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Auteur des mois de février & mars 2010
António Lobo Antunes

   Et nous voilà repartis vers le soleil! Après le si français Marcel Aymé, c’est le torride António Lobo Antunes qui a fait remonter vers nous des bouffées suffocantes d’Afrique angolaise et de Portugal salazariste.

Biographie

   
   António Lobo Antunes est un écrivain Issu de la grande bourgeoisie portugaise né en 1942 à Benfica dans la banlieue de Lisbonne. Il a fait des études de médecine et s’est spécialisé en psychiatrie. Il a exercé un temps en psychiatrie à l'hôpital Miguel Bombarda à Lisbonne. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.
   Son expérience pendant la guerre d'Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, inspire directement ses trois premiers romans: "Mémoire d'éléphant", "Le Cul de Judas" et "Connaissance de l'enfer" qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays.
   Il poursuivra son oeuvre avec une tétralogie composée par "Explication des oiseaux", "Fado alexandrino", "La farce des damnés" et "Le retour des caravelles" dans lesquels il fait une relecture du passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974.
   On pourrait réunir les trois romans suivants ("Traité des passions de l'âme", "L'ordre naturel des choses" et "La mort de Carlos Gardel") sous le titre "cycle de Benfica" car il y revisite les lieux de son enfance et de son adolescence dans ce quartier de Lisbonne.
   Il a obtenu le Prix Union Latine en 2003, le Prix Jérusalem en 2005 et le Prix Camões en 2007.
   (Wikipedia)
   
   L A analyse sans relâche et avec précision les mécanismes d’exploitation, coloniale principalement, mais également celle des nantis de la dictature salazariste. Mécanismes tant économiques que psychologiques, tant individuels que collectifs et dont leurs mœurs sexuelles ne sont pas plus exclues que la gestion de leur capital.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Lettres de la guerre
  Mémoire d’éléphant
  Le cul de Judas
  La farce des damnés
  Le retour des caravelles
  Traité des passions de l’âme
  La mort de Carlos Gardel
  Le manuel des inquisiteurs
  La splendeur du Portugal
  Livre de chroniques
  Exhortation aux crocodiles
  N'entre pas si vite dans cette nuit noire
  Dormir accompagné
  Connaissance de l'enfer
 

Lettres de la guerre - António Lobo Antunes

Chronique intime d'une séparation
Note :

   En janvier 1971, António Lobo Antunes, médecin fraîchement diplômé, jeune marié et futur papa, s'embarque pour l'Angola où il doit effectuer son service militaire, alors que la guerre qui mènera à l'indépendance du pays prend de plus en plus d'ampleur. Et ces "lettres de la guerre" sont celles qu'il a écrites à son épouse au long de ces interminables mois: la chronique tout à la fois de leur amour et de leur séparation, de l'attente puis des premiers mois de leur fille aînée. Chronique si évidemment familiale et intime (jusque dans les photos qui l'illustrent) que j'ai eu par moments l'impression de commettre une indiscrétion en la lisant, une impression dont je ne me suis libérée que parce que la publication cette correspondance est elle aussi le résultat d'une décision familiale des Lobo Antunes. Chronique où la guerre proprement dite, les opérations militaires, les implications politiques, ne sont évoquées que par allusions: "Je commence à comprendre qu'on ne peut pas vivre sans une conscience politique de la vie: mon escale ici m'a ouvert les yeux sur beaucoup de choses que je ne peux pas écrire dans une lettre." (p. 186) Discrétion imposée par la censure ou besoin d'une mise à distance, on pressent à peine dans ces lettres la critique impitoyable de la politique coloniale portugaise à laquelle António Lobo Antunes se livrera par la suite dans ses romans ("La splendeur du Portugal" en particulier).
   
   Mais la correspondance d'António Lobo Antunes n'en est pas moins passionnante, car ses lettres tour à tour débordantes de tendresse et noyées de mélancolie, expression d'un manque insoutenable, racontent en toute simplicité la vie des soldats dans un village perdu dans la brousse angolaise - la chaleur, la nourriture (détestable), les mines et les attaques des convois... Et surtout la solitude pesante pour ce jeune médecin, qui se veut déjà écrivain, passe l'essentiel de son temps libre à travailler à son premier roman et se trouve terriblement isolé au milieu de camarades qui pour la plupart ne partagent pas du tout ses intérêts. Emouvante chronique familiale. Témoignage de la vie quotidienne des soldats portugais en Angola. Récit de la naissance d'un écrivain que l'on découvre sous un jour parfois inattendu. Autant de facettes qui font de ces "Lettres de la guerre" une lecture incontournable.
   
   
   Extrait:
   "Tout cela est triste et obsolète. Te souviendras-tu encore de moi? Parfois même moi, je ne me souviens plus de moi. Je me regarde dans la glace et c'est un étranger que je vois. Pourtant extérieurement je suis toujours le même. C'est intérieurement que j'ai changé. Mon propre silence me surprend, tout comme ma voix. Je parle peu, et tout ce que je dis, je le prononce sur un ton sec et mélancolique, qui n'était pas le mien. J'ai toujours une ride sur le front et un pli amer au coin de la bouche. Tes lettres m'apportent tellement d'amour. Je les lis comme on prie. Espérons que tout ça finisse. J'aime tout de toi. Des baisers pour ma brune petite fille qui, pour son malheur, a hérité ce que j'ai de plus laid." (p. 258)

critique par Fée Carabine




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Mémoire d’éléphant - António Lobo Antunes

Une journée dans la vie d’un psychiatre
Note :

   L’homme est plutôt perdu, à la dérive même. Il est psychiatre dans un hôpital psychiatrique, il vit séparé de sa femme tout en ayant conscience de toujours l’aimer. Il a connu l’état de guerre en Angola et ne parvient pas à oublier. Notre homme est très compliqué!
   « … , et le remords de s’être esquivé un soir, la valise à la main, en descendant l’escalier de la maison où il avait habité durant si longtemps, prenant conscience, marche après marche, qu’il abandonnait beaucoup plus qu’une femme, deux enfants et un réseau compliqué de sentiments tempétueux mais agréables, patiemment mis de côté.…/…
   Les yeux désolés de sa femme le poursuivaient jusqu’au bas de l’escalier; ils s’éloignaient l’un de l’autre comme ils s’étaient rapprochés, treize ans auparavant, au cours de l’un de ces mois d’août balnéaires faits d’aspirations confuses et de baisers inquiets, dans la même ardeur tourbillonnante d’un reflux de marée.»

   
   On peut parler de voyage, sinon au bout de l’enfer, au moins en enfer, au cours de cette journée où l’état de confusion semble être la seule boussole de notre homme. Une journée probablement pas tout à fait ordinaire? Une journée comme vous n’en souhaitez pas à coup sûr.
   
   Il y a probablement du ressenti autobiographique dans tout cela vu la formation et l’ex-métier de psychiatre d’Antonio Lobo Antunes ainsi que sa participation à la guerre d’Angola.
   
   Ca reste largement foutraque et pour tout dire j’ai eu du mal à m’accrocher en tant que lecteur. Ce n’est pourtant pas une coquille vide dont tout le sel aurait été extrait. Non, plutôt une coquille que je ne saurais ouvrir! Et peut-être pleine de sel? Le style aussi doit être pour quelque chose dans cet espèce de rejet dont je me sens faire preuve; moins bizarre pourtant que dans «Dormir accompagné», moins bizarre mais pas davantage entrainant à mes yeux. C’est cela, Antonio Lobo Antunes ne parvient pas à m’entrainer avec lui!

critique par Tistou




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Le cul de Judas - António Lobo Antunes

Bourbier angolais
Note :

    «Comment vas-tu tenir, à Lisbonne, après ce cul de Judas?» Quand le narrateur, médecin militaire portugais qui vient de passer vingt-sept mois de service en Angola au temps de la guerre coloniale, prétend pouvoir répondre à son confrère : « À l’aise» , le lecteur s’est aperçu depuis longtemps que rien n’est plus faux.
   
   Numérotées de A à Z — mais après vérification manquent K, W et X — les séquences du récit évoquent tout ensemble le passé et le présent. D’emblée l’évocation du Jardin zoologique préfigure l’Angola, mais en plus paisible. Cet Angola où les Portugais se battent dès 1961 contre l’insurrection nationaliste est la matière littéraire qui reviendra hanter d’autres livres d’Antonio Lobo Antunes. Il y fut médecin militaire, comme le narrateur du «Cul de Judas».
   
   Ce livre a inauguré la notoriété de Lobo Antunes. C’est un texte court par rapport au reste de son œuvre. Entrecoupé de forte consommation nocturne de vodka, de whisky et de cognac, c’est un long monologue qui s’adresse à une inconnue rencontrée dans un bar. Les heures s’égrènent, elle écoute sagement. Elle n’intervient pas. Le narrateur s’adresse à elle, au moins par des «voulez-vous un autre whisky» ou «vous avez raison, je divague» et des «comprenez-moi.» Entre les brumes de l’alcool, ses divagations trouvent leur chemin et illustrent plusieurs thèmes: la famille, la femme, la guerre…
   
   La famille, fidèle à la dictature de Salazar, au catholicisme, aux traditions militaires, pèse sur la jeunesse du narrateur. Les tantes mêmes, sorties de leurs vieux meubles et de leurs antiquités des beaux quartiers lisboètes, applaudissent au départ du jeune toubib pour l’Angola: tu deviendras un homme. On connaît la chanson. Le jeune soldat, à peine marié, échappe au malaise des tempêtes tropicales pour débarquer à Luanda au milieu de la misère, des prostituées, des bidonvilles. Le casernement dans la brousse enfin atteint, ce sont les lépreux qu’il faut faire semblant de soigner. Ensuite toute l’horreur de la guerre défile… Les combats pour les mines de diamant de Malanje. Le napalm. Les trahisons, les blessés qui hurlent, les morts si nombreux, les cercueils en zinc, le matériel défaillant, les officiers incapables planqués à l’Etat-major, les soirées débilitantes avec alcools et parties de carte, les soirées dansantes minables, la chaleur étouffante même quand le générateur n’est pas en panne. Les cuisses noires de Sofia, une fille du village, semblent être sa seule consolation, mais la police politique en juge autrement. Malaise encore. Le toubib s’interroge sur le sens de sa présence, sur le sens de cette guerre, sur l’éloignement de ses proches — géographique et moral. «Je voudrais désespérément être un autre, vous savez.»
   
   Le sens de la formule, la dimension baroque de la phrase étirée en longue période, c’est ce qui m’avait conquis il y a une dizaine d’année. C’est le même bonheur que l’on éprouve à relire aujourd’hui ce «Cul de Judas».
   
    «Comme cet après-midi du 22 juin 71, à Chiume, quand on m’a appelé par radio pour m’annoncer, depuis Gago Coutinho, lettre à lettre la naissance de ma fille, Fox, India, Lima, Lima, Echo, des murs tapissés de photographies de femmes nues pour la masturbation de la sieste, ses seins énormes qui se sont mis subitement à avancer et à reculer, je me suis fortement tenu au dos de la chaise du caporal des transmissions et j’ai pensé Je vais avoir une merde quelconque et je suis foutu.» (Extrait, p.75).

critique par Mapero




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La farce des damnés - António Lobo Antunes

Je l’ai vu, j’y étais
Note :

   Je préviens tout de suite ceux qui voudraient commencer la découverte de l’œuvre de Lobo Antunes par ce roman (ce qui est très possible) qu’il ne faut pas se laisser désarçonner par le premier narrateur, qui est un dentiste qui vit une vie –déjà pas toute simple- en zappant perpétuellement de son imaginaire cinéphile à la simple réalité. Rapidement, on comprend bien le procédé et on n’y est pas plus mal à l’aise qu’ailleurs.
   
   Je dis "premier narrateur", ce qui, vous l’avez compris, implique qu’il y en aura d’autres. En fait, toute la famille va, à son tour, prendre la parole pour raconter ces quelques jours pas comme les autres puisque l’agonie du pater familias fait un écho personnel à celle du régime de Salazar. C’est la fin du monde réactionnaire et même fasciste, dans la ruine et le sordide et (enfin!) la peur. La peur à cause de laquelle les hommes montrent leur fond véritable et dont on s’aperçoit que, comme il est logique, elle est immense sous leur haine. Nous découvrons de cette façon, les coulisses de ce monde de nantis, coulisses beaucoup plus sordides qu’on ne le supposait sans doute. Je me disais qu’ils avaient eu tous les pouvoirs et si c’était pour se faire ces vies atroces, ils avaient eu bien tort de se battre pour les garder. Mais bon, ils pensaient différemment, je ne vous le cache pas.
   
   Notre famille donc, ayant sans doute abusé quelque peu des liens consanguins, se retrouve munie d’une assez belle brochette de débiles divers et de psychopathes, la limite étant fixée par la capacité à assurer son pouvoir sur les biens et les autres membres de la famille. Comme ils sont néanmoins au dessus du commun, les faibles de la famille sont malgré tout conservés en son sein et entretenus sans qu’on leur demande quoi que ce soit.
   
   Les différentes voix reprendront et poursuivront le récit de cette chute, l’écroulement dans le même temps d’une existence, d’une puissance familiale et d’une situation politique, le tout coïncidant avec trois jours de fête ce qui y ajoute effervescence villageoise, lâcher de taureau (dont la mise à mort peut alors symboliser à la fois la fin du grand-père et celle du régime) et feux d’artifice. La manière de raconter de Lobo Antunes qui, étant dans la tête d’un personnage, mêle constamment et sur le même plan ce qui se passe, ce que ce personnage voit, vit, et ce qu’il pense ou imagine, reflète ce qui se passe dans la réalité dans les esprits de chacun de nous. Elle ne désarçonne que si on tente d’y résister ou de maîtriser. Il faut se laisser porter au contraire, accepter le jeu, s’imaginer soi-même dans la tête des personnages et l’effet est alors plutôt puissant. Mais si vous n’avez encore jamais lu Lobo Antunes, n’allez pas vous imaginer d’après ce que je vous dis que cette manière de voir les évènements par l’entremise d’un protagoniste est commune et très employée en littérature, car ce n’est pas le cas. Ce qui est souvent employé, c’est le personnage qui dit «je pensais ceci» ou «je m’imaginais cela» etc. Ici, rien de tel. La narration livre absolument sur le même pied ce qui vu de ce qui n’est que dans la tête du narrateur. Vous verrez, c’est tout autre chose.
   
   J’ai lu facilement ce roman –ce qui n’est pas le cas de tous les livres de cet auteur- Je parle de facilité technique et d’intérêt ne se perdant pas. Je l’ai aimé et admiré. J’avais plaisir à le retrouver à chaque fois que je le pouvais. Pour ces raisons, je vous le conseille sans hésiter pour voir un peu en quoi Lobo Antunes est un grand écrivain.
   
   
   Extraits :
   
   - … le réveil me repêcha de mon sommeil à huit heures du matin, de la même façon que les grues sur les quais ramènent à la surface les voitures toutes velues d’algues, qui ne savent pas nager. (19)
   
   - Les traits de l’homme s’ouvrirent lorsqu’il frotta une allumette, son visage brûla de profil comme un morceau de papier qui se plisse, bat des ailes, diminue, disparaît, transformé en une petite braise de tabac… ( 113)
   
   - Un couple d’étrangers, sac au dos, envahit l’atelier, examinant les faïences et les peaux de mouton, comme les anciens navigateurs les statuettes de palissandre des Noirs. (256)

   
   
   Titre original : Auto dos Danados

critique par Sibylline




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Le retour des caravelles - António Lobo Antunes

Paradoxe temporel
Note :

   En abordant avec ce livre, une dizaine d'années à peine après l'implosion de l'empire colonial portugais, le sujet du retour des colons dans leur Mère-Patrie, António Lobo Antunes nous offre un roman atypique en comparaison du reste de sa production. Pendant moderne des "Lusiades", le grand poème épique du siècle des découvertes, oeuvre de Luis de Camões, délaissant l'analyse des horreurs de la guerre ou des sentiments humains bouillonnant dans la touffeur familiale, "Le retour des caravelles" nous entraîne à la suite de toute une galerie de personnages les plus divers – modeste fonctionnaire, petit commerçant ou trafiquant de diamants – auxquels António Lobo Antunes a imaginé de redonner les noms des grands héros des explorations maritimes du XVème siècle, en un paradoxe temporel aux effets saisissants.
   
   Dans le port de Lisbonne, les caravelles jouent au coude à coude avec les tankers irakiens. Les autocars pleins de touristes se mêlent aux charrettes des tailleurs de pierre pour créer un gigantesque embouteillage aux abords du chantier du couvent des Hiéronymites. Diogo Cão, explorateur des côtes occidentales de l'Afrique dans les années 1485-1486, se double ainsi d'un employé de la Compagnie des Eaux angolaise, tandis que François-Xavier, missionnaire jésuite en Extrême-Orient et saint patron de Setubal, se révèle aussi un proxénète au demeurant fort peu sympathique... Et quant au roi Manuel 1er et à son compère Vasco de Gama - "ce couple de vieillards déguisés qui portaient les costumes extravagants d'un carnaval ancien, un poignard en fer-blanc à la ceinture, des mocassins pointus en velours, des pourpoints à rayures et de longues mèches sentant l'origan d'arrière-cuisine dans lesquelles pullulaient des parasites de siècles révolus" (p. 143) – ne suscitent que des regards effarés de la part de leurs concitoyens d'un état désormais devenu républicain.
   
   Le résultat est décapant et par moments des plus cocasse. Mais l'impression qui domine en fin de compte est celle d'un très fort sentiment d'amertume, si bien que l'on ne peut que souscrire à cette constatation formulée par une vieille prostituée, amie de Diogo Cão:“je n’ai jamais croisé d’hommes aussi amers qu’à cette époque douloureuse où les paquebots rentraient au royaume pleins à craquer de gens rageurs et désespérés, avec, pour tout bagage, un baluchon à la main et une aigreur incurable au fond du cœur (…)” (pp. 234-235).
   
   Extrait:
   “Le premier ami qu’ils se firent à l’hôtel Apôtre des Indes dormait trois matelas plus loin, il s’appelait Diogo Cão, avait travaillé en Angola comme agent de la Compagnie des Eaux, et quand, l’après-midi, une fois que la mulâtresse était partie au bar, il venait s’asseoir avec le petit et moi sur les marches de l’hôtel pour regarder sur les voliges des toits la frénésie des tourterelles, il m’annonçait, d’une voix déjà incertaine, tout en buvant au goulot d’une bouteille cachée dans la doublure de son manteau, que trois cents, quatre cents ou cinq cents ans plus tôt, il avait commandé les vaisseaux de l’Infant tout au long de la côte africaine. Il m’expliquait la meilleure façon d’étouffer dans l’oeuf des mutineries de marins, de saler la viande et de naviguer à la bouline, et combien il était difficile de vivre en ces temps rudes de huitains épiques et de dieux en colère, et je faisais semblant de le croire pour ne pas froisser la susceptibilité de ses emportements d’ivrogne, jusqu’au jour où il a ouvert sa valise devant moi et où, sous les chemises, les gilets et les caleçons tachés de vomissures et de lie de vin, j’ai vu apparaître des cartes anciennes toutes moisies et un carnet de bord en lambeaux.” (pp. 82-83)

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critique par Fée Carabine




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Précis de décomposition
Note :

   Comme dans d’autres livres de Lobo Antunes, mais plus encore ici, le thème de la déglingue, du désastre, de la décomposition est omniprésent dans «le retour des caravelles». Ce thème est conjugué au plan des individus, des constructions, et de toute l’histoire du pays.
   
   Dans les années 1400, les caravelles partaient des rives du Tage pour explorer les côtes africaines selon le vœu du prince Henri dit le Navigateur. Elles étaient commandées par des marins devenus célèbres et donc statufiés, leurs aventures étaient chantées par des poètes célèbres et donc statufiés eux aussi. De ce lointain passé, le Portugal du XXe siècle a hérité un empire colonial à bout de souffle, qui s’est complètement décomposé. Les deux pichenettes de la Décolonisation et de la Révolution ont fait revenir à Lisbonne les héros fatigués et tels des spectres. Ils vont y connaître des épilogues pitoyables et dérisoires, détaillés dans l’écriture d’un baroque qui aurait perdu ses ors, avec une pointe de surréalisme noir.
   
   « Il était une fois un homme prénommé Luis qui était borgne de l’œil gauche, et qui resta au moins trois ou quatre semaines sur le quai d’Alcantara assis sur le cercueil de son père en attendant que le reste de ses bagages débarquât par le bateau suivant… »

   
   C’est Camoëns, le poète épique des “Lusiades”, qui cherche à écrire la suite de l’histoire. Mais Lobo Antunes prend sa place et se fait ainsi le poète du naufrage des caravelles revenues au pays: Vasco de Gama, Cabral, etc… Les héros qui sont revenus ne retrouvent pas facilement une place dans leur patrie. Ainsi le capitaine Sepulveda voit-il son appartement squatté par des gitans qui le dépouillent aussi de ses valises. Tel autre « traînait de taverne en taverne, un astrolabe à la main, à la recherche de l’azimut de la gnole… » Mais les hommes ne sont pas revenus seuls. Les mulâtresses rapatriées de Mozambique ou d’Angola voient leur destin passer par les bordels du port. Un jour, les anciens héros de la marine subitement transformés en grabataires se donnent rendez-vous sur la plage d’Ericeira en l’attente de la réapparition du roi Sébastien mort en croisade au Maroc et qui va sortir de l’onde!
   
   La ruine et l’usure du temps progressent ainsi en s’aidant de l’arme de la dérision et d’un ton à la fois drolatique et funèbre pour démystifier presque toute l’histoire du Portugal avec un joyeux mépris de la chronologie qui ne devra pas choquer les férus d’Histoire. Opportunément, de nombreuses notes en bas de page permettent de lire et d’apprécier cette anti-épopée même si l’on connaît mal le passé du pays.

critique par Mapero




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Traité des passions de l’âme - António Lobo Antunes

Amis d’enfance
Note :

   On ne peut pas prétendre que Lobo Antunes aime les titres fades et facilement oubliés; les siens sont frappants: “N’entre pas si vite dans cette nuit noire ” ou plus récemment “Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone”; ils invitent à imaginer une suite! Avec “Traité des passions de l’âme” c’est autre chose: c’est comme une fausse piste. Evidemment, il n’y a pas de traité. Mais déluge de passions.
   
   Pour faire tenir l’ensemble, il y a une pseudo-intrigue policière. Le Juge, fils d’un fermier alcoolique, est chargé d’enquêter sur le Mouvement, un groupe terroriste dont un seul membre, l’Homme, est sous les verrous. Ce Juge a été choisi parce que l’Homme est son copain d’enfance, petit-fils du propriétaire du domaine où travaillaient ses parents. On attend donc du Juge qu’il «retourne» son ancien complice — si l’on peut dire — des jeux de son enfance et de son adolescence. On fera miroiter au Juge une belle promotion: mais faut-il croire les promesses quand elles sont répétées par le Monsieur, le responsable de la Brigade spéciale, dont les opérations pourraient être très expéditives pour éliminer tout le groupe et tous les témoins?
   
   Essayer de rendre compte du roman en suivant les trois axes les plus courants: le pouvoir, l’argent, le sexe, ne fera que modérément avancer notre affaire. Ce faux thriller, rouillé par l’humidité de l’océan et du Tage, suit l’action des autorités pour infiltrer et détruire une Organisation révolutionnaire comparable à d’autres sévissant dans les années 70-80. Mais sans que soit développée la dimension idéologique du Mouvement. Le terroriste interrogé et suivi après avoir été retourné, l’Homme — alias Antonio ou Antunes (!) —, est un fils de famille, héritier d’une compagnie d’assurances, mais nationalisée sans qu’il en tire un escudo. Le Juge trompe son épouse avec la Procureure de la République quand le chef de la Brigade spéciale couche avec ses belles-sœurs. Mais ils continueront de faire leur métier.
   
   Ces considérations classiques sont sans grande importance ici: la saveur du texte est ailleurs que dans ces conventions. Elle est dans la vision d’une société et d’un espace qui sortent de la ruralité, grignotés par l’urbanisation de la périphérie de Lisbonne… L’Homme et le Juge peuvent ainsi se plonger — encore — dans la contemplation du vol des cigognes qui viennent construire leurs nids dans le domaine où ils ont grandi et qui tombe en ruines. La saveur du texte, comme toujours chez Lobo Antunes, est dans le thème de la déglingue, de la décomposition, de la marche au désastre final, thème qui prolifère dans ces quatre cents pages. Le domaine, Quinta das Pedralvas à Benfica, est le lieu privilégié de la débâcle, alourdie par les péripéties de l’histoire familiale de l’Homme, et par les secrets de famille que le lecteur découvre petit à petit. Entraînés par ce qu’il faut bien appeler leur amitié même s’ils en étalent des couacs, et craignent les trahisons, le Juge et l’Homme ne pourront — ne voudront — rien faire pour éviter l’inéluctable.
   «Les compagnons d’enfance, a dit le Monsieur d’un ton docte et sentencieux, deviennent avec le temps les personnes les plus difficiles à comprendre que je connaisse.»
   
   En ce qui concerne les techniques d’écriture, on voit que l’écrivain donne la parole à ses personnages à tour de rôle ce qui met en valeur le Juge, le Monsieur, et les membres de la cellule révolutionnaire: l’Homme, l’Artiste, le Curé, l’Etudiant, etc. Avec les interrogatoires, les confessions, les discours rapportés des différents protagonistes, l’auteur construit les chapitres en jouant continuellement sur les strates de leur mémoire. Il provoque des surgissements du passé en rapprochant des situations vécues. Par exemple, la mort des chiens rapportée par le Juge. D’un côté le fermier refuse d'accepter la mort de sa chienne, et de l’autre Clotilde, la femme du Juge d’instruction ne se remet pas de l'accident qui a coûté la vie de son chien. Ou encore la fameuse cuite du fermier dont le Juge se souvient encore et qu’il rapproche de celle dont il a fait l'expérience avec l’Homme, au temps de leur initiation à l’alcool. Ainsi le véritable sujet n’est autre que le Temps, illustré ici comme dans le “Manuel des Inquisiteurs” par l’obsession des maisons de retraite où la vieillesse est un naufrage.

critique par Mapero




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La mort de Carlos Gardel - António Lobo Antunes

Ego, tango et désamour
Note :

   Qui n’aime que l’intrigue platement linéaire à la Simenon ne trouvera probablement aucun plaisir à ce roman ainsi qu’à la plupart de ceux de Lobo Antunes. Mais l’expérience de la lecture vaut d’être tentée, pour éviter de passer à côté de l’un des quatre ou cinq romanciers majeurs de notre époque.
   
   Comme dans la plupart des romans de l’ancien psychiatre lisboète, la structure narrative est fondée sur le monologue intérieur d’un bon nombre de personnages, chacun mêlant son présent à ses souvenirs, et incorporant de nombreux éléments de discours rapportés. L’alternance des points de vue est traduite dans chaque partie par l’alternance des polices de caractères, classique pour l’un des personnages principaux, puis moderne pour les personnages secondaires. Ainsi la première partie donne la parole à Alvaro dans trois chapitres de police classique; la seconde à Graça, sa sœur, pour deux chapitres et à Claudia son ex-femme pour un chapitre; la troisième partie à Claudia pour deux chapitres; la quatrième Nuno, le fils d’Alvaro et de Claudia, trois fois; la cinquième Raquel, sa seconde épouse, 3 fois. Ceci indique assez bien que ce roman, très solidement construit, est bâti sur un système composé d’Alvaro et de ses proches et non pas centré sur la maladie de son fils Nuno.
   
   Or, l’ouverture du roman donne d’abord au lecteur l’impression de placer au centre du sujet l’hospitalisation de Nuno dont la vie est en danger sous l’effet de la drogue et d’une hépatite. Ce fils mourant, Alvaro ne l’avait jamais beaucoup choyé. Mais nous n’apprendrons pas de détails sur l’origine de sa dépendance à la drogue, non plus que sur sa scolarité ou son adolescence. Ce qu’on sait surtout c’est qu’il n’aime que sa mère et déteste l’Autre, Raquel, dès qu’il met un pied dans son appartement, et qu’il pique l’argent de Graça comme de Raquel.
   
   Le titre est explicite: il y a effectivement un rapport entre le chanteur de tango qu’était Carlos Gardel et ce roman. Chacune des cinq parties porte le titre d’un morceau du célèbre Argentin: por una cabeza, milonga sentimental, lejana tierra mia, el dia que me quieras, et melodia de arrabal. Authentiques morceaux que l’on trouvera plus ou moins facilement à télécharger…
   
   L’élément essentiel c’est que la vie d’Alvaro va de travers à cause du tango, à cause de Carlos Gardel. C’est parce qu’il impose ces airs de tango à sa première femme, Claudia, que leur couple bat de l’aile et qu’il la quitte, lui laissant un fils, Nuno, à charge. C’est parce qu’il adore le tango qu’il se met en ménage avec Raquel, non qu’elle soit séduisante physiquement, ou cultivée ou bonne cuisinière, non: elle accepte cet amour du tango. C’est pour cette raison que son fils le déteste et déteste aussi Raquel, complice de cette passion musicale. C’est par amour du tango qu’Alvaro a cru trouver dans un vieux danseur des cabarets de Lisbonne la preuve que Carlos Gardel n’était pas mort en 1935 dans un accident d’avion.
   « Vous savez, mon premier mariage a fait naufrage à cause de vous, monsieur Gardel, je mettais votre voix sur le tourne-disque et ma femme, imaginez un peu sa stupidité, ne supportait pas les tangos… »
   
   (ce dernier paragraphe dévoile la fin du roman)
   Plus largement, un autre regard sur cette œuvre de Lobo Antunes donnerait la difficulté du couple comme le vrai sujet du roman. Déjà Joaquim, le père d’Alvaro avait été abandonné par sa femme Esther partie vivre avec un certain… Carlos! Graça qui est lesbienne faute d’avoir une relation avec son frère, mène une vie impossible à sa jeune compagne et la met à la porte de son bel appartement avec vue sur le Tage. Alvaro n’éprouve pas d’amour pour Raquel et à peine plus pour Claudia. Celle-ci une fois divorcée ne parvient pas à trouver un compagnon stable et s’amourache d’un copain de son fils; une fois celui-ci décédé elle choisit de plaquer ce Ricardo pour retourner dans sa lointaine ville natale. Ce roman psychologique plus que social donne par ailleurs une bonne place aux quartiers de Lisbonne, surtout périphériques et récemment urbanisés, et souligne l’importance de la vue sur le Tage, avec le trafic des bateaux et les oiseaux des rives, pour tous les résidents, même s’il ne s’agit que d’une étroite fenêtre sur le fleuve, intranquille et sensible à la marée.

critique par Mapero




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Le manuel des inquisiteurs - António Lobo Antunes

Chutes en séries
Note :

   Un domaine. Un homme. Une femme. En toile de fond: les années de la dictature de Salazar, jusqu’aux lendemains de la Révolution. Surtout une écriture fondée sur le monologue intérieur d’une série de personnages qui procèdent en quelque sorte à leur déposition, reprenant sans cesse leurs témoignages et leurs formules, se justifiant, explorant la conduite des autres, rêvant ou revoyant la leur. D’où la métaphore du titre emprunté à un vieil ouvrage.
   
   • Outre Lisbonne, l’action se passe au domaine de Palmela, près de Setubal, « dans un horizon de marais balisé par un horizon de grenouilles», gardé par des molosses et survolé de corneilles, peuplé d’une escouade de gouvernantes, servantes, cuisinières, filles de ferme, plus que dévouées au maître des lieux. «Je fais tout ce qu’elles veulent, dit-il, mais je n’enlève jamais mon chapeau de la tête pour qu’on sache bien qui est le patron…»
   
   Francisco, cet homme au chapeau, aux bottes en peau de mouton, au cigarillo entre les dents et aux bretelles élastiques n’a rien d’un playboy. Études faites, on l’appelle docteur. Il devient ministre et homme de confiance de Salazar. Il s’attend même à lui succéder à Salazar dès 1968. Mais il est écarté à cause de ses histoires de femmes que la PIDE, la police politique, surveille activement comme elle surveille, fiche et torture les opposants. La Révolution de 1974 fait de lui un perdant qu’on veut oublier.
   
   La femme c’est Isabel, une élégante qui roucoule aussi du côté d’un banquier et quitte le domaine. Francisco trouvera en Milá une remplaçante — au sens propre — pour s’habiller des mêmes robes, chausser les mêmes escarpins, porter les mêmes parfums:
   «moi qui ressemblais à une pochette de soixante-dix-huit tours ou à une carte postale illustrée bordée d’une guirlande d’œillets et de petits pigeons, j’ai fini dans une chambre qui sentait comme moi la naphtaline et la lavande mortuaire, et près d’un vase de nards, la photographie d’une jeune fille de mon âge avec les chaussures que je portais et la pochette et les anneaux et l’alliance et la robe que je portais à présent, une jeune fille au bras d’un homme qui en y regardant à deux fois se révélait être monsieur le ministre…»
   
   • Lobo Antunes nous décrit une société où l’on vit successivement sa grandeur et sa chute. Francisco passe du statut de ministre redouté à celui de vieillard incontinent et quasi aphasique dans un hospice où personne n’entend ses récriminations. Il faudrait encore raconter trop de choses… Au moins que Francisco a deux enfants, de mères différentes. Paula, qu’il ne reconnaît pas, vivote comme secrétaire avant d’être traitée de fasciste à la Révolution. João, Joãozinho, c’est différent: il a fait des études, on l’appelle monsieur l’ingénieur, mais son père dit: «mon couillon de fils» . Par son mariage avec Sofia, riche héritière… il devient paradoxalement l’instrument de la vengeance du père contre le banquier qui l’a fait cocu. Or, c’est par leur divorce que le roman débute. L’aventure conjugale et bancaire va coûter cher à Joãozinho. «Le jeune homme est-il idiot ou le fait-il exprès?» demande sa belle-mère. Après la Révolution qui jette un temps les banquiers en prison, l’amant d’Isabel restaurera la puissance du groupe et le domaine de Palmera, tombé dans son escarcelle, pourra devenir un centre touristique prospère.
   
   • On oublie souvent que le Portugal a connu une longue dictature au temps du «professeur» Salazar, qui est très présent dans le roman, même si lui même ne fait pas partie des témoins. C’était l’État Nouveau: la digue insubmersible de l’Occident chrétien contre quoi viendraient se briser les indépendances africaines et tous les communismes! Mais ça ne fait jamais du «Manuel des Inquisiteurs» un roman politique.
   
   Le titre est justifié par la structure du récit, un puzzle géant où les pièces s’assemblent lentement, laissant dans l’image des trous qu’avec patience le lecteur comblera, peu à peu, s’il parvient au terme de la cinquième partie. Il aura alors une petite idée la société portugaise au moment où elle passa de l’époque coloniale à la construction européenne. Et une meilleure idée du talent de romancier de Lobo Antunes. Un auteur ambitieux qui utilise systématiquement le monologue intérieur. Un écrivain talentueux qui veut mettre toute la vie dans un bouquin, et dont le but principal n’est pas de raconter une histoire.

critique par Mapero




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La splendeur du Portugal - António Lobo Antunes

Fin de monde, fin de race
Note :

   Isilda est colon portugaise en Angola.
   Les guerres de libération de l’Angola battent leur plein et elles sont bien massacrantes. Isilda qui n’a pas voulu partir a perdu pied.
   Isilda a ou avait un père, une mère. Ainsi qu’un mari (alcoolique) et trois enfants: Carlos, Rui et Clarisse.
   Ces trois enfants ont fui au Portugal. Ils animeront avec elle les 3 livres qui constituent ce grand roman. 3 livres contenant chacun alternativement 5 chapitres datés du 24 décembre 1995, et traduisant les pensées d’un enfant (devenu adulte à ce moment) et 5 chapitres datés chronologiquement, du 24 juillet 78 pour le 1er du 1er livre au 24 décembre 95 pour le dernier du 3ème livre. La date de ces récits, qui sont tous des pensées d’Isilda, ayant rattrapé alors celle dans laquelle se situent constamment ses 3 descendants.
   Ce n’est pas très facile à expliquer. C’est que la structure est complexe bien qu’inexorable. De même que la vie est soumise aux évènements et au temps qui passe, le récit mené par Lobo Antunes l’est à cette construction fixe.
   
   Le premier livre est celui de Carlos. C’est lui qui en ce "réveillon" de Noël (je mets réveillon entre guillemets pour vous indiquer de ne pas songer à la moindre festivité un peu gaie) attend, avec son épouse Léna, quantité négligeable et négligée, Clarisse et Rui qu’il a invités après les avoir chassés depuis plusieurs années de cet appartement qui était tout ce qu’il leur restait. Il attend et le modeste repas de réveillon refroidit et se perd. Pendant qu’il attend, il songe à son enfance et à ses relations avec le reste de la famille. Alternativement, sa mère mêle la narration de ce qu’elle est devenue depuis que ses enfants ont fui l’Angola à des souvenirs plus anciens.
   
   Construit de la même manière, le second livre est celui de Rui, le frère épileptique, dont le récit de Noël 95 alterne avec celui de sa mère de septembre 87 à octobre 90. Le troisième est le livre de Clarisse, tandis que la narration de plus en plus décousue d’Isilda progressera de son côté jusqu’à ce même 24 décembre.
   
   J’insiste à éclairer cette structure car je pense que c’est sa solidité qui permet aux récits totalement décousus qu’elle abrite de partir dans tous les sens -aussi bien au sens spatial qu’au sens temporel- sans altérer clarté du roman. Car si chaque chapitre rapporte les pensées d’un personnage, il faut comprendre que ces pensées se rapportent sans ordre à des faits, lieux et époques que rien ne laisse prévoir et qui peuvent être rattachée à n’importe quel souvenir ou supputation, réalité ou fantasme. Avec des passages qui reviennent en leitmotiv. Des refrains qui fixent décor et ambiance. Il faut savoir aussi que s’y mêlent, en italiques, les pensées de personnages secondaires très divers (mais j’ai remarqué à cette occasion qu’aucun n’est jamais noir). Ce foisonnement est la même structure narrative que celle que j’avais déjà vue dans "La farce des Damnés" et permet de rendre compte d’une réalité multiple et polymorphe.
   
   Cependant, il m’a semblé que dans la seconde moitié du troisième livre, Lobo Antunes n’avait plus de quoi alimenter suffisamment le «récitatif» d’Isilda et que ce dernier s’alourdissait un peu, se diluait. C’était l’inconvénient de la soumission à une structure qui exigeait ses 5 chapitres quoi qu’il arrive.
   
   Chez Lobo Antunes, pas de "bons" on ne peut même pas sincèrement plaindre le pauvre arriéré que l’on fait interner car il passait la totalité de son temps libre à torturer des animaux, faute de pouvoir "s’exprimer" pleinement sur les noirs à sa portée. (charmante nature…) En arrière plan, un monde colonial totalement pourri où les colons blancs sont si profondément établis dans l’horreur de leur surexploitation du pays qu’ils ne conçoivent même pas que l’on puisse le leur reprocher. Mais Lobo Antunes ne vous laissera pas vous installer dans le confortable manichéisme du vilain exploiteur contre le gentil exploité car aucune scène d’exaction ne sera orpheline d’une scène semblable du camp adverse. Vous ne risquez pas de vous imaginer un seul instant que les choses sont simples ou qu’il y aurait facilement une solution…
   
   
   Et avec tout cela, António Lobo Antunes est grand car :
   
   - les mille tiges du silence flottent doucement au fond des miroirs, en attendant la clarté terrifiante du matin. (p. 27)
   
   - Les Gingas sont tellement misérables qu’heureusement pour eus ils ne se rendent même oas compte de leur misère. (p. 38)
   
   - Je me rappelle les acacias, pas un jour ne se passe sans que je ne me souvienne des acacias et du miroir brisé du fleuve qui renvoyait un visage en morceaux recollés dans un ordre arbitraire, ironique. (p. 209)
   
   - Mon père enfoui dans la tranchée de son journal, le balancier de l’horloge dans le silence, les arbres devenus énormes dans le noir, avec les paons et les hiboux assis sur les branches (p. 246)
   
   - je l’ai vue dans le miroir embrasser le neveu de l’évêque, j’ai aussitôt fracassé le miroir d’un coup de chandelier en bronze, le baiser est tombé en cascade par terre et ce n’était plus du tout un baiser mais juste des tessons qui réfléchissaient le plafond (p. 287)
   
   - l’arbre de Chine où les paons dormaient en frôlant les rideaux de leurs soupirs (p. 339)
   
   - (pianiste) courbé sur les touches avec une concentration de couturière reprisant à la machine des valses que personne n’entendait (p. 344)
   
   - ce quartier de pauvres qui dévale vers le fleuve dans un galop de maisons soufflant par les naseaux de leurs fenêtres ouvertes et agitant au vent la queue de leurs cheminées (p. 382)
   
   - la tête étirée par une impulsion de coucou jeté hors de sa boîte par un ressort invisible, ouvrant et fermant son petit bec de bois peint. (p. 507)
   
   - Le Belge qui au lieu de prendre le bateau pour l’Europe s’est pendu à la poutre de son étable avec le billet d’embarquement dans son gilet, il a empilé ses valises, s’est mis en équilibre dessus, a fait un pas en avant et adieu (p. 513)

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critique par Sibylline




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Au temps béni des colonies
Note :

   (Ce commentaire de lecture dévoile l’histoire)
   
   Emprunté à l'hymne portugais cité en exergue, le titre est une anti-phrase! L’empire portugais est vermoulu. Il s’effondre de partout en 1975-76. Les colons dont les ancêtres sont venus du petit royaume d'Henri le Navigateur espéraient-ils encore conserver une place dans l’Angola indépendant? La réponse est ambiguë: d’un côté, en prévision de l’exode définitif, Isilda, la figure centrale de ce roman, a acheté à Lisbonne un appartement où elle est venue pour installer ses trois enfants, Carlos, Clarisse et Rui. De l’autre, alors que tout prépare une fin sanglante et funeste, elle persiste à diriger son domaine proche de Luanda, coton et tournesol, alors que le MPLA a pris un pouvoir contesté et que l’UNITA fait régner la terreur dans la province, avec l’appui de mercenaires katangais et sud-africains, pour une guerre civile qui n’en finit pas. C’est la surface des choses: Lobo Antunes n’a pas réellement écrit un roman sur la seule débâcle coloniale, mais davantage sur la débâcle familiale, dans un contexte de mélange instable des cultures et de racisme souvent nié.
   
   La veille et la nuit de Noël 1995 à Lisbonne. Dans leur appartement trop petit, Carlos, qui ne répond pas aux lettres venues d’Afrique, et sa femme Lena attendent dans la tension l’arrivée improbable de Clarisse et Rui pour fêter Noël. Tout est monologue intérieur que ce soit dans la tête de Carlos, de sa mère, de Clarisse ou de Rui. La confrontation de ces monologues et leur télescopage temporel permettent de reconstituer une saga familiale tournée vers la déconfiture, le naufrage, l’échec. Avant qu’Isilda hérite de ce domaine familial, sa mère menait déjà une vie bancale avec cet Eduardo entiché d’une Française frivole installée au Congo. Le ratage du mariage d’Isilda est le cœur des problèmes qui forment la trame de l’histoire, et qu’elle essaie de résoudre non comme une Mère Courage brechtienne mais comme une personne qui veut paraître et maquiller la succession des échecs. Son mari Amadeu engrosse-t-il une ouvrière noire? Elle achète l’enfant. Amadeu se réfugie-t-il alcoolique parce que le petit Rui est épileptique? Il sera cantonné à l’étage supérieur du domaine… Isilda masque l’échec de son couple par une liaison officielle avec le commandant de police — «Je croyais que les femmes se déshabillaient dès qu’elles s’enfermaient avec un homme madame ne se déshabille donc pas?», une phrase qui revient avec des variantes selon que le locuteur est l’officier ou Isilda — et par la participation à des fêtes, par l’entassement de reliques: bijoux, chapeaux, vêtements importés et qui furent à la mode… Pourtant elle va porter le pagne comme ses servantes.
   
   Isilda ne pourra pas tout contrôler. La violence est trop forte, addition des guerres civiles, des tensions familiales, des tensions inter-raciales — de même Lena, plus tard, rapatriée à Lisbonne «ne voulait pas tomber enceinte [de Carlos] pour ne pas subir la honte de porter un métisse dans son ventre, qui lui saloperait le berceau, qui lui saloperait la maison.» Clarisse, chouchoutée par le père, est trop jeune attirée par les hommes, y compris de couleur: elle ira avorter en cachette à Luanda. Voici un autre secret (mais chut!): Carlos n’est pas né d’Isilda; c’est la servante noire Maria da Boa Morte qui révèle le pot aux roses. La tache fera osciller Isilda entre la détestation de Carlos — elle va jusqu'à le traiter de sale Nègre — et une surcompensation: l’appartement de Lisbonne a été mis à son seul nom. Et puis bien sûr, c’est la guerre qui fauche les rêves d’Isilda. Page 82, à la fin d’un chapitre daté de 1980, nous voyons déjà Isilda songeant à l’inéluctable: «avec mes boucles d’oreille à perle, mon rouge à lèvres, ma poudre de riz, mon parfum, étendue sur le lit dans l’attente des Cubains, espérant que les Cubains viennent et me tirent une balle.»
   
   L’auteur développe en parallèle le tragique de la saga familiale et le tragique d’une guerre civile: «… ils tombaient sur les pelotons de Katangais dont on ne savait pas au juste pour qui ou contre qui ou pour quelle raison ils se battaient de la même façon qu’on ne savait pas qui les commandait et les payait, ils s’exprimaient dans une langue qui était une sorte de français aboyé, avançaient parmi les broussailles dans une anarchie féroce qui consternaient les corbeaux, empalaient ceux qui leur barraient le chemin sur la pointe des huttes…»
   
   Au Portugal, les rêves d’Isilda chutent sur la mésentente de ses enfants. Clarisse ne supporte ni la famille ni l’appartement et devient la maîtresse d’un homme qui a l’âge d’être son père. Carlos ne supporte plus les crises de Rui qu’il faut placer dans une institution spécialisée. Carlos est un employé modeste qui n’a plus les moyens de rénover son logement et qui se sent coupable de son métissage. Il est atteint de la haine de soi. Il déteste les souvenirs d’Afrique et « …toutes ces babioles rapportées d’Angola, tous ces masques, ces colliers, ces statuettes, ces rhinocéros…» qui encombrent l’appartement, tous objets que Lena, issue des bidonvilles de Luanda, et qui s’accepte comme telle, s’empresse de disposer à son arrivée dans l’appartement après les avoir choisis in extremis avant d’embarquer.
   
   • En se fondant sur l’abondance des monologues intérieurs, sur leur enchevêtrement inextricable, et beaucoup de répétitions, le roman dépasse ainsi les 500 pages sans toujours soutenir l’intérêt du lecteur, non que le style soit pris de faiblesse, mais parce qu’on tourne en rond. Une fois que le lecteur se voit révéler la véritable identité de Carlos, une fois qu’il a compris que ce rendez-vous de Noël est vain, il est tenté de fermer ce gros livre ou de sauter des chapitres. En revanche si l'auteur a réellement voulu faire partager au lecteur un sentiment de vertige, de noyade ou de chaos… c’est gagné.

critique par Mapero




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Livre de chroniques - António Lobo Antunes

Je me souviens...
Note :

   
   Lecture très agréable qui convient parfaitement pour un premier contact avec la production d’António Lobo Antunes. Ce ne sont pas vraiment des nouvelles (catégorie où je me suis décidée à les classer, puisqu'il faut bien choisir...) ce sont parfois des souvenirs, des fictions, des flashes, des idées ou pistes de narration...
   
   Nous trouvons ici une quantité (plus de 50) de courtes histoires (pratiquement toujours moins de 5 pages). Il va de soi que cette brièveté s’accompagne d’une écriture vive et leste et que les récits se limitent le plus souvent à une scène mais habillée de son environnement parfaitement rendu.
   
   Ces histoires sont de tout ordre, mais la plupart sont des souvenirs d’enfance de l’auteur et c’est en cela que je disais que ce recueil constitue une excellente amorce de l’œuvre de Lobo Antunes puisqu’il nous révèle ainsi une foule d’événements fondateurs –de ceux dont on se souvient encore, dont on se souvient surtout, passé la cinquantaine- et également nous permet de découvrir ce que fut son environnement socio familial sans lequel je ne pense pas que l’on puisse bien comprendre cet auteur. Ne doutons pas que ces souvenirs nous donneront les clés de maintes facettes de ses romans et qu’en lisant ces derniers l’on comprendra mieux ce que Lobo Antunes avait en tête en les écrivant.
   
   D’autres histoires par contre sont de pure fiction (le narrateur est une femme, le narrateur est mort, etc.) on les reconnaît donc sans peine et je pense que nous sont livrées là quelques idées romanesque qui n’ont pas été exploitées plus avant, ou peut-être si, peut-être les retrouverons nous, là encore, au détour d’un roman et le comprendrons nous mieux, grâce à notre découverte de ces chroniques. "Chroniques", vous remarquerez, un mot qui parvient à n’évoquer ni la fiction des "nouvelles", ni la réalité des "souvenirs". António Lobo Antunes sait ce qu’un mot veut dire et s’il en choisit un, c’est qu’il a ses raisons, n’en doutez pas. Admirez : «Livre de chroniques» on ne pouvait faire plus laconique et juste à la fois.
   
   C’est vif, rapide, enlevé, gai ou dramatique ou tendre mais des sentiments forts. C’est à la première personne que l’on soit dans le souvenir ou dans la fiction, il y a même des lettres (prétendues). C’est plein d’humour, cela porte sur le monde ce regard amusé mais sans hargne des auteurs que la vie n’a pas frustrés.
   
   Mais toujours, tout le temps, partout, une écriture magnifique
   
   
   Aperçus :
   
   - j’admirais sa calvitie et la casquette qui la recouvrait avec une exactitude de capsule
   
   - la chorégraphie hypnotique des messes
   
   - j’écoutais les notes de piano provenant de l’immeuble voisin où une jeune demoiselle
   (j’étais sûr qu’il s’agissait d’une jeune demoiselle coiffée d’un nœud rose, portant un appareil dentaire et des socquettes blanches)
   jouait Chopin comme on arrache des plumes à un poulet vivant.
   
   - les chiens hurleront à la nuit dans un désarroi d’orphelins
   
   - je t’attends ici en bas pendant que la patience bleue des vagues écrit ton nom sur la plage avec des gestes d’algue

   
   
   Titre original : Livro de crónicas

critique par Sibylline




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Exhortation aux crocodiles - António Lobo Antunes

Les chants de l'innocence perdue
Note :

   On s'en serait bien douté: au Portugal, dans les années 1970, les changements amenés par la Révolution des Œillets n'ont pas plu à tout le monde. Sauriens tout droit venus d'un autre âge, celui de l'estado novo d'António de Oliveira Salazar, soutenus par quelques militaires espagnols et par l'ambassadeur des Etats-Unis très soucieux de barrer la route aux rouges, les crocodiles qui donnent son titre à ce roman d'António Lobo Antunes sont d'ailleurs déterminés à s'y opposer par tous les moyens. Même illégaux. Même violents. L'évêque qui est un de leurs chefs voit dans leur combat une guerre sainte qui excuse tout, y compris le pire, le meurtre et l'action terroriste. Et, complices ou témoins impuissants de leurs crimes, les femmes – épouse, maîtresse, nièce ou domestique... - qui partagent leur vie se voient contraintes au silence, muselées par la peur de la prison ou des représailles de leurs hommes, par la peur aussi de l’explosion prématurée d’une de ces bombes qu’ils bricolent dans le fond du garage.
   
   Mais quatre de ces femmes – Mimi, Fatima, Celina et Simone – retrouvent ici la parole qui leur avait été confisquée, chacune à son tour assurant la narration d’un chapitre. La plume d’António Lobo Antunes épouse leurs monologues intérieurs jusque dans leurs méandres les plus déroutants, souvenirs, rêves et fantasmes venant se mêler en un flot souvent enfiévré à une perception de la réalité qui ne va pas sans nous réserver déjà quelques surprises, notamment dans le chef de Mimi qui, passée au-delà des faux-semblants, se mourant d’un cancer, et malgré - ou justement grâce à - sa surdité, nous révèle un autre discours derrière celui des mots réellement prononcés par son entourage.
   
   Organisés suivant un contrepoint extrêmement complexe, les mots de ces quatre voix solistes ont étrangement pour effet de repousser à l’arrière-plan les crocodiles du titre, renvoyés dans le chœur et réduits à quelques interventions discrètes. Et il en découle qu’"Exhortation aux crocodiles" n’est pas – ou du moins pas directement – un réquisitoire contre ces hommes prêts à tout pour s’opposer au changement, à la démocratisation du pays et à la fin de son empire colonial. Car à travers les mots de ces femmes, qui toutes les quatre semblent vouloir faire un retour nostalgique vers des enfances qui n’avaient pourtant rien d’idyllique, c’est bien plutôt une émouvante lamentation à la mémoire d’une innocence perdue sans retour qui se fait jour dans les pages de ce livre. Un livre qui n’en devient peut-être que plus poignant et troublant, à un degré qu’aucun réquisitoire tiré au cordeau n’aurait pu atteindre.
   
   
   Extrait:
   
   "Je ne comprends pas quand les autres parlent et les autres ne comprennent pas ce que je comprends: j'entends des mots différents de ceux que les gens perçoivent tout comme ma grand-mère entendait ses enfants à travers leurs sourires, leur gentillesse, leurs
   - Oui mère
   - Comme vous voudrez mère
   - Tout de suite mère
   Souhaiter sa mort afin d'hériter du restaurant et de l'argent dont ils disposeraient après, mon oncle malade avec son transistor à piles sur l'oreille, ma tante du Canada qui nous écrivait des cartes postales pleines d'espérance plus couvertes de timbres que de salutations
   - Le médecin est toujours préoccupé par le coeur de notre mère Rosário?
   Une belle-soeur qui débarquait chez nous avec un petit paquet de dragées destinées à raviver son diabète et qui les refilait à ma grand-mère en cachette
   - Cadeau d'ami Mémé Alicia
   Brûlant de la voir ouvrir le paquet, sucer le sucre et tomber sur le côté (...)" (p. 63)

critique par Fée Carabine




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N'entre pas si vite dans cette nuit noire - António Lobo Antunes

Un immense
Note :

   Une vaste saga familiale qui a pour cadre une vieille villa d'Estoril. Bourgeoisie décadente, rapports troubles entre maîtres et serviteurs, relents de fascisme et nostalgie de l'enfance..., presque sept cents pages de délire littéraire qui regroupe ces thèmes dans un immense "poème"..., au récit sans queue ni tête, mais à la prose tellement belle, que j'en ai plus d'une fois laissé échapper mon livre! Et sans le synopsis publié en quatrième de couverture, je ne serais jamais parvenue seule à un résumé cohérent de cette histoire...
   
   Dans une vaste demeure vit une riche famille bourgeoise. Le père, trafiquant d'armes, enfermé dans son bureau ou dans son grenier, la mère soumise et attentive, Ana, la jeune et jolie sœur de la narratrice, Maria-Clara, jalouse de cette beauté, admiratrice de son père, la grand-mère, insatiable joueuse, tantôt au casino avec sa dame de compagnie, tantôt aux dominos avec les paysans... Tout un petit monde aux allures de fin de siècle, qui bascule quand le père est malade et abandonne à sa fille chérie les rênes de la maison... ou plus exactement les clefs de son grenier, vivier des secrets familiaux...
   
   Cette chronique mobile d'une enfance enfouie apparaît enfin comme le journal intime de Maria Clara rédigé trente ans plus tard. Maria Clara, "Mademoiselle", l'homme de la maison, livre pensées et souvenirs...
   
   La pensée n'est jamais linéaire, le récit prolifère, bifurque, se contredit dans un jeu de conjectures et de surimpressions. La voix de Maria Clara se divise pour emprunter celle de personnages réels et fantasmatiques. L'écriture se morcelle, les mots même se dérobent au profit de l'ellipse, du non-dit affectif et des collisions poétiques.
   
   Certes, l'auteur ne facilite guère la bonne volonté de ses lecteurs. Il faut littéralement s'immerger dans ce roman hypnotique sans jamais essayer d'accélérer le rythme de la lecture car on s'y essouffle, littéralement! Il faut se laisser éblouir par la beauté de la prose:
   «... sa boutique était remplie d'horloges qui promettaient des heures plus heureuses, d'alliances bon marché et d'étagères chargées d'objets écaillés dorés ou en cuivre dont raffolent les servantes, entre lesquels une chatte clandestine promenait avec dédain la méticulosité de ses pattes ...»,

   et il ne faut surtout pas oublier de s'émerveiller de la qualité de la traduction: «... les servantes flemmardaient ce pourquoi on les paye ...», existe-t-il un mot portugais qui se traduise littéralement par le terme flemmarder? La qualité de cette traduction peu commune, n'a d'égale que celle de l'écriture de l'auteur du texte original, ce qui devrait toujours prévaloir, mais que l'on rencontre trop peu souvent.
   
   Que dire de plus, sinon qu'il m'a été donné de réaliser une "expérience" littéraire tout à fait mémorable, à renouveler..., pas sûre!
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critique par Françoise




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De la fascination au désintérêt
Note :

   Maria Clara est restée seule dans la villa d'Estoril, tandis que sa jeune soeur Ana Maria a accompagné leur mère à la clinique où leur père vient d'être opéré du coeur. Jolie et délicate
   Ana Maria est sans conteste le digne produit de la lignée maternelle, la descendante du général habitué à côtoyer les grands de ce monde, qui bâtit en Afrique une fortune dont il ne reste aujourd'hui plus rien. Noiraude et sans grâce, Maria Clara est "l'homme de la maison", la digne fille de son père, qui, selon le mantra répété jusqu'à satiété, n'a lui jamais eu de famille. Et la semaine que doit durer l'absence paternelle est, pour celle qui écrit dans son journal "j'étais si perdue alors je ne tenais de personne puisque mon père n'avait jamais eu de famille, seul dans son bureau avec les Noirs et les Arabes ou recevant cérémonieusement des invités dans le salon, un éclat de soleil a rebondi sur le pot vers mon cou, s'est attardé au plafond avant d'être subitement avalé par la portière", l'occasion rêvée de fouiller dans les malles entassées au grenier où son père aime à s'enfermer le dimanche après-midi, et de tenter de reconstituer un passé familial occulté à partir des photos, des vieux bulletins scolaires ou des jouets qu'elle pourrait y trouver.
   
   "N'entre pas si vite dans cette nuit noire" est le journal de ces sept jours. Un journal qui compose une sorte de récit des origines que viennent d'ailleurs scander des passages du récit de la création du monde dans la Genèse. Un journal offrant un récit très libre – "N'entre pas si vite dans cette nuit noire" est étiqueté "poème" et non "roman", et ce n'est certainement pas un hasard -, progressant par association libre comme lors d'une psychanalyse, et l'on découvrira plus avant dans le texte qu'il s'agit bien aussi de cela. Au fil des pages, Maria Clara laisse ainsi libre cours à son imagination, à ses fantasmes et à ses angoisses au moins autant qu'à ses souvenirs, et les autres voix qui viennent se mêler à la sienne ne sont peut-être rien d'autre encore que les fruits de son imagination débordante. Dès lors, faut-il encore préciser que l'on ne connaîtra pas le mot de la fin de cette histoire familiale dans laquelle on s'avance comme dans un terrain mouvant, incertain, piégé peut-être?
   
   António Lobo Antunes n'est à mon avis jamais si bon que lorsqu'il plonge au plus profond des secrets familiaux, des non-dits, des frustrations, des rancoeurs et des liens de dépendance qui tissent, entre autres choses, les relations familiales. Et c'est bien le cas dans les deux premiers tiers de "N'entre pas si vite dans cette nuit noire", alors qu'une autre thématique, qui pointait déjà le bout de son nez dans son roman précédent, "Exhortation aux crocodiles", vient se mêler à l'exploration par Maria Clara de ses origines paternelles: tentative ou plutôt refus - je ne sais - d'apprivoiser la proximité de la mort à l’égal du poème si célèbre de Dylan Thomas "Do not go gentle into that good night" auquel le titre n'a d'ailleurs pas cessé de me renvoyer. Ou encore de cet autre poème d’Eugénio de Andrade qu’António Lobo Antunes a d’ailleurs choisi de placer en exergue de son livre
   
   Les deux premiers tiers de "N'entre pas si vite dans cette nuit noire" sont à bien des égards magnifiques et bouleversants, oui vraiment. Mais ce livre souffre à mes yeux d'un gros défaut: il n'en finit littéralement pas... à croire que Maria Clara parle aussi pour l’auteur lorsqu’elle avoue: "J’arrive maintenant à la fin de mon récit et ça me fait de la peine
   ça m’a toujours fait de la peine de voir la fin de quelque chose
   je diffère alors le moment de sortir mon journal caché dans le tiroir et de m’asseoir à la table (…) j’écris une ligne ou deux, les efface, les réécris mais ça ne s’est pas passé ainsi, un trait plus appuyé barrant les mots, comme les mots restent lisibles un deuxième trait plus appuyé encore, d’autres traits vifs en X et quand la phrase n’est plus compréhensible je m’acharne à la redéchiffrer car ça s’est bien passé ainsi, à la refaire dans ma tête sans la retrouver, à chercher l’idée qui a engendré l’idée sans y arriver…" (p. 567)
Et pendant que les confidences de Maria Clara n’en finissent pas d’en finir, irrésistiblement, la fascination des débuts cède la place à un désintérêt poli.
   
   
   Extrait:
   
   "et je crois que ce que je vous dit s'apparente aux nuages, lents, sans contours, changeant de forme et me faisant mal à l'intérieur tout comme ma mère et mon père me font mal à l'intérieur, ma mère me fait mal à l'intérieur, je me fais mal à l'intérieur et parce que cela me fait mal à l'intérieur j'invente sans cesse espérant que vous imaginez que j'invente et dès lors que vous imaginez que j'invente et que vous ne croyez pas en moi je deviens à même d'être sincère avec vous, il est sûr que de temps en temps, à supposer que vous me croyez honnête, je vous offre un nuage jaune ou un marron et une main pleine d'oiseaux en guise de vérité, la vérité par exemple c'est Ana m'embrassant à l'entrée de la clinique et moi repoussant ses mains, papa est malade Maria Clara
   Clarinha
   Papa est malade Clarinha, papa est si malade, qu'allons-nous faire, une fable vous comprenez, une exagération, mon père peut-être un peu plus faible mais déjà capable de manger, les gens nous regardent avec une pitié qui me donne envie de les effayer par des cris" (pp. 445-446)

critique par Fée Carabine




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Dormir accompagné - António Lobo Antunes

Livre de chroniques II
Note :

   40 petites nouvelles ou chroniques dans lesquelles Antonio Lobo Antunes fait passer de petits messages plutôt qu’il n’essaie de raconter des histoires. Le tout dans un style particulier, pas forcément le même que dans ses fictions – au moins pas ainsi, qui ne me semble pas apporter grand-chose à ce qu’il veut exprimer?
   Par exemple, sorti de la nouvelle «Ma première rencontre avec mon épouse»:
   « …, d’ailleurs pour être franc le journal ne m’a remis qu’une seule réponse, et c’était la vôtre, j’ai même demandé à l’employée quand elle m’a donné votre lettre
   - Il n’y en a pas d’autres ?
   et l’employée de me toiser
   - Dites-vous bien que vous avez de la chance car si une photo avait accompagné votre annonce il n’y en aurait eu aucune
   pourtant je m’habille décemment, je ne suis pas difforme hormis ce petit problème au pied, j’ai fixé l’employée sans comprendre et elle très remontée
   - Vous vous êtes déjà regardé dans un miroir?
   Et quand bien même elle aurait raison je ne m’attendais pas à ce que vous soyez comme ça … »

   
   L’impression générale est curieuse. Manque de souffle, d’espace. Comme une vision un peu étriquée, poussiéreuse … Le recueil de nouvelles est quand même un exercice assez fréquent chez les auteurs et on trouve couramment, me semble-t-il, plus ouvert, plus passionnant. Il y a de la naïveté à faire comme si certains petits faits ou micro-évènements constituaient un évènement intéressant ou surprenant. Ce pourrait être le cas. Hélas, ni très intéressant ni réellement surprenant ici, de la manière dont Antonio Lobo Antunes les traite! En fait c’est peut-être à son style que je suis allergique? C’est possible!

critique par Tistou




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Connaissance de l'enfer - António Lobo Antunes

Internes et internés
Note :

   Au carrefour de l'autofiction, du livre de souvenirs et de l'onirisme, "Connaissance de l'enfer" met en scène un ancien médecin militaire traumatisé par la guerre coloniale en Angola. Démobilisé en 1973, il va parfaire sa spécialité dans un hôpital psychiatrique de Lisbonne. Voici l'enfer vrai, qui souvent communique avec l'expérience angolaise par de secrets souterrains, par la vision des douleurs et des angoisses. Au milieu des infirmiers, des confrères psychiatres et des psychanalystes, le nouveau venu est bientôt entraîné et aspiré vers la folie des internés. Il contemple le délire d'un fou qui vole comme un avion tandis qu'un autre fait le radar, et un autre encore la tour de contrôle. Son cas a commencé à s'aggraver lors des consultations ou à la cantine au fil des propos de table quand le chef de service mène la conversation: «Vous avez déjà pensé au danger que pouvait représenter un médecin déstructuré, un médecin schizophrène?» Et si sa famille demandait son internement au prétexte qu'il a besoin de repos? Dans cet enfer qu'explore l'intrus, il y a deux niveaux de diablerie.
   
   «De tous les médecins que j'ai connus les psychanalystes, congrégation de prêtres laïcs avec Bible, office et fidèles, représentent la plus sinistre, la plus ridicule, la plus maladive des espèces. Alors que les psychiatres aux pilules sont des gens pas compliqués, sans détours, de simples bourreaux naïfs qui se contentent de la guillotine schématique de l'électrochoc, les autres se présentent armés d'une religion complexe avec les divans pour autels, une religion strictement hiérarchisée, avec ses cardinaux, ses évêques, ses chanoines, ses séminaristes précocement graves et vieux, qui s'essaient dans les couvents des instituts à un latin malhabile d'apprentis. Ils divisent le monde des humains en deux catégories inconciliables, celle des analysés et celle des non-analysés, c'est-à-dire celle des chrétiens et celle des impies, et professent à l'égard de la seconde l'infini mépris aristocratique que l'on réserve aux gentils, à ceux qui n'ont pas encore été baptisés et à ceux qui refusent le baptême, en s'allongeant sur un lit pour raconter à un curé silencieux leurs misères intimes et secrètes, leurs hontes, leurs peurs, leurs dégoûts.» (Extrait p. 247).
   

   Ce récit autofictionnel, tout inclus dans la description d'un trajet en voiture pour rejoindre la villa familiale sur la côte, signe la rupture définitive de Lobo Antunes avec la pratique de la médecine en général et de la psychiatrie en particulier, et marque l'entrée définitive en littérature. Sans l'humour alcoolisé du "Cul de Judas", autre œuvre de la trilogie de ses débuts littéraires, mais avec l'épisode comique du marié en fuite qui se réfugie à l'asile et réclame d'être interné. Tout un cortège de métaphores se déploie en une création sans doute moins élaborée que les ouvrages postérieurs marqués d'une technique narrative unique et difficile, avec déjà ces passages brutaux d'un contexte à un autre, par association d'idées, empruntant le délire des fous pour en faire une écriture comparable à nulle autre. «Incontinence émotionnelle» aurait tranché l'un des «psychanalystes habillés en clowns blancs.»

critique par Mapero




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