Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de décembre 2009 & janvier 2010
Marcel Aymé

   Retour en France pour ces fêtes de fin d’année. C’est en Franche Comté, patrie de notre auteur, et à Paris, sa terre d’adoption, que nous avons fêté ce nouveau passage de l’an avec le très prolifique Marcel Aymé.
   Il sut plaire au public de la première moitié du 20ème siècle et se voit maintenant un peu trop oublié compte tenu de la valeur de son œuvre. C’est pourquoi nous avons voulu le retrouver aujourd’hui.
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2010
   
    Marcel Aymé est un écrivain, dramaturge et nouvelliste français, né à Joigny le 29 mars 1902 et mort à Paris le 14 octobre 1967.
   
    Mieux aimé du public que des critiques, écrivain prolifique, il a laissé deux essais, dix-sept romans, plusieurs dizaines de nouvelles, une dizaine de pièces de théâtre, plus de cent soixante articles et des contes. Il a également écrit des scenarii pour le cinéma et des adaptations théâtrales de pièces d’auteurs américains (A. Miller, Arthur L. Kopit et T. Williams)
   
    Pour ce qui est de sa position politique, tandis qu'en pleine Occupation il fait équipe au cinéma avec un réalisateur marxiste (Louis Daquin), il donne dans le même temps romans et nouvelles à des journaux collaborationnistes (Je suis partout, La Gerbe), mais comme il n'y a dans ses textes ni dans ses actes aucune trace d'engagement politique, il ne sera pas mis sur la liste noire des écrivains à la Libération. Il n'a d’ailleurs donné aucun gage de ralliement à l'occupant après 1940.Si bien que faute de le comprendre, on l’étiqueta "anarchiste de droite" pour ce que cela peut vouloir dire.
   
    Quoi qu’il en soit, on lui proposa la Légion d’Honneur en 1949 mais là, vexé, il la refusa.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"
   
   

Bibliographie ici présente

  La table aux crevés
  La rue sans nom
  La jument verte
  Le nain
  Le moulin de la sourdine
  Dès 08 ans: Les contes du chat perché
  Gustalin
  Derrière chez Martin
  Le Bœuf Clandestin
  La belle image
  Travelingue
  La Vouivre
  Le passe-muraille
  Le vin de Paris
  Uranus
  Lucienne et le boucher
  En arrière
  Clérambard
  La tête des autres
  Le chemin des écoliers
  Les Contes du chat perché
 

La table aux crevés - Marcel Aymé

«C'te pauvre Aurélie, c'était une femme bien convenable…»
Note :

   C'est le premier des romans campagnards de Marcel Aymé, qui lui valut en 1929, à 27 ans, le Renaudot et la célébrité. Son évocation très réaliste des paysans reste conventionnelle, dans la lignée de Flaubert et de Maupassant. Il sait alterner le dramatique et le tragi-comique sans dédaigner l'humour. Ses brèves descriptions n'ignorent pas la métaphore, ses dialogues restituent le parler rural, voire patoisant. Le lecteur ne s'ennuie pas, même si l'intrigue, un peu trop fabriquée, ne gagne en intensité que dans les deux derniers chapitres.
   
   L'histoire, globalement linéaire, se ramasse sur quelques mois: dans les années 1920 à Cantagruel, village proche de Dôle, «l»'Aurélie, la femme «à» l'Urbain Coindet, se pend. Son beau-père fait courir le bruit que son gendre l'a tuée. Les villageois prennent parti pour ou contre, d'autant plus que «le» Coindet, à trente-quatre ans, embrasse un peu vite la Jeanne Brégeard, blondinette d'à peine vingt ans, du hameau de Cessigney... dont la rumeur prétend que son frère Frédéric, qui sort de cinq mois de prison pour contrebande, aurait été dénoncé par Coindet. On imagine aisément la suite, mais non la fin, près de la Table aux Crevés, la meilleure terre à blé de Coindet...
   
   Marcel Aymé multiplie les personnages et les campe, sans surprise, comme des esprits simples, voire frustres; il n'approfondit guère les caractères qu'aux deux derniers chapitres. Les «bons» le restent et le «méchant» Frédéric se voit déconsidéré au point de confondre une statue de Jeanne d'Arc avec la Sainte Vierge…
   
   L'auteur est plus à l'aise dans l'évocation des groupes et de leurs rapports: il construit son roman sur des oppositions: conflit entre les habitants de Cantagruel, village de plaine, et ceux de Cessigney, hameau au cœur des bois; tensions entre cléricaux et républicains, entre citadins et paysans, entre femmes... En paroles ou en actes, la violence traverse tout le récit. Elle naît des rapports de domination des hommes sur les femmes, des riches agriculteurs de la plaine sur les pauvres bûcherons de la forêt. Elle naît aussi des préjugés et des «on-dits» infondés: car le regard des autres et la réputation comptent avant tout pour ces paysans indifférents au respect d'autrui, impulsifs et passionnés de leurs seuls intérêts. Marcel Aymé montre bien l'importance de la rumeur, amplifiée à l'excès: l'honneur et le devoir de vengeance justifient souvent que l'on fasse justice soi-même, avec au bout du fusil, une génisse ou un être humain. Tous «développent des habitudes prophylactiques contre la mort contagieuse», car elle vient comme une maladie: «L'Aurélie avait eu envie de mourir, tout d'un coup, comme on a soif». Et la vie rude c'est la première habitude pour repousser la mort, la religion ne constituant qu'un «laxatif périodique des cœurs charognards», toujours associée aux superstitions païennes…
   
    Chez Marcel Aymé le comique vient toujours briser la noirceur tragique; ainsi, saisi de découvrir sa femme pendue, Coindet rentre dans la cuisine avec sa jument qui se coince dans la porte... Et puis, boire c'est vivre, «gauillarder» aussi: à moins d'être un homme «empêché du caleçon» , qui résisterait à une «poitrine caoutchoutée» ?
   
    Bon plaisir de lecture!

critique par Kate




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La rue sans nom - Marcel Aymé

Roman populiste
Note :

   Situé dans un quartier sordide de Paris où pullulent le crime et la corruption, ce roman se veut un renouvellement du naturalisme que Zola avait popularisé. Le récit débute par la réapparition de l’ex-comparse de Méhoul. L’homme en question, appelé Finocle, arrive comme un cheveu sur la soupe avec sa fille Noa, récemment arrachée d’un bordel.
   
   La belle Noa est convoitée par toute la population mâle locale. Mais, sa beauté est une malédiction qui apporte encore plus de tragédies et dépravation sur la rue sans nom. Autour du bistro «Chez Minche» les ragots fusent. Les hommes s’entre-déchirent. En marge de ce brouhaha, les riches propriétaires décident de raser les logements insalubres. La vengeance, la dénonciation, la révolte se manifestent dans cette enclave pathétique peuplée de miséreux et d’émigrés italiens fiers.
   
   Chronique réaliste ou ‘étude sociale’ de l’époque, elle ne reflète plus la société actuelle, notamment à ce qui a trait à la place de la femme. Néanmoins, puisque la profonde nature de l’homme n’évolue pas à grands bonds, le décalage n’est pas déconcertant. D’ailleurs, on imagine très bien cette histoire transposée dans un pays non industrialisé de la planète au 21e siècle.
   
   L’écriture de Marcel Aymé est simple mais non sans raffinement. Il possède un talent indéniable pour évoquer les subtilités des relations humaines; «Il arrivait que Méhoul se fit violence pour ne pas se laisser aller à de redoutables confidences que Mânu attendait patiemment et sollicitait avec une adroite discrétion.»
   
   Le récit oscille entre la pudeur et le cru. L’étonnant mélange fait preuve d’un équilibre ludique dans sa description du mieux et du pire de l’âme humaine.

critique par Benjamin Aaro




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La jument verte - Marcel Aymé

Ni cet excès d'honneur...
Note :

   Je l'avoue: je n'avais jusqu'ici jamais lu Marcel Aymé, mes quelques tentatives de me plonger dans ses contes du chat perché ayant très vite tourné court, faute de susciter, dans mon chef, la plus petite trace d'intérêt. Les choses en seraient sans doute restées là si Marcel Aymé n'avait été choisi comme notre nouvel auteur du mois, et si je ne m'étais par conséquent mise en demeure de lire non plus ces fameux contes, mais sa célèbre jument verte... Une jument à la robe d'un très joli vert émeraude qui, pour dire vrai, passe de vie à trépas dès les premières pages du roman qui lui emprunte son titre, non sans avoir auparavant assuré la fortune de son propriétaire, le vieil Haudouin, maquignon au village de Claquebue. Et non sans s'être fait aussi tirer le portrait, un tableau désormais accroché en bonne place dans la maison familiale, aux premières loges pour épier les secrets d'alcôve et les moeurs sexuelles - pour le moins hautes en couleurs - de ses habitants: des goûts et dégoûts où Marcel Aymé semble d'ailleurs vouloir trouver l'alpha et l'oméga de toute la vie, politique, sociale, économique, du petit village de Claquebue dans les dernières années du second empire et les premières de la troisième république.
   
   Et voici donc que venue à bout de cette lecture - non sans mal, car je n'étais cette fois encore que trop portée à me laisser distraire par le premier chat qui passait par là, que ce chat ait pour nom Zweig, Williams, Delaive ou McInerney -, je me trouve bien embarrassée au moment de coucher mes impressions sur le papier... car d'impressions, justement, je n'en ai guère.
   
   Même sans l'avoir jamais lu, il est bien difficile d'ignorer complètement l'oeuvre de Marcel Aymé: promu "classique" des lettres françaises, il a ses admirateurs enthousiastes et ses détracteurs acharnés. Pour ma part, je dois bien confesser à ce stade mon incompréhension complète des uns comme des autres, n'ayant pas trouvé ici de quoi fouetter un chat, ni rien décidément qui vaille de s'exciter. Bien sûr, on ne peut pas dire objectivement que ce roman soit mauvais. Il est même bien meilleur que beaucoup d'autres, très joliment écrit assurément, et j'imagine sans peine que la sensualité piquante dont il est imprégné d'un bout à l'autre a pu paraître terriblement rafraîchissante à certains des lecteurs qui le découvrirent en 1933, année de sa première parution, tout comme il a dû alors en choquer d'autres. Mais en ce début de l'an de grâce 2010, ces temps-là sont bel et bien révolus. Et les impertinences de Marcel Aymé, tant vantées par ses admirateurs, me semblent décidément bien émoussées. Elles ne suffisent pas en tout cas à racheter à mes yeux le manque flagrant d'humanité de ses personnages de paysans madrés et libidineux - à moins que ce ne soit l'inverse - ni la minceur d'une intrigue réduite au rôle de prétexte.
   
   Non, vraiment, au vu de cette jument verte, je ne comprends ni les éloges des uns, ni les condamnations des autres, et Marcel Aymé ne mérite à mes yeux et pour citer je ne sais plus qui "ni cet excès d'honneur, ni cet indignité" auquel d'aucuns veulent le réduire. Et il ne me reste donc plus qu'à faire une autre tentative...
   
   Extrait:
   
   "Racaille révolutionnaire (le père Dur). Cafards de réactionnaires (Berthier). Mon oeil. Mon oeil de jument. Comme s'il était possible, entre deux familles, de se regarder, chien et chat pendant soixante ans de vie, sans autre raison allante que de politique ou de confessionnal. Des Berthier, des Dur, des Corenpot, des Rousselier, qui suent seize heures par jour sur la terre, qui n'attendent rien que de la peine de leur corps, n'ont pas le temps de regarder l'Eternel ou la politique étrangère avec une loupe. A Claquebue, les convictions sincères, religieuses ou politiques, naissaient dans le bas du ventre; celles qui poussaient dans la cervelle n'étaient que des calculs, des ruses provisoires qui n'engageaient ni la haine ni l'amitié; on en changeait à l'occasion, comme le vieil Haudouin savait le faire. Les gens sautaient sur le radicalisme, sur le cléricalisme, le royalisme ou le général Boulanger, comme ils sautaient sur le prétexte d'une borne mitoyenne, pour affirmer que, dans leurs familles, on s'entendait à faire l'amour d'une certaine façon. Les Messelon se montraient enragés pour l'Alsace-Lorraine, la chasse aux tyrans et aux curés, parce que c'était pour eux une manière de faire l'amou; pour le vieux Philibert, c'était même la seule, et il en usait jusqu'à la fin de souffle." (p. 203)

critique par Fée Carabine




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Le nain - Marcel Aymé

13 nouvelles
Note :

   Marcel Aymé aura écrit énormément de nouvelles. «Le nain» est un des recueils de ces nouvelles, le premier, paru en 1934. Ces nouvelles sont, quasi systématiquement, bordées, frangées de fantastique. Marcel Aymé utilise volontiers l’outrance du fantastique pour mieux mettre en évidence son propos ou la conclusion à laquelle il veut amener le lecteur. On est le plus souvent au bord du conte, et le tout dans une langue châtiée mais très agréable à lire. Pas étonnant qu’on faisait lire autrefois (?) Marcel Aymé – et notamment «Les contes du chat perché» dans les écoles.
   
   Ainsi, le nain Valentin, dans la nouvelle éponyme, se met à grandir dans sa vingt-cinquième année, ruinant du même coup ce qui faisait sa richesse, son état de nain. La suite de la nouvelle démontrera tout le mal que peut récolter de la reprise de sa croissance un nain qui a fait de son état son gagne-pain.
   
   Dans «La canne», le fantastique n’est pas vraiment mis à contribution. Il s’agit plutôt d’une étude de mœurs, certainement typique du milieu bourgeois français de l’avant-guerre. Un homme, plutôt faible et veule vis-à-vis de sa femme, qui veut faire montre d’autorité en s’appropriant une canne héritée d’un oncle qui vient de mourir. Et Marcel Aymé de démonter tout ceci et de nous narrer les effets secondaires de cette funeste situation.
   
   Avec «La liste», nous retombons direct dans le fantastique. Le sous-titre de Marcel Aymé le démontrera aisément: «(Histoire d’une fille qui ne pouvait pas tenir dans un conte fantastique)».
   
   «Rue Saint-Sulpice» est carrément surréaliste puisqu’on a affaire à une boutique spécialisée dans la conception et la réalisation d’images de piété. C’est ainsi qu’un dénommé Machelier se retrouve promu brièvement au rang de star sanctifiée pour ses «possibilités» en Christ … !
   
   «L’affaire Touffard» est une très plaisante satire de Sherlock Holmes. Là c’est un O’Dubois, qualifié de prince des détectives et assisté de son fidèle Joubin dans le rôle du docteur Watson. L’enquête, les indices et les déductions sont à la limite du non-sens, débordant les enquêtes de Sherlock Holmes sur son côté non-sens britannique!
   
   «L’armure» est assez étonnante par son côté livre d’histoire puisqu’il s’agit d’une affaire de cocufiage révélée sur son lit de mort au grand Connétable … qui finalement ne mourra pas, affaire dans laquelle une armure jouera un rôle certain.
   
   Avec «Le dernier», nous entrons de plain-pied dans les balbutiements du Tour de France puisque le dernier dont il s’agit est un coureur cycliste qui toujours arrive le dernier. Marcel Aymé ne fait pas les choses à moitié, Martin n’arrive pas dans les derniers. Il arrive toujours dernier. Et ça ne s’arrangera pas les années passant …
   
   Impossible de s’ennuyer au fil de ces nouvelles qui nous font tout traverser; du vice absolu à la morale la plus bourgeoise, du Moyen Age au Tour de France. Il y en a pour tout le monde!

critique par Tistou




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Le moulin de la sourdine - Marcel Aymé

Un notaire au-dessus de tout soupçon
Note :

   La France des années trente, une petite ville de province. À la sortie des classes, Antoine Rigault, douze ans, s’amuse avec ses camarades. Le récit les retrouvera régulièrement jusqu'à son terme.
   
   Comme à l'accoutumée, Marcel Aymé nous offre une galerie de personnages pittoresques qui donnent du véridique à son roman. Outre les écoliers, il y a les bourgeois qui habitent la ville haute et sur lesquels il y a beaucoup à dire, les policiers dont le gros Maillard est le plus actif, et «la racaille de la Malleboine» dans les bas quartiers. La Sourdine y sort au grand jour, sous la fenêtre des filles à Tétère, issue d’une sorte de canal souterrain d’où provient un mystérieux bruit de moulin hydraulique. Nos jeunes héros projettent une expédition pour tirer au clair tout cela, mais le brigadier Maillard ne leur en laissera pas le temps.
   
   Les notables locaux sont préoccupés. Suite au décès du député radical de la circonscription, le maire Philippon et ses conseillers recherchent la meilleure candidature pour conserver le siège. La crise économique rend incertain le sort de l’usine TDC, à moins que le père Butillat ne lui vende son terrain adjacent, nécessaire au regroupement sur un seul site d’activités industrielles frappées par la dépression. Pendant ce temps, Me Marguet assassine sauvagement Charlotte, sa jeune bonne, et prend des photographies de son crime, mais en cette époque argentique à qui peut-il faire confiance pour lui en faire des tirages avec discrétion? Par la suite, il reçoit une lettre anonyme:
   
   « Mon assassin chéri. – Sois tranquille, ce n’est pas moi qui te vendrai à la police. J’ai lu tous les livres de Marcel Proust , et ce que je voudrais, c’est égorger toute ma famille pour m’asseoir dans ses entrailles. Mais quand on occupe un certain rang, il faut renoncer à bien des choses. Pourtant, toi, tu n’as pas eu peur. Si tu savais comme je t’envie et comme je voudrais être, moi aussi, une sale crapule toute dégoûtante de sang, etc.»

   
   Un pauvre type, Troussequin, lui qui jadis lutinait les filles à Tétère, est déjà sous les verrous. Est-ce qu’un notable tel que le notaire pourrait être considéré mieux que lui comme le coupable? Le maire est sûr que non. Le commissaire de police et le juge d’instruction sont hésitants. Pourtant une chose est certaine: le crime a été commis à dix-sept heures, et à cent mètres de là, sur la tour du clocher, Antoine a reconnu le notaire à la fenêtre de l’étage des bonnes… Mais qui peut croire le témoignage d’un gamin?
   
   Le crime ne fait pas le polar. Il donne de l’ampleur à la satire de la bourgeoisie provinciale plus soucieuse de ses intérêts particuliers que de justice. Surtout, ce roman de Marcel Aymé continuera à séduire les amateurs d’atmosphère… désuète.

critique par Mapero




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Dès 08 ans: Les contes du chat perché - Marcel Aymé

Un indispensable
Note :

   Ce n’est qu’en 1969 et donc après la mort de Marcel Aymé que ces contes furent réunis et édités sous forme de recueil. Le public allait enfin pouvoir se régaler tout son soûl des contes du chat perché.
   Je crois que quand on dit "Marcel Aymé" à un cobaye lambda, les deux premières choses qu’il doit vous répondre (si votre cobaye est un être humain et non un cochon d’inde) sont "Le passe muraille" et "Les contes du chat perché".* Pour ma part, j’aime bien "Le passe muraille", mais les contes du chat perché me semblent inégalables et donc fort logiquement inégalés. On y retrouve en 17 courtes histoires l’univers mental d’Aymé. Il n’y a que là que nous verrons ses personnages animaux qui parlent, mais c’est partout dans son œuvre que nous retrouverons cette vision du monde que j’estime tant et qui me convient si bien.
   
   Car oui, les animaux de la ferme de Marcel Aymé parlent. Ils parlent tout naturellement, comme vous et moi et personne ne songerait à s’en étonner. Vous me direz «du coup, ils acquièrent un statut différent de celui de bêtes de ferme ordinaires» eh bien pas du tout, et c’est bien là que se trouve tout le pouvoir fascinant de cet univers, car si l’on discute (je n’ose pas dire "le bout de gras") avec le cochon, cela n’empêche absolument pas qu’on l’égorge quand il est bien dodu, sans faire plus d’histoires pour cela. On est dans une ferme quand même!
   "- Tu ne sais pas ce que tu dis, renard. Il faut bien que les maîtres nous tuent un jour ou l’autre. C’est la loi commune, il n’y a personne qui puisse y échapper.(…)
   - Mais, coq, suppose que les maîtres ne vous mangent pas?
   - Il n’y a pas à supposer, puisque c’est impossible. C’est une règle sans exception, il faut toujours en arriver à la casserole."(346)

   (comme on le voit ici, et partout dans ces contes, l’interprétation pour l’histoire en cours n’empêche pas l’esprit d’extrapoler vers d’autres interprétations)
   
   Et dans cette ferme donc, il y a "les parents", couple paysan criant de vérité, ni pire ni meilleur qu’un autre, et "les petites", Delphine la plus raisonnable et Marinette la plus blonde. Les parents représentent la loi, la rigueur, les exigences d’un monde raisonnable, besogneux et soumis aux lois de la rentabilité et du marché. Les petites représentent une vision neuve des choses et du monde, encore libre des conventions et préjugés. Elles deviendront comme leur mère (dans un des contes il est fait allusion à leur mère enfant qui était juste comme elles) mais en attendant, elles sont proches des bêtes et prêtes à faire cause commune avec elles. Elles travaillent bien à l’école tout en ne pensant qu’à jouer.
   
   Ces personnages vont donc s’animer dans quelques anecdotes ayant toutes pour cadre la ferme et mettant chacune en vedette un ou quelques animaux et leurs caractéristiques psychologiques. Bien sûr, ces "fables" permettent toutes une vision plus vaste des choses et, dès qu’on a plus de 10 ans, on extrapole à leur lecture vers une interprétation plus universelle de ce qui nous y est montré et c’est là que la profonde connaissance humaine qui est la marque de Marcel Aymé prend tout son prix, c’est en cela que ces Contes du Chat perché acquièrent une valeur, une saveur toute particulière et immense. Il faut lire ces contes. On doit les lire quand on est enfant parce qu’on va y retrouver un monde sain; et on doit les lire quand on est adulte parce qu’on va y retrouver et y mieux comprendre un univers social qui en fait nous entoure partout et toujours. L’obligation où je suis aujourd’hui de ranger cet ouvrage dans un rayon me force à le poser sur l’étagère des livres pour enfants –ce qu’il peut être- mais n’oubliez pas qu’il est tout autant un passionnant livre pour adultes.
   
   Mais revenons encore sur cette édition enfant. Elle est faite en 2 volumes: les contes rouges et les contes bleus, répartis selon des critères sur lesquels je ne peux pas vous éclairer faute de l’être moi-même. Seulement ces contes rouges et bleus mis ensemble ne totalisent que 15 titres, alors qu’il existe 17 contes. Deux ont disparu en cours de route, il vous faudra aller dans l’édition Folio pour les retrouver. Je pensais que des sujets peut-être plus scabreux en justifiaient l’écrémage, mais non. Le premier absent: "Le petit coq noir" se prend pour Spartacus et il le sera… dès qu’il aura des dents (vision politique) et le deuxième "La buse et le cochon" a juste l’étonnante particularité d’être le seul conte raté et – à mes yeux– mauvais. (Je voudrais bien connaître la genèse de cet ultime conte).
   Mais je tiens à dire que pour ma part je tiens énormément à des éditions enfant dont les illustrations sont de Philippe Dumas car vraiment, l’alliance de ses dessins et des textes de M. Aymé est une totale réussite. Pour moi, les contes sans ses dessins perdent de leur saveur et c’est pourquoi je m’en tiens à ces 2 volumes des différentes éditions avec ses illustrations, me contentant d’emprunter le folio à la bibliothèque pour lire les 2 contes qui me manquaient.
   
   
   * Sondage scientifiquement mené sur un panel de 2 personnes.
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critique par Sibylline




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Un genre renouvelé
Note :

   Fondés sur un réalisme paysan d’époque (1939) et sur un fantastique de bon aloi (les animaux parlent), Marcel Aymé nous offre ici des contes dont la fraîcheur revigore à chaque lecture. Delphine et Marinette, les deux petites blondes vivent des aventures et ressemblent et nous rappellent des copines d’école primaire dont les seuls noms évoquent des lectures hivernales et des taches d’encre violette le temps d’une dictée.
   
   Et puis il y a tous ces animaux de la ferme: les bœufs, l’âne, les poules, le coq, le canard malin et bien sûr le mouton qui sert momentanément de monture à un soldat ivrogne. Il y a aussi les cygnes qui organisent des adoptions d’enfants perdus (on se rapproche de John Barrie et de son Peter Pan). Y sont représentés pour mieux les moquer, les vices humains depuis la vanité («le paon»), l’absurdité des problèmes donnés à l’école, qui ne collent pas au réel («le problème»), la fragilité des relations humaines mais la fidélité «aveugle» (c’est le cas de le dire dans «le chien»), la colère et l’entêtement dans «le mauvais jar», la force de l’imagination («l’éléphant»; «l’âne et le cheval» ...) , la ruse travaillée du renard qui fait venir son garde-manger dans la forêt tous les travers de l’enfance que sont le mensonge, les leçons qu’on retire d’une expérience et surtout on y trouve une bonne dose d’humour avec le loup à qui l’on reproche ses actes passés se référant à la littérature commune («le loup et l’agneau»).
   
    L’ensemble est raconté simplement – n’oublions pas qu’on s’adresse d’abord à des enfants- sans grands mots, juste des faits et il semble que ce ne soit pas si simple car, comme tous les contes pour enfants réussis, ils plaisent aussi aux adultes qui en retirent non seulement une agréable nostalgie mais aussi des enseignements. Les «parents», désignés uniquement par cette fonction, n’ont pas le beau rôle: ils sont remplis de préjugés que les petites filles s’amusent à contrecarrer en toute innocence. Le seul adulte positif reste ce fameux «Oncle Alfred» qui leur offre des cadeaux (dont le mouton) et les aident dans leur entreprise.
   
    Mine de rien, Marcel Aymé a renouvelé un genre en le modernisant, il a créé un monde bien à part où l’on aime se réfugier et qui doit plaire encore aux enfants d’aujourd’hui, qui peuvent en retirer une leçon d’histoire et de sociologie sur la France rurale d’avant-guerre.

critique par Mouton Noir




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Gustalin - Marcel Aymé

Retour au pays natal
Note :

   Marcel Aymé nous emmène ici dans son pays natal et fait vivre sous nos yeux trois couples tout en organisant l’affrontement des thèmes de la vie à la ville et de la vie à la campagne. L’action se passe à Chesnevailles, petit village de trois cents habitants. Là, le buraliste est «en même temps épicier, quincailler et cafetier». Deux fois par semaine un autocar fait le trajet jusqu’à Dôle.
   
   C'est le Jura, au contact de la forêt et de la plaine: alors il y a deux types d'habitants. Les filles de la forêt, nous dit-il, ont plus d'imagination et de piquant. Ainsi Marthe, bientôt quarante ans: «Pour beaucoup, ses yeux noirs, son fin visage, les bizarreries de sa toilette, en faisaient une vamp d'un modèle champêtre.» Les hommes de la plaine, eux, sont plus lourdauds, plus terre à terre, tel Hyacinthe, qui a préféré revenir cultiver ses terres plutôt que de rester en ville après des études payées par l'oncle Victor Jouquier. Et Hyacinthe a épousé Marthe. Deuxième couple: l'oncle Victor et Sarah. Anticlérical comme tous les Jouquier et spécialiste du jansénisme, Victor a été professeur à la Sorbonne, il prend sa retraite dans son village natal où il achète une maison; il s'installe avec Sarah, qui a quitté la synagogue pour l'Eglise, comme pour raviver les tensions entre cléricaux et anticléricaux, leitmotiv du roman sinon de l’œuvre de Marcel Aymé. Contrairement à Victor, satisfait de jouer au chef de clan, Sarah apporte conversations et parfum de vie citadine, une envie de thé à la terrasse d’un café et de vêtements à la mode — ce qui émoustille Marthe en attendant que Hyacinthe se réveille et satisfasse ses aspirations. Le couple des Parisiens néo-ruraux apporte un autre facteur de déséquilibre: Janette, une jeune bonne est engagée à leur service, à laquelle Hyacinthe n’est pas indifférent. Troisième couple: Flavie et Gustalin. Tandis que "la Flavie", toute investie dans la vie de la ferme, a, contrairement à Marthe, perdu toute illusion concernant Gustalin, celui-ci rêve d'un grand garage à Dôle ou Besançon, au lieu de devoir réparer des vélos faute de voitures en panne dans son village. À la fin du roman Gustalin rêvera encore de trafic automobile et d’essor touristique…
   
   À mi-lecture, on entrevoit une aventure possible entre Marthe et Gustalin, entre Janette et Hyacinthe. Mais chut! La saveur de ce roman passe plutôt par les dialogues, les digressions, qui permettent de goûter une langue qui s’efforce de coller au plus près du parler des villageois, avec des mots qu’on imagine ne plus trouver dans nos dictionnaires. La richesse du roman est dans les réflexions que se font les personnages, dans les arguments qu’ils s’opposent, dans des thèmes comme l’anticléricalisme. Lorsque Victor Jouquier prétend se réserver une place au cimetière près de l’église, c’est parce que c’est le coin d’où l’on a une belle vue. Hyacinthe, qui n’est ni pratiquant ni croyant, prétend faire la leçon au curé: «Je veux un curé, un vrai curé, un bon marcheur, bon mangeur, bon menteur, un vrai homme et un vrai curé qui sache mener le monde et faire peur aussi à nos femmes. Toi, curé, tu devais venir me dire: voilà ce qu’elle m’a dit, voilà ce qu’il faut faire. Tu es là pour ça. Les orémus c’est par-dessus.» L’hostilité de Hyacinthe envers l’Eglise est doublée d’une animosité envers ce curé: «Il gardait la dégaine d’un séminariste mal nourri, mal fini, pâle de partout, la poitrine creuse et point d’épaules. (…) Même passé au latin et roulé dans une soutane, ça ne faisait jamais un curé.»
   
   Ce roman réjouissant (à l’exception de la mort dramatique de l’un des personnages) illustre parfaitement la manière de Marcel Aymé. Bien que l’auteur prétende que Gustalin «n’avait pas de titres bien exceptionnels à donner son nom au livre» , on peut imaginer qu’il a eu un faible pour ce personnage attiré par la mécanique et plus rêveur que les autres.

critique par Mapero




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Derrière chez Martin - Marcel Aymé

9 nouvelles
Note :

   Marcel Aymé aura écrit énormément de nouvelles. «Derrière chez Martin» est un des recueils de ces nouvelles, le second, paru en 1938. Ces nouvelles sont, quasi systématiquement, bordées, frangées de fantastique. Marcel Aymé utilise volontiers l’outrance du fantastique pour mieux mettre en évidence son propos ou la conclusion à laquelle il veut amener le lecteur. On est le plus souvent au bord du conte, et le tout dans une langue châtiée mais très agréable à lire. Pas étonnant qu’on faisait lire autrefois (?) Marcel Aymé – et notamment «Les contes du chat perché» dans les écoles.
   
    «Derrière chez Martin» présente une curieuse particularité: les neuf nouvelles ont toutes, ou presque, pour héros un «Martin» (comme beaucoup d’autres nouvelles de Marcel Aymé hors ce recueil également, d’ailleurs). Il l’explique dans un préambule:
   
   « Les critiques superstitieux ou simplement attentifs aux coïncidences remarqueront peut-être que dans ces nouvelles, la plupart des héros s’appellent Martin. Les titres devenant plus rares d’année en année, j’en ai profité pour appeler mon livre «Derrière chez Martin», quoique j’eusse pu aussi bien l’appeler «Devant chez Martin» ou «A côté de … » ou «Au dessus-de … » ou simplement «Martin» ou encore «Les aventures de Martin, Les Métamorphoses de Martin, Les Trente-six visages de Martin, Les Travaux de Martin, Confidences de Martin, Heurs de Martin … » Je me sens plein de regret.»

   
   Martin donc. Des Martin comme s’il en pleuvait …
   Comme par exemple «Le romancier Martin» qui présente la particularité de voir ses personnages de roman venir interférer dans sa vie réelle plaider leur cause, négocier un sursis, un meilleur sort … Un cauchemar!
   
    «Le temps mort» est lui aussi «ayméien» puisque le pauvre Martin n’existait qu’un jour sur deux! Carrément. D’où s’ensuivent les désagréments ainsi que les mauvaises surprises qui peuvent s’appliquer à un tel cas.
   
   «Le cocu nombreux» est également typique, une veine un peu «Edgar Poe». Un vagabond (dont on ne dit pas le nom mais dont on peut supposer qu’il s’appelle …) arrive dans un village dans lequel, comme il va s’en apercevoir, les habitants habitent plusieurs corps à la fois. Lui, simple «monocorps» sera évidemment qualifié de fou!
   
   Mais d’autres nouvelles sont dans une tonalité plutôt grises; injustices souvent vis à vis des faibles ou miséreux:
   Par exemple dans celle où Marcel Aymé réussit la performance de donner le patronyme d’Abd El Martin à un clochard arabe qui hante le quartier de la Chapelle dans «Rue de l’Evangile». Et pour lui non plus ça ne va pas bien se finir, surtout quand il se permet de jeter les yeux sur Mme Alceste, la femme du patron du «Destin», le troquet local. A cet égard notons que déjà dans l’avant-guerre, l’arabe n’avait pas bonne presse si l’on en croit le début de la nouvelle:
   « Il y avait à Paris, dans le quartier de la Chapelle, un pauvre arabe du nom d’Abd El Martin et on l’appelait Abdel tout court, ou le Crouïa, ou l’Arbi, ou le Biquemuche, ou encore Bique à poux, parce qu’il avait, en effet, des poux.»

   
   Ou encore «Je suis renvoyé». Un thème plus classique d’un employé de Banque, nommé Martin (!), renvoyé par sa Direction et qui erre plutôt que de venir annoncer la mauvaise nouvelle au foyer. Ca ne peut pas finir bien!
   
   Non plus que dans «L’élève Martin» où l’élève en question sert un peu de bouc émissaire à une administration débordée.
   
   Des destins dans l’ensemble voués au drame, à la petitesse ou à la médiocrité. Même si la touche de fantastique est régulièrement là pour forcer le trait et faire apparaître la noirceur du quotidien et de l’âme humaine.

critique par Tistou




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Le Bœuf Clandestin - Marcel Aymé

Les beaux quartiers
Note :

   Après la France paysanne, Marcel Aymé s’est consacré à la France bourgeoise. Celle qu’on rencontre dans les beaux quartiers, entre le boulevard Péreire et l’avenue des Ternes. Il a voulu gratter son vernis de bonnes manières pour sonder son état réel, sa vérité profonde. Qu’y a-t-il sous le masque des apparences?
   
   Si Roberte n’avait pas découvert que son père, M. Berthaud, n’était pas le végétarien qu’il voulait faire croire et qu’il se poêlait un biftèque le dimanche après-midi tandis qu’elle courait les rendez-vous mondains en compagnie de sa mère, sans doute n’aurait-elle pas épousé Philippe Lardut. Voilà à quoi tient le mariage de raison d’une fille de bonne famille! En attendant de pouvoir lire l’annonce du mariage dans le carnet mondain du “Figaro“, il faudra — on s’en doute — passer par quelques épisodes inattendus et truculents. Directeur de banque, M. Berthaud se croyait un homme plein d’assurance avant que son fils passe pour un déserteur, et avant de rencontrer une ambitieuse starlette qui pourrait faire vaciller sa fidélité conjugale. Propriétaire d’un laboratoire pharmaceutique réputé, le docteur Dulâtre tombera des nues quand sa fille Josette, l’héritière du coricide «Urtadel», lui annoncera qu’elle est enceinte d’un homme qui a 45 ans de plus qu’elle. Et qui pourrait imaginer que ce général de Buzières d’Amandine que l’on voit acheter des livres de piété bien poussiéreux et puritains serait celui qui séduirait ladite Josette?
   
   Cette France bourgeoise qui cache bien son jeu et joue la respectabilité, Marcel Aymé la tourne gentiment en dérision dans ce roman publié en 1939. À dire vrai, ces personnages étalent leur faiblesse et plusieurs en prennent pour leur grade, tandis que Roberte seule est montrée en exemple pour sa droiture. Elle ne cède pas à la beauté troublante de son voisin Dino qui par dépit amoureux est prêt à s’exiler: c’est une femme de tête qui liquide l’affaire de quelques larmes et d’une photo jetée à la corbeille à papier. Maurice, son frère aîné, est en revanche une tête de linotte et une amusante girouette: «On l’avait connu Jeunesse patriote, blumiste, surréaliste, freudien, moscoutaire, nudiste, trotskiste, nietzschéen, comtiste, monarchiste, antisémite… » Il n’est pas bien droit dans ses bottes: «Ses parents son désolés et ont peur qu’ils ne se lance dans la littérature.» C’est tout dire! C’est un peu le portrait de Marcel Aymé… Pour Philippe Lardut, l’ingénieur sorti de l’Ecole des Mines, fils de paysans, c’est tout le contraire. Aucun signe de dégénérescence, ni physique ni morale; rien d’une «fin de race» comme on disait autrefois: droit dans ses bottes, il est bien carré et proche de ses racines villageoises. «La terre, elle, ne ment pas!» alliez-vous me dire. C’est bien ce qui détermine Roberte à l’épouser. Elle sera sûrement pétainiste l’année prochaine.
   
   
   Sans doute avons-nous lu d’autres peintures ironiques de la société bourgeoise, d’autres récits de dynasties bourgeoises, d’autres histoires d’amour — mais celle-ci est tout sauf romantique. Roberte n’aime pas vraiment Philippe. Philippe n’aime pas vraiment Roberte: ça fera un excellent couple.

critique par Mapero




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La belle image - Marcel Aymé

«Vous me faites l’effet d’un drôle de mirliflore, mon garçon!»*
Note :

   Un jour qu’il va faire renouveler ses papiers, notre héros se voit refuser ses photos pour l’excellente raison qu’elles ne le représentent pas, pas du tout. C’est ainsi qu’il découvre qu’il vient de se métamorphoser et qu’il n’est plus le type au visage un peu lourd qui a fait deux enfants à sa femme, mais un homme jeune au physique avantageux. Il lui faut bien faire avec cette nouvelle donne et le voilà qui tente de réorganiser sa vie. Or, à ma surprise (et sans doute à la vôtre), notre narrateur n’envisage pas un instant de tout changer et de tenter de nouvelles expériences. Bien au contraire, il ne pense qu’à travailler dans son entreprise, habiter à la même adresse et à séduire à nouveau son épouse. En attendant d’y être parvenu, pour tous, il sera «en déplacement en Roumanie».
   
   Ne croyez surtout pas que vous ayant dit cela, je vous aie tout dit. Ne pensez pas non plus que le sujet soit mince car de cette situation de départ, Marcel Aymé a su tirer une quantité de développements inattendus. Une des grandes qualités de ce roman c’est justement que l’on croit avoir tout de suite compris l’histoire et que l’on s’inquiète déjà de ne plus avoir qu’à assister à son déroulement logique mais que ce n’est pas du tout ce qui se passe. La riche imagination de M. Aymé parvient sans cesse à nous surprendre. Il a vraiment su voir toutes les possibilités que lui offrait cette trame et nous combler de rebondissements et d’observations amusantes et profondes. Car ces considérations, si elles sont parfois originales, sont toujours fort justes.
   Peut on changer de tête et pas de voix? Peut on changer de tête et pas de corps? Peut-on ne pas changer mentalement quand on s’est complètement métamorphosé physiquement? Qui a raison, celui qui croit ce qu’on lui prouve, contre toute vraisemblance ou celui qui refuse de quitter les limites du vraisemblable quelles que soient les preuves? Etc.
   
   Et l’on suivra ici comment cette expérience inattendue permettra à notre héros de mieux se connaître lui-même (à se découvrir même, avec un peu de surprise) et son épouse (avec un étonnement moindre).
   
   Nous retrouvons dans ce roman original et agréable à lire, l’humour de Marcel Aymé, sa philosophie pragmatique de la vie et sa familiarité des femmes dominatrices. Non seulement familiarité d’ailleurs mais également goût pour ces femmes, n’est-ce pas le "beau visage mâle" ou le "genre garçonnier"de la "Sarrazine" qui le font tomber amoureux d’elle? C’est majoritairement ce type de femmes que l’on retrouve chez Aymé. Elles ont des idées bien arrêtées, des certitudes et elles savent manœuvrer pour les imposer, par contre, rien de bien original à espérer de leur côté. "Renée a toujours eu un sens architectural de la société"
   Mais du côté de l’homme non plus. Il est le plus souvent subjugué et n’aspire qu’à une paix tranquille dans son ménage et même plus largement, dans sa vie. Les préoccupations de Marcel Aymé quant à la vie conjugale sont un sujet qui lui tient à cœur et dont il nous parle souvent et toujours dans ce sens. Sans illusion mais tout autant sans amertume.
   Et pourtant, constamment, en contrepoint, ce ton un peu ironique du récit, ces remarques pleines d’humour qui nous font comprendre que l’auteur n’est pas dupe, qu’il voit les faiblesses et les lâchetés. Il les accepte de bon cœur, c’est tout. Il n’y a jamais rien de moralisateur chez Marcel Aymé. Il a pris son parti sans réserve de la faiblesse humaine. Trop peut-être, mais en tout cas on ne peut pas l’accuser du contraire. Son humour qui nous suit et surgit à un détour ou l’autre du récit nous amuse, tout comme nous amuse, plus nettement encore le personnage loufoque de l’oncle Antonin, l’inventeur farfelu.
   
   Alors conclusion? Eh bien : "Je me dis qu’elle était disputée par son rôle d’épouse et par celui d’amante, comme je l’étais moi-même par mon double personnage, et de conclure que tout ce que m’avait apporté ma métamorphose, le premier venu peut le trouver en soi"
   
   
   Des bribes pour les curieux:
   
   Ce n’est pas qu’elle soit snob le moins du monde, ni romanesque, mais elle aime les garanties, les belles références. Prendre un amant est une grosse dépense de tranquillité, de scrupules. Pour le prix, il lui faut un amant signé. (p. 110)
   
   Avant de le quitter, je m’efforce d’ailleurs de le laisser sous l’impression qu’il a eu affaire à un maniaque inoffensif, diminué par l’abus de la littérature et des stupéfiants. Je crois y avoir réussi. (p. 126)
   
   Le bonheur d’un ménage est au prix d’un aveuglement réciproque, d’une volonté paisible de se méconnaître mutuellement. Les époux sont comme les rails de chemin de fer, ils vont l’un à côté de l’autre en respectant l’intervalle et si jamais ils se rejoignent, le train conjugal fait la culbute. (p. 128)

   
   * Pour le titre de mon commentaire, ne vous faites quand même pas d'idées fausses sur le style désuet, ce sont là les paroles d'un vieux monsieur déjà démodé à l'époque, mais comme j'aime beaucoup le "Mirliflore", je n'ai pas pu résister.
   

critique par Sibylline




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Travelingue - Marcel Aymé

Aymé = l’œil américain
Note :

   On dit que "Travelingue", "Le chemin des écoliers" et "Uranus" font partie d’une série: avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre. Mais à mon avis, pour que l’on puisse vraiment parler de "série", il faut qu’il y ait quelques liens entre les romans, des personnages, des lieux, une filiation… ce qui n’est pas le cas de ces trois-là. C’est pourquoi je vous conseillerais plutôt de ne pas trop vous attarder à cette histoire de série et de lire chacun de ces romans sans vous occuper des autres, vous ne vous en porterez que mieux.
   
   Avec "Travelingue", nous sommes donc en plein Front Populaire, période dont encore aujourd’hui, je trouve qu’on ne parle pas assez. On ne la remercie pas assez de ce qu’elle a acquis pour nous tous, pas seulement les maintenant sacro-saints congés payés, on oublie trop ce qu’elle a coûté en vies car à cette époque, on tirait en France aussi sur les manifestants et c’était il y a moins d’un siècle.
   
   Mais ce n’est pas ce versant des choses que nous verrons ici puisque M. Aymé a choisi de nous faire vivre cette période du côté des nantis et, pis encore de nantis davantage préoccupés de tracas plus intimes et pour lesquels le Front populaire est plutôt une toile de fond, un souci, un obstacle supplémentaire. Encore une fois, Aymé se situe en dehors de ces clivages et tel son personnage pris par hasard dans une manif:
   "Puis une poussée d’agents brassa la foule, y ouvrit plusieurs brèches aussitôt refermées et Chauvieux se trouva porté contre une colonne de manifestants Front Populaire, coupée de son gros dont il apercevait plus bas les tronçons qui s’efforçaient de se rejoindre. Il songea qu’il était peut-être sur le point d’avoir des opinions politiques. S’il était amené à se colleter avec la police, ses opinions seraient celles des gens qui feraient le coup de poing avec lui."(39)

   
   Mais commençons par le commencement. M. Aymé attaque très fort, dès la première scène par une impayable galerie de portraits, en faisant le tour de la table où dîne la famille Lasquin (les nantis) qui viennent de marier leur fille, la richissime Delphine, au malencontreux Pierre (fils de nouveau riche) qui regrette beaucoup de ne pas avoir été fils d’ouvrier car alors "ses parents n’eussent pas contrarié sa vocation de coureur de fond" qui est en fait la seule chose qui l’intéresse dans la vie. Et cette galerie de portraits ne sera pas le seul point fort de ce brillantissime premier chapitre.
   
   C’est dans leur entourage que nous allons rester, comparant les nouveaux requins aux nantis héréditaires, les gigolos aux fils de bonne famille, les beaux partis aux mères de famille, dans un univers peuplé de tontons un peu baroudeurs, d’écrivains honorés (que je visualisais irrésistiblement sous plusieurs aspect dont Jean Dutourd auquel Aymé ne pouvait pas encore penser pour d’évidentes raisons de chronologie mais ce qui prouve que le temps passe et les standards restent), de jeunes auteurs par absence d’autre débouché (là je ne cite personne mais vous en trouverez sûrement), de snobs branchés dont l’incroyable sottise rivalise avec l’abyssale vulgarité etc. Tout un monde qui vit si naturellement sous nos yeux qu’on y reste scotché. Ça, Aymé est doué pour les portraits! Pour ne rien dire du coiffeur qui gouverne la France ou de la question de savoir ce qu’est exactement un forcené de l’extrême droite qui trouve habile d’agir comme un forcené de l’extrême gauche…
   
   Ajoutez à cela un humour tout à fait ravageur. Il y a des scènes d’anthologie où l’on rit vraiment et, entre celles-ci, des remarques assassines plus ou moins volontaires qui, telles des clins d’œil au lecteur, nous incluent dans une proximité fraternelle avec le narrateur.
   
   Le titre? A cette époque, les auteurs français, sensibles –mais pas férocement hostiles– au grandissant envahissement des mots anglais, aimaient les reprendre dans leurs textes avec une orthographe tout à fait française. C’est de là que nous vient le "travelingue" du titre, mais nous trouvons également dans les pages, les délicieux "coquetèles mondains" et un "piqueupe".
   
   
   Et que fait-on quand on a tant de chômeurs? Mais Marx vous l’avait dit, voyons: la guerre.
    ↓

critique par Sibylline




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Thème universel, tableau unique...
Note :

   Marcel Aymé a écrit une trilogie sous un même thème: la guerre, en brossant trois tableaux différents.
   
   "Travelingue", période précédant la guerre; "Le chemin des écoliers", tourne autour d'une famille pendant l'occupation et finalement "Uranus", l'après-guerre, la Libération...
   
   Dans ce premier tableau, Marcel Aymé ne fait de cadeau à personne, tout le monde y passe; le tout écrit dans une langue classique au pouvoir d'ironie exceptionnel et dans ce cas-ci le traitement est moins tendre, beaucoup plus acerbe et acéré...
   
   Le moins que l'on puisse dire pour quiconque est moins familier avec la culture et ignorant de la période, le récit est déroutant, fascinant, hilarant tout à la fois, surtout inspiré, tout sauf banal!
   
   Paradoxal, ce regard sur deux familles de nantis afin de souligner l'avènement du Front Populaire, coalition de partis et de mouvements de gauche; les Lasquin, riches industriels, «... une famille très droite où l'on mourait même assis» et les Ancelot, bourgeois, pseudo-artistes, cinéphiles qui trouvent tout formidablement inouï et d'un primitivisme bouleversant!
   
   Gravitent aussi un auteur à succès écartelé entre la droite et la gauche pour ne pas perdre aucun lecteur, un homosexuel intéressant car on chuchote qu'il aurait un anus artificiel, un coiffeur qui dirige les ministres et un pauvre imbécile d'extrême droite qui déteste les peintres cubistes, les alcooliques, les espions allemands, les communistes, les juifs...
   
   Tous imbéciles, égoïstes, grotesques..., pas tendre ce tableau de Marcel Aymé sur cette période tourmentée du Front Populaire.
   
   Presque un clin d'oeil à Alfred Jarry et au Cycle d'Ubu...

critique par Françoise




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La Vouivre - Marcel Aymé

Vipères et beauté immortelle
Note :

   On le sait, Marcel Aymé est originaire du Jura. Pas étonnant dans ces conditions qu’il ait exploité ce qui serait une légende régionale; celle de la vouivre.
   Qui est la vouivre? Une jeune femme de grande beauté, immortelle et à l’éternelle jeunesse, une divinité (du Malin?), qui hante les bois et commande aux vipères. Elle porte une coiffe où étincelle un rubis gigantesque, objet bien entendu de toutes les convoitises.
   
   Soit donc un petit hameau du Jura où vivent en mauvaise entente les familles d’agriculteurs des Muselier et des Mindeur. Le genre de haine tenace nouée depuis des lustres, tellement longtemps qu’on ne sait même plus pourquoi. Soit une population rurale crédule et bonasse, ballotée entre les convictions républicaines et laïques du maire et l’ardeur religieuse du curé. Soit le simplet du village local, soit Belette la pauvre fille servante chez les Muselier et amoureuse du fils cadet, Arsène Muselier, plus malin que les autres. Soit … toutes ces choses de la ruralité telles qu’on les imaginait (ou qu’elles existaient?) dans l’entre-deux guerres ou l’après-guerre, et qui évoquent irrésistiblement «Clochemerle». Beaucoup de clichés donc, et saupoudrez-y une légende jurassienne, celle de la vouivre.
   
   La vouivre qui erre à travers bois et champs pour se baigner dans une mare par-ci, dans une rivière par-là, complètement déshabillée et nue, et donc notamment sans son fameux rubis qu’elle porte en diadème, revient dans les environs et apparait tout à coup à une succession de locaux. L’évènement est au mieux nié, au pire ridiculisé, mais … la vouivre est apparue également à Arsène Muselier. Il est plus malin, on l’a dit. Et Arsène a vu la femme, pas seulement le rubis comme les autres. Et la vouivre a vu qu’Arsène l’avait vue comme femme. Elle tombe du coup amoureuse, ou en affection, avec Arsène qui a déjà bien à faire avec l’amour que lui porte Belette et le mariage de raison qu’il entend mener auprès de Rose Voiturier, la fille du maire.
   
   Quand on saura que les visionnaires de la vouivre n’auront de cesse que d’essayer de voler le rubis lorsqu’elle se baigne et qu’ils meurent alors sous les assauts de milliers de vipères inféodées à la vouivre et qui protègent son rubis, ça va faire beaucoup de morts, créer beaucoup de problèmes, agiter maire et curé … C’est sur tout cela que va broder Marcel Aymé pour nous faire passer son amour du pays, avec comme de coutume le brin de fantastique – la vouivre en l’occurrence – qui lui est habituel, pour gloser sur les rivalités laïques républicaines et catholiques, pour … écrire un roman au goût de sauvageonne.

critique par Tistou




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Le passe-muraille - Marcel Aymé

Recueil de 10 nouvelles
Note :

   Ce recueil de 10 nouvelles doit son titre à la première d’entre elles et la plus célèbre. Ce personnage du Passe-Muraille reste définitivement attaché au nom de Marcel Aymé et l’on ne peut évoquer l’un sans songer à l’autre. Ce passe muraille est d’ailleurs bien représentatif de l’imaginaire de son auteur tant par son caractère, assez faible, doux et bonhomme que par l’originalité de ses aventures. Le point le plus incroyable étant là où on ne l’attend pas: à savoir que s’ "Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé.", le plus étonnant disais-je était qu’"il ne l’utilisait jamais, sinon par inadvertance". Avouez que c’est surprenant! Tout Marcel Aymé dans ce Dutilleul! Je vous laisse le découvrir.
   
   En dehors de lui, ce recueil regroupe des nouvelles extrêmement dissemblables, tant par la taille que par l’intérêt. Ainsi, je dois avouer que j’ai trouvé bien banale l’histoire de "L'huissier" ou encore celle du "proverbe" alors que par contre j’ai été très intéressée par l’inventivité de "La carte" ou " Le décret " où M. Aymé s’accorde avec le temps (celui qui passe, pas celui qu’il fait) des fantaisies des plus originales.
   
   Dans "Les Sabines", c’est avec l’espace qu’il joue, poussant au plus loin les conséquences de l’ubiquité. C’est sûr qu’ubiquité et adultère ouvrent largement le champ des possibles. Disons même, à un niveau mondial.
   
   La "Légende Poldève" est extrêmement grandiose, épique et slave et morale! ou pas du tout, d’ailleurs, et évoque parfaitement ce grand pays qui n’existe pas (car il était la création d’un canular réac en vogue à l’époque) mais qui se trouve également être celui où se situe l’action de la pièce "La tête des autres".
   
   "Le percepteur d'épouses" envisage une légère "perte de pédales" d’un percepteur malheureux en ménage, tandis que "Les bottes de sept lieues", la nouvelle la plus longue et la plus poétique du recueil, vous sera peut-être connue car il m’a semblé qu’elle était déjà quelque part au fond de ma mémoire, peut-être aurais-je lu à l’école cette histoire contemporaine de la guerre des boutons.
   
   "En attendant" est la plus triste, elle évoque le désespoir des misères de la guerre: quatorze personnes font la queue depuis des heures à la porte d’un magasin –vide. Elles finissent par se raconter les une aux autres et tout est poignant dans leurs existences écrasées par la guerre, non pas la guerre des morts héroïques, mais celle des civils auxquels on a tout pris et qui crèvent de faim.
   
   En conclusion, un recueil bien représentatif de l’imaginaire de notre auteur du mois.
   
   
   3 extraits :
   
   - Naturellement! Si tu te retranches derrière des faits!
   
   - Pendant sa convalescence, qu’elle passa en Californie, elle se mit à lire de ces dangereux romans qui vous montrent sous un jour trop charmant les couples infâmes abîmés dans le péché, et où les auteurs ne craignent même pas de nous décrire_ avec une damnable complaisance, mais aussi, hélas! avec quelles paroles flatteuses, quel art de colorer l’horrible vérité, de rendre aimables les plus révoltantes situations, d’en nimber et transfigurer les acteurs, tout en nous amenant démoniaquement à nous faire oublier, sinon approuver (cela s’est vu) le caractère véritable de ces odieuses pratiques- ne craignent donc même pas de nous décrire les plaisirs de l’amour et les recherches de la volupté. Il n’y a rien de plus mauvais que ces livres-là. Mrs. Smithson eut la faiblesse de s’y laisser prendre. Elle commença par soupirer et en vint à raisonner.
   
   -Durant cette épreuve, les voisins s’étaient réjouis en pensant que le mari allait crever, le mobilier être vendu, la femme à la rue. Tous étaient d’ailleurs d’excellentes gens, des cœurs d’or, comme tout le monde, et n’en voulaient nullement au ménage Lemurier, mais voyant se jouer auprès d’eux une sombre tragédie avec rebonds, péripéties, beuglements de proprio, huissier et fièvre montante, ils vivaient anxieusement dans l’attente d’un dénouement qui fut digne de la pièce.

critique par Sibylline




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Le vin de Paris - Marcel Aymé

8 nouvelles
Note :

   Marcel Aymé aura écrit énormément de nouvelles. «Le vin de Paris» est un des recueils de ces nouvelles paru en 1947, juste à l’après-guerre. Ces nouvelles sont, quasi systématiquement, bordées, frangées de fantastique. Marcel Aymé utilise volontiers l’outrance du fantastique pour mieux mettre en évidence son propos ou la conclusion à laquelle il veut amener le lecteur. On est le plus souvent au bord du conte, et le tout dans une langue châtiée mais très agréable à lire. Pas étonnant qu’on faisait lire autrefois (?) Marcel Aymé – et notamment «Les contes du chat perché» dans les écoles.
   
   La nouvelle éponyme ne m’a pas paru la plus intéressante, elle a pourtant été choisie par Marcel Aymé pour titre au recueil.
   «La traversée de Paris», marquée par les séquelles de la guerre, est sérieusement plus intéressante. Histoire de trafiquants de marché noir, de viande. Il y a le boucher qui abat le cochon, le découpe, le prépare, mais surtout, et c’est là que va se jouer la nouvelle, les porteurs. Ceux qui, la nuit venue, dans Paris, transportent la viande répartie dans des valises pour les livrer aux clients en trompant la vigilance des troupes d’occupation. Dans cet exercice, Martin (patronyme omniprésent dans l’œuvre de Marcel Aymé, cf «Derrière chez Martin») est le porteur chevronné. Il est accompagné, pour la première fois et sans trop savoir qui il est réellement de Grandgil, personnage plutôt mystérieux.
   
   L’écriture est sombre à souhait. La nuit, à Paris, sous l’occupation, à faire du trafic; on y est.
   « En débouchant boulevard de l’Hôpital, un vent brutal et glacé, qui soufflait du nord à grand découvert, leur coupa la respiration. Martin dut poser l’une de ses valises pour assurer son bord noir qui branlait sur sa tête. Grandgil exhalait sa mauvaise humeur en jurant, mais le vent était si rapide qu’il fallait presque crier pour se faire entendre. Dans la nuit noire, piquée de rares lumières bleues sans portée, les deux hommes sentaient autour d’eux la désolation du grand boulevard nu que la grande plainte du vent élargissait encore. La marche était si pénible qu’il leur semblait n’avancer qu’avec une extrême lenteur »

   La suite est tout aussi sombre, huis-clos entre deux personnages singuliers que Marcel Aymé fera basculer dans le drame.
   
   «La grâce» est à nouveau du domaine du fantastique. M. Duperrier, comptable anonyme de son état, est affligé du port d’une… auréole! Outre que cela est très singularisant, sa femme ne supporte pas cet élément qui peut faire jaser. Les premières tentatives consistent donc à camoufler en permanence l’auréole mais bien évidemment cela ne suffit pas. La suite sera un délectable passage en revue des péchés capitaux – et de leur mise en œuvre – afin de perdre cette disgracieuse auréole. Pas si simple!
   
   Marcel Aymé devait être dans une veine pieuse puisque «Dermuche» voit le dit Dermuche, assassin de son état condamné à être guillotiné, prendre l’incarnation dans sa cellule le matin de son exécution du petit Jésus. Va-t-on guillotiner Jésus? Du Marcel Aymé dans toute sa splendeur.
   
   «Le faux policier», lui, est toujours dans la veine «fin de la guerre». Martin (!), comptable (il aime, Marcel Aymé) dans une maison de commerce, arrondit ses fins de mois en jouant les faux policiers et en faisant chanter tous ceux qui ont profité durant la guerre. Tant va la cruche à l’eau …
   
   La dernière, et longue, nouvelle: «La bonne peinture», n’est pas aussi marquante. Une drôle d’histoire de peinture qui créerait le sentiment de satiété à quiconque la contemple, phénomène exploité par les pouvoirs publics à la sortie de la guerre pour tenter de nourrir la population. Avec les dérives qu’on peut imaginer et le parti que peut en tirer Marcel Aymé.
   
   Au bilan, un recueil centré sur la toute fin de la guerre et qui constitue un témoignage intéressant sur les préoccupations et les schémas de pensées de l’époque. Et ludique, en plus!
   ↓

critique par Tistou




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Faiblesses humaines
Note :

   Dans le cadre de mes études (1ère année de Lettres Modernes), mon professeur de Littérature Française (que j'ai prise en option) nous a proposé un cycle Marcel Aymé, ce qui m'a permis de redécouvrir cet écrivain.
   Marcel Aymé (1902-1967) est un romancier, nouvelliste, essayiste et dramaturge français.
   
   Le recueil de nouvelles "Le Vin de Paris" est composé de huit nouvelles : L’indifférent, La Traversée de Paris, La Grâce, Le Vin de Paris, Dermuche, La Fosse aux Péchés, Le Faux Policier, La Bonne Peinture.
   
   Il a été publié pour la première fois en 1947 par les éditions Gallimard. La présente édition Folio est parue en 2006.
   
   Le recueil de nouvelles de Marcel Aymé a été publié en 1947, soit très peu de temps après la fin de la guerre. L’action de chaque nouvelle se passe soit durant l’Occupation, soit après la fin du conflit, essentiellement à Paris. On pourrait les classer en deux catégories :
   
   - Une série de nouvelles raconte la petite vie ordinaire de citoyens qui s’accommodent tant bien que mal d’un quotidien misérable causé par la guerre : les combines, les mille et une astuces pour survivre sont autant de préoccupations communes aux personnages principaux des trois nouvelles suivantes.
   
   "L’indifférent" est sans doute le récit le plus glaçant. Il a inspiré le film "La Traversée de Paris", car pour chacun des protagonistes, que ce soit Martin, Grandgil ou le tueur, leur sens de la justice est différent de celui du commun des mortels. Ils pratiquent des activités illégales, mais ils ont soucieux de respecter leurs propres principes, agissant en vertu d’un certain code de l’honneur. Si les mauvaises actions se limitent au marché noir, dans "La Traversée de Paris", il n’est pas de même pour "L’indifférent" où le narrateur – qui n’est même pas identifié par un nom - trucide froidement un grand nombre de personnes, sans en éprouver ni remords ni scrupules. Son indifférence, même si elle est légèrement tempérée à la fin, ne peut que susciter le malaise.
   
   "Le Faux Policier" quant à lui, pourrait se situer entre les deux. Martin assassine lui aussi, pour voler, mais uniquement des gens mauvais, des criminels, des trafiquants, des personnes qui ont dénoncé. Il possède son propre sens de la justice.
   
   Dans ces trois récits, les dialogues sont particulièrement réussis, l’argot donne une dimension encore plus réaliste à ces fictions.
   
   
   - Quatre autres nouvelles possèdent des éléments fantastiques : Dermuche, La Grâce, La Fosse aux péchés, La Bonne Peinture.
   
   Les trois premières abordent chacune sous un angle différent Dieu et la religion. Dermuche, le colosse meurtrier dont l’innocence est reconnue par Dieu mais non par les hommes, ne suscite pas la pitié (il n’éprouve pas vraiment de regret d’avoir tué cette famille) mais l’attitude des représentants de l’Administration et des magistrats, si rigides, si inaccessibles à la pitié, permettent au lecteur de plaindre le condamné .
   
   C’est Dieu encore qui distingue un honnête homme en lui conférant le privilège de porter une auréole. Là encore, le ton est ironique et grinçant. Loin de se comporter comme un bon chrétien, Duperrier, il est vrai poussé par sa femme, se conduit comme le pire des pécheurs.
   
   "La Fosse aux Pêchés" est, je l’avoue, la nouvelle la moins intéressante à mes yeux. Elle est complètement absurde et prête à sourire, mais je l’ai trouvée un peu trop longue et surtout sans véritable lien avec le contenu du recueil.
   
   "La Bonne Peinture" est ce conte farfelu dans lequel un peintre un peu médiocre se découvre un incroyable don : celui qui contemple un de ses tableaux ne connaît plus la faim. J’ai beaucoup aimé l’évocation du milieu artistique de Montmartre, les différences de comportement des uns et des autres face aux tableaux. Lafleur est sans doute le seul personnage véritablement sympathique de tout le livre, le seul qui soit suffisamment désintéressé, ni héroïque, ni lâche.
   
   Ces incursions dans le fantastique permettent de se moquer davantage, de dénoncer, de souligner les travers de la société, que ce soit sur le plan politique ou relativement à la religion.
   
   "Le vin de Paris" se démarque des autres récits par un ton beaucoup plus humoristique, plus léger. C’est l’un des rares à ne pas finir en tragédie. Une fois de plus, Marcel Aymé évoque les traces laissées par la guerre : la faim, les privations, le découragement car la fin du conflit n’implique pas nécessairement un retour à une vie plus facile. Rien de très réjouissant, cependant l’obsession du principal protagoniste pour les bouteilles de bon vin permet l’évocation de passages fort drôles.
   
   L’écrivain fut sans doute extrêmement marqué par la guerre, le regard lucide qu’il porte sur ses contemporains est terrible. Lors d’une première lecture de ces nouvelles, j’ai d’abord retenu les scènes cocasses, l’humour omniprésent (même s’il est grinçant), l’absurdité des situations. Mais une seconde lecture laisse finalement un goût amer. Personne n’est épargné par la plume acérée de l’écrivain, pas plus les riches que les pauvres, l’Etat que le curé, la presse ou les artistes. Ici, point de héros, chaque personnage créé par l’écrivain ne semble montrer que ses mauvais côtés, même si, pour certains, les portraits sont nuancés. La lâcheté, la cruauté, l’envie, la cupidité, la bêtise dominent, la frontière entre le Bien et le Mal devient plus floue, plus lâche. Les comparaisons avec certains traits des animaux sont assez nombreuses : Grandgil est comparé à un bélier, Justine a un mufle, l’une des compagnes de Lafleur est surnommée la Girafe… L’auteur souhaitait-il accentuer la part d’animalité de chacun des protagonistes?
   
   J’ai noté que les femmes ne bénéficiaient pas d’un traitement de faveur. Elles sont de mœurs légères, prostituées, filles légères, succombent si facilement, comme la grande Betty, la Girafe, ou les filles du pasteur anglais. Pire encore, sous le vernis de l’épouse modèle, elles peuvent être acariâtres, revêches, toujours promptes à se plaindre, à récriminer, si habiles à profiter de la faiblesse des hommes, telle Madame Duperrier ou Justine, l’épouse de Martin.
   
   C’est une lecture qui m’a permis de réfléchir à certains aspects d’un conflit aussi important que la seconde guerre mondiale. Plus discrète et moins glorieuse que les combats et les luttes, c’est la vie quotidienne vécue pendant et après ces événements par des gens ordinaires, dans un contexte extraordinaire. Comment savoir ce que l’on est capable d’endurer lorsqu’on a faim, à quelles extrémités est-on poussé? Comment définir le Bien, pourquoi n’avons-nous pas tous le même sens de la justice?
   
   Il me semble qu’au travers de ces nouvelles, et grâce à une belle maîtrise des dialogues, Marcel Aymé a su restituer les différents aspects de la nature humaine, en maniant l’ironie et l’humour, sans méchanceté et sans complaisance. Quelques soixante années plus tard, ces portraits ne sont pas démodés et demeurent d’une consternante actualité.

critique par Folfaerie




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Uranus - Marcel Aymé

Aymé chante l’amour de la vie
Note :

   Ce pauvre Marcel Aymé n’a guère été aimé des critiques qui ne lui rendent pas justice, encore actuellement, mais toujours par contre du public pour son théâtre ou des lecteurs pour ses livres. Les malveillants ont quand même réussi à faire négliger une œuvre volumineuse et de qualité et les soupçons nauséabonds qu’ils ont fait peser sur lui, s’ils n’ont jamais réussi à le faire condamner de quelque façon que ce soit ont tout de même amené beaucoup de gens à se détourner de lui, injustement, et c’est grand dommage eu égard à la valeur de sa production.
   
   On l’a classé à gauche, il ne rentrait pas dans la petite boîte, puis à droite, il ne rentrait pas non plus alors on a dit «anarchiste» parce que c’était justement dans cette boîte-là qu’on devait mettre ceux qui ne rentraient pas dans les autres cases et «de droite» parce qu’il ne manifestait aucune velléité de faire quelque révolution que ce soit. Quoi qu’il en soit, il était bien placé pour nous raconter cette France de l’après guerre si désireuse tout soudain de chasser toute trace de «collaboration» et de la faire payer cher, surtout à ceux dont on avait vengeance ou bénéfice à tirer. C’était un sujet très délicat, ça l’est encore un peu d’ailleurs. Il n’y avait que lui pour faire cela et il l’a très bien fait car il l’a fait sans anathème et ce n’était pas facile, surtout en 48.
   
   Nous sommes dans un village où la résistance s’appelait FFI ce qui vaut en ces années d’après guerre une hégémonie aux communistes. On est encore dans la période d’épuration, les condamnations à mort sont rapides et pas trop discutées, on est plus proche de la loi de Lynch que de celle de Salomon. Dans ce village, nous allons voir jusque dans leurs vies et pensées les plus intimes une quantité de personnages admirablement croqués et examinés plutôt avec bienveillance, quels qu’ils soient et quoi qu’ils aient fait. Cette absence de condamnation indignée est une constante chez M. Aymé et une de mes meilleures raisons de l’aimer. Il nous rapproche ici de personnages du commun ou aux extrêmes, des deux côtés. Il ne nous présente pas un personnage aux motifs douteux dans un groupe sans nous en présenter un admirable du même groupe. Mieux, il ne nous présente pas une bassesse chez quelqu’un sans nous en laisser voir aussi une face plus attachante. C’est vraiment la qualité majeure de la vision de Marcel Aymé et s’il est un roman où elle a trouvé à s’employer, c’est bien celui-ci.
   
   Et parmi les autres qualités de l’auteur, il ne faut pas négliger la fantaisie. Elle est partout, dans l’histoire, dans les anecdotes annexes, dans les façons de faire des personnages et dans les dialogues. Là, Aymé fait très fort. Les discussions entre ses personnages sont d’une part criantes de vérité et de l’autre toujours de vraies fenêtres sur leur âme. Il a le chic pour nous situer quelqu’un en quelques lignes d’entretien. Et il a l’usage aussi d’une langue très riche et fine, qui sert à merveille son sujet. Et c’est aussi drôle que c’est touchant, quand on découvre par exemple la vision personnelle que Léopold le cafetier a d’Andromaque, on rit parce que c’est impayable, mais on l’aime bien aussi pour cet élan si sincère. Et la justesse du coup de pinceau! Bref, il y a tant à vanter que je n’arrêterais pas…
   
   J’aime Marcel Aymé pour l’acuité du regard qu’il portait sur les hommes et pour l’indulgence que dans le même temps, il mettait dans ce regard, qui est sans doute personnifié ici par les personnages centraux de Watrin et Archambaud.
   
   En cette après guerre Aymé chante l’amour de la vie. Il en fait le cœur de ce roman.
   
   Extraits :
   
   - Studieux, appliqué à plaire au professeur et à prendre le pli de sa pensée, il avait une disposition vaniteuse à se faire remarquer et une méconnaissance de ses propres limites, qui gâtaient souvent ses efforts les plus méritoires. (211)
   
   - Ce qui se passe en nous-mêmes est loin d’avoir autant d’importance que le disent les livres et les professeurs. Ce qui compte, c’est ce que nous faisons et ce que nous ne faisons pas. Les simples intentions ne méritent pas de remords sérieux. (214)
   
   - «Rien de plus dangereux chez le travailleur français, songeait-il, rien de plus pernicieux que ce sens de l’humour et du pittoresque, qui vient affaiblir les réactions normales de la conscience de classe. C’est ce manque de gravité-là qui fait justement le jeu de l’adversaire. La bourgeoisie le sait bien puisqu’elle se sert de ses Fernandel, de ses Chevalier, de ses Edith Piaf pour proposer au prolétariat la tragédie sociale sous des aspects récréatifs, comiques, poétiques, attendrissants. Le rire, la tendresse, la poésie, voilà les vrais ennemis du peuple. Il nous faut un prolétariat en proie aux seuls sentiments de haine, de tristesse et d’ennui.»(242)
   
   - «Ah! Les hommes, Marie-Anne, les hommes! Quelles créatures adorables! Ils vont, ils viennent, ils sont cafetiers, professeurs, cordonniers, présidents, communistes, facteurs, ajusteurs, ingénieurs, cantonniers, ils ont chacun sa tête à soi avec quelque chose dedans bien à soi aussi, ils sont rusés, malins, gentils, et ils se démènent, ils s’aiment, ils se jouent des tours, ils se tuent. Des vrais petits diables. Voyez, Marie-Anne, j’aime bien les éléphants et les autres bêtes aussi et les arbres et les oiseaux. Naturellement, les oiseaux. Mais j’aime mille fois mieux les hommes, parce qu’ils sont mille fois plus beaux. N’est-ce pas?» (257)

   
   
   PS : De ce roman Claude Berri a tiré un film, très fidèle parait-il, je n’ai vu que le casting et en tout cas pour le choix des acteurs, c’est exactement ça.
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critique par Sibylline




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Epuration story
Note :

    Cette chronique se situe en province, à Blémont, c'est la fin de la guerre...
   
   Un bombardement a contraint les habitants dont les maisons ont été épargnées, à offrir l'hospitalité. La cohabitation est dangereuse car la Libération n'a pas pris en compte les collabos et les traîtres. La prudence et la méfiance sont de mise...
   
   Dès les premières lignes, moi qui n'ai connu ni la guerre, ni l'Occupation, encore moins la Libération, me retrouve happée au coeur d'une histoire aussi passionnante que si elle était la mienne!
   
   Les personnages sont tous plus truculents et attachants les uns que les autres; Marcel Aymé, un fin observateur des carences humaines, fait vivre ses personnages dans la promiscuité avec une fougue satirique unique. Cette promiscuité exacerbe la méfiance et la peur, chacun s'efforçant de faire oublier sa conduite durant l'Occupation et d'échapper aux représailles des résistants. Les communistes règnent sur la ville et traquent les collaborateurs... Une comédie noire, s'il en est une...!
   
   Quel grand écrivain votre club de lecture m'a-t-il permis de découvrir!
   
   Un fin conteur, un esprit libre et indépendant...
   
   Un chroniqueur lucide et acerbe de son temps. Travelingue (1941) retrace l'avènement du Front populaire; Le Chemin des écoliers (1946), évoque les années de l'Occupation; Uranus (1948), achève cette trilogie en prenant pour cadre la Libération et les sombres épisodes de l'épuration.
   
   Mon choix s'est arrêté sur ce dernier titre pour la simple raison que j'étais en possession de ce livre..., mais inutile de préciser que j'ai commandé les deux autres titres que je lirai aussitôt!
   
   Autre anecdote à signaler concernant Uranus; une excellente version cinématographique a été réalisée par Claude Berri en 1990, mettant en vedette une pléiade de grands noms tels que Michel Blanc, Gérard Depardieu, Jean-Pierre Marielle, Luchini, Noiret, etc., disponible en

critique par Françoise




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Lucienne et le boucher - Marcel Aymé

Apartheid social
Note :

   « ACTE PREMIER. Vues de face et séparées par un couloir, deux boutiques. Celle de droite est une bijouterie. Sur la vitrine, en lettres blanches : Moreau, joaillier, horloger. L’autre boutique est une boucherie : Boucherie Duxin. Un veau ouvert est pendu à l’étal. »
   
   C’est ainsi que Marcel Aymé brosse le décor sur lequel va se lever le rideau.
   
   Moreau est le mari de Lucienne. Un vieux mari, beaucoup plus vieux que ne l’est Lucienne. Il est joaillier et en tant que tel se situe (je veux dire que lui se situe ainsi) au plus haut de la caste des commerçants, bien au-dessus à ses yeux d’un boucher qui manipule la viande, qui a partie liée avec la mort. On n’est pas loin à cet égard du fondement du système de castes à l’indienne à la différence que celui-ci est institutionnalisé, défini! Donc Moreau prend Duxin de haut, et cherche en permanence à le rabaisser, le brimer. Pas de chance: le propriétaire des boutiques, de la joaillerie aussi, c’est Duxin. On imagine la frustration de Moreau! Pas de chance non plus pour Moreau, Lucienne, sa femme, en vient à comparer la vigueur de Duxin avec le début de sénilité de son mari. Et on imagine de quel côté balance son tempérament!
   
   Duxin, lui, est un bon bougre, qui aime son métier et ne conçoit pas méchanceté ou vice et va très vite se retrouver «jouet perdu» entre les griffes de Lucienne. D’autres personnages plus secondaires mais qui vont dans le même sens de l’histoire vont alimenter les rebondissements: Alfred, le fils de Duxin et aussi brut de décoffrage que son père, qui est amoureux – et réciproquement – de Madeleine, la fille de Moreau.
   
   La fin est un happy-end des plus étonnant – enfin, pas pour Moreau! – où la morale est sauve et dans lequel le méchant est puni.
   
   «Lucienne et le boucher» est une charge contre l’esprit petit-bourgeois, l’esprit de caste et une ode au naturel. Un naturel qui serait naturellement honnête et gentil ce qui reste largement à démontrer. Démontrer, c’est justement ce que tend à faire cette pièce de Marcel Aymé, comme «La tête des autres», et c’est moins bluffant, spontané, «décoiffant» que ses nouvelles ou ses romans. Il me semble.
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critique par Tistou




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La Belle et la Bête revisitées
Note :

   Pièce en 4 actes
   
   Ah ! C’était l’âge d’or du théâtre de boulevard. On ne lésinait pas sur les décors, un par acte et un grand, un intérieur de plusieurs pièces ou une rue peut-être… On ne lésinait pas sur le nombre d’acteurs ou de figurants non plus. Ils n’étaient pas encore «intermittents du spectacle», on les payait peut-être avec un lance pierre mais on n’hésitait pas à en mettre une bonne poignée là où il fallait. (plus d’une vingtaine de personnages ici).
   
   Quand cette pièce a été jouée, en 1948, elle a tout de suite connu le succès. Le public vibrait pour cette histoire d’amour et de meurtre, de brave homme et de machiavélisme et les vedettes de l’époque briguaient les rôles principaux. Si l’œuvre théâtrale de Marcel Aymé a vieilli et si on ne la regarde plus qu’avec un œil nostalgique et un brin amusé, un peu comme du Pagnol, elle était alors totalement en prise avec son époque et apportait au public tout ce qu’il demandait au théâtre. C’est avec cette pièce qu’elle a débuté et tout de suite, ce fut le succès.
   
   Ici, un bout de rue et deux boutiques: l’horlogerie-bijouterie de M. Moreau et la boucherie de M. Duxin. Saviez-vous qu’il y a une hiérarchie dans le commerce? N’en doutez pas. Un boucher n’arrive pas au niveau d’un bijoutier, ils en sont bien convaincus tous deux. En tout cas sur le plan social, parce que pour ce qui est de ce qui peut mettre le feu au cœur d’une femme… les muscles et la bonne santé du boucher ont leurs adeptes, surtout quand la femme trop jeune a épousé un mari trop vieux et trop chétif alors que sa nature sanguine la pousse au contraire vers les hommes vigoureux…
   C’est le cas de Mme Moreau qui fait tant et si bien que notre naïf boucher ne peut pas continuer à ignorer qu’il lui plait; et comme de son côté il est veuf et très «fleur bleue»…
   On s’aperçoit alors que les circonstances font que même une femme très très à cheval sur son statut social, peut composer avec ces écarts. Tout est dans la manière.
   Seulement voilà, forcément, le mari gène…
   
   Nous retrouvons ici le personnage classique chez Marcel Aymé de la femme dominatrice et du mâle subjugué ou dominé. C’est assez sexiste, dans le sournois, ces braves hommes manœuvrés par des femmes exigeantes et dures. Les femmes seraient donc apparemment soit faibles et gentilles, soit fortes et sans cœur, quant aux hommes les pauvres, pas méchants pour deux sous, ils font ce qu’ils peuvent pour leur donner satisfaction. Mais à l’époque, on n’analysait pas tant. On vibrait pour Moreau, on tremblait pour Duxin, ou l’inverse; on s’exclamait comme Mme Moreau et même Melle Moreau arrangeaient bien leurs affaires. Le suspens était tenu jusqu’à la dernière scène d’un superbe acte 4 et le public rentrait chez lui comblé après avoir applaudi à tout rompre. Sacrée soirée!
   
   C’était avant la télé ou les jeux vidéo…

critique par Sibylline




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En arrière - Marcel Aymé

10 nouvelles
Note :

   Marcel Aymé aura écrit énormément de nouvelles. «En arrière» est un des recueils de ces nouvelles, le dernier, paru en 1950. Ces nouvelles sont, quasi systématiquement, bordées, frangées de fantastique. Marcel Aymé utilise volontiers l’outrance du fantastique pour mieux mettre en évidence son propos ou la conclusion à laquelle il veut amener le lecteur. On est le plus souvent au bord du conte, et le tout dans une langue châtiée mais très agréable à lire. Pas étonnant qu’on faisait lire autrefois (?) Marcel Aymé – et notamment «Les contes du chat perché» dans les écoles.
   
   Une des plus intéressantes dans ce recueil; «Le mendiant», voit Marcel Aymé railler l’importance que prend l’automobile dans notre civilisation occidentale, d’une très belle manière et certainement assez visionnaire à l’époque? Du reste, ça commence comme un conte:
   « Il y avait à Detroit, dans l’Etat de Michigan, un homme très pauvre et très pieux, du nom de Théobald Bradley, qui avait une voiture vieille de presque huit ans. »

   Et ça continue comme un conte, le plus fameux qui soit puisque pastiche de la Bible et de la naissance du Christ. Il s’agit là de la naissance du «Grand Moteur», pour laquelle un ange va venir chercher Theobald et le guider, roi mage moderne.
   «Il est né ! s’écria l’ange en tombant à genoux. Il est né, le fruit du labeur de l’Homme et de la Femme! Gloire au Grand Moteur sur la terre et dans les cieux, gloire au Grand Moteur, dispensateur de toute énergie! Le Messie est enfin venu et il a choisi, pour vivre parmi vous, de s’incorporer au moteur d’une petite voiture toute simple, fabriquée par un couple innocent de jeunes mécaniciens! »

   Tout cela va finir en une caricature des prêcheurs nord-américains et leurs capacités à fonder des sectes et à recruter. Assez visionnaire aussi m’a-il-semblé?
   
   «Fiançailles» continue dans la veine fantastique avec un marquis de Valoraine contraint de révéler au monde, en l’occurrence Monseigneur d’Orviel, que son fils est un centaure. Un centaure, oui, vous savez, la créature mi-homme mi-cheval! Mais voilà-t-y pas que la nièce de Monseigneur d’Orviel, que Marcel Aymé s’emploie à nous décrire en des termes qui ne dépareraient une jument, n’est pas insensible aux charmes dudit centaure. Contre toute attente on se dirige droit vers des fiançailles puis le mariage quand une jument, une vraie celle-là, passe par là. Vanités, vanités …
   
   Dans «Avenue Junot», curiosité, Marcel Aymé fait carrément intervenir un Ferdinand Céline, dans un petit rôle un peu cruel.
   
   «Conte du milieu» nous raconte bizarrement l’ambiance délétère du jour de fermeture d’une maison close, au cours duquel des histoires s’échangent. Des histoires de maison close. Très daté ça aussi!
   
   «Josse» qui m’a paru sensiblement plus moderne dans son inspiration, raconte la difficulté de l’adjudant Josse qui doit partir en retraite après des années et des années de bons et loyaux services. Il rejoint sa sœur, célibataire aigrie de son état et chacun n’aura de cesse de prendre barre sur l’autre. Le retour à la vie civile n’est pas simple quand on a passé des années à encadrer et à être encadré! Et la fin prouve que ça peut finir mal!
   
   Des nouvelles extrêmement variées extrêmement agréables à lire. Une plongée dans une certaine mentalité des années de l’après-guerre.

critique par Tistou




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Clérambard - Marcel Aymé

La balance et le goupillon
Note :

   Pièce en 4 actes
   
   Alors qu’il ne s’était pas encore attaqué à la magistrature, M. Aymé était déjà allé faire un tour chez les bigots, cela avait donné «Clérambard».
   
   Le personnage de Clérambard lui-même est une exception parmi les personnages masculins de M. Aymé. D’habitude il les aime tièdes, incertains, tendres, doutant d’eux ou plutôt ne se faisant plus guère d’illusions sur leur courage, leur force de caractère, leur volonté, leur puissance etc. Des «Monsieur Toutlemonde» qui ne cherchent pas à se mettre en avant et qui diraient eux-mêmes qu’ils n’ont rien de remarquable. Clérambard est d’une toute autre espèce. Nous avons là un tyran domestique extrêmement autoritaire qui fait marcher toute sa famille –voire le voisinage- à la badine. Ce nobliau désargenté n’a rien perdu de sa superbe et se croit toujours au dessus du commun, mais quand je dis «désargenté» je ne lui rend pas justice, c’est la misère qui règne dans son manoir et femme, belle-mère et enfant sont astreints aux cadences infernales sur les machines à tricoter qui produisent le maigre gagne pain familial.
   
   Soit aigri par les difficultés de cette existence râpée, soit parce que tel est son charmant caractère, Clérambard est méchant, et même sadique avec les animaux que, pour une raison obscure ou sans raison du tout, il déteste. Il les tue volontiers, que ce soit pour les manger ou non, et cette agressivité s’étend aux animaux domestiques, chats, chiens etc. qui passent à sa portée. Mais un jour, il a une vision –ou une hallucination, à votre choix- et Saint François d’Assise vient lui donner un livre sur sa vie et au même moment, le chien du curé qu’il vient de tuer ressuscite. C’est plus qu’il n’en faut pour faire virer du tout au tout notre bourreau des bêtes mais sans lui faire perdre les excès de son caractère. Et le voila soudain défenseur éperdu de la cause animale, mettant sur le même plan une araignée et son épouse, la vie de l’une valant celle de l’autre, et voyant dans l’humble labeur de la prostituée un bel œcuménisme. (Oui là, il est vain de chercher le rapport zoologique, il faut plutôt y voir une douceur vers les plus méprisés ou un hommage aux préposées aux instincts bestiaux je suppose.)
   
   La vie de tous va donc au long de ces 4 actes, prendre un virage à 180° de la noblesse à la mendicité, jusqu’à la vente du château au maintien duquel tant de Clérambard s’étaient dévoués et le départ sur les routes en tant que vagabonds de Dieu. Tout au long de cette histoire, le curé du village, le bon sens chevillé au corps, sera le seul a garder la tête froide et à ne voir ni miracle ni apparition, à ne pas désirer renoncer à son confort pour suivre la voie divine, bref, le seul à ne pas du tout à avoir la foi et c’est ce que l’on reprocha violemment à M. Aymé, l’accusant d’avoir voulu ridiculiser l’Eglise. Il est vrai que l’Eglise, l’auteur ne l’appréciait pas plus que la magistrature, mais si on n’a plus le droit de dire ce qu’on pense dans ses pièces, où allons nous?! Il est bon cependant de ne pas négliger la poigne que le clergé faisait encore peser sur tous dans les années d’après guerre. Il me semble qu’actuellement on l’a oublié.
   
   Je pense que si la tentative récente de reprise de cette pièce a fait long feu, elle le doit davantage aux âneries de sa vedette qu’à la pièce elle-même. Je crois que sans ces relents le public d’aujourd’hui aurait encore pris plaisir à venir nombreux l’applaudir, moi la première… Dommage.
   
   
   Extraits :
   
   *(Clérambard à son fils) : J’ai longuement pensé à vous, durant ces heures de solitude. J’ai pensé, entre autres choses, à votre salut. Je me suis demandé si je ne devais pas vous le faire faire à coups de pied au cul ou s’il était possible, malgré les apparences, d’éveiller votre âme à la vérité par des moyens mieux accordés avec ma tendresse de père. (p.59)
   
   
   * (La Langouste) N’empêche que quand il m’a causé d’amour, j’ai eu comme un coup de langueur dans le poitrail. Encore maintenant, j’en suis toute chose. J’ai les intérieurs en duvet de canard. (p.120)
   
   
   * (La Langouste) A partir de maintenant, on est fiancés. En attendant les sacrements, on se mariera un petit peu, de temps en temps. (p.122)
   
   
   * Mme de Léré : Octave prétend que c’est en lisant la vie de Saint François d’Assise que lui sont venues ces idées bizarres.
   
   Le curé : Je suppose que le comte a été touché par la grâce. Evidemment, c’est ennuyeux. (p.171)
   
   
   * Le curé : L’Evangile est une nourriture qui a besoin d’être accommodée, comme toutes les nourritures. Et l’Eglise, seule, a compris la nécessité de protéger les fidèles contre la parole du Christ. Elle seule sait les retenir sur la pente des interprétations dangereuses.
   
   Clérambard : Je n’ai pas l’intention de me priver des lumières de l’Eglise.
   
   Le curé : Tant mieux. Mais l’Eglise se méfie des francs-tireurs et à juste titre. D’autre part, en ce qui concerne les miracles… (p.179)

critique par Sibylline




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La tête des autres - Marcel Aymé

Drame ou comédie?
Note :

   Pièce en 4 actes dont je ne saurais dire s’il s’agit d’un drame ou d’une comédie, la chose tenant, comme on le sait, surtout à la fin et nous en avons ici deux très différentes. En effet, entre la première en 1952 et la reprise en 1959, Marcel Aymé a remanié sa pièce, légèrement pour les trois premiers actes, mais en transformant complètement son acte IV. La première version amenait une fin assez convenue mais très habilement amenée. Elle devait laisser un public assez satisfait, du moins, c’est ce que j’imagine. La seconde version plus noire, présente un rebondissement inattendu et une vision plus pessimiste des choses en phase avec cette période où l’existentialisme était à la mode, même si Aymé était loin de se situer dans cette mouvance.
   
   Revenons à notre pièce, elle met en scène quelques magistrats (juges, procureurs …) et leurs épouses très bourgeoises mais très légères, ainsi qu’un condamné à mort évadé et un ponte du banditisme au bras très long. Cela commence très fort: le jeune procureur Maillard vient d’obtenir la tête de l’accusé et fête allègrement l’évènement entre gens de son monde
   "Dites donc, Maillard, c’est votre troisième tête. Pensez-y bien, mon cher. Votre troisième tête. A trente-sept ans, c’est joli."
   D’autant que les preuves manquaient totalement et que la condamnation n’a été arrachée qu’à la force de son éloquence. Il n’en est que plus acclamé et chacun le félicite pour la belle carrière qu’il entame, y compris les enfants dont le plus jeune croyait avec la naïveté charmante de l’enfance que papa allait rapporter la tête à la maison…
   
   Malencontreusement, le condamné était innocent, plus malencontreusement encore, il s’évade et le voilà réfugié chez son procureur. Toujours plus malencontreusement, il y constate que son alibi invérifiable –une coucherie avec une inconnue- est l’épouse de l’autre procureur et maîtresse du premier. Oui, je sais, on n’est pas là pour contester la vraisemblance, mais une fois tout cela mis en place, il ne reste plus qu’à se débrouiller et voir comment on peut arranger -ou non- les choses. Une chose est sûre en tout cas, la totale absence d’attention portée à l’intérêt de l’innocent.
   "Avoir fait condamner un innocent et cela par les seules ressources de votre talent, c’est tout simplement magnifique. Maillard, j’ai envie de vous embrasser."
   
   Ce qui fait le fond de la pièce, ce n’est pas l’intrigue mais de voir à quel point la vie et la mort de «gens sans importance» peuvent être décidées avec la plus totale désinvolture pour des raisons de carrière, d’arrangements ou de corruption quand ce n’est pas de caprice pur et simple. Les épouses ne se préoccupent que de luxe et de coucheries et les époux de luxe et carrière. Les choses sont ainsi présentées sans la moindre précaution oratoire et les pires accusations envers notre justice sont portées avec assurance. J’ai été étonnée par la violence tout à fait audacieuse de la charge contre la magistrature. Mais rassurons-nous, l’action se passe en Poldavie.
   
   Il parait que la pièce fit scandale à sa sortie et l’on imagine bien que ces messieurs en robe noire ont dû faire des bonds dans leurs fauteuils de théâtre, mais ils ne parvinrent pas à la faire interdire. Je me demande si l’on pourrait encore écrire ce genre de pièce aujourd’hui sans se trouver soi-même sur les bancs de l’accusation, face à des juges dont on peut prévoir la bienveillance… J’ai un gros doute.
   
   Nous avons donc ici une sorte de vaudeville. D’un côté c’est un genre de théâtre qui a beaucoup vieilli, d’un autre côté la lutte de Marcel Aymé contre la peine de mort était quelque chose de tout à fait révolutionnaire pour l’époque. Quand une trentaine d’années plus tard, MM. Badinter et Mitterrand abolirent la peine de mort il y avait encore 62% des Français qui étaient contre cette abolition alors quelques années après guerre, je vous laisse estimer…
   On dit que c’est la condamnation à mort et l’exécution en 45 de Roger Brasillach son ami qu’il avait tenté de sauver qui avaient inspiré à M. Aymé ce désir d’en découdre avec les juges; on peut le comprendre, comme on peut s’étonner qu’il n’ait pas été plus sensible quelques années plus tôt à d’autres exécutions…
   
   
   Extrait :
   
   Valorin (le condamné) : Ainsi donc, la vie et la mort du prévenu dépendent du talent de chacun des deux orateurs et tout se passe, en définitive, comme si on jouait sa tête aux échecs, le meilleur joueur entraînant la conviction du jury.
   
   Maillard : Ma foi, c’est un peu ça, bien qu’il soit assez choquant de l’entendre dire.
   
   Valorin : Dans ces conditions, ne serait-il pas plus équitable pour l’accusé que sa tête fut jouée à pile ou face? Pour ma part, j’aurais eu ainsi une chance sur deux de m’en tirer, au lieu de n’en avoir aucune.
   (p. 55/56)

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critique par Sibylline




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La Justice au banc des accusés
Note :

   Autant les romans et nouvelles de Marcel Aymé s’appuient sur le fantastique ou y font référence, autant son théâtre (au moins «La tête des autres» ou «Lucienne et le boucher») est hyperréaliste, didactique et militant.
   
   «La tête des autres» est un pamphlet sur le dévoiement potentiel de la Justice et de ceux qui la rendent, une considération générale sur la relativité de la Justice.
   
   Pièce de théâtre de la forme la plus classique, aux surprises calibrées, je ne suis pas certain que ce soit le domaine littéraire où le génie de Marcel Aymé s’exprime le mieux?
   
   Au domicile du Procureur Maillard, en fin de journée, on attend le retour dudit Procureur qui requerrait pour «une tête», celle de Valorin. Il arrive et c’est une explosion de joie pour Juliette, sa femme, Louis et Renée Andrieu, amis et collègue Procureur pour ce qui concerne Louis, Bertolin un autre Procureur. Tout ce beau monde s’apprête à fêter cela – une tête! – quand apparait Valorin (on est au théâtre!) qui vient de s’évader et qui crie son innocence. Un peu vaudevillesque tout de même!
   
   La situation va rapidement se compliquer puisque Roberte, la femme du Procureur Bertolier, est en fait la maîtresse de Maillard, que Valorin l’a compris d’autant que Roberte ne lui est pas inconnue (!), et que d’autres surprises surgiront au fil des rebondissements. L’injustice – ou non-justice – sera portée à son comble quand on dénichera un nouveau coupable à la place de Valorin, nouveau coupable bouc émissaire comme lui. L’occasion d’états d’âme pour Valorin et Juliette, la femme du Procureur Maillard. Justice – injustice, la valse lente évoluera tout du long et les concernera tous au bilan, même Valorin qui prendra conscience de l’injustice amoureuse. Tout le monde sera servi !
   
   « De Roberte, la femme de Bertolier, un autre procureur, à Valorin:
   - Résigne-toi, va, tout est injuste. Tu t’insurges contre l’iniquité, la mauvaise foi, mais tu échanges des serments d’amour avec la femme que tu crois la plus pure, la plus digne de toi, et tu la trahis au premier tournant de ta liberté. Que veux-tu, l’injustice est en nous, dans notre sang, et dans notre chair.»

critique par Tistou




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Le chemin des écoliers - Marcel Aymé

Noir, amer, fondant en bouche...
Note :

   Avec ce roman publié tout juste après la deuxième guerre mondiale, en 1946, Marcel Aymé délaisse les campagnes et les paysans madrés qui formaient l'univers de "La jument verte" au profit des petits bourgeois parisiens, et le second empire pour l'occupation allemande, sans rien rabattre de son impertinence ni de sa sensualité piquante, sans renoncer surtout à pourfendre l'hypocrisie ambiante dès que l'occasion s'en présente. Et pourtant, il est bien difficile de croire que "le chemin des écoliers" est né de la même plume que "La jument verte" tant ces deux livres sont différents, tant le premier, en somme, offre à foison ce dont la seconde manquait à mes yeux cruellement: des personnages terriblement humains et un vrai regard de bonne grosse tendresse pour leurs innombrables défauts et manquements.
   
   Car bien sûr, tout émoustillés par les longues jambes de Solange, leur secrétaire, les
   (anti-)héros de Marcel Aymé ne sont pas exactement des maris fidèles. Ils sont gourmands, fricotent tant et plus au marché noir – les temps sont durs et il faut bien vivre. Ils préfèrent tant que c'est possible reporter à plus tard l'achat d'une nouvelle paire de chaussures pour le fiston afin de pouvoir payer leurs cigarettes et ne sont que trop enclins à engouffrer au petit-déjeuner bien plus que leurs trois tartines beurrées réglementaires. Mais au fond, Michaud et Lolivier, son ami et associé de la S.G.I. ou Société de Gérance des fortunes Immobilières de Paris, ne sont pas des mauvais bougres. Ils sont même pleins de bonnes intentions, et de la bonne grosse tendresse, il y en tant dans leurs rapports qu'elle envahit jusqu'à leurs engueulades les plus sonores.
   
   Au travers de la vie familiale et professionnelle de nos deux bonshommes, Marcel Aymé nous invite à la découverte de tout un petit monde grouillant de vie dans le Paris de l'occupation. On y croisera tour à tour soldats occupants et patriotes convaincus, cocottes et petits collabos, rapaces ou antisémites qui s'ignorent plus ou moins, autant de seconds rôles dont le destin nous est révélé en des notes de bas de pages souvent désopilantes alors même qu'elles apportent au "Chemin des écoliers" une incontestable touche de noirceur que vient encore renforcer le récit des penchants sadiques du fils Lolivier...
   
   Tendre à faire fondre et pourtant bien sombre, voici un livre comme une tablette de chocolat: noir, amer, fondant en bouche... Et ça, franchement, ça me plaît bien. Voilà donc que je ne suis plus tout à fait fâchée avec Mr Aymé ;-)
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critique par Fée Carabine




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Lectures inoubliables
Note :

   Dans ce deuxième volet de la trilogie de Marcel Aymé sur le thème de la guerre, celui-ci démontre avec toujours autant de justesse, d'empathie et d'absence de jugement, en tournant autour d'une famille durant l'occupation allemande, que la réalité des choix est trop souvent aléatoire et que les circonstances peuvent conduire certains dans des voies extrêmes.
   «Je suis une espèce de privilégié. Je n'aurai pas su ce que c'était que la guerre. Elle n'aura rien ajouté à mon poids de misère... Je sais, et je le savais bien avant la guerre, que la souffrance n'élargit pas le coeur et que les grandes épreuves ne nous rendent pas meilleurs. Elles nous recroquevillent sur nous-mêmes et nous condamnent à un égoïsme noir, sans joie. Tout à l'heure, je rentrerai chez moi. Je ne penserai ni aux malheurs de la France, ni aux malheurs de l'Europe. Je resterai enfermé avec mon obsession, comme avec un rat dégoûtant dont il faut subir le contact et les morsures.»
   
   Que dire de ces notes de bas de page, sorte d'exégèse du non-dit dans le texte, astuce tout à fait brillante!
   Grâce à elles, le tableau s'élargit encore. Les personnages secondaires croisés au hasard y ont droit à leur biographie résumée. Ça donne une foule de destins manipulés, brisés ou favorisés par la guerre. Un maelström qui prend les êtres, fait basculer leur destin au hasard, et les expédie dans un camp ou dans l'autre.
   
   Démonstration servie par la clarté, la netteté, la précision de la langue, et cette ironie propre à Marcel Aymé qui relativise toutes les croyances absolues.
   «Mais l'aversion qu'il a toujours eue pour le communisme ne s'inspire plus des mêmes raisons qu'autrefois. Lolivier se moque de lui: "Il t'arrive une aventure insignifiante. Tu étais un bourgeois de gauche et tu es devenu un bourgeois de droite."»
   
   L'intelligence du propos et la qualité de l'écriture de ce grand écrivain comble tous les besoins du lecteur: ceux de l'esprit, de l'âme et du coeur!
   Lectures inoubliables...
   Merci à ce club de lecture et son auteur du mois qui m'a permis de faire cette heureuse rencontre!
   
   
   PS: Merci à toi, Françoise

critique par Françoise




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Les Contes du chat perché - Marcel Aymé

Des contes que les grands aiment aussi
Note :

   Les Contes du chat perché ne sont pas des lectures à réserver aux enfants, les éditeurs l'ont bien compris qui les ont publié aussi bien en littérature générale.
   
    Parmi les Contes du Chat perché de Marcel Aymé, que j'ai lus vers l'âge de huit ans, Il est en est deux qui m'ont envoyé un coup au creux de l'estomac. Le premier est "Le Canard et la panthère", le second est "Le Chien". Je me suis souvent depuis demandé pourquoi. On connaît l'histoire. Delphine et Marinette, de retour de commissions, rencontrent un chien, une ficelle attachée au collier, qui traîne par terre. Il se cogne partout, la douleur le fait gronder, ce qui effraie les petites. Ce chien, qui parle aussi bien qu'une personne, (lui disent les petites), explique qu'il menait son maître aveugle, qui le maltraitait, sur les chemins, afin d'assurer sa pitance et la sienne auprès des paysans des environs.
    Un beau jour, raconte-t-il, son maître s'est montré tout gentil, et lui a proposé de but en blanc de prendre son mal: le chien lui donnerait ses yeux, et c'est lui qui le conduirait sur les routes, et lui ferait une vie de rêve.
    Après des hésitations que l'on comprendra, le chien, en bon serviteur, consent. Sitôt dit, sitôt fait, le chien devient aveugle, le maître voit. Ce n'est pas long: Le vaurien de maître l'abandonne, et le voilà qui erre sur les sentiers, avec son bout de ficelle pendant à son collier.
   Les petites et lui font amitié, et le mènent, non sans appréhension, jusqu'à la ferme des parents. Sera-t-il accepté? Le chat, le fameux chat des contes du Chat Perché est bien implanté à la ferme, et commence par voir ce nouvel arrivant, et rival potentiel, avec méfiance. Mais le chien, qui est humble et bien élevé, fait la meilleure impression sur tout le monde, et "s'intègre" parfaitement, comme on dirait maintenant, aux habitants de la ferme...
   
   Vous croyez l'histoire finie? Ce n'en est que le début. Le début d'un conte léger et profond comme Marcel Aymé savait nous en offrir. Quant à la vraie fin, surprenante, "Mais pourquoi? me disais-je à huit ans, Alors qu'il aurait pu vivre heureux à la ferme, pourquoi?"
   Aujourd'hui, je connais la réponse: parce que.
   Aymé le savait, et moi, pas encore.
   
    Le deuxième conte du Chat Perché à m'avoir frappé particulièrement s'intitule "Le Canard et la Panthère". Voici brièvement résumée l'histoire: le canard sent depuis quelque temps sur lui les regards lourds des parents. Il n'en perçoit pas bien la signification, mais ça le met mal à l'aise, et Delphine et Marinette, qui avaient jusqu'ici tempéré ses velléités de voyage, l'encouragent à présent à partir au plus vite.
   Canard, tu parlais tout à l'heure d'aller en voyage...
   Oui, mais mon idée n'avait pas l'air de vous plaire, à Delphine et à toi
   Mais si, au contraire! s'écria Delphine. Et même à ta place, je partirais dès demain matin.

   
    Et cédant aux instances des petites, et poussé par un mauvais pressentiment, le voilà parti. d'un bon pas et comme la terre est ronde, il se retrouve à la ferme trois mois après. C'est ainsi que Marcel Aymé aboutit là où il veut au prix d'un raccourci miraculeux.
    Mais il ne revient pas seul. Il est accompagné d'une magnifique panthère dont il a fait connaissance en Inde, pays dont elle doit avouer à sa grande confusion qu'elle ne connaissait même pas le nom.
   C'est le canard qui le lui a appris, et qui a pris ainsi un ascendant sur cette grosse bête finalement assez sympathique. Mais panthère elle est, panthère elle reste, et les parents ont la frayeur de leur vie en la voyant. Et le canard a eu en chemin le temps de la mettre au courant de tout ce qui se passait à la ferme, par exemple, qu'ils veulent envoyer le vieux cheval à l'abattoir. Plus question, solidarité animale oblige, la panthère interdit tout envoi d'animaux à la boucherie . En somme, elle instaure une dictature pour le plus grand bien de tous. C'est en ce sens que l'on peut déchiffrer dans ce conte un message politique. Une paix armée règne pour un temps à la ferme.
   
   La vie reprend, agréable, mais peu à peu, la tyrannie se devine sous le gant de velours. Vous découvrirez les péripéties... Et le narrateur conclut par cette phrase d'une somptueuse beauté, une phrase qui prend le lecteur à la gorge: "Et la panthère ferma ses yeux d'or... " Quoi? Cette bête redoutable, qui a fait trembler tout le monde, meurt en gémissant, en miaulant, en révélant une faiblesse cachée que l'on attendait pas? Où veut en venir l'auteur? Que veut-il nous dire? Comme tous ces animaux représentent des types d'humanité, faut-il comprendre que l'auteur veut nous montrer une image de la faiblesse humaine qui, alors même qu'elle prend le masque d' une force apparente, forme l'arrière-plan de notre humanité? S'agit-il là d'un trait féminin de la panthère? Mais le mystère de cette conclusion passe infiniment toute velléité d'explication. Nous comprenons parfois très bien ce que notre raison ne comprend pas.

critique par Somsakt




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