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Auteur des mois d'Octobre et de Novembre 2008
Ismaïl Kadaré

    Nous avions passé les six derniers mois à nous promener à travers l’Afrique, il était temps de rentrer en Europe.
   
   Et nous nous sommes aperçus qu’un des écrivains européens majeurs, un de ceux dont on murmurait le nom pour le Nobel, n’était même pas représenté sur Lecture/Ecriture.
   C’était plus que nous ne pouvions en supporter.
   
   Et c’est ainsi que furent lancés les mois Ismaïl Kadaré.
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D’OCTOBRE & NOVEMBRE 2008
   

   
    Ismaïl Kadaré est né en 1936, dans le sud de l'Albanie. Après des études de lettres à la faculté de Tirana puis à l'institut Gorki de Moscou, il se consacre à l’écriture.
   
    Il publie des romans, du théâtre, de la poésie et des essais et tient une revue littéraire (Les Lettres albanaises). Son œuvre est très abondante (il a fallu 12 volumes à Fayard pour éditer ses œuvres complètes!).
   

   
    Il fait partie des rares Albanais qui avaient le droit de voyager à l’étranger, mais refusera longtemps de s’exiler, estimant qu’il était de son devoir de participer à la vie culturelle de son pays. Ce parti pris lui est également reproché et l’on peut penser qu’il a pesé dans le fait qu’ I. Kadaré n’ait toujours pas reçu le Prix Nobel et ne le recevra peut-être jamais.
   

   
    Ce n’est qu’en 1990, après l’échec des tentatives de réformes du printemps 89, qu’il se résolut à s’enfuir pour la France.
   Actuellement, il vit entre la France et l’Albanie.

   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Le crépuscule des dieux de la steppe
  La niche de la honte
  Invitation à un concert officiel
  Clair de lune
  Un climat de folie, suivi de La morgue et Jours de beuverie
  Qui a ramené Doruntine?
  Le dossier H
  Le concert
  La pyramide
  Eschyle ou l'éternel perdant
  La grande muraille suivi de Le firman aveugle
  L'Ombre
  La fille d'Agamemnon
  Le Successeur
  L'envol du migrateur
  Printemps albanais
  Froides fleurs d'avril
  Vie, jeu et mort de Lul Mazrek
  L'année noire / Le cortège de la noce s'est figé dans la glace
  Le général de l'armée morte
  Concours de beauté masculine aux cimes maudites
  Le dîner de trop
 

Le crépuscule des dieux de la steppe - Ismaïl Kadaré

Voyage en URSS
Note :

   Le narrateur de ce roman pourrait être Ismail Kadaré et ce serait bien dommage pour moi car je ne l’ai guère trouvé sympathique. C’est pourquoi je m’empresse de considérer tout aussitôt que ce pourrait très bien être tout à fait quelqu’un d’autre, Kadaré se contentant alors d’utiliser les matériaux de son propre séjour en URSS.
   
   Le premier chapitre nous conduit à Riga, dans une maison de repos (ne pensez pas maladies physiques ou nerveuses, pensez «maison de vacances») comme le Parti savait en offrir à ses membres et invités. Donc, au bord de l’Adriatique, des écrivains viennent passer des vacances nonchalantes et c’est là que nous faisons la connaissance de notre héros qui, jeune Albanais, est venu poursuivre ses études à Moscou pays-frère. Il rencontre une jeune fille et se livre au flirt habituel à toutes vacances sous tous régimes et sous tous cieux. C’est aussi là qu’il apprend sur les écrivains certaines choses qu’il ignorait encore: "(…) je découvrais qu’à part l’argent il y avait beaucoup d’autres choses qu’ils taisaient dans leurs œuvres et, réciproquement, que beaucoup de sujets auxquels ils consacraient des chapitres et des actes n’occupaient pour ainsi dire aucune place dans leur vie.". C’est ainsi que la naïveté se perd pendant les vacances…
   
   Cet intermède estival est suivi d’un retour à Moscou vers la Dulcinée en titre et l’immeuble des écrivains étrangers de l’Institut Gorki dont nous visitons chaque étage et ce, en ce qui me concerne, avec un serrement de cœur devant la médiocrité humaine de ses occupants. Solitude, jalousie professionnelle, mesquinerie, misère sexuelle, crasse –elle n’est pas évoquée mais je suis sûre qu’elle fait partie du décor- et alcoolisme mécanique animent les lieux… Et je me dis que c’était sans doute vraiment comme cela. C’est déjà difficile d’être écrivain dans un état totalitaire mais si en plus chacun y met du sien… y a plus qu’à tirer l’échelle et l’on s’explique mieux l’absence criante de grands écrivains staliniens.
   
   Au cours de ce roman, le héros perdra celle qu’il aime mais pour laquelle il ne peut/veut rien sacrifier, une épidémie de variole (vous savez, la maladie qui n’existe plus) menacera Moscou et, pire pour le narrateur, les relations se rompront entre l’URSS et l’Albanie, entraînant tout un cortège d’importantes difficultés pour le plus petit des deux.
   
   Tout au long du roman, ainsi qu’il le fait souvent, Kadaré a introduit quelques une des légendes fondatrices de sa culture, ici celles du pont aux trois arches, du général de l’armée morte, la niche de la honte mais surtout celle de Constantin et Doruntine (tous sujets dont il tirera d’autres romans) et celle du vent de la steppe -d’où le titre-.
   
   Un grand chapitre est consacré au branle-bas de combat que fut l’obtention par Boris Pasternak du prix Nobel de littérature et l’incroyable violence des attaques qu’il eut alors à subir "un sixième du globe submergé par ces injures" . Il n’est pas mauvais de se souvenir de cela. Le reste du monde offrant à Pasternak les lauriers de son prix majeur face à la haine et aux insultes que cela déchaîna dans son pays, voilà qui ne pouvait pas passer sans laisser de fortes traces dans la mémoire d’ Ismail Kadaré.
   
   Si ce n’est vraiment pour ses qualités romanesques, ce livre mérite et même vaut d’être lu pour son aspect documentaire sur la vie intellectuelle dans l’URSS stalinienne (je sais que Staline était déjà mort, mais je vous assure que la vie de tous les jours était encore bien stalinienne) par quelqu’un qui tente de dire les choses sans émettre en même temps son jugement. C’est très intéressant.
   
   L’édition dont je vous présente ici la couverture n’est pas du tout la plus récente, mais c’est celle que j’ai et, vous savez que je suis très sensible aux couvertures, je trouve celle-ci formidable.

critique par Sibylline




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La niche de la honte - Ismaïl Kadaré

Cra-cra
Note :

   Javier Perez de Cuellar en visite (délicate) à Tirana et y rencontrant Ismail Kadaré, lui avait déclaré que de tous les romans de lui qu’il avait lus, son préféré était "La niche de la honte"*. Je ne le rejoindrai pas tout à fait sur ce point, même si c’est assurément un livre qui mérite largement d’être lu.
   
   Pour ma part, j’ai surtout été gênée par un problème de situation dans le temps. C’est que lorsque l’on dit "fin du 19ème siècle", on n’est pas sensé se représenter la même chose que l’on soit en France ou en Albanie encore sous domination ottomane. Malgré mes efforts, ma représentation se heurtait donc régulièrement au monde évoqué par Kadaré. Nous évoluons ici dans un monde de vizirs, de pachas, de beys, de grands sabres courbes et de têtes coupées…
   
   Nous commençons sur la place centrale de la capitale (ville fortifiée), auprès du Gardien de la Niche, qui veille sur la tête coupée qui y est régulièrement et précieusement exposée. Ce sont les têtes des opposants (réels ou supposés) au sultan que la foule peut voir ici. Ce sont des têtes de hauts personnages que beaucoup n’avaient jamais pu approcher vivants. Ce sont les preuves de la toute puissance du sultan auquel il est non seulement insensé de s’opposer, mais aussi auquel il ne faut surtout pas déplaire fut-ce involontairement.
   
   Passant ainsi, à chaque chapitre du gardien de la niche à un pacha rebelle, ou à son épouse, ou encore au messager chargé d’aller chercher et rapporter les têtes. Nous avons accès à plusieurs niveaux de ce jeu de pouvoir qui se joue sans trêve dans la plus grande iniquité et avec le plus total acharnement.
   
   Dans cette œuvre, comme il est coutumier chez Ismail Kadaré, sont évoqués les thèmes d’autres de ses romans. Tous les livres de cet auteur sont ainsi reliés de sorte que chacun soutient plusieurs autres et défend avec eux l’idée d’une œuvre globale qui serait à l’image de la culture ancestrale de ce peuple albanais et, tout en défendant ses valeurs et sa mythologie séculaire, traiterait des situations modernes (communisme, dictature).
   
   Ainsi, comme cela arrive dans la plupart de ses romans, après l’avoir sans cesse effleurée depuis la première page, au dernier tiers, Kadaré se lance-t-il dans l’étude détaillée d’une des constantes des dictatures. Ici elle a nom "cra-cra", c’est le "processus de dénationalisation", la manière de faire perdre son identité, ses coutumes, sa langue, son histoire à un peuple pour mieux l’asservir.
   
   Pendant plusieurs pages très intéressantes, Kadaré qui traite également du passé et de la vie quotidienne du peuple visé, s’intéresse entre autre et tout particulièrement au processus de destruction d’une langue:(cit 157)
   "Dans une lourde armoire en bronze étaient rangés les épais dossiers des langues mortes, aux feuillets pour la plupart effacés avec le plus grand soin. On y trouvait sanctionnée la suppression des mots du lexique, des règles de grammaire et de syntaxe, au fur et à mesure de leur raréfaction ou de leur disparition et, finalement, étaient effacées les lettres de l’alphabet, dernier soubresaut de la langue écrite qui était suivi de sa mort. Alors, immédiatement après, commençait l’autre processus, encore plus long et plus pénible, la suppression de la langue parlée, qui comportait également plusieurs phases. La dernière phase, par exemple, consistait à supprimer la langue dans ses derniers îlots, les vieilles femmes. On s’était aperçu que généralement la langue vivait plus longtemps chez les femmes, et surtout chez les mères. Puis, lorsque la langue était balayée de la face de la terre, venait un temps où se raréfiait aussi les vieilles femmes qui, comme certaines urnes anciennes, contenaient encore les cendres de ses derniers vestiges. Elles étaient recensées dans certains registres comme vieilles «à langue» et soumises à une surveillance constante jusqu’à leur mort. Après quoi, le processus de suppression de la langue, ou antilangue, était tenu pour achevé."
   
   Il faut bien comprendre que l’auteur dévoile là un de ses soucis constants, le maintien en vie de la culture albanaise, entreprise dans laquelle il se voit (à juste titre sans doute) jouer un rôle majeur.
   
   Néanmoins, ce roman historique qui a pu paraître sous un régime dictatorial n’a pas renoncé à orienter quelques miroirs vers l’époque moderne et il faut comprendre que le sultan pourrait être le Parti, que les têtes coupées et exposées au peuple pourraient l’être métaphoriquement (une balle dans la nuque et la une du journal tenant lieu de décapitation et de niche de la honte). Les mêmes recettes peuvent assurer la toute puissance d’une dictature ou d’une autre. C’est ainsi, nous l’apprenons dans "Printemps albanais", que le «pacha blond» de ce roman est un hommage à Todi Lubonja, directeur de la radio-télévision albanaise:
   "Mes affaires vont mal me déclara T. Lubonja, et quand, surtout pour le rassurer, je lui répondis que cette fois encore tout finirait par s’arranger, il me répondit: Je ne crois pas. J’ai bien peur que des têtes tombent!
   Après un léger silence, à sa manière à lui, mi-sérieuse mi-plaisante, il ajouta:
   - Tu m’as raconté que tu étais en train d’écrire un roman sur des têtes coupées de hauts fonctionnaires turcs. Vérifie donc s’il n’y a pas une petite place pour ma tête à moi!
   - J’ai cela, lui répondis-je sur le même ton. Je t’appellerai Tod Pacha, ou mieux, si ton nom ne colle pas avec l’univers ottoman, je te désignerai d’une épithète, «le pacha sympathique», par exemple. (Dans le roman "La niche de la honte" que je terminais alors qu’il était en prison, il figure en fait sous la dénomination: «le Pacha blond».)"
*
   
   Autre lueur: dans ce roman, alors qu’il a montré comme un peuple peut être mentalement détruit, il laisse voir également comment, même poussé par un mauvais instinct (appétit de spectacle morbide), tout peut repartir de presque rien et se recréer. L’humain est humain, on ne peut le réifier éternellement.
   
   
   * "Printemps albanais" page 48

critique par Sibylline




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Invitation à un concert officiel - Ismaïl Kadaré

Tout Kadaré en un clin d'oeil
Note :

   De longueurs très variables, les neuf nouvelles rassemblées dans ce recueil couvrent aussi une grande variété de thèmes et d'époques. De l'Antiquité mythique avec une brève évocation de la figure de Prométhée, l'éternel révolutionnaire, à la période contemporaine (ou presque) et aux redoutables subtilités des relations sino-albanaises ("Invitation à un concert officiel"). En passant par les temps obscurs de l'occupation ottomane auxquels "La caravane des féredjés" offre une métaphore frappante, nous contant l'ultime mission d'un caravanier chargé par la Sublime Porte d'acheminer vers l'Albanie des milliers de ces lourds voiles noirs - ou féredjés - dont les Albanaises devront dorénavant dissimuler leurs visages. Sans oublier les terribles exigences du droit coutumier albanais et de son code de l'honneur menant - une fois de plus - à une tragédie dans "Le crime de Suzana".
   
   La plupart des thèmes fétiches d'Ismaïl Kadaré sont sans doute abordés, d'une façon ou d'une autre, au fil de ces neuf nouvelles. En cela, "Invitation à un concert officiel" offre au lecteur qui ne la connaîtrait pas encore une bonne introduction à l'oeuvre de l'auteur albanais. Mais pour moi qui abordait ce recueil après avoir lu plusieurs de ses autres livres, ce ressassement thématique est parfois devenu, eh bien, disons-le... un peu ennuyeux. Non que la qualité des nouvelles rassemblées ici soit en cause (à l'exception peut-être de "Chronique séculaire des Hankoni", récit de la vie d'une famille étiré sur près de deux siècles qui m'a paru quelque peu longuet et répétitif). Mais si "La caravane des féredjés", "La commission des fêtes" ou surtout "Pour que vive encore quelque chose d'Ana" (texte magnifique que celui-là qui nous plonge, tout en justesse, dans les réflexions d'un jeune homme qui a accompagné la jeune fille qu'il aime - et qui se croit atteinte d'un cancer - à l'hôpital, dans l'attente d'un diagnostic définitif) m'ont passionnée, un discret sentiment de déjà-vu est venu émousser mon intérêt pour leurs compagnons...
   
   
   Extrait:
   
   "Quel bonheur, en effet, que ces féredjés ne dussent servir à voiler ni le ciel ni la mer, ni aucune des beautés que renfermait ce monde. Car autrement... «Autrement, quoi?» se reprit-il. Pourquoi ruminait-il de telles sottises? Et pourtant, malgré qu'il en eût, il ne parvenait plus à effacer de devant ses yeux la vision d'un homme - lui-même, en l'occurrence - traînant après lui un drap immense, long et pesant rideau noir dont il allait recouvrir les plaines et les lacs des pays traversés où chacun le maudissait dans son dos, comme on maudit le diable." (pp. 15-16)

critique par Fée Carabine




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Clair de lune - Ismaïl Kadaré

Persécution en Albanie socialiste
Note :

    Court roman écrit en 1984, interdit dans la foulée en Albanie. Ce qu’écrit Ismaïl Kadaré aurait pu concerner une Russie de l’époque (l’URSS d’ailleurs!), la Chine, Cuba, … et certainement tant d’autres pays?
   
   Elle s’appelle Marianne (un clin d’oeil à la Vierge Marie comme le suggère la quatrième de couverture?). Elle est ouvrière, en Albanie. Elle est jeune, belle, libre et la mécanique implacable de l’organisation socialiste alliée à la bêtise humaine va la broyer. A partir d’un rien, d’une liberté qu’on lui envie peut-être, d’une jalousie qui va se révéler mortelle.
   
   Ismaïl Kadaré nous démonte ceci rigoureusement, et bizarremment je n’y retrouve pas l’Albanie, le quotidien de l’Albanie qu’au moins j’imaginais puisqu’à cette époque là, en tout cas, on n’entrait pas en Albanie pour se promener, même depuis ce qui s’appelait encore la Yougoslavie voisine, ou alors en payant le prix fort pour un voyage en bus, encadré. Comme quoi on peut se faire des idées, je n’imaginais pas l’Albanie dans son quotidien si banalement affligeante.
   
   Ismaïl Kadaré ne situe pas géographiquement son roman: une ville de province en tout cas, et le lieu; une unité de production socialiste. Marianne y travaille comme laborantine, au contrôle, et la description de la vie de ces gens jeunes, des rencontres, fêtes qui peuvent rythmer leur vie, m’évoque absurdement le cadre de vie que Michael Cimino expose dans son chef d’oeuvre «Voyage au bout de l’enfer» quand il décrit la vie au quotidien de jeunes ouvriers américains sur le point de partir perdre leur vie en guerroyant au Viet-Nâm.
   Marianne n’a commis qu’une erreur : elle a récité des vers, troublée par un clair de lune, à la mauvaise personne au mauvais moment :
   
   " - Est-il vrai que l’amour chez l’homme, est un sentiment plus puissant que chez la femme ?
   Elle se rendit compte sur-le-champ que l’être à qui elle posait cette question n’était nullement le plus indiqué pour un dialogue de ce genre, mais les mots lui étaient venus si spontanément qu’elle les aurait peut-être formulés quand bien même elle eût été seule.
   Gazmend, embarrassé, avait haussé les épaules sans trop savoir quoi répondre, et elle avait enchaîné :
   - J’ai gardé en mémoire une strophe d’un poète des années trente :
   Ah, au nom de cette flamme
   Qui met un homme à mort,
   L’amour qui jamais chez une femme
   Ne peut être aussi fort …
   Gazmend avait de nouveau haussé les épaules, puis, dans le silence qui s’était installé, donnant soudain libre cours à son élan, elle lui avait lancé un regard brillant, suggestif, mais elle avait aussitôt senti retentir en elle la sonnerie d’alarme qui s’y déclenchait chaque fois qu’elle-même mettait quelqu’un en situation de mésinterpréter certains de ses propos ou de ses gestes. Ils avaient dépassé la palissade, et, en même temps qu’elle, avaient disparu les affiches de concerts, laissant, eût-on dit, la nuit dans l’ignorance ; brusquement, elle lui dit : «Bonne nuit», sans lui donner le temps de répondre."

   
   Gazmend n’est en effet qu’un collègue, sur le point de se fiancer à Nora, une jeune collègue de Marianne, aussi quelconque que Marianne irradie, et Gazmend en fait trop. Il surinterprète l’échange, le raconte à Nora qui trouve là l’occasion de se hisser au niveau de Marianne via une relation de jalousie féroce. La machine infernale est alors déclenchée et «Clair de lune» est le démontage de cette machine infernale qui s’autoalimente dans les ressorts de cette haine et des contraintes induites par le socialisme en Albanie. En cela, «Clair de lune» est très fort et n’a pas dû plaire effectivement aux autorités du moment.
   
   C’est merveilleusement écrit. Amis de l’introspection à la Kundera, bonjour, vous ètes ici chez vous!

critique par Tistou




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Un climat de folie, suivi de La morgue et Jours de beuverie - Ismaïl Kadaré

La jeunesse et le communisme
Note :

   La nouvelle principale de ce recueil est une chronique autobiographique. Kadaré en jeune garçon nous raconte les turbulences au sein de sa famille lorsqu’une carte du parti communiste est découverte dans les possessions d’un jeune oncle. Grâce à son choix de narration, l’auteur aborde avec beaucoup d’humour et la candeur de l’enfance les sujets graves de la vie; la mort, la sexualité, l’identité et la politique. Le récit initiatique se concentre surtout sur la relation entre Kadaré et son grand père vénéré. Un petit bijou drôle et révélateur.
   
   Le second micro-roman «La Morgue» expose le mariage entre les classes opposées en Russie et souffre de l’absence d’une ligne directrice. De ce fait, il s’agit plutôt d’un portrait de personnages victimes de leur époque – moins accrocheur qu’un récit comme tel.
   
   Enfin, qualifié d’œuvre décadente, «Jours de beuverie» a été frappé par une interdiction lors de sa diffusion originale. Je n’ai pas vraiment compris pourquoi? L’irrévérence face au pouvoir j’imagine, car il s’agit tout simplement d’une virée étudiante de Kadaré et son pote dans le village de N afin d’y dénicher le manuscrit d’un fameux auteur albanais. Entre les arrêts au bistrot et leurs recherches, ils ne se font pas d’amis.
   
   L’aspect le plus intéressant du livre provient du fait que les trois textes ont été écrits à des moments différents dans la carrière de l’auteur. Il est préférable de commencer par la fin afin d’avancer dans la chronologie au lieu de reculer. On se rend compte alors, que les thèmes chéris de l’auteur n’ont pas changé dans le temps, mais la manière de les traiter devient de plus en plus subtile.

critique par Benjamin Aaro




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Qui a ramené Doruntine? - Ismaïl Kadaré

Thriller?
Note :

   Je n’ai pas été passionnée par ce roman dans lequel Kadare a repris une vieille légende albanaise qui dit à peu près ceci: La seule fille d’une famille de dix enfants épouse un étranger qui l’emmène vers une contrée lointaine. Son frère préféré promet à sa mère que, quand elle le désirera, il la lui ramènera. Les ravages de la guerre et de la peste font que les neuf frères meurent. La mère se retrouve seule et sans soutien, elle souhaite revoir sa fille Doruntine et effectivement, une nuit, celle-ci frappe à sa porte. Comment est-elle venue? C’est son frère qui l’a ramenée, fidèle à sa promesse, répond Doruntine. Le frère étant mort et enterré depuis trois ans, cette réponse perturbe au plus haut point sa mère, le village, la contrée, tout le pays puis même l’étranger. Mais qui donc a ramené Doruntine?
   
   Je ne vous gâche pas ainsi la révélation d’une intrigue qui aurait dû rester secrète un moment car tout ce que je viens de vous dire est raconté dès les premières pages et même, pour cette édition dès la quatrième de couverture puis, une fois encore dans la préface. Ismail Kadaré de son côté qui faisait de fréquentes références à ses romans passés dans ses œuvres nouvelles, m’avait déjà plusieurs fois raconté l’histoire. Et tout au long de ce roman-ci, il va jouer avec cette légende, la regarder sous différentes facettes, de la plus magique à la plus rationnelle, de la plus sordide à la plus sentimentale.
   
   L’enquête est menée par le capitaine Stres qui comme son nom l’indique… non, je plaisante; mais qui est quand même un homme assez rude et implacable pour qui la vie d’autrui ne semble pas peser lourd face à ses propres désirs. C’est mon premier problème avec ce roman: je n’ai guère aimé le héros. On a beau dire, ça gêne toujours. I. Kadaré a voulu fouiller les tréfonds de cette âme humaine, ce qui est le mieux que puisse faire un auteur, mais ce qu’il y a trouvé ne m’a guère convenu… dommage.
   
   Il a également profité de ce récit pour évoquer la lutte impitoyable des pouvoirs religieux catholiques et orthodoxes sur le pays, la lutte éternelle du rationnel et du mystique, les logiques des sentiments amoureux divers -là, je ne peux pas en dire plus-, les luttes idéologiques des partisans des mariages lointains et de ceux des mariages dans le clan (un problème majeur des sociétés humaines évoqué également dans "Eschyle ou l'éternel perdant") et enfin, à travers les réactions des pouvoirs face à cette mésaventure qui pourrait être anecdotique et dans laquelle ils voient une menace à leur encontre, Kadaré, comme il le fait toujours, analyse un point du fonctionnement des tyrannies en ce qu’il est vital pour elles que le moindre détail soit cohérent avec leurs thèses. Il évoque à nouveau le rôle des vieilles femmes comme porteuses de culture "libre". Thème qui lui tient à cœur.
   
   C’est certes également une histoire à suspens et on cherche, nous aussi à deviner qui a bien pu ramener la fille à son pays. Pour ma part, je n’ai pas vraiment accroché à cette énigme dont j’avais déjà trop entendu parler, mais il peut en être tout autrement pour un autre lecteur et dans ce cas, lui, aura toutes les raisons d’être enchanté de sa lecture.
   
   Petite remarque un rien sarcastique: Ismail Kadaré qui avait déjà voulu à diverses occasions, pour relever la (mauvaise) réputation de ses compatriotes, nous faire comprendre que les Albanais auxquels on donne l’asile n’éprouvent aucune reconnaissance envers leur hôte parce que dans leur culture l’hospitalité est un devoir plus que sacré et qu’ainsi celui qui accueille le plus généreusement ne fait que s’acquitter d’une obligation évidente, ne nous donne pas ici d’exemples bien frappants de cette magnifique hospitalité albanaise avec l’arrivée au village du messager puis du détachement (dernier tiers du livre)… Soyons clair, c’est même l’inverse. C’est fascinant cette manie qu’ont les gens de porter au pinacle la vertu dont ils sont justement le plus dépourvus. C’est une règle étonnante -à mon avis- et pourtant très générale.

critique par Sibylline




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Le dossier H - Ismaïl Kadaré

De l’épopée grecque à l’Albanie du nord.
Note :

   Sujet étonnant que ce «Dossier H», H comme Homère. Max Roth et Willy Norton, deux irlandais de New York, se sont mis en tête d'étudier sur un matériau encore vivant; les rhapsodes ambulants encore actifs en Albanie en 1935, comment l’épopée grecque, globalement, a pu naître et évoluer, et particulièrement les épopées d’Homère!
   
   1935, c’est l’époque où le magnétophone fait son apparition et nos deux compères s’en équipent pour venir étudier dans la ville de N. , que Kadaré situe simplement dans le nord de l’Albanie - infâme trou-du-cul-du-monde où le sous-préfet est le potentat local et les bals ou les parties de bridge donnés par sa femme l’attraction de l’année.
   
   Ca se complique dès le départ puisqu’il a fallu un visa à nos deux chercheurs, accordés par l’Ambassade d’Albanie aux USA mais avec une note de défiance transmise au Ministère albanais des Affaires Etrangères. Lequel ministre va charger le sous-préfet de N. de mettre en oeuvre une surveillance étroite sur les présumés espions. Ca, c’est l’argument cohérent du roman parce que pour ce qui est de la suite, et notamment de la surveillance proprement dite, Ismaïl Kadaré s’est un peu «lâché».
   
   «L’indicateur Dul Lasoupente, le plus coté auprès des autorités de N…, qui avait été désigné pour surveiller le débarquement puis les faits et gestes des deux étrangers, écrivit dans son rapport adressé au sous-préfet dans la soirée du samedi, date de leur arrivée, qu’après avoir fait le pied de grue pendant quatre heures en face de l’arrêt de l’autocar interurbain, à l’agence de voyages, pour épier le comportement d’un éventuel suspect qui eût attendu les étrangers, il n’avait en fin de compte rien remarqué de nature à étayer pareil soupçon. En fait, d’après ses observations scrupuleuses, hormis les porteurs habituels, neuf individus en tout et pour tout étaient là à attendre l’arrivée de l’autocar en provenance de la capitale, qui ne poussait jusqu’ici qu’une fois par semaine, précisément le samedi. Toujours d’après ses observations très attentives, tous avaient effectivement accueilli, avec l’émotion requise en pareille circonstance, leurs proches à peine débarqués, de sorte que leur présence sur place était pleinement justifiée. Faisait ici exception le tsigane Hadji Gaba, "dont monsieur le sous-préfet avait peut-être entendu parler", mais que l’auteur du rapport avait négligé de citer, car il était de notoriété publique que, chaque samedi, le susnommé attendait régulièrement l’autocar de la capitale dans l’espoir de trouver parmi les voyageurs quelqu’un qui fût disposé à lui glisser quelques sous pour prix de son exploit habituel – " que monsieur le sous-préfet veuille bien m’excuser"- , à savoir l’émission d’une longue et impressionnante rafale de pets.»
   
   Et puis nos deux chercheurs ne souhaitent pas rester à N…, mais carrément prendre racine dans une auberge à une heure de route de N…, «l’Auberge de l’Os de buffle», qui serait située sur un carrefour fréquenté par les rhapsodes.
   
   Je ne peux m’empêcher de songer à «Trois hommes dans un bateau» de Jerome K. Jérome dans l’approche pleine de dérision de tout ce qui va se dérouler. En plus sérieux tout de même et disons-le, plus philosophiques. D’ailleurs tout ceci ne se terminera pas très bien, l’Albanie étant ce qu’elle était (est ?).
   
   C’est très plaisant à lire, étrange. Une fenêtre sur l’Albanie, le Pays des Aigles. Les oiseaux. Pas les hommes!
   ↓

critique par Tistou




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Enquête à risque en Kadarie
Note :

   On connaît le romancier balkanique pour ses romans et nouvelles qui mettent en scène une Albanie travestie en république populaire sous la dictature d'Enver Hodja, coincée entre trois communismes rivaux: ceux de l'URSS, de la Chine et de la Yougoslavie. Plus incongru est "Le Dossier H." qui nous plonge dans une autre dimension d'Ismaïl Kadaré: les légendes du Pays des Aigles et leurs rapports avec l'Antiquité.
   
   Car le Dossier H. est le dossier d'Homère. L'auteur imagine un lien entre le génie aveugle de la Grèce ancienne, qui n'a peut-être été que le rédacteur-en-chef d'une "Iliade" et d'une "Odyssée" proposées par d'autres aèdes, et les rhapsodes de l'Albanie millénaire et d'avant le communisme. Plus précisément sous le règne du roi Zog (1928-1939), deux chercheurs qui cherchent, Irlandais de New York diplômés de Harvard, se proposent de venir enquêter sur le terrain des légendes et de leur transmission. Avant de partir, Max Roth et Willy Norton, (cf. fiche sur "Eschyle ou l'éternel perdant" où Kadaré les présente sous leur véritable identité), prennent d'abord contact avec l'ambassade d'Albanie à Washington; ils y rencontrent un diplomate qui n'est qu'un autoportrait flatteur de Kadaré:
   «Le ministre, qui nous a reçus en personne, nous a laissés pantois. Intelligent, rusé, ironique, l'envoyé de ce petit royaume mi-archaïque mi-grotesque connaît à fond la littérature universelle, il parle toutes les principales langues européennes, y compris le suédois, il a été l'ami et même le mécène d'Apollinaire, il tourne tout en dérision, surtout son propre pays et son peuple.» (…) «Il s'est alors remis à parler de l'Albanie avec une ironie si mordante que Max a fini par lui dire: "Je ne distingue pas toujours, Excellence, quand vous parlez sérieusement et quand vous plaisantez."»
   
   Ismaïl Kadaré — qui est né 18 ans après la mort d'Apollinaire— est-il jamais sérieux? On peut se poser la question au regard de l'intrigue et des personnages qui peuplent l'espace romanesque où les étrangers débarquent. Le sous-préfet de la ville de N… envoie Dul Lasoupente surveiller les folkloristes jusque dans le grenier de leur auberge bâtie au pied des Cimes Maudites. Daisy, la femme du sous-préfet, rêve d'aventure galante avec l'un des Irlandais mais elle est séduite par un autre espion capable, lui, de comprendre l'anglais. Rok, le propriétaire de la savonnerie Vénus, ne doit pas être confondu avec l'ermite Frok, par qui viendra la fin catastrophique de l'enquête littéraire.
   
    À l'Auberge de l'Os du buffle, nos chercheurs ont installé leurs bagages, leurs fiches, et surtout le dernier cri de la technologie des années trente: un magnétophone, engin très lourd et peu maniable, qui n'est pas sans effrayer les autochtones et créer des suspicions. Emprisonner des voix, les réécouter pour comparer l'évolution des versions des épopées que chantent les rhapsodes, n'est-ce pas diabolique? Ou est-ce de l'espionnage au profit des Serbes? J'avoue que j'ai failli avoir l'impression de me mouvoir dans une BD en compagnie de Tintin. Or, il faut bien voir toute la finesse de l'écrivain, malgré une fin du roman peut-être trop vite expédiée. La brume qui voile la vue d'Homère cache aussi les paysages et les hautes cimes du pays des légendes; elle pourrait finir par rendre aveugle l'un des chercheurs même. Comme si la création littéraire était un mystère insondable.

critique par Mapero




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Le concert - Ismaïl Kadaré

L’observateur du pôle
Note :

    Publié aussi sous le titre "Concert en fin de saison"
   
   Ce gros roman de plus 500 pages tranche avec les nombreux romans courts que nous devons à cet auteur, mais il n’est pas le seul qu’il nous ait fourni de ce format. Il nous fait connaître la famille Kanisqi et son entourage. Nous sommes dans un milieu que l’on pourrait paradoxalement appeler "bourgeoisie communiste". Le mari est chargé par le gouvernement de missions consistant en contacts avec d’autres personnalités, en transport de courriers importants à l’étranger etc. La femme travaille visiblement assez haut dans des bureaux d’une administration d’état. Les proches sont des écrivains, des militaires gradés, des diplomates, de hauts fonctionnaires, ministres etc. L’action se situe à Tirana avec des déplacements en Chine où le Grand Timonier lui-même devient un des personnages du roman. Cela se passe en 1978, sous la dictature d’ Enver Hoxha et relate la rupture des relations albano-chinoises.
   
   Vous savez que le tout petit pays communiste que fut l’Albanie a vécu protégé par de grands alliers. Ce fut d’abord l’URSS avec qui il y eut rupture peu après la déstalinisation puis la Chine de Mao dont elle se détacha à la mort de ce dernier. Le Concert du titre est celui où se trouvaient tous ceux qui comptaient à Pékin au moment où l’on apprit que commençait l’agonie de Mao.
   
   Ce roman, écrit dans les années qui suivirent les faits fut censuré et ne put paraître que 7 ans plus tard. J’avoue que je ne sais pas trop pourquoi il a été censuré car, si le roman fourmille de critiques précisément analysées sur le maoïsme, on n’en trouve pas sur le régime albanais. Si on y dit bien comment les Chinois sont malheureux et muselés surtout depuis la révolution culturelle, à quel points les dirigeants chinois sont cruels et manipulateurs, avec un Mao limite délirant, aucun reproche n’est fait à ceux de l’Albanie dont les héros semblent plutôt bien s’accommoder, bien que l’on voie nombre d’entre eux trembler pour leur emploi quand ce n’est pire sans avoir rien fait. Alors quand ils ont fait quelque chose, comme un discret petit essai de putsch par exemple… Le chemin n’est certes pas long de tout en haut à tout en bas et pas davantage de pas très haut à tout aussi bas.
   Mais on ne lit nul avis critique. Cependant est-ce qu’en donnant simplement ce portrait ? … Ou certaines descriptions fines du totalitarisme chinois sont elles transposables? Ce n’est pas du tout ce que dit l’auteur. Comptait-il ou non que nous le comprenions quand même? Possible. En tout cas des deux côtés, l’autocritique est un sadisme devenu un sport national et si on veut garder sa place longtemps, il vaut mieux sentir venir le vent et ne se fier à personne.
   
   Il est très difficile de comprendre exactement quelle est la pensée politique d’Ismail Kadaré. C’est le cas pour tous les artistes -et particulièrement écrivains- oeuvrant sous une dictature. Disent-ils ce qu’ils pensent ou ce qu’ils sont obligés de dire, ou moitié des deux? On ne peut le savoir. Leur pouvoir s’interroge et les surveille avec méfiance et, une fois le pouvoir à terre, s’ils ont survécu, ce sont les autres qui s’interrogent et se demandent à quel moment ils sont sincères. C’est ainsi que le Prix Nobel tourne autour de Kadaré et ne le couronne pas.
   
   Toujours est-il que ce "Concert" est un bon roman, riche, présentant un monde et des personnages intéressants. Un roman aux racines profondément ancrées dans une réalité que nous voyons assez rarement utilisée dans les romans: Le gouvernement de Mao et qui nous en apprend beaucoup sur la vie quotidienne sous un régime communiste, que l’on soit ou non du côté du manche.
   
   Un roman d’une belle écriture également, quoique très classique, qui se lit facilement même s’il m’a semblé qu’il s’essouffle un peu sur la fin. Ou alors c’était moi. L’incursion du théâtre de Shakespeare a dû me perturber un peu.
   
   Il me semble que c’est à connaître.

critique par Sibylline




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La pyramide - Ismaïl Kadaré

Chéops
Note :

   «Les rapports des ambassadeurs en poste dans les pays d’Orient évoquaient de grandioses travaux hydrauliques mésopotamiens dont les proportions, selon la rumeur, étaient sans commune mesure avec le profit économique qu’on en tirait. S’il en était bien ainsi, et c’était probablement le cas, l’Egypte devait elle aussi trouver quelque moyen de consumer le surcroît d’énergie de sa population. Entreprendre une oeuvre qui passât l’imagination, dont les effets seraient d’autant plus débilitants et anémiants pour ses habitants qu’elle serait plus colossale. Bref, quelque chose d’épuisant, de destructeur pour le corps et l’esprit, et d’absolument inutile. Ou, plus exactement, une oeuvre aussi inutile pour les sujets qu’elle serait indispensable à l’Etat.»
   
   Voilà le postulat de base d’Ismaïl Kadaré sur les motivations profondes qui incitèrent les pharaons d’Egypte à lancer ces projets insensés de construction de pyramide : absorber le surcroît d’énergie de la population. Et donc notamment pour Chéops, qui ne souhaite pas lancer une telle oeuvre – c’est ainsi que s’ouvre le roman – et qui s’y résout suite aux explications donnés par ses conseillers.
   
   Difficile de ne pas voir le parallèle tissé entre l’asservissement, la «débilitation» du peuple égyptien dans cette entreprise et le même état d’asservissement dans lequel sont maintenus les albanais à l’époque.
   
   Réjouissant de lire le versant «Kadaré» sur l’Egypte, les pharaons et les pyramides par rapport, par exemple, à un versant plus populaire tel les ouvrages d’un Christian Jacq. La différence est abyssale entre les versions limite conte pour enfants où les gentils sont … gentils et la vie merveilleuse, de Christian Jacq, et cet univers impitoyable, féroce, probablement beaucoup plus en rapport avec l’époque concernée, d’Ismaïl Kadaré.
   
   C’est que le lancement du projet de construction d’une pyramide, puis sa réalisation sur de très nombreuses années signifiait des années de douleurs, de privations, de répression pour le peuple égyptien, des morts à foison, sur les chantiers, du fait de la raison d’Etat, … On en prend conscience en lisant cette «pyramide» mais leur élévation, comme celles des cathédrales, probablement, plus tard, se sont faites sur des vies et des destins broyés. On aurait tendance à oublier ceci, de nos jours, dans nos contrées favorisées. Ismaïl Kadaré, lui, opprimé qu’il est à l’instar du peuple albanais le vit quotidiennement et en a la certitude tranquille. Le pouvoir de vie ou de mort sur les sujets, les décisions définitives qui tombent d’en haut sans possibilité de discussion, il connait.
   
   Donc Kéops a décidé de construire une pyramide, la plus haute de toutes déja construites, et le roman nous raconte son édification. Et tout ce qui tourne autour et s’y rapporte. Folie du pouvoir, pouvoir absolu, abolue folie? Il serait intéressant de pouvoir faire la part de ce qu’on tient pour probable à l’heure actuelle de ces évènements et de ce qui est né dans l’imagination de Kadaré?
   
   La fin est un peu bizarre, avec un parallèle réalisé avec une pyramide de têtes coupées, la «Crânaille», montée en Asie Centrale par un autre type de potentat. On a un peu l’impression qu’après avoir traité de l’histoire de la pyramide elle-même Ismaïl Kadaré s’est retrouvé dépourvu et a terminé tant bien que mal?
   Mais que cette vision de douleur et de sang des conditions dans lesquelles se sont probablement édifiées les pyramides est forte, loin des images d’Hollywood ou de Christian Jacq, et puissante.

critique par Tistou




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Eschyle ou l'éternel perdant - Ismaïl Kadaré

"Les palais des Atrides sont aujourd'hui plus nombreux que jamais..."
Note :

   C'est une évocation toute personnelle d'Eschyle - de l'homme et de son oeuvre - qu'Ismaïl Kadaré nous propose ici.
   
   Et donc: l'homme tout d'abord, presqu'en guise d'entrée en matière pour cet essai fort peu académique. L'homme et le mystère de sa vie dont on sait si peu de choses. L'homme et le mystère encore plus insondable de son oeuvre, dont nous ne connaissons somme toute qu'une proportion infime (7 pièces dont l'une, "Les suppliantes" ne nous est parvenue que sous une forme très fragmentaire, alors que la tradition lui en prêtait environ 90!): une perte d'autant plus vertigineuse qu' "on ignore ce qu'aurait été la littérature mondiale sans Eschyle. (...) Qu'auraient été les sorcières de Shakespeare, son Macbeth, son Hamlet, qu'aurions-nous eu à la place des fantômes de Banquo et du roi de Danemark? Sans doute les dramaturges auraient-ils cherché et trouvé d'autres manières de traduire le tourment qui ronge la conscience humaine, mais ce qu'a su découvrir le dramaturge chauve deux mille cinq cents ans plus tôt, dans sa chambre sans livres, n'en serait pas moins demeuré insurpassable." (p. 13) Il y a là ample matière à réflexion, surtout pour un écrivain comme Ismaïl Kadaré, sur les effets du passage du temps et sur le jugement que celui-ci impose aux oeuvres d'art...
   
   Mais si fascinante que soit cette entrée en matière, Ismaïl Kadaré n'en reste pas là et la re-lecture qu'il nous propose ensuite des sept tragédies d'Eschyle conservées jusqu'aujourd'hui se révèle si possible encore plus passionnante à défaut d'être indiscutable. Un postulat assez simple sert de base de cette relecture: aux yeux d'Ismaïl Kadaré, l'ensemble de la péninsule balkanique, y compris la Grèce et l'Albanie, partageant un patrimoine culturel commun, l'oeuvre d'Eschyle - tout comme d'ailleurs celle d'Homère - est susceptible de venir éclairer les traditions albanaises, et réciproquement. Et c'est là sans doute que le caractère fort peu académique de cet essai, au demeurant d'une lecture très agréable, peut être perçu comme une faiblesse. Car Ismaïl Kadaré ne nous fournit guère d'arguments pour nous convaincre de la justesse de son postulat: les travaux de quelques historiens sont bien mentionnés ici ou là, mais sans aucune référence précise et l'élément le plus convaincant est peut-être encore cette brève évocation des recherches d'Albert Lord et Milman Parry: "Dans les années trente, deux américains spécialistes d'Homère (...) eurent l'idée originale d'entreprendre un voyage à travers l'Albanie du Nord et le Sud de la Yougoslavie, région qui constituait le dernier laboratoire vivant où l'on produisait encore une poésie épique de type homérique. Au cours de leur périple, ils cherchèrent - et parfois parvinrent - à résoudre certaines des questions que posent les poèmes d'Homère, et cela grâce à des contacts directs avec les rhapsodes de l'époque dont ils sollicitaient patiemment les témoignages." (pp. 106-107)
   
   Thèse discutable, donc, pour un livre dont l'intérêt est, lui, tout à fait indiscutable car à mesure qu'il s'efforce de mettre en lumière les grands thèmes et questionnements qui parcourent l'oeuvre de son illustre devancier, Kadaré semble avoir aussi explicité les grands thèmes et questionnements qui sont au coeur de ses propres livres (y compris de certains ouvrages bien postérieurs à l'écriture d' "Eschyle ou l'éternel perdant"). Le thème de l'endo- ou de l'exogamie qui est au centre des "Suppliantes" d'Eschyle se retrouve ainsi dans des ballades populaires albanaises et, de là, dans "Qui a ramené Doruntine?"*. Le meurtre du roi ("Agamemnon") se mue en meurtre du successeur désigné dans le roman de ce nom*. Et la question du droit, entraînant la mort du meurtrier, question essentielle des deux derniers volets de l'Orestie d'Eschyle ("Les Choéphores" et "Les Euménides") trouve d'innombrables avatars dans les livres du romancier albanais (centrale dans "Avril brisé", cette question se révèle discrète mais toujours essentielle dans "Le cortège de la noce s'est figé dans la glace"*). Jusqu'au périple albanais d'Albert Lord et Milman Parry qui a fourni la matière du "dossier H"*.
   
   "Eschyle ou l'éternel perdant" fait ainsi figure de programme ou de déclaration d'intention voire même de véritable manifeste où Ismaïl Kadaré expose sa conception de la littérature et du rôle qu'il lui revient de jouer dans le monde d'Eschyle comme dans le nôtre aujourd'hui: "Les palais des Atrides sont aujourd'hui plus nombreux que jamais de par le monde. Le Kremlin ou le Vatican, le palais des Borgia ou le Palais d'Hiver, des dizaines de palais ou de demeures dont les murs ont vu ou entendu des crimes à faire frémir le monde entier, attendent encore leur Shakespeare ou leur Eschyle." (p. 121) Ce livre est une clé, sinon à la compréhension de l'oeuvre d'Eschyle - à la découverte de laquelle il aura du moins eu le mérite de m'inciter, ce qui est loin d'être négligeable -, mais certainement à la connaissance de l'oeuvre d'Ismaïl Kadaré.
   
   
   Extrait:
   "Qu'Eschyle soit le plus grand des perdants, non seulement parmi tous les écrivains, mais de tout le genre humain, c'est là une autre évidence. Le dommage qu'il a subi est à la mesure des Titans - comme le trésor qu'il a laissé. Il est donc en quelque sorte un être hybride: moitié lumière, moitié ombre éternelle; et, par là-même, il incarne le monde tel que se le représentaient les Grecs: avec la lumière de la vie mêlée aux ténèbres de l'enfer. Cette perte est désormais inséparable de son histoire, et toute étude sur Eschyle qui ne la prendrait pas en compte serait forcément incomplète. Ce vide nous presse de toutes parts. Pour tout exégète d'Eschyle, le moment vient où la nuit tombe subitement, et il a beau chercher à poursuivre son chemin, essayer de savoir ce qu'il y avait là, nul n'est en mesure de répondre. Il ne peut donc y avoir d'étude sur Eschyle sans la conscience de ce vide, et, de ce fait même, il n'y aura jamais d'étude complète sur lui." (pp. 14-15)
   
   
   * Fiches sur ce site. Vous trouverez également une fiche sur le théâtre d'Eschyle.

critique par Fée Carabine




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La grande muraille suivi de Le firman aveugle - Ismaïl Kadaré

La tyrannie de nos âmes
Note :

   Le premier texte est une métaphore plutôt abstraite sur la notion de la perspective. Construite en narration alternée entre un soldat chinois et un barbare d’une tribu nomade, la courte conversation nous présente les deux côtés du mur. Pour l’un, un ultime rempart - constamment à reconstruire (les paysans chapardent les pierres!) – et pour l’autre un objectif à atteindre sans grande conviction. La nouvelle agit comme une réflexion sur les frontières que l’humanité s’impose.
   
   C’est dans le second texte, plus accessible car il s’agit d’une parabole, que Kadaré impressionne. Durant une période de réforme dans l’empire Ottoman, un édit annonce que tous ceux qui ont le ‘mauvais œil’ se verront enlever la vue. Il n’en faut pas plus pour que la paranoïa s’infiltre au sein de la population et que nombre soient tentés de dénoncer leur ennemi.
   
   Avec sarcasme, l’auteur décrit les rouages de la machine gouvernementale et le désarroi de ses fonctionnaires à implanter une telle pratique atroce. De même, il fait ressortir la confusion des citoyens puis leur complicité dans l’ordre des choses, en dépit de son absurdité.
   
   Deux explorations subtiles de la façon dont le répréhensible devient souvent mondain dans une société.
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critique par Benjamin Aaro




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2 grandes nouvelles
Note :

   Deux grandes nouvelles publiées par Ismaïl Kadaré hors de l’Albanie, de son exil français. Elles concernent à priori des lieux, des époques, des sujets différents. La muraille de Chine d’une part, premier de ses textes écrits en France, et l’époque ottomane d’autre part, écrit en 1984 en Albanie mais immédiatement mis à l’abri en France. Des thèmes différents donc, mais une seule et même préoccupation: l’oppression, les persécutions, la débilisation d’un régime dictatorial, reproche silencieux mais immuable de l’ère Hodja, le dictateur albanais.
   
   • «La grande muraille», c’est celle de Chine (clin d’oeil personnel, j’en reviens tout juste). Le narrateur est militaire en place sur la grande muraille, surveillant, et se borne à constater les mouvements étonnants qui peuvent s’y dérouler ; entre les phases d’entretien et de reconstruction, et celles où les paysans la démontent pour s’approprier des pierres de construction, les phases également au cours desquelles on laisse passer des barbares du nord venant négocier avec l’Empereur. Justement, nous sommes dans une telle phase, les barbares viennent de passer pour aller discuter et en même temps des signaux concordants indiquent qu’une nouvelle phase d’entretien de la muraille va être lancée.
   Mais rien n’est simple et les différents contacts qu’aura Shung, le surveillant, ainsi que ses propres analyses, le conduiront à privilégier une hypothèse inimaginable à priori; et si la grande muraille, maintenant, n’avait d’autre utilité que de protéger les barbares, les nomades du nord, du raffinement et de la vie émolliente chinoise?
   Ismaïl Kadaré terminera avec un dernier parallèle, avec une autre grande muraille: la mort. Qui protègerait quoi de qui, ou réciproquement? Le rattachement à la situation qu’a connu à ce moment l’Albanie est laissé à l’initiative du lecteur. Il s’impose évidemment.
   
   • «Le Firman aveugle» est un peu plus transparent d’avec l’oppression qu’a connue l’Albanie et Kadaré fut prudent de mettre son texte à l’abri à l’étranger pour le publier une fois lui-même à l’abri. Il est typique de textes qu’on peut lire en provenance de pays connaissant l’oppression, la dictature. Dans le sentiment, le malaise plutôt, qu’il laisse, j’ai pensé à Franz Kafka, et notamment sa «Colonie pénitentiaire », à Kundera aussi, comme si une filiation de malheur s’imposait à l’insu de tous.
   Le sujet est dément. Nous sommes en pays ottoman et le sultan vient d’éditer un décret destiné à lutter contre «le mauvais oeil».
   « Les porteurs de mauvais oeil n’étaient plus, comme par le passé, condamnés à mort, mais seulement privés de la possibilité de commettre leurs méfaits. L’on atteignait cet objectif en leur ôtant l’arme même du crime, laquelle consistait précisément dans leurs yeux mauvais.
   C’est ainsi qu’aux termes dudit décret, toute personne convaincue de ce pouvoir malfaisant serait privée de ses yeux.
   Les individus frappés par cette mesure recevraient de l’Etat une indemnité dont le montant prévu était supérieur pour ceux qui viendraient avouer spontanément leur tare aux autorités.»

   
   La suite est oppressante puisque ce sur quoi va disserter Kadaré est l’arbitraire de la terreur qui va ainsi peser sur toute la population, du vizir au dernier des mendiants, de se voir éventuellement dénoncé par un voisin, un inconnu… Et Ismaïl Kadaré greffe là-dessus une histoire d’amour qu’on va voir se déliter une fois rentrée dans les affres de la terreur. C ‘est très puissant et le parallèle d’avec l’Albanie d’alors est clairement transparent.
   A méditer pour nous qui avons encore la chance de passer à travers de tels régimes. Il en reste pourtant, et de bien nombreux à la surface de la Terre.
   ↓

critique par Tistou




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Proche mais lointain
Note :

   Il y a peu m’a traversé l’esprit qu’il y a parfois des pays proches géographiquement mais dont on ne connaît rien, ou presque. Et j’ai pensé, entre autres à l’Albanie. Pays très proche, coincé entre l’ex-Yougoslavie et la Grèce, en bord de mer, à l’histoire récente atypique, puisque totalement isolé et ignoré diplomatiquement. Puis j’ai découvert, en prenant un livre à la médiathèque, qu’un auteur contemporain mondialement connu, Ismail Kadaré, est albanais. Chouette, je vais donc pouvoir découvrir un peu ce pays. Et je ne suis pas déçu du voyage.
   Dans cet ouvrage, il y a deux récits assez courts.
   Le premier se déroule au pied de la Grande Muraille. On suit les réflexions de deux personnages, le surveillant Shung, qui comme son attribut l’indique, surveille la muraille, et le nomade Kutluk, qui rêve de la prendre d’assaut.
   
   Le second récit s’intitule "Le firman aveugle". Il narre l’histoire d’un pays où une loi est prise pour lutter contre le mauvais œil. De ce fait, tous les individus suspects de porter le mauvais œil peuvent être dénoncés par leurs voisins, et subiront des châtiments plus ou mois violents selon leur situation.
   
   Dans ces deux nouvelles, on ressent l’influence de l’orient. La première, bien entendu, car elle se déroule en Chine, et la seconde m’a beaucoup fait penser aux Contes des Milles et une nuit, même si Kadaré fait des références nettes avec la situation de son pays. Si "la Grande Muraille" est agréable à lire, j’ai nettement préféré le second récit. Outre l’aspect dépaysement, on sent que c’est un texte en résonance avec la situation de l’auteur: la peur de la dénonciation, l’arbitraire qui prend la pas, le totalitarisme d’un pays communiste lorsqu’il écrit le texte (1984 pour le Firman aveugle). La date d’écriture des deux récits n’est d’ailleurs pas anodine: si le second a été écrit à Tirana en 1984, en pleine période totalitaire du gouvernement communiste, le premier a été rédigé à Paris en 1993 alors que l’auteur avait obtenu l’exil.
   
   Voilà donc, avec ce petit ouvrage, une excellente initiation à cet auteur que je ne connaissais jusqu’ici que de nom. Et cela donne envie d’aller voir beaucoup plus loin, pour voir s'il parvient encore à mêler époque contemporaine et tradition des contes orientaux.

critique par Yohan




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L'Ombre - Ismaïl Kadaré

Un maître à Tirana, une maîtresse à Paris
Note :

   La 4è de couverture annonce un texte remis par l'auteur à l'éditeur parisien en mesure précaution, au cas où il lui arriverait malheur en Albanie ou ailleurs ; c'était il y a plus de vingt ans. Voilà de quoi appâter le lecteur d'aujourd'hui. Est-ce réellement justifié ?
   
   «Tout comme les anciens Balkaniques qui se mettaient à l'affût dans les montagnes pour enlever une femme, j'étais venu faire le guet dans ce café de Paris pour accomplir le rite ancestral.» Au fil de ses voyages de Tirana à Paris, le narrateur fait certes quelques rencontres féminines. Mais ses relations avec la belle Sylvaine comme avec Mme V… tendent tragiquement à se réduire à des appels téléphoniques depuis une chambre d'hôtel, et à de brefs rendez-vous dans des cafés illustres, tels que les Deux-Magots ou la Closerie des Lilas. «J'imaginais mes camarades de Tirana, le visage collé aux vitres de l'établissement, écarquillant les yeux d'admiration et de curiosité.» Le narrateur, cinéaste raté, seulement invité à Cannes par la providence d'un examen d'urine du Guide Suprême, n'a jamais tout à fait l'opportunité de franchir le rideau de fer, accidentel ou psychologique, qui le sépare de sa possible conquête féminine. Tel est l'amant qui venait du froid (merci John Le Carré).
   
   «Je ressentais un besoin irrépressible de la retrouver et de hurler en même temps: pourquoi suis-je incapable de tomber amoureux de toi? De quelle manière te prémunis-tu, quels stratagèmes utilises-tu pour t'en préserver?» Son problème avec les Parisiennes semble ne pas exister sous d'autres cieux, situés, il est vrai, du mauvais côté du véritable rideau de fer, c'est-à-dire dans «un autre univers».
   
   Une nuit, quand Sylvaine vit une ombre menaçante par sa fenêtre, elle appela le narrateur qui, par chance était à son hôtel parisien et non dans les brumes de Tirana. Malheureusement, le narrateur s'apprêtait à sauter dans un taxi pour rejoindre son cercueil pour l'Albanie — son avion en fait. Donc Sylvaine dut se réchauffer toute seule ce soir là, comme beaucoup d'autres quand le narrateur avait la chance d'obtenir un passeport pour venir en France, à Paris, et que ses anges gardiens de l'ambassade le surveillaient ou qu'il croyait qu'ils le faisaient. Son hallucination — mais en était-ce une ? — pouvait le prendre à l'improviste: «Avenue Montaigne, il me semble apercevoir le cortège de voitures noires du Bureau Politique.»
   
   Résultat, son amie Marianne de Tirana n'est pas vraiment jalouse — tant pis pour le lecteur. Au dernier retour en Albanie, le narrateur enfiévré d'avoir embrassé Sylviane, et tremblant devant la "Sigurimi" du Guide Suprême, sombre dans l'inconnu; revenu de ses peurs la tête pleine des anciennes coutumes, il s'effraie des rites du septième et du quarantième jours après son trépas — alors qu'il est invité à l'ambassade de France. Tel est le poids de l'ombre, que ce soit celle du Guide Suprême ou des vieilles traditions albanaises. C'est le côté tragique de l'œuvre. Et c'est un leitmotiv chez Kadaré.
   
   Cependant l'humour de l'auteur devient perceptible quand on considère ce texte comme un roman d'amour manqué, ou quand le récit s'évade du côté de l'autofiction burlesque. Je pense à l'épisode où l'artiste albanais se fait passer pour un touriste flamand dans une boîte de Pigalle afin de faire rire des strip-teaseuses: Karlijn Stoffels, non mais vous imaginez! Tous ses amis et toutes ses amies étaient partis tourner en Belgique, y compris bien sûr la belle Sylvaine. Il y a des jours comme ça où on se trouve mal d'être Albanais à Paris. Pas besoin de 4è de couv' pour en convaincre le lecteur.
   ↓

critique par Mapero




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Confuse
Note :

   Confuse que cette «Ombre». Rédigée entre 1984 et 1986, en Albanie, il n’a été publié qu’en 1994, en France, puis ultérieurement en Albanie. La quatrième de couverture nous apprend que le manuscrit avait été placé en lieu sûr, dans un coffre de banque à Paris, avec mission de le publier en cas «d’accident».
   
   C’est que cette « Ombre » nous raconte les tribulations et les états d’âme d’un cinéaste albanais, pas vraiment talentueux, mais qui, suite à divers concours de circonstances, fait partie des privilégiés qui peuvent occasionnellement se rendre à l’étranger. En l’occurrence en France. Et donc cette «Ombre» est effectivement ouvertement critique envers le régime albanais et son «Guide Suprême»: Enver Hodja.
   
   Comme d’habitude avec Kadaré, le parallèle, l’inclusion de passages mythologiques, bibliques ou de vieilles légendes albanaises est permanent. Toutefois ce roman ne passe pas aussi bien que d’autres déja lus. La psychologie du cinéaste en question, notamment, est tortueuse et ne me parait pas conforme à une réalité tangible. On n’y croit guère. Pire, il ne nous est pas vraiment sympathique.
   
   Alors on le suit dans ses passages à Paris, venant de «l’enfer». Là il tombe amoureux, ou plutôt non, il se passionne pour une actrice française, idéalisée. Ce ne sont que chassé-croisés, occasions manquées, le tout sur dénigrement du régime albanais. Et puis ses amis qui le harcèlent, à chacun de ses retours en Albanie, sur les bonnes fortunes qu’il a pu connaître à Paris, au point de l’inhiber et de le mettre sous une pression que Kadaré a du mal à nous faire passer pour crédible.
   
   Un peu difficile tout ceci et presque un peu vain. Dommage.

critique par Tistou




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La fille d'Agamemnon - Ismaïl Kadaré

Une Iphigénie du XXème siècle
Note :

   Iphigénie, c'est la fille aînée d'Agamemnon et de Clytemnestre, la fille que son père se résolut à sacrifier pour garantir aux troupes achéennes les vents favorables qui devaient leur permettre de gagner Troie, en Asie mineure, et là-bas de venger l'affront infligé par l'enlèvement d'Hélène. De la légende d'Iphigénie, Marguerite Yourcenar a écrit dans une lettre que "pour les Grecs eux-mêmes, [elle] avait déjà un fumet barbare; il serait presque impossible de faire entrer cette histoire d'égorgement rituel d'une enfant dans une transcription moderne. Ou alors, il faudrait remplacer le sacrifice physique par un sacrifice moral, ou encore faire d'Agamemnon un conservateur irréductible mettant à mort sa fille, jeune communiste." (Marguerite Yourcenar, "D'Hadrien à Zénon, Correspondance 1951-1956", Gallimard, 2005, p. 383).
   
   La publication de la correspondance de Marguerite Yourcenar est nettement postérieure à l'écriture de ce bref roman, en Albanie encore communiste, et il est peu vraisemblable qu'Ismaïl Kadaré ait pu prendre connaissance de ce passage qui trouve pourtant une illustration parfaite dans sa "Fille d'Agamemnon". Car c'est bien un sacrifice moral que le père de Suzana, un haut-dignitaire du parti communiste albanais, exige de sa fille lorsqu'il lui demande de renoncer à son amour pour un modeste employé de la télévision d'état. Et ce sacrifice et ses conséquences, qui nous sont narrées par l'amoureux qui se voit ainsi rejeté, sont tout aussi tragiques que lorsqu'Agamemnon avait abandonné sa fille au couteau du grand-prêtre Chalcas: "L'une après l'autre se rompent les amarres tels d'ultimes espoirs. (...) Plus rien ne s'oppose au dessèchement de la vie." (p. 85)
   
   Avec "La fille d'Agamemnon", Ismail Kadaré nous offre à la fois une métaphore implacable de la déshumanisation que l'Albanie d'Enver Hodja ou l'URSS de Staline ont imposée à leurs sujets, et une fable illustrant les conséquences terribles des compromissions auxquelles peut se livrer une soif de pouvoir sans conscience ou bien plus simplement la peur - l'humiliante, l'impitoyable, la pure et simple peur de perdre le peu qui constitue encore la vie de citoyens ordinaires dans un régime totalitaire. Faut-il encore préciser que ce roman, sorti clandestinement d'Albanie par l'éditeur français d'Ismail Kadaré avec la mission de le publier s'il arrivait malheur à son auteur, est une oeuvre magistrale?
   
   "La fille d'Agamenon" constitue le premier volet d'un diptyque qui se referme avec "Le Successeur", également présenté ici.
   
   
   Extrait:
   
   "Jamais je n'aurais imaginé que la soudaine parenté entre Suzana et Iphigénie - une de ces fulgurances aléatoires, aveuglantes et fugaces qui effleurent l'esprit humain plusieurs milliers de fois par jour - grandirait dans le mien jusqu'à y revêtir de telles proportions. L'identification était pour moi si complète que si j'avais entendu prononcer à la radio, à la télévision ou au théâtre une proposition telle que «Suzana, fille d'Agamemnon, etc», cela m'eût paru de prime abord tout ce qu'il y a de naturel. C'était cette identification qui m'amenait soudain à voir tout un pan du drame antique à travers le prisme de la situation de Suzana et de son père: les rapports Agamemnon/autres chefs, les luttes de pouvoir, les renforcements de positions, la raison d'Etat, l'application de châtiments exemplaires, la terreur..." (p. 82)

   
   NB: On lira aussi avec profit les réflexions inspirées à Ismail Kadaré par l'histoire d'Agamemnon et de sa famille telle qu'est racontée dans l'Orestie d'Eschyle (voir "Eschyle ou l'éternel perdant", fiche sur ce site).

critique par Fée Carabine




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Le Successeur - Ismaïl Kadaré

Le destin tragique d'Agamemnon
Note :

   Dans ce roman, écrit près de 18 ans après "La fille d'Agamemnon" *, Ismail Kadaré nous conte la suite de l'histoire de Suzana et de son père, lequel a poursuivi sa brillante carrière politique jusqu'à devenir rien de moins que le dauphin en titre du Guide de la Nation. Mais dans l'Albanie totalitaire, on ne s'élève si haut que pour mieux tomber. Et tel fut bien le sort du père de Suzana, retrouvé mort, "suicidé" d'une balle en pleine poitrine, par un froid matin de décembre.
   
   Ismail Kadaré s'est ici inspiré d'un fait réel: la mort, restée à ce jour mystérieuse, d’un proche compagnon d'Henver Hodja, Mehmet Shehu, en 1981 **, dans un contexte politique très tendu, alors que l'Albanie et la Yougoslavie s'opposaient sur la question du Kosovo. Et partant, il nous offre un roman étrange, bruissant des multiples rumeurs d'une chute annoncée, puis des innombrables hypothèses suscitées par cette mort suspecte. Malgré la peur de la police secrète, les langues et les imaginations vont bon train, épinglant le ministre de l'intérieur, principal rival du Successeur, ou tourmentant la conscience de l'architecte qui signa son chef-d'oeuvre avec la rénovation de la maison du Dauphin en titre, au mépris de l'envie qu'une si belle demeure ne pouvait manquer d'éveiller...
   
   Entretissant les nombreux fils de son récit, sans même se soucier de mener à terme les motifs ainsi esquissés, Ismail Kadaré livre, une fois de plus, un tableau implacable du régime totalitaire albanais, machine à broyer les hommes - disgrâciés, relégués, emprisonnés voire "suicidés" - et les sentiments humains - le nouvel amour de Suzana se voyant, lui aussi, sacrifié. Tout cela non sans s'offrir le luxe d'égratigner au passage les clichés obsolètes que l'Occident démocratique s'obstine à prendre pour la réalité albanaise, au cours de quelques rares moments d'un humour teinté de noir...
   
   
   * Fiche sur ce site
   ** Cette année-là, une manifestation de la population albanaise du Kosovo avait été violemment réprimée par le gouvernement yougoslave – un événement qu’Ismail Kadaré a traité dans le récit "Le cortège de la noce s’est figé dans la glace" (fiche sur ce site).
   
   
   Extrait:
   
   "Ce qui avait débuté comme une simple curiosité populaire prit des couleurs tragiques à l'occasion de la Fête nationale où le Guide et le Successeur se tenaient côte à côte. A la différence des années précédentes où ils s'étaient souri durant la cérémonie tout en échangeant quelques propos, le visage du Guide était cette fois demeuré de marbre. Non seulement il ne s'était pas adressé à lui une seule fois, mais comme pour mieux faire sentir son mépris, il avait par deux fois dit quelque chose à celui qui se tenait de l'autre côté: le ministre de l'intérieur." (pp. 25-26)

   
   NB: On lira aussi avec profit les réflexions inspirées à Ismail Kadaré par l'histoire d'Agamemnon et de sa famille telle qu'est racontée dans l'Orestie d'Eschyle (voir "Eschyle ou l'éternel perdant", fiche sur ce site).

critique par Fée Carabine




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L'envol du migrateur - Ismaïl Kadaré

Grisaille en série
Note :

   Il s'agit d'un recueil de trois nouvelles qualifiées de "microromans" par l'éditeur et homogènes par un style sans fioritures.
   
   • Le premier texte, “Le Chevalier au faucon" est une histoire où l'on peut trouver à la rigueur quelque plaisir de lecture. Le comte Ciano, gendre de Mussolini, s'est fait construire en Albanie une villa vouée aux rendez-vous galants qui est officiellement un pavillon de chasse. Cette austère bâtisse proche des marais a été réalisée par l'architecte Mohr. D'autres la croient destinée à être la scène d'un crime — celui du vice-roi ? celui du Duce ? À la première venue de Ciano, rien ne se passe, mais peu avant la fin de la guerre Ciano est fusillé en Italie. Un jeune homme, Bardh Beltoja, est tué en 1947 au cours d'une partie de chasse près de la villa. Au début du régime du dictateur Enver Hodja on y attendait la visite, en voisin, de Tito, mais il n'est pas venu et Milovan Djilas a pu déclarer : «Qu'est-ce qu'on dort mal ici!» ce qui explique tout. Bien plus tard, après la chute du régime communiste, le fils de l'architecte décédé fera une visite en hommage à son père. Sur la cheminée de la salle de réception, un tableau dont la copie a été achetée à un musée scandinave — c'est lui qui donne son titre à la nouvelle— aura disparu. L'intérêt du récit (?) est à chercher du côté d'un tatouage intime de la baronne Scorza, chère au comte Ciano, qui se fait traiter de voyou par son beau-père. Sans compter diverses anecdotes ayant cette villa pour résidence secondaire.
   
   • Dans "Histoire de l'Union des Écrivains albanais telle que reflétée dans le miroir d'une femme", ne vous attendez pas à trouver tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'Union des Écrivains albanais. Juste un moment de reprise en main qui éloigne le narrateur de la capitale alors qu'il mijotait une rencontre avec une prostituée de luxe. Le régime ferme aussi le dernier café privé. Une stricte austérité règne désormais sur le Pays des Aigles. Ça vous tente?
   
   • Le dernier texte, "L'envol du migrateur", tourne autour de la soi-disant liaison d'un très vieux poète avec une jeune admiratrice. De cette liaison résulte la publication d'une plaquette au titre réjouissant : "Les visites de la demoiselle Ana G. dans ma tour". Pour en savoir plus, le narrateur se rend au fin fond de la province perdue, dans un autocar brinquebalant, par une route où les contrôles de police sont légion parce que le dictateur est en visite par-là aussi.
   
   Et si ma chronique vous incline encore à trouver du romanesque dans tout ça, je devrai vous mettre en garde contre votre enthousiasme exagéré. Voilà, c'est fait.
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critique par Mapero




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Pas pour débuter
Note :

   Je ne recommanderai pas de commencer par l'envol du migrateur pour ceux qui ne connaisse pas l'œuvre de ce grand écrivain albanais. Par contre pour ceux qui connaissent, ils retrouveront sa patte sous différents angles. La nouvelle la plus marquante et la plus caractéristique de l'ambiance qu'il a su donner à nombre de ses romans et d'autres nouvelles est "le Chevalier au faucon" qui retrace l'histoire d'un crime mais pas un simple crime, plutôt un évènement inéluctable dont la maturation est lointaine, diffuse, les imbroglios nombreux et diffus, les non-dits et la chape de plomb aussi autant que le poids des coutumes, de l'histoire, les époques fascistes et communistes... enfin du vrai Kadaré...
   
   Pour ce qui est de l'"Histoire de l'Union des écrivains", c'est surtout le rapport que Kadaré "entretient", entrevoit avec cette femme qui pourrait être, en quelque sorte le miroir de cette institution étrange où les intellectuels devaient œuvrer pour "dynamiser" le peuple et redonner espoir aux masses en perte de repères, de vitesse...
   
   Pour "l'envol du migrateur", cela tourne autour du poète albanais Lasgush Poradeci qui à l'aube de sa mort redevient vivant, redevient homme et offre une fin assez magique, ajoutant à la légende l'Amour en dernier soubresaut.
   
   En grand fan d'Ismail Kadaré "l'envol du Migrateur" ne m'a que moyennement emballé je dois dire, "le Chevalier au faucon" restant la nouvelle phare de ce recueil en tout cas.

critique par Herwann




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Printemps albanais - Ismaïl Kadaré

♫ Should I Stay Or Should I Go♫♪
Note :

   Joli titre mais triste date pour ce qui n’est pas un roman, mais un document. Ismail Kadaré y réunit divers récits, comptes-rendus, courriers qui accompagnent et permettent de comprendre l’exil qu’il se résoudra en 1990 à prendre en France. Il y explique également –et c’est à mes yeux encore plus important- la position qui est et a toujours été la sienne face à la dictature communiste qui écrasait son pays et dont il était proche, ayant toujours jusque là, considéré qu’il y avait un avantage à cela.
   
   En ce 21ème siècle, les nouvelles génération tournent un regard interrogateur et libéré vers les grandes figures du siècle précédent et n’ont pas les réticences qu’ont pu avoir leurs aînés à fouiller dans l’histoire, celle avec un grand H, celle avec un petit.
   Les écrivains, personnages publics, personnages sociaux puisqu’il leur faut être édités, publiés, lus et vendus, les écrivains donc, n’ont pu s’abstenir d’avoir des relations avec le pouvoir du monde où ils se trouvaient. Ils sont rares les Erri de Luca, les Salinger, les Pynchon, rares et limités à un monde démocratisé. La loi générale veut que l’écrivain fraie au moins un peu avec le pouvoir en place là où il se trouve. Même en tant que simple citoyen, il est tributaire de son monde. Et c’est ainsi que se font jour maintenant de vilaines histoires anciennes dont on ne sait trop que penser. Ils tentent ou non de cacher, ils nient ou non, pierres blanches sur la ligne du temps, les écrivains devenus célèbres ont à rendre compte de leur passé et cela ne leur est pas toujours facile.
   
   Ismail Kadaré n’a pas voulu qu’il en soit ainsi pour lui. Il a choisi, dès que cela lui a été possible (son exil) d’expliquer ce qu’a été de tout temps sa position. On partage ou non son point de vue, en tout cas, on le connaît. Surtout si on a lu "Printemps albanais". Et donc, revenons à notre sujet:
   
   Cet ouvrage est formé de trois parties.
   Dans la première, Kadaré nous livre un récit de ce qui précéda le départ -à regret- de l’écrivain. Cela va de l’hiver 1989 à l’automne 90. Il était un personnage en vue. Le président (Ramiz Alia) le consultait autant que la police politique le surveillait, et suivait même parfois les conseils que selon lui, l’auteur ne se privait pas de lui donner. Ce sont ces consultations, ces conseils et les amendements obtenus qui sont racontés ici.
   
   Dans la seconde, nous trouvons copie des courriers échangés entre Kadaré et Alia et qui ont été évoqués dans la première partie.
   
   Dans la troisième, nous passons à un examen plus théorique de ce qui fait une dictature et partant de là, de ce qui permet de lutter contre. Dans cette partie, l’écrivain précise également sa thèse présente depuis le début sur les raisons qui l’ont amené à rester en Albanie jusqu’à ce moment alors qu’il aurait pu partir; puis à s’exiler à ce moment là, non sans manifester son vif désir de revenir «dès qu’apparaîtra un début de démocratie, ce qui ne signifie pas forcément que le pouvoir soit renversé» car Kadaré ne croit guère aux avantages d’un coup d’état.
   "J’ai décidé de quitter notre pays du jour où j’ai été convaincu que mes efforts d’intellectuel en vue de favoriser un adoucissement du régime se révélaient vains. Dès lors, je ne pouvais plus continuer à participer à cette parodie de démocratie ni contribuer à perpétuer l’illusion."(page 110)
   
   Kadaré avait jusqu’alors deux raisons de rester en Albanie. La première était qu’il se voyait comme le seul encore capable de maintenir en vie une culture albanaise basée sur de vieux mythes et contes que le Parti tendait absolument à détruire, alors que lui, sous une approche non revendicatrice, parvenait à les garder en vie et à les transmettre à son peuple. La seconde était l’espoir, grâce à sa position auprès du Président (Hoxha d’abord, puis Alia) de pouvoir changer le cours des choses, obtenir des réformes et empêcher la victoire totale des sectateurs du Parti.
   "J’avais remarqué combien les ballades sans âge constituaient le meilleur antidote aux dogmes staliniens. D’une certaine manière, elles sont toujours «contre» : c’est à croire qu’elles ont été conçues exprès pour le peuple en prévision de ces temps difficiles." (page 29)
   et plus loin :
   "Je m’étais dit que dès lors qu’un régime totalitaire accepte de cohabiter avec une littérature véritable, c’est le premier signe montrant qu’il accepte de s’amender (de s’humaniser). Par mon œuvre, j’avais répandu cette illusion dans le peuple albanais et parmi des milliers de lecteurs partout dans le monde. Je comprenais maintenant que même s’il y avait quelque chose d’authentique dans ce rêve, l’illusion restait bel et bien une illusion. Pour la transformer en réalité concrète, elle avait besoin d’une impulsion, d’une dimension nouvelle. Ce serait mon ABSENCE."(page 56)
   
   Pour ce qui est de ceux qui le critiquent de l’étranger, lui reprochant de collaborer et n’ayant quant à eux pas peur des mots, Kadaré a beau jeu de leur répondre ses amis tués et emprisonnés, les risques pris et l’impudeur qu’il y a, à l’abri d’une démocratie, à reprocher l’insuffisance de la prise de risque de ceux qui sont livrés sans aucune défense au bon vouloir d’une tyrannie et qui pourtant, disent quand même quelque chose.
   "Dans le dilemme tragique entre renoncer à la création pour ne point servir le régime, et, dans ce cas, n’être d’aucune utilité pour leur peuple qui a si grand besoin de cette création, entre cette première voie, donc, et l’autre, qui consiste à poursuivre le combat pour la lumière jusque sous la dictature, ils ont choisi la seconde. Cette attitude est qualifiée sans coup férir de complicité, non seulement par la dictature elle-même, mais encore par une foule de spectateurs, en particulier de spectateurs étrangers qui n’éprouvent aucune compassion et se soucient fort peu des besoins que peut avoir ou ne pas avoir la nation en question en matière de culture et de lumière. Cependant, la dictature, plus avisée que les bonimenteurs, est la première à douter de la co-culpabilité des créateurs." (page 142)
   
   Je pourrais également reprendre les différents points de l’analyse que Kadaré fait des piliers théoriques des dictatures (très intéressante), mais mon commentaire deviendrait trop long, j’ai dû choisir. Je me contenterai donc de vous signaler que vous les retrouverez ici, comme dans ses romans.

critique par Sibylline




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Froides fleurs d'avril - Ismaïl Kadaré

Printemps tardif
Note :

   «Quelqu'un s'enferme chez soi pour un mal de dos, et le bruit se répand qu'il s'est cloîtré pour une affaire de vendetta.» Puisque dans le haut-pays des Cimes maudites des tours servaient de planque aux montagnards, les Archives Secrètes de l'Etat n'y seraient-elles pas aussi camouflées ?
   
   Ismail Kadaré ne se cache pas d'être marqué par l'histoire chaotique et pitoyable de l'Albanie. Dans une sorte de "syndrome de Stockholm" il se présente comme une victime, mais consentante, de son geôlier qu'il soit le Guide Suprême ou la Tradition du Pays des Aigles.
   
   Mark Gurabardhi est à la fois un artiste-peintre pour qui pose nue une jeune fille dont on tait le prénom, mais pas celui de son frère, Angelin, et un fonctionnaire culturel sous les ordres de Marian Shkreli, le directeur qui arbore des chemises arborant le logo "Boss". On est en Albanie, après la chute du communisme, alors qu'arrivent du monde moderne bien d'autres nouveautés. Citons pêle-mêle: braquage de banque, trafic de prostituées avec l'Italie, mission du Conseil de l'Europe et pilules contraceptives. On est en Albanie, et peu à peu les antiques traditions du passé, mises au frigo par la dictature, se décongèlent et viennent inonder le présent. Ainsi, le conte de la fille contrainte d'épouser un serpent inaugure ce retour des temps anciens entre les deux premiers chapitres.
   
   Ce retour s'accompagne aussi de la résurrection du Kanun millénaire, avec le Livre du sang, qui régit les vendettas entre les clans. Quand Marian Shkreli est tué rituellement d'une seule balle de revolver, la fascination pour les énigmes se marie aux rumeurs du café du Centre. Mark se rêve d'ailleurs une autre vie où il serait policier comme son père: «Au fond de son atelier, il avait un bahut qu'il craignait depuis longtemps d'ouvrir, se figurant que sa tenue s'y trouvait déjà.» De là à se prendre pour un commissaire même adjoint, il n'y a qu'un pas qui mène à rechercher les coupables. Angelin, l'assassin manipulé par le vieil oncle descendu de la montagne, est reparti avec sa sœur: n'est-il pas aussi coupable d'inceste, comme Œdipe?
   
   Dans ce contexte qui joint le XXè siècle aux temps des Dieux et de la mythologie, les coupables, ce n'est pas ce qui manque. Dieux de l'Olympe ou Dignitaires en limousine de la Dictature, tous sont d'aussi bons coupables qu'Angelin, le jeune homme. Rappelez-vous Tantale et Prométhée: des voleurs. «La civilisation avait probablement commencé par un vol.» Le post-communisme, lui, commença platement par un braquage de banque… de province.
   
   Cinq consommateurs au café du Centre et c'est déjà une… chaude ambiance! Le lecteur persévérant pourra ressentir des impressions vraiment bizarres, dérangeantes, à travers cette œuvre du plus illustre des Albanais. Parfois, Ismail Kadaré nous livre une écriture tellement glacée que des icebergs prêts à couler tous les Titanic du monde surgissent dans les toiles du peintre Gurabardhi quand il en est venu à douter de la fidélité de son amie. Une écriture d'où suinte aussi sa peur, feinte ou réelle, de la "Sigurimi" même après la chute de la dictature. Une écriture qui communique des frissons rien qu'en évoquant les Cimes maudites, comme dans "Dossier H".
   
   Alors c'est l'Albanie votre prochaine destination de vacances, vraiment?
   ↓

critique par Mapero




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Déroutant
Note :

   Une simple histoire d’amour entre un peintre et une jeune femme devient un récit complexe sous la plume de Kadaré. Le décor est celui de l’Albanie du nord, plus précisément celui de la rude société d’une petite ville montagneuse. Après cinquante ans d’oppression communiste, le rite sanglant de la vendetta revient en force. Le couple chéri subit les conséquences dramatiques de cette coutume. (Le Kanun)
   
   Au travers de cette ligne directrice est entrelacée une adaptation de la légende de la jeune première forcée d’épouser un serpent. Également, la quête d’archives secrètes. Sans oublier les références aux Dieux de l’Olympe. En fait, c’est un enchevêtrement de morceaux de fiction avec des thèmes différents, un peu comme si plusieurs nouvelles avaient été fusionnées en un roman.
   
   Je dois admettre que je me suis égaré tôt dans cette lecture difficile, incapable de m’accrocher à un ou l’autre personnage. J’ai eu l’impression que j’aurais dû déjà connaître la culture albanaise afin d’apprécier ou du moins déchiffrer les finesses du récit. L’absence d’explications et l’éparpillement ont eu raison de moi.

critique par Benjamin Aaro




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Vie, jeu et mort de Lul Mazrek - Ismaïl Kadaré

Dommage, le titre…
Note :

   «Vie, jeu et mort de Lul Mazrek». Bon, vous je ne sais pas mais comme accroche on a déja fait plus prometteur! Ca ne semble pas être la préoccupation principale d’Ismaïl Kadaré dont les titres … souvent … sont assez alambiqués.
   Et pourtant ! Qu’il est bon ce «Vie, jeu et mort …».
   L’Albanie, encore et toujours, l’Albanie sous la poigne féroce d’un dictateur, et Ismaïl Kadaré qui tente de faire … avec.
   Lul Mazrek est un jeune gars qui parvient à l’âge adulte dans un bled albanais avec une idée motrice; devenir acteur. Et pour ce faire il a postulé à l’Ecole d’Art Dramatique de Tirana. Et ça se passe mal:
   «La semaine avait mal commencé pour Lul Mazrek. Pile le lundi, alors qu’il attendait le coup de fil l’informant s’il était ou non reçu à l’école d’Art dramatique, la liaison téléphonique avait été coupée.
   …
   La ligne fut rétablie mardi dans la soirée. Son cousin l’appela après dîner. Dès qu’il entendit sa voix, il sentit un noeud se former dans la poitrine. A la fin, lorsqu’il se rendit compte que son correspondant se perdait en mots inutiles, il lui lâcha: Je ne sais pas ce que tu remâches, mais crache le morceau: ai-je ou non remporté le concours? A l’autre bout du fil, l’autre faillit hurler: puisque tu le prends comme ça, je te le dis tout net: de la merde, voilà ce que tu as remporté!»

   
   Donc, c’est raté. Et concomitament il reçoit son ordre d’appel sous les drapeaux. Pas très glamour, on en conviendra. Mais, contre toute attente, il est envoyé en un endroit convoité, Saranda, la station balnéaire la plus méridionale d’Albanie, à la frontière avec la Grèce, un endroit d’où beaucoup tentent leur chance pour fuir la dictature. C’est au moins aussi convoité pour l’aspect soleil et balnéaire que pour la proximité d’avec la Grèce. Et justement là-bas, la grande affaire des soldats est de lutter contre les vagues d’exode. Un chapitre consacré au Ministre en charge de la Police Secrète albanaise, et à la relation avec le dictateur, Enver Hodja pour ne pas le nommer, est éclairant sur la chape que faisait peser celui-ci et la soumission qu’il exigeait de chacun. Les moyens mis en oeuvre décrits sont à la fois affolants et risibles (ils font d’ailleurs partie du ressort principal de ce roman).
   
   Là-bas, à Saranda, se trouve également depuis peu Vjollcia, belle jeune fille qui s’est faite piéger par la Police Politique. On ne lui a pas trop demandé son avis et on l’a détachée de son job à la Banque d’Etat à Tirana, pour l’envoyer jouer les espionnes –prostituées en réalité – de luxe pour repérer les candidats à la fuite! Oui, c’est hallucinant mais ce pourrait bien avoir un rapport avec la réalité d’alors!
   Et manque de chance, l’amour va passer entre Lul et Vjollcia, tous deux du même bord – chargés de traquer ceux qui veulent s’évader – et pas vraiment destinés à se fréquenter.
   
   La suite devient épopée, Ismaïl Kadaré aimant se frotter aux épopées grecques. Le reste il faut le lire, un descriptif serait réducteur. D’ailleurs l’impression rémanente que laisse la lecture d’un roman de Kadaré est révélatrice. L’ambiance, les images sont là, longtemps après la lecture.
   
   Dans cet ouvrage la référence à l’Albanie, l’attaque contre l’essence et les méthodes du régime dictarial est frontal, au contraire d’autres ouvrages antérieurs où l’allusion, la parabole sont de rigueur.
    ↓

critique par Tistou




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Trafic d'antiques idées
Note :

   Le grand écrivain albanais, Ismail Kadaré, se livre une fois de plus à une critique désopilante et acerbe de la société albanaise au temps du régime communiste désormais abattu. On se surprendra à sourire souvent à la lecture de ce gentil roman, non essentiel, mais qui fait passer un bon moment.
   
   L’originalité de ce roman est de donner une place essentielle aux morts et en particulier aux héros antiques, Hector et Andromaque, l’île de Bathrint, où se trouvent les vestiges d’un théâtre antique et d’une réplique de Troie, jouant un rôle particulier dans ce récit loufoque.
   
   Le propos de l’auteur est de montrer, en se gaussant, jusqu’où le régime totalitaire albanais était prêt à aller dans l’intoxication pour entraver une redoutable épidémie de fuites à la frontière avec la Grèce.
   
   Pour cela, le régime n’hésitera pas à enrôler des prostituées de luxe pour démasquer les candidats dans les stations balnéaires, à exhiber des cadavres douteux pour refroidir les ardeurs et bien sûr, à emprisonner les politiques qui ont failli puisqu’ils sont inévitablement responsables.
   
   Une intrigue compliquée mêlant amour et pièce de théâtre finira par se nouer sous nos yeux intrigués.
   
   Avec bonheur, à chaque fois que l’on pense deviner la suite, Kadaré prend un malin plaisir à nous entraîner dans une direction inattendue et inventive.
   
   Mais tout finira en tragédie, car même une fois le régime haï tombé, on ne badine pas avec les secrets d’état.
   
   Amusant mais non indispensable.

critique par Cetalir




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L'année noire / Le cortège de la noce s'est figé dans la glace - Ismaïl Kadaré

Lucidité prémonitoire
Note :

   Les deux longues nouvelles - ou courts romans - réunies ici évoquent toutes deux, dans des tonalités très différentes, de sombres pages d'histoire, de l'Albanie pour la première, du Kosovo pour la seconde.
   
   "L'année noire" nous entraîne en 1914, alors que l'Albanie qui vient de reprendre son indépendance vis à vis de l'empire ottoman est en proie à tous les soubresauts d'un accouchement difficile, et se voit parcourue en tous sens - et surtout sans aucun bon sens - par sa toute jeune armée nationale sous la conduite d'officiers hollandais (qui s'expriment en Néerlandais dans le texte, et d'ailleurs c'est très simple: ils ne parlent pas l'Albanais), des troupes régulières françaises, serbes et autrichiennes, sans oublier d'innombrables groupes de partisans d'obédiences diverses. Et croyez-le ou non, il résulte de cet imbroglio un véritable petit roman picaresque, mené à un train d'enfer et sur un ton joliment caustique, à la lecture très réjouissante...
   
   L'atmosphère se fait bien plus grave avec "Le cortège de la noce s'est figé dans la glace" qui nous conte l'écrasement brutal par les troupes yougoslaves de manifestations d'étudiants albanais au Kosovo le 1er avril 1981. Ismaïl Kadaré a ici choisi de confier son récit à deux témoins privilégiés, deux humanistes, chacun à leur manière.
   
   Teuta Shkréli est médecin. Elle dirige le service de chirurgie de l'hôpital de Pristina, et tout au long de cette journée fatidique, elle a opéré des manifestants, déchiquetés par des rafales de mitraillettes ou broyés par les chenilles des tanks. Elle apparaît à son mari Martin comme l'anti-Lady Macbeth, celle qui ne peut laver ses mains du sang qu'elle n'a pourtant pas versé. Elle est - littéralement - la figure de l'Humanité face à la Barbarie.
   
   Quant au second témoin, Martin Shkréli, il est un spécialiste reconnu de la littérature albanaise médiévale, écrivain et professeur à l'université où certaines des victimes des répressions comptaient parmi ses étudiants. Et comme son épouse, il n'est que trop sensible à toute l'absurdité et à toute l'horreur de la situation du Kosovo où la mort appelle la mort, le sang versé appelle le sang. Des questions éternelles se posent à travers sa bouche. Celle de "la thèse eschyléenne selon laquelle «un abus de justice met le droit du côté du coupable»." (et oui, revoilà donc l'indispensable Eschyle *).Et celle de la marge de manoeuvre qui reste à un écrivain dans une telle situation, alors qu'il ne peut s'exprimer qu'au risque de sa tête: "(...) que leur faut-il de plus? Qu'exigent-ils encore de moi? Que je provoque un scandale, que j'aille me fourrer moi-même en prison? Ah! C'est alors, je le sais, qu'ils manifesteraient leur satisfaction, mais aussi leurs regrets de m'avoir poussé jusque là: nous lui avons fait un bien mauvais procès, diraient-ils, car il a prouvé, en définitive, qui il était, et nous avons eu tort, sans doute, de le forcer à ce vain sacrifice. Hélas. ces regrets tardifs ne sauraient plus rien réparer" (pp. 159-160)
   
   Ecrit en 1981-1983, dans la foulée même des événements, "Le cortège de la noce s'est figé dans la glace" touche certes son lecteur précisément par l'humanisme qui s'y exprime à travers les personnages de Martin et de Teuta Shkréli, par leur volonté délibérée de continuer à espérer alors qu'ils ne se font pourtant guère d'illusions... Mais surtout c'est un texte qui reste d'une actualité brûlante, tant il fit preuve d'une lucidité prémonitoire quant aux événements qui suivirent. Ainsi "(...) ils continuaient de parler de cette réunion du lendemain à l'Académie, revenaient sur les raisons possibles du changement d'attitude de Kostic, lié sans doute aux rivalités qui opposaient deux clans très puissants, celui des Serbes d'un côté et des Slovéno-Croates de l'autre. Il se passait des choses au-delà même des frontières de la Kosova, cela était évident. Les fédéralistes ne pouvaient rester les bras croisés devant la furie des Serbes. Les dernières déclarations de Bakaric et de Dolanc... A n'en pas douter, il y avait aussi le feu au coeur de l'édifice." (NDFC: c'est moi qui souligne...) (pp. 201-202)
   
   
   * Voir "Eschyle ou l'éternel perdant", fiche sur ce site.

critique par Fée Carabine




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Le général de l'armée morte - Ismaïl Kadaré

L'armée qui sortait de terre
Note :

    Environ vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, un général italien est missionné, par un accord bilatéral, pour récupérer en Albanie les corps des soldats tombés au combat. Une longue quête commence pour ce général, accompagné d'un prêtre, entre montagnes et mer, entre souvenirs épars et étrange réalité, entre les mauvaises routes cahotantes et les séjours à l'hôtel... celle de récupérer des fantômes redevenus poussière afin de les rendre à leur famille.
   
   Petit à petit, au fil des saisons, des semaines, des mois, ce général pas comme les autres, devient le général d'une armée morte sur laquelle plane une ombre aussi impalpable que continuellement présente: le colonel Z. à la triste réputation. Malgré les relevés exacts des tombes, malgré l'organisation a priori sans faille de la mission, les mésaventures s'accumulent et la rencontre d'un général allemand (accompagné d'un maire) à la mission similaire et un tantinet véreux (les ossements se ressemblent tous donc pourquoi s'embêter à ce que tout concorde!) font basculer l'aventure patriotique vers une farce au goût amer.
   
   Peu à peu, la mission s'enlisant dans la boue de la mauvaise saison et dans les incidents frisant le tragi-comique, ce général auréolé du contenu sacré de la démarche se rend compte de l'absurdité de sa quête au point de perdre pied en jetant dans le tumulte d'une rivière les ossements du fameux colonel Z. si longtemps cherchés... et d'en rire d'un rire libérateur.
   
   Derrière le récit d'une quête oscillant entre le sacré et le comique, Kadaré esquisse avec subtilité et tendresse les contours de l'âme, des âmes de son Albanie. Cette Albanie faite de fierté, d'âpreté, de douleurs, de résistance et de fraîcheur. Un pays de montagne où le moindre recoin se révèle être d'une infinie poésie, celle des bergers aux chants d'une immense tristesse, celle qui porte la perte, celle que porte la vendetta, celle qui fuse des fusils, celle qui veut laver l'honneur. Des figures emblématiques viennent interpeller le général italien au cours de sa quête: ainsi ce berger descendu seul de sa montagne, le fusil à l'épaule et fauchant jusqu'à son ultime souffle les envahisseurs; ou encore ce vieux terrassier... terrassé par les restes d'un ennemi enseveli depuis vingt ans, image de l'infinie douleur, de l'inextinguible souffrance, de l'immense haine d'un peuple qui jamais n'a voulu se soumettre au cours de son histoire tragique, ballotté entre les persécutions ottomanes et chrétiennes.
   
   La quête promène l'errance du général sur des terres arides, noires, coincées entre les montagnes inhospitalières et les mornes plaines où se déversent pluie et neige sous un vent lugubre et froid. Très vite, le temps n'existe plus, il s'étire jusqu'à rester immobile: les villages, les hommes et les femmes, ne semblent pas avoir changé depuis des siècles... même le communisme semble être enlisé dans ce particularisme temporel.
   Les êtres comme les choses ne suivent qu'une seule et unique chose: la coutume immémoriale, racontée par les contes, les chants gutturaux, les paysages immuables. Celle qui fabrique un peuple courageux, sans passion, respectueux des coutumes et qui joue une histoire où le tragique ne peut être que la toile de fond (la scène où le général emmène le prêtre assister à un repas de noces est d'une intensité extraordinaire et d'une violente poésie porteuse d'une immense émotion).
   
   "Le général de l'armée morte" est un roman où cohabitent plusieurs formes littéraires telles que le conte ou le journal intime et qui est construit comme une pièce de théâtre, au détail amusant: le général italien ne verra de ce pays méditerranéen que le vent, la pluie, la neige et la boue; sa quête commence sous la neige, triste et glauque, pour s'achever de la même façon, pluie et neige glauques... l'exergue avait pourtant prévenu le lecteur "Tenez, je vous les ai ramenés. Le terrain était rude et le mauvais temps s'est acharné sur nous." Un roman où souffle le vent d'une belle écriture puisant sans relâche dans les racines poétiques des paysages tourmentés d'une Albanie, ilôt surréaliste isolé dans ses montagnes, engluée dans un temps qui n'existe que pour elle. L'émotion et le rire se croisent et s'emmêlent à chaque page, l'horreur et la beauté sont parfois effrayantes tandis que le lecteur est embarqué dans un voyage où le temps n'est plus de mise.

critique par Chatperlipopette




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Concours de beauté masculine aux cimes maudites - Ismaïl Kadaré

Des nouvelles de l'Albanie
Note :

   D’Ismaïl Kadaré, j’avais envie de lire "Le palais des rêves", mais c’est un recueil de nouvelles nommé "Concours de beauté masculine" que je trouvai à la bibliothèque. Ce titre intriguant eut pour premier effet de m’attirer des confidences masculines à l’arrêt de bus, m’empêchant le temps du trajet de découvrir le fin mot de la nouvelle.
   
   L’effet d’étrangeté se poursuivit à mesure que j’avançais dans l’œuvre, car Kadaré y met en scène l’Albanie des années 30 dans une atmosphère de conte noir. On apprend en effet qu’un concours de beauté masculine va avoir lieu dans un village des montagnes. D’abord suspecte (la police secrète s’interroge sur la possible élection d’un chef clandestin de rebelles), la rumeur se confirme, attirant les mondains de la capitale, les journalistes et Gasper Cara, un jeune homme aux mœurs réprouvées par le régime. Les candidats, distingués par un œillet rouge, sont surveillés par tous, sans que l’on sache exactement comment est composé le jury. Pour ce concours, on a permis aux prisonniers des tours de claustration (évitant que ne se perpétuent les crimes de sang commis au fil des générations par les familles ennemies – et aussi que le régime soit contesté) de quitter leur cachot, et c’est ainsi qu’au milieu des solides campagnards se présentent des hommes au teint très blanc et à la démarche hésitante. D’emblée on sait que le vainqueur sera l’objet de toutes les convoitises et de toutes les haines…
   
   Ce «concours» est suivi de deux autres nouvelles: l’une rapporte l’enquête d’un journaliste de la capitale sur la fièvre qui gagne épisodiquement une petite ville et la pousse à rechercher des passages souterrains dans ses caves, passages qui pourraient bien n’être que l’image des aspirations refoulées des citadins. L’autre raconte les méfaits d’un homme dont le rêve est de devenir le sujet d’un chant. Comme les héros homériques, il tue, il enlève une femme pour se faire un nom mais il n’obtiendra ce qu’il cherche qu’une fois rendu à l’anonymat par la mort.
   
   Finalement, je ne me suis sans doute pas promenée si loin du palais des rêves tant l’atmosphère de ces fables a l’étrangeté des visions oniriques; le temps y est comme suspendu, les récits plongent dans les mythes les plus anciens et le folklore des Balkans, tout en révélant les failles de l’Albanie du XXe siècle, impitoyablement surveillée par une bureaucratie absurde et encore régie par l’archaïque loi de la vendetta. Drôles et amers, ces récits sont à découvrir.

critique par Rose




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Le dîner de trop - Ismaïl Kadaré

Histoire à la manière Kadaré
Note :

   Gjirokastër, petite ville du sud de l'Albanie. En 1943, c'est la porte d'entrée dans la région pour l'armée allemande, qui reprend possession des régions italiennes après sa fuite de Grèce. Le docteur Gurameto le grand retrouve à cette occasion un ancien camarade, le colonel von Schwabe, qui dirige l'armée nazie. Un grand dîner rassemble les deux amis, dîner qui restera dans les annales de la petite ville pour plusieurs années. Car Gurameto devra rendre des comptes concernant ce dîner plusieurs années après, quand les communistes auront pris le pouvoir.
   
   Ismail Kadaré, auteur albanais en exil pour fuir la dictature, a la grande habileté de mêler dans ce roman une intrigue historique et un conte. Au niveau historique, le lecteur est embarqué dans la décennie 1943-1953. Au départ, on croise les troupes nazies, accueillies à Gjirokastër par des tirs de mitraillettes. Puis on retrouve Gurameto le grand aux prises avec les autorités communistes, à la recherche d'informations sur un complot médical contre Staline (inspiré de la paranoïa stalinienne contre les médecins juifs en 1953). Là, on quitte les ors des salons du dîner pour se plonger dans la grotte de Shanisha, lieu de torture rendu célèbre par un pacha y ayant torturé les violeurs de sa sœur.
   Mais Kadaré aborde ce panorama historique des dictatures par le biais du conte. Car qui est vraiment ce colonel nazi qui a assisté au dîner? Von Schwabe, l'ami de Gurameto? Ou un homme revenu d'entre les morts? Et pourquoi les communistes cherchent-ils, dix ans, plus tard, à connaître le fin mot de cette histoire qui a fait le tour de la région? Gurameto, tel Yves Montant dans l'Aveu, enchaîné dans la grotte, fera les frais des investigations menée contre lui.
   
   Kadaré signe donc un roman fort intéressant, s'inspirant de faits réels pour dénoncer des régimes politiques différents mais tout autant totalitaires, sur fond de fable. Ce qui lui permet des envolées oniriques et fantastiques qui pimentent agréablement le récit, et fournit un autre degré de lecture à ceux qui se penchent sur ce roman.

critique par Yohan




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