dis aujourd’hui ne diffère pas tant de ce que je disais déjà, par exemple, en 2008, quand je publiai mon billet sur les "Chroniques martiennes", de Ray Bradbury.
   
   "Une saison blanche et sèche", d’André Brink, est un livre essentiel, un livre qu’il faut avoir lu dans sa vie pour un lecteur qui se respecte, du moins un lecteur qui s’intéresse au devenir de notre monde et aux rapports entre les hommes, car ce sont ces rapports-là qui déterminent le devenir de notre monde. Ce livre, d’une incroyable lucidité, frappe car il dépasse la question raciale : il ne s’agit pas seulement de la ségrégation raciale, et c’est pourquoi je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec "La prochaine fois le feu", de James Baldwin. Comme "La Prochaine fois le feu", "Une saison blanche et sèche" dresse le portrait de l’humanité tout entière, il montre l’homme dans sa fragilité, ses doutes, ses peurs, ses fausses victoires, ses croyances au nom desquelles il a donné à l’Histoire une couleur indélébile, une couleur de sang !
   
   Lorsqu’on lit ce livre, on comprend qu’il n’est pas permis, à quiconque, de ne pas se sentir concerné. Il est aisé de déclarer que nous n’avons rien à voir avec les exactions commises, que nous ne sommes pas responsables de ce qui a pu se produire. Il est facile de se réfugier derrière son confort ou son train-train quotidien, de fermer les yeux, de prétendre s’en remettre aux autorités, à la justice, même lorsque l’on sait pertinemment que c’est une justice qui n’a d’impartialité que le nom.
   
   Oser ouvrir sa bouche pour dire haut et fort qu’une injustice a été commise, dénoncer la mort d’un innocent, dénoncer la mort d’innocents, voilà ce que fait Ben du Toit, le héros de ce roman. Voilà ce que fait l’auteur, André Brink, dans l’Afrique du Sud des années 70.
   
   Tout part de Soweto. Qui n’a pas entendu parler des étudiants de Soweto ? C’était en 1976. L’année de ma naissance. Les élèves et étudiants manifestèrent pacifiquement contre le fait de recevoir les enseignements en afrikaans, au lieu que ce soit en anglais. D’une part la langue de la ségrégation, de l’autre la langue de la libération, langue internationale. Ces manifestations furent réprimées dans le sang et provoquèrent des émeutes. La police déploya tous les moyens pour montrer sa puissance, pour punir, pour ôter toute illusion aux populations noires qui rêvaient de liberté ("Amandla !"), d’égalité. Ainsi elle châtia à l’aveugle ! Le jeune Jonathan Ngubene, fils de Gordon Ngubene, représente un de ces innombrables jeunes qui, refusant d’endurer plus longtemps la situation inique qui est celle des Noirs, prit part aux manifestations. Il est emprisonné et meurt peu après, après avoir subi les pires tortures. Malheureusement, la version officielle fait état d’une mort naturelle, et le corps n’est pas restitué à la famille, il disparaît !
   
   C’est le comble pour Gordon Ngubene qui, comme tout père, ne demandait pas plus que de voir grandir et évoluer ses enfants vers un avenir plus prometteur que le sien. D’autant plus que son aîné, Jonathan Ngubene, avait des capacités intellectuelles remarquées, au point que Ben du Toit prit en charge les frais de sa scolarité. Comment un père peut-il continuer à dormir tranquille alors qu’il ne sait pas ce qu'il est advenu de son fils ? "Un homme il doit savoir, car s’il sait pas, il reste aveugle", déclare Gordon. (Une saison blanche et sèche, page 64)
   
   Le père commence à interroger les témoins, à mener son enquête, ce qui lui vaut d’être emprisonné à son tour, et de mourir dans les mêmes conditions mystérieuses. Ben du Toit, son maître Blanc peut-il rester indifférent au sort de son employé, qu’il a côtoyé pendant toutes ces années ? Peut-il être sourd à la détresse de sa famille ? Peut-il continuer à penser que ces Noirs, parqués dans des quartiers insalubres, sont leurs ennemis ? Peut-il continuer à trouver normale la violence qui leur est faite ? Et si les déclarations de la police, qui justifiait ses actes par la nécessité de protéger la population blanche, n’était que pure mascarade ?
   
   Ben du Toit, décide à son tour de mener l’enquête, ce qui lui vaut une levée de boucliers de tous côtés. Il est regardé de travers, aussi bien dans l’établissement scolaire où il exerce comme enseignant, que dans la communauté chrétienne à laquelle il appartient. Pire, il est incompris même de sa propre famille : sa femme Susan, ses filles Suzette et Linda, seul son fils Johan le soutient du début à la fin. Il y a aussi, dans sa longue et pénible marche vers la vérité, des relations grâce auxquelles Ben peut continuer à avancer, lentement mais sûrement. Grâce à la journaliste Mélanie Bruwer et à son père, grâce à Stanley, ce chauffeur noir qui apparaît comme un roc, grâce au soutien inébranlable de son fils, Ben trouve la force de ne pas se laisser écraser par le désespoir, le découragement, grâce à eux surtout il ne sombre pas dans la dépression, car la Section spéciale ne lésine pas sur les moyens afin de le pousser au renoncement, de l’intimider, de le harceler jusqu’à ce qu’il cède. L’épreuve est extrêmement difficile pour Ben, il croit être au bord de la folie :
   "Suis-je fou – est-ce le monde ? Où commence la folie du monde ? Et si c’est de la folie, pourquoi est-ce permis ? Qui le permet ?" (Page 322)
   

   Mais le plus dur est de découvrir que le système politique dans lequel ils vivent est fait pour favoriser les uns et ôter tout espoir d’épanouissement aux autres : "Quelle est l’utilité d’un système où il n’y a plus place pour la justice ?" (Page 153)
   
   Le drame, c’est de se sentir seul dans le combat pour que la vérité éclate, pour que le mensonge et la dissimulation soient confondus, et c’est ainsi que des systèmes comme la ségrégation raciale ont pu prospérer. Les croyants surtout se déchargent sur le fait que Dieu fera ce qu’il faut, un prétexte mis en pièce par l’un des rares soutiens de Ben, son collègue Viviers :
   "Nous voulons tout laisser à Dieu. A moins que nous ne nous décidions à faire quelque chose, nous sommes bons pour une explosion très grave." (Page 94)

   
   Face à une injustice généralisée, on a tort de penser que l’on ne peut rien changer. Chacun, là où il se trouve, peut faire quelque chose, et c’est la somme de toutes les volontés qui se manifesteront, qui fera bouger les lignes. La vraie folie, c’est de penser que toute tentative est inutile, ou bien de se prendre pour un super héros qui va tout révolutionner de A à Z. Les choses se font petit à petit, pas à pas.
   "Il n’existe que deux espèces de folies contre lesquelles on doit se protéger. L’une est la croyance selon laquelle nous pouvons tout faire. L’autre est celle selon laquelle nous ne pouvons rien faire." (Page 299)

   
   Face à la "folie du monde", les livres apparaissent comme un refuge, un gain de sûreté, plusieurs fois il y est fait référence, comme à la page 325 : "Les étagères bourrées de livres devenaient un rempart protecteur contre le monde".
   
   L’écriture également est une amarre qui permet au héros de ne pas se laisser disperser, se laisser perdre : "Aligner des phrases est salutaire, comme de respirer profondément." (p. 196)
   

   L’écriture, les livres, des valeurs sûres face à la perte de valeurs du monde !

critique par Liss Kihindou




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Les imaginations du sable - André Brink

André Brink, toujours!
Note :

   Kristin a fui l'Afrique du Sud dès qu'elle a pu, et vit depuis 10 ans à Londres où elle mène une existence occidentale et moderne. Sur l'appel de sa soeur, elle revient auprès de sa grand-mère centenaire victime d'un attentat. Nuit après nuit, elle entendra le testament de cette dernière, sous forme de récit fantastique des 9 générations de femmes qui ont fait leur famille. Elle renouera également avec l'Afrique, et testera ses liens profonds avec elle et le reste de sa famille...
   
   Voici un roman où il faut s'accrocher pour suivre ! Non pas que ce soit compliqué, mais l'écheveau des histoires ne suit pas un ordre chronologique et se tinte de merveilleux et de légendes, pour nous perdre avec ravissement. Un peu à la manière de Garcia Marquès, on suit les pérégrinations de ces ancêtres qui toutes, ont refusé le joug raciste et masculin.
   
   L'Afrique du Sud me fascine. Dans ce roman, André Brink nous parle aussi de ces habitants, toutes couleurs confondues, qui au plus profond d'eux-mêmes ont refusé la dictature de l'Apartheid et ont vécu le plus humainement possible. Le ton est moins virulent, l'histoire est séduisante, l'espoir est palpable.
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critique par Cuné




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Cris silencieux en terre africaine
Note :

   Lorsqu'arrivée à l'âge adulte, elle avait quitté l'Afrique du Sud et l'atmosphère oppressante de sa société machiste et raciste, Kristien était bien décidée à ne plus jamais y revenir. La mort de ses parents n'y avait rien fait. Mais voilà qu'Ouma Kristina, sa grand-mère qui vient d'être blessée dans un attentat, la seule personne peut-être qui puisse avoir raison de l'obstination de Kristien, la rappelle au pays.
   
   Le moment est venu de la passation d'un témoin entre grand-mère et petite-fille, de la transmission d'un héritage, d'une histoire secrète, celle de neuf générations de femmes opprimées par le poids des traditions afrikaners, encore que pas si soumises qu'il n'y semblait à première vue: "la femme à qui l'on a arraché la langue; celle qui écrivait - parce que personne ne voulait lui donner une plume et du papier- sur l'écorce des arbres, sur les rochers, sur le sable; celle qui disparut et dont les empreintes se sont simplement arrêtées; celle qui gardait des moutons qu'elle transformait en pierres pour qu'ils ne s'égarent pas; la femme autruche, la femme arbre; l'enfant qui portait un enfant; Ouma Kristina elle-même. «Regarde autour de toi, mon enfant. C'est là que tu découvriras ce qui dure et ce que le vent emportera. Il était une fois...»" (p. 40) Une longue lignée de femmes et de conteuses, un peu sorcières, détentrices de forces insoupçonnées - pouvoirs de l'imaginaire, énergie inquiétante et féconde de la terre d'Afrique...
   
   Tout n'est pas vrai, sans doute, dans les histoires d'Ouma Kristina qui s'avoue capable de se souvenir de choses qui n'ont jamais eu lieu. Mais pour Kristien, les contes de sa grand-mère se font les instruments d'une réappropriation de l'Histoire, la grande, l'histoire politique et sociale du pays qu'une minorité d'hommes blancs avait confisqué à son profit. Le moment du retour de la jeune femme dans sa patrie n'est d'ailleurs pas anodin: c'est celui des premières élections libres de l'après apartheid. Magique, ce roman d'André Brink est aussi réaliste et engagé. Il n'a rien à envier aux chefs-d'oeuvre de Garcia Marquez, et ce n'est certainement pas par hasard qu'il emprunte son titre à un poème d'Octavio Paz. Réalisme magique, donc, est bien le terme qui convient pour décrire ce livre en deux mots. Mais ce roman est aussi poétique, âpre, violent, chatoyant, éblouissant. Une belle découverte.
   
   
   Extrait:
   "- Jusqu'à quand peux-tu remonter dans l'histoire?
    - Assez loin. Dans notre famille nous avons toujours eu la chance d'avoir des conteurs. Toi, tu m'as, j'ai eu Petronella, elle avait eu Wilhelmina et ainsi de suite, très loin, jusqu'à celle qui avait deux noms, Kamma et Maria. Cela en fait neuf en tout, si je me souviens bien.
    - Alors Maria-Kamma a été la première?
    - Bien sûr que non. Tu n'écoutes pas? Personne ne sait où nous avons commencé, Nous remontons à la nuit des temps. Je pense que nous avons toujours été là. Certaines vieilles histoires parlent d'une femme venue d'un lac avec un garçon sur le dos, en poussant une vache noire devant elle. Ou d'un fleuve, la femme serpent avec le bijou sur le front. Ou de la mer. Un jour, une petite vague s'est brisée sur la plage, et a laissée derrière elle de l'écume qui, au soleil, s'est transformée en femme. Mais nous n'en sommes pas sûres et je préfère parler des choses que je connais." (p. 261)

critique par Fée Carabine




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Un turbulent silence - André Brink

Une complexité et une profondeur admirablement aisées
Note :

   Avant d’ouvrir ce livre, je suis restée plusieurs jours hésitante, impressionnée, par la taille et la compacité de l’exemplaire vieillot et jauni que j’avais dégoté. Huit jours plus tard, quand je le referme, je suis toujours impressionnée, mais cette fois, c’est par l’extraordinaire qualité de ce que je viens de lire. Mon préféré de tous les romans de Brink que j'ai lus.
   
    Pourtant, le début était assez rébarbatif : 11 pages en termes juridiques du 19ème siècle! On ne peut cependant pas se dispenser de les lire (et attentivement si possible, mais je vous rassure, ce n’est pas vraiment difficile) car il s’agit de l’acte d’accusation d’un procès dont le verdict nous sera communiqué en fin de roman et qui nous présente la plupart des principaux personnages de la longue histoire qui va nous être contée entre ces deux jalons.
   
   Nous sommes en Afrique du Sud, les colons blancs se sont approprié d’immenses étendues de terrain qu’ils ne peuvent faire fructifier que grâce à une troupe d’esclaves et de serviteurs indigènes (les Hottentots). Ces maîtres blancs, brutaux et exigeants, soutenus par leur religion, ont tout pouvoir sur leurs esclaves et presque autant sur les serviteurs, si ce n’est que ces derniers sont «libres» de leurs déplacements.
   
   Le maître de la propriété où nous nous trouvons s’appelle Piet van der Merwe. C’est, comme les autres colons de la région, un Afrikaner d’origine hollandaise. Il a deux fils : Barend et Nicolaas, le dernier étant frère de lait d’un enfant d’esclave : Galant. Les trois enfants grandiront ensemble presque sur un pied d’égalité au départ et une petite fille orpheline blanche, Hester, rejoindra leur groupe. Au fil des années, le destin de Galant, l’esclave se sépare de plus en plus de celui des enfants blancs; et adulte, il se retrouvera appartenir à Nicolaas.
   «Que nous ne soyons plus des enfants insouciants, mais maître et esclave, pouvait-on vraiment se le reprocher l’un à l’autre? »
   
   Avec ce roman fabuleux, André Brink a osé s’attaquer à un projet plus qu’ambitieux, un projet qui en aurait à juste titre affolé plus d’un : nous faire comprendre les maîtres et les esclaves, les blancs et les noirs, les femmes et les hommes, les forts et les faibles, les riches et les pauvres. A chaque fois, les comprendre tous.
   
   Pour ce faire, il a enchaîné sans trêve des chapitres assez courts empruntant chacun la voix d’un des personnages. Les récits sont souvent divergents pour le même évènement alors même que personne ne ment. Même les plus petits ont la parole, il n’y a pas de personnages sans importance et quel titre pour un roman où tant de voix se font entendre! La littérature nous avait déjà appris que nous vivons tous notre vie réelle en tant que personnages centraux de l’histoire que nous nous racontons en permanence, ce roman nous prouve encore que nous sommes tous persuadés d’avoir soit raison, soit «des raisons» et que dans aucun de ces milliards d’histoires humaines, personne ne se voit vraiment comme l’Horrible Méchant ou le Fou Insensé que certains de son entourage voient peut-être en lui. C’est ce qui m’a le plus frappée dans cette lecture. C’est un sentiment à la fois hautement enrichissant et vertigineux. Il faut vraiment l’expérimenter. On passe à un autre niveau de compréhension de la vie.
   
   Au départ : le monde des maîtres omnipotents et celui des esclaves corvéables à merci, que l’on peut sans l’ombre d’un remord violer et torturer. Les deux mondes acceptent cette réalité sans la contester. Et puis, à l’époque de Barend, Nicolaas, Hester et Galant, parce qu’ils ont été élevés ensemble et que leurs différences en sont moins évidentes, parce que le monde a changé en ce tout début de siècle, et que des idées plus libérales sont arrivées d’Angleterre… le doute, la contestation puis la révolte s’installent. Jusqu’aux meurtres de part et d’autres.
   
   Sans doute pensez-vous que Barend et Nicolaas représenteront les abus coloniaux et Galant la liberté des esclaves qui se soulèvent, mais la vie est-elle jamais si simple? Les bons d’un côté, les mauvais de l’autre ?
   Et avez-vous déjà oublié Hester ? et plus tard Bet et Pamela, femmes noires, compagnes de Galant et sur lesquelles les maîtres si pieux ont toujours fait usage de leur droit de cuissage.
   
   Car si, peu à peu, des esclaves comme Galant commencent à trouver anormal d’être frappés et fouettés parfois sans motif par leur maître, il ne leur apparaît par contre jamais le moins du monde qu’il pourrait l’être tout autant qu’eux-mêmes fassent subir le même sort aux femmes… je ne parle même pas des animaux (scènes du cheval). La femme blanche est l’esclave de son mari, la femme noire est esclave de tous. Elle ne peut refuser personne et même ses enfants ne lui appartiennent pas. Et Brink parvient à ne pas négliger du tout cette réalité dans son récit d’un soulèvement d’esclaves dans un tournant colonial historique.
    « Personne ne pensera jamais à libérer un bœuf ou un cheval. Vous ne pouvez vous inquiéter de la libération d’un esclave que si vous pensez que c’est un être humain. Alors, comment des hommes pourraient-ils penser aux esclaves de cette façon, s’ils n’ont même pas encore découvert que les femmes étaient aussi des êtres humains ? »
   
   Alors non, Galant n’est pas un homme admirable non plus. Nicolaas, maître abusif voudrait vivre autre chose mais n’en est pas capable, des esclaves voudraient penser en hommes libres mais ne le sont pas davantage. Les blancs tuent, et même des enfants, mais Galant aussi. Les blancs abusent de leur force pour obliger les esclaves à leur obéir, mais Galant n’hésite pas non plus à les contraindre par la menace. Chaque maître est dominé quelque part et chaque esclave oppresse également. Aucune vérité n’est simple.
   «C’est trop tard maintenant, c’est allé trop loin. Et je n’ai plus de réponse pour aucune question.»
   
    Et ce qui est absolument fabuleux, c’est que Brink arrive à nous faire ressentir tout cela ainsi que des réflexions sur la maternité, la paternité, le passé et bien d’autres encore, en un roman ni didactique, ni pesant, dont on dévore finalement les presque 600 pages avec passion et sans un moment de lassitude, que l’on referme abasourdi pour se précipiter sur un autre de lui.
   
   On n’en tire pas la conclusion que les choses ne peuvent pas changer, mais plutôt celle qu’elles ne peuvent changer sans faire de victimes et qu’elles ont également besoin de temps.
   
   Un livre qui se termine avec le goût amer de l’imparable… ou presque…

critique par Sibylline




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Adamastor - André Brink

"En grec adamastos signifie: sauvage indompté"
Note :

   Amin Maalouf nous avait écrit «Les croisades vues par les arabes», d’une tout autre façon, André Brink nous raconte Vasco de Gama vu par le chef de la première tribu d’Afrique du Sud qui eut contact avec lui. Pour ce faire, il part de textes littéraires anciens (Rabelais, Camoens) qui plaçaient au Cap de Bonne Espérance un géant surnaturel qui interdisait l’entrée de son royaume et lance le récit : «Supposons que cette créature originelle (Adamastor), cet esprit ou quoi qu’il puisse avoir été, ait survécu tout au long des siècles dans une suite d’avatars disparates afin de continuer à veiller sur le Cap des Tempêtes: quel regard jetterait-il, lui, depuis le XXème siècle, sur cette expérience ?
   C’est le saut que je propose de faire ; et mon lecteur est invité à se jeter à l’eau avec moi.»

   Ce que je fis sans hésiter.
   
   Quand les grands bateaux s’approchent de la côte, les noirs croient voir d’\"énormes oiseaux de mer\" qui nageaient vers eux. Ces oiseaux extraordinaires se mettent à pondre des œufs \"d’une curieuse forme vaguement ronde et de couleur brune\" mais…\" Ce qui nous a étonnés, c’était que ces œufs ne sortaient pas, comme on s’y serait attendu, du côté de la queue des oiseaux, mais plutôt de dessous les ailes ; et bientôt les œufs sont venus vers nous, portés par la marée. Ils avaient à peine atteint le rivage que des gens se sont mis à en éclore, pas un seul à la fois, mais des groupes entiers.\" Et c’est bien ainsi, de cette façon magique, que les autochtones ont vu arriver les premiers Blancs, puisque André Brink réutilise ici des vieilles légendes orales transmises à travers le temps.
   
   Comme toujours, les premiers contacts se passent assez bien (Noirs accueillants et Blancs prenant déjà tout ce qu’ils peuvent obtenir sans violence) pour dégénérer ensuite peu à peu, d’une part à cause des malentendus profonds dus à la totale divergence des cultures d’autre part quand les Blancs, selon leur logique inévitable, passent à la phase où ils prennent plus que ce qu’on leur offre.
   
   Les choses se passent de telle façon que de nombreux membres de la tribu (surtout femmes, vieillards et enfants) sont massacrés, puis pas mal de soldats blancs, si bien que le restant s’enfuit : les Blancs, sur leurs bateaux, les Noirs, avec son chef T’Kama et une femme blanche qu’ils ont, pas tout à fait volontairement, faite prisonnière. (La scène de la première rencontre T’Kama/Femme blanche est grandiose.) S’en suivra un long périple autour de l’Afrique du Sud dont la carte nous est donnée et qui nous fera vivre les divers malentendus vus totalement du point de vue des Noirs, ce qui est très instructif. Ainsi, T’Kama pense que la femme blanche est dénuée de langage et de capacité de penser et communiquer, puisqu’elle ne comprend absolument pas ce qu’il lui dit. Et c’est très intéressant à cette occasion, de faire le parallèle avec la pensée des Blancs qui tenaient exactement le même raisonnement à leur égard.
   
   Un roman passionnant, porté par une écriture parfaite. Un conte historique où le magique se mêle aux évidences naturelles les plus élémentaires, la poésie au trivial, l’ethnologie au rêve. Des aventures drôles ou tragiques, totalement imaginaires et totalement vraies.
   
   Ah ! J’oubliais de vous dire : T’Kama a un petit problème : fou amoureux de la femme, il ne parvient pas à concrétiser car, son sexe déjà énorme au départ ne cesse de grandir et grossir depuis qu’il l’a rencontrée (au point qu’il finit par se l’enrouler trois fois autour de la taille… ;-)))
    ↓

critique par Sibylline




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Fable
Note :

   Fable, ou plutôt «réalisme magique» comme l’exprime la jaquette, en précisant «entre François Rabelais et Gabriel Garcia Marquez».
   Ce roman d’André Brink est atypique de sa production, traité à une sauce onirique, fabuleuse.
   
   « C’était vraiment quelque chose à voir. Dans la mer, à l’endroit où nichait le soleil, nous regardions deux objets qui nageaient vers nous, ils ressemblaient à deux énormes oiseaux de mer avec des plumes blanches voletant dans la brise qui venait de se lever. Pas très loin de la plage, où nos hommes ramassaient des moules sur les rochers découverts par le jusant, les deux oiseaux se sont arrêtés et ont semblé rentrer leurs plumes. Ils n’ont pas essayé d’approcher du rivage. Ils sont restés là, à danser sur la houle, attendant peut-être des poissons, mais alors ils devaient attendre des baleines parce que ces oiseaux-là étaient énormes.»
   
   C’est ainsi que T’kama décrit sa première vision des premières nefs des explorateurs européens à découvrir les côtes du Sud de l’Afrique. La suite est racontée par T’kama : le débarquement des «blancs», leur équipement étrange, le contact difficile et ce qui fera la trame du roman, la «capture» d’une femme blanche imprudemment isolée sur la plage. T’kama va devenir amoureux-dépendant de cette femme, avec qui il ne peut communiquer, et devra fuir avec les siens dans un long périple au sein de l’actuelle Afrique du Sud.
   
   Toute la suite sera racontée vécue et interprétée par T’kama, sauvage ou peu s’en faut. Les interprétations sont donc incohérentes pour notre entendement, ou plutôt non pertinentes et André Brink utilise pour ce faire un style onirique, qui évoque effectivement Garcia-Marquez, loin de son style usuel. Faute de langage commun entre la femme, à peine tolérée par la tribu de T’kama, et l’homme, il resterait bien un langage universel, celui de l’amour et de l’acte sexuel, hélas, trois fois hélas – et c’est une des parties les plus oniriques – l’organe de T’kama prend des proportions d’un gigantisme tel que seule la frustration reste.
   
   On s’acheminera doucement vers une fin malheureusement prévisible, avec un retour vers l’homme blanc et un retour à la «cohérence» : le mauvais sauvage châtié. La malédiction de l’Afrique du Sud, la tâche éternelle de la colonisation, régulièrement évoquée par Brink dans ses romans

critique par Tistou




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Tout au contraire - André Brink

Don Quichotte dit à Jeanne d’Arc : «…
Note :

   Sous-titrée "Vie d’un célèbre rebelle, soldat, voyageur, explorateur, lecteur, bâtisseur, scribe, latiniste, amoureux et menteur", l’action de ce roman passionnant se situe en Afrique du Sud au 18ème siècle. Le narrateur est le "célèbre rebelle etc. " lui-même qui (ne jamais oublier sa dernière qualité) nous livre un récit bien étonnant et même souvent deux, ou plus : une version non dénuée de fantastique et où tout se passe au mieux de ses désirs et une autre… disons "différente"…
   
   Arrivé de France, Estienne Barbier est accompagné de Jeanne (qu’il a fait passer en passagère clandestine dans sa malle) et nanti de son héritage paternel (plutôt volé que reçu) : un Don Quichotte (format de l’époque) et une montre. Le premier lui sauvera la vie (de plusieurs façons) et il perdra finalement la seconde. Il a laissé derrière lui des parents, quelques femmes dont une légale avec trois jeunes enfants et les existences "normales" possibles auxquelles il ne pouvait s’adapter. Il veut vivre plus, plus, plus ! et malheur à ceux qui sont sur sa route, il les bousculera sans plus de remords que de méchanceté. Il n’est capable de tenir compte que de lui-même et André Brink réussit le tour de force de parvenir à nous le faire comprendre et apprécier quand même (une première pour moi). C’était la première fois que je parvenais à trouver parfois sympathique mais surtout à comprendre et accepter un être aussi égoïste et amoral. Brink a réussi à me libérer de mon propre regard moral pour voir et prendre Estienne Barbier tel qu’il est. C’était très très loin d’être facile et je lui suis reconnaissante de cette expérience nouvelle.
   
   Je suis embêtée de ne pouvoir vous en dire plus sur Jeanne (car l’auteur n’a pas souhaité nous le dire tout de suite et je respecte son choix que je trouve d’ailleurs judicieux). Mais cela ne m’arrange guère car il y aurait énormément à dire sur Jeanne et son rôle dans la vie d’Estienne. Enormément ! Ah la la , quel regret ! Mais bon, vous lirez vous-mêmes.
   
   Par contre je peux vous parler de Don Quichotte que, drame des livres qui s’entraînent les uns les autres alors qu’on ne peut déjà pas faire face à la pile qui nous attend, j’ai aussitôt ajouté à mes prochaines lectures. Estienne Barbier ne cesse de lire et relire les aventures de ce fabuleux Don Quichotte, y accordant de longs moments de réflexion, y cherchant selon l’occasion, aide, conseil, idée nouvelle, profonde sagesse ou pur divertissement. Car bien évidemment, il y a tout cela dans cette œuvre. Et bien évidemment, il serait bien bouché aussi le lecteur qui n’établirait pas rapidement le lien entre les aventures semi-oniriques du Chevalier à la triste figure et celle du Français découvrant Le Cap pour pourfendre l’injustice.
   
   En ce qui concerne cette découverte de l’Afrique, il faut bien comprendre que les blancs n’avaient aucun doute quant au bien fondé de leur domination, même dans ses aspects les plus extrêmes. En fait, la plupart étaient tout simplement persuadés que les autochtones n’étaient pas humains. La preuve en étant leur «absence de langage». Les «Hottentots» (mot venant du terme hollandais signifiant bégayer) s’expriment en effet dans une langue faite de cliquetis et de claquements de langue que les Européens apparentaient à un langage d’oiseaux et non d’humains*. Ce que nous appelons maintenant racisme est total et sans ambivalence. Conviction que Barbier partage, mais nous le verrons évoluer quelque peu tout au long du livre. Les blancs profitent et abusent du pays et de ses créatures vivantes, s’attribuant toutes les terres et richesses, réduisant les habitants à l’esclavage et les massacrant en nombre au même titre que la faune. Ils s‘indignent d’ailleurs fort quand quelques sursauts massacreurs pour eux-mêmes leur répondent (mais cela n’est pas si fréquent). Estienne assiste et participe.
   
   D’un autre côté, les blancs se divisent en deux camps : ceux nés en Europe (classe dominante, envoyée par la métropole pour occuper les postes de pouvoir et qui en abusent plus qu’on ne peut même l’imaginer aujourd’hui, quoique… bref !) et ceux nés en Afrique : les Afrikaners.
   Les seconds sont des rustres ignares, parfois grands propriétaire terriens, mais parfois fort pauvres et qui ne peuvent survivre (et même sauvegarder leurs biens à la merci d’un total arbitraire), qu’en affichant la plus grande obséquiosité face aux premiers. Les premiers habitent Le Cap et font ce qu’ils veulent de la justice et de la loi. Le jour où Barbier s’en trouvera lui-même personnellement victime, il se lancera dans une croisade insensée à laquelle les autres étaient loin de s’attendre (mais c’est qu’il a son caractère le petit bonhomme) et qui fera tourner une page de l’histoire du pays…
   
   Un livre très intelligent et passionnant.
   
   
   * Cependant, vers la fin, notre héros découvre : "Il a commencé à m’apprendre les sons de sa langue. Je peux déjà produire un bon nombre de clics. Les complexités de sa langue me stupéfient. Elle peut porter des nuances de significations qui n’existent même pas dans ma langue maternelle. Il y a treize mots différents pour les odeurs, m’enseigne-t-il. Et il n’y a pas de génitif possessif. "
   ↓

critique par Sibylline




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Eh oui! Tout et son contraire.
Note :

   Dans le cachot où il attend son supplice - l'écartèlement - Estienne Barbier écrit à Rosette, une esclave noire illettrée qu'il a libérée, jadis, et n'a jamais revue. Il lui raconte l'étonnante épopée qui, de la campagne orléanaise, imprégnée encore du souvenir de Jeanne d'Arc, où il est né, l'a conduit vers l'Afrique australe des années 1730, déjà salie par la corruption et la tyrannie coloniales.
   
   Là, il est devenu bandit - une sorte de Mandrin ou de Cartouche -, bientôt lancé avec une bande de fermiers révoltés à la conquête du Monomotapa, royaume mythique, symbole de tous leurs rêves... Mais, Barbier n'est pas seulement un redresseur de torts. Paillard, menteur, lecteur impénitent de Don Quichotte, il mêle à tout instant le vrai et le faux, l'aveu et la fable. Que doit-on croire? S'inspirant d'un personnage historique, le romancier d'Une saison blanche et sèche, prix Médicis étranger 1980, nous livre une méditation des plus modernes sur l'ambiguïté fondamentale de tout récit.
   
   Voilà, une fois n’est pas coutume : j’utilise l’argumentaire de l’éditeur pour présenter ce roman. C’est dire combien je reste perplexe par rapport à cette lecture.
   
   Bien sûr, l’esclavage y est traité dans toute sa noirceur (oups ! clin d’œil facile, mais je ne résiste pas), bien sûr, notre héros est un hâbleur, foudre de sexe, révolutionnaire…, bien sûr, l’argument est peaufiné pour provoquer le questionnement du lecteur quant à la Vérité…
   
   Cependant, je n’ai pas vraiment accroché : trop bestial, trop corrompu, trop, trop…
   
   Mais l’écriture est bonne, le style est agréable, le roman est bien construit…
    «Pour la première fois, je compris ce qui poussait tous ces hommes… cette violence, cette énergie, cette cruauté apparemment exubérante, ce besoin de soumettre tout adversaire réel ou imaginaire par la force, cette passion de détruire. Tout cela sortait non pas d’une confiance exagérée en soi, pas même d’une sorte de haine, mais de la terreur, la peur en face de ce pays immense, de ses espaces, de sa lumière impitoyable, de ce qui se cachait dans cette lumière, de son peuple sombre.»
   
   J’ai choisi cet extrait parce qu’il correspond tout à fait à mon ressenti.
   ↓

critique par Jaqlin




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Hommage à Don Quichotte
Note :

   Enfermé dans un cachot, attendant son exécution, Éstienne Barbier - un soldat de fortune français - nous raconte sa vie dans une Afrique du Sud du 18e siècle encore primitive. Un récit grandiloquent, adressé à une esclave noire qu’il a libérée – son amoureuse. Au fil de ses péripéties, il étale son penchant pour un héroïsme débridé l’amenant à mener une révolution des Afrikaans.
   
   Bien qu’inspirée d’un personnage véridique, cette histoire demeure une fiction historique. Une suite d’aventures picaresques. Le ton du narrateur nous fait douter de la véracité de son propos. Il s’agit d’un personnage plus grand que nature après tout. Un bandit qui n’aime pas la corruption. Un menteur séducteur d’épouses. Un être pédant et prétentieux.
   
   Ce type de personnage flamboyant m’irrite plutôt que me charme. On comprend Brink de vouloir infuser un peu d’humour et de folie afin de faire avaler l’austérité d’une reconstitution historique, mais l’entreprise échoue puisqu’il aurait été plus intéressant d’avoir une multitude d’angles sur l’époque au lieu d’une seule voix.
   
   Le refus du statut quo est le thème sous-jacent. Lorsque l’on constate le résultat pour Barbier, il n’y a pas intérêt à y adhérer !
   
   Un roman moyen, presque passé inaperçu dans la carrière de Brink.

critique par Benjamin Aaro




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Les droits du désir - André Brink

Le Cap, espérance et désillusion
Note :

   Le roman a pour cadre principal une grande maison ancienne, sur Papenboom Road, Cape Town, où travaille Magrieta Daniels, la bonne noire dévouée, qui est en âge de prendre sa retraite. Là vit le narrateur, veuf solitaire, soixante ans passés. Il vient de perdre son plus proche voisin. Il vient aussi de perdre son poste de bibliothécaire. C'est la "nouvelle Afrique du Sud": le voisin est mort au bout de la seconde agression, le poste est donné à un arriviste soutenu par le nouveau régime post-apartheid. Les enfants du narrateur, deux fils mariés loin du Cap et conscients de son âge, de sa solitude et du danger environnant, l'ont convaincu de louer une partie de la maison à un couple. Au lieu de quoi la location est attribuée à une jolie fille pas encore trentenaire — élue par le chat Amadeus.
   
   Le roman — il faut le reconnaître — est fort bien construit et André Brink est un professionnel talentueux. Quatre niveaux de récit — ou centres d'intérêt — dans cette histoire que j'ai choisi de lire plutôt que de relire «Une saison blanche et sèche» jadis décortiquée par nécessité professionnelle et dont j'ai admiré la version cinématographique — avec Donald Sutherland dans le rôle principal. Disons donc quatre niveaux dans ce récit au titre emprunté à J.M. Coetzee et cité en exergue.
   
   1. Roman d'amour entre le narrateur et Tessa qui a l'âge d'être sa fille, la fille qu'il a perdue en bas âge. Récit dominant qui prend souvent le chemin d'une confession impudique et qui ne présente pas un très grand intérêt. Tessa s'approche de la trentaine ; elle collectionne les amants. Le narrateur s'éprend d'elle et à d'autres moments veut la protéger comme si c'était sa fille. Roman rose et sentiment de déjà lu.
   
   2. Histoires de la famille. Le narrateur nous fera tout savoir de sa famille pauvre et de celle de Riana, sa femme, venue d'un milieu afrikaner aisé. La musique de Mozart a été à l'origine de leur liaison puis a accompagné leur vie. Aujourd'hui que Riana n'est plus, victime d'un accident de la circulation, deux pianos rappellent ces jours que la mémoire enjolive. Quand ils ont acheté cette vieille demeure, Magrieta a suivi sa jeune maîtresse, a élevé les deux fils, a été le témoin des infidélités de ses maîtres et a eu trois maris.
   
   3. Roman post-apartheid. On est passé du Cap de Bonne Espérance à celui de la Désillusion. Le prisonnier 46664 devenu Président n'a pas été le magicien que (presque) tous espéraient. La "nouvelle Afrique du Sud" est seulement le règne de la corruption des services publics (pots de vin pour reloger Magrieta après l'incendie criminelle de sa maison), le règne la violence et de l'inefficacité de la police, etc. La criminalité record de Jo'bourg gagne Cape Town : agressions dont sont victimes les proches du narrateur et de sa bonne, agressions contre Magrieta dans son township, contre le narrateur et contre Tessa dans la forêt… De quoi émigrer: c'est le choix des fils du narrateur.
   
   4. Histoire de fantôme. Eh oui. C'est le clou du livre. Le chapitre 4 vaut à lui seul qu'on lise ce livre. On peut peut-être même faire l'économie du reste. Antje du Bengale était une jeune esclave amenée ici même par la Compagnie des Indes. C'était il y a trois cents ans. Elle était belle. Deux maîtres "boers" l'ont achetée ; le second, le tavernier Willem Mostert, l'a possédée. Le couple a éliminé Susara l'épouse légitime, riche, grosse et crédule. Antje a été condamnée à mort. Décapitée. Et enterrée où ? Si vous n'avez pas deviné, il faudra lire le roman jusqu'au bout...
   
   Antje du Bengale hante donc la maison de Papenboom Road … et converse, dans la cuisine ou dans le couloir, la nuit bien sûr, avec Magrieta et même Tessa. Tandis que Riana hante le souvenir du narrateur quand il attend, fébrile, le retour de Tessa. Finalement, l'originalité du roman est d'abord dans les communications secrètes entre ces diverses histoires émaillées de mots en afrikaans.
    ↓

critique par Mapero




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Petite déception
Note :

    Ayant décidé de participer une première fois à l'auteur du mois, je suis allée à la bibliothèque et pioché au hasard un livre d'André Brink dans les rayons. C'est tombé sur "Les droits du désir".
    La quatrième de couverture nous parle d'une magnifique histoire d'amour sur fond de portrait de l'Afrique du Sud d'aujourd'hui.
   
    J'ai bien apprécié le côté "portrait de l'Afrique du Sud d'aujourd'hui". Le livre est parsemé d'histoires personnelles de beaucoup de personnages qui sont frappantes, bien racontées et souvent dures, comme par exemple l'employée que le patron oblige à travailler le jour de l'enterrement de sa fille assassinée... On en apprend donc beaucoup sur l'après-apartheid. L'histoire d' Antje du Bengale fantôme qui hante la maison du personnage principal n'est pas mal non plus.
   
    Parlons-en d'ailleurs du personnage principal en livrant un petit résumé du livre: un ex-bibliothécaire à la retraite forcée vit seul dans sa maison. Un soir d'orage, une jeune locataire arrive... et pour Ruben Olivier notre bibliothécaire c'est le coup de foudre. C'est la que démarre l'intrigue principale du livre.
   
    Et c'est là que je ne suis plus d'accord avec la quatrième de couverture. En effet, le côté "magnifique histoire d'amour" j'ai moyennement apprécié. Voire pas du tout. Cette histoire est insipide, ennuyeuse, et inintéressante. Les rêves sexuels de Ruben sont particulièrement inutiles. Par ailleurs Tessa, la jeune locataire en question a une attitude assez improbable. Une personne normale et ayant un minimum de gêne se sentirait au moins un peu mal à l'aise de ramener dans la maison de son propriétaire des hommes avec qui elle couche tout en sachant très bien que ce propriétaire est amoureux d'elle. Or, pour Tessa ça n'est pas le cas pendant un bon moment... Pour moi, l'auteur essaie de se montrer intéressant et philosophique, mais n'y arrive absolument pas.
   
    Je n'ai donc pas beaucoup aimé ce livre, l'histoire d'amour m'ayant laissé sur ma faim. Heureusement, Brink se rattrape un peu avec ses histoires personnelles de personnages secondaires qui sont très touchantes.
    Mais niveau histoire d'amour, allez plutôt voir Roméo et Juliette. Plus classique certes, mais ça n'a rien à voir.

critique par Moineau




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L'insecte missionnaire - André Brink

Dans l’histoire de l’Afrique du Sud
Note :

   Cet «insecte missionnaire» est dans la veine historique d’André Brink. Il se penche, via l’histoire vraie d’un pasteur noir fin XVIII - début XIXéme siècle, sur les premières heures de la colonisation du Sud-Afrique. André Brink cite d’ailleurs abondamment ses sources en fin d’ouvrage, précisant même quels points de l’histoire ont été substantiellement modifiés par ses soins.
   
   «J’ai entamé la rédaction de ce roman en 1984, puis je l’ai abandonné pour le reprendre en 1992. Je dus attendre 2004 pour qu’il trouve sa forme définitive, lorsque je décidai d’écrire un livre à l’occasion de mon soixante-dizième anniversaire.
   Bien que ce soit une oeuvre de fiction, la trame est tirée d’une histoire vécue. On retrouve des références à Cupido Cancrelas dans de nombreux documents de et sur la Société missionnaire de Londres en Afrique du Sud, »

   
   Pour autant, qu’on ne s’attende pas à une simple biographie ou un banal roman historique. C’est bien d’un roman qu’il s’agit ; un roman d’amour, de sueur, de peine, de foi, … un beau roman d’André Brink.
   
   Cupido Cancrelas - Kupido Kakkerlak, sous sa forme originale, en hollandais - (quel patronyme, non ?) est l’étonnant missionnaire dont il est question. Et c’est peu de dire que rien ne le destinait à devenir le premier pasteur, et missionnaire, noir dans une contrée où tout ce qui n’était pas blanc, déjà, était plutôt assimilé à l’animal qu’à l’humain ! Mais rien dans la trajectoire de Cupido n’est banal ; ni sa conception (d’une hottentote isolée), une quasi-mort bébé suivie d’une quasi- résurrection immédiate, ni une jeunesse au cours de laquelle il démontre des aptitudes au supranormal étonnantes, des rencontres déterminantes, une volonté hors du commun, … Bref pas un missionnaire du type Docteur Schweitzer, plutôt un OVNI qui aura traversé les déserts du Sud Afrique de 1760 à sa mort en se consumant comme une étoile filante. Et «l’insecte missionnaire» nous raconte toute cette histoire ; depuis la naissance de Cupido jusqu’à sa mort.
   
   Alors bien sûr, on pourra dire qu’André Brink revendique le terme de fiction et que donc… Il est vrai que celui-ci a délibérément choisi de jouer sur un tempo onirique pour certains épisodes, pour masquer peut-être des zones d’ombre ? Ou par goût (comme «Adamastor» par exemple) ? Ou tout simplement parce qu’il s’est laissé rattraper par l’Afrique et mis à l’unisson de la démesure du continent ?
   Cela donne un mélange par moments bizarre entre du «concret», du possible, et d’autres passages flamboyants ; oniriques et merveilleux. Mais c’est égal, ça ne nuit pas pour autant à la continuité de l’histoire. De toutes façons, quelqu’un qui «entend la voix de Dieu», qu’il s’appelle Soubirous ou Cancrelas, ça reste merveilleux, non ?

critique par Tistou




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La porte bleue - André Brink

Une porte s'est fermée, une porte s'est ouverte...
Note :

   Tout commence par un rêve angoissant: David se voyant semé par le camion de déménagement qui emmène sa femme et leurs trois filles vers leur nouvelle maison. C’est un de ces cauchemars qui ne perdent rien de leur emprise sur le rêveur alors même qu’un petit coin de sa conscience dénonce tout du long leur caractère fictif et leur absurdité. David est bien marié depuis dix ans, avec Lydia qui était aussi son épouse dans son rêve, mais ils n’ont pas d’enfants. On ne sait en fait pas trop s’ils désireraient en avoir, car tous deux semblent apprécier leur liberté présente : la liberté pour David de consacrer tous les loisirs que lui laisse son travail d’enseignant à une œuvre de peintre qui rencontre d’ailleurs un succès croissant, au point qu’il pourrait envisager d’en vivre.
   
   Et abstraction faite de ce cauchemar, c’est un week end comme tous les autres, où David passe ses journées dans son atelier, un cottage à la porte bleue qu’il loue en banlieue, revenant chaque soir vers Lydia et leur bel appartement à la porte peinte d’un jaune cadmium foncé, sans concession, dans un grand complexe immobilier du quartier “chic” de Claremont.
   
   Mais petit à petit, cette journée ordinaire se met à dérailler, sombrant dans l’absurdité du rêve. Ouvrant la porte bleue de son atelier, David ne reconnaît plus les lieux, métamorphosés soudainement en une vraie maison, habitée par une famille, sa famille. Sa femme, Sarah, aussi noire que Lydia est blanche. Et leurs deux enfants, Emily et Tommie. Somme toute, “La porte bleue” est le récit des errements de David dans ce nouveau monde, où il est confronté à une nouvelle famille qui le reconnaît alors que lui ne la connaît pas, tandis que le bel immeuble de Claremont et l’appartement à la porte jaune ont disparu - un nouveau monde qui ressemble à celui de son cauchemar mais qui, lui, est bien réel.
   
   André Brink a si bien su rendre ici l’étrange et très inquiétante atmosphère de cette réalité devenue rêve,et grevée de la charge symbolique du rêve, que ce court roman prend véritablement le lecteur à la gorge, l’entraînant à partager l’angoisse et les questionnements de David : son retour vers les choix qu’il a fait autrefois comme vers ceux qu’il n’a pas su faire, et ses hésitations devant les choix qui l’attendent aujourd’hui. Jusqu’à la toute dernière page, “La porte bleue” fascine. Jusqu’à cette ultime pirouette qui tient lieu de fin mais qui n’en est pas une à mes yeux. Laissant l’impression que la fin de cette étrange histoire, André Brink n’a pas su l’écrire. Et que n’importe quoi d’autre aurait mieux valu : une fin dans un sens, dans un autre ou encore une fin complètement ouverte mais une vraie fin qui ne paraisse pas ainsi bâclée.
   
   Mais si la toute dernière page laisse une pincée de regret, ce n’est pas une raison pour bouder les 113 pages précédentes de ce conte étonnant – 113 pages insolites, fascinantes, passionnantes.
   
   Extrait:
   "- Ce soir, c'est notre tour de raconter l'histoire, dit Emily. Mais Tommie n'arrête pas de la changer parce qu'il est bête.
    - C'est toi qui es bête!
    - Laisse Tommie essayer, Emily suggère Sarah. On verra bien ce qui arrive dans son histoire à lui.
    - Elle ne sera pas comme il faut! s'insurge la petite fille, toute rouge d'indignation.
    - Les histoires ne sont pas forcément toujours pareilles, explique Sarah. C'est bien de ne pas savoir ce qui va arriver.
    - Mais moi, je veux savoir." (p. 52)

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critique par Fée Carabine




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Cauchemar, acte manqué?
Note :

   “Au moment même où je m’apprête à pousser la porte bleue, elle s’ouvre et une jeune femme mince sort sur l’étroite véranda. Sombre de peau, longs cheveux bouclés, les yeux les plus noirs que j’aie jamais vus. T-shirt et jean blanc, pieds nus.
   “David !” s’exclame-t-elle en me passant le bras autour du cou pour me donner un baiser avec ses lèvres charnues et mouillées.
   Je suis médusé. Je veux parler mais rien ne sort. Tout ce que je sais, c’est que je ne l’ai jamais vue, de ma vie.
   Derrière elle, deux petits enfants, une fillette d’environ cinq ans et un garçon qui n’a certainement pas plus de trois ans, tous les deux noirs de peau et l’oeil noir comme leur mère, accourent vers moi en poussant des hurlements de joie.
   “Papa ! Papa !” couinent-ils d’une voix que l’excitation fait monter dans l’aigu.”

   
   David est sud-africain, blanc (André Brink, peut-être ?). Marié à une femme blanche, ils n’ont pas d’enfants. David a un hobby, qu’il envisagerait peut-être faire passer en activité principale, peindre. Pour ce faire, et aussi pour s’isoler, se ménager un espace intime personnel, il a un “cottage”, éloigné de son appartement, où il peint. D’ailleurs il en a peint la porte, une manière de déclaration d’indépendance : en bleu.
   
   Ce jour-là, comme il rentre de courses et qu’il repasse au “cottage”, il y a cette femme qui l’accueille, avec deux petits enfants, une femme noire qu’il n’a jamais vue.
   Ce pourrait être un cauchemar, c’est évoqué d’ailleurs, on ne saura pas de quoi il s’agit. Kafka est convoqué, lui aussi. Il est vrai …
   
   David en profite pour passer en revue les épisodes de sa vie: des actes manqués (une femme noire déjà), des choses refoulées, … On n’en saura pas plus. On assistera impuissants à l’effacement progressif de la vraie (?) vie de David et l’inéluctabilité de son retour auprès de cette famille inconnue, attirante mais inconnue.
   
   Parabole sur l’irréalité de la vie, la fragilité de nos rapports humains? Evanescence des repères et sérieuse impression des cauchemars, vous savez, quand on voudrait et qu’on ne peut pas ? ! La dernière page se tourne alors que la porte est devenue jaune, “d’un jaune de cadmium foncé”. Le cauchemar est devenu réalité.
   
   Ce court ouvrage se lit très vite. Et vous laisse perplexe. Kafka était plus directif !

critique par Tistou




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Au-delà du silence - André Brink

Au-delà de tout?
Note :

   André Brink. Afrique du Sud. Début du XXème siècle. Colonisation du pays.
   Les colons allemands sont esseulés, perdus au milieu du bush, plutôt hostile, en tout cas loin de tout ce qu’ils ont pu connaître. Les indigènes locaux sont au mieux considérés comme des bêtes. Des petites guerres incessantes, ou plutôt des actions de «pacification», menées avec autant de discernement et de doigté que le faisaient les colons européens blancs aux Etats-Unis vis à vis des «Natives» ; «un bon indien est un indien mort», sacré programme. Bref le pays nage dans la chaleur, la solitude, la douleur, …
   
   Dans ce contexte, et pour ancrer le colon, l’Empire allemand se met en tête de «fournir» des femmes aux colons. Des femmes blanches bien entendu ! Blanches et allemandes. S’ensuivent des convoyages de centaines de femmes allemandes, parmi les plus déshéritées, les plus faibles, … Hanna, Hanna X fait partie de celles-là.
   Au passage on pourra faire un autre parallèle avec les Etats-Unis d’Amérique puisque «Mille femmes de Jim Fergus raconte quelque chose de la même veine, d’une démarche semblable. Pour finir la compraison, Jim Fergus était plus dans l’histoire, la romance de l’histoire quand André Brink est bien planté sur l’étude psychologique du cas Hanna X dans le cadre d’une histoire, particulière et sordide.
   
   Hanna X, orpheline, ayant connu à ce titre le drame d’être livrée petite fille à un monde sans amour, sans compassion, d’avoir été broyée, exploitée, poursuit sa trajectoire de malheur en intégrant le quota de ces femmes au destin ahurissant. Et dire que cela va mal se passer, dès le départ, le voyage en bateau, est faible. Et André Brink ne nous épargne rien ; sévices, tortures morales, viols, mutilations, … tout ce qu’on peut imaginer en la matière (et l’imagination se révèle en-dessous de ce que peuvent réellement produire les hommes!) va se dérouler.
   
   Le silence, il lui sera imposé par l’officier qu’elle aura eu l’impudence de refuser puis de mutiler (notamment dans son orgueil), qui la fera défigurer et lui fera couper la langue. «Au-delà du silence» dans cette mesure est l’exact titre de ce qui va en découler puisque la narration, à coups de flash-backs nous donnera d’une part toutes les clef de l’histoire, et nous racontera comment cette femme niée dans son identité et réduite en théorie à rien, parviendra à regrouper un improbable agglomérat de spoliés divers ; femmes dans son cas, indigènes brimés, … afin de mener à bien une révolte, une révolte ou plutôt une vengeance. Hanna X et son «armée», mettront le cap à travers désert et nature hostile pour Windhoek où se trouve en théorie son tortionnaire.
   
   «A l’arrivée de la cargaison de femmes dans la baie de Swakopmund, après un voyage de trente jours le long de la côte ouest de l’Afrique, des centaines d’hommes, consommés par les feux de la concupiscence non étanchée par les autochtones ou les bêtes, vociféraient sur le quai. Certains avaient consigné leur requêtes et exigences des semaines ou des mois à l’avance ; beaucoup d’autres venaient tout bonnement tenter leur chance, voire se rincer l’oeil et lancer des hourras avant de s’enivrer dans les tavernes de la ville grouillante.»
   
   Tout ne sera pas tendre mais tout est justifié sous la plume d’André Brink par une cohérence psychologique sans faille. Dieu que l’homme peut être cruel !
   
   C’est magnifiquement écrit. Dur mais beau.

critique par Tistou




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Un instant dans le vent - André Brink

Vent du veld
Note :

    Le roman du grand auteur sud-africain André Brink est très intéressant mais je mettrais une légère altération, ça s'appelle un bémol. Publié en France vers 78 le voyage d'une blanche européenne et d'un esclave noir dans la région du Cap, "Un instant dans le vent", est aussi la fusion improbable de deux êtres, corps et âme, au milieu du XVIIIème Siècle, dans un pays neuf, pays qui s'avérera au fil des décennies comme une capitale de la douleur. Epreuve physique terrible, privations, faim et froid, Elizabeth et Adam, après une stupéfaction mutuelle de se retrouver liés de la sorte, vont entreprendre après la mort des compagnons et du mari d'Elisabeth d'une part, et d'autre part la fuite d'Adam qui a voulu tuer son maître, un voyage de retour vers Le Cap, voyage sans espoir pour ainsi dire car au cas inattendu où ils survivraient, la colonie hollandaise de Cape Town serait quoiqu'il en soit bien incapable de les accepter et de les comprendre ensemble. Chronique d'un échec annoncé, cependant il n'est pas interdit d'entreprendre.
   
   "Un instant dans le vent" est une aventure, une sorte de Robinson Crusoé au cœur du veld sud-africain, désert et glacial parfois, torride souvent. Presque un manuel pour résister aux conditions extrêmes. Violent donc, car conserver la vie dans ces circonstances implique parfois d'égorger une jeune biche ou de massacrer une tortue. Comme un retour aux origines, Adam et Elisabeth vivront dans les grottes et mangeront parfois crû. Le pays est si extraordinaire mais si brutal. En cela l'Afrique du Sud s'est perpétuée. Bien sûr, combattant historique de l'apartheid, catégorie intellectuel blanc, André Brink a un peu tendance à prêcher, parfois dans le désert au sens propre. La faute est vénielle et la cause est juste. Parfois les causes justes me fatiguent un peu. Et puis je le confesse, si André Brink et J. M. Coetzee sont de grands écrivains, Karel Schoeman me touche plus. La rédemption par l'amour du couple Elizabeth et Adam qu'on aimerait saluer demeure pour moi comme théorique.
   
    Au rayon des certitudes celle que l'Afrique du Sud, tourmentée et plurielle, déchirée mais prometteuse peut-être, dispose d'une richesse littéraire qui a l'étendue de la savane et le goût brûlant du bush. "Tu enfanteras dans la douleur" semble être sa devise.
    ↓

critique par Eeguab




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Ca n'a pas vraiment accroché
Note :

   Titre original : An instant in the wind, 1976
   André Brink
   
    "Qui étaient-ils? Leurs noms sont connus -Adam Mantoor et Elisabeth Larsson - et quelques fragments de leur histoire ont été conservés. Nous savons qu'en 1749 (...) Elisabeth accompagna son époux, l'explorateur suédois Erik Alexis Larsson, au cours d'un voyage dans l'intérieur des terres du cap de Bonne Espérance où il mourut peu de temps après; qu’elle fut finalement découverte par un esclave en fuite, Adam, et qu'ils atteignirent ensemble Le Cap à la fin du mois de février 1751."
   

    Brink nous fournit ensuite leurs généalogies et page 16 la fin de l'histoire. Il évoque un recueil de Mémoires écrits par Larsson puis ensuite par Elisabeth, donnant le catalogue de ce qu'ils avaient emmené pour leur expédition, dont les 'objets de troc', '1 tonne de plomb et d'étain' (!), '4 tonnelets de cognac, 2 pour conserver les spécimens, les 2 autres pour corrompre et encourager les Hottentots ou pour se faire des amis dans la région', 'une collection d'assiettes en porcelaine'.
    J'ai commencé à m'amuser. Hélas, ça n'a pas duré.
   
    Bon, après tout, pourquoi pas une telle histoire? Adam, dont on découvre le passé d'esclave en fuite (j'ignorais d'ailleurs que Robben Island, qui accueillit contre son gré Nelson Mandela, était déjà une prison à l'époque) et les détails horribles de sa vie et de celle de sa famille, est en fuite dans les terres, depuis des années. "Mon pays, je l'ai vu de mes propres yeux, entendu de mes propres oreilles et saisi de mes propres mains." "Voilà ce que le mot 'liberté' veut vraiment dire : n'importe qui peut me tuer."
   

   Ayant suivi durant des semaines l'expédition, Adam intervient alors qu'Elisabeth se retrouve seule (les autres sont enfuis ou morts), espérant qu'au retour au Cap, elle intercédera en sa faveur. Le voyage commence, Elisabeth n'est pas facile! De longs dialogues font état de leurs disputes. La narration passe du tu au il au elle au nous au je, etc. On s'y retrouve, ou alors on ne s'en préoccupe pas.
   
    Cette première partie commence à m'agacer, un homme une femme, que tout sépare, des discussions, et mis à part le séjour dans le village Hottentot, je m'ennuie.
   
    Bien sûr l'on en apprend sur leur passé, et passons à celui d'Elisabeth, élevée dans une bonne famille du Cap. En tant que femme, elle n'a bien sûr pas les mêmes possibilités d'action qu'un homme, mais elle a choisi son mari, et a décidé de le suivre dans l'expédition. Je passe sous silence l'oncle aux habitudes un peu douteuses (nécessaire dans ce roman?)...
   
    Adam connaît bien le terrain, mais Elisabeth discute ses décisions, il lui arrive de céder... et bien évidemment c'est lui qui avait raison. Ainsi ils perdent un bœuf.
    "Elle s'est mise à pleurer, silencieusement. Elle enfonce ses ongles dans les paumes de ses mains et les lacère.
   - Je vous avais prévenue, dit Adam furieux.
    Sa phrase déchire quelque chose en elle.
   - C'est toi qui m'a obligée à le faire! (Elle sanglote) C'est toi!"

    (plus loin, même genre de scène, cette fois Adam échappe de peu, mais pas le fusil)
   
    Maintenant je dois avouer que pour avoir lu quelques 'Romances' dans ma vie, j'ai hélas reconnu quelques situations : les deux que tout oppose, les disputes, l'entêtement de l'une, et les conséquences. On y est en plein!
   
   Mais alors, me direz-vous, ils couchent ou pas?
    Oui, à la fin de la première partie. Je ne divulgâche rien, puisque dès le départ on le sait.
    Et ça ne va pas s'arranger. On a droit à des passages nus sur la plage, la Nature et tout ça, seuls au monde, etc.
   
   Dernière partie, le retour au Cap à travers la nature hostile. Et là ça m'a bien plu, avec le côté survie en plein désert. Quasiment un documentaire. Bon, il restait les scènes amoureuses, les mauvaises décisions, une tentative de viol improbable à mon avis, mais j'en retire surtout une fascinante histoire de survie dans des situations extrêmes, et je pense les détails vraisemblables. La scène des antilopes migratrices, par exemple, m'a scotchée.
   
    Comme il s'agissait d'une lecture commune, j'ai terminé ce roman, mais j'avoue qu'il m'a laissée au dehors; on ne peut que se sentir solidaire de leur situations respectives, homme noir esclave, et femme (blanche) au 18ème siècle, mais est-ce l'écriture (sans humour!) ou les péripéties, je n'ai pas vraiment accroché. Je dois être mauvaise cliente pour les histoires d'amour. Je sais bien que ce roman est plus que cela, et j'ai plutôt sympathisé avec Adam, mais pour les relations noir/blanche Nadine Gordimer a fait beaucoup plus fort dans "Ceux de July".
   
    Pour rester en Afrique du sud, quelques romans de Coetzee m'ont beaucoup plu, et ceux de Schoeman sont plus forts et universels. Mais Brink et moi, c'est fi-ni. Ou alors ce n'était pas le bon roman au bon moment?

critique par Keisha




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Philida - André Brink

La fin de l'esclavage en Afrique du Sud
Note :

    André Brink a puisé dans le cœur de son passé familial pour nous évoquer le portrait d'une esclave qui a vraiment existé, Philida. Une histoire qui se situe dans les années les plus troubles de l'Afrique du Sud, juste avant l'abolition de l'esclavage par les anglais en 1833. Obligation sera faite quand même aux esclaves de rester au service de leurs maîtres pendant 4 ans.
   
    Appartenant à la famille Brink, exploitants vinicoles en Afrique du Sud dans la région du Cap, Philida décide de porter plainte contre le fils du maître, François. Il lui avait promis la liberté si elle couchait avec lui. Il n'en a jamais eu l'intention. Quatre enfants sont nés de cette relation, deux ont survécu. Pour ne pas compromettre le mariage de François avec une riche héritière blanche, ses parents décident d'éloigner Philida de la maison en la vendant avec ses enfants dans le nord du pays.
   
    La scène de la vente aux enchères des esclaves, sans doute une des dernières, est très dure et montre la cruauté de la société de l'époque.
   
    C'est un récit d'une grande émotion. Brink renoue ici avec une plume aux accents poétiques forts en y mêlant la langue afrikaaner, âpre donnant au récit une intense vérité.
   
    L'auteur donne la parole à Philida, esprit rebelle, et déterminée à suivre le chemin de l'émancipation. Consciente de son identité et de son appartenance au monde, elle fait de sa vie un combat pour la liberté et le respect humain. Les coups, les viols et les menaces façonnent cette âme qui demeure à jamais libre. De ses compagnons d'infortune comme elle, elle apprend et partage. Elle comprend l'importance de l'éducation et se nourrit d'écriture et de lecture.
   
    Cette jeune femme prend conscience de son identité, de sa personne et de son appartenance au monde, elle dit d'ailleurs :"à l'intérieur de moi, je suis libre"
   
    Brink donne aussi la parole aux maîtres blancs, étonnés et sidérés devant l'insolence de cette esclave et anéantis par l'émancipation prochaine de tous les esclaves.
   
    En alternant les récits de chaque personnage, il donne une image différente des événements et donne ainsi la possibilité à chacun de défendre ses opinions.
   
    Chaque chapitre débute par l'explication de ce qui va suivre et indique qui va parler. Cela permet aux lecteurs de suivre plus facilement le changement de style et de vocabulaire en fonction des différents personnages.
   
    André Brink nous plonge dans les abîmes économiques et sociaux de toute une époque et raconte l'histoire d'un pays qui n'a pas encore pansé toutes ses blessures.
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critique par Marie de La page déchirée




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L'ancêtre esclave d'André Brink
Note :

   Il se murmure, depuis quelques temps, que l'esclavage va devenir une chose prohibée, que dans un futur plus ou moins lointain tous les esclaves vont acquérir leur liberté. Par décret. Nous sommes en 1832, au Cap (Afrique du Sud). Ce sont des informations qui se chuchotent, qui se transmettent tout bas, car cette nouvelle ère apparaît encore comme un rêve trop beau pour être vrai. Il vaut mieux ne pas trop se nourrir de chimères. Pour l'instant, le seul moyen pour les esclaves de devenir libres, c'est d'être affranchis par leur maître, leur baas, qui a entre ses mains, leur vie, leur présent et leur futur, bref leur destin. c'est lui qui imprime à la courbe de leur vie les inflexions qu'elle doit prendre. Tout dépend de son bon vouloir, de ses bonnes ou mauvaises dispositions. Et si l'on trouve grâce aux yeux du maître, peut-être le rêve est-il permis ? Il est vrai aussi que des circonstances peuvent plaider en faveur de l'esclave. La vieille esclave Petronella par exemple avait été affranchie par Cornelis Brink. Mais elle continue de demeurer dans la maison des maîtres, où elle a sa chambre personnelle. Elle n'est plus soumise aux châtiments et humiliations quotidiennes, elle est libre, et pourtant elle ne va pas ailleurs, toute sa vie est là : elle est la mère de Cornelis.
   
   Le sort des femmes esclaves, ce n'est pas seulement d'effectuer les tâches domestiques ou champêtres qu'on leur assigne, c'est aussi de satisfaire la libido du maître. Ainsi, au milieu des enfants que lui donne son épouse grandissent d'autres enfants, sans que leur naissance soit évoquée... mais il n'est de mystère pour personne. Cornelis sait que la vieille Petronella est sa mère. Il devait accomplir la promesse que son père Johannes avait faite à Petronella. La promesse de l'affranchir. Voilà le sésame que l'on agite au nez des esclaves pour qu'elles se plient aux caprices du maître.
   
   Philida n'ignore pas l'histoire de Petronella, et elle se dit qu'elle aura peut-être le bonheur de connaître le même sort, d'autant plus que François, dit Frans, paraît si sincère, il se montre si attentionné ! Philida semble tant compter pour François Brink, le fils du baas Cornelis. Il lui a promis la liberté. Grâce à tous les efforts qu'il consentira, Philida portera des chaussures. Pas seulement elle, mais aussi les enfants qui sont nés de leur relation. Les chaussures sont le symbole de la liberté, car cela était interdit aux esclaves. Être chaussé, c'est être libre, c'est un peu comme porter le bonnet phrygien dans l'Antiquité romaine. Philida rêve inlassablement de ce jour où elle aura des souliers aux pieds. Chaque jour qui passe la rapproche de ce jour-là. Mais ce qui arrive un jour, c'est la nouvelle que François va se marier à une demoiselle riche de la colonie, Maria Magdalena Berrangé, ce qui arrangera les affaires de la famille Brink. Philida comprend que sa présence représente désormais une ombre qu'il faut écarter et elle n'entend pas rester les bras croisés à attendre que le ciel lui tombe sur la tête ; elle ne veut pas être vendue avec ses enfants à l'autre bout du pays, loin de tout ce qu'elle a connu depuis son enfance, loin de tous ceux qu'elle a connus, qui représentent sa famille désormais, comme Petronella, qu'elle appelle affectueusement Ouma Nella. Elle se rend à pied, du domaine de ses maîtres à Zandvliet jusqu'à la ville de Stellenbosch, près du Cap, où se trouve le bureau du protecteur des esclaves. Elle va porter plainte contre François Brink, qui lui a fait des enfants, et dont la promesse de liberté part maintenant en fumée.
   
   Pour une esclave, le fait de déposer une plainte est en soi une action qui nécessite beaucoup de courage, mais Philida s'est armée de tout le courage qu'il faut. Pour elle et pour ses enfants. Et le protecteur des esclaves ne l'épargne pas. Il veut tous les détails, même les plus intimes. Les questions les plus crues pleuvent sur la tête de Philida et le représentant de la loi consigne tout dans son livre. Philida ne se défile pas. C'est maintenant ou jamais. Elle est prête à tout pour une autre vie. Et elle est lucide :
   
   "C'est pas une vie que j'ai à Zandvliet, entre la chicotte, le tricot, les journées et les nuits de travail, toujours faire ce que les autres te commandent et tout le reste. [...] Qu'est-ce que j'ai à Zandvliet ? On peut pas appeler ça une vie. C'est pas clair comme le jour et la nuit ou comme le soleil et la lune, c'est entre les deux. Si je peux me fier à Frans, ça peut être différent, mais c'est pas le cas. Aujourd'hui, je suis sûre de rien. Mais je dois tenter ce petit espoir, sinon après peut-être c'est plus possible. Je veux dire, la loi me donne le droit de venir déposer une plainte, d'accord. Mais à mon avis, dans ce pays, la loi a pas le dernier mot. C'est tout ce qui se passe derrière la loi, et autour de la loi." (Philida, pages 23-24)
   

   Après la plainte de Philida, bien évidemment, le représentant de la loi demande à entendre la version des Brink. François réussit à se rendre seul au bureau du protecteur des esclaves, alors que son père Cornelis mettait la pression sur lui et aurait voulu régler cette histoire lui-même une bonne fois pour toutes : que Philida disparaisse et que le mariage de François avec la riche héritière ne soit pas menacé. D'ailleurs Cornelis sait comment manipuler la Bible pour que ses décisions paraissent comme inspirées de Dieu lui-même.
   
   Contraint de satisfaire son père, François nie les accusations de Philida, il déclare même que tout le monde couche avec elle et que ses enfants ne sont en aucun cas les siens. On croit alors savoir tout des humiliations et des traumatismes de Philida, mais le tableau de sa vie n'est encore qu'esquissé. Des interrogations sont suggérées dans l'esprit du lecteur, qui l'invitent à se montrer moins sûr de ce qu'il sait ou de ce qu'il croit savoir. Lorsque les enfants de Philida et François sont évoqués par exemple, un certain mystère plane : il y a Lena et Willempie. Deux autres enfants, les premiers-nés, sont "morts prématurément" : Mamie et "celui dont elle refuse de parler". Pourquoi refuse-t-elle d'en parler ? C'est au fil de la lecture que l'on comprend les non-dits, que les épisodes les plus sombres de la vie de Philida et des autres esclaves sont dévoilés. Douleur, espoir, rage mêlés, à travers des figures comme celle de Galant, un meneur, un révolté qui ne laissa pas de marquer durablement les esprits, malgré la cruelle répression dont ses complices et lui furent victimes. Un Spartacus rapidement maîtrisé, mais dont l'action fit comprendre aux uns et aux autres que les choses n'allaient pas toujours demeurer ainsi. L'espoir de la liberté est ce qui permet aux esclaves de tout endurer, cette liberté que chante le fleuve Gariep.
   
   Le texte est parsemé de termes locaux, dont on devine le sens grâce au contexte. J'ai été surprise de découvrir le glossaire à la fin du livre, et je n'y pensais pas, je n'avais pas eu la curiosité de chercher l'explication des mots. Avoir la traduction des mots à la fin et apprécier de la justesse ou de l'éloignement du sens qu'on leur attribuait ajoute, à mon sens, un charme à la lecture.
   
   Est-il besoin de préciser que l'auteur a exhumé l'histoire de ses ancêtres pour écrire ce roman, en donnant à chacun des personnages la parole, pour que le lecteur les découvre dans la nudité de leurs pensées.

critique par Liss Kihindou




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