Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de décembre 2010 & janvier 2011
Enrique Vila-Matas

   Notre amour des contrastes ne nous a pas chassés d'Europe cette fois-ci, mais nous a néanmoins conduit du froid Thomas Bernhard au barcelonais mystificateur Enrique Vila-Matas. Mais vous savez quoi? Le plaisir était là aussi.
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2010 & JANVIER 2011
   
    Enrique Vila-Matas est né en 1948 à Barcelone. Après des débuts dès 18 ans pour lesquels il écrit dans une revue de cinéma, et après son service militaire, il vient passer 2 ans à Paris (26-28 ans) et se lie aux milieux littéraires de la capitale. De retour dans sa ville natale, il reprend ses activités de chroniqueur pour des journaux tout en développant son activité de romancier.
   
    Principaux prix:
   Prix Herralde de Novela en 2002
   Prix Médicis étranger 2003 pour Le mal de Montano
   Prix Fundación Lara et prix de la Real Academia Española 2005 pour Doctor Pasavento
   etc.

Bibliographie ici présente

  La lecture assassine
  Imposture
  Abrégé d'histoire de littérature portative
  Une maison pour toujours
  Suicides exemplaires
  Étrange façon de vivre
  Le voyage vertical
  Bartleby et compagnie
  Le mal de Montano
  Paris ne finit jamais
  Docteur Pasavento
  Dublinesca
  Explorateurs de l'abîme
  Perdre des théories
 

La lecture assassine - Enrique Vila-Matas

Tarabiscoté
Note :

   Titre original: La asesina ilustrada (1977)
   
   J'avais d'abord lu "Paris ne finit jamais", autobiographie de l'auteur dans laquelle il parle beaucoup de l'écriture de "La lecture assassine" qu'il présente comme son premier roman - ce qui n'est pas tout à fait exact*. En fait, il donne tant de renseignements sur ce "livre vénéneux et criminel, (mon) funèbre début littéraire" qu'il m'était impossible de ne pas enchainer avec sa lecture, armée que j'étais de toutes sortes de clés et mots de passe.
   
   Je me suis ainsi trouvée face à un roman à l'intrigue compliquée comme à plaisir, pour ne pas dire tarabiscotée. Jugez-en:
    Une narratrice inconnue présente l'écrivain médiocre et plagiaire Vidal Escabia qu'elle vient de trouver mort (suicide) au milieu des feuillets d'une lettre qu'elle lui avait envoyée sous le nom usurpé de Juan Herrera.
   Ce n'est qu'au 2ème chapitre que l'on apprend que cette narratrice est Elena Villena, épouse de feu Juan Herrera, écrivain lui aussi, ce qui amène une mise en parallèle des deux écrivains: Juan Herrera célèbre, sûr de lui, ordonné, réactionnaire, sédentaire, n'écrivant que sur un bureau sur lequel la disposition des objets obéit à un ordre fixe, maniaque et Vidal Escabia, désordonné, nomade, sans bureau et qui d’ailleurs plagie plus qu’il n’écrit mais capable de faire semblant n’importe où. Les deux hommes échangeaient une correspondance, le premier méprisant fort le second qui l'enviait avec tout autant de vigueur. C'est néanmoins ce Vidal Escabia qui doit rédiger le prologue à la prochaine édition des œuvres d'Herrera. Pour l'aider dans cette tâche, l'épouse lui envoie les notes prises par une certaine Ana Canizal qui devait rédiger ce prologue avant lui mais s'est suicidée entre temps. Dans une première partie de notes, Ana Canizal raconte comment elle a trouvé le corps d'Herrera assassiné et enchaine -le choc, sans doute- avec quelques pages de délire qui n'ajoutent rien à la clarté du récit. Pas plus que le texte de fiction onirique qui vient ensuite, qu'Elena Villena a rédigé et qu'Herrera lisait au moment de sa mort. C'est ce texte, situé au centre du roman et que Vila-Matas nous apprend avoir rédigé en dernier, qui porte initialement le titre de "Lecture assassine" et serait responsable de tout. Viennent ensuite la fin des notes interrompues d'Ana Canizal et un très court complément d'information rédigé par Ellena Villena.
   Si mon résumé vous semble difficile à suivre (tarabiscoté j'avais dit?) dites-vous bien que la lecture du roman lui-même, n'offrant pas cette vue "en plan", l'est bien davantage. D'autant que le tout est très rapide -trop rapide- jeté en rafale qui ne laissent pas aux choses le temps de se mettre en place dans l'esprit du lecteur puisque moins de cent pages séparent le premier mot du dernier, ce qui laisse bien peu d'espace pour tant de personnages et péripéties.
   
   Comme je le disais en introduction, Vila-Matas n'est pas avare de clés pour ce roman. Donner beaucoup de clés c’est donner l’impression qu’il y a quelque chose à ouvrir, mais est-ce vrai?
   
   Il nous fait remarquer que les héros ont les mêmes initiales que lui sauf Ana Canizal: Vidal Escabia, Elena Villena, Eva Vega. En effet, et alors? Pour ma part je remarque plutôt qu' "Elena Villena" est un nom qui ne me semble pas convenir pour une femme très belle, au charme irrésistible et fatal. Mais bon...
   
   Plus notable: il nous annonce avoir copié la structure de ce roman sur celle de "Feu pâle" (de Nabokov car Marguerite Duras lui avait conseillé de bien soigner sa structure et il lui avait paru alors que le plus sûr était d'en prendre une déjà utilisée par un maître.("Paris ne finit jamais" 51-52)
   Il a par ailleurs emprunté les noms de Brême et du village de Worpswede à «Lettres à un jeune poète» de Rilke, ainsi que les premières phrases de la lettre de la femme assassine: ("Paris ne finit jamais"77-78)
   Rilke: message de Worpswede du 16 juillet 1903:
   «J’ai quitté Paris voici une dizaine de jours, vraiment las et souffrant, pour une grande plaine du Nord dont l’ampleur, la paix et le ciel doivent me remettre sur pied.»

   Vila-Matas: p25 de La lecture assassine:
   « Cela fait trois jours que j’ai quitté Paris et rejoint cette grande plaine du Nord, où l’espace, le calme et le ciel m’aideront à me reposer.»

   De même, plus loin, il reprend une phrase d’un cahier peu connu de Joyce ("Paris ne finit jamais"132).
   
   Il me semble que cette façon de faire, qui ne le dépanne que de quelques mots ou lignes tient plus d’un penchant irrésistible pour la mystification ou d’un désir de se rassurer par la présence d’un maître que d’une tentative de s’attribuer un livre écrit par un autre. Pourtant, Vidal Escabia, l’auteur qui a ses initiales, est décrit comme plagiaire pur et simple… Pour le lecteur, ces indications donnent une impression de contrainte littéraire un peu oulipienne qui vient s'ajouter à la multiple mise en abîme des crimes.
   
   Pour couronner le tout, vers la fin de sa rédaction du roman, lisant dans un article de la revue littéraire alors à la mode que les dialogues étaient «réactionnaires», il les supprime tous sauf 3 indispensables.
   
   Tout cela pour nous dire, toujours dans "Paris ne finit jamais", page 179
   «J’étais un poète frustré qui, ayant voulu écrire de grands vers, avait revu ses ambitions à la baisse et accepté de n’être (ce qui me donnait déjà suffisamment de travail) qu’un prosateur. Mais j’avais encore dans la tête mon idéal perdu, mon désir d’être poète. Au fond, ce que raconte le manuscrit criminel "La lecture assassine" est la mort du poète que j’avais voulu être.»
   
Puis, page 266:
   «J‘ai l'impression d’avoir écrit le livre en entier pour pouvoir y intercaler un poème, le dernier que j’aie écrit dans me vie et le premier que j’aie publié. En ce sens, La lecture assassine toute entière aurait été un prétexte pour pouvoir faire mes adieux à la poésie par le biais de ces vers.» (poème que l'on trouve page 72 du roman)
   Dont acte.
   
   En conclusion, je dirais que cet ouvrage tient plus de la curiosité littéraire que de l'œuvre magistrale. Sa lecture en est malcommode, l'intrigue sans vraisemblance, et laisse le lecteur plutôt insatisfait, avec possiblement une migraine, mais bon, à l'occasion, lisez-le, pourquoi pas?
   
   
   * Il avait déjà publié en 1973 "Mujer en el espejo contemplando un paisaje".

critique par Sibylline




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Imposture - Enrique Vila-Matas

Auteur/imposteur
Note :

   Titre original: Impostura (1984)
   
   
   Barcelone. Le docteur/directeur Vigil et son secrétaire Barnaola se retrouvent pour noyer leurs solitudes au troquet du coin, sirotant l’anis local. Tous deux travaillent sans grande passion dans un établissement psychiatrique. L’histoire démarre quand l’un d’eux évoque un patient amnésique au doux nom/nombre de 2007. Ce mystérieux patient, jusque là sans intérêt aux yeux d’un directeur en attente de la retraite, devient le centre de cette histoire. L’inconnu.
   
   Désireux de percer le mystère et poussé par son secrétaire, le directeur décide de publier dans le journal la photo de ce malade. Immédiatement, il est reconnu par un frère puis par sa veuve qui ne veut plus du titre. Subsiste un doute quant à la disparition d’une cicatrice sur la joue. Cette famille Bruch d’intellectuels installés est rapidement adoptée par l’amnésique. Jusqu’à ce qu’un nouveau rebondissement survienne, l’inconnu est reconnu par une autre veuve, cette-fois ci, en un ancien typographe devenu escroc. Qui est-il vraiment? Un imposteur?
   
   Le thème central est l’identité. Non seulement celle de l’inconnu mais celles également tour à tour du secrétaire et du docteur.
   « C’étaient des jours, c’étaient des années où personne n’acceptait d’être soi, où tout le monde fuyait en silence jusqu’à son propre nom et se démenait coûte que coûte, quitte à en vendre son âme au diable, pour endosser la peau d’un autre, pour changer de lit, changer de maladie en ce gigantesque hôpital qu’était Barcelone. » P 49

   
   L’auteur joue avec nous. S’amuse de notre intérêt et du désir que l’on a de savoir. Jubilation de se sentir un imposteur-auteur. Comme exprimé ci-dessous.
   «C’est là, au milieu des balais déplumés et de pots de fleurs cassés, qu’il crut avoir découvert un beau jour que les écrivains n’entreprenaient de romans que dans le but unique et exclusif de fonder, en quelque fragment occulte de leur œuvre, un royaume pour le plus faible de leurs personnages.» P 91

   
   Le plaisir pris de nous embarquer dans son monde à lui, de nous berner (avec gentillesse toutefois) par son écriture, cette espèce de connivence qui s’installe, est agréable. L’auteur nous parle avec intelligence de toutes ces impostures consenties par chacun qui font le sel de la vie.
   ↓

critique par OB1




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Une quête d'identité
Note :

   "Imposture", un des premiers titres de Vila-Matas, révèle déjà, malgré sa brièveté, deux thèmes annonciateurs de ce qui suivra dans l'œuvre de cet auteur: le séjour en clinique psychiatrique et le jeu du changement d'identité. En revanche, le lecteur n'y trouvera pas encore l'immersion dans le monde de la fiction et des écrivains.
   
   Nous sommes en 1952 en pleine dictature franquiste, peu après le choc de la guerre civile. «C'étaient des jours, c'étaient des années où personne n'acceptait d'être soi, où tout le monde fuyait en silence jusqu'à son propre nom et se démenait coûte que coûte, quitte à en vendre son âme au diable, pour endosser la peau d'un autre, pour changer de lit, changer de maladie en ce gigantesque hôpital qu'était Barcelone.» L'action s'enracine dans l'hôpital psychiatrique dirigé par le vieux docteur Vigil et son jeune secrétaire Barnaola. Les deux hommes sont plus soucieux de se retrouver au café La Luna pour bavarder en sirotant un anis que de s'inquiéter de leurs patients. Pourtant, leur attention va se focaliser sur l'un d'eux, que la police a fait admettre un an auparavant, qui est totalement amnésique et dont ils ignorent l'identité.
   
   À la suite de la publication dans la presse d'une photo de l'inconnu, le notaire Bruch est persuadé de reconnaître son propre frère, Ramon, disparu sur le front russe où l'avait expédié la division Azul. Sa "veuve" qui le croyait mort est plus catégorique encore et projette de recommencer leur voyage de noces sur la côte basque. Mais les empreintes digitales de l'inconnu indiquent une tout autre piste, une autre "veuve" — pas éplorée celle-ci — se présente aux autorités. La justice et ses experts en graphologie devront trancher! L'inconnu est-il le professeur Bruch ou le repris de justice Claudio Nart, ouvrier typographe de son état?
   
   Si cette affaire n'ébranle guère le docteur Vigil qui attend benoitement l'heure de la retraite, elle tourmente davantage son secrétaire célibataire inquiet du vide de ses nuits. Celui-ci, qui se verrait bien en serviteur zélé d'un riche personnage, se met en tête d'enquêter par lui-même sur cet inconnu qui pourrait n'être qu'un imposteur. Le suspense ne durera pas longtemps et la solution trouvée par le romancier ironique sera assez peu réaliste, mais ce bref roman offre un plaisir de lecture tout simple qu'on aurait tort de mépriser.

critique par Mapero




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Abrégé d'histoire de littérature portative - Enrique Vila-Matas

«On n'entrerait pas dans (ce) livre s'il ne faisait un monde.»
Note :

   Titre original: Historia abreviada de la literatura portátil (1985)
   
   Cette œuvre dont l'édition originale remonte à 1985 chez Anagrama est la première de Vila-Matas a avoir été publiée en français. Première référence du monde selon Vila-Matas, elle inclut l'auteur dans le réseau de ses choix littéraires et donne vie à une galerie de personnages dont quelques-uns réapparaitront dans ses œuvres ultérieures.
   
   Il s'agit ici d'un groupe secret qui rappelle fort les dadaïstes et opère dans les années 1920. Chaque membre doit satisfaire à plusieurs conditions. Outre «un haut degré de folie» et la justification d'une «œuvre qui se pesât pas trop lourd et qui pût aisément tenir dans une mallette», être un "shandy" — allusion au roman de Lawrence Sterne — signifie «esprit d'innovation, sexualité extrême, absence totale de grand dessein, nomadisme infatigable, coexistence tendue avec la figure du double, sympathie à l'égard de la négritude, tendance à cultiver l'art de l'insolence.» Cette définition fait que la société secrète «sans précédent dans l'histoire de l'art» s'ouvre aux dadaïstes, futuristes, surréalistes et autres originaux de l'entre-deux-guerres. Ainsi Francis Picabia contacte-t-il son amie Berta Bocado pour espionner à Zurich "les ex-dadaïstes" et savoir si l'auteur de "Pétersbourg" — le romancier Andrei Biely qu'elle confondait avec Lénine — «est l'un des nôtres.»
   
   Ce milieu cosmopolite, à la fois réel et imaginaire, mélange «machines célibataires» et «femmes fatales». Outre Picabia on y croise Marcel Duchamp, André Breton, Jacques Rigaut, Blaise Cendrars, Valery Larbaud, Walter Benjamin, Aleister Crowley, George Antheil, Ferenc Szalay, Werner Littbarsky... Tandis que — plus rares donc plus précieuses — les femmes fatales s'appellent Berta Bocado, Carla Orengo, Georgia O'Keefe, l'actrice Pola Negri, ou même Rita Malú… Tentons de résumer l'histoire de cette bande d'avant-gardistes déjantés et d'esquisser les aventures de quelques-uns d'entre eux en considérant leur degré variable de réalité.
   
   Loin du "Cabaret Voltaire" de la Spielgasse de Zurich où en ce début de 1924 «Dada était en train de fêter l'heureux et cinquième anniversaire de sa disparition» : un voyage du groupe fondateur sur la côte africaine à Port-Hâtif (sic) permit tout à la fois de saluer les "Impressions d'Afrique" de Raymond Roussel et de créer la société. Celle-ci se fixera momentanément à Paris. «L'endroit idéal pour les premières réunions secrètes: la librairie Shakespeare and Company que régentait Sylvia Beach au n°12 de la rue de l'Odéon.» Cependant la société nomadise et se réunit plus souvent à Vienne, Prague, ou Trieste…
   
   Le pianiste et compositeur George Antheil quitta l'Amérique pour Paris où il créa à la fin des années 1920 un Ballet mécanique pour orchestre, enclumes, hélices d'avion, sonnette électriques, klaxons de voitures et pianos mécaniques. Son échec fut sonore et retentissant. Prenons Werner Littnarski: comme il crée à Vienne des simulacres de réceptions bruyantes, les shandys accourent chez lui avant leur départ pour Prague. Figurant dans la bibliographie avec Larbaud comme co-auteur il est cependant une invention: Werner en l'honneur d'Oscar Werner un des acteurs de "Jules et Jim" de Truffaut, et Littbarski en hommage à un footballeur autrichien… De même, Ferenc Szalay est totalement inventé bien que prénom et patronyme fassent on ne peut plus hongrois.
   
   Imaginaire elle aussi, Rita Malú figure dans la liste des auteurs préférés de Vila-Matas — selon l'interview donnée à l'Express du 1er septembre 2006 — en compagnie de Fernando Pessoa, Franz Kafka, Robert Walser, Roberto Bolaño, Fleur Jaeggy, Samuel Beckett, Alice Munro, Pierre Michon, Sergio Pitol et Raymond Roussel... On la retrouve dans une nouvelle des "Explorateurs de l'abîme, réputée internée dans un asile somalien, et dans un autre texte: "La Passion selon Rita Malú", de l'auteur Hydejek —autre chimère cousine des fameux Dr Jekyll et Mr Hyde.
   
   À peine débarqué d'Europe, Jacques Rigaut publia une bien curieuse annonce dans la presse de New York: «Jeune homme pauvre et médiocre, 21 ans, mains propres, épouserait femme 24 cylindres, érotomane ou parlant annamite, de préférence répondant au nom de O'Keefe.» [Vila-Matas reprend un texte de Rigaut intitulé "Le roman d'un jeune homme pauvre", revue Littérature n°18, 1921.] Revenu d'Amérique sans Georgia O'Keefe mais avec une malle trop lourde, il s'installa à Palerme pour se suicider à l'Hôtel des Palmes — quelques années avant Raymond Roussel — Rentré lui aussi de New York, le "vrai" Rigaut se donna la mort après avoir écrit "l'Agence générale du suicide", et "Le jour se lève ça vous apprendra"; il inspira le personnage central du "Feu Follet" de Drieu La Rochelle.
   
   Comme chez les futuristes, dadaïstes et surréalistes beaucoup de ces shandys expriment une passion pour la mécanique et ses métaphores. On le voit avec l'annonce de Rigaut ("femme 24 cyclindres"), avec le ballet mécanique d'Antheil, avec la machine que Walter Benjamin cherchait à concevoir, capable de détecter tout livre lourd et indigeste. Sans compter le sous-marin basé à Dinard et appelé "Bahnhof Zoo": un engin survivant de la Première guerre mondiale aménagé en restaurant chinois!
   
   Un dernier shandy: Aleister Crowley. Attiré par l'occultisme, l'ésotérisme et les drogues il s'est installé comme peintre à Cefalu, prétendant fonder une Abbaye de Thélème avant d'être expulsé par les autorités. Lors d'une conférence donnée à Séville au cours de l'hommage à Gongora qui constituera l'acte de naissance de la génération poétique dite de 1927, il se fait passer pour une certaine Elena Tirana et dévoile le secret des shandys. C'est l'arrêt de mort de la société secrète!
   
   Dans son récent livre "Dublinesca" Vila-Matas montre tout l'intérêt qu'il porte à Internet et à Google. Grâce à la Toile, Vila-Matas a complété et illustré son "Abrégé…" par un document de 27 fiches — c'est le nombre magique de la société secrète "shandy" à consulter sur son blog, utilisant Internet pour augmenter la réalité des shandys. On ne sera donc pas surpris de découvrir sur Facebook que plusieurs personnes ont déjà pris comme pseudo les «femmes fatales» de l'auteur catalan! Elena Tirana, Rita Malú, Berta Bocado! Et d'autres sans doute…

critique par Mapero




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Une maison pour toujours - Enrique Vila-Matas

12 nouvelles
Note :

   Titre original: Una casa para siempre (1988).
   
   
   Douze nouvelles qui présentent l’originalité d’un personnage commun, comme un fil rouge qui permettrait de dépasser la nouvelle pour en faire la colonne vertébrale d’un roman.
   Douze nouvelles marquées par une extrême originalité et un ton libre et souvent inattendu. L’une d’entre elles laisse clairement entrevoir l’inspiration autobiographique puisqu’il y fait intervenir Marguerite Duras comme pourvoyeuse, auprès de l’ami d’Andrès, d’une chambre de location à Paris. Ce fut le cas du véritable Vila-Matas qui logea deux ans à Paris dans une chambre de bonne louée par Marguerite Duras!
   « Houle » :
   « J’avais un ami. En ce temps-là, c’était mon seul ami. Il s’appelait Andrès et habitait Paris, où j’allais lui rendre visite, ce dont il se réjouissait. L’après-midi même de mon arrivée à Paris, il me présentait son amie Marguerite Duras.
   …/…
   J’étais ruiné, j’étais parti pour Paris et mon ami m’avait présenté à Marguerite Duras. Andrès était de ces gens qui s’imaginent que la compagnie d’écrivains de talent aide à bien écrire.
   « J’ai une chambre de bonne qui vient de se libérer», me dit Marguerite dès qu’elle me vit.»

   La suite est beaucoup moins cohérente et beaucoup plus «Vila-matasienne»!
   
   La première du recueil, une des plus longues, constituerait facilement le thème d’un roman à elle toute seule: «J’avais un ennemi». Aux allures de faux polar et de vrai délire, c’est du Vila-Matas pur jus.
   
   Il s’avère d’ailleurs extrêmement difficile d’essayer de donner une idée, ou de présenter, résumer, les nouvelles de Vila-Matas. Leur consistance tient autant dans l’histoire que dans la manière désinvolte avec laquelle Vila-Matas taille, découpe dans le cohérent pour y intégrer de l’inattendu, de l’incongru, et au final perdre son lecteur dans les méandres de son imagination.
   
   J’ai l’impression que le style de Vila-Matas s’accorde mieux du coup au format du roman, plus long, et au bout duquel le lecteur finit quand même par recoller les morceaux? Pour les nouvelles, ce lecteur est balloté, malmené, et arrivé au port il ne se souvient plus bien d’où il était parti ni si le port d’arrivée aurait dû être celui qui l’accueille!

critique par Tistou




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Suicides exemplaires - Enrique Vila-Matas

12 nouvelles
Note :

   Titre original: Suicidios ejemplares (1991)
   
   
   12 nouvelles qui ont un thème commun; le suicide, le désir de suicide, l’idée du suicide.
   
   Un peu moins surréaliste que d’autres écrits de Vila-Matas, ces nouvelles sont néanmoins déroutantes le plus souvent, jaillies d’une imagination féconde. On sent la facilité à dérouler les volutes de l’imagination, à brouiller un peu les pistes … un peu trop facile peut-être, j’ai décroché par moment comme si l’exercice pouvait être vain parfois. Ce recueil de nouvelles m’aura laissé moins de souvenirs qu’  «une maison pour toujours», autre recueil de nouvelles du même Vila-Matas.
   
   Les histoires sur lesquelles se greffent ces idées de suicide sont réellement très variées :
   Dans «A la recherche d’un couple électrique», un acteur en perte de vitesse se voit suggérer, pour relancer sa carrière, de trouver son pendant – un gros – pour former, lui le maigre avec le gros, un «couple électrique»:
   « Génial, tout simplement génial, apprécia-t-il. Tu as vu avec quel chic et quelle élégance il a écrasé son monocle? Un comique de haute volée qui s’ignore, ce baron. Si seulement tu pouvais redevenir maigre comme avant, ce dont je pressens malheureusement la définitive impossibilité, vous formeriez à vous deux un des plus grands couples à succès du cinéma.
   Tu ne vas pas me dire que …
   Pourquoi pas? Rappelle-toi ces étranges couples d’acteurs qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes parce que, comment te dire, parce qu’il y avait en chacun d’eux quelque chose de spécial qui déclenchait ou faisait jaillir l’électricité cachée de ce quelque chose d’enfoui qu’il y avait en l’autre. Des couples électriques, tu vois?»

   
   Suicides, oui, mais pas forcément aboutis, allant jusqu’au bout. Mais idées du suicide, tentation du. L’imagination de Vila-Matas est sans bornes et passablement déroutante. Ce qui doit en partie contribuer à l’impression d’extrême décousu de l’ensemble?
   
   Mais qui peut, mieux que l’auteur, préciser les intentions qui ont présidé à l’élaboration de ces nouvelles? Il nous l’explique dans la première nouvelle:
   « Il y a quelques années, de mystérieux graffitis avaient fait leur apparition sur les murs de la ville neuve de Fès, au Maroc. On s’aperçut qu’ils avaient été tracés par un vagabond, un paysan émigré qui ne s’était jamais intégré à la vie urbaine et qui, pour son orientation, balisait de la sorte les itinéraires de ses propres cartes secrètes, dont il surchargeait la topographie étrangère et hostile de la cité moderne.
   Dans ce livre, que j’entreprends contre la vie étrangère et hostile, j’aimerais œuvrer de façon comparable à ce que faisait le vagabond de Fès, c’est-à-dire tenter de m’orienter dans le labyrinthe du suicide en balisant l’itinéraire de mes propres cartes littéraires secrètes, … »

   «Contre la vie étrangère et hostile», serait-ce là le réel fil conducteur de ces nouvelles, et au-delà, de l’œuvre de Vila-Matas?

critique par Tistou




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Étrange façon de vivre - Enrique Vila-Matas

«Je me suis dit tout ça en m'espionnant moi-même.»
Note :

   Titre original: Extraña forma de vida (1997).
   
   
   Nous suivons ici les pensées et le long monologue de notre narrateur, écrivain devant faire une conférence le soir même sur "la structure mythique du héros" (c'est peu de dire qu'une bonne part des narrateurs de Vila-Matas sont des écrivains sur le point de faire, voire en train de faire, une conférence, nous avons là d'entrée de jeu un de ses thèmes favoris).
   
   Nous savons bientôt à quoi nous en tenir sur les qualités d'époux et de père de celui-ci en le voyant s'occuper de sa femme (en dissimulant de son mieux que sa sœur est sa maîtresse) et de leur "horrible enfant», mais il faut dire qu'à ses yeux tous les enfants sont horribles. Il vient d'apprendre que sa maîtresse, à laquelle il est très attaché assistera à la conférence au terme de laquelle elle le quittera, chose qu'il ne peut admettre, pas plus qu'il ne peut quitter sa femme pour elle car il apprécie aussi beaucoup l'amour confortable qu'il sait permanent de son épouse alors que la passion de la maîtresse est promise à une courte existence. Du moins, c'est ainsi qu'il voit les choses.
   Dans cette situation cornélienne, il tente bien sûr de biaiser en abandonnant le thème convenu de sa conférence et de l'éblouir par une audacieuse réflexion destinée à prouver que tous les écrivains sont des espions à commencer par lui-même.
   "j'ai décidé de préparer une conférence radicalement différente de celle que j'avais prévue et dans laquelle, après avoir envoyé promené la structure mythique du héros, je parlerais de quelque chose de plus agréable, susceptible même de de distraire Rosita. Par exemple, de la façon dont j'avais passé ma vie à espionner tout le monde. Je parlerai de cela, puis des analogies entre les espions et les écrivains, de la manière dont les uns et les autres ont toujours regardé, toujours écouté, toujours évolué et se sont toujours perdus dans des situations embrouillées et d'étranges évènements à la recherche d'une idée qui finirait par donner un sens à tout."
    Et là, Vila-Matas nous a tout dit de son roman car c'est exactement ce que vont nous donner à lire les pages suivantes, car pour ce qui est des situations embrouillées et étranges, nous allons être servis, quant à chercher à donner un sens à tout, cela fait déjà quelques pages que nous avons commencé à en lire une tentative.
   
   Fidèle aux habitudes de son auteur, notre conférencier va commencer par plagier sans aucune vergogne une introduction intelligente et cultivée avant de se lancer dans ses récits et exemples d'espionnages basés sur ses souvenirs. Il faut dire que nous ne tardons pas à constater que par "espion", il entend aussi bien les confrères de James Bond que les simples voyeurs ou même les plus habituels observateurs de leur entourage. Selon son raisonnement, il suffit que vous observiez quelqu'un, voire vous-même, pour être considéré comme espionnant, il ne lui sera donc pas difficile de montrer comme les écrivains exposant des comportements humains qu'ils ont bien dû observer quelque part sont en tout premier lieu des espions. Il faut dire encore que notre héros est particulièrement plagiaire (espion) il semble incapable d'inventer quoi que ce soit et quand il ne "pompe" pas les œuvres d'un confrère, il se limite à rapporter des êtres et des faits réels observés dans la rue qui lui sert de théâtre des opérations et qu'il observe à la longue vue. Pourtant, lorsqu'il s'agit pour lui de mentir dans sa vie privée (ce qui arrive très souvent) son imagination manifeste une vraie vitalité. C'est assez étrange.
   
   Plus la journée avance, plus la nouvelle conférence prend forme, mais plus également le narrateur s'affole de son choix impossible. La tension monte et la panique, d'autant que les contrariétés s'accumulent et que notre écrivain perd le contrôle y compris de lui-même d'autant que
   "Chaque fois qu'il m'arrive quelque chose de très sérieux, j'ai toujours une première réaction mystérieusement idiote et absurde."
   
   J'ai été séduite dès les premières lignes par ce roman intelligent (réflexions sur l'écriture et la lecture) et amusant et il s'avère qu'il est tout à fait représentatif de la production de Vila-Matas et que comme d'habitude, le récit est truffé d'anecdotes (vraies? Fausses?) sur des célébrités littéraires dont le lecteur se régale. Cela, sans parler des étranges expériences de doubles qui jalonnent ce récit et qui, à elles seules, donnent pas mal à réfléchir. Le personnage central est bien complexe et plein de surprises, il faut dire qu'il était déjà un enfant prometteur...
   "Nous mourons et tout est fini! avait dit mon père. La phrase résonnait dans mes oreilles. Une sensation de profonde horreur et de dégout s'était emparée de moi. Un dégout joint à une grande irritation contre mon père, car je me disais qu'il aurait pu s'informer un peu mieux avant de m'engendrer; il m'aurait ainsi épargné ce mauvais coup: naître pour apprendre que j'allais devoir mourir après quelques années de résidence sur la terre, mourir était la seule conséquence possible de cette étrange façon de vivre que mon père -comme tous les pères du monde- avait eu le caprice de m'octroyer"
   
   Un vrai plaisir de lecture.
   
   Extrait:
   
   "ce qui se passe en fait, presque toujours, c'est que les lecteurs se sentent dans l'obligation d'être triplement espions: espions de ce qui est raconté et de ce qui ne l'est pas, et également espions d'eux-mêmes en train d'espionner les deux choses. Sans parler des auteurs qui, pour écrire leurs romans, ont dû sortir dans la rue pour tout espionner, surtout la vie des autres, ce qui expliquerait en grande partie pourquoi les autobus ou les métros des grandes villes ont parfois d'étranges passagers: des écrivains qui, à la recherche d'un matériau de première main pour leurs histoires, passent leur temps à espionner en catimini les conversations des voyageurs."
   …
   "Nous qui racontons des histoires, nous sommes tous des espions, des voyeurs. Comme la vie est trop courte pour vivre suffisamment d'expériences, il faut les voler."
   (22-23)

critique par Sibylline




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Le voyage vertical - Enrique Vila-Matas

«La défaite n’est jamais qu’une défaite»
Note :

   Titre original: El viaje vertical (2000)
   
   
   Cet extrait, apparemment tiré d’un poème de William Carlos Williams, «La descente», constitue un très court chapitre à lui tout seul, un très court chapitre intitulé «La défaite n’est jamais qu’une défaite»:
   « La descente séduit/comme séduit la montée./La défaite n’est jamais qu’une défaite, parce que/le monde qu’elle ouvre est toujours une contrée/auparavant/insoupçonnée.»

   L’occasion pour Enrique Vila-Matas de rester sibyllin, comme toujours. Sibyllin et ambigu, jouant toujours sur plusieurs tableaux à la fois. «Le voyage vertical». C’est quoi? Le déplacement progressif de Federico Mayol de Barcelone vers Porto puis progressivement plein sud; Lisbonne puis Madère? Le retour en arrière dans le temps, descente vertigineuse vers une enfance, une éducation, une acquisition de la culture à laquelle il n’a pas eu droit, avènement brutal de Franco oblige? C’est un voyage final vers sa déchéance, ou sa fin?
   
   Vila-Matas aime bien ouvrir des pistes, ou faire semblant, et ne pas les poursuivre, surtout ne pas les refermer. D’où cette perpétuelle impression de maquis impénétrable, de foutoir pas organisé, qui perturbe dans le cadre d’une nouvelle, qui perturbe moins dans celui d’un roman où la longueur oblige Vila-Matas à revenir sur ses brisées ou tout au moins à les évoquer à nouveau et donc nous permet de nous y retrouver un peu plus.
   
   Federico Mayol, parlementaire catalan en fin d’activité, responsable autodidacte d’une société d’assurances en retraite, se voit interpeller par sa femme au lendemain de ses noces d’or, d’une manière définitive et tout à fait inhabituelle: elle lui demande de partir, de la laisser pour lui laisser une chance de découvrir qui elle est vraiment, soumise et bridée qu’elle a été toute sa vie et explosant d’un coup. Évidemment Federico Mayol, à la tombée de la nuit de sa vie ne s’attendait pas à cela. Il va donc faire ce (ces?) voyage vertical. Lui qui souffre d’un sérieux complexe d’inculture, au point de haïr son fils cadet qui lui a fait remarquer qu’il n’était qu’un homme d’affaires inculte, cadet à la prétention artistique qu’il méprise par ailleurs. Il va avoir l’occasion de se confronter à la culture au cours de ce voyage – le genre de voyage dont on ne revient pas – et tout ceci dans des conditions «Vila-Matasiennes», c’est-à-dire foisonnantes et peu sensées.
   
   Heureusement Enrique Vila-Matas écrit bien. Sinon sa manière de mener, de ne pas mener plutôt, une narration, deviendrait vite insupportable.
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critique par Tistou




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Introspection par procuration
Note :

   C’est une construction impeccable que ce livre. Un entremêlé de narration. Une façon admirable d’utiliser les retours en arrière. Un livre à l’envers évoquant le voyage intérieur d’un héros. Formellement, j’ai trouvé l’ouvrage bluffant.
   
   Catalan pur sang et fier de l’être, ancien parlementaire et homme d’affaires «self made man», Federico Mayol, 70 ans au compteur, est renvoyé du domicile conjugal pas sa femme Julia qui veut consacrer la fin de sa vie à mieux se connaître. Sa femme n’en démordant pas, ses trois enfants ne le soutenant pas, Mayol finit par accepter cette évidence qu’il n’aurait jamais imaginée possible, on le chasse! Il divague alors dans Barcelone, s’acharnant sur son fils artiste, Juliàn, qui l’exaspère.
   «En termes un peu plus simples mais aussi catégoriques que ceux qui vont être transcrits ici, Mayol en vint à dire à Juliàn que la voie de l’art était celle de l’imposture, que l’unique source de la beauté était l’action, et que l’art n’était, en fait, qu’un savoir-faire et non une façon de penser. L’important c’était l’action. » P87

   
    Malgré des difficultés à quitter sa ville de toujours et après les conseils du seul véritable ami qu’il a encore parmi ses connaissances, Mayol s’envole pour Porto. Les difficultés d’être un étranger l’assaillent. Les difficultés à nouer des contacts le dérangent. Il s’enfuit alors pour Lisbonne. Puis se laissant porter par l’intuition à qui il commence à faire confiance, il continue le voyage vers l’île de Madère. Là, il rencontrera le narrateur, qui accouchera de cette introspection par procuration…
   l « Puis il pensa: j’ai réussi sur tous les plans. A part la peur lors de l’excursion stupide avec le chauffeur de taxi, la lenteur et la facilité semblent présider à tous mes mouvements d’homme qui assiste à un goutte à goutte de journées par bonheur dépourvues de sens.» P174
   
   C’est à une évolution que nous assistons, l’évolution d’un vieil homme à la recherche de lui-même et qui va s’initier à tout un univers qui ne l’avait jusqu’ici jamais touché.
   « Quand on voyage avec quelqu’un, me dit-il, on a toujours tendance à trouver ce qui nous entoure étrange, tandis que quand on voyage seul c’est toujours soi qui est étrange.» P234

   
   Du bien foutu et du profond. A découvrir.

critique par OB1




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Bartleby et compagnie - Enrique Vila-Matas

Le coffre aux trésors
Note :

   Titre original: Bartleby y compañía (2001)
   
   
   Enrique Vila-Matas, cet étonnant écrivain catalan, a repris la figure inventée par Herman Melville au milieu du XIXe siècle: Bartleby, l'employé d'un bureau de Wall street qui réplique toujours: «Je préférerais ne pas.» Bartleby, c'est l'homme qui dit non. Vila-Matas a ainsi écrit un texte qui tient de l'essai littéraire et du journal, un ensemble de 86 notes qui forment un savoureux tour du monde des lettres.
   
   Parti à la recherche des Écrivains Négatifs, de ce qui les fait renoncer à composer et à publier, et surtout abandonner l'écriture, Vila-Matas nous donne l'occasion de croiser un grand nombre d'auteurs, les uns célèbres, les autres méconnus, voire imaginaires. Le narrateur, bossu et fui par les femmes, s'est mis en congé pour avancer son livre dans l'été de 1999. Alors que l'on redoute pour les ordinateurs du monde entier le bug de l'an 2000, cet alter ego du romancier enquête sur le bug qui fait que l'écrivain cesse d'écrire — et là c'est bien plus compliqué qu'avec (ou sans) Windows. 
   
   L'auteur est — et pas seulement par le biais de cette accumulation de fiches — un adepte du "name dropping" non par snobisme mais pour délimiter l'extension de son monde de fiction! Une foule de célébrités s'avance vers nous, riche des auteurs d'aujourd'hui: Julien Gracq, Robert Walser, Juan Rulfo, Borgès, Savinio, Gadda, mais aussi de plus anciens: Chamfort, Joubert, Rimbaud, Cervantès, Keats, Tostoï… Des auteurs moins connus aussi, voire mystérieux, tels B. Traven, Stephen Crane, Bibi Balzen, Marianne Jung, etc... Parfois on se demande si tous ces personnages existent ou ont existé. Ça fait partie de la manière de Vila-Matas: nous faire croire qu'il invente — et il n'invente pas. Mais ailleurs, c'est clair qu'il invente.
   
   Prenons par exemple ce bartleby premier choix: Paranoico Perez. Il n'a jamais pu écrire et publier le moindre livre. À chaque fois qu'il a un projet bien net, bien consistant, crac: Saramago publie! C'est Antonio de la Mota Ruiz qui a créé l'histoire. Plusieurs fois de suite, même scénario. Résultat des courses: Paranoico Perez se retrouve à l'hôpital psychiatrique et Saramago, lui, est nobélisé. Tellement célèbre que de conférence en conférence il n'a plus le temps d'écrire. C'est ainsi que Saramago devient un Bartleby de plus...
   
   Et mille autres merveilles dans ce coffre aux trésors… Tristes ou drôles mais immensément cultivées. À lire à petites doses pour en profiter davantage...
   ↓

critique par Mapero




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Collection d’agraphiques
Note :

   Notre narrateur (toujours si voisin d’ Enrique Vila-Matas) collectionne les agraphiques et il a décidé ici de nous faire visiter son musée. Non, non, ce ne sont pas ces ravissants bibelots qui…, non, ni ces documents anciens si précieux, non, non, vous n’y êtes pas! Normalement, c’est même une maladie, mais ici ramenée à la taille d’un trouble, elle désigne les écrivains qui n’ont pas du tout écrit ou alors (à l’instar du narrateur) très peu: deux-trois nouvelles ou articles, quatre-cinq poèmes, ou au mieux un roman. Puis plus rien. Et là Vila-Matas montre encore qu’il connait bien son lecteur et sait comment le ferrer, car s’il y a une chose que les lecteurs aiment, ce sont les étonnantes anecdotes biographiques d’écrivains ou les curiosités littéraires (dites que ce n’est pas vrai).
   "J’aimerais avoir fait naître chez le lecteur la sensation chaleureuse qu’entrer dans ces pages est un peu la même chose que de devenir membre d’un club dans le genre du «Club des affaires curieuses de Chesterton».
    Pour moi, c’est clair, dès que l’on m’en promet, j’accours. C’est ainsi qu’il m’a amenée à dévorer "Paris ne finit jamais", la même cause a eu le même effet avec "Bartleby". Et pourquoi "Bartleby" d’ailleurs? Parce que rien ne semblait plus juste que de faire de cet "employé aux écritures" qui préférait ne pas… le porte étendard des écrivains préférant ne pas écrire . Je ne saurais le contester, la logique interne est imparable.
   
   Et donc voilà, alors que tout le monde trouve évident (et important) de beaucoup s’interroger sur le "comment écrire", que Vila-Matas considérant ici des gens pour qui écrire était une pente naturelle, nous présente les 1001 raisons, motifs, excuses etc. usés pour s’en dispenser, allant jusqu’à désamorcer totalement l’élan de l’écrivain et sachant fort bien trouver les citations pour cela:
    "Mais quel est donc vraiment mon art? Quelle fin poursuit-il? Que prétends-je et que désiré-je à l’exercer? Écrire et constater que l’on me lit? Unique ambition de beaucoup! Est-ce cela que je veux? Voilà ce qu’il me faut examiner longuement et soigneusement jusqu’à pouvoir y répondre."
   ...
   Il use en fil rouge d’un parallèle qu’il établit entre le Wakefield de Hawthorne et le Bartleby de Melville, les liant étroitement à Kafka, et qui n’en ferrera que mieux ses lecteurs brûlant de voir jusqu’où il tirera ce fil-là et avides d’apprendre encore quelques éléments de ce monde qui les fascine.
   
   Les anecdotes se succèdent, le lecteur se régale, mais quand les digressions prennent de l'ampleur avec quelques anecdotes littéraires hors thème au point évoquer l'anti Bartleby entre tous, à savoir Simenon, c'est qu'il est temps de fermer le musée et ceci fait on s'aperçoit... que le narrateur a disparu.
   
   
   "je croyais que je voulais être poète, mais dans le fond, je voulais être poème."

critique par Sibylline




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Le mal de Montano - Enrique Vila-Matas

La vraie vie
Note :

   Titre original: El mal de Montano (Anagrama, 2002)
   
   
   Entre un voyage à Nantes et un congrès d'écrivains dans les Alpes, la fiction s'enroule autour du souvenir de la Saint-Sylvestre 1999 à Valparaiso et d'un voyage aux Açores… Dans la confusion des repères spatio-temporels, le narrateur se dit écrivain, la cinquantaine, marié à Rosa, critique littéraire.
   
   D'abord malade de littérature, il parvient à évoluer et guérir... Dans cet ouvrage inclassable et original, Vila-Matas convoque tous les genres: c'est un essai littéraire à la Montaigne, où il expose sa conception de la littérature tout en la mettant en œuvre à travers la fiction romanesque, le dictionnaire, la conférence, surtout le journal intime. Il s'ensuit un certain positionnement de l'écrivain et une stratégie narrative originale.
   «La littérature est invention» pour Vila-Matas; fruit de l'imagination, elle seule donne du sens à la vie et à la réalité apparemment absurde. Il n'est donc pas pire maladie pour l'écrivain que la stérilité d'inspiration — «l'agraphie tragique» —, même si la littérature l'asphyxie au point de «tout voir à partir (d'elle).» Car c'est sa drogue. Montano évolue, prend conscience de son égocentrisme: ce n'est pas lui qui risque la mort, mais la littérature elle-même: ses ennemis — les «taupes» de l'île de Rico —, sont nombreux et virulents.
   
   Il faut donc écrire, encore et toujours, combattre pour la survie de la littérature, la vraie, qui tourne le dos «au soporifique réalisme», comme l'a affirmé Nabokov: «qualifier de réel un récit est une insulte à l'art et à la vérité.» La vraie littérature dédaigne le témoignage vécu, l'histoire d'amour, et les souvenirs d'enfance: toute trivialité tant appréciée des "gens normaux".
   
   De même, le véritable diariste rejette toute introspection, toute sincérité du "pacte autobiographique": son journal constitue le refuge où, à l'abri du quotidien générateur du mal de vivre, loin du culte du moi, l'écrivain s'invente, se transforme: il disparaît, se dissout dans son journal, forme narrative associant tous les genres. En multipliant les identités d'emprunt, Vila-Matas construit la mise en scène de lui-même, en un continuel jeu de masques et de rôles. Il n'emprunte pas seulement à certains diaristes leur identité, à Robert Walser par exemple; mais aussi leur posture et leurs pensées. Comme tout écrivain,Vila-Matas s'inspire de ses maîtres, les imite pour s'en émanciper: il se voit poreux, habité, visité par les souvenirs d'écrivains qui s'infiltrent dans sa propre mémoire; mais il prétend simultanément avoir «la fierté du vampire», se nourrissant «du sang des œuvres d'autrui.» Nul désordre, toutefois, dans la structure de l'œuvre: Vila-Matas procède par analogies, associations d'images ou d'idées selon le "phénomène de mémoire" cher à Chateaubriand et Proust. Ainsi, l'itératif «je me suis souvenu» signale de brutales digressions, des ruptures du récit initial lorsque surgissent une réminiscence, une coïncidence, un parallélisme; car le hasard n'a pas de place dans son monde: tout est signe à saisir, rempart contre l'angoisse de l'existence quotidienne.
   
   La vraie littérature nous en éloigne, en révélant ce qu'elle étouffe. Mais elle est menacée par la «littérature éphémère», mercantile, écrite par des «écrivains de merde» plus «pernicieux que les directeurs éditoriaux.» Aux antipodes de la littérature divertissante, celle de Vila-Matas récompense le lecteur en lui offrant la vraie vie, celle de l'esprit.

critique par Kate




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Paris ne finit jamais - Enrique Vila-Matas

Une mine de renseignements
Note :

   Titre original: París no se acaba nunca (2003)
   
   
   En cette autobiographie romancée, et d'ailleurs présentée comme une conférence sur ses années d'apprentissage littéraire, Enrique Vila-Matas nous raconte le séjour qu'il a fait à Paris alors qu'il n'était qu'un jeune aspirant écrivain et qu'il peinait fort à rédiger "La lecture assassine" qu'il nous présente comme son premier roman. En fait, il en avait déjà publié un lorsqu'il vivait encore à Barcelone mais ne semble pas vouloir du tout en tenir compte. On peut toutefois supposer que la vie qu'il avait vécue dans sa Barcelone natale lui avait permis d'être déjà introduit dans un milieu littéraire qui lui fut utile puisqu'il retrouva tout de suite dans notre capitale un noyau d'amis qui le présentèrent à des artistes français. C'est même ainsi qu'il trouva à se loger puisqu'on lui présenta bien vite Marguerite Duras qui disposait d'une chambre de bonne et la lui céda pour un loyer plutôt symbolique. A ce propos, il raconte d'une façon amusante: "… je m'enorgueillissais de comprendre tout ce qu'on me disait en français, sauf quand j'étais avec elle. Pas toujours, mais presque, quand Marguerite me parlait- (…) je ne comprenais rien, strictement rien à ce qu'elle me disait, même pas ses réclamations au sujet du loyer. «C'est que, grand écrivain comme elle est, elle parle dans un français supérieur», m'a rétorqué Raúl"
   
   Nous retrouvons donc un Vila-Matas jeune et émule d'Hemingway avec lequel il se trouve une ressemblance aussi frappante qu'elle semble indiscernable à tout autre que lui-même. En fait, c'est avec le "Paris est une fête" de celui-ci que se place comme un écho le "Paris ne finit jamais" de celui-là. Nos deux écrivains débutants étrangers arrivent à Paris et entendent bien y puiser toute l'inspiration littéraire et les expériences de vie possibles, le tout à une bonne cinquantaine d'années d'écart. Il m'a semblé d'ailleurs retrouver dans le plus récents quelques lignes ou expressions de celui d'Hemingway mais je ne l'avais pas sous la main pour vérifier... Le clin d'œil serait cependant tout à fait dans le style de Vila-Matas. Les deux ouvrages sont donnés par leurs auteurs comme des romans autobiographiques ou des autobiographies romancées bref, de la fiction a fort ancrage.
   
   Ce qui fait tout le charme et l'intérêt de cet ouvrage, c'est que son auteur, en dehors d'être un écrivain en devenir, consacre une belle part de son énergie à fréquenter le monde littéraire et artistique parisien des années 70 sur lequel il nous fournit maintenant largement en anecdotes et c'est là ce qui m'a le plus intéressée dans cet ouvrage. J'ai bien un peu soulevé un sourcil étonné en le voyant clamer haut et fort son «situationnisme» alors que tout ce qu'il nous révèle en même temps sur son mode de vie et de pensée semble bien étranger au mouvement de Guy Debord et Raoul Vaneighem, mais après tout, dire qu'il se sentait en communion avec ce mouvement ne signifie pas que la réciproque était vraie et puis, au moment dont il parle, les plus belles pages étaient tournées et l'époque où le noyau dur décidait qui avait ou non le droit d'user du terme était passée.
   
   Vila-Matas s'étend également largement sur les conditions de sa rédaction de "La lecture assassine" sur laquelle il donne beaucoup de renseignements qui sont évoqués pour la plupart ici même, sur la fiche de cet ouvrage. J'y ajoute que dans ses premières rencontres avec Marguerite Duras, s'ouvrant à elle de son intention d'écrire, il lui demanda des conseils. Aussitôt, sur un coin de table, elle lui donna les 13 principaux (qui étaient en fait 13 intitulés) et sur lesquels il allait passer quelques années à réfléchir.
   Ah!... Je devine que vous les voulez. Soit:
   " 1: Problèmes de structures- 2: Unité et harmonie- 3: Thème et histoire – 4: Le facteur temps- 5: Effets textuels- 6: Vraisemblance- 7: Technique narrative- 8: Personnages- 9: Dialogue- 10: Cadres- 11: Style- 12: Expérience- 13: Registre linguistique." (35)
   Comme en écho, il donnera les siens bien plus tard, dans "Perdre des théories"
   Voilà! Y a plus qu'à.
   
   
   
   PS: Je n'arrive pas à savoir si la formule «même si on avait beau... » est une formule incorrecte ou simplement très inélégante, pas plus que je ne sais si elle est due à l'auteur ou au traducteur mais j'ai eu le temps de me poser la question car elle apparaît malheureusement plusieurs fois dans ce livre, me créant toujours le même déplaisir. Exemple: "Il n'empêche qu'ils étaient de parfaits inconnus, même si on avait beau croire qu'on les connaissait" (160) Vous voyez ce que je veux dire?
   Amis grammairiens, tout éclaircissement bienvenu.
   ↓

critique par Sibylline




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Une belle promenade
Note :

   Le narrateur de ce livre ressemble évidemment à Vila-Matas sans qu’il nous fasse cette révélation. Le récit s’ouvre à Key West où l’homme s’inscrit à la compétition de sosie de Ernest Hemingway. Un concours dans lequel il terminera dernier! La figure littéraire d’Hemingway accompagnera par la suite le narrateur tout au long de ces réflexions candides.
   
   Le cœur du récit s’articule autour d’une conférence à Barcelone portant sur l’ironie, laquelle inspire à l’écrivain de ressasser les souvenirs de ses années formatrices passées à Paris dans les années 1970. De chapitre en chapitre, certains thèmes reviennent parmi ses divagations jubilatoires. La création de son roman «La lecture assassine», ses rencontres avec Marguerite Duras et ses découvertes littéraires et cinématographiques.
   
   Mais, avant tout, il s’agit d’un grand cri d’amour pour Paris. Une ode à la ville lumière qui a été un décor fabuleux pour son apprentissage de l’écriture.
   
   « Le passé disait Proust, non seulement n’est pas fugace mais en plus, il ne change pas de place. Même chose pour Paris, qui n’est jamais parti en voyage. Et comme si c’était trop peu, Paris est interminable et ne finit jamais. »

   
   Un petit bouquin sans prétention et très drôle!

critique par Benjamin Aaro




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Docteur Pasavento - Enrique Vila-Matas

Le masque et la plume
Note :

   Titre original: Doctor Pasavento (2005)
   
   
   Barcelone, Séville, Naples, Paris, New York, Bâle, Zurich, Herisau, et jusqu’à Lokunowo… On s’essouffle à suivre ce docteur Pasavento qui file comme un courant d’air d’une ville à l’autre par le train l’avion ou l'imagination. Un point fixe pourtant: la rue Vaneau au cœur de Paris. Là séjournèrent plus ou moins longtemps des célébrités comme Marx, Gide ou Emmanuel Bove — ce qui explique la photographie de couverture.
   
   Le narrateur nous file entre les lignes, transformiste permanent qui se cache derrière les masques de ses inventions. En vrai spécialiste de la disparition, l’écrivain Pasavento, édité par les éditions Bourgois — comme Lobo Antunes ou Vila-Matas! — s’invente docteur et psychiatre après sa non-participation à un colloque sensé se tenir à la Chartreuse de Séville. Il prend une chambre dans un hôtel de la rue Vaneau, cachette peu sûre vu le voisinage de l'éditeur et la présence d'un confrère connu. « J’ai fait semblant de regarder la rue, mais, en réalité, je m’amusais à penser que je surveillais, dans la mesure du possible, les agissements de Lobo Antunes comme si c’était l’un de mes patients interné à l’hôpital psychiatrique de Lisbonne, mais en liberté provisoire, ici à Paris...»
   
   Le docteur Pasavento imagine qu'il rencontre des confrères psychiatres et visite des asiles. L'intéresse au plus haut point, celui de Herisau petite capitale du demi-canton suisse d’Appenzell-Rhodes extérieures, en raison du séjour qu'y fit Robert Walser: son idole. «Dans la plupart de ses écrits sont évoqués de manière voilée tous ces individus modernes qui face à l’avancée irrésistible de la bêtise générale, ont décidé de ne poursuivre qu’un seul objectif, disparaître ou, à défaut, passer le plus inaperçus possible.» Le poète Robert Walser séjourna effectivement vingt-trois ans à Herisau avant de périr d’épuisement dans la neige un jour de Noël. Ce serait pour le Dr Pasavento le plus bel endroit où disparaître. Mais le docteur Kägi, qui dirige le centre psychiatrique, lui refuse à trois à quatre reprises la possibilité d’y séjourner.
   
   Les inventions et pérégrinations du Dr Pasavento dessinent alors d'autres parcours picaresques et comme Herisau est proche de Zürich, étape obligatoire et commémorative à Spiegelgasse, rue courte mais chargée d'histoire comme la rue Vaneau. Le dadaïsme y naquit au Cabaret Voltaire et selon la légende, Lénine aurait joué aux échecs avec Tristan Tzara. Le Dr Pasavento se verrait bien orner ces murs historiques d'un graffiti ironique: «Je me suis suissidé en Suisse.» Après Zürich, où disparaître? En Patagonie ? Paul Theroux ne disait-il pas: «Je n’avais rien à faire, si bien que j’ai décidé d’aller en Patagonie.» L'Afrique suivra avec Lokunowo. Un endroit parfait pour cesser d’écrire — ce qui ne l’empêche pas d’essayer de retrouver ses livres déjà publiés dans un stand de livres d’occasion sur le marché!
   
   Disparaître et vivre caché sous le masque d'un autre. Devenir docteur Pasavento, ou docteur Ingravallo, ou mieux, Thomas Pynchon à New York: «J’y ai fait la connaissance du véritable Pynchon qui m’a donné l’autorisation d’utiliser son nom pour égarer ceux qui le poursuivaient, tous ceux qui voulaient savoir quel était son visage.» Dans l'exotique cité de Lokunowo, où la chambre d’hôtel est décorée d’une vue de Lucknow, il rencontre les psychiatres du Monenembo. La population aux trois-quarts noire lui rappelle une jeunesse imaginaire dans le Bronx. «J’ai enfin trouvé le lieu idéal pour ne pas être vu. On m’oubliera vite, si ce n’est déjà fait. Seule ma femme, pour des raisons financières, semble un danger. Mais j’ose croire qu’elle va passer encore un bon moment à me faire rechercher en Patagonie. Je suis parfaitement bien ici.» Ou encore: «Je suis mon propre kidnappeur ... Je veux mener la vie d’un Salinger, par exemple, ou celle d’un Thomas Pynchon…» De même que celle de Robert Walser à Herisau, la disparition à la Pynchon pour se cacher de tous et passer inaperçu ouvre à Pasavento la possibilité de vivre son «beau malheur» (pages 87, 198, 328) mais au risque de la solitude. Alors il consulte fébrilement ses mails pour voir si par hasard on le cherche et, à un moment, en expédie à tous les correspondants qu’il a eus… «Embusqué dans le monde heureux des éclipsés, le docteur Pasavento vous parle. Caché (comme certains d’entre vous le savent déjà) en Patagonie. Je ne crois pas que vous pourrez le retrouver dans cet espace immense dans lequel il vit et, en plus, c’est inutile. Il veut se sentir loin de tout. Vivre une merveilleuse existence de zéro tout rond, d’écrivain sans œuvre, de soldat de Napoléon oublié.» Mais il s'inquiète à nouveau que personne n'ait cherché à le joindre. Séparé de sa femme, il désire retrouver la jeune Lidia au bordel ou rêve de rejoindre Daisy à Malibu.
   
   Thème permanent de l'ouvrage, la disparition est possible grâce aux digressions et aux analogies. La disparition par aliénation du vieux professeur Morante à Torre del Greco est source d'infimes détails sur la présence de Pasavento à Naples. Ces disparitions font écho à d’autres: celle de Majorana entre Palerme et Naples (mais sans citer explicitement Leonardo Sciascia), celle de Camilo Cienfuegos, l’ami révolutionnaire de Fidel Castro disparu entre Camagüey et La Havane; sans oublier la mythique disparition de Don Sébastien, le roi du Portugal qui s’était perdu en 1578 à la bataille d’Alcazarquivir.
   Agatha Christie aussi avait disparu un soir de décembre 1926, abandonnant sa voiture portes ouvertes. Alors il imagine qu'il en fait autant près de la Chartreuse de Parme.
   
   Et le style? Alors que des paperolles suffisaient à Robert Walser pour créer ses “microgrammes”, le Dr Pasavento fait usage de nombreux cahiers à couverture de moleskine. «J’aime écrire pour le simple fait d’écrire» dit-il, et en conséquence, le livre est trop long d’une bonne centaine de pages. Il ne brille pas non plus par sa perfection stylistique. L'écriture est même marquée d'une épuisante lourdeur. Exemple, page 364, excuse-moi Enrique, je tombe sur cette multiplication des relatives: «Je me suis dit que, quoi qu’en pense autrui, il était pour moi de plus en plus évident qu’il y avait dans le monde un réseau de coïncidences qui n’étaient pas fortuites, mais qui incitaient plutôt à penser qu’il y avait quelque part un lien qui scintillait, de temps en temps, sur un tissu fané.» Pas génial. Mais pas de quoi empêcher de voir en Vila-Matas l'un des principaux écrivains de ce temps. Un nobélisable, alors que Pasavento a vu le Nobel lui échapper au profit d'Elfriede Jelinek, sa traductrice dans la langue de Kafka.

critique par Mapero




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Dublinesca - Enrique Vila-Matas

Le livre de l'échec et de la chute
Note :

   Titre original: Dublinesca (2010)
   
   « La dérive des derniers temps, il l'attribue à son refus de publier des livres qui racontent les histoires gothiques à la mode et autres balivernes…» Samuel Riba, l'éditeur dont la maison d'édition vient de faire faillite a dû mal à occuper sa retraite, aussi songe-t-il à faire un voyage à Dublin, de préférence le 16 juin, parce que c'est la date du jour où se déroule "Ulysse" de Joyce. Mais Riba va aller d'échec en échec.
   
   Il pleut à Barcelone. Riba ne sort plus, de crainte de rencontrer des amis qui l'amèneraient jusqu'à un bar où il risquerait de rechuter dans l'alcool qui a failli lui être fatal et que son médecin lui interdit formellement depuis deux ans.
   
   Il pleut à Barcelone. Samuel Riba passe des heures devant son ordinateur de bureau. Celia son épouse le compare à ces Japonais qu'on appelle "hikikomori". Cette attitude renfermée, c'est «le chagrin d'éditeur.» En trente années de vie professionnelle Riba n'a jamais trouvé de véritable révélation, aucun jeune auteur qui n'ait été déjà publié quelque part. Ça ne l'empêche évidemment pas de nous réciter ses auteurs préférés: Julien Gracq, Claudio Magris, Robert Walser, Fleur Jaeggy, Philip K. Dick, Georges Pérec, W.G. Sebald, Jean Echenoz… — il faut que j'arrête — et forcément James Joyce.
   
   Il pleut à Barcelone. Riba trouve des amis pour l'accompagner à Dublin pour le "Bloomsday" et en profiter pour célébrer l'enterrement de la Galaxie Gutenberg. La commémoration nécessite plusieurs déplacements dans la ville.
   « Juste en face de l'entrée du cimetière se trouve le très vieux pub Kavanagh's, connu aussi sous le nom de The Gravediggers, "les Fossoyeurs". Ce pub n'est pas mentionné dans le chapitre de Joyce, pourtant il était là en 1904, près des grilles. Un établissement sordide où, paraît-il, aux hautes heures de la nuit, il y a de quoi avoir froid dans le dos, ce dont ici personne ne doute…»

   Cet établissement devient le symbole de la tentation, de l'incitation à boire, qu'accentue une prémonition. Quelques jours à Dublin, avec des amis, c'est trop pour résister à la bière et au whisky d'autant que Riba se remémore des cuites fatales issues de son monde littéraire.
   « Quelques années plus tôt, le Gallois Dylan Thomas s'était présenté au Chelsea dans la nuit du 3 novembre 1953 en annonçant qu'il avait bu dix-huit whiskys à la suite, ce qui lui semblait un vrai record (il mourut six jours après).»

   Il lui revient aussi la fin du roman de Malcolm Lowry à la cantina El Farolito et donc la chute du Consul. Et s'il rechutait, Celia le supporterait-elle?
   
   Entre le moment où ce voyage est décidé et sa réalisation, le récit se traîne et il faut une bonne dose de détermination pour continuer la lecture de ce qui n'est pas le plus captivant des livres de Vila-Matas, malgré l'évocation principale de Joyce, de ses œuvres et de sa ville. "Dublinesca" est fortement imprégné de la thématique de la chute, de l'échec, de la vieillesse, et même de la fin du monde. Notons que ce thème est présent dès l'incipit :
   « Il appartient à la lignée de plus en plus clairsemée des éditeurs cultivés, littéraires. Ému, il assiste chaque jour au spectacle de l'extinction discrète, en ce début de siècle, de la branche noble de son métier – éditeurs qui lisent encore et ont toujours été attirés par la littérature. Il a eu des problèmes il y a deux ans, mais il a su fermer à temps sa maison d'édition qui, en définitive, même si elle jouissait d'un grand prestige, s'acheminait avec une étonnante obstination vers la faillite. En plus de trente ans d'indépendance, il y eut de tout, des succès mais aussi de grands échecs. La dérive des derniers temps, il l'attribue à son refus de publier des livres qui racontent les histoires gothiques à la mode et autres balivernes, masquant ainsi une partie de la vérité: la bonne gestion financière n'a jamais été son fort et, comme si c'était trop peu, son goût fanatique de la littérature l'a peut-être desservi. »

   
   Il pleut aussi à Londres — «tempête apocalyptique» — quand Riba va y découvrir à la Tate l'installation de son amie Dominique sur le thème de la submersion de Londres en 2058. C'est le dérèglement climatique. « On n'arrive pas à croire qu'il pleuve autant. À Barcelone, à Londres, il pleut tout le temps. Moi je crois que, même dans l'au-delà, il pleut toujours.» Bref, un temps où la lecture de Samuel Beckett ne lui rendra pas la joie de vivre! En fait, c'est à New York qu'il aurait préféré se rendre... à cause du souvenir de Brooklyn et d'une soirée chez les Auster.

critique par Mapero




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Explorateurs de l'abîme - Enrique Vila-Matas

Morceaux choisis
Note :

   Titre original: Exploradores del abismo (2007)
   
   
   Le titre de ce recueil laisse présager un univers sombre et profond mais on y retrouve plutôt l'habituel humour cocasse de l'auteur et sa manière de vagabonder autour de personnages pour nous raconter anecdotes et situations particulières.
   
   Les textes sont souvent abstraits. D'ailleurs plusieurs font penser à l'Argentin Borges. Dans "Sang et eau" Vila-Matas avoue qu'il a de la difficulté à se débarrasser de ses habitudes de romancier et se consacrer à la nouvelle traditionnelle avec des personnages communs: «J'ai sué sang et eau avec les sécrétions et les exsudations de mes personnages, j'ai fait des efforts incroyables pour manifester de l'intérêt pour l'existence normale des gens normaux.»
   
   La science fiction et le fantastique se pointent ici et là au milieu des petits récits. Il est question de matière obscure, de mondes parallèles et autres. Dans le genre, ma nouvelle favorite est "Illuminé" dans laquelle l'existence du narrateur est liée à celle d'un autre garçon: «Non seulement il était né une heure avant moi, le même jour et la même année, mais en plus il lui arrivait des petits malheurs qui m'arrivaient presque aussitôt à moi.»
   
   Pour une rare fois, l'ensemble des textes sont rassemblés sous un thème cohérent et sont en quelque sorte complémentaires. Néanmoins, je ne peux affirmer que les personnages bizarres m'ont captivé. L'aspect surréel toujours présent éteignait toute possibilité de connexion. De plus, l'absence de chutes à la fin des nouvelles me donnait l'impression de lire pour rien.
   
   Intéressant, mais à réserver à ceux qui sont déjà conquis par Vila-Matas.

critique par Benjamin Aaro




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Perdre des théories - Enrique Vila-Matas

Échantillon
Note :

   Titre original: Perder teorías (2010)
   
   
   Nous retrouvons ici, en peu de pages, puisque ce mini roman culmine à 63, le principal de ce qui fait Vila-Matas.
   Cela commence avec un personnage qui est son double littéraire: un écrivain espagnol invité à Lyon (ville qu'il ne connaît pas) pour donner une conférence sur "la relation entre la fiction et la réalité", sujet sur lequel il a déjà parlé et écrit "un nombre infini de fois". (Les narrateurs de Vila-Matas sont la plupart du temps en train de préparer ou même de faire une conférence littéraire).
   
   Une fois passée l'épreuve de l'arrivée en taxi avec un chauffeur qui, s'il connaît quelques "raccourcis" susceptibles d'améliorer notablement son compteur, ignore beaucoup de choses sur l'écriture et tient à se renseigner, notre conférencier parvient à l'hôtel qui lui a été réservé et où personne ne l'attend. Comme sa présence dans la capitale des Gaules continue a être superbement négligée par ses hôtes, il s'ennuie bientôt et, cherchant à s'occuper, tombe sur un de ses propres articles traitant du "Rivage des Syrtes" de Gracq. (Nouvelle parenthèse: l'on retrouve pratiquement toujours dans les romans de Vila-Matas des références à Gracq, Kafka et Musil) A noter cependant que ses réflexions sur le "Rivage des Syrtes" sont tout à fait digne d'intérêt et que je les conseille à quiconque vient de terminer le roman de Gracq.
   
   La relecture de son article, l'entraine dans un approfondissement de sa pensée et la mise au clair d'une véritable "théorie du roman moderne", qu'il résume en 6 points, répondant ainsi par un clin d'œil aux 13 principes que lui avait fournis Marguerite Duras à ses débuts d'écrivain (voir "Paris ne finit jamais").
   
   Ces réflexions sur le roman l'amèneront à théoriser avec beaucoup de liberté sur les citations:
   "En ce qui me concerne, à cette opération qui consiste à donner un nouveau sens à des idées et à des phrases d'autrui en les retouchant légèrement, il faut en ajouter une autre, parallèle et presque identique: l'invasion de mes textes par des citations littéraires totalement inventées, s'entremêlant aux vraies. Ce qui complique encore plus le procédé, mais lui apporte aussi une incontestable allégresse."
   ainsi que sur le plagiat:
   "... ce qu'il a appelé peut-être un peu témérairement des plagiats (…) constitue plutôt des adaptations (souvent enrichies) de textes qu'il admirait ou dont il subissait l'influence. (…) il faut plutôt lui reconnaître un talent peu commun pour la paraphrase."
   Et ce sujet de réflexion est lui aussi une des constantes de Vila-Matas, tout comme ce ton d'humour léger et la culture littéraire qui les baignent.
   
   En conclusion, nous avons ici en 63 pages de quoi avoir une vision d'ensemble de ce qu'est le plus souvent un roman d'Enrique Vila-Matas, ce qui en fait une assez bonne façon de découvrir cet auteur. Une sorte d'"échantillon (presque) gratuit" pour vous permettre de voir si vous désirez un plus gros morceau ou non. Pour moi, c'est oui.

critique par Sibylline




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