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Auteur des mois d' août & septembre 2009
Vassili Axionov

   Il y avait longtemps que les vents slaves n’avaient soufflé sur nos auteurs du mois. Il était temps d’y remédier et c’est pourquoi nous avions choisi Axionov et puis voilà qu’entre le moment de ce choix et son arrivée sur cette page, ce monsieur de 77 ans nous a quittés. C’était la première fois qu’un auteur du mois nous faisait ce coup là! J’espère que cela ne deviendra pas une habitude.

Biographie

    Vassili Pavlovitch Axionov (en russe : Василий Павлович Аксёнов) est un écrivain russo-américain né le 20 août 1932 à Kazan, mort le 6 juillet 2009 à Moscou.
   
    En 1980, il avait été déchu de la nationalité russe et expulsé. Il avait alors enseigné la littérature russe à Washington. A partir des années 1990, la situation politique lui permet de reprendre les séjours en Russie. Durant ses dernières années, il a vécu entre Biarritz et Moscou.
   
    Il est le fils de l'écrivain Evguénia Guinzbourg.
   

Bibliographie ici présente

  Confrères
  Notre ferraille en or
  Recherche d'un genre
  L'Oiseau d'acier
  Paysage de papiers
  Une Saga Moscovite
  Les oranges du Maroc
  A la Voltaire
  Les hauts de Moscou
  Terres rares
 

Confrères - Vassili Axionov

Ma cabane en Carélie
Note :

   Vassili Axionov est né de parents communistes en pleine époque de terreur stalinienne. Sa mère Evguénia Guinzbourg perd son poste à l'Université et est arrêtée en 1937; juive et accusée de trotskysme, son avenir est sombre. Déportée en Sibérie orientale elle survit miraculeusement au goulag puis rédige sa biographie en deux volumes ("Le Vertige" et "Le Ciel de la Kolyma") publiés en samizdat puis en Occident, en France aux éditions du Seuil en 1967 et 1990. Avec de telles origines "douteuses", Vassili Axionov doit écrire bien sagement selon les règles du "réalisme soviétique" pour avoir des chances d'être publié. En d'autres termes: des héros positifs et pas de critique du système au pouvoir. Cependant il ne passe la barre que de justesse, avec dit-on un coup de pouce de Khrouchtchev, en 1960; l'année suivante il devient membre de l'Union des Ecrivains. Si le titre russe de ce premier roman est «КОЛЛЕГИ», le titre français, "Confrères", renvoie effectivement au monde médical.
   
   En effet, le jeune écrivain a acquis cette expérience avec des études de médecine terminées à Leningrad (auj. Saint-Petersbourg) en 1956. Affecté aux Services sanitaires du port puis nommé dans une bourgade au bord du lac Onéga, en Carélie, c'est sur ce passé proche qu'il bâtit l'intrigue de son premier roman, publié en URSS en 1960. Les trois amis, principaux personnages du récit, sont de jeunes médecins qui, au sortir de l'Ecole de médecine de Leningrad, doivent partir pour une première affectation: Vladislav Karpov et Alexis Maximov restent dans l'ex-capitale, affectés aux Services sanitaires du port, tandis qu'Alexandre Zélénine est affecté à Krouglogorié village imaginaire au bord du lac… Onéga, vous avez gagné. Leur entrée dans la vie professionnelle et l'évolution de leur vie affective se croisent au cours des chapitres, jusqu'à ce que l'idéaliste Zélénine, après avoir rencontré Inna, une pianiste moscovite, soit sauvé in extremis par ses deux camarades de promotion, non de l'amour d'Inna mais de la mort qu'a voulu lui donner Fédor Bougrov, un mauvais sujet, ivrogne bien sûr et malfrat local, déçu de son influence auprès d'une infirmière dynamique, Dacha, la vraie blonde aux yeux bleus.
   
   Même si ce premier roman n'est qu'un examen de passage, même s'il est à la gloire d'un héros positif, on y trouve quelque intérêt. Evidemment le médecin de campagne Zélénine est un homme plein de qualités; il prêche contre l'alcoolisme et en sauve le cocher Philémon; au lieu de se rendre à la gare accueillir son amie il saute dans un hélico pour aller sauver un chasseur blessé par un ours; il s'entend avec le chef du village kolkhozien, membre du Parti, patriote et vétéran de la guerre; il écoute Radio-Moscou le soir; il fait réparer son laboratoire de campagne, etc… Mais les différents personnages sont plutôt bien campés, avec une économie de moyens, — point trop de mélo —, de même que les lieux sont évoqués rapidement, sans s'attarder dans de lassantes descriptions. Et puis il y a ces citations de chansons, de poèmes, qui ponctuent plusieurs chapitres et que l'on retrouve dans les œuvres suivantes. Et des allusions littéraires comme la liaison de Tourguéniev avec la cantatrice Pauline Viardot, ou artistiques au cours d'une soirée pétersbourgeoise où explose une controverse sur la peinture abstraite.
   
   L'année 1963 marque le lancement d'Axionov en France avec la publication de "Confrères" publié aux Editeurs Français Réunis, puisque Julliard publie le second titre de l'auteur russe: "Billet pour les étoiles", et que Pierre Daix donne un article, «Axionov et le réalisme», aux "Lettres françaises" (n°982) tandis que "Les Temps modernes" (n°202) publient une nouvelle ("L'écrevisse") traduite par Claude Ligny [source: Cahiers du monde russe et soviétique, année 1964]. Mis sur orbite par le PCF, le "spoutnik" Vassili Axionov va peu à peu dévier de sa course et révéler sa vraie personnalité littéraire critique et fantaisiste. Ses prochains romans, au temps du camarade Leonide Brejnev qui a évincé "Monsieur K" en 1964, finiront par ne plus franchir l'obstacle de la censure, à force de parler de jazz et de rock, de filles et de jeans, mais aussi à cause de sa participation active à une revue d'opposition, Métropole. Expulsé d'URSS en 1980, il y reviendra en 1989 avec la perestroïka, hissé sur le piédestal d'une œuvre qui n'aura plus grand chose de commun avec ces "Confrères" d'après-guerre.

critique par Mapero




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Notre ferraille en or - Vassili Axionov

Pas possible
Note :

   La "Ferraille en or", l’"Eldorado doré" et autres petits noms affectueux, c’est la cité scientifique bâtie par des chercheurs, savants et inventeurs de tout poil sur les marais sibériens. Ils l’avaient imaginée puis crée. Elle a abrité leurs rêves les plus fous … et les plus délirants, et ils y retournent maintenant, tout chargés de souvenirs et de nostalgie.
   
   Mais il n’y a pas que les rêves qui sont fous. Les personnages le sont pas mal également, l’auteur… n’est pas au dessus de toute suspicion d’atteinte, et le lecteur lui-même devient fou à force d’essayer d’y voir clair et de comprendre quelque chose à cet incroyable foutoir.
   
   Au début, je l’ai plutôt bien pris. Je profitais de bon cœur du charme indéniable des éclats poétiques si nombreux que cachait ce magma."Un joyeux saxophone riait avec ivresse" ou "Pourtant il est vrai que le temps cavalait à triple saut par-dessus les taupinières"
    Je notais des extraits, "Et le petit lapin en peau de lapin –tout juste de quoi tailler une paire de gants, mais ça veut vivre quand même- dit en pantelant adieu pour toujours à l’humanité parce que les gangsters gris –qui eux aussi veulent bouffer nuitamment quand même, c’est ça qui est terrible- ne le laissaient même pas faire une dernière déclaration."
   des images audacieuses: "L’imagination de petit Kim, pareil au laineux rhinocéros antédiluvien, fonçait à travers la jungle de l’avenir, envoyant promener des sabots et de la corne le club des Jeunes, le café problématique, le fauteuil de l’Association «Connaissance», le salaire fixe, les moelleux coussins du lit où il avait brassé tant de rêves."
   
    Le vocabulaire est fantaisiste, baroque même. C’est Moustabaleine qui raconte avec une emphase grotesque, il a participé à cette aventure scientifico-utopique. Il raconte, mais il raconte quoi? Je n’y comprenais absolument rien, je m’épuisais à tenter en vain de déchiffrer cet embrouillamini de mots, de personnages confus et loufoques aux noms-caricatures*, et de situations incompréhensibles, me reposant parfois en acceptant de lire sans comprendre pour voir ce qui… après… arriverait. Si tant est que je le saisisse.
   
   Je me sens, face à ce roman, comme un daltonien face à ces tests où un nombre est écrit dans un cercle de points colorés. Le daltonien ne voit que les éclats colorés, il ne voit pas le nombre. Exactement moi lisant "Notre ferraille en or"! Oui, je voyais bien toutes les taches de couleur, oui, il y en avait de bien jolies ou amusantes, mais non, vraiment, je ne parvenais pas à déchiffrer le moindre sens dans leur conjonction.
   
   Cette aimable fantaisie enjouée qui m’avait plutôt amusée au début, au bout de 200 pages sans que j’aie encore pu y discerner grand-chose, s’est mise à me lasser sérieusement. Alors peut-être que, comme le daltonien, ce sont mes yeux qui sont en cause. Je ne l’exclus pas. Mais résultat, plaisir pris à cette lecture: infime. Un point et demi pour le lapin en peau de lapin et le temps par-dessus les taupinières et ce sera tout.
   
   
   * Une constante chez Axionov. Par exemple ici, Bettrav Fevovitch Sssoupine, directeur d’un bar à soupes

critique par Sibylline




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Recherche d'un genre - Vassili Axionov

Portrait de l’artiste en Jigouli
Note :

   La publication en 1979 dans la collection "Littéraires soviétiques" — que dirigeait Aragon — de «Recherche d'un genre» avait pu être considérée comme l'évolution ultime des recherches formelles d'Axionov. Il y a en effet deux axes bien différents dans cet ouvrage, l'un, manifestement routier, qui constitue l'essentiel du texte, l'autre, qui se révèle par des allusions artistiques et finit en apothéose. «La Recherche d'un genre» égrène les avantages de l'automobile qui ne se résume pas à un moyen de transport: «ton automobile c'est ta maison, une maisonnette sur roues, une part de ta sphère de protection personnelle, ton lit, ton parapluie, tes galoches, et bien sûr, ton miroir à raser.» Et maintenant, en route.
   
   Tandis qu'au siècle précédent, la fiction russe se développait à travers la taïga ou la steppe en suivant en troïka les longues routes dont les distances se mesuraient en verstes, au siècle de l'industrie soviétique, la fiction prend la route en Jigouli, une de ces Fiat construites à Autograd. Dans ce «road novel» version soviétique, le narrateur parcourt la Russie et les démocraties populaires sans autre but apparent que d'abattre des kilomètres. Les accidents de la circulation jalonnent le parcours de Pavel Apollinariévitch Dourov: l'antique Moskvitch «copie de l'Opel-Kadett d'avant-guerre» retournée dans un fossé, la collision avec une arroseuse municipale conduite par un ivrogne, etc… Cette errance routière lui permet de prendre à bord des auto-stoppeuses et de faire ainsi entrer la société soviétique dans le récit. Celles-ci bien sûr racontent leurs vies: Mamania, une babouchka à la recherche de son gendre qui trompe sa fille, ou Alla à la recherche d'un amour de mari dans les ports de la mer Noire.
   
   «Et là, lorsqu'ils eurent franchi les limites du bienheureux comté de Koktebel, comme si elle rejetait d'étranges doutes, Alla déballa toute son histoire à Dourov, toute sa vie, tous les hommes de sa vie, tous les ratages et les passions qui l'avaient tourmentée jusqu'à l'époque présente où elle avait déjà vingt-sept ans et en portait, c'est horrible à penser! trente-cinq.»
   
   Dans ce dernier roman publié en Russie avant l'exil aux Etats-Unis (Novy Mir, 1978), l'auteur fait un clin d'œil à ses prédécesseurs Ilf et Petrov reporters russes qui parcourent en Ford l'Amérique des années trente; ils ont intitulé «Crise du genre» et «Nouvelle crise du genre» deux chapitres de leur «Veau d'Or»! (1) Ceci nous amène au deuxième axe de lecture du roman d'Axionov.
   
   Pavel n'est pas un chauffeur routier mais un artiste, «un illusionniste spécialisé dans un genre rare et mystérieux» (2) ce qu'il ne confesse généralement pas à ses passagers et passagères. Dès le premier chapitre, il est reconnu comme «artiste» par l'officier de la milice venu à sa rescousse et plus loin il se présente comme «magicien» sans que le lecteur s'y arrête puisqu'il accepte aussi de passer pour un marin comme l'envisage Mamania quand il la conduit chez sa fille Zinaïda.
   
   Cette activité artistique Pavel Dourov la précise petit à petit, avec les six scènes enchâssées en intermède du roman routier, avec la mention d'un spectacle vivant qui lui a rapporté 500 roubles et un parchemin honorifique; elle aboutira en pleine montagne aux retrouvailles avec les quatorze membres de l'atelier errant. Alors, Dourov sortira du coffre de la Jigouli son précieux «Générateur On Dirait». Leur groupe meurt et ressuscite: il atteint enfin la "véritable vallée", un paradis bien séparé du quotidien soviétique gris et rouillé.
   
   Si Axionov décrit avec malice ses contemporains, il esquisse avec Dourov le portrait d'un artiste en quête d'innovation, en recherche d'un genre d'art nouveau. En somme, une narration originale qui mérite mieux que l'avis répandu d'un roman égaré dans des recherches formelles. Les kilomètres en voiture forment comme le brouillon de l'œuvre à venir.
   
   
   (1) Comme le note Laure Troubetzkoy dans son article "Route américaine et voie soviétique: une convergence éphémère", in Cahiers Slaves n°10, UFR d'Etudes slaves, Université Paris-Sorbonne, 2008, page 251.
   (2) Idem, page 266.

critique par Mapero




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L'Oiseau d'acier - Vassili Axionov

Un drôle d’oiseau
Note :

   Avec ce titre emprunté à une chanson de soldats citée en exergue, Axionov nous donne un conte satirique plus que politique. Pourtant, la censure n'a pas voulu de lui dans l'URSS de 1978. Plusieurs passages pouvaient effectivement déplaire au pouvoir. On y trouve un vice-ministre plaqué par sa femme «férue d'objets anciens», un immeuble collectif qui tombe en ruines (possible métaphore de l'Union soviétique?), et des médecins juifs persécutés à la fin du règne de Staline, allusion au prétendu "complot des blouses blanches de 1952".
   
   Au 14 de la rue de la Lanterne, dans un immeuble de standing construit avant la révolution de 1917, au coeur du quartier moscovite de l'Arbat, débarque un certain Véniamine Popenkov au passé mystérieux. Comme dans toutes les fictions qui prennent vie dans un immeuble, une coupe de la société est pratiquée et nous découvrons ainsi plusieurs familles et des personnages plus ou moins truculents. Nicolaïev l'ancien de la fanfare du Parc Gorki, Filipytch le scaphandrier, Foutchinian l'arménien irascible, Zourab à la moto trafiquée et pétaradante, le docteur Zeldovitch, le vice-ministre Zinamourov et son ex-femme Zina, la beauté n°1 du quartier, et puis Marina Tsvétkova, — presque un nom de poétesse — en fait la deuxième beauté du numéro 14 et qui vit de ses charmes, sans oublier un certain Vassili Axiomov! Oui, avec un "m".
   
   Popenkov utilise les parties communes pour s'aménager un logement: le hall de l'entrée principale est occupé au détriment des autres résidents qui se retrouvent contraints de passer par l'entrée de service. Popenkov agit donc comme un coucou mais personne ne proteste vraiment parce que le gérant fait croire qu'il est un homme des "organes" c'est-à-dire de la police politique. Popenkov privatise néanmoins l'ascenseur qui ne fonctionne plus que pour lui. Quand il décide enfin de percer le toit pour s'aménager une sorte de terrasse on s'inquiète pour l'avenir de l'immeuble qui est déjà en fort mauvais état.
   
   Quand Popenkov s'énerve il ne parle plus russe mais un étrange sabir que Zina essaie de traduire. Quand Popenkov s'énerve, il lui vient une force étonnante, comme métallique, ce qui en fait un drôle d'oiseau d'acier.
   «J'aurais pu recourir à quelque subterfuge naïf, écrit Axionov, et mener effectivement le lecteur par le bout du nez, mais la morale littéraire avant tout, c'est pourquoi je suis contraint de déclarer que je ne sais absolument rien de Popenkov…» Symboliquement, l'oiseau d'acier décollera à la fin de l'histoire.
   
   Voilà un conte qui se situe dans le filon drolatique qui va de Nicolas Gogol à Andreï Kourkov, et qui en peu de pages illustre la plaisante puissance imaginative de Vassili Axionov.

critique par Mapero




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Paysage de papiers - Vassili Axionov

Igor et les bureaucrates
Note :

   Publié en 1983 par l'éditeur new-yorkais Ardis Publishers alors que Vassili Axionov, qui avait dû quitter l'URSS deux ans plus tôt, résidait désormais aux Etats-Unis, ce roman est alors le plus «politique» de ses textes. Et à la fois l'un des plus humoristiques. Il se passe presque tout entier en 1973.
   
   Commençons par l'histoire: bientôt la trentaine, le héros (anti-héros le plus souvent) est un invraisemblable ingénieur d'un invraisemblable laboratoire de recherches dans le domaine des pistons. Son nom: Igor Vélocipèdov, tout fier de son patronyme latin apparu deux siècles avant la bicyclette, si l'on en croît ses connaissances généralogiques. Alors que la fréquentation assidue de la fantaisiste Fenka satisfait ses ardeurs sexuelles et qu'il devrait s'estimer un travailleur heureux, Igor se juge brimé par la bureaucratie quand elle lui refuse coup sur coup: le visa pour un voyage en Bulgarie, l'attribution d'un potager en banlieue, et l'inscription sur la liste d'attente pour acquérir une Jigouli. Vraiment fâché par le système, Igor ne trouve rien mieux que d'écrire naïvement à Brejnev pour se plaindre et lui demander de l'aide. Patatras. Le voilà pris dans l'engrenage bureaucratique et policier. Une seconde lettre à Brejnev fait de lui un des dissidents les plus en vue de la capitale. Mais la roue tourne et il est puni de dix ans de goulag, lui le fils d'une artiste lyrique émérite, lui l'enfant de Krasnodar né en 1943 pendant l'invasion nazie qui a dû justifier sa pureté ethnique slave.
   
   Résumer ainsi le roman d'Axinov ce serait en omettre la substantifique moelle. Les lettres adressées à Léonide Brejnev sont de bons exemples des fantaisies stylistiques d'Axionov. Dans l'une, il manque des verbes, et dans l'autre des substantifs, comme pour se moquer des pénuries quotidiennes. L'humour ne doit pas nous cacher les revendications que le pouvoir ne peut accepter: libérer la Tchécoslovaquie, libérer les intellectuels expédiés au goulag, etc … Jamais Axionov n'avait autant politisé son œuvre. La propagande anti-soviétique même est montrée comme étant bien reçue des Moscovites. On se demande même si l'auteur, tout juste débarqué en Amérique, n'en rajoute pas plusieurs couches…
   
   Quelle galerie de portraits, mes aïeux! Quel voyage en Soviétie, chers camarades! Axionov invente un nombre incroyable de personnages humoristiques sinon hilarants, comme les soeurs Tikhomirova, Agrippine et Adélaïde, l'une dactylo des dissidents, l'autre secrétaire pincée d'un intrigant apparatchik. Au fil des rencontres de Vélocipèdov c'est un carnaval de policiers corrompus, de membres influents du Parti, d'artistes émérites comme le danseur Kalachnikov, d'intellectuels juifs dissidents comme l'intellectuel Protubérantz, d'officiers du KGB comme le général Opékoun. Vélocipèdov tombe dans les bras d'Hanuk, l'Arménienne séductrice et épouse du général précité. Notre anti-héros ne s'arrête pas là; il délivre du dessouloir un cinéaste clochardisé qui ne pense qu'à filmer la révolution; il répare au noir des voitures de célébrités du monde des arts comme de l'armée rouge. C'est lors d'une de ces délicates interventions mécaniques qu'il est attaqué par une veuve de guerre, bardée de décorations, à coups de fer à repasser. Oh ! le dur retour du passé stalinien…
   
   Pourtant, les temps changent. L'URSS survivra-t-elle encore en 1984? C'est la question que posait depuis quelques années l’historien russe Andreï Amalric. La question brièvement entrevue dans ce roman n'est pas aussi saugrenue que le lecteur français pouvait l'imaginer en lisant «Paysages de Papiers» à sa publication dans la collection "Du monde entier". Mais il est clair qu'Axionov, veut donner l'image d'un pays qui tient debout moins par la force du Parti et du KGB, l'un et l'autre stupides et corrompus, que par la force des habitudes. Ses élites, notamment ses écrivains, se font expulser ou migrent vers Israël, l'Allemagne et les Etats-Unis: voyez Gorenstein, Pliouchtch, Soljénitsyne, ou Zinoviev. Le chapitre final qui se déroule dix ans plus tard illustre ces tendances : le "zek" libéré Igor Vélocipèdov débarque à New York en 1983 et y est accueilli par quasiment tous les protagonistes du roman, ses amis, ses rivaux et ses anciens ennemis. On les rencontre dans Manhattan et à Brighton Beach. Dans une farandole finale, Fenka fait une apparition magique dans Broadway et y retrouve son prince Igor! Mais Vélocipèdov n'est pas délivré de la paperasserie bureaucratique pour autant; celle de Washington remplace celle de Moscou, «paysages de papiers» toujours !
   
   L'année même de la publication de la traduction française, un certain Gorbatchev s'assoyait dans le fauteuil branlant de Léonide Ilytch. Quelques années encore et Vassili Axionov pourrait revenir s'installer à Moscou, redevenue capitale de la Russie et donner un nouveau souffle à son œuvre!

critique par Mapero




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Une Saga Moscovite - Vassili Axionov

Tableau gigantesque du stalinisme
Note :

   J’ai lu pour la première fois ce roman à sa sortie en 1995 au temps où les billets de blog n’existaient pas. L’avoir désigné auteur du mois sur le site Lecture/Ecriture est un joli hommage à rendre à cet écrivain au destin hors du commun et disparu en juillet 2009.
   
   Pour entrer dans le monde d’Axionov il faut vous transporter en Russie, juste après la révolution, au moment où Staline va accéder au pouvoir, c’est lui qui va rythmer ce roman. Nous suivrons le destin de tous les personnages, ballottés par les évènements, maltraités, emprisonnés, jusqu’à la mort du Petit père des peuples.
   
   Le chef de cette famille de la Nomenklatura soviétique: Boris Gradov "cinquante ans, un homme encore parfaitement svelte, au complet bien coupé et seyant, à la petite barbe taillée avec soin" médecin, issu de la bourgeoisie mais prudemment reconverti à un communisme discret, respecté par la communauté médicale.
   
   C’est lui qui va déclencher la tourmente, appelé en consultation auprès d’un membre du bureau politique, il a le malheur de poser un diagnostic qui déplait, la victime est liquidée lors de l’intervention et Boris Gradov fait silence sur ce meurtre déguisé, sa conscience le poursuit. Sa famille et lui vont être pris dans la tourmente.
   Tous vont connaître un destin tragique mais tous d’une façon différente, chacun d’eux représentant une part des horreurs de la dictature stalinienne.
   
   Le fils aîné Nikita a embrassé la carrière militaire et sera très tôt nommé général. Il a participé à la répression du soulèvement des marins de Cronstadt en 1921, cela serait à son crédit s’il n’en éprouvait pas un remord profond, persuadé que l’on a fusillé des innocents. Son épouse Véronika est connue pour ses goûts de luxe, pour tout dire des goûts bourgeois, ce qui n’est pas bon pour l’avenir d’un Général de l’Armée Rouge.
   Il connaîtra la prison de Lefortovo et le goulag, et ne recouvrera la liberté que pour aller combattre les allemands.
   
   Kyrill lui est le parfait bolchevique stalinien, pur, dur, sans état d’âme. Il travaille dans les villages où les populations sont soumises de gré ou de force à la collectivisation. Les paysans, les femmes, les enfants sont déplacés comme du bétail vers l’abattoir. Il parait à l’abri de la tempête, mais c’est sans compter sur un sursaut d'humanité envers un enfant qui lui coûtera sa liberté. Il se marie avec Tsilla communiste convaincue qui affirme "j'aime mon père, mais en tant que communiste, j'aime encore plus mon parti" mais communiste ou pas Tsilla est juive et régime stalinien profondément antisémite lui en fera payer le prix.
   Enfin Nina, poétesse, communiste mais qui réserve sa ferveur à la poésie plutôt qu’au régime, que son soutien à Trotsky contraindra à quitter Moscou, elle part vivre en Géorgie où elle croisera Mandelstam mais aussi le terrible Lavrenti Béria. La guerre viendra s’ajouter aux souffrances et aux horreurs.
   
   C’est à travers le sort de ces personnages que Vassili Axionov nous dresse un tableau gigantesque de cette période. Sa fresque historique que l’on a qualifiée de «Guerre et paix» du XXè siècle est pleine de «bruit et de fureur », Axionov ne nous épargne rien: dénonciations, surveillance, torture, déportations, goulag, massacre de la population juive. Il nous fait ressentir la peur qui naît chez chacun et fait dire à Mandelstam "Ces grosses voitures noires... Quand je les vois, quelque chose d'aussi gros et d'aussi noir s'élève du fond de mon âme. Je suis poursuivi par la vision de quelque chose de terrible qui, inévitablement, nous étouffera tous..."
   Réquisitoire absolu contre tous les totalitarismes, ce récit ample est plein d’émotions et passionnant de bout en bout, les digressions lors de certains chapitres, loin d’affaiblir le récit, nous rendent parfaitement présente la propagande de l’époque.
   
   Ce roman n’est pas à proprement parler une autobiographie mais plusieurs éléments ressemblent de façon troublante au destin de la famille de Vassili Axionov et à son enfance marquée par la condamnation de ses parents.
   
   Cela nous a valu deux chefs d’oeuvre: "Une Saga moscovite" et le récit de sa mère Eugénia Guinzburg "Le Ciel de la Kolyma".
   
   Titre original : Московская сага : Поколение зимы, Война и тюрьма, Тюрьма и мир
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critique par Dominique




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Attention, pavé!
Note :

   C’est effectivement un pavé. Un peu genre «Belle du seigneur». En plus gros encore. Mais Vassili Axionov ne nous prend pas par surprise, il nous l’annonce: c’est une saga. La saga de la famille Gradov, par les yeux de laquelle nous allons assister à ce siècle qui a bouleversé la Russie – et le monde - et dans ce siècle, plus précisément des années 20 jusqu’au milieu des années 50.
   
   A l’issue de la lecture, passionnante et qui fait oublier les 1025 pages à lire dans mon édition, on se demande dans quel état un peuple peut ressortir de telles épreuves infligées à une telle masse de gens de manière délibérée. Le hasard a voulu que quelques mois avant de lire cette «saga moscovite», je lise «Les filles du tsar» de Jacqueline Monsigny. L’envers du décor, pour le coup! L’envers du décor et la même folie, démesure, cruauté …
   
   L’œuvre d’Axionov est plus dense, plus «vécue». Même s’il a dû en 1981 s’exiler aux Etats-Unis, Axionov est russe, moscovite, et c’est la meurtrissure de son peuple qu’il raconte, de l’intérieur. Rien ne nous sera épargné; des souffrances durant la guerre, des souffrances dues aux luttes internes pour la succession de Lénine, des déportations, des tortures, du Goulag, de l’impéritie et de la cruauté de Staline et Béria. Un monde fou comme si vous y étiez.
   Lénine, Trotski, Staline, Béria. Les purges, les déportations, la guerre, la terreur. C’est incroyable comme le fait de citer les noms qui précèdent vous fait quasi automatiquement écrire la suite …
   
   Comme toute saga qui se respecte, Vassili Axionov fait naître et mourir quantité de membres de la famille Gradov – famille aisée de chirurgiens moscovites – et de personnages accessoires et complémentaires. Et ce n’est pas la gloire qui les attend pour la plupart mais bien plutôt la déchéance, la peur, la torture. En contre-point, des passages de bonheur et de tendresse de cette famille avant que la folie stalinienne balaie tout, nous permettent d’apprécier une civilisation qui n’était pas forcément vouée à un tel sort. Oui vraiment, la question se pose; comment un peuple peut sortir indemne de ça?
   
   En vérité il n’en est sûrement pas sorti indemne mais ceci ne fait plus partie de la saga d’Axionov. Il faudra un autre Axionov pour nous analyser la suite, la suite que nous observons de loin de nos pays occidentaux.
   
   «Comme toutes celles du pays, la terrible prison de Lefortovo était surpeuplée, mais ici il était rare qu’on se battît pour une place sur les châlits, car les cellules étaient, pour l’essentiel, peuplées de prisonniers politiques, des prisonniers très différents des autres, des droits communs: des gens souvent bien élevés et même portés à un esprit de solidarité digne de l’ancien régime. Dans de nombreuses cellules, on était allé jusqu’à imaginer d’occuper les châlits à tour de rôle: vous passiez une heure à l’horizontale, dormiez si vous vouliez ou rêviez d’une femme, puis vous cédiez votre place à votre collègue en procès historique. En attendant leur tour, les détenus s’accotaient au mur ou s’asseyaient tête à tête sur le sol gluant. Dans cette position, ils étaient nombreux à croire qu’ils roulaient vers une destination inconnue dans un incroyable tramway. Naturellement, il y avait des exceptions à ces règles, en particulier pour ceux qui revenaient de l’interrogatoire. Celui qu’on ramenait inanimé avait un droit de priorité absolu.»

critique par Tistou




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Les oranges du Maroc - Vassili Axionov

Saturday night's fever
Note :

   A Phosphatogorsk, village – une rue pour être exacte – perdu de l'archipel des Kouriles, au début des années 1960, c'est le branle-bas général: un cargo chargé d'oranges en provenance du Maroc vient d'accoster, et la nouvelle de ce festin inespéré s'est répandue comme une traînée de poudre. Cette année-là restera sans nul doute dans les mémoires comme l'année des oranges, tout comme 1958 (à moins que ce ne soit 1959), passée à la postérité comme l'année des pastèques.
   
   Ce moment de fête offre à Vassili Axionov le prétexte idéal pour partager pendant quelques jours la vie, les petits soucis, les plaisirs et les joies de cinq habitants du cru, et donc cinq points de vue différents sur une communauté jeune, dynamique et travailleuse, installée dans ce bout du monde pour y construire l'URSS de demain. Nos cinq héros et leurs camarades sont au fond tous de braves gars, même lorsqu'ils ont tendance à abuser un peu de la vodka ou du cognac tchétchène-ingouche. Le ton est clairement optimiste. Et l'on comprend à la lecture de ce roman de jeunesse de Vassili Axionov le succès de l'auteur auprès de ses contemporains: la jeune génération de l'après-Staline a bien dû se reconnaître dans le dynamisme et la soif de vivre qui imprègnent ces "oranges du Maroc".
   
   Pourtant la joie n'est pas sans mélange, et le souvenir des terribles purges staliniennes demeure, fut-il réduit à une allusion assez discrète:"Au bord de la place se dressent plusieurs poteaux noircis. Il paraît qu'avant, ces poteaux soutenaient un mirador. On raconte que jadis, il y a bien longtemps, à l'époque de Staline, là où est maintenant notre cité, il y avait un camp de concentration. Là où nous travaillons, où nous dansons, où nous allons au cinéma, là où nous nous moquons les uns des autres et là où nous pleurons, il y avait un camp de concentration, on a de la peine à l'imaginer. Pour ma part, j'essaye de ne pas trop penser à cette époque, je la trouve trop difficile à comprendre." (pp. 107-108). Mais cela, c'est une autre histoire que Vassili Axionov a d'ailleurs contée de main de maître dans sa monumentale "Saga moscovite". Et pour l'heure, le temps est à l'insouciance et à la légèreté, et à un petit roman qui se descend tout seul par une belle journée d'été ensoleillée, comme l'un de ces petits vin rosés très secs et très frais qui accompagnent si bien les barbecues de saison...
   
   Extrait:
   
   "Il faisait chaud dans la salle, et l'ambiance était bonne. Je connaissais presque tout le monde, et même ceux que je n'avais jamais vus, ce soir-là, j'avais l'impression de les connaître. C'était un vrai festin dans une atmosphère surchauffée qui fleurait bon l'orange. En plus, il fallait penser à ce qui nous entourait: au sud, des centaines de kilomètres de glace et d'eau noire, au nord, des centaines de kilomètres de neige. J'ai choisi l'orange la plus belle, et j'ai tailladé sa peau pour qu'elle s'ouvre comme un bouton." (p. 217)

   
   Titre original : Апельсины из Марокко

critique par Fée Carabine




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A la Voltaire - Vassili Axionov

Pas de vodka pour von Figuine
Note :

   Un jour, Axionov voulut se faire le plaisir d'écrire un roman historique. L'idée d'y faire se rencontrer deux des plus grands personnages du siècle des Lumières, connus aussi pour leur correspondance dont des extraits sont repris vers la fin d'ouvrage, a permis au romancier russe connu pour sa liberté de ton, de créer ce chef-d'œuvre insolite, intelligent et raffiné: un «roman à l'ancienne». Diderot n'est donc pas seul parmi les Philosophes à s'inquiéter de la Russie où il irait en 1773 et de Catherine la Grande qui lui a acheté d'avance sa bibliothèque en 1765. Auparavant, du jour où il apprit qu'elle venait, en juin 1762, de placer son mari derrière les barreaux, Voltaire était intrigué par la tsarine. La tsarine s'est intéressée à Voltaire. Et Axionov à eux deux.
   
   Axionov a trouvé dans "Candide" des éléments qui l'ont inspiré pour ce roman foisonnant d'aventures et de personnages, quelques-uns réels, comme Catherine II et le vieux philosophe, les autres, très nombreux, inventés. La décalque est à lire dans l'ironie des noms grotesques, dans l'évocation d'un sombre conflit d'après-guerre de Sept Ans. Enjeu: une dérisoire principauté au bord de la Baltique, territoire contesté du prince fauché Magnus V de Zweig-Anstalt et Brégovine tandis que ses héritières, les graciles jumelles Claudia et Fiokla lisent Richardson et Marivaux. Leurs chaperons se nomment Evdokia Bramszenberger-Popovo et Marie-Laure Grossessen-Gorkovo (sic). Comme Cunégonde, Candide est dédoublé: les deux jeunes godelureaux, Nicolas Leskov et Michel Zemskov, — «de la simple noblesse de service»— s'intéressent à elles dès le début du roman tandis qu'à sa fin, une génération plus tard, ces nobles russifiés cultivent leur jardin au propre et au figuré:
   «Claudia Magnussovna Zemskova passait, en dépit de son âge respectable, pour la plus diligente des dames campagnardes du district de Riajsk. À ces moments, elle se levait au chant du coq et sillonnait jusqu'au couchant, en calèche légère, son vaste domaine, faisait le tour des champs et des potagers, allait jusqu'aux hameaux les plus éloignés et entretenait partout des conversations instructives et indicatives avec les gens des artels. Rentrée chez elle, loin de tomber morte de fatigue, elle se mettait au piano afin de charmer les oreilles de son mari et de disserter avec lui du sublime.»

   
   Axionov nous fait réviser l'histoire et les idées de Voltaire tout en nous égarant dans les arcanes de son roman baroque et heureusement inracontable. À Paris, on va au café Procope. On croise Mme Denis. On révise l'épisode Émilie du Châtelet. À Dotterink-Motterink, au château des jumelles, on parlera de Dieu et du Diable, des hommes et des femmes, de «l'opposition de la religion et de la philosophie ou, comme l'on définit parfois ce phénomène dans les milieux éclairés d'Europe, la contradiction de la superstition et de la raison pure.» Par ces mots le baron von Figuine inaugure une culturelle soirée de la "Compagnie de la Baltique" où Voltaire répond en posant la question: «Qu'est-ce que la philosophie moderne?» et se voit objecter: «Ne tournez pas autour du pot, Voltaire. Dites franchement que Dieu n'existe pas.»
   
   Axionov dévoile enfin la puissance de la Grande Russie face à une Europe divisée en pauvres petits Etats subalternes et l'attraction exercée par la tsarine encore entourée de mystère. Recevant von Figuine, le jeune confident de l'Impératrice — si ce n'est la souveraine déguisée en homme — Voltaire lui avait déclaré: «Parlez-moi un peu plus de l'Impératrice… je voudrais me rapprocher d'elle au sens le plus humain qui soit.» Le vieux démon qui a 70 ans ne voit pas en elle que le chef d'état, despote éclairé, qui reprend son idéal de tolérance, il y voit aussi une jeune femme de trente-quatre ans assez délurée pour lui fixer rendez-vous sur une île de la mer Baltique où accoste le navire amiral de sa flotte, l'Intouchable, dans une région en proie à des conflits minuscules mais diablement terrifiants. Figuine-Catherine reparti(e), la région achève petitement de sombrer dans le chaos. Les pirates conduits par Barberousse s'emparent du château de Dotterink-Motterink, où Magnus V est pendu, sa femme violée, les princesses, je n'ose en parler… La soldatesque se livre au saccage jusque dans la cave qui recèle des barils et des barils de caviar, de concombres, d'or et de poudre. Boum !!!
   
   Axionov fait aussi du Axionov: de l'ironie bien sûr, et comme dans toutes (?) ses œuvres il place des poèmes au milieu des chapitres. Il invente quelques vers approximatifs qu'il prête à Marivaux: et c'est logique, ce roman est un long marivaudage entre Voltaire et l'officier von Figuine qui représente la belle tsarine. Axionov en plein baroque: il ne faut surtout pas bouder son plaisir tandis que Voltaire remet son bonnet de nuit qui le fait ressembler à Pinocchio.
   
   Titre original : Вольтерьянцы и вольтерьянки

critique par Mapero




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Les hauts de Moscou - Vassili Axionov

Moskva kva-kva
Note :

   Ecrit quinze ans après «La saga moscovite», «Les hauts de Moscou» pourraient constituer en quelque sorte une suite, l’après «années 50», la détente progressive, la fin de l’ère stalinienne. Pourraient, mais pas vraiment tant le ton adopté ici est différent de celui de «La saga». Moins factuel, moins «historique», plus romancé voire limite onirique, comme si cette détente qui s’opérait gommait en quelque sorte les contours de la vie réelle, à la stalinienne, pour entrer dans un modus vivandi où le flou existe, certaines libertés aussi – jusqu’à un certain point – tout au moins dans ce Moscou, ces hauts de Moscou, où nous nous cantonnons.
   
   Coexistence d’une nomenklatura à laquelle des faveurs sont accordées, un luxe certain est permis, et d’une répression toujours présente pour l’essentiel de la population et la marge de «l’élite» qui va – juste un peu – trop loin, ou qui à l’heur de déplaire au despote pas même éclairé, au despote tout puissant et que Vassili Axionov nous présente comme névrosé, sur la pente de la sénilité, mais sans contrepouvoirs pour autant.
   
   Cette confusion dans laquelle Vassili Axionov nous installe est peut-être en fait le plus fidèle reflet de cette époque où la politique se délite, le carcan se desserre, sans réelles lignes directrices. Juste un relâchement autorisé; jusqu’à quel point? Peut-être en effet était-ce ce que ressentaient les soviétiques de l’époque, les choses changeaient mais la rigueur la plus sévère pouvait s’abattre sur eux au seul vouloir d’un despote.
   
   Dans «Les hauts de Moscou», Staline apparaît comme obnubilé par la crainte, la haine de Tito et de ses partisans, les Titistes, encore paré de son statut de «Père de la patrie» omnipotent mais tendance bouffon, grotesque. Père Ubu pas loin! C’est la fin d’une époque, une page se tourne.
   «Sept gigantesques bâtiments ou " grimpettes" comme les avait baptisées le peuple, s’étaient élevés à Moscou au début des années cinquante, pratiquement à la même heure. Ils tranchaient non seulement par leur dimension, mais aussi par la majesté de leur architecture. Les architectes et sculpteurs soviétiques qui avaient érigé et orné ces édifices avaient souligné sans ambiguïté aucune leur affinité avec la grande tradition du siècle d’or, les œuvres d’Ictinos, Phildias et Callicratès.
   Le rapport entre les deux époques apparaît surtout dans le colossal site résidentiel qui étend ses multiples bâtiments réunis en un seul ensemble au confluent de la Moscova et de la Iouza. C’est justement ici que demeurent les principaux protagonistes des scènes qui vont suivre, justement ici qu’ils sont destinés à passer par le creuset des sentiments purs, quasi utopiques, qui ont marqué ces temps aseptiques.»

critique par Tistou




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Terres rares - Vassili Axionov

Fable alchimique
Note :

   C'est une fable alchimique sans doute que ces "Terres rares" contant l'histoire - bref, les amours, les succès et les échecs - de quelques oligarques russes actifs dans le secteur des terres rares - scandium, yttrium et le groupe des lanthanides, éléments essentiels à de nombreuses applications de l'industrie contemporaine -, et dont l'ascension fut aussi fulgurante que ne fut brutale ensuite leur chute vers les geôles d'un pouvoir fort peu enclin à perdre le contrôle de certains secteurs stratégiques, nonobstant la libéralisation affichée de l'économie ex-soviétique.
   
   Fable alchimique aussi, car elle nous montre un écrivain au travail, Basile ou Bazz Oxelotl, alter ego de l'auteur, à l'affût des mille et un détails de sa vie quotidienne susceptibles de lui amener une étincelle d'inspiration, et les métamorphoses que subit ensuite cette timide lueur jusqu'à s'étirer sur des pages, et des pages et des pages... Fable boulgakovienne, nous annonce la quatrième de couverture, car ce livre nous plonge, tout comme "Le maître et Marguerite", dans la cuisine intérieure d'un écrivain confronté à un monde en pleine mutation, en l'occurrence dans le cas des "Terres rares" à la libéralisation finalement pas si libérale de l'économie russe.
   
   Mais qu'est-ce qu'on est loin de la drôlerie, de la prodigieuse inventivité et du tourbillon d'émotions de l'ultime chef-d'oeuvre de Mikhaïl Boulgakov! Et excusez-moi, mais c'est que le mot "ennui" serait beaucoup trop doux pour évoquer ce que j'ai éprouvé à la lecture de ces "Terres rares", qu'est-ce qu'on s'emm...!
   
   C'est que le dernier livre de Vassili Axionov, derrière ses ambitions affichées de s'ériger en hymne à la liberté créatrice de l'écrivain, fonctionne avant tout sur le mode d'une énumération qui culmine en une scène unique en son genre et où Bazz Oxelotl délivre des cachots d'une prison moscovite, outre le héros supposé des "Terres rares", l'interminable cortège des personnages des précédents roman de l'auteur (Vassili Axionov, donc, faut suivre...): énumération totalement dépourvue d'âme et où les personnages, tous les personnages y compris ceux des "Terres rares", se révèlent définitivement et irrémédiablement comme des pantins privés de vie et d'épaisseur.
   
   Bref, le texte des "Terres rares" a beau fourmiller de jeux de mots, d'allusions drolatiques et de trouvailles en tout genre, on s'y emm... (oui, j'y tiens) tant et si bien que vient un moment où le lecteur, littéralement assommé d'ennui, n'est plus là pour les savourer, présent peut-être de corps mais certainement plus d'esprit. Et en un mot comme en cent, c'est qu'en fin de compte, quoique ait pu penser Vassili Axionov et quelques opinions qu'ait pu professer son alter ego Bazz Oxelotl (ce qui est peut-être ou peut-être pas une seule et même chose), it takes - always - two to tango...
   
   
   Extrait:
   
   "Mon oeuvre prenait des proportions, envahissait mes jours et mes nuits ou à l'inverse, c'étaient les événements qui s'accumulaient jour et nuit qui venaient la bousculer, et brutalement. En principe, rien ne m'oblige à me mettre à la traîne des événements réels. Je devrais m'en écarter le plus possible, ne reposer que sur mon imagination ou, comme disent les marins, "gagner au large". Mais d'autre par, je surprends de plus en plus souvent mes personnages principaux en train de poser sur moi des regards interrogateurs. Comme s'ils croyaient que je participe bel et bien aux événements et que mon imagination est un facteur réel de leur développement. "Le roman est une forme ouverte, dit Bakhtine il échappe à toute finalisation." En tant qu'auteur, j'applaudis à douze mains cette proclamation pleine d'audace. J'ai peine à imaginer un roman dont le plan serait établi en fonction de la fin. Je ne me figure même pas ce qui arrivera après le présent sous-chapitre que l'on pourrait intituler "Doutes de l'auteur en compagnie d'un âne". D'ailleurs, rien n'a impliqué la présence d'un âne au cours des deux cents quarante pages d'ordinateur qui précèdent, alors que, selon toute probabilité, il errait déjà avec son ancien maître le long de la frontière libre du pays, n'imaginant même pas qu'il deviendrait la cheville ouvrière, si petite soit-elle, d'une composition romanesque. Il en va de même de la métaphore. Finalement, qu'est-ce donc qu'un roman sinon une métaphore développée, une part de libre univers, tel que notre Réservoir, ou plaisanterie à part que l'Océan en son perpétuel mouvement." (pp. 257-258)

critique par Fée Carabine




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