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Auteur des mois d'octobre & novembre 2009
Zoé Valdés

   Conformément au goût que nous avons de voyager loin à chaque fois, sur les ailes de nos livres, nous avons filé de la Sainte Russie à la divine Cuba, de la neige à la canicule, d’une dictature communiste à… euh non en fait.
   Bref, dépaysés encore une fois selon notre souhait, nous vous parlons cette fois de la torride Zoé Valdés et de ce que nous venons de lire d’elle.
   

Biographie

   Née le 2 mai 1959 à La Havane à Cuba, est une romancière, poète et scénariste cubaine vivant en France.
   Elle a fait partie de la délégation cubaine à l'UNESCO (1983-1988), puis de l'Office culturel de Cuba à Paris. Elle a aussi dirigé une revue cinématographique, Cine cubano.
   
   En 1995, après la publication en France de son roman «Le néant quotidien» elle est contrainte à l’exil, pour insoumission au régime castriste, accompagnée de son conjoint et de sa fille. Elle réside actuellement en France.
   
   
   
* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Sang bleu
  Le néant quotidien
  La sous-développée
  La douleur du dollar
  Café Nostalgia
  Cher premier amour
  Le pied de mon père
  Soleil en solde
  Trafiquants de beautés
  Ilam perdu
  Les Mystères de La Havane
  Miracle à Miami
  Louves de mer
  L'éternité de l’instant
  Une Habanera à Paris
  Danse avec la vie
 

Sang bleu - Zoé Valdés

Sang bleu ni play…
Note :

   Premier roman de Zoé Valdès, cette romancière cubaine en exil en France depuis une quinzaine d’années. Ce «sang bleu» a été écrit à Cuba, mais l’on sent déjà l’affinité de Zoé Valdès avec la France, Attys, l’héroïne oscillant entre Cuba et Paris.
   
   Pas beaucoup de queue, ni de tête dans tout cela. 219 pages longues à lire quand Zoé Valdès part dans des considérations onirico-fumeuses. Fatigantes pour tout dire.
   
   « Finalement me vint à l’esprit un animal, si évident que dans mon enthousiasme je crus que pour cela précisément personne ne le devinerait. Mais cette maudite malchance d’attirer la malchance. Je donnai toutes les indications en les embrouillant exprès, tendis des pièges avec des gestes d’approbation et des mines complices pour ceux qui faisaient fausse route, comme si je les aidais en cachette des autres. Les visages étaient les livides reflets de mes traquenards passionnés. Mais la maison voulut entrer dans le jeu, défendre les joueurs avec ses murs. La maison déjoua mes embûches, éventa mes incantations, mon double bonheur de gagner en perdant. La sonnette retentit.»

   
   Ils ont eu du mérite ceux qui, tout de suite, ont décelé l’écrivaine en devenir. Au vu de ce «Sang bleu» … ? Syndrome sud-américain, l’onirisme dans le surréalisme, ou réciproquement, … il faut aimer. Sur 219 pages j’ai trouvé ça trop long.
   
   Attys, entre jeune fille et jeune femme, a une relation particulière avec Gnossis, le peintre. Celui-ci a une obsession, une quête sans fin; le bleu. Enfin le bleu absolu, les bleus, incarné notamment par Attys à en croire Gnossis. Ca ne finira pas bien, pour autant qu’il y ait une fin.
   «Elle, vivante, ne veut pas de dieux. Elle sait qu’on va l’accuser de blasphémer. On essaiera de la convaincre qu’elle est réelle. Elle vit très vite. Arion cavale déjà sur la plage couronné d’algues et de mica scintillant. C’est vrai qu’elle craint d’avoir enfanté un prince. Beaucoup de Gnossis sont venus, qui ne l’étaient pas. Ils furent de tendres, aimables, exquis amants, mais capitulèrent devant cette Attys si bleue. Malade et vivante. Attys avec tout le poids de l’univers sur ses épaules par la faute de ses éternelles dents de lait.»

critique par Tistou




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Le néant quotidien - Zoé Valdés

L’enfer pavé de bonnes intentions
Note :

   Le premier roman que j’ai lu de Zoé Valdés. C’est pourquoi je peux vous dire tout de suite que cet ouvrage convient tout à fait pour une prise de contact. Il présente déjà assez bien, en moins de 150 pages, ce à quoi l’on peut s’attendre lorsqu’on ouvre l’un de ses romans.
   
   Une jeune femme nous raconte sa vie quotidienne à La Havane. Elle est rédactrice en chef d’un magazine mais semble bien désabusée vis-à-vis de cet emploi qu’elle dénigre avec négligence. Il faut dire que son dynamisme est pris ailleurs. Ses préoccupations sont plus élémentaires, plus alimentaires même puisqu’elle nous présente une vie de privations où toute l’énergie se gaspille à trouver un peu de beurre, de sucre, de pain. Energie réduite d’ailleurs car on n’est pas au mieux de sa forme quand on n’a dans l’estomac que 50g de pain et de l’eau sucrée. Mais bon, Zoé ne nous refait pas les Misérables et ce n’est pas la petite Cosette qui nous parle mais une jeune femme très désabusée mais dégourdie qui nous confie ses difficultés dans une ambiance de brimades policières et d’amis qui meurent (ou non) en finissant par s’accrocher à des radeaux vers l’Eldorado ou qui se font épouser par n’importe quel étranger. Une jeune femme qui nous parle aussi de ses amants (eh oui, au pluriel) dans des scènes très explicites, de ses amis, de sa famille et de son enfance dans un monde où même la culture est truquée et où les diplômes s’achètent.
   Pour ce qui est de son avenir et de ses projets…
   En bref, une vie de néant quotidien.
   
   Un roman qui a des allures très autobiographiques. Presque un témoignage romancé qui nous fait pénétrer la triste vie quotidienne des intellectuels havanais, puisqu’"ils avaient voulu construire un paradis et avaient créé un enfer" qui leur avait totalement échappé. La pénurie y mine tout, entraînant l’esprit vers des rêveries de trésors pathétiques, l’épuisant en des ruminations de bombances, des listes de magnificences dérisoires mais disparues.
   
   Je parlais de scènes érotiques très explicites, Z. Valdés donne corps à l’expression d’une vraie sexualité féminine ce qui n’est pas si courant dans la mesure où elle a bien sa vigueur en elle-même, sans se référer à des relations de séductions, sans se réduire à l’appréciation de l’autre.
   
   
   Extraits :
   
   - machiste-leniniste
   
   - Ne te laisse briser par personne. Pense à moi, mais si penser à moi te rend vulnérable, oublie-moi, je comprendrai. (p. 103)
   
   - Et ces espèces en voie d’extinction* continuent de s’accrocher à leurs miettes d’impeccable, d’irrévocable, d’indispensable, d’inévitable… Elles ne sont pas foutues de voir à quel point elles sont insupportables, et à quel point cette réalité imposée est invivable. Merde, à la fin, la vie n’est pas une caserne! (p. 86)
   * les activistes du régime

   ↓

critique par Sibylline




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Une île pour Patrie
Note :

   Dans «Sang Bleu» Attys, la narratrice, évoquait l'enfance, la mère, les premières amours, la passion pour le peintre Gnossis vénéré comme le champion du bleu, le tout dans un style fortement marqué d'onirisme. Pour son deuxième récit, Zoé Valdès a changé de perspective au profit d'une écriture plus directe. Son héroïne, Patrie, née comme elle à La Havane le 2 mai 1959, mène une vie placée sous le double signe de l'abondance du sexe et de la pénurie économique.
   
   «Elle vient d'une île qui avait voulu construire le paradis.»
Cette phrase ouvre et ferme le récit de Patrie qui a pris le nom de Yocandra. Deux figures masculines dominent: le Traître et le Nihiliste, accompagnées de deux figures de l'absence, pour cause d'émigration: le Lynx réfugié à Miami et Gusana l'amie enfuie à Madrid où elle s'ennuie. Passé le coup de foudre, le Traître n'est qu'un macho qui se prend pour un écrivain, ou un philosophe, et couvre les pages blanches de son impossibilité d'écrire. Le Nihiliste est un artiste et un amoureux passionné qui entraîne la narratrice à des confessions pornographiques. L'un et l'autre finiront par découvrir la raison de leur surnom par la bouche même de Yocandra.
   
   Responsable d'une revue littéraire, la narratrice du «Néant Quotidien» est aussi une Cubaine dénonciatrice du pouvoir et de la société castriste à commencer par la figure du Père, champion de la canne à sucre, et casseur d'œuvres d'art quand la famille s'installa dans une maison réquisitionnée d'artiste exilé. Toutes les pénuries sont bonnes pour dénoncer les gabegies et les incompétences du régime. Par mille formules piquantes ou assassines, — «le galbe d'un cul ne résiste pas au bombardement des haricots» — l'auteure excelle dans la peinture d'une société sous la contrainte du rationnement, condamnée aux petits trafics et aux pires expédients.

critique par Mapero




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La sous-développée - Zoé Valdés

Dans la foulée de «sang bleu»
Note :

   Grosse nouvelle ou très court roman, comme on voudra, «La sous-développée» est une suite, ou à peu près, de «Sang bleu», le premier roman de Zoé Valdès. Ce qui passait, chez moi, difficilement au niveau d’un roman, convient mieux au format de la grosse nouvelle. Je veux parler de l’onirisme, des digressions, très latino-américaines, à la Gabriel Garcia Marquez. Il y a bien un personnage – et pas des moindres – complètement foldingue, un Arsène Lupin revisité Vian et Valdès, le baron Mauve qui a tendance à nous éjecter du fil d’une histoire possible, mais bon…
   
   Daniela, jeune femme de vingt-trois ans, qui pourrait être le clône d’Attys (du «Sang bleu»), va quitter son pays, Cuba, ses ami(e)s surtout, ce qui fonde son rapport au réel, pour venir rejoindre père et mère ni plus ni moins qu’ambassadeurs à Paris. Pas Texas! Paris – France. Dans l’avion qui la «kidnappe» hors de Cuba, elle fait connaissance rocambolesque (feu Arsène Lupin oblige) du baron Mauve. S’ensuivent des passages «space» et quand même un début de vie à Paris, coincée entre la retenue qu’exige la fonction de représentation de fille d’ambassadeur et la nature réelle de Daniela, pas cubaine pour rien. Peu de souci de vraisemblance. On n’est pas dans Vian, ni dans un roman réaliste. Entre les deux en situation passablement inconfortable, le cul entre deux chaises.
   On peut aimer, on peut s’y sentir floué. Je tirerais plutôt dans la seconde catégorie.
   
   «Plongé dans l’obscurité, l’avion faisait peur. Elle se demandait si les passagers étaient tous morts, s’ils arriveraient un jour à destination ou s’ils resteraient à jamais comme des points dans l’espace. Un jeune homme distingué sortit des toilettes. Elle sentit qu’il s’arrêtait pour la regarder et qu’il lui souriait à contre-jour. Il s’approcha. Elle devina, dans le noir, une peau pâle et lisse. Elle en eut la confirmation quand il prit sa main entre les siennes et la baisa délicatement d’un souffle. Non, ce n’était pas un diplomate. Elle retenait ses doigts. Et si elle était en train de rêver ? S’il était aussi un de ces fantômes qui raffolent des discours ?
   - Je suis un voleur. Enchanté, mademoiselle.»

critique par Tistou




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La douleur du dollar - Zoé Valdés

L’œuvre maîtresse
Note :

   L’héroïne exubérante de ce roman, Cuca Martinez, quitte la campagne et arrive à La Havane pour travailler comme femme de ménage. Nous sommes dans les années 50. Ses copines de chambre, deux putains dévergondées, l’introduisent aux nuits torrides et sensuelles de la cité via une boîte de nuit. À cet endroit, la jeune adolescente est séduite par l’effervescence de la danse et fait la rencontre de celui que l’on surnomme le ‘Ouane’. C’est le coup de foudre. Mais, l’homme la laisse tomber aussitôt qu’elle résiste à ses avances.
   
   Huit ans plus tard, le chemin de Cuca, toujours vierge, croise de nouveau celui du ‘Ouane’. Cette fois, le couple prend maison jusqu’au jour où ce dernier, trempant dans des affaires louches, s’enfuit, laissant derrière lui un mystérieux dollar et un bébé dans le ventre de Cuca. La suite du roman patauge dans l’amertume de l’héroïne abandonnée, croupissant dans la pauvreté. La fille de Cuca grandit et devient une prétentieuse communiste au grand dam de sa mère. Tout semble désespéré, mais le mystérieux dollar ramène au bercail son mari fugitif…
   
   Il s’agit d’une satire presque Rabelaisienne du régime répressif de Castro. Comme toujours chez Valdés, une sexualité crue et des blagues salaces se mêlent aux tournants dramatiques. Grâce à ce style flamboyant, elle capture l’ébullition des lieux, les rythmes et les couleurs, et elle peint des tableaux colorés de personnages resplendissants de vie.
   
   Le prénom donné à l’héroïne a été choisi pour être proche phonétiquement de Cuba. «Je voulais écrire un fragment de l'histoire de La Havane. Mais ce qui m'intéressait le plus, c'est l'histoire individuelle de cette femme, car Cuca est une sorte de portrait, ou plutôt une métaphore de Cuba.»
   
   L’histoire s’essouffle vers la fin. Valdés n’est pas une raconteuse, elle est une artiste de l’observation. Le regard qu’elle porte sur la société qui l’entoure est d’une justesse remarquable. Certains seront rebutés par sa prose graveleuse, mais considérant la nature même des pulsions latines, il aurait été difficile de faire autrement.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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Pain, amour et cha-cha-cha
Note :

   Le lecteur ne s'ennuie pas à la lecture de ce roman drolatique! La vie et les aventures amoureuses de Cuca Martinez née en 1934 à Santa Clara et venue faire la bonniche dans la capitale. Une cinquantaine d'années plus tard, une vie dictée à l'auteur par la fille de Cuca et du mafioso Juan Pérez, Maria Regla, morte dans l'effondrement de l'immeuble où elle habitait, allégorie de la ruine de Cuba.
   
   Des histoires d'amour qui finissent mal.
    Chaque chapitre est placé sous l'exergue d'une citation de chanson cubaine. L'île de la danse et de la musique est d'abord une île heureuse, où Nestlé inaugure sa première usine au sud du Rio Grande avant la Guerre de 1914. L'époque bénie où les Cubains pouvaient se préparer la recette du jambon rôti à la créole et celle des haricots noirs à la Valdès Fauly finira quand les barbudos auront commencé à ruiner le pays. Auparavant, les années cinquante sont celles d'une île pleine de vie, à l'image de la jeune Cuca quand elle rencontre au "Montmartre" celui qu'elle surnomme "le Ouane" ou "the One", le jeune homme qui la séduira huit ans plus tard en même temps que la Môme Piaf viendra donner ses récitals. Quand arrive l'année fatidique —1959— le beau jeune homme quitte La Havane en laissant à Cuca une fille unique et un (un seul!) bien mystérieux dollar.
   
   La descente aux enfers.
   L'île à sucre bientôt en manque. Le "Montmartre" est devenu le "Moscou", sa moquette rouge a disparu, et tout son charme avec. Une fois que Cuca a été abandonnée par son amoureux parti aux States —Tout se déglingue sous la dictature politique de XXL et le régime alimentaire des pois cassés. Les corps vieillissent trop vite, les immeubles de rapport deviennent des taudis branlants, l'électricité agonise, les hôpitaux sont désertés par les médicaments, et les réfrigérateurs russes cessent de fonctionner. Tandis que la police prolifère, Valentina Ousquonsenva devient le surnom d'un cafard domestique amoureux d'un souriceau émacié comme un Noir éthiopien:
   «Le comité de défense de la révo[lution] et la Fédération papayocratique cubaine firent la guerre à Cuca parce qu'elle hébergeait des étrangers sous son toit. Néanmoins il s'agissait d'étrangers autorisés, de nos frères soviétiques et éthiopiens, Cuca fut à deux doigts de se faire torturer par la Sûreté de l'État, elle frôla la chambre froide de la Villamarista».

   
   Une tempête survient.
   Elle ramène le mafioso. Dans des scènes qui pastichent avec ironie le Parrain, on le voit attendre son boss près de Central Park, puis débarquer à La Havane et pleine période spéciale comme investisseur étranger couvert de dollars. Et voilà que le Ouane rejoint la pauvre Cuca délaissée par sa fille peu après qu'on ait fêté ses quinze ans. Et voilà qu'il lui réclame le mystérieux billet, lui qui semble "plein aux as" sous ses Ray Ban.
   
   Pain, amour et cha-cha-cha.
   Tout, dans ce premier gros roman de Zoé Valdés, tout dis-je, est pimenté de récits hauts en couleurs des frasques sexuelles des deux lesbiennes, Mechu et Puchu, qui accompagnent Cuca dans son bref bonheur et sa longue douleur de mère célibataire, d'épisodes travestis maquillés au cirage, de slogans réels ou imaginaires de XXL —"Nos putes sont les plus instruites et les plus saines du monde entier"— , de citations plus poétiques de José Marti et d'autres poètes, romanciers et chanteurs que l'île a produits. Sans compter des jeux de mots et des blagues. J'en donne une à titre d'exemple; c'est l'histoire d'un mec… il est chauffeur de taxi:
   «À un feu rouge, il en profite pour draguer une bonne femme, type jument américaine, qui passe en se tortillant, boudinée dans un Levi's.
   — Dis donc, toi, t'es une capitaliste? Comme la femme le regarde de travers, il se répond à lui-même: Oh, pour rien, je te dis ça parce que tes masses sont opprimées.»

   
   Naturellement, les taxis sont des Lada et des Chevrolet déglinguées, et les exemplaires de "Granma", l'organe de la presse officielle, remplacent le papier-toilette. Encore une chose, j'avais failli oublié d'en parler tant c'est évident: l'édition originale de «La douleur du dollar» a été publiée à Barcelone. Naturellement.
    ↓

critique par Mapero




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Cuca Martinez
Note :

   Sous le couvert de nous narrer la vie misérable de Cuca Martinez, par un biais compliqué, Zoé Valdès se livre en fait à un réquisitoire sans appel et sans complaisances du régime castriste.
   
   Cuca Martinez commence sa vie avant «la transformation du pays», à une époque où préparer un repas ne constituait pas un exploit quotidien, où «s’éclater» dans les boîtes de La Havane, à écouter Edith Piaf venue chanter était possible. C’est à cette époque que Zoé Valdès commence la relation de la vie de Cuca Martinez. C’est à cette époque surtout que Cuca Martinez, très jeune fille, tombe sous le charme, raide amoureuse, d’un jeune … aventurier (?), sans trop de scrupules, «le Ouane», relativement inconscient de l’effet produit.
   
   Et puis les évènements vont s’accélérer, les «Barbudos» vont prendre le pouvoir, et «le Ouane» qui grenouille en eaux troubles, Mafia pas loin, a à peine le temps de venir faire une très rapide visite d’adieu à Cuca et surtout de lui confier un billet d’un dollar. Pas n’importe lequel, on s’en rendra compte par la suite, un billet d’un dollar qui aura le rôle vedette par la suite …
   
   La suite est le chemin de croix d’une havanaise sous le régime castriste, amplement décrit par Zoé Valdès, et qui plus est avec son style onirique habituel. Difficile de démêler dans ces conditions ce qui relève de la stricte réalité de ce qui relève d’un style flamboyant. Il y a un peu de n’importe quoi dans tout cela. Il y a en tout cas un très violent réquisitoire sur la manière dont tout va se dégrader, et jusqu’à quel point.
   
   Donc exit «le Ouane», jusqu’à la dernière partie du roman, où son retour en force, en chasse du fameux dollar, va apporter une fin trépidante. On revient vers un roman plus «actif» que contemplatif.
   
   Tout le monde ne supportera pas les extravagances et l’exubérance du style Valdès. C’est la limite du genre.

critique par Tistou




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Café Nostalgia - Zoé Valdés

D'amour et d'exil
Note :

   Exilée loin de son île natale, Marcela peine à faire front à l'absurdité de la politique cubaine comme à celle du destin. Elle peine à faire sens de l'abandon de ses parents, qui ont émigré vers Miami en la laissant seule, encore toute jeune étudiante, de ses déceptions amoureuses et surtout de la mort atroce de celui qui fut son gros béguin d'adolescente, un homme plus âgé, marié et père d'un petit garçon qu'il emmenait chaque jour au parc pour jouer au base-ball - un événement tragique qui n'a cessé depuis lors de projeter son ombre sur sa vie.
   
   Pendue au téléphone avec ses amis d'enfance, dispersés à travers le monde, quand elle n'est pas plongée dans la relecture de "La recherche du temps perdu", avouant d'ailleurs "(...) je ne lisais pas Proust pour oublier ni pour ne divertir, c'était plutôt le contraire, je le lisais pour me souvenir, pour approfondir ma réflexion et mon attitude devant la vie." (p. 320), Marcela semble avoir choisi de vivre dans la nostalgie et la remémoration de son île perdue, et dans la révolte et la colère vis à vis du régime politique qui l'en a chassée.
   
   Elle s'échine en vain à trouver l'amour, et à pousser ses racines à Paris, où elle vit, arpentant à longueur de journées le Marais ou, dans le Quartier latin, un périmètre qui a pour coeur le musée des thermes de Cluny et la salle qui y est consacrée à la Dame à la licorne, dont les six tapisseries prêtent d'ailleurs leurs titres aux six chapîtres de "Café Nostalgia": "l'odorat, intranquillité", "le goût, danger", "L'ouïe, oubli", "le toucher, doute", "la vue, harmonie" et enfin, la sixième, l'aboutissement, "à mon seul désir". Placé sous le patronage de cette allégorie amoureuse, le roman déploie une fresque extrêmement sensuelle et vivante de la vie de son héroïne de La Havane aux bords de la Seine, en passant par New York, et le récit d'une quête d'amour d'un érotisme torride - parfois cru mais jamais gratuit -, qui culmine en une scène d'anthropophagie proprement ahurissante...
   
   Nostalgie et sensualité sont vraiment les maîtres mots de ce livre magnifique, brûlant aussi de l'amour de la littérature, et de ces livres qui ne cessent d'éveiller dans notre présent des échos qui empruntent autant à leur contenu qu'à notre propre passé, et aux heures que nous avons déjà partagées avec eux.
   
   C'est un roman de révolte et de colère.
   
   Un roman d'amour et d'exil.
   
   Mais surtout d'amour.
   
   Extrait:
   
   "Enfin, bref, j'ai commencé ma lecture, j'allais des pages à l'extase, à tout instant je jetais un coup d'oeil sur le quartier par la fenêtre: dehors l'eau ridée du fleuve ressemblait à du vesou vert bouteille; son débit extrêmement lent marquait de son diapason le rythme de ma lecture. Les yeux baignés de larmes de nostalgie pour mes rendez-vous adolescents avec la littérature, le moins que je pouvais faire, c'était un hommage silencieux à ma Havane. Il y a des oeuvres qui me touchent momentanément, d'autres, comme celle-ci, ne cesseront jamais de me faire tressaillir; non par leur contenu, mais parce que leur relecture me renvoie à mon innocence inexplorée, aux jours où j'avais confiance en ma maturité future, sans appréhension, où je m'imaginais dans ma plénitude, assurée, stable, comme une formidable héroïne d'un film sublime de la nouvelle vague." (pp. 71-72)

critique par Fée Carabine




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Cher premier amour - Zoé Valdés

Cuba, condition féminine, …
Note :

   Vivre à Cuba. Etre une femme à Cuba. Aimer à Cuba. Survivre à Cuba. Beaucoup de thèmes s’entrecroisent dans ce «Cher premier amour». Danaé, femme mariée avec deux filles, vit (survit) à La Havane, avec un mari maçon, une vie misérable et sans horizon.
   « Tandis qu’elle lavait sa vaisselle ébréchée hors d’usage, Danaé recréait mentalement un paysage hivernal. Une envie de neige, plein de neige. Avoir des glaçons dans ses méninges, se tremper dans une baignoire débordante de daïquiri glacé, accepter peut-être de grignoter un cornet de pralines, de mordiller un bout de sucre candi. Elle s’essuya les mains et en profita pour attacher avec une barrette en écaille les deux touffes de cheveux qui lui ornaient les yeux mais les rendaient malades, tout purulents et chassieux. Elle aimait s’absorber dans des pensées ridicules tout en s’affairant à son travail. Elle faillit se couper le doigt avec son couteau à pain, le seul qu’elle possédait et qui servait aussi à couper toutes sortes d’aliments et d’objets. Dans sa cuisine minuscule, elle avait à peine la place de se retourner pour se tenir devant son fourneau.»

   
   Danaé se croyait heureuse – disons, pas malheureuse – et puis son passé remonte crever telle une bulle à la surface. Elle pète les plombs et quitte tout sur un coup de tête. Prendre le train (elle en rêvait), et retourner voir «à la campagne», là où adolescente elle était allée pour sa période de «l’école aux champs». Comprendre 45 jours dans le dénuement le plus total à essayer de se familiariser aux travaux des champs, à servir de pauvre main d’œuvre gratuite.
   
   Zoé Valdès nous raconte cette période avec sa faconde habituelle, avec son onirisme latino-américain, assez en accord sur ce roman avec des souvenirs racontés des dizaines d’années plus tard sur des aventures adolescentes, donc transfigurées, fantasmées. Fantasmées, c’est le moins qu’on puisse en dire, Zoé Valdès n’est pas en dessous de sa réputation. Elle lie le quotidien le plus sordide de l’école aux champs à des personnages impossibles monstrueux. C’est un de ces personnages qui sera le cher premier amour de Danaé. C’est ce personnage que Danaé tâchera de retrouver en prenant le train pour la campagne laissant mari et filles derrière elle.
   
   La fin est en kaléidoscope, comme si Zoé Valdès nous proposait plusieurs possibilités, plusieurs fins, choisissez celle qui vous plait, m’sieurs-dames!
   
   Et quand même, être cubain … ça doit être quelque chose! Quelque chose de bien dur.

critique par Tistou




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Le pied de mon père - Zoé Valdés

La vie côté pile, la vie côté face
Note :

   Première tentative de lecture de cette auteur(e) cubaine de renommée internationale. J’avais le choix entre "La douleur du dollar" et celui-ci, ce fut ce dernier.
   Alma Desamparada cherche son père, cela pourrait être triste et bien non! C’est vert, osé, cru et comme on dit "déjanté". Pour une fois le quatrième de couverture donne une idée du livre et de son vocabulaire.
   
   Nous vivons les aventures d’Alma (à qui il arrive de faire le zouave!), en vingt et un chapitres, pas forcément dans l’ordre chronologique, me semble-t-il. Alma est une enfant pas réellement comme les autres, elle n’a pas de père et dire à la maîtresse d’école, qui s’étonne de ne jamais voir ses parents, qu’il est astronaute et qu’il vit sur Mars, cela peut passer. Mais dire à cette même institutrice que sa mère est danseuse étoile, cela passera jusqu'à ce que par hasard, elles se rencontrent dans la rue car là, le mensonge, comme la maman, est trop gros à avaler. Et les amours, vous croyez que c’est facile, d’avoir un petit copain pendant quatre ans et de le voir partir avec une autre! Et toujours cette quête du père, qu’elle espère reconnaître par ses pieds! Des mésaventures à la chaîne, enfin, cette vie là, ce n’est pas le pied.
   
   Mais la femme remplace l’adolescente, au cours d’un voyage en Europe elle rencontre un compatriote, coup de foudre et mariage s’en suivent. La vie devient drame et l’écriture se politise, passant la vie à Cuba aux rayons X.
   
   Revenons un peu à la famille, le père au début c’est le mystère? La mère Consuello, devenue alcoolique et collectionnant les tristes aventures, reprochant à sa fille sa présence, tombant de plus en plus bas.
   La grand-mère Bouba, la seule qui l’aimait, mourut écrasée par un chameau (explication: chameau = sorte d’autobus ancien et bossu!),
   la tante Exquise ne s’est pas remise que son fils Racaille soit devenu fou après avoir eu un clou enfoncé dans la tête. Elle survit dorénavant en vendant de la cocaïne.
   
   L’humour très noir cache un profond désespoir chez Alma, la lettre qu’elle écrit à ce père fictif est poignante
   
   Une œuvre qui laisse perplexe, doit-on s’offusquer de la verdeur excessive du langage? Doit-on rire ou pleurer de cette avalanche de malheurs?
    Puis vient la deuxième facette de l’œuvre, plus triste, plus grave qui donne un second souffle au livre, avec une écriture qui devient plus classique.
   
   
   Extraits
   - Elle n’était pourtant qu’un fétu de paille comme les autres, un petit bout de femme que n’attendait aucun avenir enchanteur.
   
   - Et mamie Bouba, la conduisit jusqu'à son pupitre d’écolière, auquel elle l’attacha avec une grosse corde.
   
   - La profonde agonie qu’on lisait sur ses traits suscitait la commisération ou la violence.
   
   - On ne pourrait pas dire non plus qu’ils baisèrent. Disons plutôt qu’il s’agissait d’un coup pour rien.
   
   - Un mâle cubain esseulé dans une ville européenne, autant dire un danger public!
   
   - Les personnes nées avec les révolutions se reconnaissent à leur rage.

   
   
   Titre original : El pie de mi padre.

critique par Eireann Yvon




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Soleil en solde - Zoé Valdés

Pochade un peu grasse
Note :

   Dans cette longue nouvelle inspirée par un documentaire de Nestor Almendros, cinéaste cubain mort en exil, Zoé Valdés fait converger vers un bout de plage sur les côtes d'une île improbable, toute une galerie de personnages tout aussi improbables qui s'y retrouvent pour – quoi d'autre? – se marcher joyeusement sur les pieds et s'écrabouiller mutuellement les orteils, d'ailleurs de plus en plus violemment.
   
   Une bonne touche d'érotisme et une ironie au vitriol font partie des marques de fabrique de Zoé Valdés, et on ne sera pas étonné de les retrouver ici. Mais c'est que, dans "Soleil en solde", tout cela est bien gros et gras, et par-dessus le marché servi très cru... A croire que l'auteur souhaitait démontrer le point de vue d'un de ses héros, Priapo Matamoros qui, souffrant de priapisme, comme son nom le laisse deviner, vit parmi les baigneuses aux maillots de la largeur d'une ficelle un véritable enfer: "Sur un fragment de plage, pour peu qu'il se remplisse de monde, la vie se met à nu de façon si crue qu'elle fait peur à voir." (p. 14)
   
   La plaisanterie a du moins le bon goût d'être courte, et on sourit ici ou là, largement même devant le feu d'artifice final. Reste que "Soleil en solde" n'a rien d'un élément indispensable de la bibliographie de Zoé Valdés.
   
   
   Extrait:
   "Son mari la trouva très sexy appuyée contre la Vespa, qu'il enfourcha aussitôt. Elle l'imita en plaçant Ververano entre eux. Le voyage fut un délice, le vent fouettait son visage, en rejetant en arrière ses cheveux ébouriffés, le soleil chauffait son décolleté et ses reins cambrés ruisselaient de sueur et de désir. Ils parvinrent à destination au point du jour, la plage était déserte, le soleil blanchissait le sable d'où la mer, semblable à une assiette bleu-vert au loin, s'était retirée. Quand les pieds délicats de Reina s'enfoncèrent dans les mottes chaudes pleines de touffes d'herbes piquantes, elle ne put réprimer un profond soupir de contentement, après avoir aspiré à pleins poumons la puanteur marine mêlée aux divers effluves de la pollution." (pp. 13-14)

critique par Fée Carabine




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Trafiquants de beautés - Zoé Valdés

La douleur du partir
Note :

   Nous avons ici un recueil de 14 nouvelles dont l’une un peu plus longue que les autres: "Un trafiquant d’ivoire, quelques pastèques", a fait l’objet d’un tirage distinct chez Librio pour des pseudos réflexions qui m’ont parues surtout un peu creuses.
   
   Je ne suis pas très portée sur la forme littéraire spéciale qu’est la nouvelle. C’est trop court pour moi ou alors, pour que je les apprécie, il faut qu’elles soient comme de bonnes photos: qu’elles racontent quelque chose de frappant ou de profond en une scène. Et su l’on y réfléchit, c’est sans doute ce que doit faire une bonne nouvelle. Mais ce n’est encore pas ce recueil qui fera tomber mes réserves sur le genre, bien que je l’aie lu sans déplaisir… mais également, je dois le dire, sans passion.
   
   Normalement, me semble-t-il, une nouvelle doit être du concentré d’histoire. Le plus souvent, aidée d’une chute surprenante, elle casse une image que nous avions déjà ou qu’elle nous avait induits à avoir, pour ouvrir sur quelque chose qui nous surprendra et/ou nous fera réfléchir, enrichira notre connaissance des choses. Il y a ici peu de nouvelles qui correspondent à cette description. Peu de dénouements surprenants (y compris à mon avis, un vrai ratage dans la façon de le rendre avec "Lettre aux Rois Mages"), nous avons plutôt des "tranches de vie". Mais on peut l’accepter aussi.
   
   Ces nouvelles parlent le plus souvent de l’exil ou des souvenirs de «là-bas» et on y retrouve partout la personnalité même de Zoé Valdés. Je veux dire que, si ça n’est pas autobiographique, cela pourrait l’être. On n’est jamais loin de son monde de cubains exilés ou non, et le personnage principal est le plus souvent une femme ou une (petite) fille. Elle s’y inquiète de son passé ou de son avenir, elle y évoque «la douleur du partir» comme disait Jean Ferrat, mais elle met aussi en scène ses appétits (violents) et ses partis pris. On y retrouve également des thèmes récurrents chez Valdés (éloge de l’ami d’enfance, par exemple en plus de ce que j’ai déjà évoqué).
   
   Il y a de ces nouvelles que j’ai bien aimées ("Juana la folle", par exemple) pour leur exubérance et leur vivacité, je pourrais presque dire vitalité et d’autres pour leur humour ("Et pourtant elle tourne": "Quand Pachy décrocha son téléphone, comme son répondeur se mit en route en même temps, il posa d’abord des questions à sa propre voix enregistrée avant de s’adresser à moi et de me dire qu’il me reconnaissait parfaitement, bien sûr. J’étais persuadée du contraire, même si le soir précédent nous avions éclusé ensemble trois bouteilles de vin rouge en regardant un film d’Alan Parker." )
   Mais il en a également d’autres où j’ai retrouvé les héroïnes de Zoé Valdés qui m’intéressent moins, un peu égoïstes, capricieuses, trop exclusivement préoccupées de la satisfaction de leurs désirs les plus immédiats. D’autres encore où j’ai tout trouvé banal: écriture et histoire. Sans compter que je me révèle assez hermétique à ses envolées poétiques ou métaphoriques ("Roses dans l’amer").
   
   Pour toutes ces raisons, je ne vais pas garder un souvenir impérissable de ce recueil ni dans le positif, ni dans le négatif et , cerise sur le gâteau, je ne comprends pas vraiment le titre…
   D’autres avis seront les bienvenus.
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critique par Sibylline




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Cuba libre?
Note :

   Ce recueil de 14 courtes nouvelles écrites entre 1988 et 1998, est composé essentiellement de portraits de femmes. Ce sont des textes variés en couleurs et en intensité, allant de l’hommage viscéral «Femme de quelqu’un» où elle s’adresse à ‘femelle’, en passant par la poésie «Roses dans l’amer» jusqu’aux notes grinçantes de son humour de petite fille insolente «Non, non, non Noël!», un texte dans lequel la mort de sa grand-mère bafoue l’interdit gouvernemental.
   
   Sous la plume libre de Valdés, le vrai Cuba est exposé. Celui que l’on ne voit pas sur les cartes postales. Elle ose mettre en scène des prostituées et ridiculiser l’image touristique de l’île, préservée coûte de coûte par la dictature en place. Les nouvelles sont sensuelles, parfois dures. Toutes sont animées par la fougue d’une écrivain qui n’a pas la langue dans sa poche.
   
   Dommage que ce soit cette même véhémence qui l’ait forcée à l’exil.

critique par Benjamin Aaro




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Ilam perdu - Zoé Valdés

Exil amer
Note :

   La narratrice innomée de ce mini-roman (88 pages) est une rescapée de la guerre, en exil à Paris. Elle erre dans la ville, hantée par un amour perdu. Lorsqu’elle décroche un boulot d’entretien ménager, elle fait la rencontre d’un homme attentionné, puis de Marie sa copine. Ensemble, les deux figures salvatrices vont agir comme une bouée empêchant la narratrice de sombrer dans les brumes du passé.
   
   Quoique sobre, l’écriture de Valdés parvient tout de même à faire transpirer la douleur de cette femme en déroute. De même, elle se prête justement aux ambiances bohèmes et aux scènes oniriques. Un texte court sur le déracinement fort réussi. Les émotions sont vécues à fleur de peau et l’espoir est porté comme un flambeau.
   
   Extrait :
   « Au moins pouvais-je respirer dans ce square, car quelque chose d'étrange survenait en moi quand j'inspirais et que je soufflais, une émotion différente, aiguë et perçante comme l'éclair, et je pouvais observer la vie des autres sans un écran de fumée. Quand un garçon embrassait une jeune fille à quelques pas de moi, je me disais confusément qu'un homme avait dû m'aimer moi aussi, que j'avais peut-être connu ces gestes d'amour. Mais s'il m'avait embrassée avec pareille ardeur, n'aurais-je pas gardé le souvenir du goût de sa bouche, du frémissement des sens ? Des phrases mélancoliques me reviendraient à l'esprit. Quand il m'arrivait, parfois, de songer à l'amour, mon estomac se nouait. »

critique par Benjamin Aaro




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Les Mystères de La Havane - Zoé Valdés

Au soleil et dans les ténèbres
Note :

   Exilée depuis 1995, la romancière cubaine livre avec "Les Mystères de La Havane" un recueil de courts récits — anecdotes, historiettes, légendes — tous consacrés à des personnages, illustres ou non, de la capitale tropicale et de son histoire, car «La Havane était l'une des villes les plus distinguées du monde.»
   
   Ces personnages appartiennent pour une part à la vie littéraire, surtout du XIXe siècle, ainsi y croise-t-on divers poètes romantiques et symbolistes. Ils appartiennent aussi à la légende nationale, comme le héros patriotique que fut José Marti. Ce sont aussi des personnages hors du commun, comme la philanthrope Marta Abreu. Ce sont aussi des mondains extravagants et décatis, comme la "Marquise", abîmés comme La Havane, par quatre décennies de castrisme.
   
   Comme ce n'est pas une anonyme mais Zoé Valdès qui prend la parole, ces textes brefs illustrent les thèmes qu'on lui connaît. La colère anti-castriste éclate dès l'avant-propos et resurgit par endroits jusqu'à triompher dans la célébration finale de Miami. «Car c'est Miami qui, de ses mille feux ressuscitera La Havane, lorsque la capitale renaîtra à la vie et à l'œuvre. Nous la rebaptiserons la Reine des Mystères. Et nous, ses amoureux, nous y donnerons rendez-vous dans une fête future. Espérons qu'il restera quelqu'un pour nous souhaiter la bienvenue.»
   
   Toujours parce que c'est Zoé Valdés qui dévoile les mystères de La Havane, l'amour, tour à tour romantique, fou et physique, est le thème central de plusieurs récits tels "Sainte Flora" ou "Juana Borrero la vierge triste". Comme plusieurs autres, cette nouvelle associe l'amour-passion et la poésie. Parmi les poèmes cités, le plus inattendu est dédié à une Fiat modèle 1930: «car j'envie ton cœur d'acier» conclut Flor Loynaz dont les frères furent aussi des poètes inspirés !
   
   L'évocation de La Havane, capitale de la rumba, passe aussi par ses musiques et ses chansons, par ses quartiers, ses enfants des rues, ses mendiants. Le réalisme cède parfois la place au merveilleux avec l'histoire de la belle au cerf-volant qui rejoint dans le ciel le ballon aérostatique de Matías Pérez, le marchand de store imaginatif, qui s'était élancé du parc de la Fraternité le 29 juin 1856. Comme d'autres s'élanceront vers la Floride sans l'atteindre.
   
   Un recueil à lire si l'on apprécie déjà les romans de Zoé Valdés, ou si l'on s'intéresse à La Havane et à la culture cubaine plus qu'à Fidel…

critique par Mapero




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Miracle à Miami - Zoé Valdés

Merci à Sainte Rita, Vierge des coupeurs de canne
Note :

   Quand l'avionnette de Fiero Bataille réussit à sauver des eaux infestées de requins deux pauvres balseros, il rit de bon cœur. «Encore deux qu'il sauvait du communisme! Quel bonheur!» Mais sortir de leur île, une à une, les malheureuses victimes de Facho Furio ne suffit pas. Iris Arcane veut bien plus! Beaucoup plus!
   
   Après de très invraisemblables aventures, de fort incroyables péripéties, et d'inracontables épisodes loufoques, un miracle arrive effectivement. La belle Iris Arcane, «la plus belle femme du monde», va parvenir à ses fins et soulever contre l'oppression tous les habitants de Caillot Cruz en leur envoyant ce message: «N'ayez pas peur!» Descendue sur le Malecon la foule insulaire apprend la nouvelle de la mort de «www.homobarbaro.com» et pour fêter çà la neige tombe sur Miami où l'on organise un sacré carnaval: «Tout Miami dansa une semaine sans s'arrêter.»
   
   Au contraire des usages, je vous ai rapidement expliqué la fin joyeuse pour vous motiver jusque-là! Mais des 300 pages qui précèdent je ne vous dirai presque rien, pour ne pas vous embrouiller dans un torrent de personnages embarqués dans des histoires alambiquées et parfois salaces auxquelles je n'ai pas compris grand chose, je dois l'avouer. Au début du roman, l'auteure nous met pourtant sur la piste d'un polar: un détective français débarquant à Miami pour protéger une star de la jet-set menacée par d'affreux méchants et d'affreuses méchantes.
   
   Mais très vite, rien que les patronymes et les surnoms des personnages vous feront comprendre que la grande Zoé a fumé la moquette et que sa légitime obsession anticastriste submerge tout. Si vous avez le choix des éditions, préférez celle de folio dont la couverture reproduit une belle œuvre
   photographique due à Suza Scalora: la ressemblance avec Iris Arcane est tout sauf involontaire.
   ↓

critique par Mapero




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Zoé Valdès ne se refera pas
Note :

   Non, Zoé Valdès ne se refera pas. Cuba n’est pas tout à fait l’Amérique du Sud. Plutôt Amérique Centrale, ou disons Caraïbes, mais le tempérament est là, pour l’échevelé, l’onirisme à tout-va, du fantastique … De l’excessif!
   L’histoire en elle-même est déjà … fantastique, mais les style et menée de la narration sont carrément oniriques. Surtout dans la seconde moitié du roman, un peu comme si Zoé Valdès s’était fourrée dans quelque chose dont elle ne savait plus trop comment sortir et que le cadre d’une certaine réalité devait exploser.
   
   «Ils accoururent tous au chevet du vieillard, un sédatif à la main pour calmer ses douleurs, mais ce fut bien la première et la dernière fois qu’il ne réclama rien. Un haut-le-cœur s’exhala de la bouche caverneuse dans une senteur d’œuf pourri, et il rendit l’âme. Le Grand Fatidique, www.homobarbaro.com, Roupette la Chatouilleuse mourut d’un pet de travers qui, ne pouvant être évacué par l’anus, avait rebroussé chemin par le gosier. L’autopsie confirma que si le cancer l’avait miné, c’était bien ce pet dissident et ennemi, impérialiste de surcroît, qui l’avait achevé, car la dernière chose qu’il avait absorbée, avec une paille et non sans difficulté, et qui lui avait produit une telle quantité de gaz, avait été un Coca light.»

   
   Iris Arcane, n’est pas encore la beauté fatidique qu’elle va devenir, lorsqu’elle est enlevée, enfant, à Cuba et à l’affection des siens par l’infâme Abomino Dégueu, photographe sans scrupules. D’abord exploitée pendant ses années d’adolescence, elle parvient à la consécration et à la liberté à l’âge de femme. Et elle vit à Miami, mariée avec un milliardaire américain, Saul Dressler. C’est là que nous la découvrons, par le truchement du détective … Tendron Mesurat (vous avez remarqué les patronymes?!) Celui-ci n’est pas à proprement parler un détective comme les autres. Il fait dans la vision, la magie, la lutte contre les forces du Mal, …
   
   Iris Arcane est sur le point de se consumer, conservée dans un bâtiment réfrigéré, et Tendron Mesurat doit identifier le force du Mal qui engendre ce malheur … Vous voulez que je continue où ça va bien comme ça? Il y a des passages moins «spaces» que d’autres. Disons plus … poétiques, mais la fin est carrément délire et …
   
   Cela dit Zoé Valdès écrit bien. Mais elle se laisse emporter dans des dérives qui n’ont plus grand sens et que je n’ai pas particulièrement trouvées allégoriques pour le coup?
   Amateurs de réalité ou de vraisemblance, s’abstenir.
   ↓

critique par Tistou




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Burlesque
Note :

   C’est dans le décor ensoleillé de Miami que Valdés situe ce faux polar. Le détective Tendron Mesurat prend en charge le cas d’Iris Arcane. La jolie mannequin vient de se libérer des griffes d’un photographe minable qui l’avait arraché à sa famille dès l’adolescence. Mais, tout n’est pas rose pour Iris malgré une union heureuse avec un millionnaire américain. L’ombre sinistre du photographe plane jusque dans les sanctuaires détachés du monde réel.
   
   Alternant entre le surréalisme et le rocambolesque, le roman de Valdès est un feu roulant de scènes loufoques et de personnages déjantés portant des noms comme Abomino Dégueu, Gousse Puante, Martyre Espérance. Évidemment, il ne s’agit pas d’un livre à prendre au sérieux. En quelque sorte, c’est une grosse comédie qui sert de canevas pour épancher un talent prodigieux pour la prose rythmée et truculente.
   
   Je dois avouer qu’après un moment, j’étais complètement perdu dans cet univers touffu et insolite. Habitué aux histoires conventionnelles, celle-ci n’était définitivement pas dans mes cordes. La séparation des chapitres est basée sur le déroulement d’un match de base-ball. Disons qu’après quelques tours de batte, je lisais simplement pour le plaisir des mots et non par réel intérêt.

critique par Benjamin Aaro




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Louves de mer - Zoé Valdés

Joutes amoureuses
Note :

   Les récits de pirates et de corsaires ont animé d'heureux moments de divertissement de tant de lecteurs que la reprise de ce thème par la romancière cubaine pourrait leur faire mépriser cette incursion dans le roman historique. Et ils auraient tort. Ce roman de cape et d'épée, ou plutôt de sexe et d'épée, se lit avec plaisir. Il a quelque chose des romans d'aventures et des romans libertins du dix-huitième siècle: comme un air de parenté.
   
   Les «Louves de mer» figurent à coup sûr parmi les œuvres les plus classiques qu'ait écrit Zoé Valdès. C'est aussi une œuvre bien documentée comme le montre l'annexe bibliographique. L'une est irlandaise et l'autre est anglaise: Ann et Mary, les héroïnes qui donnent vie aux rêves d'action de l'auteure, ne sont pas les premières femmes pirates; le texte nous rappelle que Jeanne de Villeneuve, veuve en 1343 d'Olivier IV de Clisson, se fit pirate par esprit de vengeance.
   
   Le roman suit alternativement Ann et Mary, qui ont été de précoces et redoutables sauvageonnes, jusqu'au moment où elles se rencontrent à la suite de l'abordage d'un navire marchand dans la mer Caraïbe. Le "Jelly Roger" n'apparaît donc qu'au milieu du récit. Mary vient alors de quitter l'armée anglaise qu'elle servait du côté de Breda, aux Pays-Bas, pour s'engager comme matelot en masquant sa féminité. Ann venait de s'engager comme pirate sur le "Kingston" et elle était la maîtresse du capitaine Calicot Jack.
   
   Dans la seconde moitié du texte, les aventures amoureuses d'Ann, Mary et Calicot Jack donnent à ce roman de pirates une saveur particulière qui fait relativement passer au second plan la vie des autres forbans tant à bord que lors de leurs escales à terre. Calicot Jack aura-t-il le loisir de décrocher et de s'installer dans une hacienda cubaine comme son ami installé près de Cienfuegos? Les deux aventurières en jupon seront-elles rattrapées par la justice? À ce sujet la 4ème de couverture de l'édition Gallimard en dit trop.
   
   Je terminerai en donnant un aperçu de l'humour de Zoé Valdès. Un certain capitaine Charles Johnson est à bord. Mais il masque sa véritable identité. En discutant avec l'une des femmes pirates il se dévoile comme écrivain: son projet du moment est une histoire de naufragé, celle d'un certain Robinson Crusoe, qui rencontre un insulaire indigène dépourvu de nom jusqu'à présent. Ça se passait en 1720 à bord du "Kingston" un… vendredi!

critique par Mapero




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L'éternité de l’instant - Zoé Valdés

Charade sino-cubaine
Note :

   Ne vous attendez pas ici à visiter La Havane comme l’auteur nous y invite généralement, car creusant autour de ses racines asiatiques, c’est vers la Chine d’il y a une centaine d’années qu’elle nous emmène.
    Le grand-père de Zoé Valdés était Chinois, il a quitté son pays pour s’exiler finalement à Cuba mais cette fois, vous n’irez sur l’île que vers la fin du roman. Attention tout de même, c’est un roman, pas une autobiographie et je me garderai bien de tenter de démêler la part romancée de la part documentée, ce qui serait de toute façon de peu d’intérêt. Mais à noter tout de même que l’auteur a choisi de conclure ce livre par les photos de ses grands parents et de sa mère, affirmant par là une certaine proximité et même une proximité certaine.
   
   Abandonnons donc Zoé pour retrouver Maximiliano qui est devenu un très vieil homme soutenu par une servante cubaine amoureuse à laquelle il nie de s’intéresser, nie en silence d’ailleurs car, depuis que sa femme la quitté bien longtemps auparavant en le laissant seul pour élever leurs cinq enfants, Maximiliano refuse de parler. Retrouvant le mutisme qu’avait également choisi sa mère dans la période de crise. (Mais élève-t-on des enfants quand on refuse de leur parler?) Et la vie passe et une de ses filles prend bien soin du vieillard fragile qu’il est devenu. Elle a elle-même une petite fille dont le charme va agir et pour laquelle la parole reviendra au grand-père. Le grand-père de Zoé Valdés étant chinois, c’est donc elle-même qu’elle représenterait ainsi.
   
   C’est la vie de cette famille, depuis la jeunesse en Chine des parents de Maximiliano, de son vrai nom Mo Ying, que l’auteur va nous raconter. Les parents de Mo Ying étaient des lettrés issus de deux familles aisées et considérées. Son père était chanteur d’opéra et sa mère calligraphe mais, une fois Mo Ying et ses sœurs grandis, le monde change en Chine et son père, poussé par la misère, va tenter fortune en s’expatriant. Pendant toute la première partie de ce roman j’ai eu l’impression de lire du Mo Yan dans ce récit des vies chinoises. C’est très intéressant et agréable à lire. L’écriture est belle et bien venue, nous offrant des images séduisantes :"Un groupe de pêcheurs se trouvaient plongés jusqu’aux genoux dans les eaux glacées, le sarong retroussé jusqu’à la taille, les fesses brillantes. Ils jetaient très loin les filets à travers lesquels le soleil égouttait ses splendeurs."
   Ensuite, l’action se déplace à Cuba où le père (Li Ying) puis le fils ont fini par se retrouver.
   
   Les chapitres sont organisés d’une façon qui est restée un peu obscure pour moi: après que le roman se soit ouvert sur le dessin d’un Chinois dont le corps est orné de divers dessins, chaque chapitre est titré sur le modèle: «Charade sino-cubaine: la grenouille», «Charade sino-cubaine:» commençant tous les titres et l’élément dessiné annoncé (la grenouille dans mon exemple) se retrouvant évoqué dans le cours du chapitre. Pour le reste, sauf moment de distraction de ma part qui m’aurait fait rater quelque chose, on ne parle plus de ce dessin en dehors de ces titres sauf page 244. Je vous livre le passage: "Mo Ying se tournait alors de l’autre côté du hamac et aussitôt se retrouvait couché sur le grabat d’une auberge de la rue Campanario près d’une mulâtresse de rêve dont le seule ambition dans la vie comme c’est original! était de gagner une flopée de pesos au bonneteau ou à la loterie. Et qui exigeait de lui, sous ses gémissements érotiques (…) qu’il lui révélât l’interprétation des petits animaux et des choses représentées dans les trente-six figures accrochées au corps du chinois, autrement dit la charade chinoise." et c’est tout ce qu’on saura sur cette charade, avouez que c’est sibyllin.
   
   Un roman que j’ai trouvé très agréable à lire, où l’intérêt ne faiblit pas. Beaucoup d’idées sur la vie et le monde sont évoquées, parfois bien vues comme le jugement de la sœur sur le départ du père par exemple, mais sans être creusées, c’est un peu le défaut de livre, ce qui le prive sans doute de profondeur. Pour le récit, j’ai pas mal de doutes sur la véracité des choses, mais comme je le disais, c’est un roman, pas une autobiographie. Ne boudons pas notre plaisir.
   ↓

critique par Sibylline




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Une Chine fantasmée
Note :

   Le grand-père de Zoé Valdés était d’origine chinoise, et la romancière cubaine nous convie ici à retracer les pas de son aïeul, remontant le fil de leur histoire familiale à travers l’évocation du sort des ouvriers chinois importés massivement dans les Caraïbes où ils vécurent un véritable esclavage, et jusqu’à leurs lointaines racines chinoises.
   
   Le récit procède par sauts et par bonds, dans un désordre apparent, reflet des failles de la mémoire de Maximiliano Megía qui autrefois s’est appelé Mo Ying, dans la petite ville du Sichuan où il avait grandi, dans une famille d’artistes. Reflet aussi des tours et détours de la charade sino-cubaine, jeu de hasard venu de Chine puis adapté à Cuba et où les joueurs – tout comme parfois les héros de "L’éternité de l’instant" – se laissent guider par leurs rêves. L’onirisme et le fantastique viennent ainsi se mêler à l’histoire familiale au fil d’un roman qui regorge de surprises et de rebondissements.
   
   Je ne me suis pas ennuyée une minute, et j’ai été touchée par les rapports, tendres et un peu fous, qui se nouent sur le tard entre Maximiliano Megía et sa petite-fille Lola - sans doute l’alter ego de l’auteure. Mais je n’ai pas pu croire à leur histoire, ou en tout cas pas vraiment. Dès les premières pages, je suis restée sur le pas de la porte, incrédule, face à la Chine fantasmée, dans les premiers temps vraiment trop belle pour être vraie – trop sage, trop sereine, trop parfaite - où Zoé Valdés nous emmène faire la connaissance des futurs parents de Maximiliano-Mo Ying. Et d’un bout à l’autre, "L’éternité de l’instant" m’a laissée sur cette même impression en demi-teinte.
   
   
   Extrait:
   "Cependant, sa mémoire lui tendait de terribles pièges, tentait sur l’échiquier de mauvais coups au lieu de stratégies. Maximiliano ne parvenait pas à replacer en ordre chronologique les années, confondant l’avant et l’après, ce qui brouillait encore plus son esprit et le faisait sortir de ses gonds. Irrité, il s’abandonna à la pipe d’opium; la placidité que lui apportait la drogue situait son passé en terrain neutre, là où la chronologie n’avait plus la moindre importance, car c’était saisir l’événement qui devenait réellement indispensable, le revivre, en jouir à distance jusqu’à sa plus haute expression; après quoi il transmettait tout cela à Lola, grâce au pouvoir de l’imagination et de l’écriture." (pp. 260-261)

critique par Fée Carabine




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Une Habanera à Paris - Zoé Valdés

Entre bonheur et frustration
Note :

   Si elle est surtout connue chez nous comme romancière, Zoé Valdés était bel et bien entrée en littérature par le biais de la poésie et d’un premier volume, "Repuestas para vivir", publié à Cuba en 1986. Mais son oeuvre poétique est – et c’est malheureux – peu traduite en Français, à l’exception d’une anthologie ("Les poèmes de La Havane", Antonio Soriano, 1997) et d’un unique recueil traduit dans son intégralité ("Compartiment fumeurs", Actes Sud, 1999).
   
   Rassemblant des textes tirés de cinq recueils datés entre 1986 et 2002 ("Respuestas para vivir", "Todo para una sombra", "Vagón para fumadores", "Cuerdas para el lince" et "Breve beso de la espera"), "Une Habanera à Paris" vient donc combler une véritable lacune, et me laisse, en bout de course, partagée entre bonheur et frustration.
   
   Bonheur car j’ai retrouvé dans ces poèmes de Zoé Valdés tout ce que ses romans (comme "La douleur du dollar" ou "Café Nostalgia"...) offrent de meilleur: un univers bouillonnant où le tragique se mêle à la joie, et le plaisir à la douleur. J’ai retrouvé une écriture sensuelle, puissamment évocatrice, crue parfois mais toujours intensément vivante. Et frustration, bien sûr à l’idée de ne pouvoir savourer ici qu’une petite partie d’une oeuvre poétique qui a tout pour transporter ses lecteurs. Des textes brefs et encore assez classiques de "Respuestas para vivir" aux formes plus longues et libres qui s’imposent dans "Vagón para fumadores", on peut certes se risquer à deviner une évolution, tout comme l’on peut apprécier la place que l’Europe prend petit à petit, aux côtés de Cuba, au fil de très beaux textes inspirés par Arthur Rimbaud, Egon Schiele ou Paris dans les recueils les plus récents. Mais on en est réduit, vraiment, aux conjectures, à la curiosité et à la gourmandise face à une oeuvre qui échappe hélas encore largement aux lecteurs francophones. A quand donc une traduction exhaustive de la poésie de Zoé Valdés?
   
   Extrait:
   Pas même rien
   Ecoute il ne nous reste rien
   Pas même ces bruits
   Effrayants d’antan
   Toi l’assassin de l’audace
   Tu aurais dû explorer mon visage
   Bien que j’aie tout effacé
   Les traces de la soif
   L’excès des vérités
   Ecoute il ne reste rien
   Pas même ce silence
   De début de siècle
   J’ai même effacé la nuit
   Remplacée par une nuit plus durable
   Par la douleur et le sang
   C’est devenu une habitude
   Même si personne ne pense à la douleur
   Même si personne n’a l’audace de saigner
   Ou presque de réfléchir à la mort
   Ecoute il ne reste rien
   Et rien de nous. (p. 91)

critique par Fée Carabine




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Danse avec la vie - Zoé Valdés

Un bouquin aussi bon que son titre
Note :

   Alors voilà:
   La narratrice (qui ressemble tant à Zoé Valdés elle-même qu’elle n’a eu aucun effort d’imagination à faire, mais qui n’est pas vraiment elle tout de même, ce qui lui permet de n’avoir à répondre de rien), la narratrice donc est écrivain et son éditeur lui envoie un mail pour lui dire que tout ce qui se vend aujourd’hui, ce sont les romans érotiques et qu’elle a donc à en faire un.
   
   Notre narratrice, qui ne place pas trop haut les exigences de sa liberté d’écrivain et qui est désireuse d’assurer son confort matériel, s’exécute donc sans plus barguigner. Las, son tempérament tropical (sans doute) l’emporte et voilà qu’elle confond érotique et pornographique et nous tartouille presque 300 pages des descriptions fort détaillées d’une longue série de copulations & assimilés en tous genres (zoophilie exceptée, je rassure Brigitte).
   
   Au bout du nombre convenable de pages, nouveau mail de l’Editeur, qui se ravise, considérant que tout compte fait, c’est le polar qui est vendeur en ce moment. Qu’à cela ne tienne, notre écrivaine transforme en assassin un de ses personnages (visiblement choisi au hasard, mais quand même parmi ceux qui ne participaient pas aux orgies, s’agirait pas d’appauvrir l’action) et un autre en victime; mais toujours emportée par son élan, elle n’en réduit pas pour autant sa veine obscène qui était si bien partie, ça aurait été dommage.
   
   Mais bon, elle s’emporte, elle s’emporte et voilà qu’elle a tué son personnage principal!! Son éditeur proteste, faut le comprendre cet homme! Qu’à cela ne tienne notre crivaine, fait mine qu’on ne se serait pas aperçu que la victime n’était que blessée et nous la fait réapparaître illico. Cela ne gène pas du tout le récit étant donné que l’intrigue était déjà totalement sans crédibilité et qu’on n’y comprenait pas grand-chose car elle était également habilement dissimulée dans un flou total du plus bel effet.
   
   Mais notre éditeur (comment voulez-vous être un écrivain sérieux dans ces conditions?) se manifeste à nouveau: notre vaine ferait mieux d’oublier tout cela, ce qui se vend maintenant, c’est le roman historique. Dès la page suivante commence donc la dernière partie de «Danse avec la vie» qu’on pourra accuser de tout (et je ne m’en prive pas) sauf de ne pas être historique.
   Cependant, cependant, quand on a un fond de clientèle on s’y tient et, à travers tous les genres tour à tour massacrés en ces pages, la veine porno n’a jamais faibli et a su satisfaire sa clientèle jusqu’au bout.
   
   Et avec tout ça, j’oubliai, il faudrait dire aussi qu’il y a Nijinski partout et que le thème central du roman est la danse. Si, si, n’en doutez pas. Mais comme danser, c’est pareil que faire l’amour, c’est pour ça que, enfin vous comprenez.
   Dire aussi que progressivement les personnages fictifs de la narratrice se mêlent à la "vraie" vie des personnages fictifs de Z. Valdés et que lorsqu’on arrive au point où un même nom désigne deux personnages différents on atteint quand même un sommet dans l’artificiel en haut duquel le lecteur se sent bien essoufflé.
   
   
   En conclusion, je conseille vivement ce roman à tous les jeunes gens qui craignent de ne pas encore tout savoir de ce que l’on peut faire quand on veut s’envoyer en l’air avec un(e) ou plusieurs ami (s)(e)(es)du sexe opposé ou non. Ils trouveront là toute la documentation désirée. En dehors de ce créneau, j’avoue ne pas bien voir qui pourrait s’intéresser à cet ouvrage et je me demande où est passée la Zoé Valdés du "Néant quotidien". Y aurait pas moyen de la ravoir? Même en demandant à l’Editeur?
   
   Mais tiens, je n’y résiste pas car je sens que vous ne croyez pas vraiment que l’on lit dans ce livre des choses remarquables, alors, quelques citations presque au hasard :
   
   - Le désir ou préjugé selon lequel le sexe l’emporte sur tout le reste me déplaisait, et je le rejetais. (p 68) (c’est un grand éclat de rire que le lecteur estomaqué risque bien de rejeter à ce moment-là et pas qu’à ce moment-là d’ailleurs, la preuve:
   
   - Tu aurais aimé te marier avec une fliquette? Non, c’est pour ça que je t’ai dit que j’étais scientifique, ce qui est à moitié vrai. Je fais des recherches, j’enquête… j’étudie les motivations psychologiques des coupables; en les comparant à leurs traits physiques, j’arrive à des conclusions déterminantes… (p. 159)
   
   - J’aime mieux être dans ma position, et je ne souhaite même pas à ma pire ennemie le malheur d’aimer sans être aimée… C’est vrai que c’est bon d’aimer, mais quoi de mieux que de se laisser aimer? (p. 161)

    et je n’ose même pas vous copier la réplique suivante, du même niveau intellectuel mais en plus vulgaire, avec un nouveau proverbe pas piqué des hannetons Ah si, j’y vais quand même, éloignez les gosses :«Et chatte qui mouille n’amasse pas rouille, comme tu sais. Tu vas me dire que j’exagère.»
   Mais non, mais non, j’en pleure de rire c’est tout, et je m’en excuse, vu que c’est une scène sinon dramatique, du moins cornélienne ou du moins cela voulait l’être.
   Non vraiment, je m’aperçois que j’ai été bien sévère avec cet ouvrage qui nous réserve également de grands moments de franche rigolade, j’aurais dû le dire plus tôt dans mon commentaire.
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critique par Sibylline




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Naufrage complet!
Note :

   Dans la première partie de "Danse avec la vie", l'histoire d'une romancière en mal d'inspiration s'entrelace à l'intrigue du roman qu'elle est en train d'écrire, et que la quatrième de couverture nous présente comme le récit d'un triangle amoureux impliquant deux danseurs et un photographe, même s'il s'agit plutôt d'un polygone dont j'ai fini par renoncer à compter les côtés. Se voulant d'abord érotique, ce roman dans le roman change ensuite de genre, se faisant policier puis historique, au gré des souhaits de son futur éditeur suspendu aux caprices de la mode, et tout en s'entremêlant de façon de plus en plus étroite à la vie de sa créatrice jusqu'à ce qu'une seconde partie de "Danse avec la vie" ne vienne tenter (!?) de remettre l'ensemble en perspective...
   
   Voilà de quoi planter rapidement le décor d'un billet dont je ne sais, au fond, comment l'entamer. La bonne éducation voudrait en effet qu'on ne dise pas qu'une chose - disons par exemple, les choux de Bruxelles - est mauvaise, mais plutôt qu'on n'aime pas cette chose parce que les goûts et les couleurs, n'est-ce pas... Mais ceci dit, je suis d'avis que lorsque les choux de Bruxelles ont été si bien cuits, recuits et rerecuits qu'ils sont complètement desséchés et carbonisés, on a parfaitement le droit de dire qu'ils sont mauvais sans autre forme de procès. Et telle est bien la situation dans laquelle je me trouve au moment de refermer "Danse avec la vie". Roman où j'ai cru reconnaître, ça et là, des figures déjà croisées dans d'autres livres de Zoé Valdés, mais qui se trouvent ici réduites à des silhouettes sans épaisseur, et où l'érotisme parfois cru mais toujours si sensuel qui était l'une des marques de fabrique de la romancière cubaine cède la place à des pages entières d'une pornographie aussi vulgaire que dénuée de toute sensualité.
   
   En un mot comme en cent, je ne vois rien à sauver du naufrage. Rien de rien: pas un personnage, pas une phrase, pas une formule un peu originale et qui m'aurait tapé dans l'oeil. En fait, après une telle lecture, il ne reste plus qu'à passer à autre chose. Et vite!
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critique par Fée Carabine




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Brouillons de tiroir
Note :

   A la fin de ce livre, la caricature d’éditeur frivole et superficiel qui intervient régulièrement tout au long du livre dit à son auteur (qui est à la fois narrateur des histoires) «J’ai aimé ton texte mais je te suggèrerais pourtant de l e garder au fond d’un tiroir.» P279. Et alors arrivé là, on se dit, mais oui, c’est bien sûr, c’était encore au fond d’un tiroir qu’il fallait laisser ce roman ou ces romans en gestation! A se demander si c’était pas fait exprès comme disent les enfants. Il y a certainement du second degré dans cet écrit mais du qui tombe à plat. Ne connaissant pas l’auteur par ailleurs, je ne peux dire si c’est un style ou un essai raté.
   
   Alors de quoi s’agit-il? Il y a deux parties bien distinctes sans véritable rapport l’une avec l’autre. Comme si l’auteur en avait assez d’écrire la première et avait tout lâché pour partir sur tout autre chose. Après tout, un auteur a tous les droits, mais cet enchainement inconséquent m’a déplu.
   Première partie: une romancière cubaine, poussée par son fameux éditeur (comme on n’a pas envie qu’il en existe, ne pensant qu’à orienter l’écriture d’un best-seller à son poulain), répond à la commande de son patron en racontant l’histoire de Canela et Juan, deux danseurs professionnels et sensuels (pratique pour satisfaire le client avec de l’érotisme supposé vendeur). Rajoutons un mari paumé et jaloux à ce duo et vous avez de l’aventure torride. Parallèlement l’auteur raconte sa rencontre avec un nouvel amoureux Richard et sa relation avec sa meilleure amie. Intervenant pour suivre au plus près le cours du best-seller, l’éditeur, régulièrement par ses demandes de professionnel gâté, oblige la mise à jour du texte en raison des modes littéraires (qui apparemment varient toutes les semaines!). Puis tous ces personnages, une fois qu’on commence à les connaitre, se mêlent dans un essai de mixage fiction-réalité que je n’ai pas trouvé crédible pour un sou. De plus, en fait d’érotisme, on a des caricatures de femme ne pouvant s’empêcher quand un sexe mâle est dans les parages de lui infliger une inflation, sauce Dati, organes qui par ailleurs sont tous très impressionnants comme de bien entendu.
   
   Deuxième partie beaucoup plus convaincante bien que bâclée: l’éditeur veut un plaidoyer contre la guerre, l’auteur s’exécute. Apparaissent alors de nouveaux personnages, une SDF sans-papier qui vit dans un arbre et sur un banc dans un square, exilée obligée d’un pays en guerre. Puis d’autres personnages, beaucoup d’autres… Une petite référence à Beckett. Peut-être afin de justifier cette façon de raconter mais contrairement à Beckett chez qui l’enchainement des phrases et des situations peu compréhensibles m’avaient laissé une musique bizarre et lancinante en tête, là j’ai bien l’impression qu’il ne me restera pas grand-chose de tout ce mélange.
   
   En bref, j’ai eu l’impression de visionner un film plein d’effets spéciaux et de références mais sans le souffle de l’auteur. Ou encore d’assister à un film qui dénoncerait la violence en montrant beaucoup de violence. S’il s’agissait de dénoncer la futilité du milieu éditorial, ou de montrer la difficulté d’être auteur, c’est raté.
   
    Dispensable.

critique par OB1




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