Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de juin & juillet 2009
Salman Rushdie

   La dernière fois, nous étions au Mexique et nous voilà en Inde! Il n'y a pas plus grands voyageurs que les livres!
   
   En Inde, en France, en Grande Bretagne, aux Etats Unis et autres d'ailleurs, tant Salman Rushdie a visité le monde et y a changé de séjour. Nous voyageons cette fois avec un auteur qui est lui même voyageur.
   Mais la grande source d'inspiration qui lui réussit le mieux reste néanmoins indienne.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2009
   
    Salman Rushdie est un écrivain britannique d'origine indienne, né à Bombay le 19 juin 1947. Il a émigré avec sa famille au Pakistan après la partition de l'Inde. Il a actuellement la nationalité britannique et, ayant été anobli en 2007, est devenu Sir Ahmed Salman Rushdie.
   
    Depuis la publication de son roman 'Les versets sataniques', sa vie est menacée, suite à un appel à l’assassinat lancé par l’ayatollah Khomeini et il doit faire l’objet d’une protection constante.
   
    Il a écrit une quinzaine d’œuvres, pour la plupart des romans, mais également des essais et a obtenu de nombreux prix dont le Booker Prize en 1981 pour "Les enfants de minuit".
   
    Traduite dans une douzaine de langues, la valeur de son œuvre est internationalement reconnue.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   

Bibliographie ici présente

  Les enfants de minuit
  Les versets sataniques
  Dès 10 ans: Haroun et la mer des histoires
  Est, ouest
  Le dernier soupir du Maure
  Furie
  Shalimar le clown
  L'Enchanteresse de Florence
  Patries imaginaires
  Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits
 

Les enfants de minuit - Salman Rushdie

Mégalomanie?
Note :

   Tout comme dans «Le dernier soupir du Maure», nous avons ici un homme jeune (31 ans) qui écrit son autobiographie, persuadé qu’il est, malgré son jeune âge, d’être parvenu au terme de sa vie. Tout comme dans «Le dernier soupir du Maure», il fait débuter son récit à la rencontre de ses grands parents. Mais je m’exprime mal et je devrais inverser les termes de ces phrases car, si j’ai bien lu "le Maure" avant de lire "Les enfants de minuit", ce fut tout de même ce dernier que Rushdie écrivit en premier, d’une quinzaine d’années.
   
    "Les enfants de minuit" fut le deuxième roman publié par Salman Rushdie* et ce fut par lui qu’arriva l’immense succès, tant auprès des critiques (car il obtint le Booker Prize) qu’auprès du grand public totalement envoûté par l’histoire énorme et admirable qu’il nous offrait là. Vous avez déjà compris je pense, que j’estime que cet énorme succès est totalement mérité et je vais essayer de vous dire pourquoi.
   
   Tout d’abord l’histoire: Le narrateur Saleem Sinai est né à Bombay à minuit, le 15 août 1947, c'est-à-dire au moment même où l’Inde accédait à l’indépendance. Il eut sa photo dans les journaux , par désir gouvernemental de célébrer tout ce qui pouvait marquer l’évènement et reçut même une lettre du Premier Ministre disant qu’il symbolisait et symboliserait leur nouveau pays. Déclaration qu’il prit strictement au pied de la lettre. Et comme vous le savez sûrement, qui l’on croit être modèle notre vie. Saleem aussi le sait puisqu’il dit d’un autre: "Et je me demande, pas pour la première fois, «Qui croit-il qu’il est?» "
   
   Ainsi tous les évènements heureux, tumultueux, brutaux, dangereux que traversera son pays auront leur reflet dans l’existence de Saleem. Il ira même plus loin, estimant parfois qu’inversement aussi, ce qui lui arrivait avait des conséquences dans la vie de la nouvelle Inde. Il se voit carrément l’égal des Nehru et prend Indira Gandhi pour sa rivale personnelle, même dans la période où il n’est qu’un mendiant, voire qu’un chien (car il sera homme-chien, aussi). N’a-t-elle pas dit «Indira, c’est l’Inde, l’Inde c’est Indira!» alors qu’il pense que c’est au moins autant Saleem.
   
   Mais il n’est pas seul à être né ce 15 août 1947 à minuit. Ils sont plus de 500, nés plus ou moins près de l’heure fatidique et tous ces enfants ont un don magique différent, plus ou moins puissant et important selon leur proximité avec le 00h00. Saalem, né le plus près (quoique…) a le plus important de ces dons, il est télépathe et peut communiquer avec tous ces enfants de minuit à travers le pays et les réunir dans sa tête en des réunions mentales grandioses.
   
   Comment voulez-vous qu’un tel récit, mêlant l’histoire d’un pays à celle d’un homme et celles de personnages doués de "superpouvoirs", mêlant faits historiques avec noms réels, intrigue réaliste douée d’une grande finesse psychologique, rêves, légendes, religions, et pur fantastique; quand le sort d’un pays dans une guerre de frontière se joue à la terreur inspirée aux soldats par les esprits sortis des marais plus qu’à la force de frappe; comment voulez-vous que ce récit ne soit pas passionnant, surtout quand il est porté par la belle écriture d’un grand écrivain?
   
   L’histoire – des personnages ou/et du pays- est parfois si cruelle et violente qu’elle serait insoutenable s’il ne s’intercalait pas le voile du doute ou du rêve pour rendre supportables les scènes les plus horribles. De même on rit parfois et l’on sourit à l’humour intelligent de Rusdie qui nous régale de ses petites phrases innocentes "Une créature impossible à imaginer si elle n’avait pas existé" ou de ses récits:
   (un leader charismatique de l’opposition surnommé Le Bourdon vient de se faire assassiner bien qu’il ait été défendu par toute une bande de chiens et voilà ce que cela donne) "Ce fut la fin de l’épidémie d’optimisme. Le matin, une balayeuse entra dans le bureau du Rassemblement Islamique et découvrit le Bourdon réduit au silence, sur le plancher, entouré d’empreintes de pattes de chiens et des restes de ses meurtriers. Elle hurla; mais plus tard, quand les autorités furent venues et reparties, on lui dit de nettoyer la pièce. Après avoir enlevé les innombrables poils de chiens, avoir écrasé des milliers de mouches et avoir retiré du tapis les morceaux d’un œil de verre éclaté, elle alla se plaindre auprès de l’administrateur de l’université de ce qu’on lui donne de telles taches et que, si ce genre de choses devait se reproduire, elle méritait une petite augmentation. Ce fut sans aucun doute la dernière victime du microbe de l’optimisme et, pour ce qui la concernait, la maladie ne dura pas longtemps parce que l’administrateur, qui était un homme très dur, la flanqua à la porte."
   Cette scène, avec les chiens des rues, ne montre d’ailleurs pas seulement comment Rusdie arrive à nous faire sourire même avec le meurtre et la misère noire, mais également comment il mêle sans cesse vision politique et petit bout de la lorgnette, réalisme sordide et univers fantastique. Nous sourions là où nous avions commencé à frissonner d’horreur. Du grand art.
   
   Bon, j’en ai déjà écrit sans doute plus long que vous ne vouliez en lire et je pourrais commenter encore longtemps cette lecture fantastique, alors il vaut mieux plutôt que je cesse. Juste une chose pour celles et ceux qui auraient encore un doute: abandonnez les petites lectures sans envergure ni talent – à part celui de vendre-, ne croyez plus que les grands livres soient plus difficiles ou plus ennuyeux. Lisez Salman Rushdie.
   
   
   
   * après "Grimus", roman de science-fiction qu’on ne trouve plus qu’en soldes, si quelqu’un veut nous faire une fiche, il sera le très bien venu.
   ↓

critique par Sibylline




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RE-JOU-I-SSANT!
Note :

   Note: Vous DEVEZ lire ce livre! Limite, ne lisez pas ma note et croyez moi sur parole.
   
   Vous êtes encore là? Hommes de peu de foi.
   
   
   "Les Enfants de minuit" est THE livre qui a lancé l’émergence de la littérature indienne sur la scène internationale. Il a reçu le Booker Prize, l’équivalent du Goncourt en Grande-Bretagne, l’année de sa publication, et également le Booker of Bookers, distinction d’entre les distinctions, pour le 25è anniversaire de cette récompense.
   
    Si Salman Rushdie est surtout connu pour l’affaire de la Fatwa - sa condamnation à mort par l’ayatollah Khomeini, pour l’écriture des "Versets Sataniques" - "les Enfants de minuit" est son plus grand roman. Il est même considéré comme un des plus grands romans de langue anglaise.
    Et pour la petite histoire, sachez que Salman Rushdie a quand même eu des ennuis pour ce livre là aussi, à cause du portrait terrible qu’il y dresse d’Indira Gandhi («The Widow»/ «la Veuve»). Une vraie méchante super méchante. Vous me direz, elle n’avait qu’à pas être aussi vilaine. Oui mais tout de même, franchement, il cherche la merde.
   
   Tout commence avec la naissance d’un enfant, de mille enfants en fait, le 15 août 1947, c’est-à-dire le jour de l’Indépendance de l’Inde. Il est minuit, et les horloges joignent leurs mains pour les accueillir. Ces enfants ont en effet une destinée exceptionnelle, intimement liée à celle de leurs pays - et en plus de ça ils ont tous des supers pouvoirs. Il y avait les Quatre Fantastiques - là ils sont mille. (Il n’y a pas une série comme ça aussi?)
   
   On les suit de 1947, l’année de l’Indépendance, à 1977, l’année de la déclaration de l’état d’urgence par Indira Gandhi, à travers le regard de Saleem Sinai, l’enfant le plus remarquable d’entre tous. Non seulement il est né exactement sur les douze coups de minuit, c’est-à-dire au moment même où l’Inde devient indépendante, mais il est doté du don de télépathie. Ainsi, Saleem est celui qui unit les enfants de minuit en parlement, leur permet de demeurer en contact et de débattre des grandes affaires politiques, linguistiques, culturelles et religieuses de leur pays (puisque je vous le dis).
   
   Salman Rushdie a eu l’idée d’une telle intrigue, étant lui-même né l’année de l’Indépendance, et jugeant qu’il avait grandi et mûri avec l’Inde. Il a d’ailleurs réalisé un reportage pour les 50 ans de l’Indépendance (il me semble), où il interviewait des personnes de tout le pays nées en 1947, pour qu’elles fassent le bilan de leurs vies et de celle du pays.
   
   "Les Enfants de Minuit", c’est aussi l’histoire d’un homme, Saleem donc, qui se prend pour l’Inde - il souligne souvent que son visage figure la carte du pays après la Partition et évolue en même temps qu’elle. En même temps, si moi aussi j’avais un nez énorme qui coulait tout le temps, j’aimerais compenser en le comparant au sous continent indien.
   
   L’Inde est en réalité une périphérie, au centre de laquelle se tient Saleem, qui interprète tous les événements à partir de sa propre expérience et surtout de ses souvenirs (absolument pas fiables, bien entendu). Dans la vraie vie, c’est très irritant, mais ici, c’est délectable. (Et c’est pour ça que ce n’est pas grave si, comme votre humble servante, on ne connaît rien à la politique indienne depuis l’Indépendance.) (Je sentais que ça vous travaillait) En effet, comme tout passe par le prisme Saleem, les choses nous sont rapportées complètement déformées, teintées de rêve, de magie, d’imagination, d’humour. "Les Enfants de Minuit"est un conte.
   
   C’est l’histoire d’un homme, mais c’est également l’histoire d’une multitude. Une des phrases les plus importantes du roman est d’ailleurs: «Most of what matters in your life takes place in your absence» («les événements les plus importants de votre vie ont lieu durant votre absence.») Si on en croit Rushdie, pour raconter une vie, il faut raconter un milliers d’autres, car toutes sont liées et on ne peut comprendre une personne si on ne comprend pas l’univers. En gros. C’est pourquoi Saleem met une centaine de pages à naître. Donc les digressions s’enchaînent allègrement, et on pourrait presque dire que tout est digression, à la manière de Tristram Shandy.
   Le texte se renouvelle sans cesse de ces histoires périphériques, se nourrit de lui-même, se répand, grandit, jusqu’à contenir des multitudes. De plus, chaque digression change la donne et remet l’histoire en perspective. "Les Enfants de Minuit" font beaucoup penser aux Mille et Une Nuits: on a un conteur (Saleem), un auditoire (nous et sa femme), et une infinité d’histoires racontée sur plusieurs jours. Il est aussi intéressant de noter dans la tradition indienne, le récit oral ne suit jamais une ligne droite, mais dévie toujours en arabesque, afin de maintenir l’attention de l’audience. Et en effet, on est tenu en haleine.
   
   Ce qu’il y a de remarquable aussi, c’est le mélange est-ouest propre à Rushdie. On a ainsi beaucoup de références au panthéon hindou et aux légendes indiennes, aux grands textes fondateurs comme le Ramayana, le Mahabharata.
   Mais on a aussi beaucoup d’emprunts à la littérature occidentale, et d’interprétations - Dickens et ses personnages, Sterne et ses digressions, Rabelais et son hénaurmité, Cervantes et son anti-héro sur la route, Conrad et sa jungle.
   Réjouissant!
   
   Oui, c’est le mot de la fin: RE-JOU-I-SSANT!
    ↓

critique par La Renarde




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Tragicomédie
Note :

   "Les Enfants de minuit" de Salman Rushdie est un roman plein d'humour pour évoquer une histoire dramatique au travers de situations loufoques. L'histoire familiale de Saleem Sinaï se confond avec l'histoire de la fondation de l'Inde et du Pakistan indépendants, de leurs conflits et de leur évolution, et la trouvaille de l'auteur a consisté à imaginer que c'est le narrateur et ses compagnons, nés le jour de l'indépendance de l'Inde, qui sont à l'origine des événements les plus marquants dans la vie politique des deux Etats. Cette forme satirique permet d'exprimer une critique radicale de la politique menée dans chacun des deux pays, sans que cela constitue une charge trop lourde. L'énormité des invraisemblances et du délire des personnages, notamment le narrateur, rendent cette attaque puissante, sans tomber dans la lourdeur d'un réquisitoire. Les anecdotes cocasses servent de contrepoint à cette critique d'autant plus féroce qu'elle est formulée au milieu de la plus grande fantaisie. Tout le foisonnement du roman permet de montrer de multiples aspects de la vie en Inde, depuis la trajectoire d'une famille aisée de Bombay à la misère d'un bidonville de Delhi, en passant par la vie au Pakistan, au milieu du coup d'Etat de 1958 et des deux guerres de 1965 et 1971. L'histoire familiale d'un côté, et la guerre à l'origine de la création du Bangla Desh de l'autre, montrent le Cachemire sous un jour paisible, longtemps avant l'embrasement, et le Bengale comme une région fantastique, où ceux qui se perdent dans la jungle se retrouvent au milieu d'un univers inconnu où ils se détachent de la réalité.
   
   Le romanesque est concentré dans les particularités de l'aventure familiale : les relations du grand père avec le batelier, le suivi médico-érotique de la grand' mère par le grand père, le premier mariage non consommé de la mère, puis son changement de nom lors de son second mariage, l'amour incestueux de Saleem pour sa sœur, dont il ne partage pas le sang... L'Histoire est tenue à distance et désacralisée par ses concordances avec les aventures de la famille et des midnight's children : la lettre de Nehru au narrateur ravale le premier ministre au rang d'un médiocre animateur de jeux radiophoniques, en le montrant accorder une importance démesurée aux coïncidences d'une date de naissance. De même, la similitude de prénom entre l'oncle qui a choisi le Pakistan et le dictateur qui s'impose en 1958 sème une confusion qui confère au coup d'Etat un aspect de farce. En revanche, l'internement des midnight's children et leur émasculation ou vasectomie tendent à accréditer l'image d'un pouvoir dictatorial, digne des pires dérives de régimes totalitaires, d'Indira Gandhi et son fils Sanjay, lors de la proclamation de l'état d'urgence.
   
   La déchéance progressive du héros renforce la tonalité tragique des événements, même si un espoir de renouveau surgit de la naissance de son fils, dont le géniteur est celui dont il avait pris la place, bien involontairement.
   
   Tout est donc tragique, comme l'Histoire de l'Inde et du Pakistan, et grotesque à la fois, pour éviter la chute dans la dépression, se rattacher aux grands classiques, comme Shakespeare, et créer de puissantes antithèses propres à susciter chez le lecteur une confusion plus ou moins totale.

critique par Jean Prévost




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Les versets sataniques - Salman Rushdie

De l’ampleur!
Note :

   Je l’avoue à ma très grande honte, les fanatiques ont bien failli m’avoir sur ce coup-là !!
   Je suis si détachée des choses des religions que les blasphémateurs m’ennuient autant que les sectateurs et que je m’épargne soigneusement le voisinage des deux. Voyant le battage fait contre ce livre «blasphématoire» j’ai tout à fait sottement cru que c’en était un, ce qui le classait dans les ouvrages qui ne m’intéressent pas. Comment ai-je pu prendre pour argent comptant les accusations d’ayatollahs, je ne me l’explique encore pas. Trop de choses à lire sans doute, pas le temps de tout aller voir de près… mais là quand même… j’ai honte.
   
   Bref, si "Les versets sataniques" peuvent être pris par certains pour une attaque religieuse (je n’en sais rien, moi, après tout, je ne suis pas dans la tête de ces gens-là et tant mieux) ce n’est en tout cas pas la raison d’être de cet excellent livre qui a une toute autre stature et sur lequel vous pouvez vous précipiter tout de suite si, comme moi, vous en avez été détourné jusqu’à présent. Vous ne trouverez ici rien d’un pamphlet -l’auteur ne s’abaisse pas à cela- et tout d’une œuvre littéraire majeure.
   
   Ceci réglé, revenons au livre lui-même. Pour une fois je vais vous citer la quatrième de couverture car elle situe bien l’histoire –ou plutôt les histoires- que vous découvrirez. Et pour ceux qui l’ignorent, je précise que "Mahmoud, prophète de Jahiliya" est synonyme de Mahomet, le prophète de l'islam.
    «A l'aube d'un matin d'hiver, un jumbo-jet explose au-dessus de la Manche. Au milieu de membres éparpillés et d'objets non identifiés, deux silhouettes improbables tombent du ciel: Gibreel Farishta, le légendaire acteur indien, et Saladin Chamcha, l'homme des Mille Voix, self-made man et anglophile devant l'Eternel. Agrippés l'un à l'autre, ils atterrissent sains et saufs sur une plage anglaise enneigée... Gibreel et Saladin ont été choisis (par qui?) pour être les protagonistes de la lutte éternelle entre le Bien et le Mal. Tandis que les deux hommes rebondissent du passé au présent et du rêve en aventure, nous sommes spectateurs d'un extraordinaire cycle de contes d'amour et de passion, de trahison et de foi, avec, au centre de tout cela, l'histoire de Mahmoud, prophète de Jahiliya, la cité de sable - Mahmoud, frappé par une révélation où les versets sataniques se mêlent au divin.»
   
   Avouez que l’on voit tout de suite que le terreau est riche et les angles multiples. Multiples seront également les tonalités et nous passerons de l’historique au strict réalisme moderne en passant par des nuances plus ou moins accentuées de fantastique onirique ou "réel". C’est pourquoi vraiment, ce qui m’a frappée dans ce livre et que j’ai donc souligné dans mon titre, c’est l’ampleur du récit. Nous sommes à mille lieues des petits truc mesquins et recroquevillés sur leur nombril, on respire large on voit loin, dans toutes les dimensions quelles soient spatiales ou temporelles. On est dans un récit encore bien plus ample qu’une saga. Rushdie ne s’est pas fixé de limites, il s’est laissé toute liberté. C’est cette liberté qui a déplu à certains, c’est pour elle que j’ai adoré ce livre.
   
   Ainsi on pourrait dire que ce n’est pas une saga mais plusieurs qui nous sont racontées simultanément et avec un art tel que jamais le lecteur ne confond les personnages ou ne perd le fil de l’histoire pourtant complexe qui lui est présentée. L’écriture est aisée, vive, imagée.
    «A ce moment-là, le soliloque de Bouton se transforma en un tel torrent d’obscénités que, pour la première fois, les fumeurs de beedis se redressèrent et commencèrent à comparer avec animation le vocabulaire de Bouton à celui de l’infâme reine bandit Phoolan Devi dont les jurons pouvaient en moins que rien faire fondre les canons des fusils et transformer les crayons des journalistes en gommes.»
   
    On sourit souvent, parfois on rit, parfois on pleure ou l’on pleurerait presque si Rushdie n’était pas parvenu à nous inoculer un certain fatalisme qui n’éloigne pas de la vie mais force à l’accepter avec les tours qu’elle joue. Et puis on apprécie aussi parce que c’est tout simplement une belle écriture.
    «A l’extérieur, la neige se déposait sur les grands arbres dénudés, et sur l’étendue plate du parc. Entre les nuages de neige bas et sombres et la ville recouverte de blanc la lumière était jaune sale, une pauvre lumière brumeuse qui attristait le cœur et rendait les rêves impossibles. Là-haut, se souvint Allie, là-haut à huit mille mètres, la lumière avait un tel éclat qu’elle semblait résonner, chanter comme une musique. Ici-bas, sur la terre plate, la lumière elle aussi était plate et terre à terre. Ici, rien ne volait, les roseaux étaient blancs, et aucun oiseau ne chantait. Il ferait bientôt nuit.»
   
   En plus d’une vulnérabilité à l’intox supérieure à ce que je me plaisais à supposer et dont je parlais en introduction, cette lecture a attiré mon attention sur ma faible connaissance de l’histoire de l’Inde et de la culture du sous-continent. Les autres ouvrages de Salman Rushdie que j’ai ensuite lus ont à la fois réduit le fait et confirmé cette impression. Cet auteur est porteur d’une part éblouissante de la fabuleuse culture de ce géant sous-estimé qu’est l’Inde -de sa création par des dieux si nombreux et étranges aux néons de Bollywood- ce qui ne participe pas pour peu de choses à l’intérêt que l’on prend à le lire.
   
   Et ne vous inquiétez pas si tout ne vous paraît pas clair dès le premier chapitre, c’est normal quand même, survivre à une explosion en vol ne peut pas être facile à comprendre… Poursuivez!
   
   
   Et je rappelle à ceux qui l’ignorent encore que "La libre expression n'est pas une offense" (par ailleurs titre d’essais publiés en 2005 par cet auteur).
    ↓

critique par Sibylline




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Parce que c'était lui? Parce que c'était moi?
Note :

   En nous contant dans ses "Versets sataniques" les destinées de Gibreel Farishta et de Saladin Chamcha, survivants – miraculés - d'une catastrophe aérienne, Salman Rushdie a entrepris de brasser une grande diversité de thèmes et de problématiques. La question de l'expérience religieuse qui hante continuellement les rêves de Gibreel, jusqu'à lui faire perdre le sommeil. Celle de l'exil, de la rencontre et du mélange des cultures, de la perte et donc de la quête d'identité qui en découle. Et un grand cri de révolte contre le racisme ordinaire de l'Angleterre tatchérienne, et l'accueil qui y était réservé aux émigrés trop souvent entassés dans des logements insalubres*...
   
   Il y a là ample matière pour de passionnantes réflexions, et cette matière est traitée avec toute l'inventivité et la fantaisie que l'on peut attendre de l'auteur des "Enfants de Minuit". Chaque page de ce livre regorge de surprises, allant de subtiles allusions littéraires (et comment ne pas voir, dans l'épisode de la métamorphose de Saladin Chamcha, un clin d'oeil à Franz Kafka et à son Gregor Samsa?) à de forts traits d'humour noir... Et pourtant, si inconcevable que cela puisse paraître, et malgré le plaisir et l'intérêt que j'ai trouvés la plupart du temps à la lecture de ces "versets", je me suis – aussi - un peu ennuyée face à ce monde foisonnant certes, mais qui est toujours resté bien sagement collé à ses feuillets de papier, sans prendre chair et vie à mes yeux. C'est donc sur une impression en demi-teintes que j'ai refermé ce roman: une impression mitigée qui s'est vue encore renforcée par la lecture du recueil d'essais et d'articles paru sous le titre de "Patries imaginaires", où Salman Rushdie revient sur les débats – le scandale - qui ont entouré la parution des "Versets sataniques", tout en précisant longuement les intentions (au demeurant des plus méritoires et respectables) qui ont présidé à l'écriture de ce livre dans des textes qui m'ont paradoxalement paru bien plus chargés de vie et d'émotions que le roman lui-même.
   
   Somme toute, je dirais qu'en ce qui me concerne le monde d'expériences et de sentiments que l'auteur a voulu transmettre dans "Les versets sataniques" ne passe pas la rampe, occulté plutôt que révélé par une construction romanesque soigneusement élaborée (ça, c'est incontestable et qu'on me comprenne bien: je ne le conteste pas!). Concluant une critique enthousiaste d'un roman de l'écrivain allemand Siegfried Lenz, Salman Rushdie évoquait "a world so beautifully and completely realized that, for all its apparent alienness, it rapidly becomes our own."** ("Imaginary homelands", p. 287). C'est cette impression-là que j'avais éprouvée, il y a quelques années déjà, lors de ma découverte des "Enfants de Minuit" qui m'avait complètement éblouie. C'est cette impression-là que malheureusement je n'ai pas retrouvée à la lecture des "Versets sataniques". Cela ne s'explique pas vraiment. C'est arrivé parce que c'était ce livre-là. Parce que c'était moi. Ou parce que c'était ce moment-là qui n'était pas le bon. Allez savoir. Mais reste que cette impression-là m'a terriblement manqué. Que cela ne vous empêche pas pourtant de vous former votre propre opinion des "Versets sataniques": ce livre en vaut la peine. Et surtout: lisez "Patries imaginaires"!
   
   
   * Ces thématiques sont d'ailleurs largement traitées dans le recueil d'essais et d'articles intitulé "Patries imaginaires".
   ** "Un monde si parfaitement et complètement réalisé que, en dépit de son étrangeté apparente, il devient très vite le nôtre." (traduction Fée Carabine)

critique par Fée Carabine




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Dès 10 ans: Haroun et la mer des histoires - Salman Rushdie

Un conte pour la liberté d’expression
Note :

   Certains lecteurs s'imaginent que Salman Rushdie n'écrit que des pavés! L'auteur né à Bombay en 1947, qui a vécu à Londres et qui est maintenant new-yorkais, écrit aussi des textes plus courts. Ce conte en témoigne.
   
   «Il était une fois, dans le pays d'Alifbay, une ville triste, la plus triste des villes, une ville si épouvantablement triste qu'elle en avait oublié son propre nom…» Mais il était aussi un gentil garçon, Haroun, fils de Soraya et de Rachid Khalifa dont le beau métier consistait à être conteur. Or, ils avaient comme voisin l'ignoble Mr Sengupta.
   
   Le premier tort de Mr Sengupta a sans doute été de poser à Haroun cette question insidieuse: «A quoi servent des histoires qui ne sont même pas vraies?» Le deuxième tort de Mr Sengupta a été d'enlever Soraya, la maman de Haroun, un matin à 11 heures tandis que son père était overbooké par son bizness de conteur professionnel. Le troisième tort de Mr Sengupta était sa triste figure, à l'image de la ville sans nom, que polluaient les fumées noires crachées par les cheminées des usines de tristesse. Pour toutes ces raisons, Mr Sengupta sera le méchant voisin, non: le méchant tout court sous le nom de Khattam-Shud: ce qui signifie "complètement fini".
   
   Avec les nombreuses campagnes électorales — car l'Inde est la plus grande démocratie du monde — Rachid Khalifa ne manquait pas de contrats qui l'amenaient d'un bout à l'autre du pays; les candidats aux élections aimaient mieux réunir leurs électeurs pour leur faire entendre des contes fantastiques plutôt que des sornettes et des fausses promesses. Or, il advint, Soraya était à peine partie, que disparut aussi l'inspiration dont jouissait habituellement Rachid: "complètement fini!" c'est dans cet état qu'il se retrouva brutalement un soir de réunion électorale, en pleine tournée dans la vallée de K.
   
   Tandis qu'ils séjournent à l'hôtel-bateau des Mille et Une Nuits plus une, où M. Buttoo leur avait réservé deux chambres donnant sur un lac magnifique, Haroun va devoir prendre les choses en main avec le concours d'une multitude de créatures venues à lui dans son sommeil: ces créatures fantastiques, comme le Génie de l'Eau, l'emportent à toute vitesse dans la Lune, pas celle que vous voyez la nuit, non, l'autre, celle où la mer des histoires bouillonne en permanence, agitée des courants contraires, porteurs de formidables variantes. Le tout sous la surveillance du Morse, le grand responsable du S2TTCAE (le Système de Transmission Trop Compliqué À Expliquer) et capable de fabriquer des "fins heureuses" sur lesquelles je ne vous donnerai aucun détail.
   
   Sachez seulement qu'on va frôler la catastrophe! En effet Haroun va se retrouver emporté vers la Bande de Crépuscule, y trouver son père prisonnier, et devoir combattre des forces obscures comme le "Navire Nuit" du méchant maître des Bouches Cousues, le capitaine Khattam-Shud qui, non content de polluer irrémédiablement la mer des histoires, est sur le point de réaliser une machine infernale capable de tout vidanger. Sachez aussi que tout cela prendra un peu de temps. Mais au réveil, quand M. Buttoo viendra les chercher pour le meeting électoral, Rachid aura retrouvé sa verve et peu après la vie sourira de nouveau à Haroun.
   
   • Le conte aurait été écrit par Salman Rushdie pour son fils, du temps de la fatwa qui lui imposait le silence et menaçait sa vie. Je ne sais pas si Rushdie junior a aimé le conte, mais quant à moi, je lui ai trouvé beaucoup de qualités. D'ailleurs même en manquant totalement d'imagination, le lecteur occidental aura tendance à identifier le chef Khattam-Shud, le parti des "Bouches Cousues" fanatiques qui lui obéissent, et jusqu'aux "Chupwala" qui vivent dans l'obscurité. Vous ne croyez pas?

critique par Mapero




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Est, ouest - Salman Rushdie

9 nouvelles
Note :

   Neuf nouvelles réparties en trois groupes ; Est, Ouest et Est, ouest.
   Salman Rushdie, né à Bombay, vivant en Angleterre, met ici à profit sa double connaissance de cultures si différentes. De l’Inde, à l’Est, du continent européen, à l’ouest, puis d’interactions entre individus venant d’est et d’ouest.
   
   Les plus réussies, à mon sens, sont celles de l’est, en Inde. L’originalité, la morale piquante, y sont plus marquées, plus naturelles; notamment la première, ma préférée: «Un bon conseil est plus rare que des rubis», avec Miss Rehana qui vient chercher un visa à un Consulat anglais situé en Inde, sans plus de précisions. Miss Rehana qui a été mariée très jeune à un travailleur indien vivant en Angleterre et qui s’apprête – sous condition d’obtention du visa – à le rejoindre là-bas. Alors il y a Mohammed Ali qui se propose comme entremetteur pour «assurer le visa». Mohammed Ali qui ne comprendra pas tout de suite et qui finira heureux comme jamais du sourire de Miss Rehana à son départ, dans une fin réjouissante et inenvisagée.
   
   A l’ouest, c’est plus laborieux, plus en rapport avec l’Histoire, ou avec la Littérature européenne (Shakespeare mis à contribution), moins spontané et accrocheur. Même Christophe Colomb et la Reine Isabelle d’Espagne sont mis à contribution dans une nouvelle qui m’a plutôt laissé froid.
   
   Dans est, ouest, du bon du moins bon. Le bon avec la dernière « Monsieur Machin », où deux immigrés d’origines divergentes se rencontrent en Angleterre; Mary-mais-oui-mais-oui, indienne, et Mecir qui vient de derrière le Rideau de fer. Petites gens en Angleterre pour une petite histoire touchante.
   
    « Mary-mais-oui-mais-oui nous quitta à la mi-juillet. Mon père lui acheta un aller simple pour Bombay, et la douleur de la séparation assombrit ce dernier matin. Quand on descendit ses valises, Mecir le concierge avait disparu. Mary n’alla pas frapper à la porte de sa loge, elle sortit sans jeter un regard à l’entrée aux lambris de chêne fraîchement cirés, aux miroirs et aux cuivres étincelants; elle monta à l’arrière de notre Ford Zodiac où elle resta assise bien droite, son sac sur les genoux, regardant fixement devant elle. Je l’avais connue et aimée toute ma vie. Qu’importe ton fichu concierge, voulais-je lui crier, et moi? »
   
   Pas un grand ouvrage impérissable, comme «Shalimar le clown». Un honnête recueil de nouvelles.

critique par Tistou




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Le dernier soupir du Maure - Salman Rushdie

Peaux sombres et claires de l’Inde
Note :

   Le Maure, un homme de trente ans qui arrive au terme de sa vie car il a toujours grandi puis vieilli deux fois plus vite que les autres humains ne le font, commence d’entrée de jeu à nous raconter son étrange existence depuis dès avant sa naissance. Le récit commence de façon mouvementée et peu claire pour le lecteur qui n’a pas à s’en soucier, il aura en fin de livre les éclaircissements nécessaires. Pour l’instant, nous voyons un homme en fin de course qui nous dit avoir rédigé son histoire et avoir marché en en clouant les pages aux murs et arbres tout au long de sa progression. C’est cette histoire que nous lisons; c’est celle non seulement du Maure, mais aussi de toute sa famille depuis trois générations. A cet effet, l’arbre généalogique qui occupe la première page, sans être d’une grande complexité, m’a bien rendu service, me permettant de retrouver facilement la place de chacun dans cette riche saga à chaque fois qu‘il en était besoin.
   
   Le Maure nous raconte donc l‘histoire de son originale famille, haute en couleurs et caractères bien trempés et passionnante tant pour ses aspects privés que pour ses implications dans la vie publique de son pays. Nehru et Indira Gandhi sont mêlés au récit comme bien d’autres que Rushdie n’hésite pas à utiliser dans son récit en tant que personnages privés autant qu‘éléments historiques, cette saga allant de l‘occupation anglaise à l‘époque actuelle, de la fondation de cette famille qui deviendra puissante, à sa fin...
   
   Les personnages y révèlent tous une personnalité riche et complexe qui permet à l’histoire de se déployer avec une réelle «épaisseur». Même le narrateur nous paraît alternativement sympathique ou odieux, proche ou totalement étranger rendant toute identification impossible pour le lecteur et mettant en relief la complexité de la vie elle-même et de l’humain, nous rappelant que nous ne pouvons nous retrouver tout à fait en personne d‘autre que nous-même à un moment X.
   
   Certaines histoires de certains de ces personnages sont très belles (ainsi j’ai été particulièrement sensible à celles de Airés, de Camoens ou d’Isabelle) et chaque lecteur se sentira touché par celles qui éveillent en lui un écho personnel. Elles ont un aspect historique, social, sentimental, en un mot humain, qui font qu’une œuvre correspond à quelque chose pour ses lecteurs.
   
   Il faut aussi noter que nous retrouvons ici des éléments qui étaient dans «Les enfants de minuit» et d’autres également, moins nombreux -mais cependant par exemple la jeune femme charismatique dont les cheveux ont blanchi d’un coup pendant une retraite- qui étaient dans «les Versets sataniques», pour les autres romans de cet auteur que je connais. Il y a dans l’œuvre de Rushdie des constantes remarquables, comme par exemple le patriarche ayant trois filles ou le narrateur, homme au vieillissement prématuré relatant l’histoire de sa famille, ainsi que bien d’autres points encore, fondamentaux ou à l’apparence de détails (les épices, la vision politique, les scènes peintes sur des carreaux, les rôles de femmes…). Je ne cacherais pas que ces similarités m’ont étonnée pour certaines, car s’il est des points dont l’on comprend bien qu’ils puissent être fondateurs, pour d’autres, cela semble relever un peu du fétichisme, relever d’un aspect maniaque. C‘est un peu étrange. Ce pourrait être la marque d’un écrivain, ce qui ferait reconnaître de lui un texte dont on ignorerait l’auteur. C’est une chose que font les stars de la musique, mais l’univers d’un écrivain tient à autre chose. Alors ces constantes me laissent dubitative, je ne saisis pas exactement à quoi elles correspondent. Mais elles m’intéressent et je finirai peut-être par y voir plus clair.
   
   En attendant, elles ne sont pas rébarbatives et l’ensemble est si riche et intéressant que je veux bien suivre Salman Rushdie dans ses variations sur ces thèmes… pour un certain temps au moins.

critique par Sibylline




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Furie - Salman Rushdie

Foisonnant …
Note :

   Intéressant mais trop foisonnant à mon goût. Un peu de mal à démêler l’indispensable de l’accessoire dans ce conte - plutôt qu’histoire – qui pourrait être philosophique. Je ne sais pas pourquoi, je pense à Doris Lessing et son «Le cinquième enfant» en écrivant ce qui précède, tout aussi conte et tout aussi philosophique, mais qui a sa cohérence et qui ne perd pas son sel au fil d’occurrences sans cesse plus déroutantes les unes que les autres.
   
   Donc foisonnant… : Malik Solanka, professeur d’anglais recyclé en créateur de poupées devenues mondialement célèbres, s’est enfui aux Etats-Unis, à Manhattan. Enfui pour mettre un océan entre lui et un instinct homicide qu’il eût une nuit vis-à-vis de sa femme aimée, et qui (qu’il) aime toujours. C’est l’occasion pour Salman Rushdie de «dézinguer» la civilisation américaine puisque Malik va abhorrer ce qu’il va connaître de Manhattan sans s’en détacher pour autant. Ou plutôt si, il s’en détachera, mais trop tard. Il sera parvenu à épuiser le trésor de compréhension et d’affection de sa femme et perdra tout au bout du compte.
   
   Dit ainsi ça peut paraître cohérent. C’est en fait beaucoup plus compliqué que cela – eh oui, je ne suis pas Rushdie ! – et … ça noie le propos, ça distrait de l’essentiel. Pourquoi vraiment aller imaginer des choses si compliquées? Bon, OK, Malik est colérique et aurait facilement tendance «à péter un plomb», mais … je ne suis pas certain pour autant que Salman Rushdie positionne son Malik dans une humanité crédible. Et ces digressions sur les poupées «pensantes» qu’il crée et d’autres «poupées», de chair cette fois, qui seraient éliminées par un tueur fou … ? Enfin quoi penser des personnages à la stabilité psychique vacillante qui viennent évoluer autour de Malik à Manhattan … ?
   
   Après tout, peut-être est-ce moi qui n’ait pas tout compris? Déçu après le flash que j’avais ressenti à la lecture de «Shalimar le clown» du même Rushdie.

critique par Tistou




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Shalimar le clown - Salman Rushdie

Kashmir, paradis perdu
Note :

   Fabuleux roman que ce «Shalimar le clown» dans lequel Salman Rushdie nous retrace l’agonie du Kashmir, province coincée entre Tibet, Pakistan et Inde, appartenant à l’Inde mais peuplée de nombreux musulmans et revendiquée à ce titre par le Pakistan. La Partition, cet épouvantable évènement …
   
   Il se trouve qu’ayant connu le Kashmir, en des temps un peu moins troublés que ceux décrits dans le roman, j’y retrouve cet état de grâce, de sérénité, raconté par Salman Rushdie. C’était beau le Kashmir, c’était paisible. Escale à Srinagar, c’était un retour au calme après la frénésie de l’Inde. Et on le ressent, il me semble dans ce qu’écrit Salman Rushdie.
   
   Il n’est pas question que de Kashmir dans «Shalimar le clown», mais tout gravite autour, tout y prend source et tout s’y termine. Pourtant, pour autant que je croie savoir Salman Rushdie n’est pas Kashmiri ?
   Il y a du John Le Carré dans ce roman, du William Boyd (celui de «L’après-midi bleu»), il y a une grande maîtrise de l’écriture et de l’art d’amener une histoire, une maîtrise psychologique aussi. C’est cohérent, c’est lumineux. Très beau.
   
   «A l’entrée du jardin de Shalimar, près du somptueux lac sur lequel dansaient des bateaux qui ressemblaient à un public impatient guettant le début du spectacle, sous les chinars susurrants et les peupliers loquaces et sous l’égide silencieuse et éternelle des montagnes indifférentes, lesquelles étaient absorbées dans leur effort gigantesque pour s’élever très lentement de plus en plus haut dans le ciel virginal, les villageois de Pachigam rassemblèrent les bêtes qu’ils avaient amenées pour le banquet, … »
   
   Shalimar, Boonyi, deux jeunes Kashmiri, l’un musulman, l’autre hindoue, du village de Pachigam, s’aiment. C’est une époque où les deux communautés antagonistes peuvent encore cohabiter. Un américain, ambassadeur de son état, irrésistiblement attiré par Boonyi, va casser l’équilibre idyllique du couple, et symboliquement, des communautés. Le couple détruit, Shalimar n’aura de cesse de tout mettre à feu et à sang pour se venger, de la même manière que la haine va monter entre les deux communautés jusqu’à rendre la guerre civile, larvée, mais guerre civile néanmoins, inévitable. C’est le point où en est rendu le Kashmir actuel. Pour Shalimar et Boonyi, il s’agit d’une fiction, qui se referme quand se referme le livre. Pas pour le Kashmir hélas!
   
   «Shalimar le clown» est construit comme un polar. Ca le rend passionnant à lire. Un polar mais philosophique. L’histoire et les à-côtés sont bien plus complexes que le court résumé que j’en fais. Et l’histoire déborde largement le cadre du Kashmir, elle déborde en France, en Angleterre, et à Los Angeles. Une sacrée histoire. Celle du Kashmir récent, un paradis en voie de perdition.

critique par Tistou




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L'Enchanteresse de Florence - Salman Rushdie

Rushdie l’enchanteur
Note :

   Le dixième roman de Salman Rushdie est une œuvre éblouissante, une histoire à grand spectacle, avec des empereurs et des reines, des princesses et des prostituées, des ministres et des confidents, des artistes et des aventuriers, de l'amour et de la haine, des crimes et des complots. Une histoire aux mille et un détails pousse une princesse moghole à fuir jusqu'à la Florence des Médicis, et amène en sens inverse un bellâtre italien jusqu'à la cour de l'empereur Akbar avec des secrets de famille à lui révéler, chapitre après chapitre. Il y en a dix-neuf et cela évite que le lecteur ne se noie dans ce merveilleux océan romanesque. Regardons simplement les principaux protagonistes.
   
   L'homme au manteau multicolore. — Qui est ce grand blond au manteau multicolore qui débarque aux Indes dès le premier chapitre? Uccello di Firenze? Mogor dell'Amore? Niccolo Vespucci? «La reine mère voyait en lui un agent de l'Occident venu semer le trouble dans leur royaume sacré.» Elle n'avait pas tort. En voilà une histoire de faire le tour du monde pour venir dire au roi: «je suis ton oncle!»
    «Ce manteau, il l'avait gagné en jouant aux cartes, dans une partie de scarabocion contre un diamantaire de Venise qui n'en revint pas de découvrir qu'un simple Florentin pouvait débarquer au Rialto et battre des Vénitiens à leur propre jeu. Le marchand de diamants, un Juif du nom de Shalakh Cormorano, qui portait la barbe et des mèches spiralées, avait fait faire spécialement ce manteau par le plus fameux tailleur de Venise, connu sous le nom de "Il Moro invidioso", à cause du portrait d'un Arabe aux yeux verts sur l'enseigne accrochée au linteau de sa boutique. Et ce manteau était une véritable merveille d'occultisme, sa doublure recélait des catacombes de poches secrètes et de replis cachés dans lesquels un diamantaire pouvait dissimuler ses marchandises de prix et un aventurier comme Uccello di Firenze ses mille et un tours de passe-passe.»
   
   Le grand Moghol. — Abul-Fath Jalaluddin Muhammad, plus connu sous le nom d'Akbar, régna de 1542 à 1605. Parfois le lecteur en vient à penser que l'empereur Akbar est le double de l'écrivain Rushdie: un empereur qui s'interroge sur la possibilité de s'exprimer à la première personne et qui renonce à dire "Je". Akbar règne sur l'Inde depuis son palais enchanté de Fatehpur-Sikri, qu'il quittera pour Agra à la fin du roman. Amateur de tous les arts plus que guerrier, il rêve de paix et de religion monothéiste universelle. Il s'est inventé une princesse idéale, Jodha, qui ne quitte jamais le palais. La question est de savoir si elle est de taille à résister à la princesse disparue, retrouvée grâce aux récits de l'Italien, et dont il ne tarde pas à rêver…
   «Qara Köz était une femme telle qu'il n'en avait jamais rencontré, une femme qui avait bâti sa vie sans tenir comte des convenances, par la seule force de sa volonté, une femme comparable à un roi. C'était un rêve nouveau pour lui, une vision inédite de la femme idéale.»
   
   La plus belle des princesses. — A sa naissance on l'appela Qara Köz c'est-à-dire Yeux Noirs «en raison du pouvoir extraordinaire de son regard capable d'ensorceler tous ceux sur qui il se posait.» Le bruit se répandit qu'elle était la réincarnation de la déesse mongole du Soleil. Par les aléas de la guerre en Asie centrale Babur son-demi frère la perdit de vue en quittant Samarcande. Elle se retrouva donc jeune et belle captive d'un triste sire. Quand le Shah de Perse la délivra, elle choisit de rester avec son sauveur. Elle avait dix-huit ans et était toujours accompagnée de son double, le Miroir, belle servante ou esclave qui partageait son lit. Peu après l'armée ottomane fut victorieuse de celle du Shah à la bataille de Chaldiran :
   «L'extraordinaire est que l'enchanteresse persane, accompagnée de son esclave, le Miroir, était présente sur la colline de commandement au-dessus du champ de bataille. Le fin voile qui recouvrait son visage et ses seins s'agitait dans la brise de manière si suggestive que lorsqu'elle se présenta à l'entrée de la tente du roi, sa beauté détourna totalement de la guerre les pensées du guerrier safavide. "Quelle folie de vous avoir amenée avec lui", lui dit Argalia, lorsque dégoulinant de sang et écoeuré de meurtres, il la trouva abandonnée au soir de cette journée funèbre. "Oui, dit-elle, de l'air d'énoncer une évidence, je l'ai rendu fou d'amour."»
   
   Argalia, janissaire et condottiere. — Le nouveau conquérant que Qara Köz suivit à Istanbul avait déjà un destin bien rempli. Le jeune Nino Argalia avait quitté Florence pour s'embarquer à Gênes sous les ordres d'Andrea Doria et guerroyer contre les Turcs. Ils le font prisonnier. Promu janissaire, sa carrière est fulgurante: il dirige victorieusement la lutte contre Dracula. Après une autre victoire, sur le Shah de Perse, le Sultan en arrive à le craindre et veut l'éliminer pour assurer son règne. Pour Argalia et l'Enchanteresse, il faut fuir jusqu'en Toscane avec une centaine de janissaires et quatre géants suisses dont l'un se nomme d'Artagnan...
   
   La période florentine explique le titre du roman. Qara Köz devenue Angelica fait sensation par sa condition de femme dévoilée, par ses parfums qui enchantent littéralement tous ceux qui l'approchent. La sublime beauté exotique finit pourtant par indisposer après six années passées à Florence en son palais des bords de l'Arno. Les Florentins flairent la magie, le diable, et se révoltent contre elle et son Miroir. Bientôt la multitude lynche Argalia et ses gardes tandis que les deux femmes s'enfuient grâce à un ami et cousin de Machiavel: Ago Vespucci.
   
   Salman Rushdie jongle habilement avec les civilisations comme avec ses personnages. Orient, Occident: pas de problème. Il joue abondamment aussi avec la figure du double et avec la question de l'identité. Voilà donc un conte pour adultes alors que "Haroun et la mer des histoires" était un conte pour enfants.
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critique par Mapero




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L'Enchanteur de Bombay
Note :

   J’ai une affection particulière pour ce livre, puisque c’est le premier que j’ai lu une fois libérée de mes obligations estudiantines au printemps dernier. Je l’ai pris par hasard, un peu à cause du titre, mais quel choix heureux! D’abord parce qu’il s’agit d’un roman merveilleux, qui m’a ravie, transportée, que j’ai déjà relu depuis et que je relirai encore. Ensuite parce qu’il m’a introduite à l’oeuvre du très grand Salman Rushdie, qui a désormais une place de premier choix (qu’il s’en sente honoré!) dans mon coeur et mes tripes de moi - et Dieu sait que je suis vaste, si je peux contenir des multitudes!
   
   Il y a du Mille et une nuits dans ce roman - le conteur ici est un jeune voyageur venu d’Europe, vêtu d’un immense manteau d’arlequin dans lequel il cache un secret. Ce secret, il ne peut le raconter qu’au plus grands des rois: Akbar, l’empereur mogol.
   
   Bientôt, ce récit obsède non seulement Akbar, mais la Cité entière, et pour cause: il raconte l’histoire et le destin d’une princesse mogole disparue, Qara Köz, la Dame aux yeux noirs, l’Enchanteresse de Florence. Dans son récit, il est question d’aventures à travers le monde, d’Inde jusqu’aux Amériques, d’amour passion, de miroirs humains, de géants albinos, de mandragores, de courtisanes, d’évasions, de guerres.
   Mais cet immense conteur qu’est Rushdie nous décrit également l’Inde d’Akbar, et tout porte à l’émerveillement: le lac d’or, les parfums magiques, les peintures habitées, les éléphants fous, les querelles de cour, les princesses, celles qui existent, celles qui n’existent pas, celles qui ont existé.
   Du Mille et une nuits aussi du fait de la grande sensualité des personnages: il y est toujours question de séduction, de désir, entre femmes, entre hommes, entre femmes et hommes - et le conteur nous dévoile le secret des pommades aphrodisiaques, des gestes précis qui suscitent l’extase amoureuse.
   
   Je vous explique.
   
   Il y a un petit développement sur la palpongulation - en gros, l’art d’utiliser ses ongles pour faire plaisir à l’autre. C’est ce qu’Akbar préfère - moi je dis, ce qui est bon pour le roi des rois est bon pour tous. Il y en a sept types, dont les Trois Marques Profondes, le Sautillement du Lièvre, le Pas du Paon. Ce dernier est très concept - je vous laisse découvrir. Oui c’est fini, bande de dépravés (les conseils techniques, pas le billet).
   
   Un roman véritablement enchanteur donc, défini par le voyage. Le voyage à travers le monde, mais aussi à travers le temps, à travers les genres (féminin et masculin). On dépasse aussi la frontière des concepts: Qara Köz est si belle qu’elle redéfinit la notion de la Beauté elle-même.
   
   La frontière entre le réel et l’irréel elle-même est perméable. Ainsi, il est question de l’épouse favorite d’Akbar: Jodha, la reine parfaite, d’une grande sagesse et experte en caresses. Elle est le pur fruit de l’imagination d’Akbar, sa création - elle n’existe pas, mais elle existe quand même. Toute la cour tient compte de son existence, et le roman lui attribue une conscience - c’est vertigineux.
   
   La caractéristique de ce texte est donc la tension entre le magique et le factuel - l’irruption du merveilleux dans l’histoire des villes et des grands personnages les ayant bâties. Ce texte est extrêmement documenté, il n’y a qu’à voir l’impressionnante bibliographie à la fin. C'est si historiquement exact, que les événements merveilleux paraissent vrais aussi. Qara Köz semble avoir réellement existé, puisque ces grands personnages ont été témoins de son histoire. On y voit Machiavel, Botticelli, les Médicis évoluer dans les rues de Florence, dans les palais, dans les forêts. Florence vit sous nos yeux, on la voit s’animer, on voit l’Arno couler.
   «Imaginez les lèvres d'une femme qui s'arrondissent pour donner un baiser, murmura Mogor. Telle est la cité de Florence. Etroite aux extrémités, gonflée au centre avec l'Arno qui coule au milieu, séparant la lèvre supérieure de la lèvre inférieure. La ville est une enchanteresse. Quand elle vous donne un baiser, vous êtes perdu, qui que vous soyez, homme du peuple ou bien roi.»

   
   De même, la cour d’Akbar est fascinante à observer. J’ai particulièrement aimé la figure des artistes - Tansen le musicien et Dashwanth le peintre. On les voit oeuvrer dans la souffrance et leurs destins sont extraordinaires dans le livre.
   
   Et pour finir, la prose, exubérante, très sinueuse, virevoltante, ample, poétique, tourbillonnante de l’auteur. L’écriture rushdienne est une arabesque. Rushdie semble vouloir embrasser ce monde d’Akbar et des Médicis, et la moindre histoire apparaît comme un détail sur un immense tableau du monde de la Renaissance.
   
   Un merveilleux roman à ne pas rater chers amis! (comme tous les autres commentés dans cet espace me direz vous - eh bien non! celui ci encore moins que les autres!)
    ↓

critique par La Renarde




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Les mille et une nuits
Note :

   Un homme blond, vêtu d’un manteau arlequin aux étonnantes capacités, se présente à la cour du Grand Moghol Akbar, au pouvoir illimité et aussi enclin à la méditation qu’à l’art de la guerre. L’étranger s’appelle Ucello de Firenze, ou Mogor dell’ Amore, à moins que ce ne soit Nicollo Vespucci. Il est parvenu jusque là en jouant les passagers clandestins et en assassinant au passage le capitaine du navire qui l’avait pris en charge. Mais contrairement à ce qu’il avait prévu, cette accusation de meurtre le rattrape alors qu’il est auprès de l’empereur. Désireux comme on s’en doute, d’échapper au châtiment, il se souvient sûrement d’une certaine Shéhérazade car il entreprend de narrer au souverain la longue et complexe histoire de sa vie et de démontrer par-là qu’il est… son oncle.
   L’affaire semble confuse et si, à force de creuser les mémoires, on trouve bien trace d’une princesse oubliée qui devrait être sa mère, la chronologie rend tout cela bien impossible. Cependant, l’Etranger séduit et intéresse et il se fait fort d’expliquer l’ensemble si l’on veut bien écouter son (long) récit, échappant ainsi au bourreau.
   Ainsi commence l’histoire de la Princesse Qara Köz, Dame yeux noirs, femme aux dons inégalés et à l’irrésistible pouvoir de séduction, que nous allons suivre de son enfance à sa fin et qui sera dans l’intervalle l’Enchanteresse de Florence.
   
   Il me semble que le remarquable talent de Salman Rushdie lui a permis de tirer à peu près le maximum de ce canevas et de nous livrer un récit aux multiples rebondissements, aux charmes réellement envoûtants et d’une culture aussi vaste qu’assurée. Car lorsque le récit quitte le fabuleux Akbar Le Grand, c’est pour se retrouver auprès de Machiavel et Amerigo Vespucci enfants, ainsi que son moins célèbre cousin Agustino. Notre Mogor dell’ Amore n’aurait pu se satisfaire de personnages plus modestes et apparemment, nous non plus. L’auteur nous offre une multitude d’histoires plus riches et fouillées les unes que les autres et un roman où la culture se marie à une imagination remarquablement féconde.
   
   Ce cadre et cette époque sont à la mode pour les romans, mais j’ai peur qu’après "L’enchanteresse de Florence", tous les autres récits aient du mal à se faire admirer. J’en avais un autre en attente de lecture, je l’ai repoussé à plus tard, j’ai peur pour l’instant qu’il pâtisse trop du voisinage et de la comparaison. Et si seulement il n’y avait que l’histoire, mais l’écriture de Rushdie! Quel art, quelle aisance! Quelle richesse des personnages secondaires! Pour ne rien dire de la finesse du regard, de l’humour, des clins d’œil (Le chef de guerre Argalia n’est-il pas accompagné de 4 géants dont l’un ne craint pas de s’appeler D’Artagnan? N’y a-t-il pas des «sorcières aux pommes de terre»?) Ne voyons nous pas notre narrateur recycler sans vergogne (mais avec talent) des récits que nous reconnaissons pour être directement inspirés d’évènements qui lui sont advenus auparavant? Et l’auteur ne parvient-il pas au final à expliquer et réorganiser le tout? Non seulement Rushdie est fin, mais encore il compte sur la finesse de ses lecteurs, l’utilise et l’encourage, prenant le contrepied de la "littérature" formatée qui prend leur sottise et leur paresse pour présupposés (et plus sûr soutien).
   
   Un livre à lire, vraiment ! Eh oui, encore un! Qu’y puis-je? Régalez-vous.

critique par Sibylline




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Patries imaginaires - Salman Rushdie

Sans date de péremption!
Note :

   Titre original : "Imaginary homelands (Essays and criticisms 1981-91)"
   
   
   L’inconvénient des recueils d’articles, conférences, essais et critiques – genre auquel se rattachent ces "Patries imaginaires" - est qu’ils mêlent le plus souvent à des textes qui n’ont rien perdu de leur intérêt d’autres écrits qui, étant étroitement liés aux circonstances de leur rédaction (contexte politique ou économique…), ne parlent plus guère au lecteur que le temps et/ou l’espace éloignent par trop de ces circonstances. Même les meilleurs auteurs – tel Vincenzo Consolo, et la compilation de ses articles parue sous le titre "De l’autre côté du phare" - ne sont pas épargnés par ce problème. Mais autant dire d’entrée que "Patries imaginaires" fait figure d’heureuse exception à cette règle. Rien, ou presque, n’est à jeter dans ce gros volume rassemblant pas moins de 70 articles publiés entre 1981 et 1991, et traitant pêle-mêle de littérature, de cinéma ou de politique.
   
   Salman Rushdie s’y révèle un critique littéraire aussi passionné que passionnant, franc dans ses enthousiasmes (les articles qu’il consacre à Italo Calvino ou à Raymond Carver vous donnerait bien envie de vous (re)plonger dans leurs livres séance tenante!), comme dans ses détestations, et croyez-moi, il a vraiment détesté "Le pendule de Foucault" d’Umberto Eco qu’il qualifie de "humourless, devoid of characterization, entirely free of anything resembling a credible spoken word, and mind-numbingly full of gobbledygook of all sorts. Reader: I hated it. " (NDFC: Au vu de ce qui précède, on avait compris…) (p. 270) Et que l’on partage ou non ses avis, la rigueur de son argumentation et l’exigence de la réflexion qu’il poursuit au sujet de la littérature se révèlent des plus enrichissantes, d’autant qu’elles sont servies par une grande finesse d’analyse dont sa critique d’"Une saison ardente" de Richard Ford fournit un bel exemple. Tout l’art du romancier américain y est capturé en une seule phrase, tellement juste: “‘In the end, not very much happened’ is a typical Ford sentence, but the not very much that happens is so well observed, felt and described that Ford effortlessly pulls off the trick of making us think that the lives he shows us mean a great deal, while also making us remember that they don’t really mean much at all." (p. 338)
   
   Quant aux articles consacrés à l’une ou l’autre question politique ou sociale – ou aux critiques de cinéma qui ne sont ici jamais fort éloignées de la politique, qu’elles traitent de "Brazil" de Terry Gilliam ou de l’adaptation par David Lean du roman "A passage to India" d’E.M. Forster, film dont Salman Rushdie dénonce avec une sévérité implacable ce qu’il qualifie de révisionnisme vis-à-vis de la période coloniale -, ils résistent étonnamment bien au passage du temps. En partie grâce à la clairvoyance de l’auteur, dont les intuitions touchant à l’évolution politique en Inde ou au Pakistan se sont souvent – et sans doute malheureusement - vues confirmées par la suite des événements. Mais surtout parce que les lecteurs des "Enfants de Minuit" ou des "Versets sataniques" y reconnaîtront sous un autre éclairage des matériaux qui ont véritablement nourri ces deux romans: des souvenirs d’enfance de l’auteur à Bombay dans les années qui ont immédiatement suivi l’accession de l’Inde à l’indépendance, à la lutte pour garantir aux immigrés fraîchement arrivés au Royaume-Uni un logement décent, plutôt que de les parquer dans des B&B insalubres (question qui constituait un thème secondaire des "Versets sataniques", et qui est ici traitée en détails dans l’article intitulé "An unimportant fire"). Dans certains cas, le traitement journalistique de ces sujets dans "Patries imaginaires" m’a même paru, de façon peut-être paradoxale, plus vivant et émouvant que leur traitement romanesque. C’est dire que Salman Rusdie l’essayiste gagne vraiment à être connu!

critique par Fée Carabine




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Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits - Salman Rushdie

… soit mille et une nuits
Note :

    Rentrée littéraire 2016
   
   "Nous sommes la créature qui se raconte des histoires pour comprendre quelle sorte de créature elle est."
   
   Si vous voulez comprendre un peu cette histoire, il faut commencer par vous mettre dans l'ambiance des contes des mille et une nuits car, vous le savez sûrement, mille et une nuits font deux ans, huit mois et vingt-huit nuits. Dans un sens les deux œuvres ont donc le même titre, et ce n'est pas pour rien.
   
   Au 12ème siècle, un philosophe du nom d'Ibn Rushd (notez la parenté) eut la bonne fortune de séduire une jinnia (féminin de jinn -que personnellement j'écrivais plutôt djinn, mais vérification faite, les deux sont possibles). Ils vécurent heureux et eurent en effet vraiment beaucoup d'enfants. Tant qu'au bout d'un moment le sieur Ibn jugea plus reposant d'aller vivre sa vie tout seul, abandonnant, n'ayons pas peur de le dire, femme et enfants. Mais nous sommes dans un conte et donc, tout cela ne fut pas trop grave et la belle jinnia était de taille à se passer de lui, tout comme le firent ses enfants. Le philosophe n'étant qu'humain, ne tarda pas à mourir, tandis que sa belle, quasiment immortelle se désolait de son abandon et de son veuvage.
   
   Les siècles passèrent et les enfants de Dunia, la Princesse jinn, et d'Ibn Rushd le philosophe, s'étaient bien multipliés et s'étaient dispersés à travers le monde. Ils avaient tous la particularité d'être dotés d'oreilles sans lobes. Ils avaient encore une autre particularité mais ils ne le surent que neuf siècles plus tard, pour ceux qui le surent, quand Dunia, se reprenant d’intérêt pour sa progéniture devenue un peuple, se mit en tête des les retrouver et de le leur dire.
   
   Du temps que le philosophe était vivant, il soutenait des idées humanistes et rationnelles. Il s'était pour cela opposé violemment à l'autre grand penseur de son époque, Ghazali, qui incarnait lui, la superstition, le dogmatisme, le fanatisme, la passion des interdits, des restrictions et des brimades. Neuf siècle après, les idées de cet homme revinrent à la mode, alors même que la jonction entre le monde parallèle des jinns et celui des humains, se reproduisait, permettant le passage des premiers chez les seconds. L'invasion des jinns que rien ne pouvait empêcher de jouer de sales tours, d'être cruels, méchants, vindicatifs et hyper destructeurs, perturba énormément le monde des humains et leur infligea bien des douleurs au point que certains, "lorsque la réalité cessa d'être rationnelle ou ne serait-ce que dialectique, pour devenir aussi entêtée qu'insaisissable et absurde." ne sachant plus que faire, se tournèrent vers les idées de Ghazali ; tandis que Dunia, et ses descendants, promouvaient celles d'Ibn Rushd.
   
   Si vous pouvez retrouver votre âme rêveuse d'enfant qui aimait les contes au point de ne jamais en être rassasié, ce roman vous enchantera et vous emportera très loin, sur des tapis volants ou plutôt ici, des "urnes volantes". Vous découvrirez les figures plus ou moins attachantes des descendants de Dunia et celles, effrayantes et consternantes, des fanatiques et des "jinns obscurs". Vous assisterez à leurs combats. Tout cela, comme tous les contes, ne pourra pas ne pas vous faire songer à certains points obscurs du réel... Vous apercevrez les échos d’autres histoires passant à l'arrière plan, tant la fiction est un monde universel et partagé:"Dans un village de Roumanie, une femme se mit à pondre des œufs. Dans une ville française, les habitants commencèrent à se transformer en rhinocéros. De vieux Irlandais se mirent à vivre dans des poubelles. Un Belge se regarda dans le miroir et y vit refléter l'arrière de son crane. Un officier russe perdit son nez et le vit qui se promenait tout seul dans Saint-Pétersbourg." etc.
   
   Et puis, au bout de deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, l'histoire connaîtra sa conclusion.
   
   Comme il se doit.
   
   
   "Il fut attrapé par l’hameçon de l'histoire qui vint se planter dans son oreille sans lobe et captiva son attention."
   
   "Si cette histoire est vraie dit-il, s'efforçant de faire la conversation par politesse et de dissimuler son manque d’intérêt pour ces sornettes d'un autre âge, nous sommes tous un petit peu de tout, non ? Judéo-arabes chrétiens, façon patchwork." Le père Jerry fronça avec force ses sourcils fournis "Etre un peu de tout, c'était la façon de vivre à Bombay, murmura-t-il, mais c'est passé de mode. L'étroitesse d'esprit remplace la largeur de vues. La majorité gouverne et la minorité se contente de regarder. Nous devenons des marginaux dans notre propre pays et quand les troubles se produisent, ce qui ne manquera pas d'arriver, ce sont habituellement les marginaux qui trinquent avant tout le monde."

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critique par Sibylline




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Monde magique et super-héros
Note :

   Dans le "Monde Magique" où le romancier de Bombay et de New York nous introduit tout lecteur reconnaîtra le monde des Mille et Une nuits, avec l'équivalence du titre Deux ans, huit mois et vingt huit nuits ; simplement, au lieu de Shéhérazade, l'héroïne principale cède la place à sa sœur cadette Dunyazade, appelée ici la “jinnia” Dunia.
   
   • Un conte merveilleux
   

   Connu pour avoir combattu la pensée d'al-Ghazali en lui opposant son traité “L'incohérence de l'incohérence”, le juge et philosophe Ibn Rushd — alias non de l'auteur mais d'Averroès — se retrouve exilé à Lucena victime d'une temporaire disgrâce auprès du calife de Cordoue. On était en 1195 quand la jinnia Dunia se glissa auprès du vieux philosophe. "“Raconte-moi une histoire” demandait souvent Dunia quand ils se couchaient aux premiers temps de leur cohabitation." Or, Ibn Rushd ne faisait pas que conter et ils eurent de nombreux descendants, tous privés du lobe de l'oreille, comme Dunia. Un jour le philosophe qui croyait en "un monde gouverné par la raison, la tolérance, la magnanimité, la connaissance et la modération" rentra en grâce à la cour et plaqua Dunia.
   
   Huit siècles passèrent pour en arriver à l'histoire qui se déroule dans le monde d'aujourd'hui et souvent à New York alors qu'à la suite de la soudaine ouverture des "passages entre les mondes", une série d' "étrangetés" s'abat sur la planète du fait de djinns facétieux, dans un premier temps du moins.
   "Dans une ville française, les habitants commencèrent à se transformer en rhinocéros. De vieux Irlandais se mirent à vivre dans des poubelles. Un Belge se regarda dans le miroir et y vit reflété l'arrière de son crâne. Un officier russe perdit son nez et le vit qui se promenait tout seul dans Saint-Pétersbourg"
. Mais arrive le moment où l'affaire devient plus grave que ces taquines allusions littéraires ! On a d'abord vu M. Geronimo, le jardinier de la richissime Alexandra Bliss, se mettre à léviter et cela devint vite contagieux autour de lui, ainsi que dans l'immeuble “Bagdad” où il réside. Aux étrangetés succèdent le déferlement des djinns et une véritable guerre des mondes, le chaos s'étendant notamment aux pays A., P. et I. quand Zummurud le Grand, le plus abominable des djinns, interdit tout et n'importe quoi, surtout au détriment des femmes.
   
   Porté par les thèses de Ghazali, le sinistre Zumurrud est en train de déstabiliser l'humanité pour la conduire par la peur dans les bras de Dieu : prodiges, tempêtes, dérèglement de la gravitation, incendies, catastrophes, et j'en passe. Haïssant les humains, Zumurrud s'entoure d'esprits maléfiques et sanguinaires, comme Zabardast le Sorcier, Shing Ruby et Blood Drinker : à eux quatre ils se partagent le monde et l'on tremble rien qu'à ces noms.
   
   Alors Dunia réagit, non pas seule, mais à l'aide de la tribu des Duniazat. "Elle entreprit de rechercher ses descendants marqués à l'oreille où qu'ils fussent. Teresa Saca, Jinendra Kapoor, Baby Storm, Hugo Castlebridge et bien d'autres encore." On verra par exemple Teresa Traca, armée d'éclairs au bout de ses doigts, se faire "l'ange exterminateur de Dunia" jusque dans les pays où l'on agresse les femmes. Avec cette armée de choc, à laquelle M. Geronimo se joint après s'être retrouvé les pieds sur terre (grâce à Dunia qui l'a désensorcelé) les mauvais djinns vont tomber les uns après les autres. Comme on l'attend d'un conte merveilleux, cela se passe de manière très spectaculaire, et non sans que, sur la montagne de Qâf, repaire de Dunia dans le Monde Magique, la jinnia n'ait vu son père mourir des maléfices de Zumurrud, et que l'oiseau Simurgh ne se soit posé sur son épaule.
   
   • Un conte philosophique
   

   Des le premier chapitre, deux visions du monde s'affrontent, celle d'al-Ghazali, où tout conduit vers un Dieu unique, vers la soumission des hommes ; et celle d'Ibn Rushd, continuateur d'Aristote, prêt à discuter avec sa jinnia de l'existence de Dieu ou de son invention par les hommes.
   
   Au terme de ce roman merveilleux et métaphysique raconté un millénaire plus tard par le représentant anonyme d'une civilisation pacifiée qui a banni les religions, l'auteur livre une morale et une interprétation de l'histoire. Tout est fondé sur la lutte entre deux camps : d'un côté celui de Dunia, ses djinns de lumière, et de l'autre celui des djinns obscurs. À long terme, "l'usage de la religion pour justifier la répression, l'horreur, la tyrannie, et même la barbarie (…) finit par détourner la race humaine de l'idée illusoire de la foi." Au final donc ce sera bien la victoire d'Ibn Rushd et la déconfiture de Ghazali.
   
   De manière implicite, au travers des tours de magie de nos super-héros, l'œuvre se lit en filigrane comme la charge de l'écrivain contre les fanatiques islamistes. Bien sûr, l'esprit caustique de Salman Rushdie s'amuse ça et là sur le compte de ses contemporains. On savourera des évocations politiques, de la folie de Trump ("cela faisait partie de l'Amérique" comme les armes et la drogue), ou du portrait d'Obama, et on sourira du Baby Storm déposé sur le bureau du maire de la ville et capable de dénoncer la corruption de ses administrés. Mais le noyau dur se cache dans les allusions (à peine voilées) à Al-Qaida et à Daesh puisque la guerre des djinns, après avoir ravagé le pays A., se porte dans le pays P. puis le pays I. — le lecteur qui n'aura pas oublié que “Bagdad” est la résidence de M. Geronimo saura les identifier !
   En clair, l'écrivain menacé par une fatwa après la parution de son livre "Les Versets sataniques", tend donc dans ce conte merveilleux à interpréter la lutte mondiale déclenchée par l'islamisme politique comme un choc des civilisations. Salman Rushdie nous livre au passage une longue interprétation détaillée de l'histoire récente de l'Afghanistan et des origines d'Al Qaida.
   
   "Dans le pays de A. vivait autrefois un bon roi que tous ses sujets appellent le Père de la nation. Il était partisan du progrès et fit entrer son pays dans la modernité, instaurant des élections libres, défendant le droit des femmes et faisant bâtir une université." Malheureusement, pendant que le roi était allé en Italie pour se faire opérer, un coup d'état eut lieu. "Au cours des trois décennies qui suivirent, tandis que le roi en exil se contentait de s'adonner comme à son habitude à des occupations paisibles tels les échecs, le golf ou le jardinage, un véritable enfer se déchaînait dans son ancien royaume. Le Premier ministre fit long feu et s'ensuivit une période de luttes entre des factions tribales au point qu'à un moment donné, l'un des plus puissants voisins de A. estima que le pays était assez mûr pour être cueilli. Il y eut donc une intervention étrangère. (…) Mais lorsque cette invasion fut repoussée, ce qui suivit fut bien pire : une bande d'analphabètes meurtriers qui se faisaient appeler les Zélés, comme si le mot pouvait à lui seul leur conférer le statut de savants authentiques. Ce que les Zélés avaient étudié à fond c'était l'art d'interdire. (…) Ils auraient bien aimé interdire carrément les femmes mais même eux voyaient bien que ce n'était pas complètement possible ; ils se contentèrent donc de rendre la vie des femmes aussi désagréable que possible. (…) Lorsque Zumurrud le Grand visita le pays de A. dans le premier temps de la guerre des Mondes, il vit immédiatement que c'était un endroit idéal pour y installer une base. Il y a un détail intéressant et peu connu concernant Zumurrud le Grand, c'est qu'il était passionné par l'âge d'or de la science-fiction (…) L'un de ses romans préférés était le classique des années 50, Fondation d'Isaac Asimov, et il décida de baptiser ainsi son opération contre A. “La Fondation” qu'il mit sur pied et dirigea, au départ avec l'aide de Zabardast le Sorcier…"
   

   Si le lecteur ou la lectrice dépasse la page 250 l'évidence s'imposera à lui. Mais il n'est pas sûr que les lecteurs et lectrices d'aujourd'hui n'auront pas abandonné avant. Contrairement aux savoureux contes de fées de quelques dizaines de pages de Madame d'Aulnoy, comme aux contes les plus connus des "Mille et Une nuits", l'œuvre flamboyante de Salman Rushdie avec ses fort nombreux personnages à transformation peut difficilement être qualifiée de livre tous publics.

critique par Mapero




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