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Auteur des mois d'août et septembre 2008
Amos Oz

    Amos Oz avait été l'une des vedettes du dernier salon du livre de Paris, et cet été, il ne nous a pas déplu de passer de l'Afrique du Nord à l'Afrique du Sud, et retour une seconde fois au nord, une fois avec un Arabe, l'autre avec un Israélien.
   
   Toujours notre goût pour les mélanges et les voyages... et c'est ainsi qu'Oz entra dans nos bibliothèques, non sans beaucoup de divergences dans les avis qu'il suscita...
   .

   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D’AOUT & SEPTEMBRE 2008
   

   
    Amos Oz est le nom de plume d’ Amos Klausner, né à Jérusalem en 1939 (oz signifie force en hébreux)
   
    Les parents étaient des émigrants juifs d’Europe de l’Est (Lithuanie et Pologne). Sa mère se suicida quand il avait 12 ans et il vécut ensuite dans un kibboutz à partir de 15 ans. Il vécut dans des kibboutzim jusqu’à l’âge de 47 ans.
   
    Il participa deux fois à des conflits armés : Pendant la Guerre des Six Jours, en 1967 et lors de la Guerre du Kippour de 1973. Il fut l’un des fondateurs du mouvement « La paix maintenant » qui prône le partage du territoire (avec des « arrangements particuliers pour les sites sacrés ») pour la création de deux états indépendants: l’un israélien, l’autre palestinien.
   
    Il a publié des articles, de nombreux romans, quelques essais et deux recueils de nouvelles et deux livres pour enfants. La plupart de ses ouvrages ont été traduits en français. Il jouit d’une notoriété certaine en France.
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Dès 08 ans: Soudain dans la forêt profonde
  Ailleurs peut-être
  Toucher l’eau, toucher le vent
  La colline du mauvais conseil
  Les voix d'Israël
  Un juste repos
  La boîte noire
  Connaître une femme
  La troisième sphère
  Ne dis pas la nuit
  Une panthère dans la cave
  Seule la mer
  Une histoire d'amour et de ténèbres
  Aidez-nous à divorcer
  Vie et mort en quatre rimes
  Mon Michaël
  Scènes de vie villageoise
  L'histoire commence
  Entre amis
  Judas
 

Dès 08 ans: Soudain dans la forêt profonde - Amos Oz

Un bon conte pour enfants
Note :

   Bien qu’il ne soit pas du tout édité dans une collection «pour enfants», c’est bien dans cette catégorie que ce court roman me semble le plus à sa place. En effet, Amos Oz nous présente ici un conte didactique qui traite de l’intolérance et de l’exclusion auxquelles il oppose la communication et l’échange.
   Dans chaque classe, dans n’importe quel groupe, expliqua-t-il, il y a toujours un souffre-douleur, un mal-aimé, un exclu qui s’obstine à suivre les autres partout. Toujours à la traîne, à l’écart, gêné et gauche, mais imperméable aux insultes et aux rebuffades, il ferait n’importe quoi pour leur être agréable, pour qu’on le tolère, il serait prêt à leur servir de larbin, à faire le fou, le pitre pour amuser la galerie, il se fiche qu’on se moque de lui ou qu’on le maltraite et il serait même capable d’offrir son cœur meurtri. Mais personne ne s’intéresse à lui.
   
   Je suis un peu gênée avec ce livre, et ce, pour plusieurs raisons.
   
   Tout d’abord, je trouve que les grands sentiments font rarement de bons livres (ou de bonnes chansons) et que l’on fait bien mieux, en montrant, en racontant, qu’en essayant de démontrer une grande idée et de convaincre. Je suis un peu allergique au prosélytisme, même pour la bonne cause.
   
   Ensuite, je trouve que nous avons là un conte pour enfants, lisible par des adultes, bien sûr, mais tout de même du niveau d’un enfant à partir d’une dizaine d’années. Alors, je comprends mal cette édition adulte. L’auteur a-t-il une autre vision de cette œuvre ? Lui semble-t-elle vraiment porteuse de notions susceptibles de révolutionner une pensée adulte ? Ce serait un point de vue que je ne partagerais pas bien qu’il soit évident que la tolérance n’est pas le sport le plus pratiqué de par le monde..
   
   Ceci dit, si nous considérons bien un conte pour enfant, il est très intéressant : Dans un village abandonné par tous ses animaux, on se calfeutre la nuit de crainte d’un monstre «Nehi» qui rôde dans les rues du village, cherchant à nuire. On se calfeutre et on se tait. On ne se souvient pas. On n’est même plus sûr qu’il y ait eu des bêtes un jour et personne ne veut chercher à en savoir plus. Ce qui est certain, par contre, c’est que la forêt est maléfique et dangereuse et qu’il faut soigneusement l’éviter. Les très rares audacieux qui s’y risquent n’en reviennent pas, ou alors frappés d’une terrible maladie… Deux enfants, un garçon et une fille, s’y aventurent tout de même.
   
   Un bon point à relever néanmoins, c’est que le point de vue n’est pas limité aux deux pôles. Il n’y a pas que les «bons», exclus et les «mauvais» exclueurs, il est également demandé aux exclus de tenter au moins de se faire comprendre et de ne pas devenir égaux à leurs bourreaux en se vengeant…
   
   Conclusion pour moi : un très bon conte philosophique pour enfants (qui au moins comme cela auront lu Amos Oz), peut-être un peu trop démonstratif, mais beau et prenant. Je pense qu'ils devraient beaucoup l'aimer et s'intéresser aux aventures de nos deux "explorateurs".
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critique par Sibylline




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Télégramme
Note :

   «Ai lu auteur recommandé Oz. STOP. Sujet universel. STOP. Regrette tolérance zéro et recommande écoute. STOP. Lecture rapide. STOP.»
   
   On pourrait presque se contenter d’un tel télégramme avec «Soudain dans la forêt profonde», conte initiatique ou fable empreinte du folklore yiddish sympathique mais simpliste. Première rencontre avec Amos Oz, auteur mis à l’honneur en ce moment sur Lecture/Ecriture, cette lecture aura été agréable sans pour autant me convaincre totalement. Peu familiarisée avec la littérature israélienne, je n’étais pas particulièrement attirée par l’univers d’Amos Oz et, si j’ai trouvé le sujet de ce petit livre soudain alléchant, je m’aperçois aujourd’hui que ce livre n’est sans doute pas le plus réussi.
   
   L’histoire est celle d’un village reculé dans les montagnes, en bordure de la forêt, où les animaux ont disparu depuis si longtemps que les enfants ont cessé d’y croire et prennent leur existence pour de simples fables inventées par les adultes. Lorsque l’un d’entre deux revient de la forêt en galopant et en hennissant, il est traité en marginal ; on le déclare atteint de hennite, maladie peut-être contagieuse. La nuit, les habitants se barricadent en craignant l’arrivée du monstrueux Nehi, créature vivant dans la montagne et rôdant dans les ruelles la nuit, sans doute à la recherche d’enfants égarés. Un jour, deux enfants décident de partir eux-mêmes explorer la montagne, persuadés de trouver des animaux. Mais la nuit tombe et les voilà vraisemblablement pris au piège.
   
   Ce texte constitue à mon avis une lecture parfaite pour les enfants. Peut-être un conte à leur raconter sur plusieurs jours, clair et simple, suffisamment empreint de merveilleux pour intéresser un jeune public. En revanche, s’il se veut universel, ce texte est à mon avis trop réducteur pour un lectorat adulte qui, sans s’ennuyer, verra tout au plus une bonne lecture de plage ou de métro dans cette histoire au final très banale. On pense aux contes de Grimm, à tout un univers biblique. Mais si les rapprochements intéressants ne manquent pas, on peut regretter le manque de complexité des rapports entre humains et animaux, entre adultes et enfants ; de même, la cruauté des uns et des autres est évoquée brièvement, le tout pour arriver à une conclusion moraliste affligeante de banalité. Soyons tolérant, écoutons les autres, c’est ainsi que, peut-être, nous arriverons au bonheur et à la paix. Plein de bonnes intentions, ce texte ne se démarque pas par sa brillante originalité et, en visant peut-être un peu trop large, pêche par excès de généralité.
   ↓

critique par Lou




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Un joli conte
Note :

   Dans un petit village, les animaux ont disparu. Pas le moindre moineau ne traverse le ciel, aucun chien ne vient briser le silence avec ses jappements, même le ruisseau ne contient pas de poissons. Les adultes restent muets en ce qui a trait à cette malédiction et craignent le démon Nehi, vivant dans la forêt interdite. Il faudra le courage (ou la naïveté ?) de deux enfants pour percer le mystère…
   
   C’est la belle simplicité de ce conte qui charme le lecteur. Le message de tolérance est plutôt évident dès le départ de l’aventure. Néanmoins, Oz parvient à captiver le lecteur avec ses personnages colorés. Pour une raison qui m’échappe, le livre semble avoir été publié originalement dans l’optique de rejoindre un public adulte? Alors qu’il s’agit d’une petite histoire idéale à raconter aux enfants avant d’aller dormir.
   
   Un texte court mais très fort dans son imagerie.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Conte ou fable?
Note :

   La quatrième de couverture dit : «conte pour enfants et adultes»
   
   Le début de l’histoire m’aurait incitée à penser que l’extension aux adultes n’était pas justifiée ; puis au fur et à mesure, j’ai compris que le message n’était pas obligatoirement accessible aux plus jeunes car la symbolique y est prépondérante, accrue encore, si c’est possible, par la tradition biblique et la culture yiddish.
   
   Dans la mise en place de l’action, rien que de très commun : une forêt où plus personne ne s’aventure car la vie y est trop triste, sans oiseaux, sans aucune espèce animale, même, et des habitants qui se parlent à peine. La légende qu’on sert aux petits enfants, c’est : Nehi, le démon de la montagne qui les séquestre dans son antre obscur. Un jour deux enfants plus curieux que les autres décident de braver les interdits et d’aller voir…
   
   A partir de là, on se dit qu’on n’est plus tout à fait dans le même ton: on découvre la bassesse des hommes, le monde de l’exclusion qui s’articule sur la différence - la non conformité devrai-je dire-. L’auteur va jusqu’à affubler son héros- sorte de Merlin l’enchanteur qui a plus d’un tour dans son sac- d’un hennissement repoussant qui fait fuir les habitants du village.
   "La dérision est peut –être un rempart contre la solitude. En effet, les moqueurs veulent un public et celui qui en est la victime est toujours seul. "
   
   La fin laisse supposer que, grâce à la parole libérée, ce monde ne pourra que s’améliorer.
   "Prenez garde de ne pas contracter la maladie du mépris et de la raillerie. Au contraire, tâchez d’en protéger vos camarades. Parlez-leur. Parlez aussi aux instituteurs et aux agresseurs. Parlez et parlez encore, sans vous décourager. " Ultime conseil de "Merlin" à Matti et Maya.
   
   Je dirai donc que c’est un conte philosophique à partager avec les enfants, il faut en parler et non le laisser à la lecture seule, c’est peut –être ce qui peut justifier son "classement adultes", je me positionne ici plus en tant qu’ "instit" que lectrice lambda.
    ↓

critique par Jaqlin




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Conte philosophique
Note :

   Court ouvrage en forme de conte à priori destiné aux enfants, où la tolérance et l’amour de la vérité sont à l’honneur. Tolérance, amour de la vérité … la forêt profonde résiderait-elle du côté du Proche-Orient et les animaux qui ont disparu de la vie du village, rayés de la carte, niés, auraient-ils l’apparence de Palestiniens (et ce n’est pas une offense aux Palestiniens ce que j’écris là, je reste dans la parabole, moi aussi)?
   
   Matti et Maya sont un petit garçon et une petite fille, plutôt délurés, qui ont encore l’esprit curieux et qui ne comprennent pas pourquoi les animaux, dont ils ont encore un vague souvenir, tous les animaux – domestiques comme sauvages – ont disparu, ni pourquoi leur existence est carrément niée par les villageois.
   
   « Un soir, Matti prit son courage à deux mains et demanda à son père pourquoi les animaux avaient disparu du village. Celui-ci prit son temps avant de répondre. Il se leva de son tabouret et se mit à faire les cent pas dans la cuisine. Puis il saisit son fils par les épaules en évitant de le regarder. 'Alors voilà, Matti, dit-il en fixant une tache noirâtre sur le mur au-dessus de la porte, là où la peinture s'était écaillée à cause de l'humidité. Il s'est passé certaines choses ici. Des choses dont il n'y a pas de quoi être fier. Mais nous ne sommes pas tous responsables. Pas au même degré, en tout cas. Et puis, qui es-tu pour nous juger ? Tu es trop jeune. De quel droit nous blâmerais-tu ? Tu ne peux pas condamner des adultes. On a oublié, Matti. On a oublié, un point c'est tout. N'y pense plus. Personne n'a envie de se rappeler. Maintenant, descends me chercher des pommes de terre à la cave et arrête de parler pour ne rien dire.»

   
   Seule la maîtresse du village évoque parfois ces créatures disparues … Derrière le village, il y a une forêt profonde, celle du titre, où la vox populi certifie qu’il ne fait pas bon se promener. Surtout pour de jeunes enfants.
   
   Matti et Maya sentent bien qu’un mystère plane sur tout ceci, un tabou faudrait-il même dire, et comme nous sommes dans un conte, que croyez-vous qu’ils firent? Ils allèrent dans la forêt profonde, pour sûr! Et que croyez-vous qu’ils découvrirent? Vous avez une petite idée? C’est la bonne!
   
   Un court ouvrage aux limites de la philosophie et du conte, bien agréable à lire.

critique par Tistou




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Ailleurs peut-être - Amos Oz

Premier roman
Note :

   Ce roman est le premier qu’ait publié Amos Oz. C’était en 1966, et, il nous y parle de la vie dans un kibboutz à l’époque où il y habitait lui-même. «Ailleurs peut-être» fut, comme le souligne M. Saporta dans sa préface à la première édition, «le premier grand roman qui nous vient du kibboutz.» Une raison de plus pour ne pas le négliger. Mais attention, ce roman n’a rien d’autobiographique, oubliez l’autofiction etc. Il a juste la particularité de se situer dans un milieu très particulier, le seul d’ailleurs qu’Oz connaissait bien à cette époque.
   
   Tout d’abord, en ce qui me concerne, je n’avais qu’une idée très vague de ce qu’étaient le mode de fonctionnement et les règles de vie à l’intérieur d’un kibboutz. Cela a donc été une découverte qui a augmenté pour moi l’intérêt de l’intrigue elle-même. Le kibboutz est un domaine agricole sur lequel des gens qui ont choisi ce mode de vie, viennent vivre et travailler en toute communauté, renonçant à tout bien personnel et acceptant que toutes les décisions les concernant, depuis le travail qu’ils feront jusque dans l’éducation de leurs enfants par exemple, soient prises par la communauté, par l’intermédiaire de conseils élus et provisoires. Comme vous le voyez, on est en pleine autogestion et vie communautaire, je devrais dire «communiste», mais j’y renonce, le terme ayant été détourné, il serait mal compris.
   
   Dans ce monde passionnant à découvrir, les humains évoluent comme ils le font partout avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs désirs, leurs tentatives, leurs réussites et leurs échecs. J’ai trouvé qu’Amos Oz, tout comme d’ailleurs la voix communautaire, se montrent à cette occasion particulièrement ouverts et tolérants. On voit rarement aussi fermement implicitement posé le fait que l’on peut faire souffrir quelqu’un sans être soi-même condamnable. Il ne semble pas y avoir de ligne droite de part et d’autre de laquelle chacun se poserait. La vue est plus large et j’aime cette notion. Pourtant, c’est bien la «Médisance» qui fournit au narrateur toutes les informations dont il nous fait part et elle, elle est parfois sacrément mauvaise Mais elle est comme le reste, elle fait partie du tout.
   
   Nous suivrons particulièrement les vies de Reouven Harich, poète, dont la femme est partie, quittant par la même occasion le kibboutz, Noga sa fille adolescente, Ezra Berger, le chauffeur et Bronka, son épouse, ainsi que de leur entourage, non pas esquissé à grand traits mais très approfondi au contraire, avec une maîtrise que l’on doit admirer dans un premier roman. Tous ces personnages ont des personnalités complexes qu’Amos Oz a su explorer avec une finesse et une subtilité que j’ai vraiment appréciées.
   
   Tout cela sur fond de vie armée, car ce kibboutz se trouve à la frontière non encore pacifiée avec les Arabes et les escarmouches ne sont pas rares. Nous rappelant que ces intrigues humaines que nous découvrons à travers la vie de nos personnages, cette expérience sociale que le kibboutz a été, sont à considérer dans le cadre plus large d’un monde qui n’a pas connu la paix depuis plusieurs générations et qui n’ose même pas encore l’espérer.

critique par Sibylline




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Toucher l’eau, toucher le vent - Amos Oz

Le solitaire
Note :

   Une bien étrange histoire, que celle que nous raconte ce roman pas toujours facile à suivre. Je vais essayer de vous situer à peu près l’action :
   
   Pomerantz, professeur de sciences et mathématiques en Pologne s’enfuit devant l’arrivée des nazis et se cache dans la forêt. Sa femme, Stepha préfère rester et se chercher une autre issue, qui la mènera plus tard en URSS.
   Pomerantz, lui, se réfugie dans la cabane abandonnée d’un bûcheron-sorcier, tout au fond des bois. Il survit, peu à peu réduit à l’état d’homme des bois solitaire, se perdant de plus en plus dans un monde qui ne distingue plus bien le fantasme du réel.
   Après beaucoup de difficultés, Pomerantz, se retrouve en Israël où il s’installe comme horloger (métier de son père) et trouve une forme de paix en une vie solitaire, aux routines immuables. Il ne songe qu’à se fondre dans l’anonymat. Mais là encore, des difficultés surgiront. Il pousse alors plus loin son désir de retrait du monde et rejoint un kibboutz où il sera berger, retiré de la communauté. Ce que le kibboutz accepte finalement, bien que cela aille à l’encontre de ses règles.
   
   Le récit, tant en ce qui concerne Stepha qu’en ce qui concerne son mari, prend assez souvent un tour symbolique ou elliptique qui m’a, je l’avoue un peu désarçonnée. Beaucoup de métaphores me laissant le sentiment gênant que je ne les comprenais pas bien, pas complètement ou pas toutes. Sans doute fallait-il y voir une entrée de la poésie dans l’œuvre romanesque d’Oz, de l’onirisme en tout cas. Ce sera ma grosse réserve concernant ce roman, qui par ailleurs présente beaucoup de qualités, alliant un arrière-ton d’humour (juif ?) à un récit profondément humain et assez souvent dramatique.
   
   On retrouve dans ce livre des personnages récurrent chez Amos Oz : le secrétaire du kibboutz, dévoué, hyper consciencieux qui tient un journal scrupuleux de ses activités et qui ressemble tant à celui d’ "Un juste repos". Le solitaire à l’intérieur du kibboutz, qui se cantonne à des tâches humbles, les femmes et l’"opinion publique" du cette petite communauté. Et un thème que je n’avais pas encore rencontré chez Oz et qui devait le concerner de près : " Ernest fut prié d’éclairer quelques aspects de la vie du kibboutz en général et en particulier. En choisissant bien ses termes, il insista, de sa voix lente, sur l’existence de l’homme qui crée au sein d’une société collective." (p. 149) *
   
   En conclusion, ce livre m’a semblé moins cohérent, moins "compact" ou "entier", je ne trouve pas de mot qui rende bien mon impression, que ceux que j’avais lus auparavant et c’est pour cela que je l’ai moins aimé. A mon avis, un roman est un ensemble dense dont tous les éléments s’imbriquent intimement et ne font qu’un : l’œuvre qu’on vous présente. On ne saurait en déplacer, en supprimer un seul sans le détériorer. J’ai moins eu ce sentiment ici.
   
   Mais vous devriez sans doute essayer vous-mêmes.
   
   * Page 193, il revient plus en détails sur les difficultés de la vie quotidienne de ce point de vue. Difficultés, mais non impossibilité.

critique par Sibylline




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La colline du mauvais conseil - Amos Oz

L’acharnement patriotique
Note :

   Ce livre n’est pas un roman mais un regroupement de trois textes portant sur le même thème, disons sur la même période. Celle du début de la jeune histoire d’Israël alors que les britanniques terminaient leur mandat en Palestine (1946-47) et la peur de l’isolement hantait le peuple hébreu. Ces textes sont aussi reliés de façon ténue par un personnage de jeune garçon. Le nationalisme prend toute la place et s’exprime à travers le quotidien d’une famille en premier lieu, puis par la résistance et enfin l’organisation collective pour expulser les occupants.
   
   La séquence des textes suit une logique dans le temps, par contre c’est le premier qui est le plus intéressant, car il nous plonge au cœur des mœurs de l’époque. Le dernier, sous la forme de long monologue est aride et ennuyeux. L’ordre inverse aurait été préférable.
   
   Si l’attachement à la terre est un sentiment louable, la manière dont Oz le présente dans ses nouvelles ne va pas au-delà de la paranoïa maladive. Les métaphores, les événements, le moindre détail tourne autour de l’activisme silencieux, la bataille contre l’envahisseur. Une touche d’humour vient parfois alléger le propos mais cela n’est pas suffisant. J’ai avancé péniblement dans cette mélasse politique répétitive pour en sortir affreusement déçu par le manque d’humanisme et de finesse.

critique par Benjamin Aaro




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Les voix d'Israël - Amos Oz

Entre dessins préparatoires et pamphlet politique
Note :

   En 1982, Amos Oz s'est prêté à une série de rencontres avec quelques uns de ses concitoyens de tous bords - israëliens et arabes, juifs, musulmans ou tenants de la laïcité - pour des conversations à bâtons rompus qui lui ont fourni les matériaux de plusieurs articles publiés dans la journal "Davar". Ce sont ces articles qui sont reproduits tel quels dans "Les voix d'Israël", formant un livre un peu "patchwork", en prise directe avec l'actualité de cette année-là, et dont l'intérêt s'est sans doute quelque peu émoussé pour le lecteur de l'an de grâce 2008.
   
   Et je dis bien "émoussé", car "Les voix d'Israël" n'en continue pas moins à proposer quelques aliments consistants à ses lecteurs. A commencer par la transcription, sans filtre, noir sur blanc, des convictions politiques de l'auteur dont l'engagement pour "La paix maintenant" est du reste bien connu. On lira ainsi un vibrant plaidoyer pour une société israëlienne pluraliste: "Au sein de la famille sioniste, plus d'un membre aurait bien voulu se débarrasser de moi, et il en est d'autres qu'il ne m'est pas trop agréable d'avoir comme proches parents. Mais le pluralisme est un fait, il faut s'en accommoder, fût-ce en grinçant des dents. Ne pas se laisser aller à des excommunications, des bannissements et des refoulements de l'autre côté de la barrière. La diversité du peuple juif et de l'Israël d'aujourd'hui impose le pluralisme, que cela nous réjouisse ou nous inquiète. Personnellement, je m'en réjouis. Je n'y vois pas «un mal nécessaire», une étape à franchir «avant que ne se dessillent tous les yeux» et que nous nous retrouvions tous réunis autour de la même Vérité. Je crois en la nécessité d'un pluralisme spirituel, en une floraison de courants, d'approches diverses, de traditions et de styles de vie - y compris de «produits d'importation» intellectuels, car ainsi naîtra une tension féconde et productive." (p. 115)
   
   Mais l'on trouvera aussi dans ces pages - et c'est ce à quoi j'ai été la plus sensible - des croquis pris sur le vif des multiples visages de l'Israël des années 1980, des portraits aux traits parfois un peu trop appuyés mais très vivants, de véritables dessins préparatoires que l'on verra réapparaître dans les vastes tableaux des romans. J'en vois un bel exemple dans ce croquis de Kerem Avraham, quartier de Jérusalem où Amos Oz a passé toute son enfance et où il a situé une grande partie d'une "histoire d'amour et de ténèbres": "Que n'y avait-il pas dans ces rues du temps de mon enfance? Le monde entier s'y trouvait réuni. Des officiers anglais assis dans les cafés, deux missionnaires finlandaises venues emprunter des livres à mon père, des policiers et des ouvriers en salopette qui se retrouvaient là pour parler politique, des artisans, dont l'un connaissait l'oeuvre de Jung sur le bout des doigts. Des gamins, en chemise bleue d'uniforme, couraient vers le local de leur mouvement de jeunesse. Il y avait aussi un dentiste qui prétendait obstinément avoir connu personnellement Staline, dont il aurait presque réussi à modifier l'attitude à l'égard du sionisme en particulier et de l'intelligentsia en général." (pp. 22-23)
   
   En bref, "Les voix d'Israël" n'est sans doute pas le livre le plus représentatif de l'oeuvre d'Amos Oz, mais il présente un réel intérêt documentaire.

critique par Fée Carabine




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Un juste repos - Amos Oz

"Tu ne feras pas souffrir"
Note :

   "Tu ne feras pas souffrir (ni autrui, ni toi-même si tu le peux)"
   
   Second livre dont Amos Oz a situé l’action, dans un kibboutz, "Un juste repos" a été écrit 30 ans après le premier, "Ailleurs peut-être". On y rencontre, comme dans le premier une situation sexuelle qui va à l’encontre des habitudes les plus courantes, mais qui est assez bien tolérée par le kibboutz. En dehors de ce point, les situations racontées sont bien différentes.
   
   Jonathan, le fils du secrétaire général vieillissant du kibboutz, qui eut un rôle important dans le gouvernement d’Israël, ne trouve pas son compte à vivre dans ce milieu communautaire. Il souffre de l’absence de solitude, du fait que les autres le connaissent trop bien et veillent constamment sur lui (comme sur tous les membres de la communauté). Cette souffrance le rend agressif, une colère qui n’a pas de cible spéciale l’habite en permanence. Il est marié à Rimona. Une femme détachée de tout qui passe pour un peu débile. Ils n’ont pas d’enfant, leur bébé étant mort-né. Jonathan entretient en permanence le rêve du jour où il quittera tout pour découvrir le monde en solitaire.
   
   Un jour, ou plutôt une nuit, d’ailleurs, arrive au kibboutz Azaria qui, tout au contraire n’a pas de place dans le monde et qui donnerait sa vie pour être enfin accepté en un lieu un peu chaleureux : un kibboutz. Lui ne rêve que de se faire accepter et cela est loin d’aller de soi car il présente, suite à se vie malheureuse, certains troubles du comportement qui ne le rendent pas sympathique.
   
   Je ne vous en dirai pas plus sur ce qui se passe dans ce roman, vous aurez davantage de plaisir à le découvrir par vous-même si vous le lisez, ce que je vous conseille. C’est un excellent ouvrage, qui pousse loin la finesse et la profondeur de la psychologie de ses personnages et l’étude de situations sociales et humaines, sur une trame agréable à lire. Un livre profond et intelligent et en même temps un livre qui sait garder tout du long une tension dans le récit qui fait que l’intérêt et le plaisir du lecteur ne se relâchent pas. Le narrateur n’est pas toujours le même personnage, ce qui permet de se mettre mieux encore dans les différents rôles et parfois, un même thème (comme par exemple le sommeil) repris par l’un ou l’autre nous en apprennent beaucoup sur leurs visions différentes du monde. Les personnages secondaires sont remarquablement bien campés, on ne doute pas un moment de leur épaisseur, qu’ils ont un passé, un futur. Chacun révèle des habitudes, de petits secrets, des doutes, une existence sociale.
   
   Le roman est divisé en deux parties à peu près égales: "L’hiver" et "Le printemps" et, si j’avais apprécié la première, la seconde m’a encore davantage plu.
   
   Un excellent livre.
   ↓

critique par Sibylline




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Le malaise identitaire d’une génération
Note :

   "Un juste repos", ou plutôt leur juste place, c’est ce que recherchent tout aussi bien Jonathan Lifschitz ou Azaria Guitline, fut-ce par des voies diamétralement opposées. Car, alors que Jonathan n’a de cesse de quitter le kibboutz où il est né, et de partir sans se retourner laissant derrière lui ses parents et son épouse Rimona, Azaria, lui, aussi épouvantable bavard que Jonathan n’était taiseux – un trait de caractère qu’Amos Oz nous restitue de manière criante de vérité, non sans flirter avec l’insupportable ;-) -, n’a de cesse de se faire admettre parmi les membres de ce même kibboutz et de cette famille qu’il a choisie pour sienne.
   
   Mais s’il croise ici les destinées contraires de ces deux hommes, avec en toile de fond un tableau doucement ironique de la vie d’un kibboutz, de ses rivalités rentrées, ses cancans et médisances, Amos Oz dépeint plus sûrement encore dans "Un juste repos" le malaise d’une génération qui est en fait la sienne, la deuxième génération de colons juifs en Palestine, la deuxième génération de citoyens israéliens qui ne se reconnait plus dans les aspirations, les combats et le mode de vie que ses aînés lui avaient inculqués depuis son plus jeune âge, ainsi que le constate Jonathan: "Ses principes et ses convictions s’effaçaient, laissant la place à une terrible douleur. Une douleur semblable au hurlement perçant des sirènes et qui, même quand elle faiblissait – pendant sa journée de travail ou ses parties d’échecs – lui vrillait encore le ventre, la poitrine, la gorge." (pp. 23-24)
   
   Au travers des soubresauts que connaissent les vies de Jonathan, d’Azaria et de leur entourage – qu’ils relèvent de leur intimité ou d’une situation politique tendue, marquée d’ailleurs par le déroulement de la guerre des six jours-, c’est bien un véritable mal être qui se fait jour au fil des pages d’"Un juste repos", en même temps qu’un cheminement –peut-être- vers l’apaisement. C’est une aventure humaine, en somme l’une des mieux partagées au monde, dont Amos Oz recrée ici tous les méandres sans rien omettre de sa complexité, de ses hésitations, ni de ses tâtonnements, y dégageant la matière d’un roman subtil et juste qui, s’il ne vous séduira sans doute pas d’un bout à l’autre – Ah, les épouvantables logorrhées d’Azaria! – continuera néanmoins à distiller ses richesses longtemps encore après que vous en ayez tourné la dernière page.
   
   Extraits:
   "Et toi, tu vas changer totalement d’existence, tourner une nouvelle page. Tu seras libre. Et ce monde que tu abandonneras continuera à vivre, sans toi: une foule d’objets personnels qui te seraient inutiles là où tu iras, des proches qui se sont toujours conduits à ton égard comme si tu leur appartenais – simple outil entre leurs mains pour la réalisation d’un idéal qui te demeure incompréhensible; des odeurs que tu as appris à aimer, le journal des sports que tu as l’habitude de lire de la première à la dernière ligne. En voilà assez. Abandonne cette vie à elle-même! Il ne t’est plus possible de faire encore et toujours des concessions. Tu dois enfin ne dépendre que de toi, car tu n’appartiens qu’à toi." (p. 33)
   
   "Pour moi, je n’ai pas honte de l’écrire, qu’ai-je à faire d’une vision, d’une envergure? Ma vie s’est déroulée ici au rythme d’une fanfare martiale comme si la mer, la montagne, les étoiles n’existaient pas, comme si l’on avait réussi à bannir définitivement de ce monde la souffrance, la vieillesse et la mort et que l’univers entier ne fût plus que le théâtre d’affrontements idéologiques entre factions rivales. J’ai depuis longtemps renoncé à engager Julek et sa vieille garde à faire preuve d’un peu de compassion. De la compassion, voilà ce qui me reste après leurs glorieuses marches. Nous en avons tous besoin car sans cela l’envergure et la vision risquent de se nourrir de chair humaine." (p. 288)

critique par Fée Carabine




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La boîte noire - Amos Oz

Défense du moi
Note :

   Cette correspondance raconte un trio amoureux peu banal entre deux hommes que tout sépare sauf une femme prénommée Ilana. C’est elle qui, à la suite du mauvais comportement de son garçon, commence à écrire au père de son fils, Alec Gideon, de qui elle est sans nouvelles et divorcée depuis sept ans. Celui-ci est écrivain, il écrit sur le fanatisme, il habite aux USA. Elle lui demande de l’argent, elle parle de leurs amours passées, de ce qui y a mis fin, elle parle de Michel Sommo, son nouveau mari, un professeur de collège, ultra nationaliste et très religieux, au physique ingrat mais qui l’aime tendrement…
   
   Ce qui particularise les romans d’Amos Oz, c’est sa façon de donner la parole à chacun, de telle sorte que chaque personnage défende ses opinions, et ne soit jamais mauvais. Oz nous fait comprendre qu’on est déclaré mauvais par un jugement extérieur. Il est dès lors facile pour un auteur de présenter un personnage comme tel, antipathique s’il ne lui est pas donné la faculté de défendre son point de vue. Dans ce roman, il y a un avocat, Manfred Zakheim, qui défend tour à tour les intérêts des deux personnages masculins principaux, a priori opposés sur bien des points. Manfred Zakheim fait les sales besognes mais toujours dans l’intérêt de son client ; en cela, il est bien une projection du romancier tel que l’entend Oz, un homme qui ne prend pas parti, qui ne fanatise pas ses personnages.
   
   Le personnage du fils d’Alec, qui servira de tampon entre les trois adultes, est, lui aussi, attachant. Au début, il se fait remarquer par son comportement agressif (par ce qu’on dit de lui) mais peu à peu on constate qu’il a un «bon fond», qu’il n’épouse pas les idées de son beau-père, contre les Arabes de Palestine notamment, et qu’il épouse en la matière les idées progressistes de l’auteur.
   
    Ainsi le roman se termine par trois lettres qui sont autant de monologues, celui de Michel Sommo réclamant et sa femme et sa fille, celui d’Alex parlant de sa maladie et de son retour sur le lieu de son enfance, celui d’Ilana contant les dernières heures d’Alex. Le dernier mot reviendra toutefois à Michel Sommo qui cite un passage de la Bible, qui clôt ce récit sur une note ouverte à tous les possibles sur les capacités de pardon de l’homme.
   
   NB: Prix Femina étranger 1988

critique par Kinbote




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Connaître une femme - Amos Oz

Métaphysique de la vie ordinaire
Note :

   «Quand ses collègues de bureau lui parlaient du dernier bouquin de John Le Carré en le lui recommandant chaudement, il consentait à essayer de le lire. Le scénario lui paraissait contestable et loufoque ou, au contraire, simpliste et transparent. Après quelques dizaines de pages, il renonçait définitivement. Il voyait dans une nouvelle de Tchekhov ou de Balzac des énigmes qu’aucun roman policier ne recelait.»
   Après cette attaque en règle du récit policier en faveur de la «littérature pure», on ne s’étonnera pas que ce roman qui met en scène un agent du Mossad à la retraite ne contienne pas d’énigmes policières mais distille des problèmes existentiels comme autant de mystères.
   
   Joël Raviv apprend lors d’une mission en Suède que sa femme est morte dans des circonstances mystérieuses qu’il ne cherchera jamais vraiment à élucider. Dès ce jour, il décide de prendre sa retraite et de louer une maison pour vivre sous le même toit que sa fille épileptique, sa mère et sa belle-mère en se consacrant à de multiples activités domestiques. Lors de la visite de la maison, il est fasciné par un bibelot représentant un félin bondissant en bois d’acajou. Ce qui l’intrigue, c’est la façon dont le corps de l’animal repose sur son support : «la tension était telle que Joël crut ressentir dans sa chair la douleur de la patte fixée au socle et la frustration du bond retenu.»
   
   On comprend que ce bibelot décrit d’emblée est une métaphore de la condition de cet homme, retiré de l’existence et qui cherche à en comprendre le mystère, le mécanisme. Au terme du récit, on peut lire : «Désormais, les yeux las mais grands ouverts, il se bornerait faute de mieux, à scruter sans mot dire le cœur des ténèbres, - dût-il se concentrer sans jamais relâcher sa vigilance, heure après heure, jour et nuit, durant des années - , dans l’espoir de contempler le voile où se produirait l’illumination, le vacillement fugace qu’il ne faut, à aucun prix manquer ou mésestimer. Car peut-être révèle-t-il ce en face de quoi nous ne sommes qu’émotion et humanité.»
   
   Son esprit bute aussi sur l’identité d’un invalide en chaise roulante entr’aperçu à Helsinki lors de sa dernière mission et qui lui rappelait quelqu’un sans savoir qui au juste. Il écrit que cet homme sans membre est incapable de commettre le péché.
   
   Joël est du côté de la vie, de ses imperfections comme de ses mystères.
   
   Le roman est fait de ces tâtonnements dont sont pétries nos vies. Dans le tohu-bohu du travail et des rencontres diverses, au milieu de nos activités routinières, nous ne gardons pas moins la faculté de réfléchir sur des questions importantes qui interrogent le sens de notre existence. Par manque de temps, nous isolons quelques faits, des déclarations qui nous ont touché (ainsi dans ce récit, les propos du beau-père qui dit que le monde ne peut exister sans ces trois choses intrinsèquement liées, le désir, la joie et la pitié, sans hiérarchie) afin de tenter de résoudre l’énigme de notre présence au monde. C’est ce que raconte, au travers du parcours de cet ex-agent secret qui a choisi de vivre sans jamais mentir, en ne perdant pas de vue le caractère éphémère de l’existence : «Si le seul but de la vie, c’est d’en glorifier le caractère sacré, alors vivre signifie mourir.»
   
   Dans une interview accordée au Magazine littéraire (disponible sur le Net) à la sortie de «Seule la mer», l’auteur parlait en ces termes du compromis:
   «Dans mon vocabulaire, le mot «compromis» est synonyme de vie et son contraire n'est ni intégrité ni idéalisme, c'est fanatisme, mort. Défendre l'idée d'un compromis, ce n'est pas tendre la deuxième joue mais rencontrer l'autre à mi-chemin, faire des concessions, arrêter de tuer et de mourir. Vivre, en étant malheureux s'il le faut, mais vivre. Il y a deux manières de résoudre une tragédie, en l'occurrence le conflit israélo-palestinien. Soit on s'inscrit dans la tradition de Shakespeare et l'on se retrouve à la fin de la pièce avec une scène jonchée de cadavres et de fortes probabilités que la justice règne. Soit on préfère la manière Tchekhov: à la fin, tous les personnages sont amers, déçus, mélancoliques, mais vivants.»
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critique par Kinbote




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John Le Carré à l’envers
Note :

   Joël Raviv n’est, ni plus ni moins, qu’un agent spécial des Services Secrets israéliens. D’ailleurs en retraite anticipée à l’orée du roman mais, bon … C’est bien la seule chose qui peut relier ce roman d’Amos Oz à John Le Carré. D’ailleurs Joël Raviv l’exprime clairement :
   
   «L’été, la télévision diffusait quantité de séries policières, d’espionnage ou des histoires de services secrets. Joël s’endormait régulièrement au milieu pour ne se réveiller qu’au moment des informations de minuit … Il n’avait jamais trouvé le moindre intérêt à ce genre de films et n’avait guère eu le temps de se pencher sur la question. Ce qui valait aussi pour les romans du même style. Quand ses collègues du bureau lui parlaient du dernier bouquin de John Le Carré en le lui recommandant chaudement, il consentait à essayer de le lire. Le scénario lui paraissait contestable et loufoque ou, au contraire, simpliste et transparent. Après quelques dizaines de pages, il rebonçait définitivement. Il voyait dans une nouvelle de Tchékhov ou de Balzac des énigmes qu’aucun roman policier ne recelait. »
   
   Ouïe, ouïe pour Le Carré (que j’apprécie). Mais quel bel hommage à Balzac et Tchékhov ! Rien de tel que les mystères de l’âme tout de même !
   C’est que Joël Raviv, donc, était agent spécial des Services Secrets, mais que sa vision des choses n‘en était pas particulièrement romanesque. Qu’en dit-il ?
   
    « A dire vrai, il se voyait plutôt comme un négociateur de marchandises abstraites. Il se rendait à l’étranger, rencontrait un inconnu dans un café de Paris, Montréal ou Glasgow et mettait en place une ou plusieurs transactions en s’efforçant de parvenir à un accord. L’essentiel de son travail se bornait à des impresions, des intuitions, de justes appréciations de la psychologie de ses partenaires et de patients marchandages. Il n’avait jamais eu à bondir par-dessus des barrières ou à sauter d’un toit à un autre – de pareilles idées d’ailleurs ne lui seraient pas venues à l’esprit. »
   
   Ne nous attendons donc pas à un roman échevelé. Plutôt à de petits mystères non résolus et dont Amos Oz semble fort bien s’accomoder (hey camarade, tu nous laisses un peu sur notre faim avec l’ingénieur tunisien, l’handicapé sans bras ni jambes et la mort de sa femme, Ivria ?). C’est plus l’histoire d’un homme dans la confusion et ses problèmes personnels qu’une adaptation israélienne de James Bond, c’est clair !
   
   Joël Raviv raccroche son activité au retour d’une mission, dont on ne saura pas grand chose au bout du compte, mais pendant laquelle Ivria, sa femme, meurt dans des conditions qui portent à interprétation. Et des interprétations, il ne cessera d’en faire. De même qu’il essaiera de renouer au maximum avec sa fille, Netta, adolescente épileptique. Le tout dans un contexte féminisé à outrance puisqu’il partage aussi sa maison avec sa mère et sa belle-mère. (Je vous le dis ; James Bond est définitivement enterré !).
   
   L’ex-agent secret qui se flattait de savoir lire dans les âmes de ses «correspondants» a bien du mal avec celles (d’âmes) de son entourage. Et il s’enfonce progressivement dans une opacité des plus perturbante. Quand, en plus, celui qui l’a remplacé trouve la mort à Bangkok au cours d’une mission que, lui, a refusée …
   
   Il lui restera à tenter de reconstruire un peu de vie, une liaison avec sa voisine, son investissement caritatif auprès de malades …
   
   Moi, je vous le dis ; jamais James Bond n’agirait ainsi ! Et pour John Le Carré c’est un peu pareil !

critique par Tistou




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La troisième sphère - Amos Oz

Six jours dans la vie de Fima
Note :

   Mais qu’est-ce qui rend Ephraïm Nissan si attachant, cet homme qui mêle la politique à toute chose, qui vaticine, vitupère, qui n’arrête pas de donner son opinion, de refaire le monde à commencer par Israël ?
   
   Fima, comme on l’appelle, a 54 ans, il écrit des articles dans des journaux, il est divorcé mais continue de fréquenter son ex-femme et le mari de celle-ci et il s’est pris d’affection pour l’enfant albinos qu’elle a eu après lui.
   
   Il est prisonnier de ses manies de célibataire, de ses tics de pensée, il a des problèmes de vessie, d’estomac, d’érection; il baise de temps à autre avec une amie de son ex qui a un mari volage. Ce qui ne l’empêche pas d’entretenir des relations amicales fortes avec ces hommes. Il travaille comme réceptionniste dans une clinique privée consacrée aux « maladies des femmes». Il est culpabilisé par le sort réservé aux Arabes des territoires occupés, il a honte de la politique de son pays en la matière qu’il ne manque pas de comparer à celle des nazis envers les Juifs. Il compatit au sort des femmes, il compatit à la souffrance du monde. Avec les femmes, et son ex-épouse en particulier, «il aspire confusément à une intimité d’un autre ordre, ni sexuelle ni maternelle, quelque chose d’indéfinissable, secret et subtil, qui aurait définitivement changé sa vie, s’il avait pu l’atteindre, ne fut-ce qu’une seule fois» . Mais il sait au fond que ce désir adolescent, comme il le qualifie, est voué à l’échec. Il sait que dans cent ans même le conflit israélo-palestinien sera dépassé (pour lui l’opposition Juifs –chrétiens est plus durable).
   
   Un matin, posté à sa fenêtre et contemplant les collines de Bethléem, tiraillé par ses questionnements habituels, il perçoit un état qui concilierait tous ses paradoxes, les contradictions multiples qui apparaissent à l’homme, et il connaît une sorte d’éveil qu’il choisit d’appeler «la troisième sphère», «une synthèse quasi mystique entre le réel et l’absolu» , tel que défini dans la quatrième de couverture. Mais écoutons ce que l’auteur en dit : «Souvent, le sommeil lui paraissait moins mensonger que la veille et, paradoxalement, il lui semblait parfois aspirer à la clairvoyance la plus aiguë. Pour l’heure, la lumière qui depuis l’aube irradiait autour de lui et en lui, lui laissait entrevoir, outre le sommeil et la veille, l’existence d’un troisième état que, faute de mieux, il appela "troisième sphère", issu de la convergence de cette pure lumière (la "lumière d’en haut"), émanant simultanément des sommets et de lui-même, en tous points semblable à la veille la plus aiguë ou à la plus profonde léthargie». Plus loin, on peut lire «La troisième sphère supposait de l’homme un complet détachement. Il lui faudrait s’affranchir de son âge, de son sexe, du temps, de ses racines, de tout… Et se poster sous le ciel nocturne. Mais qui en était capable.»
   
   A la fin du roman, son père meurt et il a l’impression que ce drame "l’a fait évoluer à une vitesse extraordinaire, lui a conféré une espèce d’autorité qui lui faisait défaut jusqu’alors". Rien n’est résolu, pour lui ni pour le monde, mais désormais il a en quelque sorte pris la mesure des choses et de son être dans le temps, la fin de sa vie ne sera pas moins sûre mais plus apaisée, sereine, comme une douce lumière venue de la fin comme de l’origine des temps.

critique par Kinbote




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Ne dis pas la nuit - Amos Oz

Vous avez vu “La visite de la fanfare”, au cinéma?
Note :

   Vous avez vu le film : “La visite de la fanfare”, visite improbable d’une fanfare égyptienne qui se perd dans un bled israélien ? Si vous l’avez vu, vous retrouverez cette ambiance de trou-du-cul-du-monde, au milieu du désert, avec le sable, la laideur des batiments modernes qui tentent de lutter, vainement, contre les éléments, et cette vacuité des habitants qui sont coincés là-dedans.
   Ce n’est pas exactement ce que raconte Amos Oz. C’est l’ambiance qui en sourd, c’est le sentiment qui me reste.
   
   Oui, on imagine plutôt qu’Israël, ce sont des sites d’intérêt majeur, Jérusalem, les bords de la méditerranée … mais ce sont aussi de petites villes construites au milieu de rien, de petites misères que seule la force du dollar permet d’enraciner et de pérenniser dans une nature pas forcément accueillante. Et c’est finalement plutôt ce côté d’Israël qu’Amos Oz nous donne à voir. L’Israël profond, quoi.
   Ted-Kedar, localité imaginaire dans le désert du Néguev :
   « Le balcon donne sur une cour vide, un bout de pelouse, des lauriers-roses, un banc et une tonnelle de bougainvillée mal entretenue. A l’extrémité, se dresse un mur où se dessinent les contours d’une porte condamnée par une rangée de pierres. Il lui semble que, plus récentes et plus claires que les autres, elles sont un peu moins lourdes que l’ensemble de l’ouvrage. Deux cyprès se dressent derrière la clôture. Ils virent au noir à la lumière déclinante. Plus loin, se profilent des collines vides : c’est le désert. Parfois, des volutes grisâtres s’élèvent en frissonnant puis se déplacent en se contorsionnant avant de retomber et de reprendre ailleurs. »
   
   Un couple déséquilibré en âge ; Théo, la soixantaine, taciturne et ancien militaire, urbaniste pragmatique et conscient de ses quinze ans de différence d’avec Noa, sa compagne de quarante-cinq ans, professeur de littérature, aussi vive et dynamique qu’il est bourru.
   
   Un évènement vient bouleverser le monotone ronron de la bourgade engourdie aux confins des sables : Emmanuel Orvietto, un élève auquel Noa n’a peut-être pas accordé toute l’attention qu’elle aurait dû, meurt d’une overdose. Et c’est Noa qui culpabilise, d’autant qu’Avraham Orvietto, le père, surgit du lointain Nigéria où il exerce sa fonction de conseiller militaire pour, culpabilisant lui aussi d’avoir négligé son garçon, se mettre en tête de créer une fondation pour aider les drogués à décrocher. Amateur total pour ce genre de démarche, il se repose sur Noa qui en est une autre, d’amateur, et qui va devoir affronter la vague hostilité des habitants de Ted-Kedar, peu désireux de voir leur «paradis» se transformer en repaire de drogués.
   
   C’est l’évènement qui va déstabiliser le couple et révèler les fêlures du microcosme qu’est Ted-Kedar. «Ne dis pas la nuit» est l’observation entomologiste de cette communauté. La «fondation», c’est ni plus ni moins que le coup de pied dans la fourmilière.
   
   Amos Oz excelle à rendre les ambiances (l’ambiance de «La visite de la fanfare» !), à brosser les caractères et à nous donner à voir le paysage dans lequel baignent ses créatures. Il n’y a pas vraiment de début, ni de fin à l’histoire. C’est un peu comme si l’on prenait un train en marche et qu’on en descendait avant le terminus. C’est un modus vivendi typique d’Amos Oz puisque «Seule la mer» m’a fait la même impression.
   
   Quant au titre … je vous laisse découvrir d’où il vient … De loin, il vient de loin. Et il est bizarre.

critique par Tistou




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Une panthère dans la cave - Amos Oz

Été 47 en Palestine
Note :

   Dans ce récit de souvenirs de l'été de ses 12 ans, un jeune narrateur juif nous plonge dans la Palestine de la toute fin du mandat britannique. Profi — tel est son surnom — a une connaissance étendue de la bibliothèque de son père, un érudit qui a échappé au génocide. Il a aussi l'imagination de son âge et les vingt ans de Yardena, la soeur de son copain Chita, commencent à troubler ses sens quand il observe le quartier depuis le toit en terrasse.
   
   Avec ses deux copains Chita et Ben-Hur, il joue au résistant, sans bien connaître évidemment les véritables organisations sionistes qui s'opposent aux Anglais. Mais par ailleurs il rencontre un sergent britannique, Dunlop, pour parler de la Bible et de l'hébreu. Cela en fait-il un traître ? ou un héros de la réconciliation entre les peuples ? On connaît l'engagement d'Amos Oz pour la reconnaissance d'un État palestinien mais cela ne suffit pas à transformer ce modeste récit – dont le titre est emprunté à un film américain de l'époque – en lecture incontournable.
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critique par Mapero




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Petit garçon à Jérusalem fin des années 40
Note :

    «On m’a très souvent qualifié de traître, dans ma vie. La première fois que cela se produisit, j’avais douze ans et j’habitais à la périphérie de Jérusalem. C’étaient les grandes vacances, moins d’un an avant la fin du mandat britannique et le début de la guerre qui préluda à la naissance de l’Etat d’Israël.»
   
   Profi a douze ans, et Amos Oz va profiter de sa perception de petit garçon pour traiter de la grande Histoire, les préludes de la création d’Israël.
   Profi est l’enfant unique de deux rescapés des évènements des années 1940, originaires de l’Est, l’Ukraine, qui sont venus s’installer dans ce qui deviendra Israël.
   
   La sensibilité de toute la famille, de tous les jufs qui s’installent à ce moment à vrai dire, est exacerbée, vis à vis des allemands, vis à vis des arabes autochtones et vis à vis des anglais qui ont encore mandat sur cette partie du monde et qui sont perçus comme trahissant les juifs. Une résistance s’est installée, dont les échos la nuit, lors du couvre-feu, se traduisent par des coups de feu, de sourdes explosions et éventuellement de petits grattements à la porte de la maison familiale, la nuit.
   
   Profi idéalise tout ceci, et du haut de ses douze ans a joué aux «grands», et avec Chita et Ben Hur a créé l’OLOM («organisation pour la liberté ou la mort» !), organisation qui comporte trois membres ; les trois enfants suscités. Il y est question évidemment de «l’occupant anglais».
   
   Or, notre Profi, à l’occasion d’une négligence qui l’amène à traverser les rues de la ville le couvre-feu tombé, tombe sous la main du sergent Dunlop qui le reconduit chez lui. Le sergent Dunlop, qui n’est pas vraiment l’archétype du «warrior», son antithèse plutôt, qui porte une admiration indéfectible à Jérusalem et qui veut apprendre correctement l’hébreu. S’ensuit un deal entre le sergent débonnaire et le petit garçon idéaliste. L’un apprendra l’hébreu à l’autre et l’autre lui apprendra l’anglais. Tout ceci à l’occasion de rencontres l’après-midi (on est en plein été) à l’Orient Palace, vague café-billard-lieu de rencontres en tôle. Et tout ceci prend aux yeux des compagnons de Profi l’allure d’une trahison.
   
   Bon, on est plus dans «la guerre des boutons» que dans John Le Carré !
   
   Amos Oz digresse donc, de droite et de gauche sur la trahison, l’idée qu’on s’en fait, la réalité de la chose, la culpabilité, l’éveil à la sexualité, … tout ceci en plein milieu de la grande Histoire. Il doit y avoir de l’autobiographie dans tout ceci. C’est frais, un peu décousu, mais ça se lit très vite.
    ↓

critique par Tistou




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Entre ombre et soleil
Note :

    "Une panthère dans la cave", sous ce titre curieux se cache un délicieux roman qu'on pourrait dire d'initiation sur la vie d'un enfant de 12 ans à l'aube de la création d’Israel. L’amitié pour un sous-officier anglais. Où commence la trahison? Où finit l'amitié? Et notamment quelques très belles pages qui décrivent la bibliothèque de son père.
   
   L’état d'Israel va voir le jour en cette année 47 et le jeune héros, membre d'une armée de libération riche de trois gamins de son âge, se pose des questions sur la meilleure façon de bouter l'Anglais hors de Terre Sainte. Ce livre du grand auteur israélien Amos Oz en dit somme toute assez long sur cette curieuse ambiance où passe encore l'ombre de la Shoah si récente mais où espoir, ténacité et humour indispensable bâtissent déjà un avenir dont les enfants ont déjà compris qu'il sera tout sauf facile.
   
   Le titre fait référence à un film avec Tyrone Power dont je n'ai pas réussi à trouver trace. Le jeune Profi (surnom du personnage,diminutif de Professeur) s'identifiant volontiers aux Bogart,Gable,Cooper;etc...

critique par Eeguab




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Seule la mer - Amos Oz

Mer et Mère
Note :

   Ce livre est un bien étrange ouvrage, tant par son fond que par sa forme. Quand je l’ai pris, je croyais tenir en main un recueil de poèmes. Car c’est bien l’aspect qu’il a : vous ouvrez et, presque à chaque page, sous un titre, défilent des lignes interrompues, un poème en vers libres. L’auteur nous confiera que certains étaient rimés, mais la traduction ne nous permet pas de nous en apercevoir. Parfois, parmi ces poèmes, certains proches du haïku, une page ou deux de prose poétique, mais rien qui ait de quoi surprendre vraiment dans un recueil de poésies.
   
   Pourtant, cet ouvrage poétique est un roman. Poème après poème -ou veux-je dire scène après scène ?- il nous raconte une histoire, une vie, des vies plutôt ou, mieux encore, des moments de ces vies. Le personnage principal est un expert comptable qui a passé la soixantaine. Excellente idée. On a assez ri des petits comptables méticuleux, maniaques et donc minables, et bien celui-ci est exactement comme cela. Sauf qu’il n’y a pas de "donc minable". Plus vite on renoncera aux clichés, mieux on profitera de ce livre.
   
   Notre comptable vit seul, sa femme vient de mourir d’un cancer, son fils unique est parti errer au Tibet à la recherche de lui-même… Il est passionné de comptes, équilibre de balances, recherches de failles, erreurs ou fraudes… il y consacre ses nuits. Il s’appelle Albert Danon.
   
   Chaque poème nous présente une scène. Celui qui parle est un narrateur hors cadre. Il regarde alternativement tous les intervenants, mais c’est principalement à Albert qu’il s’attache. Sa vision qui commence à chaque fois (ou presque) de façon extérieure et raconte à la troisième personne, prend souvent, au bout de quelques lignes, le "je" et la voix du personnage sur lequel elle se centre. Alors, peu à peu, le lecteur se demande qui est ce narrateur. Il manifeste progressivement une telle proximité avec les participants qu’on ne peut s’empêcher d’envisager qu’il soit l’un d’eux. Mais lequel ? On atteint un sommet avec cette déclaration sibylline:
   "…et il n’est pas encore six heures que tout le monde quitte joyeusement le bureau pour aller travailler
   au jardin, le narrateur fictif, les personnages, l’auteur implicite,
   l’écrivain matineux et moi. "

   Heureusement pour ma curiosité, finalement, au détour d’une phrase, un prénom lâché nous donne la clé.
   
   Quel qu’il soit, ce narrateur est un orfèvre.
   "Magnificat
   Un matin de couleur orange : debout à quatre heures et demi, je bois mon café
   et, dès cinq heures, je m’installe à ma table où deux phrases parfaites me viennent
   presque instantanément, tel un chaton se glissant hors d’un fourré de sa foulée élastique,
   et maintenant on dirait qu’elles n’ont jamais été écrites, qu’elles existent
   de toute éternité, qu’elles ne sont pas ma chose et n’appartiennent
   qu’à elles-mêmes.(…) " page 150

   
   C’est exactement ainsi que j’imagine que ce livre a été écrit. Du moins, pour une bonne part. Dans une écriture de toute beauté. Exaltant la vie, la mort, la sensualité, celle qui s’attache à tous les sens et vibre partout, toujours; discrète ou bruyante, primaire ou sophistiquée, ("vulgaire" dit-elle, mais "touchante aussi").
   
   Conclusion ?
   "A présent lève-toi et mets-toi
   en quête, lève-toi d’un pied léger et va-t-en tranquillement chercher ce que tu as perdu.

   ↓

critique par Sibylline




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Roman préarchaïque
Note :

   «Pour récapituler, disons qu’il s’agit de l’histoire de cinq ou six personnages, pour la plupart encore vivants, qui s’invitent à boire les uns les autres, surtout glacé, parce que c’est l’été. (…) On peut aussi envisager l’intrigue à la manière de triangles qui se recoupent.»
   C’est un court extrait du «résumé» proposé à l’intérieur même du livre. Une écriture entre prose et poésie, assumée comme telle par son auteur qui, paraît-il, a travaillé pendant cinq ans sur ce roman transgenre.
   
   Dans une interview accordée au magazine Lire, à la question "Certains ont qualifié votre livre de postmoderne. Que pensez-vous de ce genre d'adjectif?" , Amos Oz a répondu : «Je pense, au contraire, que mon roman est préarchaïque, du côté de la Bible, des tragédies grecques et des ballades de troubadours. C'est délibérément que j'ai tenté de remonter à la source, de casser la maison bourgeoise, avec sa cave freudienne, son salon sociologique, sa cuisine marxiste et sa morale postmoderne dans laquelle le roman est enfermé. Préarchaïque, cela veut dire que les histoires sont mêlées, parfois dites, parfois chantées. Que l'intrigue y est souvent réaliste mais jamais uniquement.»
   
   Une des ambitions de ce livre unique était, je pense, de produire des affects non assignables à un personnage défini (comme dans un recueil de poèmes où le «je» du poète devient celui du lecteur) et, en cela, il remplit sa mission. Ainsi, certaines pages acquièrent une existence propre, qu’on (re)lit indépendamment du reste.
   
   Mais les personnages, délibérément peu fouillés psychologiquement, m’ont laissé un peu froid, en dehors de leur problématique existentielle. Ils apparaissent trop comme des marionnettes manipulées par l’auteur qui intervient dans son livre en interaction avec les personnages, ce qui nous vaut sur ce point des pages savoureuses.
   
   N’empêche qu’on retrouve, dans les portraits des personnages, dans les liens qu’ils tissent entre eux et avec l’auteur même, l’humanité et cette bienveillance à l’égard des êtres, propres à Amos Oz.
    ↓

critique par Kinbote




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Forme : OVNI
Note :

   «Seule la mer» est typiquement le genre d’ouvrage qui a dû poser d’énormes problèmes de traduction. A tel point que Sylvie Cohen, la traductrice, éprouve le besoin, en page de garde, de remercier le Centre National du livre pour leur aide à la traduction.
   
   C’est que la forme de l’ouvrage sort de l’ordinaire. A chaque page, un nouveau personnage s’exprime, donne un point de vue, qui fait avancer (ou pas) la compréhension de ce qui se joue. Un peu comme un choeur dans une tragédie grecque. Mais non content de jouer cette histoire à multiples voix, ces voix ne sont pas souvent explicites. Elles peuvent prendre la forme poétique (et donc bonjour la traduction !), onirique, … et chaque intervention est précédée d’un titre, d’un chapeau, qui rétrospectivement me font penser aux titres des séquences successives des films au temps du cinéma muet.
   
   « Rico pense au fiasco de son père. » « Rico repense à un verset entendu dans la bouche de son père. » « La croix en travers du chemin. » …
   
   Ca pourrait être un exercice, une performance d’écriture, c’est pourtant un roman abouti dont la forme convient parfaitement au propos pourvu qu’on accepte de se laisser porter par la poésie du langage.
   
   Une femme et mère, Nadia, qui vient de mourir. Le veuf, Albert, qui voit son monde se déliter et son fils, Rico, partir-fuir dans l’Himalaya et en Inde. Dita, la petite amie de Rico qui vient troubler l’existence du pauvre Albert en emmènageant chez lui. Quelques autres personnages encore, plus ou moins secondaires, et roule le roman. Qu'on prend en cours en route et dont on sort tout aussi en route. On a fait un bout de chemin avec Albert, Dita, Rico … et ils continuent leurs vies propres, leurs vies de personnages de roman. Et on n’est même pas frustrés, même pas déçus. C’est dans l’ordre des choses. C’est qu’il est très fort, Amos Oz. Et son écriture aussi est forte, très évocatrice des lieux, des lumières, des paysages et des caractères.
   
   «Pour l’heure il se repose dans une misérable auberge, dans une bourgade au sud du Sri Lanka. A travers les barreaux de la lucarne, trois cabanes,un raidillon, quelques petits voiliers, l’océan Indien, tiède,dont les vagues sont des tessons de bouteille verdâtres sous le soleil ardent. Marian’est pas là. Elle est partie à Goa d’où elle retournera peut-être au Portugal. »
   
   On se surprend une fois l’ouvrage terminé à le feuilleter en arrière pour retrouver des passages, courts le plus souvent, qui sont comme de petits poèmes qu’on pourrait isoler du reste. C’est fort !

critique par Tistou




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Une histoire d'amour et de ténèbres - Amos Oz

De mots et de pénombre
Note :

   Ni roman - ce n'est pas une oeuvre de fiction -, ni autobiographie car l'auteur y parle finalement fort peu de lui-même, "Une histoire d'amour et de ténèbres" est un livre inclassable. C'est le récit, touffu et foisonnant, d'une quête des origines qui suit bien des méandres, emprunte bien des détours, s'égare à plusieurs reprises en autant d'atermoiements de l'auteur pour éviter - mais en vain, puisqu'il s'y résoudra finalement à la page 843 - d'avoir à écrire la mort de sa mère, d'une overdose de somnifères, alors qu'il avait douze ans.
   
   "Une histoire d'amour et de ténèbres" est peut-être la trace de la tentative d'Amos Oz pour comprendre le geste de sa mère, comprendre qui elle était, qui était son père et l'échec sans drame, sans un haussement de voix, de leur mariage. C'est un livre qui se perd à tenter l'impossible: raviver les souvenirs, replonger dans la pénombre du minuscule appartement de Kerem Avraham et mettre le doigt sur les signes qui avaient échappé à l'enfant d'autrefois sans la liberté qu'offre la fiction de "donner une seconde chance à ce qui n'en avait et ne pouvait en avoir" (p. 48), percer le secret d'un couple qui n'extériorisait guère ses sentiments même s'il maniait les mots avec la virtuosité et la justesse que seule peut conférer la passion du langage. Une passion des mots que les parents d'Amos Oz ont transmise à leur fils: s'il y a une passion, un amour, dans ce livre, c'est bien celui-là, l'amour des mots, de leur flux, de leur respiration, de l'art de les sertir dans une phrase et de l'espace qu'il faut savoir leur laisser... Et s'il y a un fil conducteur dans ce livre, c'est aussi celui des mots, guidant l'auteur vers ce qu'il ne se sait pas savoir, vers un dénouement et une révélation qu'il découvre en même temps que son lecteur: "Je comprenais enfin d'où je venais: d'un morne écheveau de chagrin et de faux-semblants, de nostalgie, d'absurde, de misère et de suffisance provinciale, d'éducation sentimentale et d'idéaux anachroniques, de peurs rentrées, de résignation et de désespoir. Un désespoir du genre acerbe, domestique où de minables imposteurs se prenaient pour de dangereux terroristes et d'héroïques défenseurs de la liberté (...)" (p. 787)
   
   C'est un livre étonnant: pas vraiment une réussite, ou plutôt pas exactement ce que l'on a l'habitude d'associer à la notion de réussite. Un livre beaucoup trop long, et répétitif à un point irritant: on y retrouve à plusieurs reprises des phrases entières, presque sans variation, les mêmes personnages nous sont présentés, puis re-présentés 200 pages plus loin, presque dans les mêmes termes. Peut-être que l'âge venant, et la mémoire se débinant en proportion, je deviendrai plus indulgente à cet égard. Mais en attendant j'ai trouvé ce travers franchement irritant: je ne vois pas d'autres mots. Et pourtant, le temps passant depuis que j'ai tourné la dernière page d' "Une histoire d'amour et de ténèbres", et à mesure que l'image que je conserve de ce livre se modifie, ce sentiment d'irritation s'estompe pour céder la place à l'admiration devant les subtiles nuances de gris qui s'y déploient. Amos Oz a su développer une palette d'une infinie richesse - avec si peu de couleurs - pour nous dépeindre la vie d'un milieu à la fois provincial et cosmopolite, étriqué et curieux du monde... Si bien qu'à la fin - et cela ne s'explique pas - ce qui fait qu' "Une histoire d'amour et de ténèbres" n'est pas un livre réussi est exactement ce pour quoi il faut le lire.
   
   Extrait:
   "Tous deux avaient débarqué à Jérusalem directement du XIXème siècle: papa avait été nourri à un romantisme national, théâtral, sanguinaire et belliqueux (le printemps des peuples, Sturm und Drang) et, sur ces sommets de massepain, giclait, pareil à un flot de champagne, quelque chose de la frénésie virile de Nietzsche. Ma mère, elle vivait un romantisme d'un autre type, un mélange d'introversion, de mélancolie, de solitude sur le mode mineur, imprégné de la souffrance poignante et sensible des solitaires, dans les parfums d'automne affadis d'une décadence «fin de siècle»." (p. 419)

critique par Fée Carabine




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Aidez-nous à divorcer - Amos Oz

Mal choisi le titre!
Note :

   Ne pas s'y tromper, il s'agit bien de la Palestine et d'Israël et non point de soubresauts d'histoires conjugales!
   Ce petit ouvrage (39 pages) regroupe en fait le texte de 3 conférences données par Amos Oz, sur un sujet qui le concerne évidemment totalement. Il y expose sa vision des choses quant à la situation inextricable, explosive, surnaturelle, ... tout ce qu'on voudra dans ce petit bout de Moyen-Orient. En ce qui me concerne l'affaire est pliée dès la 2ème page (p8 en réalité) puisqu'il écrit la chose suivante :
   
   "Les Palestiniens sont en Palestine parce que la Palestine est la patrie, et la seule patrie, du peuple palestinien. Exactement comme la Hollande est la patrie des Néerlandais, ou la Suède celle des Suèdois."
   
   Soit, rien à redire. Et il continue ;
   
   "Les Juifs israéliens sont en Israël parce qu'il n'y a aucun autre pays au monde que les Juifs, en tant que peuple, en tant que nation, peuvent appeler leur patrie."
   
   Accepter ce postulat de base, c'est accepter ce qui fait l'essence même du conflit et plus aucune discussion, négociation ou tout ce qu'on voudra, rationnelle, n'est possible. Au nom de quoi la Palestine serait ce que les Juifs, en tant que peuple, peuvent qualifier de patrie ? Au nom de quoi les expulsés, les palestiniens, devraient-ils renoncer à ce qui était leur patrie ?
   
   Pour le reste, le développement des idées d'AMOS OZ est intéressant, mais la chose est viciée au départ et ... l'angoisse demeure. Si ces idées sont généreuses, elles n’en sont pas moins incantatoires et déconnectées de la réalité.
   
   Pour les réfugiés palestiniens :
    « Il faut qu’Israël assume donc une part de cette responsabilité et aide à reloger les réfugiés dans la Palestine à venir, à savoir en Cisjordanie et à Gaza, ou ailleurs. »
   Il est terrible cet “ailleurs”. C’est lui qui ruine tout ce qui précède.
   
   Il y a ainsi beaucoup d’approximations, beaucoup de vains espoirs dans ce qu’énumère ou suggère Amos Oz pour réaliser le “divorce” en question … Et ne seraient-ce pas justement ces approximations et ces voeux pieux qui font que justement … on est bien loin des conditions d’un divorce à l’amiable ?
   
   Au bilan, un texte qu’on aimerait aimer. Où l’on souhaiterait trouver le début d’une solution. Ce n’est pas le cas. Juste une contribution de plus.
   ↓

critique par Tistou




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L’espoir malgré tout, parce que sinon...
Note :

   Qui a lu les romans d’Amos Oz, s’est fait une idée du genre d’homme qu’il était et, en ce qui me concerne, lire ici sa position exacte sur l’épineux problème du conflit israélo-palestinien, s’est révélé correspondre tout à fait à ce que je pouvais en attendre. Pas de surprise, donc, ce qui ne signifie pas pour autant «pas d’intérêt» car comment pourrait-il être sans intérêt de voir ainsi exposées en clair, en une trentaine de pages, les bases d’une possible solution au conflit? A moins de les connaître déjà par cœur, je ne vois pas.
   
   Amos Oz a participé à la création du mouvement «La paix maintenant» dont le projet est de faire renoncer à toute tentative de solution par les armes, parce qu’il estime que les deux opposants, Israeliens et Palestiniens, ont raison dans leur revendication du même territoire et que la seule voie permettant de parvenir à connaître la paix un jour (et pourquoi pas maintenant ?) est que les deux parties se résolvent à accepter de grosses concessions (c’est à cela que font écho les différents textes dans lesquels Oz souligne que le nom «compromis» n’a rien d’insultant, mais est au contraire à opposer positivement au mot «fanatisme».)
   
   Oz a personnellement été soldat dans deux guerres, et s’il dit que ces moments ont été d’affreuses périodes de sa vie, il rejette tout autant le pacifisme. Il répète qu’il ne laissera tuer ni lui-même, ni son peuple, sans lutter. Pour autant, il refuse de se battre pour autre chose que la paix, seulement possible par un contentement minimum des deux ennemis : le fameux compromis.
   
   Il ne dissimule rien de l’ampleur des renoncements à accepter des deux côtés, il les détaille même vers la fin de son texte et l’on réalise bien que cela n’a rien de simple. Mais tout autant, on comprend parfaitement QU’IL N’Y A PAS D’AUTRE SOLUTION. Le partage du territoire en deux états distincts, aussi difficile soit-il (et il l’est ! ) est la condition sine qua non à l’obtention de la paix, les dernières décennies l’ont assez prouvé par la négative. Et plus encore: il est d’autre part inutile de signer ce partage si l’on ne règle pas, en même temps, et le plus équitablement possible, le problème des réfugiés des deux camps. «Et si, à l’heure actuelle, les réfugiés palestiniens ne sont pas tous sans maison ni sans patrie, ceux qui le sont, en revanche, et qui sont en train de pourrir dans des camps de réfugiés inhumains, eh bien : leur problème est aussi le mien. Et tant que pour ces gens il n’existera pas de solution, l’Etat d’Israël ne connaîtra ni la paix ni la quiétude, même s’il signe un accord avec son voisin.»(p. 29)
   
   Fustigeant sévèrement les dirigeants de deux camps, Amos Oz est persuadé que les deux peuples sont moins aveugles et plus au fait d’une réalité à laquelle ils n’ont aucun moyen de se soustraire. Il pense que si personne ne souhaite vraiment, faire les concessions indispensables, chacun sait pourtant déjà, au niveau des peuples, qu’il ne sera pas possible de se l’épargner. Aussi, par-dessus la tête de leurs dirigeants, c’est à la sagesse des populations que «La paix maintenant» en appelle.
   
   «Nous y sommes presque» dit Oz. Puisse-t-il avoir raison!
   
   Pour toutes ces raisons, parce que je savais peu de choses de ce conflit et parce que ce que j’en savais me semblait assez désespéré, parce que j’y trouvais la position d’un homme qui a mon estime et qui connaît bien le problème, la courte lecture de cet opuscule m’a passionnée.
   
   
   Clin d’œil : j’ai relevé une petite rancœur envers les Européens qui m’a semblée assez injuste et basée, comme c’est généralement le cas, sur une méconnaissance. Il nous croit condescendants, comme certains Provinciaux croient que les Parisiens le sont. La peste soit des généralités et des clichés ! Nul n’est à l’abri.
   
   
   PS : Merci (sans que cela engage en quoi que ce soit son avis sur ces thèses ou sur ce livre), à Mapero pour son aide particulièrement documentée lors de la lecture de cet ouvrage, qui m’a permis d’encore mieux comprendre le problème.

critique par Sibylline




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Vie et mort en quatre rimes - Amos Oz

Méandres de la création
Note :

   Un écrivain est invité à participer à une rencontre avec ses lecteurs suivie du jeu des questions-réponses: sur l'estrade, devant son auditoire, il écoute la présentation de l'animateur de la soirée, l'intervention d'un conférencier, spécialiste de son oeuvre, et la lecture de passages d'un de ses romans. Son esprit s'envole et se perd dans les méandres de l'ennui, très vite comblé par ses rêveries et ses débuts d'histoires.
   
   Chaque personne croisée au cours de la soirée est une amorce de création de personnages hauts en couleur, jouant sur une large gamme de caractères et de profils: le "parrain" et son sbire, la serveuse sexy sortant d'une histoire d'amour malheureuse, le jeune homme en souffrance qui se lance dans l'écriture comme on s'accroche à une bouée de sauvetage, l'auditrice buvant les paroles de l'auteur, la lectrice dans sa solitude en compagnie de son chat, un rien possessif. Les portraits sont convaincants, on croirait lire la vie de personnes réelles.
   
   Puis, les souvenirs familiaux de l'auteur se superposent aux débuts de vie des personnages: la fiction se mêle à la réalité, les frontières s'évanouissent pour laisser place à une réflexion sur le processus de création littéraire, sur la vie, parfois très ordinaire, des auteurs. L'auteur est un démiurge qui orchestre le quotidien, l'intimité tout comme le destin de ses personnages. Il brouille les pistes tout en se moquant des arguties intellectuelles, joutes verbeuses frôlant l'ennui profond, des commentateurs, des interprètes des romans, ces personnes qui théorisent les écrits des poètes ou des romanciers.
   
   "Vie et mort en quatre rimes" est aussi le roman de l'acte de créer une histoire: les obsessions qui nourrissent la création littéraire, les chemins de l'imaginaire qui mènent aux trames des récits. Mais c'est aussi un regard sur la place de l'écrivain dans la société: ce dernier peut intimider, être admiré sans recul par son lectorat, devenir le modèle de vie ou l'homme idéal ou peut aussi cristalliser les fantasmes de certains lecteurs.
   "Juste derrière elle, un adolescent, dans les seize ans, s'agite sur son siège, l'air malheureux : c'est peut-être un poète en herbe avec son visage boutonneux et ses cheveux noirs frisés, pareil à de la paille de fer poussiéreuse. Les affres de son âge et les tourments qu'il vit la nuit, dans l'obscurité, retroussent ses lèvres en un rictus proche des larmes, et à travers ses lunettes épaisses comme des chopes de bière, il voue à l'auteur...." (p 28)
   
   Je ne connaissais pas Amos Oz, je le découvre par ce roman drôle, caustique parfois, tendre envers ses personnages. Un univers où l'érotisme furtif (la serveuse et sa culotte que l'on devine, la lectrice solitaire à la voix rauque et sensuelle) côtoie l'ironie envers soi-même, l'auteur se moque de ses atermoiements sentimentaux (monter ou ne pas monter chez Rochale qui sans doute l'attend), offrant une image désacralisée du grand écrivain. Oz met en scène toute une série de pérégrinations érotiques avant que l'auteur parvienne à conquérir la lectrice, à lutter contre son chat et à entrer dans le lit de cette dernière... sans épargner à l'auteur l'échec dû à une érection en berne au mauvais moment.
   
   Il nous embarque, aussi, dans une rêverie sociale qui façonne des existences, les parcourt et les inventorie au fil de l'imagination créatrice ce qui peut désorienter le lecteur qui ne sait pas vraiment où il est. Les personnages, réels ou fictifs, se croisent et se recroisent tellement que la liste de ces derniers, en fin de roman, est un récapitulatif bienvenu pour renouer tous les fils entre eux. Récapitulation amusante, cocasse qui permet au lecteur de se remémorer avec délice les traits principaux des personnages évoqués, suivis... lecture où le rire est au rendez-vous car les commentaires de l'auteur sont savoureusement désopilants.
   
   Une lecture agréable entre rêve et réalité où la vie des hommes est le sel de la création.
   ↓

critique par Chatperlipopette




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Amos Oz... Un magicien?
Note :

   Justement parlons-en de l'Auteur, le personnage principal de "Vie et mort en 4 rimes".
   L'Auteur (il n'a pas de nom) fait la promo de son dernier livre. Il semble être plutôt célèbre et reconnu même si ce SAV de la littérature ressemble plus à une tournée des bénévoles de la soupe populaire qu'autre chose.
   Il se plait à imaginer ce que telle ou telle personne qu'il croise, pense, fait, vit. Il lui donne un prénom et un nom. Lui crée un passé.
   
   C'est précisément cette idée qui m'a fait acheter le livre. Qui d'entre nous n'a pas tenté d'imaginer pourquoi telle personne sourit en regardant défiler les longs tunnels sombres du métro ; pourquoi cette autre, semble si triste et abattue.
   
   J'étais partie pour explorer les capacités imaginatives d'un auteur, sa faculté à transcender le réel pour créer de purs personnages de fictions.
   En définitive, j'ai plongé dans un univers glauque, souvent sordide où l'Auteur las de rencontres avec ses propres lecteurs, las d'entendre leurs louanges n'est jamais attentif ni présent aux autres mais préfère de loin, les recréer à sa sauce.
   
   Cet Auteur laisse en bouche un désenchantement, une lassitude des autres bien surprenante. J'avoue être stupéfaite par ce type de discours qui reflète en effet parfaitement l'état d'esprit du personnage d'Amos Oz et qui m'a dérangée quant au fond du livre.
   
   Si les lecteurs barbent et fatiguent comment peut-on simplement être lu et en vivre sans eux ?
   
   Ecrire oui, mais écrire pour qui ? Pour le rossignol qui gazouille sur la branche de l'arbre qui pend devant la fenêtre ouverte de son bureau ? Ecrire et puis quoi ? Ne pas savoir, ne pas vouloir savoir qui nous lit, qui nous aime et même si on nous aime ? C'est un bien étrange raisonnement sauf pour ceux dont les livres se vendent comme des double-cheeseburgers et qui sont assis sur une tonne de royalties.
   
   Ah... Mais voilà que je m'éloigne, que je digresse alors que j'avais promis de m'abstenir !
   
   Mais quelle plume sous tout cela ?
   Décevante. Voire même, tenez-vous bien, agaçante.
   
   Ah oui, un style agaçant ! Figurez-vous, que certains épisodes sont répétés plusieurs fois !!!
   
   La première fois ça fait drôlement bizarre, une impression de déjà-vu qui met en doute vos capacités cognitives : "Je rêve où il l'a déjà dit ça ???"
   Et vous ne rêvez pas !
   
   Page 40, l'Auteur se met à fantasmer sur Riki la serveuse et son premier amour, Charlie, le gardien de but, remplaçant des Bnei Yehouda. Il l'appelait Gogog et lui avait offert à Eilat une robe à paillettes... avant de la plaquer pour renouer avec une certaine Lucie, la dauphine de Miss Plage.
   Vous relevez les yeux, vous grattez la barbe (les filles se grattent une tempe) et vous dites presque à haute voix : "Mais... Je connais déjà tout cela !"
   
   Et pour cause ! Retour à la page 12 : l'Auteur se prend à imaginer le premier amour de la serveuse Riki qui s'était amourachée à seize ans du gardien de but remplaçant des Bnei Yehouda, un certain Charlie. Il l'avait enlevée dans sa Lancia pour une escapade de trois jours à Eilat : il lui avait même acheté une robe somptueuse, genre costume de scène de chanteuse grecque avec des paillettes argentées mais au bout de deux semaines il l'avait plaquée pour repartir à l'hôtel avec la dauphine de Miss Plage.
   Je vous l'accorde, la page 40 est plus succincte mais quand même !
   
   Bon me dis-je, c'est un style... Après le nouveau roman (paix à A. R-G), voilà le nouveau-nouveau roman : on répète, on tient serré le lecteur, on lui fait du rabachage : "T'as bien compris ??? Riki est sorti avec le gardien remplaçant ! Répète après moi pour voir si c'est bien clair !"
   
   Et cela recommence pas plus loin qu'à la page 52 ! Avec Ovadia Hazam qui a vécu comme un roi et patati et patata. Qui s'exhibait en ville avec sa Buick bleue, un vrai aimant à filles cette voiture. Et bien ne cherchez plus d'où vous vient cette sensation de le connaître déjà : il vous a été présenté page 18 toujours avec sa buick bleue.
   Autant le dire honnêtement, je n'ai absolument rien compris à cet effet de style !!!
   
   Refaire, avec d'autres mots, un portrait que l'on a déjà brossé 40 pages plus avant, me laisse perplexe.
   L'effet flash-back est à mon sens totalement raté. C'est énervant de relire à nouveau la même chose, point barre. Ca doit être un truc très innovant et je dois être trop vieille pour apprécier ce type de nouveauté.
   
   En revanche, j'ai dégoté une métaphore assez savoureuse et je vous l'offre en guise de compensation : "En dépit des années, son esprit est resté pareil à un tuyau de pompier déversant tous azimuts du zèle social à jets continus" (à propos d'un courtisan).
   
   Les personnages quant à eux semblent sortis de la Cour des Miracles !
   Riki la serveuse à la hanche gauche plus enflée, plus haute (Amos Oz dit "asymétrique) que la droite. Ses chevilles sont "fortes"... en résumé, elle n'a pas de chevilles mais des poteaux.
   Rochale Reznick est plate comme une limande, porte une grosse natte, est presque jolie mais pas attirante. Bref, limite insignifiante.
   Ovadia Hazam, baignant dans son urine, perfusé et impotent.
   Arnold Bartok, condamné à essuyer, nettoyer et changer les couches de sa mère, Ophélia, une infirme obèse cruelle et sadique.
   
   Mais, mais... et il y a un mais... le derniers tiers du livre est beaucoup mieux. Le rythme, l'histoire, ce que l'Auteur raconte : tout est déjà plus enlevé et plus intéressant. Sauf que je vous l'accorde, le derniers tiers c'est loin du début et surtout c'est court. Trop court pour soutenir l'ensemble de ce livre. Dommage car la scène entre l'Auteur et Rochale est bien troussée et à cet instant il m'a semblé que l'Auteur nous en donnait un peu plus à lire même si la scène avec Ovadia, Charlie, Riki et Lucie me semble elle totalement alambiquée, farfelue et pour tout dire : inutile !
   
   Amos Oz, un magicien ? Il paraît mais ce n'est pas moi qui pourrai vous le confirmer.
   ↓

critique par Cogito Rebello




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Rimes entrecroisées
Note :

   Lors d’une interview, alors qu’on lui demandait quel était son rapport au livre, Amos Oz répondit que c’était comme un processus érotique, une histoire d’alchimie personnelle entre le lecteur et l’auteur.
   
   Je crois que c’est un peu ce qui s’est passé pour moi à la lecture de cet opus : ce récit qui mêle avec entrain création littéraire et rencontres imaginaires de la vie quotidienne m’a complètement réjouie, même si parfois j’ai été perturbée par les dérives de construction du récit…
   
   Le point de départ, c’est un jeu de questions- réponses auquel se livre un écrivain célèbre, mais très vite, l’auteur s’évade et s’échappe à travers une galerie de portraits savoureux, de la serveuse de bar à la robe transparente et très suggestive, à la lectrice appliquée et troublante, en passant par le poète auquel est emprunté le titre du roman…Tout ça avec des allers-retours incessants, déroutants, qui ne font que rajouter à l’impression d’irréalité. Mais…
   
   « On dit que, dans sa vie privée, c’est un homme simple,… et voyez les histoires alambiquées qu’il invente. »
   « ..ce qu’on appelle « la littérature hébraïque actuelle …n’a malheureusement à nous offrir qu’un verbiage creux dont nous n’avons que faire »
   « … il n’avait que dégoût pour les intellectuels cyniques et détachés des réalités qui chicanaient et tournaient tout en dérision, avec leurs beaux discours fumeux sur l’art moderne qui n’est que de la poudre aux yeux. »

   
   Voilà bien des réflexions qui peuvent nous laisser supposer que sous couvert d’imaginaire, Amos Oz attire notre attention sur la difficulté à avoir une vie personnelle quand on est une personne publique. Ses propos acerbes nous inciteraient à penser qu’il ne faut pas trop accorder de crédit à ce que nous lisons et cependant, quand on referme ce livre on se dit qu’il a fait là une belle place à la création.
   
   Oserais-je dire qu’Amos Oz n’est pas obligatoirement très accessible?
   ↓
   

critique par Jaqlin




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En pays de comédie
Note :

    En pleine Ozmania et j'aime les textes brefs voici "Vie et mort en quatre rimes".
   
   Un grand écrivain s'ennuie lors d'une soirée au centre culturel en son honneur. Alors il anticipe un peu les questions du public, passablement banales en général en ces moments. Et son esprit recrée, vagabonde, invente à ces admirateurs un nom, une histoire, un passé, des parents, des amours. Lui-même pourrait bien être piégé en homme amoureux. C'est que quelquefois ces cérémonies peuvent un peu déraper, pas méchamment. On reste en pays de comédie mais il peut s'avérer troublant de mélanger les sphères privée et publique. Alors il vadrouille dans la petite ville, qui ressemble à celle de "Scènes de vie villageoise" (je trouve les deux livres très proches). Des silhouettes, un chien menaçant puis un peu collant, et ses pensées vont aux lecteurs là-bas au centre, qu'il imagine, qu'il reconstruit déjà en écrivain de profession, peut-être pas très capable d'une vie propre. Alors reste l'aventure, une lectrice, une complicité, ça m'étonnerait mais qui sait?
   
    Le titre "Vie et mort en quatre rimes" serait celui d'un recueil poétique d'un auteur flou et tout aussi incertain que cette nuit de perplexité. D'une perplexité cependant finement observée par l'une des belles plumes israéliennes.

critique par Eeguab




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Mon Michaël - Amos Oz

Désillusion conjugale
Note :

   Tout commence à Jérusalem en 1950. Hanna vient de trébucher dans les escaliers de l'université. Un jeune homme l'a rattrapée par le bras. Un rendez-vous suit, le même soir et quelques semaines - et un léger émoi - plus tard, Hanna se retrouve fiancée à son sauveur, Michaël, étudiant en géologie. Dès lors, une question ne cessera plus de la tarauder: "Que lui as-tu trouvé à cet homme, et que sais-tu de lui? Et si un autre que lui t'avait pris par le bras lorsque tu as trébuché dans l'escalier de Terra Sancta?" (p. 135)
   
   De son enfance, de ses lectures de Jules Verne et de ses jeux avec les enfants des voisins arabes, deux garçons jumeaux, Hanna a gardé des rêves de princesse aux pieds nus, des envies de confort et de fantaisie que la Jérusalem des années cinquante, et Michaël, si terne, terre-à-terre et raisonnable, peinent à satisfaire... Tout au long de "Mon Michaël", le lecteur se voit ainsi embarqué dans un va-et-vient entre les fantasmes d'Hanna et la réalité de sa vie quotidienne: l'argent qui manque, la grossesse difficile puis les confrontations avec son petit garçon, Yaïr, aussi épouvantablement raisonnable que son père ce qui ne manque pas d'horripiler sa mère. Bref, "Mon Michaël" dresse en quelque sorte l'inventaire des désillusions de son héroïne, pressenties dès avant son mariage dans la multiplication des signes de mauvais augures, et constatées ensuite simplement, d'un ton tout juste amer et désabusé...
   
   Je mentirais si je disais que ce livre m'a passionnée ou enthousiasmée outre mesure. J'ai plutôt l'impression d'être restée sur le pas de la porte, observant à distance prudente les errements d'Hanna. C'est que l'héroïne de "Mon Michaël" est si bien perdue dans son propre monde, et que ses rêves conservent quelque chose de si enfantin ou pour mieux dire d'immature, qu'il me semble fort difficile de s'en approcher ou de s'y projeter. Mais cela ne m'a pas empêchée de poursuivre ma lecture de ce livre avec beaucoup d'intérêt. En fait, "Mon Michaël" m'a paru étonnant à plus d'un titre. D'abord, par son sujet et ce choix - surprenant pour un jeune écrivain, puisque qu'il s'agissait là seulement du deuxième roman d'Amos Oz - de se plonger dans la vie intérieure d'une femme aux prises avec le vieillissement qu'impose les aspirations inassouvies et les désillusions d'une vie étriquée, jusque et y compris dans les attentes de son corps, ses flambées de désir et ses envies brutales et soudaines de séduction. Enfin, par la maîtrise avec laquelle l'auteur conduit ce récit, les beautés et les richesses de son écriture, témoignant - déjà - d'un talent incontestable.
   
   Extrait:
   "Je dois écrire aussi ceci. A la fin de la soirée mon mari essaya de m'embrasser par surprise dans le cou. Il s'était approché de moi en catimini, par-derrière. Peut-être ses amis étudiants lui en avaient-ils donné l'idée. Au même instant je tenais un verre plein de vin que mon frère m'avait mis dans la main. Au moment où ses lèvres touchèrent ma peau j'eus très peur. Le vin éclaboussa ma robe blanche de mariée ainsi que le tailleur marron de tante Génia. Ce détail est-il important? Depuis le matin où ma propriétaire, Mme Tarnopoler, m'avait parlé après mes cris de la nuit, les signes n'avaient pas manqué. C'est comme mon père. Mon père savait écouter. Il a traversé l'existence comme si elle était un stage de préparation au cours duquel les leçons vous permettent d'acquérir une expérience en prévision de l'au-delà." (p. 63)

critique par Fée Carabine




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Scènes de vie villageoise - Amos Oz

Des vies très ordinaires
Note :

   Le temps de huit nouvelles, Amos Oz nous invite à partager quelques moments de la vie de huit des habitants de Tel-Ilan. Un temps d’attente en compagnie de Gili Steiner, la très compétente doctoresse du village, dont le neuveu Gideon devrait arriver par le prochain bus ("Les proches"). Un temps d’émoi amoureux en compagnie d’un jeune adolescent, Kobi Ezra, qui s’efforce de rassembler assez de courage pour avouer ses sentiments à sa bibliothécaire préférée ("Les étrangers"). Un moment musical, le temps d’une soirée consacrée au chant choral chez les Levine ("Chanter")…
   
   Depuis sa fondation par des pionniers juifs, avant même la création de l’état hébreu, Tel-Ilan est resté un village très tranquille et champêtre, dont les habitants vivent avant tout de l’agriculture. Et le développement de la spéculation immobilière et d’un tourisme du week-end n’ont pour l’essentiel pas changé ce mode de vie, en dépit des efforts de l’agent immobilier du coin, Yossi Sasson, héros malheureux de la nouvelle "Perdre" qui flirte avec une sorte de fantastique inabouti, de mystère inquiétant et irrésolu, tout comme d’ailleurs "Les héritiers" ou "Attendre".
   
   La vie est si tranquille à Tel-Ilan, que seuls viennent l'animer quelque peu les cancans suscités par Rachel Franco, une veuve encore jeune, enseignante au lycée local et son pensionnaire, un étudiant arabe fils d’un ami de son défunt mari, venu se mettre au vert pour préparer ses examens et surtout travailler à un projet de livre, une étude comparative de la vie dans un village juif et un village arabe ("Creuser")… Mais pour tout dire, la vie à Tel-Ilan, la vie dans tous ces petits villages agricoles qu’ils soient juifs ou arabes, est si tranquille, si ordinaire, qu’il n’y a guère de différences entre les uns et les autres. Et Amos Oz a si bien réussi à fixer sur le papier cette vie si tranquille et ordinaire que je dois avouer m’être un petit peu ennuyée à la lecture de ces "Scènes de vie villageoise" pourtant si finement observées et tracées d’une plume dont l’élégance ne tombe jamais en défaut.
   
   
   Extrait:
   "La maison et ses dépendances, ce village lugubre, sa vie qu’elle gâchait entre ses élèves qui bâillaient d’ennui et son père assommant tapaient sur les nerfs de Rachel. Jusqu’à quand allait-elle rester coincée ici? Ne pourrait-elle prendre le large un de ces jours ? Elle embaucherait une infirmière pour veiller sur le vieillard et confierait la propriété au jeune étudiant. Elle reprendrait sas études et terminerait sa thèse sur l’illumination et la révélation dans l’œuvre d’Izhar et d’Amalia Kahana-Carmon. Elle renouerait avec d’anciennes relations, voyagerait, irait à Bruxelles et en Amérique voir Osnath et Yipheath, elle recommencerait à zéro et changerait de vie du tout au tout." (p. 84)

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critique par Fée Carabine




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Un sentiment d'universalité
Note :

    Amos Oz nous plonge dans la vie ordinaire d'une bourgade israélienne et c'est superbe de simplicité, d'humanité, d'attente, d'inquiétude. Le grand écrivain israélien est particulièrement convaincant dans ce format court qui lie cependant les personnages des nouvelles. Creuser, Attendre, Chanter, voilà quelques titres brefs et somme toute explicites. Les habitants vivent comme tout le monde, rien de typique de la part d'Amos Oz. Au contraire un sentiment d'universalité court au long de ces nouvelles où l'on rencontre maire, médecin, agent immobilier, bibliothécaire, étudiant arabe, jeunes et vieux. Toute cette société est ordinaire, fragile et se pose des questions sur la fidélité, l'avenir, la santé. Ma préférée serait peut-être celle où la plupart des protagonistes se retrouvent pour chanter, sûrement pour avoir moins peur.
   
    On ne dira jamais assez la richesse du monde littéraire israélien. Dans cette promenade à Tel-Ilan, ce village qu'on pourrait croire immobile, l'urbanisation gagne comme dans tout le pays. Est-ce une gangrène touristique, une spéculation? Est-ce aussi l'évolution inéluctable? Oz ne verse pas dans la nostalgie. Il se contente de nous accompagner aux chaudes soirées de Tel-Ilan, avec un zeste de mélancolie, beaucoup de doutes, et l'envie d'en lire plus. Je n'en regrette que davantage la huitième et dernière nouvelle, qui m'a mis mal à l'aise. Il est possible que je ne l'aie pas comprise, elle s'appelle Ailleurs, dans un autre temps.

critique par Eeguab




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L'histoire commence - Amos Oz

Incipits, pas insipides
Note :

   Catégorie non fiction, que je fréquente assez peu, j'ai trouvé très intéressant cet essai de l'Israélien Amos Oz sur la littérature, plus précisément sur les débuts de romans, ces amorces d'histoires qui posent les premières pierres de l'aventure-livre. "L'histoire commence", c'est une étude érudite mais accessible (assez) sur les incipits, premières lignes de quelques romans célèbres ou non. Ça m'a donné envie de regarder à deux fois les commencements des prochains romans car c'est très important, ça peut stimuler ou assoupir notre intérêt. Ça peut aussi nous fourvoyer. Ou nous épargner un bouquin qu'il faut avoir lu mais dans lequel on va traîner un ennui incommensurable.
   
    Amos Oz revient sur une douzaine de livres dont deux livres en hébreu strictement inconnus de mes services (mes services c'est moi, Eeguab, Blogart, la Comtesse, dire si ça fait du monde). Par contre sa réflexion sur "Le nez" de Gogol, "Le violon de Rotschild" de Tchekhov ou "Un médecin de campagne" de Kafka. est très structurée et ouvre ainsi l'univers de ces grands maîtres. La plus active à mon sens de ces exégèses d'incipits, si c'est pas savant, ça, est cependant celle de "L'automne du patriarche" de Gabriel Garcia Marquez,un auteur que je ne goûte pas. Oz nous décrypte les premières pages de ce roman sud-américanissime très précisément. Après avoir lu Oz parlant de Marquez j'ai toujours très envie de lire le premier et toujours aussi peu le second. Pourtant Oz aime "L'automne du patriarche". Comprenne qui pourra.
   
   
   Présentation de l'éditeur :
   
   « Une page planche, un début de roman. Comment démarrer une histoire? Comment trouver les premiers mots et entraîner le lecteur avec soi? Lire un roman est un jeu qui exige la participation active du lecteur, avec son expérience, sa candeur, sa perspicacité, son ingéniosité. Les contrats introductifs jouent parfois à cache-cache, manquent à leur promesse, la tiennent inopinément, invitent à entrer dans un labyrinthe... Il faut savoir déjouer les pièges, lire entre les lignes. C'est dans cet univers d'incipit de grands romanciers comme Kafka, Gogol, Gabriel Garcia Marquez, Tchekhov, Theodor Fontane et bien d'autres encore qu'Amos Oz nous entraîne avec L'histoire commence, véritable introduction à l'apprentissage de la lecture "au ralenti". »

critique par Eeguab




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Entre amis - Amos Oz

La vie au kibboutz
Note :

   "Dans dix ou vingt ans, nous serons plus tolérants, affirma Nina. Aujourd'hui, les ressorts sont si tendus que la machine vibre de partout. Les anciens pionniers sont en fait des croyants ayant abjuré la religion de leurs ancêtres pour en adopter une nouvelle, pleine de péchés, de fautes, d'interdits, de règlements inflexibles. Ils sont toujours pétris de dévotion, seulement ils ont troqué leur foi contre une autre. Marx incarne leur Talmud, l'assemblée générale la synagogue et David Dagan leur rabbin. J'imagine très bien certains d'entre eux avec barbe et papillotes et leurs femmes portant la perruque. Mais les temps vont changer et les hommes seront plus souples, en proie au doute, capables de patience et de compassion, comme toi Yoav."
   
   "Entre amis" est un recueil de huit nouvelles se déroulant au kibboutz Yikhat. On retrouve d'une nouvelle à l'autre des personnages croisés auparavant, ce qui lie l'ensemble comme un roman.
   
   Il y est question d'histoires humaines, très humaines, comme dans toute communauté, avec ses petitesses, ses forces et ses faiblesses. Le parcours des uns et des autres est très différent et tous ne s'adaptent pas de la même manière aux règles strictes du kibboutz. A travers, un petit garçon qui voudrait tant dormir chez ses parents, un adolescent obligé de mentir pour aller rendre visite son père à l'hôpital, un jeune qui veut aller en Italie pour voir ailleurs comment est le monde, on comprend à quel point le lieu peut être étouffant pour les individualités.
   
   Les couples se forment ou se séparent sous l’œil de tous les habitants du kibboutz, prompts à commenter ou à se moquer. La place des femmes est peu enviable, cantonnées qu'elles sont aux tâches ménagères et aux soins des enfants.
   
   Les fondateurs de Yikhat voient avec amertume les jeunes réclamer des règles moins strictes, les femmes demander la fin de la séparation des parents et des enfants la nuit, sentant venir une autre époque ou le confort prendra le pas sur la solidarité et l'égalité.
   
   L'écriture est simple et claire, les personnages attachants et profondément humains. C'était ma première lecture de l'auteur, il me tarde d'en découvrir d'autres.
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critique par Aifelle




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Une dose d'Oz
Note :

    Qu'elles sont belles et simples ces huit nouvelles d'Amos Oz qui rejoint ce jour ma galerie de chouchous. D'une simplicité biblique, c'est le cas de le dire, au cœur de l'Israël des kibboutz des années cinquante, sous la gouvernance de David Ben Gourion. Ecoutez leurs titres: Un petit garçon, Papa, Entre amis, Deux femmes. Beaucoup est ainsi déjà dit, huit histoires de tous les jours, de l'ordinaire dans une vie extra-ordinaire en cet Israel encore presque naissant. Comme vous l'avez vu en lisant les titres il s'agit la plupart du temps de problèmes de famille à l'intérieur de la plus grande famille, le kibboutz, cette entité si spécifique, cette communauté aux règles strictes et qui conjugue la solidarité jusqu'à en faire une extravagance. Ainsi se posent des questions qui ne sont faciles nulle part mais moins encore au sein de cette drôle d'assemblée proche encore de l'esprit pionnier du sionisme.
   
    Comme c'est le cas dans le recueil "Scènes de vie villageoise", il y a en fait une trentaine de personnages qui se connaissent tous très bien forcément et qui sillonnent les pages et entrecroisent leurs soucis à peu près au vu de tout le monde. Faut-il laisser un petit de cinq ans dormir dans la maison commune des enfants malgré sa faiblesse ou l'autoriser à rejoindre ses parents? Un jeune homme de vingt ans aura-t-il l'autorisation de partir étudier en Italie si ce n'est pas tout à fait utile à la vie du kibboutz? Et David, instituteur gardien du dogme et de la plus ferme obédience, qui s'accommode fort bien de vivre avec la fille de son vieux compagnon, dix-sept ans à peine, qu'en penser?
   
    Témoignage passionnant et limpide de cette vie en autarcie, où règne le travail mais où crépitent de minuscules velléités d'autonomie, chez les femmes surtout. Le recueil "Entre amis" fait en 160 pages le tour de cette micro-société laborieuse et tout à sa foi. Ici et maintenant le vie est rude mais l'union fait la force avec cependant quelques maillons faibles. Après tout là comme ailleurs et de tout temps les hommes ne sont que des hommes. Et encore, pas souvent. Dire que sur la surface de deux régions françaises vivent Oz, Grossman, Appelfeld , Yehoshua. Rêveur je suis... A la fin octobre, Amos Oz déjà lauréat de très importantes distinctions en Allemagne, en Espagne, a reçu à Prague le Prix Littéraire Franz Kafka. Ci-dessous un court extrait et cinq minutes formidables avec Amos Oz.
   
    "Au début de la fondation du kibboutz, nous formions une grande famille. Bien sûr, tout n’était pas rose, mais nous étions soudés. Le soir, on entonnait des mélodies entraînantes et des chansons nostalgiques jusque tard dans la nuit. On dormait dans des tentes et l’on entendait ceux qui parlaient pendant leur sommeil."

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critique par Eeguab




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Humour et mélancolie
Note :

   Huit nouvelles très nostalgiques et désabusées composent le dernier recueil d'Amos Oz, "Entre amis". Elles racontent le quotidien le plus ordinaire du kibboutz Yikhat dans le nord d'Israël, pendant la fin des années 50.
   
   Elles peuvent se lire comme un roman, puisque les personnages se connaissent très bien et vont se croiser dans chaque nouvelle.
   
    "Deux femmes, Entre amis, Papa, Un petit garçon", les titres de ces nouvelles donnent le ton à ce recueil où derrière l'histoire collective se cache l'individu dans sa plus grande solitude.
   
   La vie semble belle au kibboutz et surtout bien réglée. Mais pour les fondateurs, pionniers de l'état d'Israël, qui ont pu vivre leur rêve de nation, l'état d'esprit n'est plus le même dans la nouvelle génération confrontée à une autre réalité. Le poids de la vie communautaire empêche les initiatives personnelles et les envies d'ailleurs deviennent intenses. Comme pour ce jeune garçon souhaitant partir en Italie mais qui doit obtenir l'autorisation sinon il est banni du Kibboutz, ou cette jeune femme qui demande que soient attribuées aux femmes d'autres tâches que celles de ménage, de couture ou de puériculture, ou ce petit enfant qui veut dormir le soir chez ses parents et non pas dans la maison des enfants.
   
   Oui en apparence tout se déroule normalement dans cette organisation communautaire égalitaire.
   Mais, des hommes et des femmes sont entraînés dans des mécanismes plus complexes où règnent le désir, l'amour, l'envie, la maladie, la jalousie.
   
   A travers des portraits humains et des descriptions très précises, racontés dans un quotidien tout à fait sommaire, il sort de ces phrases une puissance poétique très forte.
   
   Ces nouvelles hésitent entre légèreté et profonde tragédie poignante. Humour et mélancolie très douce.
   
   Avec un ton très ironique, l'auteur se moque de cette organisation utopique. Il sait très bien en parler puisqu'il y a vécu une trentaine d'années.

critique par Marie de La page déchirée




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Judas - Amos Oz

Trois figures d'Israel
Note :

   Rentrée littéraire 2016
   
    Amos Oz est dans ma galerie. J'étais donc emballé de lire "Judas", le dernier roman de l'écrivain israélien. Pas déçu. Trois personnages à Jérusalem, 1959. Shmuel Asch, 23 ans, est embauché pour tenir compagnie et faire la lecture et la conversation à Gershom Wald, septuagénaire invalide, fantasque, un intellectuel jadis engagé dans le sionisme. Dans la même maison vit Atalia Abranavel, 45 ans, veuve et bru de Wald. Shmuel a abandonné ses études prometteuses, ses parents ruinés. Il va ainsi entrer dans l'intimité des deux autres. Sur fond d'histoire si spéciale d'Israel, état qui en 59 n'a encore que douze ans d'âge, dirigé par David Ben Gourion, figure légendaire du sionisme.
   
   Un peu comme assigné à résidence, Shmuel écoute longuement Gershom parler, et parler encore, du passé, de la Palestine, des Anglais, de l'état hébreu. Ce n'est même plus pérorer, c'est aussi tourner en rond, et le jeune homme ne tarde pas à faire la même chose, membre du défunt Cercle du Renouveau Socialiste, six personnes dans l'arrière-salle d'un café de Jérusalem. Leurs points de vue sont certes assez dissemblables mais un point leur est commun, le dialogue sur l'essence même d'Israel. On peut perdre un peu pied si on ne maîtrise pas bien les différents éléments historiques ayant abouti à la création du pays. Alors Amos Oz, habilement, nous emporte bien plus loin dans le temps, et évoque la figure si mal connue de Judas Iscariote devenu le symbole même de la trahison. La vérité serait autrement complexe. Et Judas apparait presque comme le plus proche du Christ, le plus lettré, qui n'avait nul besoin de trente deniers et qui devait permettre par son baiser l'accomplissement.
   
    "Judas" est un livre qui m'a passionné bien que truffé parfois de références qui m'ont échappé. Mais j'aime beaucoup la littérature de ce pays si différent et Amos Oz en est l'un des fleurons. Ainsi je me suis attaché à ce trio complexe de trois générations, chacune ayant sur le pays sa propre conception, toujours douloureuse. Shmuel, Gershom et Atalia, trois figures d'Israel, pays qui parmi tant de soubresauts, entre sécurité et paranoïa, nous propose une littérature souvent d'une grande profondeur. Ce fut pour moi un grand cru.
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critique par Eeguab




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Mais qu'est ce un traître ?
Note :

    Auteur emblématique de la littérature israélienne, Amos Oz met en scène, dans son nouveau roman, un huis-clos subtil dans une Jérusalem coupée en deux en 1959.
   
    Dans une maison de la ville pendant un hiver, trois personnages hantés par leur passé, vont apprendre à se connaître malgré leur différence.
   
    Cette construction intelligente et précise permet à Oz d'évoquer l'amour, la création d'Israël avec le fil conducteur de la trahison.
   
    Onze ans après la naissance d'Israël, Shmuel jeune étudiant idéaliste, socialiste , un hypersensible à la larme facile, est quitté par sa copine. Dépité et sans le sou, il abandonne alors sa maîtrise sur "Jésus dans la tradition juive". Répondant à une annonce, il devient l'homme de compagnie d'un vieil et original érudit , Gershom Vald et qui vit avec sa belle-fille Atalia Abravanel.
   
    Shmuel va habiter avec eux et tomber amoureux fou de la belle et très sensuelle Atalia, une femme taiseuse, pas facile et qui a le double de son âge.
   
    Tout au long de cet hiver, dans ce curieux refuge, les destins de ces trois se mêlent et l'ambiance évolue. Au départ difficiles, les échanges deviennent passionnés entre le jeune étudiant épris de paix et défendant les palestiniens et le vieil homme protagoniste de la création d'Israël.
   
    Ces échanges philosophiques et politiques sont l'occasion d'évoquer Micha, le fils de Vald, brillant mathématicien, massacré au combat en 1948.
   
    Le père d'Atalia, s'est opposé aux idées nationalistes de Ben Gourion, il a été banni du parti et est mort en traître à la cause juive. A travers sa trahison, il est bien sûr question de Judas qui reste la figure biblique du traître.
   
    Mais qu'est ce un traître ? Et c'est là qu'Amos Oz fournit un roman d'une grande richesse. Lui seul sait mêler avec talent l'histoire, la politique et la religion. Il faut dire que ces thèmes sont indissociables quand on parle d'Israël.
   
    Dans une écriture limpide, l'auteur nous offre aussi un roman de vie, d'apprentissage, qui fait réfléchir, qui fait espérer aussi.
   
    Tant que les hommes ne cesseront de parler, d'échanger tout reste possible.
   
    Un roman qui se savoure.
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critique par Marie de La page déchirée




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Compagnie
Note :

   Shmuel Ash 24 ans, étudie en vue d’une thèse sur Jésus dans la tradition juive. Il apprécie l’interprétation des Evangiles (déjà maintes fois soutenue) selon laquelle Judas aurait "livré" Jésus, croyant fermement qu’il descendrait de la croix, aidé par des pouvoirs surnaturels (dieu), en accord avec Jésus (qui y croyait moins que lui). C’est une thèse qui plaît aux athées (qu’ils soient juifs ou chrétiens) ; Jésus est un homme comme les autres, qui s’est fait avoir, ainsi que Judas, et le véritable traître, c’est Dieu…
   
   Faisant partie d’un groupe socialiste, Shmuel admire les héros de la toute jeune révolution cubaine. Cependant, il vit à Jérusalem, est un citoyen de l’état d’Israël, un état qui survit tant bien que mal à dix ans de guerre. Nous sommes en 1959, au début de l’hiver ; le jeune homme n’a plus de quoi financer ses études, ni même son quotidien. Shmuel répond à une petite annonce ; on recherche un jeune homme de compagnie pour un monsieur âgé très cultivé, recherchant un interlocuteur pour converser. C’est Gershom Wald, ex-historien, handicapé en deuil de son fils. Le troisième personnage est une femme, Atalia belle-fille de Gershom, veuve, qui travaille dans une agence de détectives privés. Très séduisante. Outre que Shmuel est aussi bavard que le vieux, il sort d’une déception sentimentale et Atalia lui plaît aussitôt. Le principal de l’histoire consiste en discussions entre Shmuel et Gershom, et en tentatives d’approche de la belle Atalia. Les défunts sont également très présents : Micha, fils de Gershom assassiné au début de la guerre d’indépendance , et Shaeltiel Abravanel, père d’Atalia : était opposé à la création d’un état juif, fut considéré comme traître et mis en quarantaine.
   
   Le récit évolue vers une certaine affection entre les trois personnages, établissement de rituels de repas et paroles, de balades dans Jérusalem la nuit, en hiver ; il fait froid (et pourtant, on entendra un grillon striduler(!!) c’est le seul miracle…
   
   Au bout de quelques mois Shmuel sera renvoyé à d’autres aventures (il a sa vie à faire, les autres hélas n’ont que leur deuil et ne vont plus évoluer) et aura perdu quelques illusions.
   
   J’ai aimé les personnages qui sont très attachants (les deux hommes surtout, Atalia fait un peu femme fatale , et a moins d’originalité que les deux autres), les nombreuses discussions, qui nous ramènent vers ce problème insoluble : comment faire cohabiter israéliens et palestiniens ? le côté roman d’apprentissage du jeune Shmuel, la vie quotidienne dans cette maison, que l’auteur nous fait partager avec ses personnages, une vie difficile, mais pas désespérée pour autant. Le courage, le goût de vivre, la curiosité intellectuelle ne leur fait jamais défaut.
   
   Ce roman dit "de la rentrée" n'a pas obtenu de prix; et je m'aperçois que j'en ai chroniqué deux autres (14 juillet et Au début du septième jour ) qui n'ont pas été primés non plus! Il existe tellement de prix littéraires, que j'aurais juré qu'il y en avait au moins un pour chaque bon roman de la rentrée! Je me trompais...

critique par Jehanne




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