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Auteur des mois de Février & Mars 2009
Richard Ford

   Comme promis, après Günter Grass, nous sommes partis plein ouest (ou plein est) nous avons franchi les océans et rendu visite à un Américain pur jus: Richard Ford pour qu’il nous parle un peu de son pays et de ses compatriotes.
   
    Ce qu’il fait bien plus que de parler de lui-même car entre les personnages de Ford et lui, la distance semble énorme. Quel est ce mystère?
   
   Et où irons nous après l’Amérique du Nord?

   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2009
   
    Richard Ford est un écrivain américain né en 1944 dans le Mississippi.
   
    Il suit des études à la Michigan State University puis à l'Université de Californie à Irvine
   
    Il est marié et n’a pas d’enfant (par décision conjointe avec son épouse).
   
    Il a été journaliste et a enseigné.
   
    Il a longtemps vécu à la Nouvelle Orleans, avant de s'installer dans le Maine.
   
    Il a reçu le prix Pulitzer et le PEN/Faulkner Award en 1996 pour son roman le plus connu "Indépendance".
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Une mort secrète
  Le bout du rouleau
  Un week-end dans le Michigan (Frank Bascombe, I)
  Rock Springs
  Une saison ardente
  Indépendance (Frank Bascombe, II)
  Une situation difficile
  Péchés innombrables
  L'état des lieux (Frank Bascombe, III)
  Canada
 

Une mort secrète - Richard Ford

Sud profond, entre Mississipi et Arkansas
Note :

   «Une mort secrète» est le premier roman de Richard Ford et on n’est pas étonné qu’on ait évoqué à son sujet une filiation «Faulknérienne» ou «Harrisonienne». Pour un premier roman, c’est un coup de maître, à coup sûr. On est dans l’intangible, dans le flou – comme devant une image tremblotante – rien n’est certain, tout peut arriver sans qu’on en comprenne vraiment la raison, sans qu’on en soit sûr en tout cas.
   Moins «divaguant» que Faulkner ou Harrison, plus centré sur son histoire, peut-être plus facile à lire parce que moins foisonnant, mais flou néanmoins, laissant l’incertitude flotter et le lecteur interpréter. Il laissait augurer déja d’une grande maîtrise du type de narration choisi; pas vraiment linéaire, pas vraiment «raccord».
   
   Un homme, en retour sur son passé, part sans explication vers sa terre natale. Il a des choses à retrouver, et notamment sa cousine avec qui la relation est tout sauf simple. Un autre est quasiment envoyé vers le même endroit, une île, par sa partenaire, plein de confusion (et nous avec lui). Et puis sur cette île (sur le Mississipi), qui n’existe sur aucune carte (on apprendra pourquoi et comment) se trouvent trois personnes au parcours étonnant, comme le Sud des Etats-Unis (à en croire Faulkner, Gaines, ou Ford ici) sait en secréter.
   
   Tout ce beau monde se retrouve en communauté de vie, au moins pour un temps, et Richard Ford se régale à nous embrouiller dans tous les sens. Du Faulkner en moins foisonnant.
   «Robard considéra M. Lamb avec une expression bizarre.
   - Hewes, maintenant écoute-moi bien, commença le vieux en s’adossant à sa chaise jusqu’à ce que les barreaux se missent à grincer et que le siège parût sur le point de s’effondrer. Suffit que tu montes dans ta Jeep et que tu sillonnes les routes de l’île. T’inquiète donc pas desquelles tu prends, ni d’où tu pars, tant que tu sais où tu vas et que tu trucides personne, et que personne te trucide, mais surtout laisse aucun de ces fils de pute débarquer de là-bas en catimini pour me massacrer mes dindes. Tous les chemins finissent par aboutir ici.
   Robard gardait les yeux rivés à son assiette, mais il observait discrètement les autres convives comme s’il n’aimait pas recevoir des ordres devant autrui.
   - D’accord, dit-il.
   - Mais si t’as l’occasion de buter le vieux Gaspareau, j’te permets de pas le rater. Les yeux du vieux s’illuminèrent. Mme Lamb t’en sera éternellement reconnaissante.»

   
   Du tragique, il va y en avoir (et Richard Ford nous le sert en prologue!). C’est très agréable à lire même si l’on se fait beaucoup balader.
   
   A noter que cette première oeuvre a été traduite par Brice Matthieussent, le traducteur attitré de Jim Harrison.
   
   Titre original: A Piece of My Heart
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critique par Tistou




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Si secrète que je dois bien avouer…
Note :

   On évoque parfois Faulkner et Steinbeck à propos de richard Ford et c’est juste, du moins en ce qui concerne ce roman, le premier que je lis de lui. On retrouve de leurs accents dans ce qu’il y écrit.
   
   Cela débute par un bref prologue de 2 pages, incompréhensible qui s’éclairera évidemment jusqu’à la fin de notre histoire; par contre il laissera alors la place à un épilogue, tout aussi bref et, pour moi, tout aussi incompréhensible et là, je me demande bien ce qui va l’éclairer… (Si quelqu’un a une interprétation, qu’il n’hésite pas à me la communiquer.) Mais nous n’en sommes pas encore là, n’oublions pas les 350 pages entre les deux.
   
   Un homme pauvre, Robard, quitte soudain sa compagne pour rejoindre sa cousine-et-amour de jeunesse, Beuna, mariée à un joueur de baseball professionnel. Comme vous le voyez, c’est le festival des prénoms repoussants. Mais c’est là une opinion très subjective et qui n’est peut-être pas celle de tout le monde et peut-être moins encore celle d’un Américain du sud donc… je m’abstiendrai de tout reproche à ce sujet.
   
   Notre Robard vit et a toujours vécu en se louant comme ouvrier d’usine ou ouvrier agricole à des postes qui n’offrent aucune sécurité d’emploi. La misère l’a toujours menacé. Il apprend là que son dernier emploi vient de prendre fin et, au lieu de rentrer chez lui ou d’en chercher un autre, sans éprouver la panique de la survie qu’il ressentait d’habitude dans de semblables circonstances, il monte dans sa camionnette et part rejoindre Beuna et, sur place, un autre travail. Ici ou ailleurs… de toute façon ce sera canicule, insécurité, misère, sexe, violence et alcool.
   
   Ce nouveau travail nous permettra de rencontrer, en plus de l’amante torride, un autre déclassé, -plutôt du tertiaire celui-ci- Newel et un vieux couple qui occupe une île. Ces 350 pages dont je parlais plus haut nous feront surtout découvrir ce monde et ce mode de vie quasi désespéré pour tous quoique plus ou moins confortable selon les personnages mis sur le devant.
   
   Je dois dire que je suis un peu passée à côté de ce roman. Je reconnais sans aucune contestation la qualité de l’écriture de Richard Ford, qui est telle que les pages se tournent irrésistiblement les unes après les autres sur une aussi longue distance alors que je ne suis jamais parvenue à m’intéresser vraiment à l’histoire elle-même. Ni d’ailleurs aux micro-histoires à l’intérieur du roman qui fourmille de digressions et d’anecdotes dont je n’ai souvent pas trop saisi l’intérêt et le sens… c’est dire. A part celui de nous donner à voir des personnages de cette Amérique profonde et prolétaire. Mais pour en revenir à mon introduction, je dois avouer que je ne suis pas non plus une inconditionnelle de Faulkner et Steinbeck malgré toute la valeur que je reconnais à leurs œuvres donc… je vous laisse poursuivre le raisonnement, vous n’avez pas besoin de moi pour cela et puis, c’était mon 1er Richard Ford, il faut d’abord que j’en lise d’autres avant de me prononcer.
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critique par Sibylline




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Une œuvre d’art sophistiquée
Note :

   Ecrit en 1976, traduit de l’américain et publié en France en 1989, ce roman a bien vieilli et conserve la force que lui confère son étrangeté.
   
   Construit comme une succession de tableaux, ce roman nous fait naviguer autour de trois personnages, trois paumés qui finissent par se retrouver, par une conjonction de hasards, l’un pour fuir une femme, l’autre pour en retrouver une, sur une île du fleuve Missouri qui n’existe pour aucune carte d’état-major.
   
   Le roman commence par un très court prologue, une scène de meurtre qui semble gratuite, livrée sans explication.
   
   Il va se construire, lentement, très lentement, autour de scènes qui paraissent totalement indépendantes les unes des autres. Jusqu’à ce que les personnages mis en scènes apparaissent dans des lieux, à des temps différents pour former une vague esquisse de ce que l’on pressent être un tableau général.
   
   En vérité, c’est une œuvre d’art sophistiquée qu’élabore R. Ford mais par morceaux, livrés incomplets, juxtaposés et qu’il va s’appliquer à compléter très progressivement, en laissant le soin au lecteur d’inventer, d’imaginer les connexions qui ne lui apparaîtront, dans leur intégralité, qu’au tout dernier moment.
   
   Il faut adhérer au projet, à vrai dire magnifiquement mené par un auteur de grand talent, et persévérer. Le jeu et l’effort en valent la chandelle. Le prologue finira par s’inscrire dans le tableau d’ensemble après bien des péripéties et des détournements.
   
   Entretemps, nous aurons appris à connaître et à aimer, un peu, ces trois hommes à la recherche d’un quelque chose, une victime, une femme, un sens, un ennemi… susceptible de factualiser le profond mal-être qui les caractérise.
   
   Le rapport amoureux y est tourné en dérision car l’amour ne peut soutenir le mépris, l’horreur de soi, la peur irrationnelle ou la manipulation.
   
   Les distances, immenses aux Etats-Unis, sont le prétexte à des voyages incessants pour fuir un ailleurs qui n’aura pas su répondre à une attente qu’on aura pas su exprimer.
   
   Bref, c’est un roman de la frustration, de l’absurde, du non-sens qui est brillamment fabriqué ici. Un roman qui repose sur des rapports humains rustres, minimalistes car comment aimer et s’ouvrir aux autres quand on se déteste soi-même, ce qui est la problématique centrale de ce livre.
   
   C’est pourquoi tout finit par prendre un tour menaçant dans chacun des plus infimes gestes quotidiens décrits ici. C’est pourquoi le tragique absurde l’emportera car il ne peut y avoir d’espoir dans cet univers superbement mis en scène.
   
   On pourra qualifier ce roman d’indispensable, de pièce maîtresse injustement méconnue dans la littérature américaine de la fin du XXe siècle.
   
   Un roman cependant lumineux, au sens où, pour éclairer ce tableau et faire sortir de l’ombre les bouts d’esquisse, R. Ford utilise avec fulgurance des éclairages et des lumières qu’il décrit avec une richesse de mots, une novation d’images qui laissent tout simplement béat.

critique par Cetalir




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Le bout du rouleau - Richard Ford

Gringos en danger
Note :

   Richard Ford fait aujourd'hui partie des auteurs américains à succès. À juste titre si l'on en croit les magazines et les critiques littéraires saluant la publication de son dernier roman. Pourquoi donc suis-je allé dénicher celui-ci paru en 1986 sous le titre "The Ultimate Good-Luck" ?
   
   Harry Quinn a servi au Vietnam et il a eu la chance d'en revenir entier. En sera-t-il de même de cette expédition au Mexique? Le jeune vétéran s'est fourré dans un piège pour les beaux yeux de Rae : tout le monde dit qu'elle est très belle.
   
   Le guêpier est simple en fait. Le frère de Rae, Sonny, aussi peu futé que sa soeur est jolie, a été arrêté au Mexique pour un trafic de cocaïne. Sans trop savoir de ce qui s'est passé, Rae a envoyé son petit ami pour organiser la libération du frangin. Avant même qu'elle ne débarque des Etats-Unis avec une forte somme pour financer la libération, les choses se compliquent, et prennent une vilaine tournure. À qui peut-on faire confiance dans cette province mexicaine gangrenée par la corruption, le trafic de stupéfiants, et la guérilla?
   
   L'action se déroule à Oaxaca, en pays zapotèque. Sur le zocalo, on rencontre des touristes en short, des américains et des allemands. On consomme du mezcal et de la téquila. Des glaces aussi, car il fait chaud au Mexique. Il faut se méfier des scorpions comme des avocats, des tueurs comme des militaires. De plus, Harry Quinn a des douleurs d'estomac. Mais c'est un gentil garçon qui offre un bijou et des fleurs à Rae. Entre autres qualités, il sait aussi se servir d'un revolver.
   
   Avec des dialogues qui se traînent, et une action par laquelle on a du mal à se sentir concerné, ce deuxième roman de Richard Ford est, vous l'avez compris, une lecture dispensable.
   
   Titre original: The Ultimate Good Luck
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critique par Mapero




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Au sud de la frontière
Note :

   Un roman particulièrement glauque de Ford, où l’on suit Quinn - un vétéran amoché de la guerre du Vietnam - dans sa quête impossible. Il s’est donné le mandat d’aider sa copine Rae dont le frère Sonny est derrière les barreaux dans une prison Mexicaine. Les accusations de trafic de drogues qui pèsent sur Sonny sont tout à fait légitimes. Avec le support d’un ami avocat, Quinn descend dans la région d’Oaxaca afin de faire bouger les choses. Ses démarches l’entraînent dans les bas-fonds et il se bute aux indiens locaux, touristes louches et membres de guérillas. Sa chance s’effrite et l’étau se resserre sur lui.
   
   L’intrigue comporte son lot de violence et bombes qui explosent. Mais, le style de Ford ne se prête pas au roman d’action. En fait, il s’agit d’une succession confuse de séquences dont le but est de nous présenter des personnages dont la principale préoccupation est de survivre. Retours-arrières, études de caractère et maintes conversations vaines éteignent le suspense.
   
   Je me suis ennuyé. La galerie de personnages antipathiques n’a pas su faire naître en moi la moindre étincelle de compassion. Encore moins, cette idée de sauver un criminel.
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critique par Benjamin Aaro




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La poisse à Oaxaca
Note :

   «Le bout du rouleau» est le second roman de Richard Ford. Difficile de trancher entre la qualification de roman ou de polar. Allez! On dira roman noir …?
   
   Oaxaca est une petite ville mexicaine où Harry Quinn, américain, vient d’arriver. Genre bled pourri de chez pourri, mais il a un but pour cela, et une bonne raison derrière le but…
   
   Le but, c’est de faire en sorte que son copain, ou plutôt le frère de sa copine, Sonny, soit libéré de la prison – mexicaine, et bonjour l’ambiance – où il est incarcéré au motif de trafic de drogue.
   
   La bonne raison, c’est que Sonny est le frère de Rae, sa copine un peu perdue de vue ces derniers temps, et que répondre au SOS de cette dernière pour libérer le frérot semble à Quinn un acte à même de contribuer à la réconquête de ladite Rae.
   Il ne s’agit pas de le faire évader, ou autre plan style série B. Non. Il s’agit de mener les tractations, via un avocat mexicain, avec l’argent nécessaire amené par Rae, pour obtenir sa libération. Mais voilà. On est au Mexique. Et à Oaxaca, ce qui commence à ressembler au pays profond. Et entre les relations opaques avec l’avocat, la corruption des autorités et de la police, les terroristes et leurs homologues; soldats des forces spéciales, les trafiquants de drogue avec qui fricotait Sonny, ça fait du monde et pas que du beau. Plutôt le genre panier de crabes.
   
   Et Richard Ford traite le sujet à hauteur de Harry Quinn, c’est à dire à hauteur de quelqu’un qui est balloté par les évènements, qui ne maîtrise rien. On est donc balloté avec lui, on subit avec lui, et cette ambiance d’incompréhension glacée qui nous étreint est furieusement en décalage avec la nature de soleil et de lumière du Mexique, et d’Oaxaca en particulier. Très étonnant comme sensation que ce décalage.
   
   Quelque part j’ai irrésistiblement pensé à Jean-Patrick Manchette, et notamment son «La princesse du sang», pour la similitude de lieu certainement, mais aussi cette impression de lecture sur «papier glacé» dûe à ces décalages. Et des dialogues déconcertants de ce tonneau par exemple :
   
   «Il entendit des pas sur les dalles du couloir. Rae se retourna et leva les yeux vers le globe du plafond.
   - Est-ce que je te plais simplement parce que je suis plus jolie que les autres ? demanda-t-elle. Escuse-moi de te poser cette question, mais c’est plus fort que moi.
   Il écoutait les bruits de pas qui approchaient.
   - Oui, il y a de ça, fit-il.
   - Alors ça me va, dit Rae. Je n’aimerais vraiment pas que tu me largues pour quelqu’un qui te plairait moins que moi.
   - Personne ne pourrait me plaire moins que toi, dit-il, et personne ne pourrait me plaire davantage. J’ai appris ça quand j’étais gosse.
   Elle se tourna vers Quinn pour lui demander :
   - Tu as cru pouvoir vivre sans moi, n’est-ce pas?
   - Je l’ai cru un moment, dit-il.
   - Mais tu ne peux pas ?
   - Non. Je ne peux pas.
   Elle se rallongea sur le dos et réfléchit.
   - Sais-tu quel jour nous sommes ? dit-elle doucement.»

   
   Au bilan une lecture très agréable, un peu plus consistante qu’un pur polar, une lecture sur papier glacé.

critique par Tistou




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Un week-end dans le Michigan (Frank Bascombe, I) - Richard Ford

Ces deuils que l’on ne fait jamais vraiment
Note :

   Après une carrière d’écrivain avortée – un recueil de nouvelles publié et un roman abandonné à mi-parcours -, Frank Bascombe est devenu journaliste pour un magazine sportif new yorkais. Père de trois enfants – dont l’aîné, Ralph, est mort quatre ans plus tôt des suites du syndrome de Reye* -, il est séparé de leur mère avec laquelle il est resté en assez bons termes et il fréquente depuis quelques mois une infirmière, elle aussi divorcée, Vicki Arcenault. "Un week end dans le Michigan" est, entre autres choses, le récit du premier week end qu’il passe avec cette dernière, à Detroit en profitant du congé pascal: un petit voyage romantique qui a pour eux – et pour le couple qu’ils formeront peut-être, ou peut-être pas - valeur de test. Un voyage et des rencontres qui fournissent aussi à Richard Ford un prétexte pour évoquer la vie des banlieues de la middle class américaine, leur confort matériel et bien sûr ce qui se cache sous leur vernis brillant. Et c’est justement par là que ce "week-end dans le Michigan" se révèle un roman à la fois profondément original et passionnant. Car s’il gratte bien la peinture pour aller voir ce qu’il y a dessous, Richard Ford n’emprunte pas les mêmes chemins que certains de ses confrères. Et il ne se rend pas là où le lecteur l’attendait au tournant.
   
   Pas question ici d’une grande charge vitriolée contre le matérialisme effréné des banlieues middle class, à la façon de l’"American Beauty" de Sam Mendes. Si matérialiste et vaine qu’elle puisse paraître, cette vie est parée aux yeux de Frank Bascombe de nombreux bienfaits dont le moindre n’est certainement pas de lui permettre de passer un jour de plus, puis un autre, et de continuer à vivre, dans le confort rassurant de son traintrain routinier, puisque selon ses termes: "Un sens aigu du rituel rend parfois la vie supportable, alors qu’on pourrait être bien tenté de se flinguer." (p. 50) – piètre parade, certes, et qui ne marche pas tout le temps, ni pour tout le monde, mais qui vaut mieux que rien du tout…
   
   Et qu’on ne s’y trompe pas, le regard que Richard Ford pose ici sur la vie tranquille de son héros n’a rien de superficiel car c’est bel et bien un gouffre que l’on découvre sous le vernis: celui qu’a ouvert dans la vie de Frank Bascombe l’expérience primordiale et inéluctable de la mort et du deuil, un gouffre auquel Frank tente vaille que vaille de faire face du mieux qu’il peut.
   
   L’expérience est si largement partagée et si universelle qu’on ne peut pas ne pas se sentir concerné par l’histoire de Frank Bascombe, par le chagrin qui ne l’a pas lâché depuis la mort de son fils et auquel d’innombrables signes ne cessent de le ramener, du suicide d’un de ses amis au simple déroulement d’une conversation avec sa compagne de voyage:"dans le récit de Vicki, je me retrouve confronté aux émotions crues d’une mort réelle, et, tandis que je roule sur la bretelle de l’autoroute, je ressens la même chose que lors du matin que je viens d’évoquer [NDFC: celui de la mort de Ralph]: un deuil immense, et la crainte d’une dépossession plus grande encore." (p. 86)
   
   Bref, c’est là une expérience essentielle que Richard Ford aborde avec tant d’humanité, en donnant tant d’épaisseur et de vérité à son héros, qu’on ne peut tout simplement pas lâcher "Un week end dans le Michigan" avant d’en avoir tourné la dernière page. Ce livre vous captivera de bout en bout, même si, comme moi, la seule évocation du mot sport vous fait bâiller d’ennui et si la profession du héros vous inciterait – bien à tort – à prendre la fuite…
   
   PS: Presque à son corps défendant, Richard Ford a ensuite retrouvé Frank Bascombe dans deux autres romans: "Indépendance" et "L'état des lieux". Ceux-ci forment donc avec "Un week-end dans le Michigan" une sorte de trilogie même si l'auteur ne l'avait pas du tout planifiée au départ.
   
   Extrait :
   "Loin au-delà de Grand River, je suis frappé par ce qui ressemble à des milliers de restaurants et par l’attachement de cette population pour ces lieux publics. Tout autant que les voitures, les repas constituent l’obsession la plus commune. Mais ces endroits ont chacun leur modeste part de gloire revigorante – grills, gargotes, tavernes, restaurants, cafés, tous de bonne qualité. Une partie de l’essence de l’existence se trouve là. Et par une maussade soirée printanière, un détour rapide vers l’un d’eux suffit parfois à rendre l’affreuse solitude supportable un soir de plus. Pour l’essentiel, je vous l’assure, le Michigan sait exactement ce qu’il fait. Il connaît l’ennemi et sait parer à ses attaques surprises." (pp. 199-200)
   
   
   * Cette affection rare, qui se déclenche généralement chez les enfants et les adolescents à la suite d’une infection virale (grippe, varicelle…) touche le système nerveux et le foie, et peut encore souvent se révéler mortelle surtout si elle n’est pas diagnostiquée rapidement.
   
   Titre original: The Sportswriter
   
   
   Série Frank Bascombe :
   
   1.Un week-end dans le Michigan - The Sportswriter, 1986

   2.Indépendance - Independence Day, 1995
   3.L'État des lieux - The Lay of the Land, 2006
    ↓

critique par Fée Carabine




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Un héros bien sympathique
Note :

   "Je me rappelle cet instant comme l'un des plus heureux de ma vie"
   
   Franck a délaissé une carrière littéraire pour devenir journaliste sportif.
   
   Lorsque ce roman commence, il retrouve son ex-femme dans le cimetière où est enterré leur fils Ralph, mort des suites d'une maladie. Le jour de son anniversaire, ils ont en effet l'habitude de se recueillir sur sa tombe et de lui rendre hommage.
   
   Après avoir vécu quelque temps seul( -"Tout le monde devrait vivre seul à un moment ou un autre de l'existence") lorsque sa femme l'a quitté après avoir trouvé dans leur maison les lettres d'une de ses maîtresses, il partage maintenant sa vie avec Vicky, une jeune femme âgée de 30 ans alors qu'il en a 38.
   
   On se retrouve très vite plongé dans la vie de cet homme divorcé, et un peu torturé, ou du moins qui se pose beaucoup de questions. Nous suivons donc ces pensées qui en font quelqu'un de très fragile mais aussi d'infiniment sympathique. Comme il le dit si bien "quelque chose a fait de nous ce que nous sommes, mais les événements vécus par un individu donné n'auraient certes pas les mêmes répercussions sur Pierre, Jean ou Paul."
   
   On s'attache à la vie de cet homme et à ses pérégrinations, à ses nombreuses masturbations intellectuelles, qui nous le rendent sympathiques, d'autant que les réflexions philosophiques qu'il nous propose sonnent comme un écho sur nos propres vies. Une façon très attachante de décrire les choses: la mort de son père lorsqu’il est encore jeune, ses rapports avec sa mère, le remariage rapide de son beau-père après la mort de cette dernière, etc...
   
   Ce livre est à la fois touchant, grave -la mort est omniprésente dans la vie de cet homme, qu'elle soit réelle ou virtuelle- mais aussi léger. Ce week-end dans le Michigan fait donc passer un agréable moment et on se dit qu'on aimerait bien avoir cet homme dans son cercle d'amis.
   
   Ce livre est le premier d'une trilogie, j'ai commencé par le tome 3 -L'état des lieux- avant d'entamer celui ci. Me reste à découvrir le tome 2 -Indépendance. Je me réjouis à l'avance de retrouver Frank et ses états d'âme et c'est sans doute pour eux qu'il me plait.
    ↓

critique par Clochette




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Franck Bascombe 1/3
Note :

   C’est un livre profondément mélancolique que Ford a concocté. Un livre aux tonalités très différentes de "Une mort secrète", beaucoup plus intimiste et introspectif. Un livre aux tonalités grises comme la brume qui masque une réalité qu’on a du mal à accepter.
   
   Le livre est écrit à la première personne du singulier, sous la forme d’une confession distanciée, d’un petit observateur détaché qui aurait la capacité à disséquer ce que le moi auquel il est rattaché a pu commettre en bien ou en mal, consciemment ou inconsciemment. C’est Franck Bascombe qui parle, un brave type de trente neuf ans, journaliste sportif et divorcé.
   
   Petit à petit, par les confessions qui nous sont livrées, les retours nostalgiques dans un passé dont il comprend qu’il a peut-être symbolisé le bonheur sur terre, nous allons de mieux en mieux faire connaissance avec Franck Bascombe. De même qu'il va apprivoiser sa personnalité en trouvant un sens à une vie qui s’est toujours cherchée jusqu’ici.
   
   Depuis son divorce, d’un commun accord avec son ex-épouse, ils se sont installés dans la même petite ville du New-Jersey pour protéger les enfants. En fait, il semble bien que tous deux continuent d’être amoureux l’un de l’autre, mais qu’ils sont trop fiers pour se l’avouer et revivre ensemble. Pourtant, ils se téléphonent presque quotidiennement, se servent de confidents et partagent une connivence autrement plus grande que bien des couples légitimes.
   
   Depuis son divorce, Franck cherche un nouveau sens à sa vie mais ne parvient pas à le trouver. Il a collectionné les femmes, souvent des amantes d’un soir, découvertes dans un hôtel ou un bar qu’il fréquente lors de ses incessants déplacements professionnels. Une seule liaison a duré trois ans, une liaison sulfureuse et pleine de passion mais qui ne pouvait mener qu’à la destruction. Il ne reste de ces aventures qu’un goût amer car aucune na su approcher ce qu’il comprend avoir connu avec son ex-épouse.
   
   Il s’est essayé au professorat car, avant d’être journaliste, il fut auteur d’un recueil de nouvelles qui fut salué par la critique. Mais comme il est velléitaire, il a cessé d’écrire, l’inspiration et la constance manquant. Cette tentative fut désastreuse et le ridiculisa plus encore à ses propres yeux.
   
   Il croit avoir trouvé un amour et une relation stables avec une jolie infirmière de la ville et il décide de partir avec elle pour un week-end dans le Michigan, à Detroit, où il doit interviewer une ex-vedette du base-ball devenue infirme et clouée dans un fauteuil roulant.
   
   Nous allons suivre le déroulement d’un week-end mémorable où tout va se conjuguer pour mettre à bas les moindres projets de notre homme. Sa fiancée va se révéler profondément déséquilibrée et le malaise ne va cesser d’empirer avant d’éclater dans une série de scènes déchirantes d’humanité et où, pour se rassurer, pour croire en quelque chose, il ne cessera de crier son amour sans être certain de sa sincérité et malgré les évidences qui devraient le conduire à prendre ses jambes à son cou.
   
   Lors de ce même week-end, une de ces connaissances qui se dit son ami et le harcèle parce qu’il est hanté par ce qu’il a découvert récemment sur lui-même, va se décider le dimanche de Pâques et le précipiter sur des routes parsemées de rencontres hostiles. Ses ex-petites amies, recontactées en hâte, vont lui prêter l’attention méritée après des années de silence.
   Même son ex-épouse va finir par lui claquer la porte au nez après une conduite impardonnable dictée par le désespoir et la mélancolie. Chaque tentative est vouée à un échec de plus ou plus cuisant pour son amour propre.
   
   C’est sur cette trame profondément déchirante et sur la solitude qui hante chacun des personnages, que Ford va bâtir un roman fort, dense, d’une intense humanité. Un roman sans joie et où tout tourne court. Un week-end pour en finir avec ses illusions et enfin tourner la page, devenir adulte, s’assumer tel que l’on est et non pas tel que l’on rêverait que les autres nous vissent.
   
   Un roman qui pose la question du rapport à l'écriture et de la façon d'être aux autres.
   
   Ce long roman se déguste avec la lenteur et l’attention dues à ce qui est rare, le talent et la force d’expression. A éviter toutefois si vous traversez une phase profondément dépressive!
    ↓

critique par Cetalir




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Commençons par le commencement
Note :

   Le dernier roman de Richard Ford ayant comme principal personnage Frank Bascombe, j’ai décidé de revenir à la source dudit personnage. Je commence donc par Week end à Michigan où il apparait pour la première fois.
   
   En résumé, frank Bascombe a 39 ans. Il est divorcé de X et père de trois enfants Ralph l’ainé est décédé. Il habite dans le New Jersey et il aime la ville où il réside.
   
   Avant son mariage, il a eu du succès comme écrivain grâce à un recueil de nouvelles dont les droits furent même achetés pour la réalisation d’un film qui n’a jamais vu le jour.
   
   En définitive, Frank est un écrivain raté qui a préféré devenir journaliste sportif.
   
   Il a également donné des cours de littérature sans jamais parler de littérature.
   
   Il fait partie d’un club de divorcés. Un certain Walter en fait partie et lui avoue qu’il a couché avec un homme.
   
   Le roman débute le jour anniversaire de la mort de Ralph et il a rendez vous au cimetière avec X devant la tombe de leur fils.
   
   Ensuite, il part à Détroit avec Viky, son amie du moment. Il doit interroger un ancien sportif devenu paraplégique et il en profite pour emmener sa maitresse.
   
   A Détroit, la neige, tombe. L’interview de l’ancien sportif est un fiasco et avec Vicky cela se termine assez froidement.
   
   Le repas Pascal dans la famille de Viky se termine par leur rupture.
   
   Walter le divorcé se suicide.
   
   Un Week end catastrophique...
   
   Il faut bien l’avouer, il ne se passe rien de super méga génial dans le roman. Frank Bascombe se réjouit à l’avance de tout ce qui va se dérouler dans sa journée et plof comme une crêpe tout s’étale. Il aimerait une autre vie mais ne sait comment s’y prendre alors il réfléchit, pour réfléchir, il réfléchit.
   
   Mais même s’il ne se passe rien, j’ai savouré cette manière cynique qu’à Richard Ford à décrire la vie de tous ceux qui entourent Frank. Tout simplement savoureux.
   
   Au suivant...

critique par Winnie




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Rock Springs - Richard Ford

Chroniques de rupture
Note :

   Ce recueil de dix nouvelles permet d’apprécier le talent particulier de Ford pour décrire l’angoisse et la pauvreté de l’existence humaine. Avec une habileté presque magique, il capture sa vision sur papier en utilisant des phrases courtes qui distillent l’essence d’une scène. Dans la moitié des textes, un homme va ou revient de la prison de Deer Lodge. Dans tous, l’insécurité financière mine le moral. Les relations hommes-femmes sont froides et détachées.
   
   Ce sont des personnages qui ont survécu aux écueils de la vie – mariage raté, perte d’emploi, criminalité et dérive spirituelle. Certains s’acharnent à maintenir leur dignité ou l’espoir de mieux, mais souvent se retrouvent les mains vides. Malchance et désillusions sont oubliées temporairement grâce à l’alcool, le sexe et soit un optimisme irrationnel ou l’abandon fataliste à la futilité.
   
   Les enfants et les adolescents sont des témoins des vies de ces adultes perdus. Ils tentent maladroitement de corriger la situation et changer un destin qui semble les vouer à la solitude et la confusion comme leurs parents.
   
   C’est une peinture sombre de l’Amérique rurale. Une étude remarquable de personnages. Évidemment, en raison du sujet, on ne peut pas lire ces textes avec un plaisir jubilatoire, mais on peut s’émouvoir de la générosité et l’empathie que l’auteur exprime pour ses perdants sympathiques.
    ↓

critique par Benjamin Aaro




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10 nouvelles
Note :

   Richard Ford est américain, et revendique manifestement son attraction pour l’état du Montana, donc l’Ouest_Nord-Ouest des USA; une région de grands espaces montagneux (l’Ouest mythique plus que l’Amérique urbaine). Ce n’est pas un écrivain des villes américaines, il serait plutôt dans la tendance Jim Harrison, intéressé par la vie de «l’Homo Americanus profond»!
   
   Le format de la nouvelle semble convenir particulièrement à Richard Ford, plus à même d’évoquer les petits instants - ou qui paraissent comme tels - qui vous font basculer une vie, qui vous changent un homme davantage que développer une longue histoire qui constituera un roman. Il me semble en tout cas.
   
   Si le Montana et ses petites villes écrasées dans la nature omniprésente de cet Etat grandiose constitue une unité de lieu, il y a aussi en quelque sorte une unité de thème.
   La «déglingue», la précarité de vie des «petites gens» - enfin, non, même pas «petites gens», gens simples simplement. La déglingue, la fin inéluctable d’une relation amoureuse, et quelque part, qui transparait en filigrane à mes yeux, le malaise américain, l’absence d’alternatives à l’American Way of Life telle qu’on la perçoit et qui est tellement écrasante pour ceux qui ne roulent pas sur l’or. Ecrasante et débilitante de conformisme et d’absence d’envergure.
   
   Les héros de Ford justement ne roulent pas sur l’or, ne sont pas trop éduqués – je veux dire par là ne disposent pas d’un bagage culturel, d’une ouverture sur des horizons différents, tels qu’on peut en disposer en Europe, quoiqu’on en dise. Emplois précaires, horizons bouchés et vies qui partent en vrille à la suite d’un micro-instant, le genre de micro-instant qu’on ne perçoit que longtemps, longtemps plus tard. Voilà le genre de thèmes traités au fil de ces dix nouvelles par Richard Ford.
   Et encore une fois ce format est parfaitement adapté à sa plume.
   
   « - J’ai une question à te poser, me dit Arlene en ouvrant son paquet de cigarettes. Ta parole vaut quelque chose, n’est-ce pas ?
   - A mes yeux, oui.
   Elle m’a regardé en souriant, car elle m’avait déja posé cette question, et je lui avais alors fourni cette réponse. Elle a tendu le bras vers moi pour me saisir la main, puis ses yeux ont suivi la route gravelée jusqu’à l’endroit où la Clark Fork coulait vers le nord, où le brouillard qui se dissipait avait modifié la couleur des arbres qui paraissaient plus verts, alors que l’eau de la rivière était d’un bleu-noir plus foncé.
   - A quoi penses-tu en te mettant au lit près de moi tous les soirs? Je ne sais pas pourquoi j’ai envie de savoir ça, mais j’y tiens, dit Arlene. Ca me parait important.
   A vrai dire, je n’avais même pas besoin d’y réfléchir, car je connaissais déja la réponse; j’y avais déja réfléchi, je m’étais déja demandé si cela tenait à mon âge, à la présence d’un ancien mari, ou bien au fait que je devais élever seul ma fille, et qu’elle était la seule personne dont j’étais absolument certain.
   - A ce moment-là, je pense qu’un autre jour vient de se terminer, répondis-je à Arlene. Un jour que j’ai passé avec toi. Et que maintenant, il est derrière nous.»

critique par Tistou




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Une saison ardente - Richard Ford

Eveil à la réalité adulte
Note :

   Joe n’a que seize ans. Ses parents vivent dans le Montana (Richard Ford oblige!), une petite ville, une petite vie, et tout ne va pas pour le mieux entre eux.
   Joe n’est pas encore émancipé. Il n’est plus tout à fait un enfant mais il ne le sait pas encore. Il va le découvrir en quelques jours et cette découverte lui sera amère, bien entendu.
   
   «A l’automne de 1960, alors que j’avais seize ans et que mon père était momentanément sans emploi, ma mère rencontra un homme du nom de Warren Miller et tomba amoureuse de lui. C’était à Great Falls, Montana, à la grande époque du gisement pétrolifère de Gipsy. Mon père nous avait amenés de Lewinston, dans l’Idaho, au printemps de cette année-là, persuadé que dans le Montana tout le monde – des petites gens comme lui – se faisait ou allait se faire beaucoup d’argent. Il voulait saisir sa chance au vol avant que le vent ne l’emporte.»
   
   Sur fond de drame écologique, puisque la montagne brûle, non loin, et que peu à peu, les hommes disponibles de la petite ville, Great Falls, où il vit avec ses parents s’engagent volontaires pour aller combattre le feu. Ca va être le cas de son père qui vient de se faire virer de son job de professeur de golf et qui sait qu’il ne retrouvera pas aisément quelque chose. Son père part donc, trois jours, trois jours pendant lesquelles la mère de Joe va lâcher prise et tenter de jeter les bases d’une nouvelle vie, via un autre homme, plus vieux, son employeur, Warren Miller.
   
   Joe va assister à ce ballet insidieux, autant incompréhensible qu’explicite à ses yeux. Il va naître à la vie adulte et son cortège de petitesses, de petites lâchetés, de compromissions.
   
   Richard Ford a traité par ailleurs ce thème dans des nouvelles de «Rock Springs» et nul doute qu’il doit y avoir échos avec sa propre jeunesse?
   
   C’est doux-amer, en clair-obscur, et plein de sensibilité.
   
   Titre original: Wildlife
    ↓

critique par Tistou




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Terriblement humain
Note :

   La capacité de R. Ford à se réinventer est étonnante. Tant au plan du style que du fond. Chaque livre reste cependant une illustration de l’envers du décor du rêve américain et des multiples dégâts qu’il engendre sur celles et ceux qui ont cessé d’y croire ou en subissent les effets collatéraux.
   
   Dans « Une saison ardente », un des romans les plus courts de l’auteur, nous voyons le monde par les yeux d’un adolescent de dix-sept ans.
   
   Ce jeune homme vit jusque là une vie tranquille perdu au fond de l’état du Montana. Nous sommes dans les années soixante. Sa mère est femme au foyer, son père, professeur de golf.
   
   Cet été là, le feu fait rage et ravage les forêts et taillis de toute la région, menaçant à distance la bourgade. Un feu qui va faire exploser le couple, en apparence uni, mais fondamentalement fragile.
   
   L’incendie qui gronde est aussi celui qui va détruire un équilibre fragile, faire voir aux yeux de l’adolescent le monde terrible des adultes, un monde fait de mensonges, de tromperie, de duplicité, de conflits.
   
   Malgré lui, il sera le témoin balloté d’une mère qui décide de prendre un amant en réaction à un mari, et père, qui, licencié, désœuvré, déstabilisé, va se lancer à corps perdu dans une lutte d’un incendie qui le dépasse.
   
   L’évolution parallèle des flammes qui s’emparent du bois et des prairies et de celles qui détruisent méthodiquement un couple arrivé à bout de souffle, est saisissante. Elle compose la trame narrative et illustre le caractère prévisible, inarrêtable des forces qui sont en jeu.
   
   L’adolescent ne peut que compter les points et fuir dans une stratégie qui vise à aimer ses deux parents malgré eux, en espérant que la débâcle va un jour cesser.
   
   Car le feu est aussi un moyen de refertiliser les terres, de les apurer, de se débarrasser violemment de ce qu’il eût été trop lourd, trop long, trop coûteux de traiter unitairement.
   
   C’est la vie de la classe moyenne semi-urbaine qui est ici mise en scène et des stratégies possibles pour survivre quand le travail manque, les liens se rompent, le coup de folie guette.
   
   Un livre poignant et, comme toujours chez Ford, terriblement humain.
    ↓

critique par Cetalir




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On prend goût à ce récit
Note :

   Dans les années 60, un couple américain du Montana connaît une mésentente conjugale. Le fils désemparé tente de comprendre le comportement de ses parents et surtout de l'accepter. Voilà pour l'histoire dont le narrateur est cet enfant unique, un adolescent de seize ans prénommé Joe.
   
   J'ai aimé ce roman dépouillé, net, exhalant le mal-être d'un tableau d'Eward Hopper.
   
    Par une technique très visuelle, faite de deux gestes et deux répliques pour donner une présence aux personnages, l'auteur, tout en retenue, livre un texte attachant.
   On dit que la gestation d'un roman de Richard Ford est si minutieuse qu'il n'écrirait (pendant plusieurs années) qu'après notes et réflexions mûries une année durant. Savoir cela évite de penser qu'il s'agit d'un récit anecdotique.
   
   Rien n'est simple pour les personnages tentés de renoncer à ceux qui les entourent pour ce qu'ils voudraient d'autre, ailleurs, autrement. Jerry a perdu son emploi et quitte sa famille pour trouver consistance en combattant les incendies qui ravagent le pays à l'ouest de Great Falls. Son épouse frustrée a une liaison avec un autre homme au vu et su de son fils. Celui-ci devine la fin de son enfance à travers la discorde de ses parents et s'accroche à ce qu'il peut. Cette scène où Joe parcourt seul les rues de la ville, sans but et espérant partir vers autre chose - mais quoi? - est poignante.
   
   Joe acquiert progressivement une lucidité, amère et résignée, pour comprendre que même ses parents font partie des autres: "Et la leçon à tirer de presque toute expérience humaine c'est que, lorsque d'autres sont concernés, même des gens qui vous aiment, votre intérêt ne passe généralement pas en premier, et c'est très bien ainsi. »
   
   Pas de mélodrame dans tout cela: c'est comme ça, voilà. Il y a quand même de bons moments. Et on est sensible, jusqu'aux dernières pages, au devenir de cette famille.
   
   La technique utilisée par l'auteur fait que les personnages semblent subir leur destinée. Ils agissent comme sous l'effet d'une soumission à un ordre des choses, parce que l'auteur laisse peu de place à l'analyse des sentiments sinon pour souligner le regard, le mot, le geste qui suscitent la perplexité implicite de Joe. Cette position en retrait de l'écrivain, qui n'entre pas dans les têtes, fait dire à Jean Wagner (La Quinzaine littéraire) dans la présentation, que Ford ne se prend pas pour Dieu mais se contente d'être un romancier.
   
   On s'explique mal pourquoi on prend goût à un récit: sans doute y-a-t-il une part de soi qui y est disposée ou préparée. Le constat pessimiste (rien n'oblige de le partager) sur les relations humaines que cet ouvrage distille insensiblement ne ternira pas mon sentiment à propos d'"Une Saison Ardente». Et le découvrir à travers cette écriture sobre et pénétrante est une agréable surprise.

critique par Christw




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Indépendance (Frank Bascombe, II) - Richard Ford

Ecran de fumée
Note :

    Prix Pulitzer et Pen/Faulkner Award 1996.
   
   Trois années se sont écoulées depuis les événements relatés dans "Un week-end dans le Michigan". Frank Bascombe a quitté son emploi de journaliste sportif et est devenu agent immobilier. Son ex-épouse s’est remariée avec un architecte du nom de Charley O’Dell et est partie s’installer dans le Connecticut en emmenant leurs deux enfants, Paul et Clarissa. Et Paul, justement, s’est mis depuis quelque temps à filer du mauvais coton. En ce week-end (encore!) de la fête de l’Indépendance, Frank s’apprête donc à entraîner son fils dans un petit voyage qui leur fournira, croit-il, l’occasion d’une bonne conversation entre hommes. Mais bien sûr, les choses ne se passeront pas comme prévu…
   
   Autant je me suis sentie d’emblée "embarquée" par "Un week-end dans le Michigan", que je n’ai littéralement pas pu lâcher avant d’en tourner la dernière page, autant "Indépendance" m’a laissée partagée, oscillant tout au long de ma lecture entre un ennui poli et un intérêt somme toute fort modéré. Non que la qualité de l’ouvrage de Richard Ford laisse ici à désirer, car j’ai bien retrouvé l’acuité d’observation qui faisait merveille dans le premier épisode des aventures de Frank Bascombe, et la belle épaisseur dont l’auteur parvient à doter le petit monde de Haddam. Mais rien à faire: Frank Bascombe devenu agent immobilier affiche une tendance à la monomanie nettement plus marquée que le journaliste sportif, obsédé qu’il est à présent par des interrogations qui sont en tout état de cause fort éloignées de mes préoccupations, et par une théorie de l’engagement et de l’indépendance qui suppose que l’on n’engage en fait pas grand-chose, à part peut-être un peu d’argent. Pire encore, je n’ai pas pu me défendre de l’impression que toutes ces réflexions passablement fumeuses, toute cette philosophie à deux sous et ces histoires de "Phase d’Existence", n’étaient que le reflet des piètres tentatives de Frank pour occulter le fait qu’il ne digérait pas le remariage de son ex-épouse et surtout le départ de ses enfants pour le Connecticut…
   
   Bref, ce nouvel avatar de Frank Bascombe s’est révélé à mes yeux comme un assez beau spécimen de casse-pieds, et j’ai épuisé mon capital de sympathie à son endroit assez tôt dans ma lecture d’"Indépendance". Alors, fort heureusement, il reste le "régal de dialogues à couper le souffle, de vacheries ciselées au scalpel, de digressions succulentes" annoncé – sans trop d’exagération - par la quatrième de couverture. Il reste le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture de quelques portraits-charges d’une ironie mordante, tel celui du nouveau mari de l’ex-madame Bascombe, républicain bon teint, ou celui du vigile qui veille à la tranquillité du quartier résidentiel luxueux où le nouveau couple s’est installé. Et il reste un beau tableau teinté d’amertume d’une Amérique confrontée à "la sensation nouvelle d’un monde féroce embusqué tout autour de [son] territoire, une appréhension à laquelle (…) les habitants ne pourront jamais s’accoutumer, qui demeurera inconciliable jusqu’à l’heure de leur mort." (p. 12), et qui sombre petit à petit dans la morosité et une inquiétude sournoise. En ce mois de juillet 1988, alors que la campagne électorale – George Bush Sr vs Michael Dukakis – bat son plein, on peut reconnaître là quelques signes avant-coureurs d’une paranoïa qui prendra de tout autres proportions sous la présidence de George Bush Jr. Et c’est là largement de quoi maintenir l’intérêt peu ou prou en éveil, à défaut malheureusement de retrouver la magie d’"Un week-end dans le Michigan"…
   
   Extrait:
   "(…) je lance mon premier «sujet intéressant»: combien il est difficile, ici, à une quinzaine de kilomètres au sud de Hartford, d’imaginer que, le 2 juillet 1776, toutes les colonies de la côte se méfiaient les unes des autres comme de la peste, se comportaient comme autant de nations séparées, farouchement guerrières, qui redoutaient plus que tout la perte de valeur de la propriété et la religion pratiquée par les voisins (comme aujourd’hui), et qui savaient pourtant qu’il leur fallait trouver moyen d’accroître leur prospérité et leur sécurité. (Au cas où cela paraîtrait complètement barjo, c’est sérieux, c’est au programme sous l’intitulé: «Les liens entre le passé et le présent: de la fragmentation à l’unité et à l’indépendance.» A mon sens, c’est un thème de réflexion totalement approprié à la difficulté qu’éprouve Paul à intégrer son passé disloqué dans son présent tumultueux, de façon à ce que les deux s’associent raisonnablement pour lui procurer liberté et indépendance, plutôt que de rester dissociés au point de le rendre cinglé. Les cours d’Histoire sont des leçons subtiles qui nous incitent à avoir la mémoire et l’oubli sélectifs, et valent donc beaucoup mieux que la psychiatrie, qui vous force à tout vous rappeler.)" (pp. 343-344)
   
   Titre original: Independence Day
   
   
   Série Frank Bascombe :
   
   1.Un week-end dans le Michigan - The Sportswriter, 1986
   2.Indépendance - Independence Day, 1995

   3.L'État des lieux - The Lay of the Land, 2006
    ↓

critique par Fée Carabine




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Paternité difficile
Note :

   Frank Bascombe est entré dans la quarantaine, divorcé depuis sept ans, sa femme Ann s’est remariée avec Charley. Frank a une nouvelle amie Sally.
   
   Frank n'est plus chroniqueur sportif mais agent immobilier et en cette veille du 4 juillet, il est assez inquiet.. Il emmène son fils de quinze ans pour le week end. Ce dernier présente des comportements assez étranges malgré qu'il soit suivi par un psy. Frank est prêt à tenter de comprendre ce qui ne tourne pas rond chez son fils.
   
   Mais rien ne va se passer comme il l'imaginait et il va mettre la vie de son fils en danger.
   
   En fait le problème de Bascombe c'est qu'il n'arrive jamais a exprimer ses sentiments, il fuit mais l'accident qui va arriver à son fils risque de tout changer.
   
    Ce qui est génial dans les romans de Richard Ford c'est qu'on vogue calmement à travers ses pensées. On a parfois envie de le secouer mais je pense que cela ne servirait à rien.
   
   D'autres lectures et ensuite en route vers le troisième épisode de la vie de Frank Bascombe.

critique par Winnie




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Une situation difficile - Richard Ford

Pour découvrir Ford
Note :

   Deux longues nouvelles (ou ce que certains de nos auteurs actuels –et leurs éditeurs- n’hésiteraient pas à baptiser "courts romans") forment cet ouvrage.
   Ces deux nouvelles m’ont réconciliée avec l’auteur, moi qu’une première approche par «Une mort secrète» avait laissée bien dubitative… Mais là, j’ai apprécié.
   
   La première histoire "La frontière" tient du road movie et du récit de formation. Etant bien entendu que nous avons ici une formation accélérée. Le jeune homme de 17 ans qui quittera son père en compagnie de sa tante pour rejoindre sa mère pour les vacances va en apprendre beaucoup, très vite, sur la vie et même sur la mort.
   Du fait que la personnalité de ce jeune homme est assez riche et que cet apprentissage prend une forme un peu différente de celle que l’on aurait pu supposer, ce récit est tout à fait intéressant. J’ai en particulier admiré à quel point le garçon était juste au point où ces pas vers l’âge adulte pouvaient être faits. Dans la réalité, souvent la vie bouscule ses personnages et les expériences arrivant trop vite, trop tôt, ils ne sont pas en mesure d’en tirer le parti qu’ils auraient pu. J’ai trouvé qu’ici, bien que brutal, tout cela arrivait à un moment où la maturité du personnage pouvait s’en enrichir.
   
   
   La seconde nouvelle (éponyme) est plus longue et tout à fait impressionnante par sa richesse. C’est l’histoire d’un écrivain américain qui se rend à Paris pour rencontrer sa future traductrice car son roman va être publié en France où il espère qu’il plaira enfin au public au point de le rendre vraiment célèbre. Il est accompagné de sa maîtresse.
   Comme on peut s’y attendre, ce séjour à Paris dans ces conditions le plonge dans un monde de présupposés et de clichés qu’il parvient plus ou moins à faire cohabiter avec la réalité. La vision américaine de Paris, quand en plus on est écrivain, c’est quelque chose.
   Paris, Montmartre, le quartier latin, le café de Flore, les Deux Magots… Tout un monde culturel rêvé. Pour lui du moins, car elle, a des goûts moins raffinés, ce qu’il n’apprécie pas, surtout quand ils rencontrent un couple d’Américains pour se distraire en leur compagnie.
   
   Sa compagne a eu un cancer il y a quelques années qu’elle avait pu surmonter et dont ils ne parlent plus, mais, à l’occasion de cette cohabitation à l’hôtel, il s’aperçoit qu’elle est peut-être bien plus malade qu’il ne le pensait. Il s’en aperçoit, mais, curieusement, ne s’en soucie pas trop. Le lecteur découvre que cet écrivain, que l’on aurait pu prendre pour une image de Ford, n’est pas un personnage si sympathique. Il est assez égoïste pour ne même pas s’apercevoir qu’il l’est et, pour "intellectuelles" qu’elles soient, ses idées et ses sentiments sont quand même diablement terre à terre.
   
   Comment ce voyage à Paris se terminera-t-il?
   
   Et pour finir sur un sourire quand même, je vous conseille le sens que le personnage (et Ford lui-même??) prête à l’expression "Honni soit qui mal y pense" qu’il a jugé bon de citer. ;-)
    ↓

critique par Sibylline




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Des hommes et des femmes
Note :

   Il est curieux que l’éditeur français ait choisit d’exclure la troisième nouvelle «The Womanizer» parue dans la version originale et qui est en quelque sorte, la figure de proue du recueil. Il nous reste tout de même deux textes à nous mettre sous la dent.
   
   Dans le premier, un adolescent de dix-sept ans, dont les parents sont séparés, rejoint sa mère en compagnie d’une tante excentrique – buveuse invétérée de schnaps. En attendant le train, ils sont témoins d’un acte de violence. L’événement donnera une perspective différente au jeune homme - sur la consommation d’alcool entre autres. Comme toujours chez Ford, les sentiments sont étouffés. Situé dans une ère post-macho, ce récit initiatique aborde l’ambivalence des mâles par rapport à leur rôle en société et leurs relations avec les femmes. Il s’agit d’un texte qui complète le cycle Montana.
   
   La nouvelle-titre raconte le voyage d’affaires d’un écrivain américain venu rencontrer son éditeur parisien. L’essentiel du récit repose sur la visite des lieux connus de la ville lumière. L’homme, accompagné de sa maîtresse atteinte d’un cancer, s’interroge sur le bagage qu’il a laissé derrière lui en Amérique, sachant qu’il devra y faire face à son retour de ce hiatus. L’ambiance grise et froide de Paris affecte le moral de l’auteur en dépit des efforts de sa partenaire pour y remédier.
   
   Deux textes aucunement flamboyants, où la fracture du couple donne lieu à la dérive. Des moments intimes du quotidien, des portraits nuancés de personnages infiniment humains, perdus dans la tourmente de la vie moderne.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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2 grosses nouvelles
Note :

   Deux grosses nouvelles: «La frontière» et «Une situation difficile». C’est l’humanité et le traitement détaillé de relations humaines – et plus particulièrement hommes/femmes – qui constituent le trait d’union entre ces deux nouvelles.
   
   Richard Ford a ce don de rentrer dans l’intime des personnalités et de nous faire saisir les micro-évènements ou petits gestes, qui en disent plus long que de longues pages.
   
   Dans «La Frontière», Larry, un jeune homme de 17 ans, du Midwest profond, dont les parents sont séparés, va quitter, l’espace de quelques jours, son père, pour aller retrouver sa mère, en compagnie de sa tante, Doris. Celle-ci, qu’on qualifiera de «délurée», va lui faire subir une espèce de voyage initiatique, sans le vouloir pour ainsi dire, du simple fait de son mode de vie et de son fonctionnement. Larry, qui n’a pas encore trop réfléchi à ce qu’était la vie et ce que sera la sienne, assistera à la mort d’un homme poursuivi par la police, dans des conditions qui resteront mystérieuses. Il touchera du doigt ce que peut déclencher l’absorption d’alcool quant à la modification de personnalité. Tout ceci sans didactisme aucun. Un vrai plaisir de lecture!
   
   Dans la seconde nouvelle, éponyme, on est à Paris, avec un écrivain qui, s’il n’est pas raté, pourrait être en passe de le devenir et qui, en tout cas, à commencer par rater sa vie d’homme. Charly Mathews est invité par un éditeur français pour son premier livre. Il est accompagné d’Helen Carmichael qui n’est pas –réellement – sa compagne. Et rien ne va se passer comme prévu. L’éditeur va faire faux bond, les contraignant à improviser, tout ceci avec une Helen dont la santé va s’avérer des plus problématiques. Ca finira plutôt mal. Surtout pour Helen. Les quelques jours passés à Paris montreront que les apparences peuvent être trompeuses et qu’Helen n’est probablement pas celle qu’il croit. Quant à lui, il en saura peut-être un peu plus sur son compte.
   
   Pas d’esbroufe dans ces nouvelles, du détail fin et intelligent, de la psychologie à l’état brut.
   «A son réveil, couché près d’Helen dans le lit réchauffé, l’oreille tendue à l’affût du vent, il avait eu la certitude qu’il n’aurait jamais dû venir ici, ou qu’il aurait absolument dû partir tout de suite après le coup de téléphone de Blumberg, et que toute l’aventure était déjà gâchée, tout était vicié. Il fut submergé par le sentiment qu’il aurait adoré Paris, si seulement il n’avait pas commis une erreur, une erreur de novice, sans savoir en quoi elle consistait au juste.»

critique par Tistou




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Péchés innombrables - Richard Ford

Tous les péchés ne sont pas mortels!
Note :

   Je me souviens d'avoir lu Richard Ford, il y a longtemps, donc je redécouvre cet auteur, grâce à ce recueil de nouvelles, dix en tout.
   «Intimité». Un soir d'insomnie, un homme de sa fenêtre voit une femme se déshabiller lentement. Des sentiments confus en découlent, est-il vraiment un voyeur? Il pense à son épouse endormie dans leur chambre, mais il recommencera le lendemain et les jours suivants, puis subitement arrêtera. Mais parfois la vie réserve des surprises!
   
   Un «Moment privilégié» c'est peut-être une soirée et un repas au restaurant entre un homme et sa maîtresse. Lui est de passage à Chicago, elle réside dans un hôtel luxueux, lui parcourt le monde, elle est mariée à un homme plus âgé mais riche. Bref une histoire banale, mais l'auteur transforme cette histoire en un moment privilégié, y compris pour le lecteur. Un très beau texte.
   
   Ces «Retrouvailles» ne sont pas forcément faciles ni les bienvenues, un éditeur dans une gare rencontre sans le vouloir le mari d'une de ses anciennes maîtresses, leur dernière rencontre avait été plutôt percutante! Est-ce réellement une bonne idée de reparler de tout cela, surtout que cette femme a quitté leurs vies à tous deux.
   
   C'est Noël dans «Crèche». Toute la famille est en vacances, Faith est avocate, spécialisée dans le cinéma, en plus de son travail, elle doit aussi s'occuper des problèmes de tout ce beau monde, sa soeur est en cure de désintoxication, son beau-frère la drague, et de son côté les affaires de coeur ne sont pas des plus simples mais c'est Noël..........
   
   Adultère dans «Dominion» elle est canadienne, lui est américain, ils travaillent ensemble et sont amants depuis des années. Mais un jour à Montréal, le mari téléphone dans la chambre d'hôtel et donne rendez-vous à l'amant dans le hall!
   
   «Abîmes», qui clôt ce recueil, est la nouvelle la plus longue. Comme dans «Dominion» un homme et une femme ont ensemble une aventure des plus torrides. Ils travaillent dans la même société immobilière et doivent prendre beaucoup de précautions, car il sont mariés chacun de leur côté. Un jour malgré tout ils décident d'aller voir le Grand Canyon. Mais des divergences font jour: hors du lit, point de salut?
   
   Un écrivain en mal d'inspiration qui la nuit regarde par la fenêtre, un journaliste qui rejoint sa maîtresse dans un hôtel de luxe est abordé par un homme dont il n'a aucun souvenir. Il faut reconnaître que sa journée fut pleine d'émotions. Un autre homme se remémore son enfance à la Nouvelle-Orléans , dans une famille hors norme, son père est parti vivre avec un homosexuel fortuné, sa mère a installé un musicien noir à la maison, l'alcool coule à flot, bref une enfance pas très ordinaire. Un jour son père l'invite à une chasse au canard...
   
   La découverte d'un chiot abandonné dans le jardin d'un couple va-t-elle avoir une influence sur leur comportement? Surtout qu'ils ont d'autres chats à fouetter.
   
   Majorie pense peut-être que c'est malin de dire à son mari que le maître de maison où ils sont invités a été son amant! Pour Steven la pilule sera peut-être dure à digérer!
   
   Un couple dont le mari a eu une assez longue aventure tente de se reconstruire, en partant en voyage. Retrouver la paix et la sérénité, se reparler à nouveau, c'est bien mais passer ses vacances à Belfast, c'est pas très romantique, même si ce Belfast là est dans l'état du Maine! Enfin l'espoir mène à tout!
   
   Une très belle écriture, très précise, avec plein de détails mais sans alourdir le texte.
   
   Un monde de petits bourgeois prototypes d'une Amérique aisée, un constat doux-amer, dans «Dominion» par exemple où il se joue une rivalité entre le mari canadien et l'amant américain.
   
   Richard Ford n'a peut-être pas la férocité d'un John Cheever vis-à-vis de la société américaine, mais d'une manière plus feutrée, il nous en décrit certains vices, l'alcool, l'adultère, la drogue, le dollar tout puissant. Souvent dans ces nouvelles les lieux ne sont que des endroits de passage, des hôtels, des gares, comme si les personnages n'avaient ou ne voulaient pas avoir d'attaches ou alors que leurs travails les transforment en éternels voyageurs.
   
   Une agréable découverte.
   
   Extraits :
   - À l'époque, nous formions encore un couple heureux.
   
   - Elle choisissait souvent des mots déplaisants. Collatéraux. Interaction. Réseau. Caution. Des mots qu'employaient ses amis.
   
   - Dans une lettre à son ami le grand John Synge, Yeats dit que nous devrions combiner le stoïcisme, l'ascétisme et l'extase.
   
   - Ce qui se passa entre Beth Bolger et moi ne vaut guère les lignes qu'il faudrait pour en rendre compte.
   
   - Ce sont des choses qui arrivent, du moins en théorie.
   
   - La journée avait été trop excitante, ou pas assez. Leur mère était en cure de désintoxication. Leur père est un connard.
   
   - « C'est difficile de savoir comment mettre fin à quelque chose qui n'a jamais tout à fait commencé »
   
   - Belfast.... Comme la ville où on se bat ?
   
   - Bizarre d'être aussi intelligent au lit, et pas du tout à d'autres moments.

   
   Titre original: A multitude of Sins. (2001)
    ↓

critique par Eireann Yvon




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Couples en faillite
Note :

   Dix nouvelles et un petit roman de quatre-vingt pages, "Abîme", forment ce recueil au fort contenu thématique. Ce n'est pas pour rien que le titre est: "Péchés Innombrables". Certes, chaque texte illustre l'adultère, mais celui-ci est bientôt accompagné d'un ou plusieurs incidents, voulus, ou dûs au hasard, qui font déraper la relation de couple que l'auteur a d'abord glissée sous nos yeux, et qui ruinent le sentiment de réussite personnelle de l'un ou des deux protagonistes. L'Amérique s'est bien construite sur la recherche du bonheur, n'est-ce pas?
   
   L'incipit d' "Intimité" fixe un point de départ qui pourrait être repris pour la plupart des autres textes: «À l'époque, nous formions encore un couple heureux.» Dans "Un moment privilégié", après avoir assisté à un accident de la circulation qui a coûté la vie à un piéton, Wales, le journaliste mondain, se remémore des funérailles en Angleterre alors que Jena, qui peint sa tristesse sur de vieilles photographies, hésite à rompre avec lui. Quand elle lui demande s'il serait disposé à tuer son mari, et l'on devine que leur soirée sera gâchée. Dans "Appel", l'incapacité du narrateur à tirer sur un canard, alors que son père a organisé une partie de chasse pour lui, se traduit par l'éloignement définitif du père qui, un an auparavant, a quitté son foyer pour aller dans une autre ville vivre avec un homme, loin de sa femme qui a pris pour amant un musicien noir. Dans "Le chiot" c'est précisément le fait de trouver un jeune chien tout fou dans leur jardin soigné qui vient perturber le couple déjà fragile de Sallie et Bobbie, des sudistes bon teint; vont-ils garder le cabot encombrant ou s'en débarrasser? Dans "Dominion" la relation entre Madeleine et Henry va trouver une issue cocasse et imprévue quand téléphone un personnage qui se présente comme le mari de Madeleine — et pour cette raison c'est le texte que j'ai préféré. En lisant "Abîme", avant même que Howard et Frances ne parviennent au bord du Grand Cañon l'hypothèse d'une suite conforme au titre est précédée de la vision des cafards morts sous l'insecticide et des deux lièvres écrasés par Frances au volant de la grosse Lincoln. Ils font écho au raton laveur écrasé près de la Mercédès de Stevens Reeves lorsqu'il s'est arrêté sur le bas-côté, après que Marjorie lui a maladroitement et ingénument confessé son infidélité dans "Sous la surface".
   
   Contrairement aux personnages d'"Au bout du rouleau", le second roman de Ford, les hommes et les femmes que ces nouvelles mettent en scène ne sont pas des marginaux, mais des actifs des classes moyennes aisées typiques de l'Amérique de George W. Bush. Les deux agents immobiliers aux performances qui leur valent des distinctions professionnelles (dans "Abîme") s'accordent bien avec le boom immobilier qui vient de mener au krach financier des "subprimes" et à la crise économique actuelle. C'est donc à tort selon moi que certains critiques ont reproché à l'auteur de choisir comme héros (ou anti-héros) des gens que n'affecte pas le souci des finances des fins de mois, tels ces avocats d'affaires que sont Faith l'avocate d'un studio hollywoodien ("Crèche"), Henry Rothman ("Dominion"), et Bobbie ("le Chiot"), tandis que dans "Charité" se trouve évoqué le boom immobilier le long de la côte pittoresque du Maine. Et puis Richard Bascombe, désormais le personnage le plus célèbre de ceux que cet auteur à créés, n'est-il pas lui même agent immobilier? Ces personnages sont bien de leur époque, les années 2000, comme le "Babbitt" de Sinclair Lewis représentait bien la société américaine des années 20, ces "roariing twenties" qui menèrent elles aussi au krach.
   
   S'il peint la société américaine, Richard Ford n'oublie pas pour autant l'espace géographique, depuis les gratte-ciel de Chicago, et leurs murs-rideaux de verre, où sur la buée Madeleine écrit "Denny", peut-être le prénom de son nouvel amant, jusqu'aux bayous de Louisiane, depuis les grands espaces encore déserts de l'Arizona, et le littoral découpé de Nouvelle-Angleterre avec les villas de "style fédéraliste" c'est-à-dire le néo-classique du début du XIXe siècle, jusqu'à l'urbanisation horizontale dévorant l'espace de Flagstaff. En comparaison avec un souvenir de voyage des années 80, Howard y découvre que «Les rues avaient doublé de largeur et [qu'] il y avait maintenant d'innombrables motels, fast-foods et stations de lavage.» La précision des lieux décrits est même fiable: la fourrière où échoue le chiot est située au bout de Rousseau street et cette rue existe bel et bien à La Nouvelle Orléans au sud du centre ville, près de quartiers d'entrepôts de la "Conjuration des Imbéciles" de J.K.Toole.
   
   En somme, Richard Ford a su montrer une société souvent futile et où le sexe tient lieu de passe-temps culturel à ceux qui ont échappé au puritanisme. Une société matérialiste où «Madeleine n'ignorait rien du prix des choses: engrais, transport ferroviaire, porte-conteneurs remplis de soja, maïs…» même si elle est canadienne et qu'elle a un jugement parfois critique envers ces Américains sensés fêter, lors de Thanksgiving, le fait que les Blancs n'aient pas été tués par les Indiens de Manhattan: «L'assassinat est votre dada aux États-Unis, non?» Ainsi, ces nouvelles m'ont souvent plus intéressé par leurs moindres détails que par leur projet global fondé sur l'adultère, ce vieux fond de commerce de la littérature la plus courante.

critique par Mapero




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L'état des lieux (Frank Bascombe, III) - Richard Ford

L’Amérique de l’an 2000
Note :

   Voici notre troisième rendez-vous avec Frank Bascombe, cette fois à l’occasion des célébrations familiales de Thanksgiving, et avec, comme pour les deux volets précédents *, des élections présidentielles en toile de fond, soit l’élection de l’automne 2000, "volée" par Georges Bush Jr face à Al Gore. Si jamais un quatrième volet des heurs et bonheurs de Frank Bascombe devait voir le jour, on peut sans doute risquer l’hypothèse qu’il prendrait place au moment des fêtes de Noël de l’année 2008, peu après la victoire de Barack Obama et en pleine crise économique ;-).
   
   Mais trêve de plaisanterie, depuis les événements racontés dans "Indépendance" et qui se déroulaient à l’été 1988, l’Amérique est devenue plus dure et s’est faite la proie d’une violence sans rime ni raison, une violence dont nous ne cesserons pas de sentir la présence inquiétante tout au long de cet "état des lieux", toujours hanté, comme les volumes précédents, par l’inacceptable absence de Ralph, le fils aîné de Frank mort à l’âge de neuf ans, bien avant que nous ne fassions la connaissance de son père. Georges Bush n’est pas encore au pouvoir, les attentats du 11 septembre n’ont pas encore eu lieu et les guerres d’Afghanistan et d’Irak n’ont pas commencé, mais vraiment, il y a quelque chose de pourri au pays du grand rêve américain, même si celui-ci continue à faire des adeptes tels Mike Mahoney, l’assistant de Frank, immigré d’origine tibétaine qui mêle allègrement en une épaisse soupe new age sa culture bouddhiste à la doctrine libérale de son pays d’adoption. Richard Ford nous propose ainsi un état de l’Amérique d’autant plus fascinant qu’il s’inscrit dans la perspective des deux premiers tomes et d’une évolution s’étalant sur plus de quinze ans.
   
   Et vivant dans ce monde plus dur, Frank a vieilli et s’est fait plus vulnérable que jamais. Désormais installé à Sea Clift dans une maison du bord de mer menacée à terme par l’érosion des côtes, atteint d’un cancer de la prostate et délaissé par sa seconde épouse, Sally qui est partie rejoindre en Ecosse, dans une obscure tentative de renouer les fils d’une histoire jamais clôturée, son premier mari brutalement réapparu après avoir été présumé mort pendant près de vingt ans, Frank n’a sans doute jamais été si sensible à la fragilité et à la finitude de nos petites vies humaines. Cela nous vaut de longues pages de ces réflexions introspectives qui sont devenues les marques de fabrique du personnage: des pages vraiment trop longues mais aussi, bien souvent, touchantes par le mélange de fragilité et de joie de vivre qui s’y exprime, apportant une belle conclusion (provisoire?) au cycle de Frank Bascombe.
   
   Extrait:
   "Entre-temps de nouvelles vagues humaines déferlaient accomplissant le trajet quotidien pour travailler à Haddam plutôt qu’à Gotham ou à Philly. Une petite population de sans-abri était apparue. Il fallait attendre en moyenne treize mois pour obtenir un rendez-vous chez le dentiste. Et les habitants que je rencontrais dans la rue, des citoyens que je connaissais depuis vingt ans et à qui j’avais vendu des maisons, refusaient à présent de croiser mon regard, fixaient leurs yeux sur mes cheveux et continuaient d’avancer, comme si nous étions tous devenus les vieillards à la fois excentriques et invisibles que nous avions rencontrés nous-mêmes à notre arrivée des décennies plus tôt.
   Haddam, dans ces détails diaboliques, avait cessé d’être une banlieue tranquille et heureuse, cessé d’être dans une position subalterne pour devenir une ville à elle seule, sans avoir cependant une substance bien déterminée. Elle était devenue une ville d’autres, pour d’autres. On pouvait dire qu’elle manquait d’âme, ce qui expliquerait pourquoi le besoin d’un Centre d’information se fait sentir et pourquoi célébrer le passé du village semble être une bonne idée. Le présent est ici, mais on ne peut pas sentir son poids dans le creux de la main." (p. 138)

   
   
   * "Un week-end dans le Michigan (Frank Bascombe, I)" et "Indépendance (Frank Bascombe, II)", tous deux déjà présentés ici.
   
   
   Série Frank Bascombe :
   
   1.Un week-end dans le Michigan - The Sportswriter, 1986
   2.Indépendance - Independence Day, 1995
   3.L'État des lieux - The Lay of the Land, 2006

   ↓

critique par Fée Carabine




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Un héros attachant
Note :

   Ce livre est le dernier d'une trilogie et pourtant c'est par lui que j'ai commencé et je vais m'empresser d'emprunter les deux premiers tomes tant j'ai aimé l'histoire de cet homme, arrivé au faîte de sa vie dans ce tome 3, agent immobilier qui fait le bilan d'une vie remplie par des divorces, la mort d'un enfant, et le cancer qu'il affronte en ce moment en mesurant la fragilité de son existence.
   
    Son sens de la dérision, son amour et sa passion de la vie, sa grande sensibilité, ses nombreux doutes intérieurs en font un personnage très attachant. Il se penche sur la deuxième partie de cette vie, tout en faisant le bilan de la première.
   
   J'ai beaucoup aimé ce portrait d'homme, hanté par son passé, tenaillé par son présent et inquiet de son avenir. Avec toujours en filigrane un amour de la vie intact et une autodérision qui fait sa force. Richard Ford est un auteur talentueux qui nous entraîne dans une écriture puissante qui donne de la force à son récit.
   
   Bref, j'ai dévoré ce livre et vais maintenant aller voir ce que cet homme était à 30 ans, puis à 40 ans ... Un retour en arrière bien sympathique!

critique par Clochette




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Canada - Richard Ford

Frère - soeur, se construire
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Prix Femina Etranger 2013
   
   
   "Recherche Dell Parsons, professeur. Vit peut-être au Canada. Sa sœur malade voudrait le joindre. Le temps presse."
   Great Falls - Montana 1960

   
   Dell Parson, passionné d'échecs, n'a que 15 ans quand ses parents, qui n'ont a priori pas le profil type de délinquants, se trouvent contraints de braquer une banque, pour faire face à un créancier menaçant. Ce hold-up sera fatal puisqu'ils se feront prendre, en conséquence de quoi Berner et sa sœur, deux faux jumeaux très proches, se retrouvent séparés. Sa sœur est pourtant sa meilleure amie "Berner était, bien sûr, ma seule vraie amie. Nous n'avions jamais connu les rivalités, les querelles amères et l'agressivité qui sévissent entre frères et sœurs".
   
   Nous suivons le destin de cette drôle de famille et plus spécialement celui de Dell, qui va trouver refuge après l'arrestation de ses parents, dans un village au Canada. Il ne sait pas grand chose des raisons de ce drame, si ce n'est par les articles dans le Great Falls Tribune et les chroniques que sa mère écrira en prison, et sur lequel le récit revient. Il sera pris en charge par le propriétaire d'un hôtel, qui lui donnera du travail et un toit.
   
   C'est un vrai plaisir de retrouver la talentueuse écriture de Richard Ford à travers cette histoire atypique et prenante, dont j'ai notamment beaucoup aimé la troisième et dernière partie, pleine d'humanité. J'ai aussi beaucoup aimé la description des relations entre Dell et sa sœur. Un roman souvent émouvant, avec de très belles pages sur la solitude.
   
   "Le monde n'envisage guère que les braqueurs de banque aient des enfants"

    ↓

critique par Éléonore W.




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Facture classique
Note :

   Le récit se présente comme une autobiographie partielle de Dell Parsons, à présent professeur de littérature à la retraite. Son existence a été brusquement infléchie par un événement particulier à l’adolescence : ses parents ont braqué une banque en août 1960, alors que sa sœur et lui avaient quinze ans. Le couple a été incarcéré. Les enfants, peu soucieux d’être envoyés à l’orphelinat, ont fugué chacun de leur côté, la fille avec un copain, tandis que Dell a profité de ce que sa mère avait préparé pour eux en cas de malheur : partir avec une infirmière de sa connaissance, et commencer une nouvelle vie au Canada…
   
   Dell raconte longuement les circonstances du hold-up, se basant sur ses propres souvenirs, et la relation qu’en fit sa mère en prison.
   
   Il cherche aussi à comprendre pourquoi ses parents agirent ainsi, d’où des pages de réflexions.
   
   Son père Bev, il le décrit comme un homme du sud (Alabama) militaire, mis très tôt à la retraite, débonnaire, hâbleur, peu instruit, irréfléchi, toujours lancé dans des combines douteuses. Sa mère, institutrice, rêvant d’écrire, et voulant pour ses enfants une bonne éducation et des études universitaires. Classes sociales, niveaux d’étude, caractères et aspirations très différents.
   
   Lors des faits, ils vivent depuis quatre ans à Great Falls, Montana. Ils n’ont pas d’amis, et sont coupés définitivement de leur famille d’origine.
   
   Bev Parsons le père, se retrouve piégé, lorsque son trafic tourne mal. Des créanciers les menacent de mort. C’est ainsi que l’idée du hold-up survient. Dell détaille par le menu la chose : la façon dont le couple organise et exécute le hold-up pourrait faire rire, tant c’est naïf et risqué, n’étaient les conséquences. L’aventure prend un tour surprenant lorsque Dell s’aperçoit que ses parents sont très heureux juste avant de faire cette folie. Enfin, ils ressemblent à un vrai couple!
   
   Lorsque Dell part avec Mildred l’infirmière pour le Canada, une autre histoire commence. Dell va vivre près de Saskatchewan, une existence dure et aventureuse… comme terre à lui promise, le Canada doit se mériter.
   
   Un roman écrit de façon très classique, intelligent, les différentes parties du récit sont bien alternées, la narration avec du suspense et de l’action, les descriptions soignées et suffisamment évocatrices , le rendu des ambiances et du vécu excellents dans l’ensemble, les réflexions sur les événements , intéressantes, et génératrice d’une éthique de vie très américaine à mon sens, très différente de la nôtre, mais pas dépourvue d’intérêt.
   
   Pourtant, c’est un peu long, parfois répétitif, notamment ses aventures auprès d’Arthur Remlinger : il "tire à la ligne" dans cette partie, sans que ce soit mauvais pour autant!
   
   On aimerait qu’il raconte un peu moins ce qui lui est arrivé et davantage la vie de sa sœur (à laquelle on ne comprend pas grand-chose).
   
   C’est une lecture à laquelle j’ai pris plaisir, et je relirai sûrement Richard Ford.
    ↓

critique par Jehanne




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America, années 60
Note :

    "D’abord je vais vous raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres qui se sont produits plus tard", une première phrase dans le vif du sujet. La famille Parsons est une famille ordinaire américaine. Nous sommes en 1960. Bev le père, ancien pilote de bombardier, s’est posé avec sa femme et ses deux enfants à Great Falls petite ville du Montana après avoir changé de résidences au gré de ses affectations. Dell, son fils, a quinze ans lorsqu’il prend la parole pour raconter les événements qui ont conduit à l’éclatement de la famille, à l’emprisonnement de ses parents, à sa fuite dans le Saskatchewan aidé par une amie de sa mère et à la disparition de sa sœur qu’il ne reverra que bien des années plus tard.
   
    Bev s’est lancé dans un trafic de viande avec des Indiens qui lui fournissent des carcasses de bœufs volés, qu’il revend illégalement à un responsable de la compagnie ferroviaire pour le wagon restaurant. Une affaire juteuse jusqu’au jour où la marchandise réceptionnée se révèle avariée. Pas question de la servir aux passagers. Pour les Indiens la viande était bonne, ils réclament leur dû que Bev ne peut pas honorer. Menacé de représailles sur lui et sa famille, il décide de voler une banque dans l’Etat voisin, avec l’aide de Dell. Sa femme s’y oppose et décide de l’accompagner dans cette équipée qui ne peut que réussir.
   
   Une première partie où Dell revient sur ce qui les a amenés au désastre familial, une deuxième où il relate sa vie triste et solitaire dans une petite ville perdue du Saskatchewan aux côtés de Remlinger, un homme au passé douteux, la spirale de la violence, le climat impitoyable, une troisième partie, l’ultime rencontre avec sa jumelle Berner.
   
   Un roman puissant dans l’Amérique profonde de ces années-là.
    ↓

critique par Michelle




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Sombre et optimiste à la fois
Note :

   "D’abord, je vais vous raconter le hold up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C’est le hold up qui compte le plus, parce qu’il a eu pour effet d’infléchir le cours de nos vies à ma sœur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d’abord. Nos parents étaient les dernières personnes qu’on aurait imaginées dévaliser une banque. Ce n’était pas des gens bizarres, des criminels repérables au premier coup d’œil. Personne n’aurait cru qu’ils allaient finir comme ils ont fini. C’était des gens ordinaires, même si, bien sûr, cette idée est devenue caduque dès l’instant où ils ont bel et bien dévalisé une banque."
   

   Ainsi, dès les premières lignes du roman on connaît l’intrigue de la moitié de l’histoire. Une famille heureuse dans le Montana, les Parsons, avec deux ados de 15 ans, Dell et sa sœur jumelle. Une famille comme les autres avec ses joies, ses rêves et ses contradictions. Soudain tout s’écroule lorsque, pour rembourser leurs dettes, les parents décident de braquer une banque. Ils sont immédiatement retrouvés et emprisonnés. Ils ne se reverront jamais, si ce n’est le frère et la sœur une quarantaine d’années plus tard.
   
    C’est intéressant mais si le récit s’arrêtait là, je n’aurais que moyennement aimé. Heureusement, après avoir oublié ce début pendant vingt ans, Richard Ford l’a repris et la deuxième partie – celle qui se déroule au Canada - est excellente. La lecture en est devenue si passionnante que j’y ai passé toute la nuit
   
    Pour éviter le placement en orphelinat, Dell, selon les dernières volontés de sa mère, franchit la frontière et se retrouve au Canada, dans un village perdu du Saskatchewan. Il est totalement seul, à la merci d’un personnage étrange et dangereux, sorti de Harvard mais criminel en fuite, devenu patron d’un hôtel de passe. Il y fait son apprentissage, à la dure mais efficacement,
   
    "Mais enfin pourquoi nous laissons-nous séduire par des gens que nous sommes bien les seuls à croire honorables et intègres, quand autrui les voit dangereux et imprévisibles ?
   Quel dommage que je me sois fait prendre dans les filets d’Arthur Reminger sitôt après l’incarcération de mes parents ! Malgré tout, quand on se trouve mêlé à une vilaine histoire, quand des menaces planent, il est vital de se rendre compte qu’on est déjà passé par là et qu’on va se retrouver tout seul, à découvert dans le paysage, que la prudence est donc de mise.
   Et moi, bien sûr, au lieu de manifester cette prudence, je me suis laissé "prendre en mains" par Arthur Reminger et Florence La Blanc, comme si c’était la conséquence la plus logique et la plus naturelle du plan de ma mère pour m’éloigner après sa catastrophe personnelle."
   

   Professeur heureux et époux comblé, par la suite, il évite le cynisme en ouvrant au maximum son champ d’intérêt et en appliquant les bons conseils reçus: pratiquer la générosité, savoir durer, savoir accepter, se défausser, laisser le monde venir à soi – de tout ce bois, le feu d’une vie.
   
    Voici la liste des livres étudiés avec ses élèves : des livres qui lui semblent secrètement traiter de ses jeunes années et qui le rendent heureux : Au cœur des ténèbres, Gatsby le Magnifique, Un thé au Sahara, Les Aventures de Nick Adams, Le Maître de Casterbridge, histoire d’un homme de caractère.
   
    "Ma métaphore centrale est toujours le franchissement d’une frontière; l’adaptation, le franchissement progressif d’un mode de vie inopérant à un autre, fonctionnel, celui-là. Il s’agit parfois aussi d’une frontière qui, franchie, ne se repasse pas."

   
   Un roman sombre et optimiste à la fois, que j’ai beaucoup aimé.

critique par Mango




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