Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de décembre 2008 & janvier 2009
Günter Grass

   Depuis André Brink, nous remontions à grandes enjambées vers le Nord.
   
    Ainsi venus de l’Afrique du Sud, nous buttons aujourd'hui sur la Baltique après être passés par Israël, puis par l’Albanie.
   
   La prochaine fois nous partirons plein Est… ou plein Ouest . De toute façon, la terre est ronde, non ?
   

Biographie

    AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2008 & JANVIER 2009
   
    Günter Wilhelm Grass est né en 1927 à Dantzig (alors autonome à forte population allemande, puis annexée par le 3ème Reich, et actuellement polonaise –voir en particulier "L'Appel du crapaud").
   
    Membre très tôt des jeunesses hitlériennes, il tente à quinze ans de s'engager dans les sous-marins, mais c’est finalement à 17 ans, quand le Reich finissant rassemble tout ce qui peut combattre qu’il se retrouve dans un char des Waffen-SS.
   
    Presque indemne il transforme son uniforme pour sembler faire simplement partie de la Wehrmacht et est fait prisonnier par les Américains. Il mène ensuite une vie un peu errante à travers l’Allemagne, tout en se consacrant à l’art. Il est peintre, dessinateur et sculpteur activités qu’il continue à avoir bien que s’adonnant de plus en plus à la littérature.
   
    Il voyage ensuite plus loin : séjour à Paris où il écrivit "Le Tambour" (1957). A partir de là il est un écrivain reconnu internationalement. Il a publié de la poésie, tu théâtre, des essais et surtout des romans.
   
    En Allemagne, il participe à la vie politique aux côtés du SPD (parti de gauche).
   
    En 1999, il reçoit le prix Nobel de littérature «pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire» formule qui définit bien ses romans qui portent tous la marque de sa propre existence au cœur des évènements qui ont fait le 20ème siècle européen.
   
    En 2006, à l’occasion de son œuvre autobiographique, «Pelures d’oignon», l’on apprend que c’est dans la Waffen SS qu’il a servi. Certains se montrent indulgents eu égard à son âge au moment des faits (17 ans et même moins quand il avait présenté sa candidature à ce corps), d’autres réclament que le Prix Nobel lui soit retiré.
   

   
    Mais pas plus qu’une œuvre littéraire ne peut être niée, un Prix Nobel ne peut être retiré.
   
    Pour les livres de cet auteur présentés ici qui ont en couverture un dessin noir (ou sépia) et blanc, ce dessin est de Günter Grass lui-même.
   
    Günter Grass est décédé le 13 avril 2015 à Lübeck, à 87 ans.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Le Tambour
  Les années de chien
  Les enfants par la tête
  La Ratte
  L'appel du crapaud
  Toute une histoire
  En crabe
  Pelures d’oignon
  Le turbot
 

Le Tambour - Günter Grass

Un gnome sournois et malveillant
Note :

   Volker Schlöndorff a tiré de l'œuvre de Günter Grass un film qui a eu paraît-il une bonne critique mais que je n'ai pas vu. Mon analyse n'en sera donc pas influencée. Paru en 1960 dans une RFA à peine admise dans l'OTAN et la CEE, le roman de Grass a été nécessairement marquant: choquant pour les uns, requinquant pour les autres. Alors que de beaux esprits, d'Allemagne et d'ailleurs, s'interrogeaient «Comment écrire après Auschwitz?» ou «Peut-on rire de tout?» voilà qu'arrive ce récit autobiographique d'un nain, attardé physique et mental, qui se moque de tout, raconte la guerre mondiale comme une rigolade plus qu'une épopée, sans le moindre respect des morts, les Juifs comme les autres, sans dénoncer les nazis et surtout pas leurs chefs.
   
   I - Une sorte de "Mein Kampf" en version nain
   
   C'est chronologique — avant-guerre, guerre, après-guerre — afin de rythmer le récit des aventures d'Oscar. La plupart des présentations du "Tambour" évoquant trop vite le dramatique monde des adultes vécu par le regard implacable d'un enfant de trois ans, il convient d'abord d'entrer vraiment dans le détail des faits pour apprécier cette œuvre.
   
   Près de Danzig, en pays kachoube, c'est là que tout commence vers 1900. Anna Koljaiczek abrite sous ses quatre jupes un jeune gars, incendiaire à ses heures, recherché par des policiers. Cette aventure donne naissance à Agnès, qui à son tour donnera naissance à Oscar, sans qu'on sache vraiment de quel père: Matzerath ou Bronski. Le premier est épicier à Danzig (comme les parents de Günter Grass), ses talents de cuisinier dépassent ceux de commerçant et laissent plus loin encore ses capacités à être un mari et un père. Quant au second, c'est surtout l'amant d'Agnès, jusque sous les yeux d'Oscar qui, depuis l'âge de trois ans a refusé de grandir et choisi de ne pratiquer d'autre jouet que le tambour et d'exercer sa voix vitricide. L'année de ses 14 ans, en 1938, il voit sa mère mourir après s'être forcée à consommer du poisson en folle quantité.
   
   À l'été 1939, les Allemands attaquent la Pologne: Oscar et sa famille se trouvent au cœur de l'affaire, à Danzig, ville-libre créée en 1919 sous les auspices de la SDN. Matzerath est membre du parti nazi qui contrôle Danzig depuis les années trente, et Bronski est employé à la Poste polonaise qu'il rejoint avec Oscar juste avant l'attaque nazie! Bronski est pris et fusillé tandis que les gentils SS trouvent une placent à l'Hôpital municipal pour Oscar qui leur avait paru maltraité par Bronski! Récupéré par Matzerath, Oscar tombe amoureux de Maria, l'employée qui a remplacé Agnès à la boutique puis dans le lit du boutiquier. Quant naît Kurt en 1941, il s'en imagine le père. Le nain Bebra fait entrer Oscar à la Propaganda Staffel: son Théâtre aux Armées visite la France et ne quitte la Normandie que lors du débarquement du 6 juin 1944; cet événement se solde par la mort de la naine Roswitha, l'autre amour d'Oscar. La guerre se déroule sans gros dommage pour Danzig jusqu'à ce qu'arrive l'armée russe. La ville brûle, spectacle grandiose contemplé des toits du faubourg par un petit fils d'incendiaire, heureux et ironique. Évidemment, les Russes se conduisent mal. Ils pillent et violent les voisines et l'un d'eux tue Matzerath au moment où il tentait de se débarrasser de l'insigne du parti (NSDAP) qu'Oscar n'avait pas charitablement gardée. Des réfugiés affluent et parmi eux Fajngold, qui a tout perdu à Treblinka et dont Oscar se moque à cause de ses deux manies, l'une d'évoquer constamment sa famille juive victime du génocide, et l'autre de tout désinfecter à Danzig comme au camp car les Russes ont apporté des poux. Lors des obsèques de Matzerath, Oscar sent en lui un changement : il abandonne son tambour dans la tombe et se remet à grandir... passant en un an de 94 à 123 cm. Mais sa voix vitricide est fichue. Bientôt c'est l'évacuation vers l'Ouest et il faut se séparer de la branche polonaise de la famille.
   
   Le transfert de Danzig à Düsseldorf est un calvaire, fatal à un vieux passager ancien colleur d'affiche antinazi, sans compter que des pillards arrêtent les trains et détroussent les voyageurs. Peu après, notre Oscar, remis sur pieds vivote comme marbrier, modèle et musicien. Ces expériences se mélangent, lassent le lecteur le plus assidu par leur apparente insignifiance. Certes, Oscar rejoue du tambour et fait retomber en enfance son public de plus de 50 ans à l'occasion de tournées organisées par Maître Bebra qui le sort ainsi de la misère matérielle. Certes, Oscar retourne en pèlerinage en Normandie avec le soldat Lankes qui décorait les blockhaus. Certes, Oscar tombe encore amoureux d'une infirmière, Dorothée, mais à la fin il se pourrait qu'on l'accuse de l'avoir assassinée. Cette troisième partie, la plus courte, n'a pas le souffle des deux premières et si on arrive en plein bonheur de lecture à la fin de la deuxième partie, alors peut-être vaut-il mieux s'en tenir là.
   
   II - Quelques aspects d'une thématique inépuisable
   
   Roman d'une ville. Même si la ville est séparée du Reich de 1919 à la conquête de la Pologne, le port de la Baltique qu'est Danzig est un monde en soi où se bousculent les souvenirs des siècles passés. Le Tambour est peint de rouge et blanc aux couleurs de la Pologne. À travers l'histoire de Danzig (aujourd'hui Gdansk) c'est toute l'histoire de la Baltique et de l'Europe centrale qui est évoquée à certaines pages avec ironie. Ainsi les Suédois aiment tant la ville qu'ils l'assiègent à plusieurs reprises. Plus tard, la Prusse conquérante est présentée comme la championne des installations de régiments ; ils sont évoqués dans un inventaire à la Prévert. Dans la IIIe partie, ce centre du monde ancien a été rendu inaccessible à Oscar par le début de la guerre froide et la mise en place du rideau de fer.
   
   Roman picaresque. À chaque chapitre, des personnages nouveaux, innombrables, surgissent et tous veulent avoir leur quart d'heure de célébrité quitte à ce que leur évocation brise le fil du récit. Ces gens du peuple, le roman allemand en avait déjà usé en abondance; c'était le héros anonyme de la société moderne, dans "Petit homme, grand homme" de Hans Fallada par exemple. Ces personnages s'organisent autour d'Oscar en deux ensembles, la famille germano-polonaise, les rencontres des temps de guerre et des temps de paix.
   – Une famille portée sur les légumes. Nous ne sommes pas chez les Rougon-Macquart ni chez les Buddenbrook où l'ascension et la décadence se succèdent. Ici, c'est la médiocrité stagnante, mais une brave médiocrité populaire, à la ville comme à la campagne, qui sent bon les légumes et la cuisine au beurre. Choux, pommes de terre, anguilles, harengs, et gâteaux. Après la guerre, la tradition épicière est continuée avec bonheur par Maria installée sur les bords du Rhin.
   – Des infirmières en blanc et une Sorcière noire. Dès son plus jeune âge, quand à trois ans il cesse de grandir, Oscar est attiré par les infirmières sans doute moins par la blancheur de leur uniforme que par ce qu'elles cachent sous leur blouse blanche. La Sorcière Noire c'est l'antithèse. Elle incarne tout ce qu'Oscar n'aime pas, comme le visage triangulaire de Lucie, seule fille de la bande des Tanneurs qui profane les églises.
   
   III - Un anti–roman de formation
   
   Si un roman de formation accompagne un personnage jusqu'à la sagesse de l'âge adulte, ce n'est pas le cas ici: au dernier chapitre, celui du trentième anniversaire, on voudrait faire comprendre à Oscar qu'il a atteint l'âge où il convient de s'établir, de se saisir du rôle de l'adulte respectable. En vain bien sûr: abrité à l'asile et protégé par l'infirmier Bruno, il a entrepris le récit de sa vie toute entière marquée de grotesque, de parodique, d'infantile; certains lecteurs n'hésiteront pas à y voir une aventure dadaïste et d'autres une dénonciation de l'irresponsabilité des adultes face à la guerre et à ses drames. Mais les allusions religieuses, les figures de poisson, et certaines déclarations d'Oscar lui-même indiquent une autre direction.
   
   À l'église du Sacré Cœur, Oscar est d'abord venu avec sa mère, puis avec Maria, puis avec sa bande. Son attention est attirée par le décor d'un autel, celui de la Vierge, où le Christ n'est encore qu'un bambin assis sur les genoux de sa mère. Comme Jésus ne montre pas de talent particulier pour jouer du tambour, il y retournera pour prendre sa place. Oscar se voit en vrai Jésus mais à trente ans, jugé par les hommes pour le crime qu'il n'a pas commis, il ne réunit pas douze apôtres qui témoigneraient de ses faits et gestes: aussi écrit-il lui-même son évangile.
   
   Anti-héros, Oscar reste avant tout un attardé physique et un malade mental. S'il n'entend pas des voix, il se prend cependant pour Adolf et Jésus. Ce détour permet de considérer les horreurs de la guerre sans compassion ni sens moral, dans une transposition parodique et inhumaine.
   
   
   Cette épopée grotesque, parfois jubilatoire, parfois exaspérante, a donné à Günter Grass une grande célébrité. On l'a jugé critique du nazisme, critique de l'Allemagne d'après-guerre, critique de la petite bourgeoisie. Naturellement, l'auteur a pu cultiver cette image flatteuse. Mais à lire attentivement ce gros roman qui a fait date, il est difficile d'accepter l'auteur dans la figure du juge moral.
    ↓

critique par Mapero




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Pour ne pas oublier
Note :

   Souvent mentionné parmi ces listes des 100 meilleurs livres de tous les temps, «Le Tambour» est un roman qui ne peut laisser personne indifférent. C’est une brique imposante mais avec un charme certain malgré le sujet.
   
   Tout débute avec un gamin de trois ans, Oskar, qui après avoir vu les adultes se comporter comme des ânes, décide de ne plus grandir en se lançant dans les escaliers. Le récit se situe à Danzig (Gdansk) en Pologne, aux premières heures de l’invasion nazie et se veut une vengeance sur la bêtise humaine en présentant une vision lucide et tranchante des acteurs de la période, corrompus, abrutis et sauvages.
   
   L’auteur utilise son héros-nain comme une racine ancrée dans l’innocence face à l’horreur du monde qui l’entoure. Oskar martèle son tambour et hurle au point de briser les carreaux au lieu de laisser la réalité le traumatiser. Mais il ne peut se réfugier constamment et avec lui nous assistons à la déchéance et au chaos d’une ville et ses habitants.
   
   Sans adopter un ton moraliste, ce roman à l’œil cynique utilise une bonne dose d’étrange et d’humour noir pour capturer la folie de l’époque de la deuxième guerre mondiale et le cancer au cœur de l’humanité qui a permis à,celle-ci d’avoir lieu. C’est un testament et une œuvre d’ambiance où la symbolique prime.
   
   Grass a été l’un des premiers auteurs allemands a avoir eu le courage de porter la bannière de la honte. Nobelisé et figure controversée dans son pays, il nous a donné ici une des œuvres les plus réussies que la culpabilité puisse produire…

critique par Benjamin Aaro




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Les années de chien - Günter Grass

Il n’y a pas que Modiano qui ait un pedigree
Note :

   Si vous voulez savoir ce qu’est une lecture difficile, à mon avis, vous pouvez attaquer «Les années de chien», cela permet de se rendre compte. Cela étant, qui vous a dit que vous aurez tout sans peine? Il convient donc d’insister d’autant que cela devient plus aisé avec la seconde partie.
   
   La première parie, rédigée par Brauksel (ou Brauxel, ou Brauchsel) est d’une lecture aride. Nous ignorerons alors tout de l’identité de ce narrateur jusqu’à ce que nous le retrouvions pour la troisième partie. Il nous présente les personnages principaux de ce livre, à savoir un chien et sa lignée et deux jeunes garçons aussi différents de caractère que d’apparence: Walter Mattern, le caïd et Eduard Amsel, l’artiste et le juif. Parti dans la vie comme souffre-douleur de ses camarades de classe, Eddy voit sa jeune existence se transformer quand Walter le prend soudain sous sa protection. Chose d’autant plus remarquable que Walter, petite brute féroce obéit là à une révélation artistique: il a reconnu le talent créatif d’Eddy et subjugué, c’est au service de ce don qu’il s’est aussitôt mis. A ce moment-là, Amsel créait des "épouvantails".
   "Ces rossées et ces illustrations consécutives à de préalables tannées prirent fin par l’intervention de Walter Mattern, lui qui, un bon bout de temps avait mis la main à la pâte et lancé avec ou sans intention le mot «juif», un jour qu’il avait peut-être découvert sur la plage un épouvantail dépenaillé qui cependant tapait aveuglément à tort et à travers et n’était pas sans lui ressembler mais le multipliait par neuf sous forme d’épouvantail, laissa –si l’on peut dire- ses poings réfléchir le temps de cinq coups, puis il se remit à cogner; mais ce n’était plus Amsel junior qui dut encaisser quand les poings de Walter Mattern reprirent leur liberté de manœuvre; il s’en prit aux bourreaux d’Amsel avec tant d’ardeur et en grinçant des dents que longtemps encore, dans l’air tiède de l’été, derrière le hangar à Folchert, il donna des coups de poings; même quand il n’y eut plus personne derrière le hangar, sauf Amsel qui clignait des yeux." (p. 38)
   
   Pour le chien, Harras, très beau berger entièrement noir, il marque le début d’une lignée avec pedigree d’autant qu’un de ses fils a été offert au Führer qui en a fait son chien préféré. La beauté et la célébrité de ce chien sont la richesse nobiliaire de cette famille de menuisiers qui y trouve le fondement de sa fierté. Ce chien et son fils, à l’arbre généalogique maintes fois répété, seront de la totalité du livre et les lecteurs de Grass les retrouveront même dans d’autres livres de cet auteur, comme "En crabe". Où nous reverrons d’ailleurs un autre personnage de ce récit, et non des moindre! Tulla, petite fille dominatrice, compliquée et méchante que nous retrouverons, devenue grand-mère, moins compliquée mais toujours aussi dominatrice et méchante.
   
   Alors que "En crabe" est préparé par ces "Années de chien", il y a un autre roman de Grass qui y est souvent reflété, c’est "Le tambour" dont le Oscar fait ici maintes et furtives apparitions. On appelle "trilogie de Dantzig" les trois romans écrits à la suite les uns des autres et publiés de 1961 à 1965: "Le tambour", "Le chat et la souris" et "Les années de chien". Cependant, tous les romans peuvent être lus sans ordre sans que cela nuise à la compréhension.
   
   Pour revenir à nos "Années de chien", la seconde partie, sous forme de lettres et intitulée "Lettres d’amour" est rédigée par Harry Liebenau, qui est le cousin de Tulla, et le fils du menuisier. Proche de tous les personnages que je viens de citer et indéfectiblement lié à Tulla, il lui écrit et lui raconte ce qu’elle ne peut voir, elle qui est restée au village, mais également ce qu’elle a vécu elle-même et qu’il rappelle dans ses souvenirs. Bien souvent, il lui raconte sa propre histoire. De réponse, nous n’en voyons pas. Cette seconde partie, riche en évènements (dont tout de même la montée du nazisme et la guerre) est d’une lecture beaucoup plus aisée que la première.
   
   La troisième partie regroupe des personnages que la vie avait parsemés ainsi que le lecteur vient de le voir. Je ne vous dirai pas lesquels ni dans quelles circonstances et conditions. Cette troisième partie commence de façon particulièrement indigeste mais, pour ceux qui ne caleront pas -mais peut-on caler après être arrivé jusque là?-, s’allège sur la fin et nous livre les clés de ce récit fascinant. Elle fait un bialn.
   
   Je ne vous cacherais pas que j’ai eu du mal à mener à terme cette lecture et que, malgré un intérêt parfois fort, cela m’a demandé de la constance mais cependant, il faut que vous sachiez qu’après avoir passé tout ce temps à lire Grass –ce livre et d’autres-, je me suis aperçue que j’avais beaucoup de mal à m’intéresser un minimum à des auteurs plus… moyens. Donc, attention à l’atterrissage! Pour reprendre pied après avoir lu Grass, prévoyez un auteur de qualité.

critique par Sibylline




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Les enfants par la tête - Günter Grass

Les Allemands se meurent
Note :

   Ce récit, puisque c’est ainsi qu’il est qualifié sur la jaquette, date de 1980. La précision est d’importance puisqu’il est question d’Allemagne, double encore à l’époque et séparée par un mur. Un fameux Mur, celui de Berlin. La précision est d’importance également eu égard à des références qui sont faites à des hommes politiques, disparus ou en voie d’extinction, tel Strauss, dont la référence reviendra à de multiples reprises.
   
   «Les enfants par la tête ou, les Allemands se meurent», tel est le titre exact. Günter Grass se glisse dans la peau d’un couple d’enseignants allemands, politiquement corrects, c’est à dire sympathisants – attirés – velléitaires (?) de l’écologie et plutôt du SPD. Un couple qui se prend beaucoup la tête, mais surtout la tête, pour savoir s’il est opportun ou non de faire un enfant (ils ne le feront que par la tête, au final), se sent très concerné par la misère et la faim dans le Tiers-Monde. Ils entament un voyage en Asie du Sud-Est et Günter Grass se fait un plaisir de mettre en résonance leurs questions et interrogations de nantis – et plus spécifiquement d’allemands d’ailleurs, Grass est très allemand! – avec celles, de questions et d’interrogations des locaux pour qui certains thèmes ne sont même pas sujet à questions: avoir des enfants, l’Ecologie, …
   
   L’idée est intéressante. La réalisation … pénible! Peut-être suis-je Grass-incompatible ?
   
   Extrait :
   «Depuis cinq et quatre ans ils sont tous deux fonctionnaires de l’Etat. Deux intérimaires, puis stagiaires: les voici titulaires. Deux qui s’aiment de façon passablement uniforme. Un couple à mettre en vitrine. Un couple confondant de beauté. Ils ont un chat, et toujours pas d’enfant.
   Non que ça n’aille ou ne marche pas, mais parce que lui, quand elle veut "enfin avoir un enfant", dit "pas encore", et qu’elle au contraire, quand il souhaite avoir un enfant – "Je peux me figurer ça théoriquement" - lui riposte comme au théâtre : "Moi non". Ou bien: "Moi non plus. Il faut objectiver quand on veut agir de façon responsable. Et dans quel avenir vas-tu lâcher cet enfant? Voyons, il n’y a pas de perspective là-dedans. Au surplus, il y en a déjà suffisamment, y en a même trop, des enfants. En Inde, au Mexique, en Egypte, en Chine. Vise-moi un peu les statistiques."»

   
   Encore un Günter Grass que j’aurais aimé aimer …

critique par Tistou




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La Ratte - Günter Grass

Folie des grandeurs
Note :

   Il est pratiquement impossible de résumer ce délire épique, autrement qu’en mentionnant quelques unes des histoires entremêlées. Vous rencontrerez dans ce roman, un narrateur dans une capsule spatiale, en orbite autour de la terre, discutant – via le rêve – avec une ratte. Des femmes tentant d’élucider le mystère de la migration des méduses. La destruction du monde et le remplacement de l’humanité par une race homme-rat, sans oublier des personnages tirés des contes de Grimm qui se sont donnés comme mission de sauver une forêt.
   
   Comme si la difficulté de démêler cet amalgame éclectique n’était pas suffisante, Grass nous déballe son érudition en ajoutant à son texte de nombreuses références littéraires, historiques, et concernant la peinture. Également, des retours en arrière sur ses précédents romans. Toutes les techniques de l’art romanesque sont mises à partie pour créer une prose dense, éclatée et quant à moi… indigeste.
   
   J’avoue n’avoir rien compris à ce barrage de symboles. J’ai butiné ici et là en espérant pouvoir m’accrocher à un personnage, mais en vain, car la construction du livre exige de l’épouser dans sa globalité.
   
   Néanmoins, je reconnais que c’est un travail d’écriture colossal! J’imagine les heures de labeur cérébral afin de relier et faire avancer en parallèle tout ce cirque. Quelque chose qui tient du génie.
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critique par Benjamin Aaro




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Documents
Note :

   Ma contribution à cette fiche sur le livre de Günter Grass "La ratte", que je n’ai pas lu, se bornera à vous fournir ci-dessous deux extraits des "Pelures d’oignons" dans lesquels l’auteur s’exprime sur ce livre:
   
   Tout d’abord, au début, alors qu’il est engagé dans la Waffen-SS, les casernements connaissent un problème de rats…
   "L’un d’entre nous (…) les attrapait même à la main. Sur présentation de plus de dix queues coupées, nous recevions des récompenses différentes. (…) Mais si efficace que nous ayons été à rapporter le butin et à endiguer cette plaie, jamais la batterie de port-Impérial ne put célébrer à grand bruit ni enregistrer en silence une victoire sur les rats; c’est sans doute pour cela que des dizaines d’années plus tard, ces rongeurs impossibles à exterminer m’ont parlé sur toute la longueur d’un roman. Ils hantaient mes rêves, individuellement et en populations. Ils se moquaient de moi parce que j’espérais toujours… Ils savaient tout mieux que personne et s’enterraient juste à temps… Eux seuls avaient le talent nécessaire pour survivre à l’humanité et à ses polémiques." (page 87)
   
   Et vers la fin du livre:
   "Quand au milieu des années quatre-vingts, alors que l’espèce humaine me semblait d’une fugacité définitive, j’inaugurai une pause dans l’écriture qui dura quatre ans, pendant laquelle tous mes doigts ne furent occupés qu’à transformer de la terre en sculpture, les trois
lettera* se sentirent abandonnées. Elles se couvrirent de poussière, jusqu’au moment où, au pinceau d’abord, sur des feuilles de terre cuite blanche, puis griffonnés à la main dans un épais livre vierge, me vinrent des poèmes de fin du monde qui faisaient leurs adieux et qui par la suite furent couchés en lignes serrées sous le titre «La Ratte», puis tantôt ici, tantôt là, et ailleurs dans leur dernière version, voulurent être dactylographiés."(page 440)
   
   
   * machines à écrire

critique par Sibylline




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L'appel du crapaud - Günter Grass

1 mariage et 1 000 enterrements
Note :

   "Dans maints contes de fées allemands – je suis sûr dans les polonais aussi, l’appel du crapaud annonce un malheur. «Le crapaud coasse et le malheur répond» dit-on"
   
   Un jour de marché, à Dantzig, en 1989, Alexander, veuf allemand de passage rencontre Alexandra, veuve habitant la ville. Ils se plaisent et, comme on est le jour des morts, le sujet vient sur le tapis des Allemands nés à Dantzig, qui ont dû abandonner leur ville après la guerre et qu’habite l’ultime désir d’être un jour inhumés dans la terre natale. Ainsi, dès leur première rencontre, l’idée leur vient-elle, comme un rêve d’abord, de créer en ces lieux des cimetières qui accueilleraient les dépouilles de ceux que l’Histoire et la politique ont déplacés. Il faut savoir qu’existent actuellement pour les Allemands des circuits touristiques «Mal du pays»* (pour les vivants cette fois) qui ont beaucoup de succès. Ce désir de retourner sur les lieux de leur enfance tenaille les Allemands qui ont dû renoncer à la Pologne.
   
   Alexandra est doreuse en restauration d’art baroque. Alexander est professeur, historien d’art, spécialiste des inscriptions funéraires. Ils tournent autour de la soixantaine, c'est-à-dire qu’ils étaient enfants à l’époque où l’Allemagne perdit Dantzig.
   
   Günter Grass, lui-même à peine un peu plus âgé quand il a écrit cet ouvrage, a su rendre d’une façon convaincante ce que peuvent être des amours d’âge mûr. On y trouve parfaitement la lenteur de l’établissement des liens, les concessions et la sincérité sans masque qui y préside. La confiance qui s’établit, la force du lien, sans besoin d’exubérance. Tout cela semble simple et vrai. Ainsi, quand il leur faut se séparer plusieurs mois, loin des adieux déchirants et larmoyants, lui fait-il dire simplement :"Notre amour n’est pas rien et ne se sauvera pas."
   
   En ce qui concerne la partie technique de la documentation qui lui a été utile, on se souviendra qu’après la guerre, l’auteur a été apprenti sculpteur sur pierre chez un marbrier funéraire pendant un peu plus d’un an. Ce monde des cimetières et des pierres tombales, des inhumations et déplacements de corps lui est donc assez familier, ainsi qu’il le raconte dans «Pelures d’oignon».
   
   En parallèle à l’histoire d’amour centrale, Günter Grass mène à son accoutumée l’histoire de son pays, au moment de la réconciliation germano-polonaise de la fin du 20ème siècle. Il montre, à travers le développement de cette entreprise de «Société germano-polonaise des cimetières», non pas tant le heurt manichéen de grands sentiments généreux et de réalités marchandes avides, mais bien plutôt l’entrée au même moment, dans le monde artificiellement protégé du Dantzig communiste, du capitalisme et des lois irréversiblement expansionnistes de son économie de marché. (On retrouve-là les réserves de Grass à ce sujet.)
   
   On se doute qu’Alexandra et Alexander que seuls mouvaient de généreuses aspirations n’y trouveront pas leur compte.
   
   A ces histoires d’amour et d’affaires se mêlent de nombreux personnages secondaires très intéressants comme Chatterjee, l’Indien qui fera rapidement fortune dans les rickshaws, ou les divers membres du conseil de la Société des cimetières, témoins de l’ancien monde ou du nouveau. (Conformément au vécu de G. Grass, les témoins de l’ancien ont plus de véracité).
   
   L’atmosphère du roman est calme et résolue, elle accompagne ces deux-là qui n’hésitent pas, n’atermoient pas, font ce qu’ils ont résolu de faire et, dépourvus du besoin de se trahir, ne vont pas au-delà.
   Une belle histoire.
   
   * «En crabe» page 234 qui évoque à nouveau ce sujet
   ↓

critique par Sibylline




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Je ne l’ai pas entendu!
Note :

    Mon Dieu, je ne me souvenais pas, de longtemps, avoir eu autant de mal à lire un roman! Près de trois semaines à lire 250 malheureuses pages… Je ne sais pas si vous avez déjà connu cela…? Vous commencez à lire un bouquin et puis… vous trouvez n’importe quel prétexte pour ouvrir un journal, un magazine, … bref tout sauf «L’appel du crapaud». Pour vous dire, j’ai entamé depuis «Voyage au bout de la nuit» et c’est comme une véritable friandise!
   
   C’est quoi? Le style d’abord. Et là, je n’exclus pas que ce soit un problème de traduction … Mais non, de toutes façons pas que …
   C’est lourd, c’est alambiqué, ce n’est pas séduisant. Ca ne donne pas envie.
   
    «Ensuite, Reschke parla du besoin qu’a l’homme de trouver le repos final où il a eu son cadre avant d’être expulsé ou transféré par force, cadre supposé qu’on cherche, qu’on trouve, retrouve, qu’on a toujours eu depuis qu’on est né. Il dit : « Ce que nous nommons « pays natal » est plus perceptible que les simples concepts de patrie ou de nation, c’est pourquoi tant de gens, pas tous évidemment, mais en vieillissant un nombre croissant d’êtres humains, désirent pour ainsi dire rentrer chez eux sous terre. »
   …/…
   Grâce à l’entregent de Marczak, le ton des échanges entre conseillers de surveillance assemblés ne tournait pour ainsi dire jamais en mêlée, bien que le dialogue en deux langues, plus l’anglais, offrît souvent de l’amadou. La quarantaine plus cinq, toujours soigné dans sa vêture, le front élargi par la chute des cheveux comme poli sous les lumières, il s’entendait, en animateur plurilingue, à désarmer toute contradiction ; de ses gestes comparables à ceux d’un chef d’orchestre il calmait ici, estompait là, occasionnellement en français. Il tronçonnait par des questions incidentes la prolixité de Wrobel.»

   
   Un allemand, Alexander Reschke, une polonaise, Alexandra Piatkowska, veuf et veuve lambda, se rencontrent inopinément, au détour d’un étal de fleurs et voient naître entre eux une affection commune qui devient rapidement de l’amour. Amour cimenté par une idée autant géniale qu’étrange; créer à Dantziz (ancien nom allemand), maintenant Gdansk (puisque polonais depuis la guerre) un «cimetière de la réconciliation» où l’on permettrait aux natifs allemands maintenant émigrés en Allemagne de revenir se faire enterrer sur la terre natale.
   
   Et là, il faut bien se placer dans le contexte sinon on a toutes les chances de rater beaucoup d’arrière-plan qui font la complexité de l’affaire… Gdansk est dorénavant polonais (notre Alsace-Lorraine à l’envers pour nous Français), l’histoire se déroule peu avant la chute du Mur, et l’Allemagne de l’Est existe encore. Mais ceux qui vont venir se faire enterrer sont à l’ouest, et à l’ouest il y a… des Marks. Une monnaie diablement forte comparée au Zloty!
   
   Et l’histoire que nous raconte Günter Grass est finalement celle de beaucoup de belles histoires, qui débutent sur un beau concept généreux, et qui au fil des avancées, des personnes qui se joignent au projet peuvent la voir leur échapper, devenir un monstre incontrôlable, au moins par eux incontrôlée.
   
   C’est intéressant, c’est original et j’aurais aimé aimer ce roman. Mais… je me suis senti repoussé par l’écriture… ou la traduction?
   Je vais voir avec mon prochain Grass.
   
   A noter qu’écrit en 1992, il y a déjà de la part de Grass des allusions, des références déjà très pertinentes et admises que depuis peu sur les effets du réchauffement climatique et l’implication sur nos vies à venir. Notamment une hallucinante affaire de rickshaws qui se greffe sur ceci.
   Mais Günter, pourquoi es-tu si aride?!

critique par Tistou




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Toute une histoire - Günter Grass

Le grand roman de la réunification allemande
Note :

   Annoncé en 1995, avant sa parution par son éditeur, comme le «grand roman de la réunification allemande» , "Toute une histoire" a en fait provoqué un énorme scandale. Peut-être le sujet était-il trop sensible pour que l’on puisse l’aborder totalement librement. Sous des dehors de critique littéraire, le "massacre médiatique" qu’a subi Gunther Grass à cette occasion devait beaucoup plus à des prises de position politiques qu’à des préoccupations réellement liées à la littérature. D’ailleurs, dans les autres pays, les critiques n’ont pas été aussi féroces et beaucoup ont même grandement apprécié le livre. Mais dans l’Allemagne nouvellement réunifiée, les difficultés étaient encore trop brûlantes. La réunification n’avait que 4 ans et n’était pas chose facile à réaliser. Il y avait des plaintes et des insatisfaits des deux côtés. Il y avait ceux qui, comme toujours, faisaient de bonnes affaires sur le dos des moins bien lotis. Il y avait ceux qui payaient. Ceux qui faisaient de leur mieux. Etc. Toujours est-il que, sa personnalité plutôt polémique n’aidant pas, G. Grass eut à faire face à des attaques cruelles dépassant largement le cadre généralement fixé à la critique littéraire. Ce ne fut pas la seule occasion de sa vie.
   
   Revenons à notre «grand roman de la réunification allemande». Ce gros livre d’environ 650 pages est d’une structure assez complexe. Je vais essayer de résumer la situation romanesque à grands traits, mais cela n’a rien de simple. Disons que nous avons deux personnages principaux: Le premier s’appelle Theo Wuttke, plus connu sous le diminutif de Fonty. Ce surnom lui vient du fait qu’il s’identifie plus ou moins au grand auteur allemand Theodor Fontane dont il connaît toute l’œuvre par cœur au point, quand il ne travaille pas à son bureau, de donner des conférences à son sujet. Fonty a si bien mêlé sa vie à celle de son idole que beaucoup de leurs caractéristiques personnelles se ressemblent (depuis la naissance le même jour dans la même ville mais avec 100 ans d’écart) et qu’il a tendance à confondre de temps à autre les deux histoires. C’est que Fonty n’est plus jeune et que sa mémoire s’égare parfois, sauf quand il s’agit de réciter Fontane.
   
   Le second personnage est Ludwig Hoftaller, son "ombre-diurne-et-nocturne". Là encore, toute une histoire pas simple: ce personnage de Hoftaller avait été inspiré à Grass par le Tallhover du roman de H.J. Schädlich. Avec l’accord de ce dernier, Grass a repris ce personnage sous une anagramme. Nous le retrouvons donc ici, toujours espion de la Stasi, mais attaché à la personne de Fonty. S’il ne se prend pas pour un écrivain célèbre, Hoftaller lui, a tendance à se prendre pour la police secrète elle-même, se présentant ainsi comme ayant accompli à ce titre des tâches vieilles de plus d’un siècle, comme la surveillance de Karl Marx. Personne ne l’aime. Tout le monde le craint. Il sait tout. Il est omnipotent. Il est dangereux.
   
   Partout où va Fonty, il est. Ils sont finalement devenus si proches l’un de l’autre qu’ils se connaissent intimement et que leurs discussions peuvent atteindre des thèmes que d’autres ne comprendraient pas.
   
   Le récit est fait par «Les archives», un service bureaucratique polycéphale. Des «archives» bien proches elles aussi de l’espionnage, narrateur omniprésent.
   
   Le problème allemand a été que les critiques ont considéré que ces deux représentants de l’ex Allemagne de l’Est qui contestaient les bienfaits de la réunification exprimaient les idées de G. Grass. N’acceptant pas ces idées, ils ont massacré le livre. Mais ici, Grass n’est pas un politicien, c’est un écrivain. Il ne nous demande pas de rejoindre son parti ou de voter pour lui, il nous demande de le lire. Je l’ai lu. Mon opinion sur l’Allemagne était assez détachée pour que je puisse sans problème entendre tous les points de vue. Cela n’a pas gêné ma lecture et j’ai ainsi pu voir le roman lui-même et je l’ai beaucoup aimé. On a dit qu’il y avait des longueurs, on l’a même traité d’ «illisible». Je n’ai pas du tout éprouvé cela. Tout le temps qu’a duré ma lecture, je l’ai retrouvé à chaque fois avec plaisir, pressée de le poursuivre.
   
   Mon avis est que ce livre est une œuvre importante du point de vue littéraire, et une réussite dans sa complexité. Les différents niveaux de lecture (dans l’espace, dans le temps, à travers des personnages aux contours non fixes sans parler de tout ce qui n’est pas dit et que le lecteur peut deviner ou croire deviner etc.) en font une œuvre vraiment passionnante.
   
   Avec l’apaisement que donne le recul, ça doit être un vrai poids sur la conscience d’un critique d’avoir enterré pour des raisons (bonnes ou mauvaises) non littéraires une vraie œuvre, d’avoir tenté de la tuer et de lui avoir nui.
   
   
   PS : Pour ce qui est de sa position à propos de la réunification, plutôt que de lui faire des procès d’intention, voyons ce que G. Grass en dit lui-même (mais pas dans ce livre où ce n’est pas lui qui s’exprime). Il confie dans un entretien avec Jean Blain (magazine "Lire"n° 259 d’octobre 97 : "Ce qui avait été pensé comme une adhésion volontaire à la Constitution allemande s’est transformé en annexion. On ne pouvait pas imposer de cette manière les normes ouest-allemandes à des millions de personnes qui, pour les plus âgées d’entre elles, étaient passées sans transition d’une dictature à une autre, du nazisme au stalinisme. On devait, me semble-t-il, un peu de respect à la vie qui avait été la leur."

critique par Sibylline




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En crabe - Günter Grass

Des romans qui se méritent
Note :

   Voilà comment cela s’est passé pour moi: j’ai lu une bonne vingtaine de pages, je me suis arrêtée et j’ai dû reconnaître que je n’y comprenais rien. J’ai soufflé un grand coup, lu la 4ème de couverture et relu mes 20 pages. Aidée par ma première vision de ce début et par les indications de la couverture, j’ai enfin saisi ce qui m’était raconté et à partir de ce moment, tout s’est enchaîné sans problème. J’ai toutefois été emballée par la complexité, la finesse et l’intelligence de la construction de ce livre et ce sentiment n’a fait que s’accroître tout au long de ma lecture.
   
   Günter Grass n’écrit pas des romans de gare. On ne les lit pas à la légère. Il ne me paraît pas possible de les lire dans le métro, du moins pour leur début, une fois lancé on est bien immergé et on s’y remet immédiatement, mais au début d’un roman de Grass, il est nécessaire de disposer de périodes, d’une heure environ, de se lancer au long cours pour bien se caler dans le flot du récit. Alors, la barque se détache de la berge, on se sent emporté et on peut se laisser aller, tout s’enchaîne. Mais si la mise en route est mal faite, l’on se retrouve tout simplement au milieu d’un texte que l’on ne comprend pas et dont on ne tirera guère de profit.
   
   Toutefois, dans l’œuvre de Grass, ce roman "En crabe" est particulier. Le titre illustre la façon dont l’auteur va mener son récit. Ainsi le narrateur dit-il au début :"Ce que je ne sais pas encore, c’est si, comme on me l’a appris, je dois d’abord dérouler une biographie, puis l’autre, et ensuite telle ou telle autre encore, ou si je dois plutôt traverser le temps en oblique, un peu à la manière des crabes, qui simulent la marche arrière en partant de côté, mais qui avance assez vite." Vous voilà prévenu. En fait, le narrateur se lance immédiatement, les personnages et les faits se succèdent rapidement. Le lecteur tente de les mémoriser, de les comprendre, alors même qu’il ne parvient pas à saisir qui parle et pourquoi l’on suit ces personnages étrangers l’un à l’autre (parfois même par l’époque). La mise en perspective est difficile. Elle se fera progressivement, plus tard. Il faut se souvenir de ce qui nous est dit et se laisser porter. Les choses ne tardent pas à s’organiser.
   
   Venons-en à l’histoire elle-même. Le narrateur (poussé par un mystérieux mandataire) raconte à la fois l’histoire de Wilhem Gustloff, dirigeant nazi abattu et celle du naufrage du "Wilhem Gustloff", grand bateau de croisière, alors utilisé pour évacuer des milliers de réfugiés que talonne l’armée rouge. Coulé par un sous-marin qui le voit comme un transport de troupe (ce qu’il était d’ailleurs aussi partiellement) il fera des milliers de victimes dont une quantité invraisemblable d’enfants, femmes et vieillards. Il était bien sûr quasiment impossible de survivre aux eaux de la Baltique en janvier. Parmi les rares miraculés, nous retrouvons la Tulla des "Années de chien". Elle fuit avec ses parents, sur ce navire qui lui rappelle plutôt les beaux jours des croisières KdF. Elle est très jeune, enceinte jusqu’aux yeux, au point qu’aussitôt après le naufrage, elle accouche à peine récupérée par ses sauveurs. Et cette Tulla est la mère du narrateur, c’est de lui qu’elle a accouché cette nuit-là et c’est elle qui depuis toujours l’a absolument poussé à raconter ce drame tu, aussi bien par les Nazis que par les Soviétiques. Elle exige de lui qu’il récolte son témoignage et, ne parvenant pas à ses fins, en transmet la charge à son petit fils.
   
   Günter Grass travaille ici sur la mémoire du peuple allemand de ce vingtième siècle. Mémoire qui accroche et se refuse, qui veut dire et tout autant se taire, générations qui veulent tourner la page et en même temps, ériger encore des monuments commémoratifs, fixer des plaques, juger qui y a droit ou non. Mémoire qui pour un assez grand nombre, c’est ce que j’ai constaté à cette lecture, n’a toujours pas réglé leurs comptes à ses vieux fantômes et traîne encore des loques de nazisme et d’antisémitisme qui ne peuvent, me semble-t-il, que nous étonner. Je croyais naïvement ces problèmes bien mieux réglés et la place plus nette. Mais ici, modernité oblige, l’histoire se poursuit sur le Net avec chat et blogs de spécialistes amateurs… et on baigne encore dans ces vieilles puanteurs.
   Petite parenthèse, quand je songe aux choses minables qui ont été obtenues à chaque fois que j’ai vu mettre le Web en scène dans un roman, on reconnaît encore ici le talent de Grass qui en a tiré bien autre chose.
   
   Pour conclure –car me voilà encore partie pour en parler des heures- je dois dire que ce n’est pas sans pas mal de réticences que j’ai lu ce roman. Grass y flirte un peu trop à mon goût avec ses vieux démons. Il ne s’exprime pas en son propre nom bien sûr, mais son personnage principal est bien trop pronazi et antisémite pour moi. Les péroraisons satisfaites de l’accusé, lors de son procès, sont difficilement supportables et il m’a été pénible de lire tous ces commentaires racistes. Pénible de voir un fervent nazi de l’époque où ils étaient particulièrement nuisibles être baptisé «le martyr» à longueur de pages parce qu’il a eu la malchance d’arrêter avec sa tête la balle d’un juif venu lui faire part de son désaccord sur ses grandes théories ethniques, pénible quand il y a un autre mort, qu’il soit estimé presque responsable sur l’air de «il n’avait qu’à pas dire qu’il était juif» ( !). Et non, je ne trouve pas que ce soit le comble de l’équité et de la tolérance que de déclarer qu’on a raison de dresser aujourd’hui une stèle à un activiste nazi du moment que l’on reconnaît dans le même temps qu’à Israël, on aurait tout autant raison d’en dresser une à son assassin. Pour moi, soutenir ce genre de thèse, c’est n’avoir rien compris. Alors, si on ajoute qu’il n’est pas facile de savoir où se situe la pensée de Grass dans cet éventail de positions…
   
   Une œuvre littéraire indéniable, mais aussi un livre qui ne sent pas le frais et qui me laisse bien songeuse. Je ne peux pas dire que je comprenne bien la pensée de Grass sur cet épineux sujet de l’antisémitisme, et je lui ai trouvé là une indulgence… dérangeante. Il y a des choses pas dites qui hurlent, des silences qui font un vrai vacarme.
   
   
   PS : Dans «Pelures d’oignon», Günter Grass précise que ses parents et sa sœur auraient parfaitement pu faire partie des passagers de cet ultime voyage et qu’il l’a même craint un moment.

critique par Sibylline




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Pelures d’oignon - Günter Grass

Pour mieux comprendre, pas pour juger
Note :

   En 2006, avec ces "Pelures d’oignon" qui sont son œuvre autobiographique, Günter Grass levait un pan du voile révélant une facette de sa vie qui ne manqua pas de faire du bruit. Il était temps d’admettre que ces Allemands qui n’ont rien vu, rien su, rien fait pendant la guerre de 39-45 ne disaient pas tous la vérité. Temps d’admettre ou plutôt temps de cesser de faire semblant d’y croire. Il y avait eu là une amnésie, un arrangement commode, tout comme est commode la pieuse indignation de ceux que la simple chronologie a préservés d’abord de ces manipulations puis de ces soupçons.
   
   Dès qu’ils ont eu vent du scandale, certains se sont précipités sur cet ouvrage pour juger s’il convenait ou non de condamner Grass. Ils ont fait, par désir de se poser en juge, d’absoudre ou d’exécuter, l’effort qu’ils n’avaient pas fait juste pour découvrir qui avait eu le Prix Nobel de Littérature en 1999 et pourquoi.
   
   Dans cette autobiographie, Grass évoque son enfance à Dantzig, alors "ville libre" à la forte proportion de population allemande. Il évoque sa famille, son enfance, la montée du nazisme, son passage dans les Jeunesses hitlériennes puis justement son engagement dans la Waffen-SS. Il évoque surtout son attirance sans cesse croissante pour l’Art. L’art graphique puis la sculpture, la poésie, avant de s’orienter vers le théâtre et le roman. On a le sentiment que pour lui son art domine ses autres préoccupations. Bien sûr, les femmes, l’argent, la danse sont loin de le laisser indifférent, la guerre, la mort, les ruines l’entourent, mais on perçoit toujours dans cela une forme d’égoïsme qui le réserve pour autre chose: son art sous une forme ou une autre.
   
   Nous découvrons un Grass qui a hérité de sa mère (épicière dans un quartier populaire) un solide sens des affaires et un savoir-faire qui lui permirent de survivre en des périodes de misère et dont ses futurs éditeurs ne se réjouiront pas.
   
   En résumé, un livre dont on ne peut se dispenser si l’on désire comprendre l’œuvre de Günter Grass, une lecture assez facile et une mine extrêmement riche d’éléments et de détails que l’on retrouvera dans ses romans. Ce qui fait de cette autobiographie, sinon une clé, du moins un "passe" permettant d’aller voir de plus près les petits cailloux blancs que l’auteur aime semer dans ses livres et qui nous aident, un peu partout, à le situer par rapport à ses personnages ou à son récit. (Ainsi, en parlant de caillou, ce morceau d’ambre incluant un moustique, que l’on voit réapparaître dans "L’appel du crapaud" et dans d’autres œuvres, ou cet oncle fusillé devant la poste de Dansk). La vie de Günter Grass, qui fut riche en rencontres et en évènements marquants, se réfracte en milles éclats dans ses livres et le lecteur des "Pelures d’oignon" les reconnaît.
   
   Günter Grass était au cœur de ce qui s’est passé de plus marquant en Allemagne et chez ses voisins en ce 20ème siècle. C’est de cela que ses livres nous ont toujours parlé et ce n’est pas pour rien que l’on voit l’un des personnages principaux des "Années de chiens" passer de l’idéal communiste à celui des nazis, et retour. Grass nous a livré "…des histoires où les choses se passent de façon plus réelle que dans la vie" (p. 13)
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critique par Sibylline




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Autoportrait de l’artiste en jeune mouton
Note :

   Depuis que le prix Nobel de littérature lui avait été attribué en 1999, Günter Grass avait acquis – définitivement, à ce qu’il semblait alors – la réputation d’être un témoin essentiel du XXème siècle, et la conscience d’une certaine Allemagne de l’après-guerre. C’est dire que ces "pelures d’oignon", où Günter Grass retrace ses jeunes années ont fait l’effet d’un fichu pavé dans la mare lors de leur parution en 2006. On y découvre en effet un tout jeune Günter Grass, enrôlé, irréprochable sinon particulièrement zélé, dans les jeunesses hitlériennes, puis dans la défense passive et enfin – volontairement – chez les Waffen SS qu’il a rejoint tout à la fin de la guerre, juste à temps pour prendre part à la débacle finale sur le front de l’Est. "Croyant jusqu’à la fin. Pas vraiment fanatique, mais le regard immuablement fixé par réflexe, sur le drapeau dont on disait qu’il était «plus que la mort», je restais au garde-à-vous et j’étais exercé à marcher au pas. Aucun doute ne venait blesser cette foi, rien de subversif, comme par exemple la distribution de tracts, ne peut me décharger. Aucune blague sur Goering ne me rendait suspect. Je voyais bien plutôt la patrie menacée, encerclée d’ennemis." (pp. 45-46)
   
   Pour paraphraser Dylan Thomas et son "portrait de l’artiste en jeune chien", c’est son autoportrait en jeune mouton, qui suit le reste du troupeau sans se poser de questions, que Günter Grass dresse ici, sans aucune indulgence car les occasions de se poser des questions, justement, ne manquaient pas. Mais il entoure si bien son récit de précautions oratoires, nous rappelle si souvent les pièges et les incertitudes de souvenirs si lointains, et pour beaucoup, soigneusement occultés, que je ne sais finalement que penser de ces "pelures" et des confessions qu’elles recèlent: s’agit-il ici, oui ou non, d’un repentir sincère ou plutôt d’une ultime forme de coquetterie, sur le mode du "vous voyez bien que je ne cherche pas à me montrer sous un jour avantageux"?
   
   Mais quel que soit l’agenda secret de l’auteur, "Pelures d’oignon" est un livre passionnant. Parce qu’il éclaire de nombreux autres ouvrages de Günter Grass, tout en évoquant sous leur véritable identité les modèles de quelques uns de ses personnages les plus marquants. Parce qu’il nous apporte un témoignage rare, et donc important même s’il vaut peut-être mieux le prendre avec des pincettes, de l’Allemagne nazie vue de l’intérieur, par l’un des bons sujets du Führer et non par l’un de ses opposants… Et parce qu’il nous livre un récit hallucinant de la débâcle de l’armée allemande dans les dernières semaines de la guerre.
   
   Extrait:
   "Le souvenir aime le cache-cache des enfants. Il se planque. Il a un penchant pour les belles paroles et il enjolive, souvent sans nécessité. Il contredit la mémoire, qui fait la vétilleuse et se chamaille pour avoir raison.
   Quand on le presse de questions, le souvenir ressemble à un oignon qui voudrait être pelé afin que soit dégagé ce qui, lettre après lettre, est là, lisible: rarement univoque, souvent dans une écriture à lire dans le miroir ou crypté d’une quelconque manière.
   Sous le première peau, qui produit encore un crissement sec, se trouve la suivante, laquelle, à peine détachée, en libère une autre, humide, sous laquelle attendent et chuchotent la quatrième, la cinquième. Et chacune de celles qui viennent sur des mots trop longtemps évités, des signes tarabiscotés aussi, comme si quelque faiseur de mystères avait voulu depuis sa jeunesse, à l’époque où l’oignon ne faisait encore que germer, s’envelopper d’un chiffre." (p. 11)

critique par Fée Carabine




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Le turbot - Günter Grass

Flagrant délit de gaspillage
Note :

   Revisitant un conte des frères Grimm, "Le pêcheur et sa femme Ilsebill", Günter Grass s’attache à brasser dans son "turbot" des thématiques aussi diverses que :
   
   • L’histoire de Gdansk et de sa région de la fin du néolithique (alors que la ville n’ y existait pas encore) à nos jours
   
   • L’histoire des relations entre hommes et femmes, à nouveau de la fin du néolithique à nos jours, retraçant l’évolution d’une organisation matriarcale vouée au culte de la déesse-mère et de ses trois seins, vers une société judéo-chrétienne où le pouvoir appartient aux hommes (qui ont bien montré au cours des nombreux conflits armés qui émaillèrent l’histoire de Gdansk l’usage qu’ils étaient capables d’en faire…) et enfin le retour sur le devant de la scène politique et sociale de la gent féminine menée tambour battant par les militantes du MLF et autres associations défendant les droits des femmes. Un sujet à propos duquel je m’interroge: ne faudrait-il pas plutôt parler ici de "guerre des sexes" ? Et c’est dire que tout, ici, est dans la nuance ;-)
   
   • Une histoire de la nourriture et de l’art culinaire, avec une attention toute particulière pour les racines, graines et baies sauvages qui constituaient l’essentiel du régime des peuplades des rives de la Vistule en temps de disette – une attention dont on comprend les raisons à la lecture de l’autobiographie de Günter Grass, "Pelures d’oignon" (un livre également présenté ici *).
   
   Il y aurait là ample matière pour un roman truculent et goûteux, fut-il un peu écoeurant sur la longueur, si le fil du récit ne se dissolvait pas littéralement dans une invraisemblable prolifération de détails et de remarques en tout genre et de toute nature. Ou en d’autres mots, si la prose de Günter Grass ne se faisait ici verbeuse et jargonnante au point d’en devenir à mes yeux parfaitement illisible.
   
   Je ne peux tout simplement pas me souvenir d’un autre exemple où un auteur m’ait donné à un tel degré l’impression d’abuser sans raison valable de ma bonne volonté de lectrice. Cela justifie bien le fait que "Le turbot" vienne de prendre la place d’honneur dans le club très fermé des livres que, non, niet, nee, no… je me refuse définitivement à terminer parce que trop, c’est trop! Quant à la cote – une malheureuse petite étoile – que j’attribue à ce roman, c’est bien plutôt une marque de reconnaissance envers les remarquables et incontestables moyens d’un auteur dont j’avais apprécié "Le tambour" et beaucoup aimé "Toute une histoire", et que je viens de prendre ici en flagrant délit de gaspillage. Et non une appréciation de mon (dé)plaisir de lecture, qui s’accommoderait mieux d’un zéro pointé.
   
   * Et d’une lecture autrement plus intéressante et agréable que "Le turbot" !
   
   Extrait:
   "A l’époque où Mestwina saoule abattit l’évêque Adalbert d’un coup pourtant ajusté, sauf les Pomorzes autochtones de la rive gauche et les Pruzzes établis à l’est de la rivière, il n’y avait pour habiter aux embouchures de la Vistule que des résidus de peuples en transit: des Goths gépidisés passablement mêlés à notre brouet ethnique et des immigrants saxons ayant pris la fuite devant le zèle convertisseur des Francs. Des Polaques slaves s’infiltraient vers le Sud. Et des Varègues scandinaves nous saignaient à discrétion. Ils construisaient partout des forteresses –refuges contre les incursions pruzziennes, et ne purent cependant pas empêcher les Pruzzes de s’implanter à l’ouest de la dépression fluviale. Leur chef s’appelait Jagel. Une forme archaïque du lituanien Jagello. C’est pourquoi la colline s’appela plus tard, quand la ville était déjà fondée, Hagelsberg.
   Dès l’époque de Mestwina, quelques Varègues déguisés en pêcheurs pomorzes avaient tué Jagel dans son repaire. C’est seulement quand le duc des Polaques Boleslas Chrobri eut rejeté les Pruzzes sur la rive droite de la Vistule que la domination varègue fut remplacée par la polaque. A peine Mestwina en effet avait-elle assommé cet Adalbert que le duc de Pologne avait engagé comme propagandiste que nous devînmes sujets et le restâmes." (p. 125)

   (ND Fée Carabine : Non, le contexte ne rendrait pas ce passage plus clair, d’ailleurs c’est typiquement le genre d’informations que Günter Grass passe son temps à asséner de but en blanc aux pauvres lecteurs de son "turbot", sans leur laisser le temps de rien voir venir, passant continuellement d’une époque de son récit à une autre…)

critique par Fée Carabine




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