Lecture / Ecriture
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Auteur des mois de février & mars 2011
Don DeLillo

   Après deux auteurs cueillis au sein de la vieille Europe, l'envie nous était à nouveau venue de traverser l'Atlantique, ce que nous avons fait pour une petite visite à cet Américain dont on parle tant depuis un moment déjà, qui n'était pas encore suffisamment représenté ici et qui s'est révélé sujet à nombreuses et longues polémiques...: Don DeLillo
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2011
   
    Don DeLillo est né le 20 novembre 1936 et a vécu toute son enfance dans le Bronx, à New York.
   
    Fils d’immigrés italiens, il a reçu une éducation catholique jusqu’à l’université de Fordham. N’ayant pas trouvé de travail dans l’édition à sa sortie des études, il devient concepteur-rédacteur dans une agence de publicité. Il arrête son travail en 1962 non pas dans le but de devenir écrivain mais «pour ne plus travailler» !
   
    Il écrit néanmoins essais, pièces de théâtre, scénarios et surtout plus d’une dizaine de romans. Aujourd’hui, DeLillo est un auteur de renommée internationale et a reçu de grandes distinctions littéraires comme le National Book Award, le PEN/Faulkner Award et le Jerusalem Prize 1999.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Cosmopolis
  Point Omega
  Americana
  Joueurs
  Chien galeux
  Les noms
  Bruit de fond
  Mao II
  Outremonde
  Valparaiso
  Body art
  Cœur-saignant-d'amour
  L'homme qui tombe
  Great Jones Street
 

Cosmopolis - Don DeLillo

Hyène et yens
Note :

   Imaginez moi au sommet de mon rêve (cauchemar) hebdomadaire, dans la galerie marchande d’un supermarché. Chez un de mes commerçants favoris, au milieu des galettes de blé noir, quatre-quart bretons et autres kouig-amman, des livres ? C’était pour l’opération "Livr’échanges". Tel le regretté Devos, je dis "si c’est pour la bonne cause ", une douzaine de galettes et " Cosmopolis " de Don DeLillo.
   
   Je ne regrette ni mon repas, ni ce livre qui est excellent dans un genre, le financial-fiction dont le dernier exemple que j’ai lu est le très bon "New-York, 5 heures du matin" de Herbert Libermann, mais en plus crépusculaire, en plus extrémiste.
   
   Dans cette sorte d’huis clos, dans une limousine de très haut luxe, Eric Parker, voit sa fortune fondre comme neige au soleil sur des écrans d’ordinateur. Il a quitté ce matin son appartement de quarante huit pièces dans le quartier le plus chic de New-York, ses chiens et son aquarium avec un requin de dix mètres de long, nageant à son aise.
   
   Et lui, il est là bloqué dans un embouteillage, ses écrans de télé lui reflètent la vie extérieure, des financiers assassinés, des masses de gens dans la rue provoquant des émeutes. Et le yen qui monte, qui monte. Les descriptions du chaos des rues new-yorkaises sont saisissantes, deux mondes: l’intérieur du véhicule ou l’extérieur sont face à face.
   
   Sa vie, dans sa limousine cercueil ou forteresse, entre ses conseillères financières, son médecin et ses gardes du corps, sa femme et ses maîtresses. Ses rares visites dans ces rues qui ne sont pas de son monde. Est-ce le crépuscule d’une manière de vivre ; de quoi demain sera-t-il fait ?
   
   Dommage que certaines scènes sur le final me paraissent superflues, mais l’ensemble dégage une force d’écriture et une telle suggestion de la démesure de l’argent sur la vie du monde, que cela ne retire rien à ce livre qui est une superbe découverte et une grande leçon pour l’avenir.
   
   Extraits :
   -Nous sommes tous jeunes et intelligents et nous avons été élevés par les loups. Mais le phénomène de la réputation est une affaire délicate. L’ascension sur un mot et la chute sur une syllabe.
   
   -C’était un argent dur, brillant à facettes.
   
   -Dans les sociétés libres, les gens n’ont pas à redouter la pathologie de l’Etat.
   
   -Ceci est une manifestation contre le futur. Ils veulent bloquer le futur. Ils veulent le normaliser, l’empêcher d’engloutir le présent.
   
   -Les gens ne mourront pas. N’est-ce pas le credo de la nouvelle culture ?
   
   -"D’abord j’ai volé l’argent, et puis je l’ai perdu"
   Elle dit en riant : "Où ?"
   Sur le marché.
   Mais où ? dit-elle. Où va-t-il quand on le perd ?"
   
   -Qu’est-ce que les poètes connaissent à l’argent ? Aimer le monde et en laisser une trace dans un vers. Rien d’autre, dit-elle.
   
   -Il voulait être enterré dans son bombardier nucléaire, son Blackjack A. Il voulait être solarisé.

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critique par Eireann Yvon




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L'argent
Note :

   DeLillo nous offre ici une journée dans la vie du milliardaire Éric Packer qui veut simplement se faire couper les cheveux et déambule dans sa limousine blanche au milieu d'un New York en effervescence. Mais le destin n'a pas été tendre avec le rude gestionnaire, un ex-employé est à ses trousses et compte bien l'assassiner.
   
   Le roman se présente comme une parabole épisodique où l'on suit le personnage principal dans sa quête. En chemin sont racontées ses aventures sexuelles, une manifestation anarchiste où un homme s'immole, un examen chez un proctologue et les funérailles d'un rappeur populaire.
   
   Comme le titre le suggère, la 47e avenue devrait être vue comme un microcosme du monde contemporain. Un miroir grossissant d'une réalité qui existe. Il n'y a rien de subtil dans cette dénonciation de l'hyper capitalisme. Une interprétation exhaustive des symboles et du style de DeLillo permettrait de retirer plus de cette journée rocambolesque. Mais, pour ma part, je me suis simplement concentré sur le maigre suspense et le plaisir morbide que l'on retire à voir la chute d'un homme foncièrement mauvais.
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critique par Benjamin Aaro




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Comme un mauvais rêve
Note :

   "Cosmopolis" est tout d’abord dédié à Paul Auster, admirateur de DeLillo qui l’apprécie aussi à sa juste valeur.
    L’intrigue se déroule en avril 2000 bien que le livre soit paru aux Etats-Unis en 2003. Le personnage principal, Eric Packer, décide un matin d’aller chez le coiffeur de son enfance. S’ensuit alors une journée où il va traverser tout New York et regarder le monde qui l’entoure de l’intérieur de sa limousine. L’histoire pourrait s’arrêter là mais, bien sûr, le monde qui l’entoure n’est pas le «meilleur des mondes». Les manifestations, l’arrivée du Président dans la capitale et un cortège funèbre pou un rappeur célèbre sont à l’origine d’embouteillages qui permettent à Eric de rencontrer sa femme, ses amantes, ses employés, son docteur tout au long de son chemin. Entre un repas avec sa femme et une partie de jambes en l’air avec une de ses amantes, Eric est prévenu d’une menace d’attentat imminent sur sa personne. Cette menace et une certaine perte de contrôle de sa personne l’amènent à ruiner sa société et sa femme un peu plus tard par un pari osé sur le yen. Ce personnage insensible poursuit sa route vers le coiffeur de son père et va d’ailleurs jusqu’à tuer sur le chemin son garde du corps, Torval. «Torval était son ennemi, il constituait une menace pour son estime de soi. Quand vous payez un homme pour vous garder en vie, il y gagne une supériorité psychique. Une des fonctions de la menace crédible et de la perte de sa société et de sa fortune personnelle était qu’Eric pouvait s’exprimer de cette façon. La disparition de Torval libérait la nuit pour une confrontation plus profonde». On comprend alors qu’il n’en est peut-être pas à sa première fois, que la place de garde du corps donne trop d’importance à la personne qui la tient et qu’il ne supporte pas ce fait.
   
   Le regard d’Eric Packer sur ce qui l’entoure est celui d’un homme blasé: entre l’immolation d’un homme dans la rue pendant une manifestation d’anarchistes qui s’en prennent à sa limousine, la découverte d’une rave-party et de l’action des drogues et de la musique sur ses participants et, en fin de soirée, la rencontre de sa femme sur le tournage d’un film où les figurants sont allongés nus par terre, rien ne le surprend. Il regarde tous ces événements le précipiter vers sa fin en spectateur. Une once de culpabilité surgit tout de même à la fin: «Eric pressa le canon contre la paume de sa main gauche. Il essayait de penser avec clarté. Il pensa à son chef de la sécurité étalé sur l’asphalte, avec encore une seconde à vivre. Il pensa à d’autres, au fil des ans, brumeux et anonymes. Il fut envahi par une énorme prise de conscience, toute pétrie de remords. Il en fut transpercé, la culpabilité, c’est son nom, et comme elle était étrange, la douceur de la détente contre son doigt». Une prise de conscience tardive… Trop tard.
   
   La lecture de ce roman nous laisse une sensation de mauvais rêve, de chute lente où l’on perd son souffle avant de toucher le fond. C’est la description d’une ville chaotique, où la population se déshumanise un peu plus chaque minute et prépare elle-même sa fin proche. Le monde de la finance, des gratte-ciel, des caméras de surveillance dont les yeux de verre sont les témoins de cette longue descente aux enfers, finissent de décrire le paysage et l’ambiance qu’il peut diffuser.
   
   Don DeLillo m’a semblé être un auteur très pessimiste quand à la nature humaine et à notre futur. Certains passages soulignent même le fait qu’il a été très atteint par les attentats du 11 septembre. Ce côté très obscur, où la personne humaine n’a aucune chance de s’en sortir et de connaître le véritable bonheur, m’a laissé un goût amer. J’ai aussi eu l’impression que les gens ne ressentaient rien, ni émotions ni sentiments. Les événements se succèdent sans vraiment avoir de cohérence. La fin peut donner l’illusion que l’on peut échapper à la mort… Mais les confessions de Benno Levin à l’intérieur de l’histoire sont catégoriques: «il est mort, mot pour mot». Pour finir, ce sont donc une écriture et une intrigue qui sortent de l’ordinaire. On peut avoir du mal à comprendre où veut en venir l’auteur mais en règle générale, le style d’écriture est simple et se lit facilement. L’auteur est complexe, cela se fait sentir dans son œuvre mais son écriture reste à la portée de tous même si je pense ne pas en avoir compris toutes les subtilités.
   
   
   Extraits
   
   Premier paragraphe du roman: «Le sommeil lui échappait plus souvent maintenant, pas juste une ou deux fois par semaine mais quatre, cinq fois. Que faisait-il quand cela se produisait? Il ne faisait pas de longues promenades vers l’aube défilante. Il n’avait pas d’ami assez cher pour lui infliger un appel. Qu’y avait-il à dire? C’était une question de silences, pas de mots.»
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critique par Aude




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Un sentiment de malaise
Note :

   Don DeLillo est un auteur américain qui fait figure de référence dans la littérature contemporaine, outre-Atlantique. Il a été récompensé par de nombreux prix prestigieux aux Etats-Unis mais reste relativement peu connu en France.
   
   Je découvrais, avec "Cosmopolis", son œuvre.
   
   Cosmopolis est un livre qui dérange, à plus d’un titre. Structurellement, le livre est construit comme une série de scènes plus ou moins hallucinatoires, le plus souvent d’une extrême violence physique, psychologique ou morale. Les transitions sont brutales comme il est fréquent dans la littérature moderne. Une brutalité voulue et entretenue pour secouer le lecteur, le malmener et le mettre mal à l’aise car il s’agit de le préparer à un proche futur. Chaque épisode nous catapulte dans de plus en plus noires profondeurs humaines.
   
   Le proche futur dont il est question n’a rien d’un long fleuve tranquille et plonge New York City, où se déroule l’action, à feu et à sang. Eric Packer est un jeune homme de vingt-huit ans. Il est immensément riche, brillant, mathématicien de génie. Il a bâti une fortune colossale en spéculant sur les devises. Du fond de sa limousine blanche bourrée d’électronique et d’écrans qui lui permettent d’intervenir en permanence sur les marchés, protégé par une petite armée efficace de gardes du corps, il pense diriger le monde. Un monde où il s’ennuie.
   
   Mais voilà que, très vite, la réalité lui échappe. Le Yen sur lequel il engage sa fortune en spéculant à la baisse, ne cesse de monter contre toute attente. Au même moment, des manifestants surgis de nulle part envahissent la ville et lâchent des rats pour semer la panique. Un homme s’immole par le feu, parfaitement calme et immobile. La ville est au bord de la guerre civile. La femme qu’il a épousée refuse de se comporter en épouse et prétexte mille choses pour ne pas faire l’amour. Ceci devient une obsession qui le hante et le pousse à se venger, inconsciemment, sur les autres comme sur lui-même.
   
   Alors Eric se livre à une hyperactivité sexuelle tout en se laissant ausculter par un médecin qui lui annonce une prostate asymétrique. Plus la journée avance, plus la ville se délite, plus graves deviennent les tentatives de s’en prendre à la vie d’Eric. Les menaces s’amoncellent et se précisent de toutes parts.
   
   Plus Eric perd de l’argent, plus il se dépouille, s’introspecte, cherche à donner un sens à une vie dont les sentiments et les passions ont été exclues. C’est à la chute d’un homme, dans un décor hallucinatoire et terrifiant que nous assistons. La nudité, individuelle et collective, sont autant de moyens pour l’auteur pour accentuer des situations intrinsèquement bizarres, voire choquantes. C’est un thème récurrent dans le roman et annonciateur de nouvelles catastrophes tout en déclenchant des prétextes à des pulsions nouvelles.
   
   Pour cela DeLillo use d’une langue souvent à la limite de la vulgarité, une langue crue et cruelle, une langue où les sécrétions, les humeurs et le sexe tiennent une place prépondérante. Une langue qui crée immédiatement un sentiment de malaise et rappelle ces films d’anticipation décrivant un monde en proie à la destruction et à la perte de tout repère.
   
   Pourtant, malgré l’indéniable force qui habite ce roman, je suis resté sans arrêt en dehors, la faute à un parti-pris qui vise à tabasser un lecteur malgré lui. L’intrigue est particulièrement tordue rendant la lecture encore plus complexe.
   
   Bref, j’ai admiré la prouesse littéraire comme on admire la technique infaillible d’un peintre, froidement, sans passion et refermé le livre en me demandant si j’allais tenter une nouvelle chance…

critique par Cetalir




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Point Omega - Don DeLillo

Psychose
Note :

   Mon premier livre de Don DeLillo, et avec lui, le roman le plus intelligent que j'aie lu depuis longtemps. Mon 1er livre, vous me direz, depuis 1970 qu'il publie, il était temps que je m'y mette. C'est vrai, mais au moins c'est fait et je peux vous annoncer que je ne vais pas m'arrêter là. Car il m'a semblé qu'enfin j'avais trouvé un écrivain qui racontait "autre chose" et "autrement", ce qui n'est pas rien.
   
   Roman en trois parties de très inégales longueurs: première et dernière brèves, seconde longue.
   
   Pour la première et la dernière intitulées «Anonymat», nous sommes au Museum of Modern Art de New York et le narrateur est un homme qui passe ses journées dans une salle où le "Psychose" d'Hitchcock est projeté, ralenti de telle façon que son visionnage dure 24h, (Visionnage pour le coup impossible puisque le MOMA n'est pas ouvert 24 h sur 24). Regardant cette installation, l'homme réfléchit à ce qu'il voit et à ce que cela implique: à ses yeux une relativisation totale du temps et en conséquence, de la réalité.
   
   Le temps, est également au centre des réflexions d'Elster et Jim Finley qui occupent la seconde partie. Le premier est un homme de 73 ans, ex conseiller politique au plus haut nouveau, ne supportant pas la vue du sang mais favorable à la guerre voire la torture, porté par une vision de "guerre haïku"
   "Le haïku ne signifie rien en dehors de ce qu'il est. Un étang en été, une feuille au vent. C'est de la perception humaine en milieu naturel. C'est la réponse à tout sous forme d'un nombre fixe de vers, d'un compte prescrit de syllabes. Je voulais une guerre haïku, dit-il. Une guerre en trois vers. Aucun rapport avec l'état des forces en présence ou avec la logistique."

   
    Le second est un jeune cinéaste qui rêve de réaliser un film où Elster, seul face caméra, filmé en temps réel, dirait tout ce qu'il désire dire des vérités cachées de cette guerre. C'est pour tenter de le convaincre de tourner ce film qu'il a accepté de le suivre dans sa retraite: une cabane dans le désert. C'est là que la puissante présence du désert va lui aussi exploser leur conception du temps.
   "Le déroulement du temps. C'est ce que je ressens ici, dit-il. Le temps qui vieillit lentement. Immensément vieux. Pas jour après jour. Je parle du temps profond, du temps immémorial. De nos vies qui régressent vers le lointain passé. Voilà ce qu'il y a là, dehors. Le désert du Pléistocène, la loi de l'extinction."
   
   Voilà pour l'histoire, mais à lire DeLillo, j'ai aussi été frappée par de brèves images que l'on rencontre au fil du récit et qui sont elles aussi en un sens, comme des haïkus: d'abord une image qui "parle", puis une idée qui s'impose comme thème de réflexion. Quelques exemples:
   "L'écran où tout est intensément ce qu'il est"
   "ce temps indéfiniment enroulé sur lui-même que je vivais ici"
   "Ils étaient aussi normaux qu'on peut l'être en restant normal"
   "Je (…) fermai les yeux un moment, revoyant mon appartement nu, immobile et vide, à quatre heures de l'après-midi heure locale, et je semblais être plus présent là-bas, dans cette lumière poussiéreuse, qu'ici (...)"

   
   C'est pour toutes ces raisons que ce roman a fait quelque chose de rare: il m'a apporté quelque chose de nouveau et il m'a, comme je l'annonçais, raconté "autre chose" et "autrement".
   
   
   PS: Le titre nous vient de la fameuse théorie de Teilhard de Chardin mais je ne suis pas sûre que l'usage de la notion au nom d'un de ses personnages (Elster) implique que DeLillo fasse siennes les thèses philosophico-religieuses de notre Jésuite. Cependant, cela nous vaut, en plein centre du livre -sans doute pas par hasard-, une intéressante discussion entre le vieux théoricien et le jeune cinéaste sur l'avenir de l'homme.
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Sibylline




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Difficile, difficile, difficile roman!
Note :

   Agréable? Non!
   Intéressant? Oui, très!
   L’aurais-je lu sans la notoriété de l’auteur? Certainement pas! Je serais passée totalement à côté!
   Est-ce que j’en recommande la lecture à mes amis? Oui, mais seulement à ceux qui ne recherchent pas uniquement la facilité et le divertissement, comme moi trop souvent!
   De quoi s’agit-il? Qu'ai-je compris?
   
   Au début comme à la fin du roman, un homme regarde une expérience cinématographique dans une salle du Moma, à New York. Il vient plusieurs jours durant assister à la projection au ralenti, sans le son et en noir et blanc, du film de Hitchcock: «Psychose»*. Parfois des visiteurs entrent dans la salle mais en repartent très vite, déconcertés par ces images trop lentes. L’homme restera jusqu'à la dernière minute du dernier jour. Entre temps il aura obtenu le numéro de téléphone d’une jeune fille mais sans connaître son nom et son adresse, sans espoir de la revoir.
   
    Pendant ce temps, sur l’écran, Anthony Perkins dans le rôle de Norman Bates, le patron du motel, a tué Janet Leigh dans sa douche et descendu l’escalier de la vieille maison, sa mère dans les bras, en chemise de nuit blanche.
   Entre temps, un jeune cinéaste, Jim Finley, a rejoint Elster, un universitaire retraité, ancien consultant du Pentagone pour la guerre en Irak. Il veut le convaincre de participer à son prochain film Ils passent un mois seuls, dans une maison du désert californien où les rejoint Jessie la fille du professeur. Celle-ci un jour disparaît. On ne la retrouve pas C’est alors qu’ils décident de rentrer et de reprendre leur vie habituelle .
    Telle est la trame du récit mais l’important tient dans les réflexions des personnages sur le temps et les images étirées à l’infini, la réalité arrêtée, la guerre, devenue autant virtuelle que réelle, l’évolution de l’homme, le point oméga, une trouvaille de Teilhard de Chardin que je ne suis pas sûre d'avoir bien compris.
   
   Un livre exigeant, dérangeant même dont je retiendrai quelques citations.
   
   "La vraie vie n'est pas réductible à des mots prononcés ou écrits, par personne, jamais. La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls à penser, à ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux."
   
   "Tout dénuder, tout rendre visible. Voir ce qui est là. A la guerre, les choses sont éphémères. Voir ce qui est là puis se tenir prêt à le voir disparaître."
   
   "Voir le vieux film de Hitchcock projeté tellement au ralenti qu'il faut vingt-quatre heures pour le visionner en entier c'est comme de regarder l'univers mourir sur une période d'environ sept milliards d'années."
   
   "Il disait que la cellule humaine est vivante, qu'elle circule. Et que la sphère de la pensée humaine collective approche de son terme, de l'explosion finale. Il a existé un chameau nord-américain. Où est-il à présent?"

   
   
   "24 Hour Psycho", œuvre vidéo de Douglas Gordon, a été présentée pour la première fois à Glasgow et à Berlin. Elle a été installée au Museum of Modern Art de New York pendant l’été 2006.
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critique par Mango




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Importemps
Note :

   C’est du temps qu’il s’agit. Le temps qu’on aimerait pouvoir ralentir. Comme ce ralenti du film «psychose» projeté au MomA et admiré par un personnage énigmatique au démarrage de cette histoire. Les 24h au ralenti de ce chef d’œuvre hitchcokien, disséquant toutes les séquences du film, toutes les émotions et folies des personnages, impose son rythme au livre. Celui-ci se termine également dans ce musée où le personnage admiratif de la séance au triple ralenti n’est perturbé uniquement que par la présence d’une jeune femme.
   
   Dans la deuxième partie du livre, un ancien conseiller spécial de la guerre d’Irak Richard Elster est approché par un jeune cinéaste en quête de son chef d’œuvre d’auteur. La discussion, la réflexion s’engage, sur la vie, le temps, l’avenir et le reste… Tout ce que le cinéaste en herbe aimerait pouvoir filmer sans concession de cet homme revenu de tout. Le tout prenant place dans un désert anesthésiant l’ambition. Seule la fille d’Elster, Jessie, vient perturber ce tête à tête entêtant.
   « La question, c’est le temps, un temps imbécile, un temps inférieur, des gens qui regardent leurs montres et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un temps qui coule hors de nos vies. » P 56
   
   Ces deux parties aux apparences indépendantes pourraient bien se trouver reliées par le suspense final. Car au bout d’un moment, le roman s’accélère, le temps qui semblait s’être effacé reprend possession du roman.
   
   D’une lecture très intellectuelle, on passe à une situation énigmatique, de considérations très hautement perchées, on n’échappe pas à la souffrance terrestre. Ce n’est pas simple à lire, mais c’est envoûtant. Prenant. Parfois désarmant. Comme le sont au fil du récit les personnages désarmes de cette histoire.
   
   « Pourquoi est-il si difficile d’être sérieux et si facile d’être trop sérieux. » P 68

   
   Et c’est si vrai.
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critique par OB1




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24 heures psycho
Note :

    C'est la première fois que je lis cet auteur. Et c'est son dernier livre.
   L'idée m'en est venue en lisant lecture-écriture. Don Dellilo est l'auteur du mois choisi par Sibylline.
    Je lis peu d'auteurs américains (en dehors de Paul Auster, et de certaines romancières).De temps à autre je me mets en devoir de lire un de ces grands auteurs, avec des fortunes diverses. Je n'ai jamais réussi à m'intéresser à Philip Roth, par exemple.
   
    Le texte consiste en une introduction et une conclusion intitulées Anonymat 1 et anonymat 2 ; au milieu, le récit proprement dit en 4 parties.
   
    Dans «Anonymat» un homme regarde «24 heures psycho» de Douglas Gordon, œuvre –vidéo qui consiste à projeter le film d’Hitchcock «Psychose» au ralenti, de telle façon qu’il dure 24 heures. Sans le son, faut-il préciser.
   Cette œuvre est ce que l’on appelle de nos jours «une installation».
    Elle occupe une salle d’un grand musée de New-York. Voir l’œuvre en continu n’est pas possible, car le musée ferme tous les soirs à 19 heures. L’homme en question considère que cette expérience de voir le film au ralenti «c’était comme du film pur, du temps pur. L’horreur du vieux film d’épouvante était absorbée dans le temps. Combien de temps allait-il devoir rester là combien de semaines ou de mois, avant que le temps du film n’absorbe le sien». On voit qu’il aspire à une expérience plus ou moins métaphysique, en tout cas capable de changer radicalement ses habitudes de pensée et de perception des choses.
   
   Le spectateur est «privé de tout recours à l’anticipation». La narration et l’histoire racontés dans le film disparaissent. A une époque où l'idée que l'espace et le temps puissent se confondre nous est familière, on est intéressé par toute tentative d'approcher un tel mystère. On pense aussi aux deux formes d'appréhension du temps dans la philosophie grecque? L'aiôn ( le temps cosmique) et le chronos (le temps linéaire). Bref,cela peut nous entraîner bien loin!
   Imaginant moi-même ce que peut donner un ralenti d'une telle intensité, il me semble que le résultat doit être déréalisant, voire angoissant pour le spectateur. Le ralentissement tend vers la mort...
   L’homme réfléchit en regardant ces mouvements étirés en longueur «Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait… C’était le but du jeu. Voir ce qui est là regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les lus infimes du mouvement.»
   
   La deuxième partie du récit commence, alors que "l’homme" n’a pas terminé son investigation. A présent, nous sommes dans une région désertique, un pays tropical, près d’un bungalow de fortune. Un jeune cinéaste Jim Finley est venu interviewer Richard Elster, 73 ans, qui fut employé au ministère de la guerre pour y déployer son savoir en géopolitique. «Division des opérations spéciales, troisième étage du Pentagone, disait-il. Le muscle et la frime.»
   A présent, retraité, il vit dans son bungalow, sans autres repères temporels que ceux fournis par la nature.
   Jim Finley est l’auteur d’un film atypique dans lequel il filmait «des extraits de films et des programmes télévisés des années 50 "représentant" Jerry Lewis jour et nuit et jusqu’au lendemain, héroïque, tragicomique, surréel ».
   Jim ne sait pas si Elster va consentir à se laisser interviewer. Il est son hôte depuis douze jours, ils parlent, mais la négociation n’avance pas.
   Puis arrive la fille du maître, Jessie, et cela lui fait une compagnie.
   Cette partie est faite de propos apparemment décousus, mais toujours en relation avec cette réflexion sur le temps:
   la façon de le ressentir bizarrement, a-chronologiquement. Jessie raconte «qu’elle s’est engagée sur un escalator immobile et, ne parvenant pas à s’adapter, elle avait dû fournir un effort conscient pour gravir les marches… une espèce de marche, mais qui donnait l’impression de n’aller nulle part parce que l’escalator ne bougeait pas». C’est là une expérience banale (et assez déroutante) que tout le monde a faite un jour ou l’autre…
   Elster voudrait que le tout soit contenu dans un seul instant. Le haïku l'inspire comme forme d'art.
   
   Bientôt il sera aussi question de l’œuvre «24 heures psycho» que les protagonistes ont également vue, et ce qu’ils ont ressenti… Elster évoque sa formation «j’étudiais l’œuvre de Teilhard de Chardin…il disait que la pensée humaine est vivante, qu’elle circule. Et que la sphère de la pensée humaine collective approche de son terme, de l’explosion finale».
   
   Le texte est donc, vous l’aurez compris une longue méditation sur les grandes questions élémentaires qu’est l’homme, comment peut-il vivre, comment trouver un sens à la vie promise à la mort etc… Elster semble penser que l’espèce humaine veut retourner à la matière inorganique.
    Elster pense-t-il réellement comme ce théologien que l'homme doit rejoindre dieu en un point oméga?
   Ses interlocuteurs ne le contrent ni ne l'approuvent. Nous ne lisons pas une discussion suivie, ni une suite de dialogues où chacun défendrait un point de vue argumenté. Chaque personnage parle pour son propre compte, sans véritablement répondre à un autre, chacun enfermé dans son monde, même si tous les trois semblent parler de la même chose...
   Là-dessus, Jessie disparaît, seul événement survenant dans ce récit....
   
   Nous avons là beaucoup de réflexions intéressantes sur lesquelles le lecteur peut argumenter à sa manière suivant ses expériences et convictions personnelles.
   
   Pour découvrir Don Dellilo romancier, il faudra que je me tourne vers un autre titre.
   ↓

critique par Jehanne




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Désorientation spatio-temporelle
Note :

   Quand vous saisissez cet ouvrage dans votre librairie, vous vous dites: «oh, voilà un petit roman, qui sera vite lu»… Il s’agit en effet d’un petit format présenté dans les proportions particulières à Actes Sud, tout en hauteur.
   
   Et c’est bien de hauteur qu’il s’agit. Celle qu’adopte l’écrivain Don DeLillo en étirant indéfiniment l’espace et le temps de son récit, il joue avec nos repères usuels. Et il se trouve que le lecteur se prend au jeu et quitte ce modeste livret avec l’impression d’avoir traversé une perturbation atmosphérique. Tout tient sans doute dans ce paradoxe, j’ai refermé ce bouquin en me sentant un brin désorientée.
   
   D’abord, il y a la construction bizarre du récit, un prologue et une postface qui se répondent,  ouvrant et fermant le flux de l’intrigue autour d’un voyage immobile relatif à la capture du temps. Un personnage anonyme s’immerge dans une expérience péri artistique comme on les adore dans certains milieux: la projection extrêmement ralentie du film Psychose de Hitchcock.
   « Le moindre mouvement de caméra provoquait un basculement profond de l’espace et du temps, mais la caméra ne bougeait pas à cet instant-là. Anthony Perkins tourne la tête. C’était comme les nombres entiers. L’homme pouvait compter les gradations du mouvement de la tête d’Anthony Perkins. Anthony Perkins tourne la tête en cinq phases croissantes plutôt que dans un mouvement continu. C’était comme les briques d’un mur qu’on peut dénombrer distinctement, pas comme le vol d’une flèche ou d’un oiseau. Là encore, ce n’était ni semblable à autre chose, ni différent. La tête d’Anthony Perkins pivotant, interminablement, sur son long cou maigre.»

   
   Or ce que le lecteur ignore à ce moment, c’est que Don DeLillo nous livre les réflexions de son spectateur fasciné pour nous préparer à un regard identique; il nous livre une clef, non de l’énigme, mais de la posture à adopter face aux rencontres, aux attractions, aux intentions des protagonistes de la vraie vie, celle où personnages et lecteurs réagissent en temps réel:
   «  Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs de choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir.»

   
   Voilà le lecteur prêt à aborder le récit central. En apparence, aucun lien ne relie les deux protagonistes à l’expérience décrite préalablement, si ce n’est de petites allusions à leur présence lors de ce show particulier. À brûle pourpoint, nous rejoignons Jim Finley, jeune cinéaste et Richard Elster dans la maison isolée de celui-ci, en plein désert Mojave. Le jeune homme est venu s’installer pour quelques jours chez le vieil homme, retraité de son poste universitaire et surtout retiré d’une de ses activités parallèles. Richard Elster a longtemps officié secrètement en tant qu’analyste des situations de guerre pour le Pentagone. Il se définit lui-même comme un intellectuel au service de l’état-major de l’armée la plus puissante du monde. Cependant, Elster n’est pas convaincu du bien fondé de la démarche biographique du cinéaste. Les deux hommes se situent aux deux extrémités de la vie. Elster est arrivé à ce qu’il ressent comme l’étape ultime de son existence, il s’est réfugié dans sa cabane du désert pour concrétiser son désengagement, marquer cette distance à prendre…
   …« Division des opérations spéciales, troisième étage du Pentagone, disait-il. Le muscle et la frime.
   Il avait échangé tout cela contre de l’espace et du temps. Deux choses qu’il semblait absorber par tous ses pores. Les distances qui enveloppaient chaque élément du paysage et la puissance du temps géologique, quelque part là-bas, les excavatrices tissant leurs filins en quête de vieux ossements râpés.»

   
   Jim, le jeune cinéaste, est venu se mouler dans l’univers de son «sujet» pour appréhender la manière de traiter son film. En s’attachant à mettre en scène son personnage emblématique, il s’imprègne totalement du contexte minéral où il évolue.
   « Je vois les mots, toujours. Chaleur,  espace, immobilité, distance. Ils sont devenus des états d’esprit visuels… Au-delà de la dimension physique, ma vision accède aux impressions que ces mots engendrent, et ces impressions s’approfondissent avec le temps. Voilà l’autre mot, le temps.» (P 28)

   
   Alors que la situation évolue vers cette minéralisation de l’espace et du temps, et que Jim s’interroge toujours sur l’évolution de son projet biographique, survient une troisième personne qui rompt ce processus.
   « Au dîner, ensuite, le silence se prolongeait. J’avais envie d’entendre la pluie tambouriner. Nous mangions des côtes d’agneau qu’il grillait au charbon de bois sur la terrasse. Je mangeais tête baissée, le nez dans l’assiette. C’était le genre de silence lourd qu’il est difficile de rompre, et qui s’alourdissait à chaque bouchée. Je songeais au temps mort, au sentiment d’être pris à mon propre piège, et je nous écoutais mastiquer notre nourriture.
   (.…)
   C’était le douzième jour.
   Il posa les yeux sur le verre de bière qu’il tenait à la main et annonça que sa fille allait venir le voir. Ce fut comme d’entendre que la terre avait dévié de son axe, ramenant en tourbillon la nuit dans le jour naissant.» ( p 48)

   
   Jessie apparaît d’abord comme l’élément perturbateur dans la fusion qui s’opérait entre les deux hommes. Elle déconcerte Jim par une entente sous-jacente avec son père, entente fondée aussi sur une posture distante, différente. Jessie vit avec sa mère à New York. De sa parentèle dédoublée, elle a conçu un éloignement et un cloisonnement des éléments de sa vie. Inconsciemment, au fil des conversations du trio, l’intérêt de Jim glisse du père à la jeune femme. Mais un jour, Jessie disparaît. Sans qu’il soit possible de déclarer son départ soudain comme volontaire, elle a laissé toutes ses affaires dans la maison. Sans qu’il soit possible de savoir où et comment elle s’est évaporée. Ce mystère peine et oppresse les deux hommes. Elster s’enfonce progressivement dans une dépression désespérée. Jim refuse de renoncer à la chercher…J usqu’au moment où il touche de près à l’expérience du désert qui absorbe le vivant. Cette épreuve bouleverse son obstination, le retour à la civilisation s’impose comme un acte de survie.
   « Nous la laissions derrière nous. C’était une pensée difficile. Nous étions convenus au début que l’un de nous devrait rester là, toujours. Et maintenant, une maison vide à l’orée de l’automne et pour tout l’hiver, sans la moindre chance qu’il y revienne un jour. (…)
   …Nous fûmes bientôt en route parmi des zones de failles et entre des amoncellements de rochers tourmentés, l’histoire qui défile par la vitre, les montagnes qui se forment, les mers qui reculent. L’histoire d’Elster, le temps et le vent, l’empreinte d’une dent de requin incrustée dans la pierre du désert.» ( p 115)

   
   La boucle se referme ainsi, une bulle hors du temps, dans un espace sidérant et désertique, où rien ne peut plus vraiment progresser, évoluer, changer. La solution suggérée par Don DeLillo réside dans cette ultime fuite vers la civilisation, le téléphone qui sonne à nouveau, le contact à renouer avec nos congénères, dans le brouhaha du trafic…
   
   Ce roman, le premier que je lis de Don DeLillo, m’a paru déconcertant. En traduisant d’une manière percutante l’extrême étirement de nos mouvements perpétuels, cette élongation du temps face à l’immobilité absolue du désert, l’auteur nous confronte à une démarche à la fois fascinante et mortifère. Et pourtant, nos deux hommes reviennent vers la ville, vers la vie… Mais ce positionnement traduit surtout une vision intellectuelle de nos ressorts vitaux. Jessie incarne sans doute le seul personnage charnel, elle vit par ses sensations. Les deux hommes sont dans la prostration, à l’image du visage halluciné de l’acteur sur l’écran. Honnêtement, j’ai essayé de comprendre et j’ai admis la démarche, cette écriture méticuleuse à la recherche d’une minéralisation poétique du passage de l’homme sur sa terre. Cependant je ne parviens pas à adhérer au sens de ce livre; n’est-ce pas trop intellectuel pour moi?

critique par Gouttesdo




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Americana - Don DeLillo

Tout sur David
Note :

   1971 : DeLillo allait-il devenir un monstre sacré de la littérature américaine? Avec ce premier roman on ne pouvait pas vraiment en faire la prophétie, quoique… Très ambitieux, "Americana" a été publié après "On the Road" de Kerouac, qui remonte à 1957: on y retrouve quelque peu le même scénario de la rupture avec l'establishment de la Côte Est, mais entre temps Kennedy a été assassiné et la guerre du Vietnam est en cours. L'Amérique a perdu une partie de ses illusions et David Bell le narrateur de ces plus de 400 pages n'est qu'un "loser", pas un "clochard céleste".
   
   • À mon avis il y a d'abord un contre-sens à éviter sur le titre. Il ne s'agit pas d'un raccourci de l'expression "pax americana" mais de l'emploi de cette terminaison -ana qui indique un recueil de pensées, d'observations, de digressions, d'anecdotes, couvrant tout le paysage social et mental de l'Amérique des années triomphantes de la société de consommation. C'est là l'essentiel du "background" du roman de Don DeLillo.
   
   • "Americana" est composé de quatre parties. DeLillo décrit d'abord la vie creuse et routinière de David Bell, 28 ans, travaillant sans motivation pour une télévision de New York, le Network, où les réunions de travail l'incitent à l'ennui. Pire: son émission "Soliloque" est supprimée. Ensuite vient un long flash back sur le milieu familial, l'enfance, les études — c'est assez conventionnel. Dans la troisième partie, la plus longue, la plus déstabilisante, nous suivons David depuis le Maine jusqu'au Middle West, dans une ville imaginaire nommée Fort Curtis. Parti de New York pour aller réaliser un documentaire sur les Navajos, David n'arrivera jamais sur les lieux du tournage, préférant avec de nouveaux amis faire la route en camping-car et s'arrêtant pour réaliser avec eux et avec des résidents de Fort Curtis une sorte de film autobiographique jusqu'à ce que ses amis retournent sans lui vers la Côte Est. Enfin, la dernière partie, montre brièvement de nouvelles errances, la rencontre d'admirateurs d'ovnis, de Texans agités, puis «avec ma carte American Express, je réservai une place dans le premier avion pour New York.» La dernière page du texte n'est pas la fin de l'histoire. Auparavant a été évoqué l'achèvement du roman: «C'est un objet qui m'est cher. J'aime le regarder, avec ses pages bien empilées, des centaines de pages…» Évoquée aussi la poursuite du film autobiographique, patchwork égotiste et mémoriel, sorte d'autofiction en images. En fait, le roman aurait été terminé sur une île exotique: «Plus tard, j'irai marcher une heures ou deux sur la plage. Si le temps s'est éclairci, je pourrai voir la côte d'Afrique.»
   
   • Capable de passer rapidement d'un réalisme pointillé à des envolées lyriques, l'écriture du roman revendique l'inspiration de Joyce, d'Ulysse — «c'était notre texte sacré» affirme le narrateur. «Au collège Leighton Gage, je voulais qu'on m'appelle Kinch. C'était le surnom de Stephen Dedalus dans Ulysse, que je lisais à l'époque.» L'un des amis de David compare sa maîtresse à Molly Bloom. Et les déluges radiophoniques nocturnes de Warren Beastly peuvent probablement passer pour des reprises de Joyce. L'univers culturel du narrateur est également marqué par la musique — un peu — et beaucoup par le cinéma hollywoodien des années 50, du temps de Burt Lancaster, Deborah Kerr, Humphrey Bogart — mais sans exclusive américaine car si on lit avec attention, on verra aussi défiler plus loin les noms de Godard et de Belmondo. Dans l'une des scènes finales, la radio de la voiture diffuse Bob Dylan. Quand même! J'ai longtemps cru qu'on allait passer à côté!
   
   • Les thèmes abordés, nombreux et qui ne semblent pas hiérarchisés, forment un kaléidoscope à l'échelle de toute l'œuvre. Je ne peux ici indiquer que quelques exemples. David Bell n'est pas parti à l'armée à cause d'un genou trop faible. Mais la guerre est présente avec les souvenirs du père du narrateur qui a combattu dans le Pacifique, avec une scène du film réalisé à Fort Curtis évoquant des soldats américains prisonniers des Japonais, avec Brand le jeune vétéran du Vietnam, obnubilé par les bombardements au napalm sur les villageois. Le mariage est présenté comme un échec fatal plus ou moins accentué: David et Meredith se marient trop jeunes, David n'avait pas achevé ses études universitaires. «C'était une très jolie fille blonde, avec des petits seins et une démarche élastique de cheerleader.» Son job au Network le conduit à de multiples rencontres féminines. «Je suppose que j'aurais été plus heureux au lit avec Wendy Judd» dit-il de cette fille dont l'ambition «était d'être engagée comme figurante dans un film technicolor à gros budget (…) Wendy était une vraie Californienne.» David et Meredith divorcent mais se revoient... car elle revient habiter dans le même immeuble que lui à Manhattan. L'american way of life est marqué par l'automobile et la publicité. Le narrateur s'enflamme pour sa «Mustang rouge, véhicule infiniment plus religieux que la T-bird que j'avais eue à l'époque du collège.» Fier de sa profession, la publicité, le père du narrateur collectionne des court-métrages publicitaires et en gave ses enfants durant leurs loisirs. Plus tard, un camarade de faculté, Glenn Yost, discute publicité avec David. «Qu'est-ce qu'un bon publicitaire? — Il sait faire décoller la marchandise des rayons.» Le style de vie américain est l'objet de critiques plus fréquentes que profondes. Le narrateur ironise sur les réceptions du milieu new yorkais des media (c'est l'ouverture du roman) comme sur celles qui se tiennent chez ses parents. Le mythe de l'Ouest — «vers l'ouest, vers notre destinée manifeste» et çà ne m'a pas paru ironique — s'oppose à la réussite bourgeoise de la Côte Est, et même le papa directeur d'agence de publicité est fier de sa collection de selles de cowboy. Dans cette Amérique puritaine, les étouffants dimanches en famille à Old Holly, après l'office religieux, sont l'objet d'une description très réussie. Alors que le roman a été écrit en pleine époque de la "révolution sexuelle", les scènes évoquant la nudité et le sexe contrastent bien sûr avec ce puritanisme, mais elles n'apparaissent pas toujours comme une libération ni un épanouissement pour leurs acteurs. Une seule preuve: la scène d'amour avec Sullivan l'artiste déjantée est entrecoupée du mot: «abomination». Le décor défraîchi du motel de Fort Curtis n'incitait d'ailleurs pas à la joie!
   • En somme, cette coupe à travers l'Amérique dresse un état des lieux assez ambigu. Et si David Bell a été un loser, qui a perdu son job et abandonné la télévision, il semble au bout du compte qu'il soit devenu un écrivain. Comme DeLillo.
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critique par Mapero




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Road-movie
Note :

   "Americana" est le 1er roman de Don DeLillo, dont il déclara plus tard dans une interview: "Il s'agissait d'une déclaration privée d'indépendance, une déclaration de mon intention d'utiliser le tableau d'ensemble, toute la culture." On y trouve déjà les thèmes et la vision qui font l'intérêt de l'œuvre de DeLillo.
   
   La première partie nous permet de faire la connaissance de Dave Bell, le personnage principal. C'est un Yuppie de la plus belle eau. Il évolue dans un monde de "cadres dirigeants" théâtre d'incessants combats à mort le sourire aux lèvres, un monde où l'apparence et le statut sont tout, où nul ne songe à travailler et où le mensonge et l'intox règnent en maîtres.
   «La direction réclamait sans cesse des idées nouvelles; des mémos circulaient à tous les échelons, exigeant des concepts hardis et provocants. Mais j'appris que les idées nouvelles pouvaient signifier votre fin, à moins qu'on ne les enveloppe dans un sac en plastique. J'appris que la plupart des secrétaires étaient plus intelligentes que la plupart des directeurs (...)» 42
   Dave, manipulateur hors pair et roi des menteurs, s'y débrouille fort bien. DeLillo de son côté en réussit une peinture éblouissante. Le temps y file, très vite, et sans laisser la moindre trace.
   « Merry en parlait sans relâche pendant deux jours, et puis l'oubliait pour toujours. Nous n'avions pas le temps de nous rappeler les choses car il en survenait toujours d'autres -un nouveau film génial, un nouveau bistrot super, ou un restaurant, une boutique pour hommes absolument fantastique, une station de ski, une maison au bord de la mer ou un groupe de rock.» 41

   
   Si vous voulez apprécier DeLillo, il faut accepter de se laisser mener les yeux fermés. On passe beaucoup de temps avec lui à ne pas comprendre où l'on va. Si vous rechignez, exigez immédiatement du sens et des explications, vous n'irez nulle part, du moins, pas en sa compagnie. Il faut dire «On ne va nulle part? D'accord. Mais voyons ce qu'il nous raconte» et alors là, vous commencez à comprendre l'histoire. Une fois le livre terminé, on s'aperçoit que tout s'accordait et était organisé, dans l'œuvre régnait une unité et un sens. Mais pour lire DeLillo avec bénéfice, il faut aussi avoir une bonne mémoire et une lecture "efficace" car il vaut mieux ne rien négliger et oublier le moins de détails possible car beaucoup reviendront et feront sens plus tard. C'est en cela qu'il est juste de dire que DeLillo n'est pas d'une lecture facile. D'autant que chez lui, les clés, si elles sont bien là, sont souvent données entre deux lignes. Ainsi, vous lisez page 183 « Je commençais dans l'obscurité et finirais sans nul doute de la même manière. Mais quelque part entre début et fin, il y aurait une tentative d'explication de l'obscurité, ne fût-ce que pour moi-même, si étrange que pût être la forme choisie par cette explication, et sans considération des conséquences.», coincé au milieu d'un démarrage de journée un peu lent, et vous avez l'explication de tout ce qui va suivre mais déjà ces trois lignes sont passées et la journée se poursuit noyée dans ses détails.
   
   Notre Dave Bell va donc se trouver devoir partir vers les terres indiennes (ne lui demandez pas où c'est) pour réaliser un film pour sa boîte (un fournisseur de programmes télé) une belle promotion l'attend à son retour. Il ira avec trois amis dont l'un a un camping-car. Au bout d'un moment, il se met à filmer, alors qu'il n'y a pas encore le moindre indien en vue. Ce qui intéresse Dave (comme DeLillo), c'est le rôle et l'impact du film sur l'homme du 20ème siècle. C'est cela qu'il va tester et sur cela qu'il va réfléchir.
   
   La caméra donne le pouvoir, elle est un sceptre devant lequel tous -proches ou inconnus- s'inclinent.
   «  Il n'y aurait pas besoin de sang subtilement versé ni d'une longue campagne pour dominer un autre individu. J'avais la caméra et c'était suffisant. » 212
   et qui plus est,  « La caméra implique une signification là où il n'y en a aucune. »
    Quel soulagement que cet instrument!
    Il faut tout de même se souvenir qu'écrit avant 1977, l'action se situe avant l'explosion du numérique et de la nouvelle révolution qu'elle a entrainée dans nos modes de vie avec son "filmage" permanent. Mais tout ce que DeLillo a vu s'est révélé exact, c'est bien dans ce sens là que l'évolution s'est poursuivie.
   
   David Bell se met donc en route et la guérilla en entreprise devient un road movie. Si Dave demeure inchangé, l'optique elle, se modifie  «et tandis que nous traversions un tintamarre de trèfles et que nous longions les morbides villes grises, je percevais que tout était en harmonie, la terre effarée alimentait la radio convulsive, chaque mètre carré de la nuit explosait d'une unité cinétique, la logique au-delà du délire.» 181
   Et Dave en tirera les conséquences.
   
   Réflexions profondes sur le film, le temps et la défaite, sans oublier la publicité, presque tout était déjà dans ce premier roman et je l'ai beaucoup aimé. Vers la fin, à chaque fois que je le quittais, j'avais hâte de pouvoir le reprendre. C'est un signe, non? Et qui ne trompe pas.
   
   
   Extraits: (Régalez-vous)
   
   " Je vis un groupe de femmes autour d'un break. Il y en avait sept, qui entassaient des cartons et des sacs dans le coffre ouvert de la voiture. (…) Je pris la caméra (…) et visai les dames comme si je filmais. L'une d'elle me vit et tira aussitôt sa voisine par la manche, mais sans quitter des yeux la caméra. Elles agitèrent le bras. L'une après l'autre, les autres réagirent. Elles souriaient toutes en agitant la main. Elles paraissaient suprêmement heureuses. Peut-être sentaient-elles qu'elles se saluaient elles-mêmes, agitant la main dans l'espoir qu'un jour, si la preuve leur était réclamée de leur passage dans le temps, réclamée par leurs propres doutes, un moment pourrait être ravivé, où elles se tenaient sur une place éblouissante de soleil et étaient enregistrées sur le ruban de plastique transparent; et dans trente ans, le jour où cette preuve leur sera réclamée, on peut espérer que leur film sera en cours de projection quelque part, et qu'elles seront bien là, confirmées, en réincarnation chimique, agitant la main en direction de leur vieillesse, souriant de leur air rassurant aux décennies à venir, race d'éternels pèlerins sur une place de supermarché dans la lumière poussiéreuse du soleil, sept bras tendus dans un fabuleux salut à l'oubli de l'être. Quelle meilleure preuve (si même il en faut jamais) qu'elles ont vraiment été vivantes? A mon avis, leur bonheur était fait de cela, l'anticipation de cette preuve incontestable, sans rien à voir avec l'instant présent qui passerait avec tout le reste, dans ce que peut être le contraire de l'éternité." 223/4

critique par Sibylline




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Joueurs - Don DeLillo

Rien ne va plus!
Note :

   Elle (Pammy) travaille dans l'une des tours du World Trade Center et lui (Lyle) au Stock Exchange. C'est ce qui m'a décidé à lire ce roman publié aux États-Unis en 1977. Non loin des lumières de Times Square, le spectacle de la misère aurait pu hérisser Lyle contre le règne de l'argent roi malgré son activité professionnelle. « Chaque jour les intouchables étaient dehors, des femmes avec des chariots déglingués, un homme traînant un matelas, des ivrognes ordinaires venus du quartier des entrepôts fluviaux ou des cratères des chantiers au bord de l'Hudson, des va-nu-pieds, des amputés, des toxicos, des hommes qui abandonnaient des groupes endormis dans des caisses à poissons sous l'autoroute, et qui boitaient tout au long des môles et des ruelles, du terrain d'atterrissage des hélicoptères, jusqu'à Broad Street, véritables haillons vivants.»
   
    Mais DeLillo nous dépeint de préférence la vie ordinaire du couple, au travail, ou à dîner avec des amis homosexuels. Pammy et Lyle viennent d'acheter un second téléviseur car ils ne zappent pas à la même vitesse l'un et l'autre. C'est un foyer sans enfant, du type "dink" : "double income no kid", plus fréquent à New York qu'ailleurs à ce qu'on dit. Au Stock Exchange, après avoir été témoin du meurtre d'un nommé George, Lyle a fait la connaissance de Rosemary, une ancienne hôtesse de l'air. Chez elle, dans le séjour, une photographie la montre entre George et son assassin, Vilar, qui est en prison. Rosemary confesse à Lyle ses exploits et lui fait rencontrer le reste de la bande terroriste, constituée des amis de Marina. «Nous avons toujours l'intention de frapper le 11 de Wall Street.» Il se laissera convaincre de faciliter la préparation d'un attentat à la bombe contre le Stock Exchange durant l'été. «Dès l'instant où elle porta les yeux sur son sexe, il sentit le début d'une érection.» Les vacances arrivant, Pammy décide d'aller bronzer. Ses amis Ethan et Jack l'invitent dans le Maine. «S'il fallait qu'elle aille à l'aéroport, eh bien elle irait en limousine, avec des cuissardes, un jean délavé et une casquette de gosse des rues.» Cette mise en scène fait sortir Pammy de son ennui. Les jours et les nuits passent en compagnie d'Ethan et de Jack à regarder les étoiles et à douter ou non des ovni... Et puis Pammy va séduire Jack, ce qui ne manquera pas de le déstabiliser.
   
    Par moments, ce qu'on lit nous échappe — c'est un effet fréquent de l'écriture de Don DeLillo que de nous perdre dans le brouillard. C'est sans doute sa façon, sinon de se moquer du scénario, du moins de relativiser le rôle de l'intrigue. C'est comme recourir à des effets spéciaux, ou à une sorte de flou artistique, comme Leonardo da Vinci pratiquait le "sfumato". Mais ce flou c'est aussi l'effacement des repères moraux, la progression de l'ennui au quotidien, cet ennui qui fait bâiller Pammy quand elle prend l'avion ou l'ascenseur du World Trade Center. Au contraire, «Lyle cultivait la maîtrise de soi.» En réalité une pure convention, une façade; il était lassé de son travail et de sa femme. Ainsi est-il réveillé par la perspective d'une double vie. «Imaginez comme ce doit être sexy pour un brave et loyal homme d'affaires ou un professeur. Quelle extraordinaire excitation pour ses nuits…»
   
    Mais demain que retiendra-t-on de ce roman? Juste qu'on y prépare un attentat contre le centre financier du monde, des années et des années avant le 11 Septembre...? Tout bien considéré, on peut espérer plus, même si ce n'est pas encore "le grand roman américain" après quoi tant de lecteurs courent.
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critique par Mapero




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Couple moderne?
Note :

   Imaginez-vous tenter de suivre les mouvements d’un petit animal dans une forêt enchevêtrée, un jour de brouillard. Et vous avez oublié vos lunettes!
   
   Il y a un peu de ça dans «Joueurs». Des bouts d’histoires, d’intentions, remisées, reprises mais où on les avait laissées, et puis des considérations annexes, histoire de jeter un voile sur ce qui était déjà compliqué. A l’instar de «Body art», «Joueurs» est court, mais ne se lit pas rapidement.
   
   Pammy et Lyle formeraient, selon la quatrième de couverture, «un couple moderne». Resterait à définir ce qu’est un couple moderne. Là pour le coup on ne sait pas bien. On comprend que ça ne marche pas trop fort entre eux mais comme ils ne sont à peu près jamais ensemble dans le corps du roman…? Ils évoluent chacun vers des issues qui divergent et c’est une fumeuse affaire de terrorisme, au World Trade Center, NY (écrit en 1977, bravo Don DeLillo!), qui va accélérer leur éloignement respectif.
   
   Difficile, difficile de suivre ceci, de rester en phase. J’imagine qu’on doit – ou non – aimer Don DeLillo? Pour ma part, sur ce que j’ai lu de «Joueurs» c’était clairement mal parti! Il a rattrapé le coup avec «Bruits de fond» mais c’est clairement le genre d’auteur dont je vais me méfier. Il y a d’autres auteurs américains largement plus pertinents, me semble-t-il.
   
   Et je ne vous parlerai pas des dialogues, volontairement dans l’autisme et le chacun pour soi. On se lasse.
   
   « Au bout d’un moment, il la rejoignit près des rayonnages de livres.
   Tu as payé le truc de Saks ?
   Non, quel truc ?
   Ils sont là à tirer la langue, dit-il. Ils joignent des billets doux à la facture. Ils t’appellent Chère Madame.
   La semaine prochaine.
   Tu l’as déjà dit.
   Ils attendront.
   Où t’ai-je dit qu’était la pile pour la pendule italienne, quand celle qui est dedans aurait rendu l’âme ?
   Je ne sais pas.
   Tu as déjà oublié ?
   Quelle pile ? Dit-elle. »

   
   Une lecture compliquée au bilan. Pas sûr de son intérêt.

critique par Tistou




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Chien galeux - Don DeLillo

Brouillard brouillon
Note :

   Au départ, tout est réuni pour nous embarquer dans un polar. Un cadavre. Des personnages en quête d’une mystérieuse vidéo qui mettraient en scène Hitler dans son bunker au moment de l’agonie du IIIème Reich, des protagonistes attirés par le potentiel sulfureux de la bande (on soupçonne du sexe, que dis-je une orgie!). Un film qui aurait pu avoir pour titre «parties de jambes en l’air au bunker»…
   
   Puis, en fait, non, rien de tout ça. Tout de suite on sent la dérive vers tout autre chose. On suit des personnages que l’on a du mal à suivre. Qui sont-ils? Un politicien, une journaliste, un amateur d’art, un pro du porno… Et se mêlent des intrigues politiques, journalistiques qui ne s’éclairciront que très peu à la lecture. Au fond, je n’y ai rien compris et je ne me suis pas attaché aux personnages, jamais. Ces derniers se rencontrent, se questionnent pour des raisons obscures, abandonnées sitôt évoquées… Au final je me suis senti hors de l’histoire, exclu.
   
   Ceci dit, était-ce le but recherché? Où veut nous mener DeLillo? Que veut-il nous montrer? La vacuité de l’existence? Le non-sens de toute quête? La dérive d’une société à la recherche constante de l’image choquante? La marchandisation de tout? Pas de réponse au terme de cette lecture. Vous me direz, parfois, ce ne sont pas les réponses qui comptent mais les questions…
   
   Alors que d’autres romans aux buts mystérieux peuvent parvenir à vous embarquer dans leur rythme envoûtant, celui-ci ne m’a pas fait grand-chose. Trop de dialogues incompréhensibles entre des personnages trop peu cernés. A la lecture, tout n’est pas à jeter à la poubelle et quelques fulgurances promettent d’autres livres mieux construits. Tenez, par exemple:
   « Moins on a de pouvoir, et plus on maintient de domination dans les secteurs secondaires. » P132
   « Le choix est une forme de maladie subtile. » P 208

   
   En bref, un livre que je ne conseillerai pas d’un auteur ayant certainement écrit mieux.
   ↓

critique par OB1




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À la niche!
Note :

   Il existe des romans qui partent d'une idée excitante et qui perdent ensuite toute saveur immergeant le lecteur au plus profond de l'ennui: "Chien galeux" est de ceux-là.
   
    Tout commençait bien pourtant. Un certain Lightborne, qui gère une galerie new-yorkaise spécialisée dans l'art érotique, et en réalité plutôt obscure, cherche à acheter et revendre un film tourné à Berlin en 1945 et qu'on dit pornographique. On y verrait une orgie dans le bunker du Führer... Au tout début du roman, cette mystérieuse pellicule coûte la vie au vendeur qui s'est travesti pour opérer la transaction dans un quartier mal famé. La police n'enquête pas: Christoph, le travesti d'origine allemande, aurait fait une mauvaise rencontre, tant pis pour lui. Sa veuve, qui n'en saura pas davantage, cherche, elle aussi, à vendre au plus offrant...
   
    Les premières dizaines de pages sont consacrées de façon classique à la mise en place des personnages. Moll, une grande femme aux cheveux bouclés, écrit des articles pour le "Chien galeux", un journal radical qui avait dénoncé la guerre du Vietnam. Sa rédactrice en chef, Grace Delaney, qui a eu des problèmes avec le fisc, projette de saper la réputation d'un éminent sénateur, Lloyd Percival, qui s'intéresse officiellement au contrôle du financement des services secrets, et collectionne en secret les œuvres d'art érotiques. Plusieurs personnages aux attributs incertains vont et viennent, tel Lomax dans sa limousine, tandis qu'autour du sénateur gravitent d'autres hommes de l'ombre pris dans des logiques opaques. Le style de DeLillo réussit très bien à rendre compte de toutes ces incertitudes.
   
    Progressivement, passé les pages 50-60, le récit s'emmêle et emm… le lecteur le mieux disposé, dans de petites séquences à l'intérêt incertain entre Washington et le Texas. La baudruche du thriller se dégonfle au fur et à mesure: tandis que des comparses sont encore prêts à s'étriper dans l'Ouest, fascinés par les armes à feu et les poignards, les acheteurs potentiels ne paraissent plus très motivés par le film que Lightborne doit visionner, et le sénateur Percival en vient à épouser une jeune femme dont le père collectionnait l'art asiatique...
   
    Inutile pour racheter ce roman de convoquer les thèmes que l'on dit chers à DeLillo — ceux du mensonge ou de la chute — pour prétendre sauver ce qui ne peut l'être… Seuls les inconditionnels de l'auteur trouveront de l'intérêt à ce titre amplement surcoté. Plutôt que de supporter les 200 dernières pages de cet opus poussif, prenez "Joueurs" ou "Les Noms"!

critique par Mapero




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Les noms - Don DeLillo

«Un grand roman paranoïaque et labyrinthique»
Note :

   Son mariage sombrant dans la déliquescence, et son épouse ayant décidé de prendre un emploi dans un chantier de fouilles archéologiques sur une petit île perdue des Cyclades, James Axton a également décidé d'accepter un poste à Athènes, afin de rester proche de son fils Tap. Analyste pour une compagnie d'assurances couvrant les firmes américaines opérant au Moyen-Orient contre les risques liés à des attaques terroristes (enlèvement, demande de rançon...), il nous décrit ainsi son travail: "En fait, je suis l’évolution politique et économique du pays en question. Nous avons un système très complexe de graduation. Les statistiques des prisons comparées au nombre de travailleurs étrangers. Combien de jeunes chômeurs de sexe masculin. Les salaires des généraux ont-ils été doublés. Qu’arrive-t-il aux dissidents. Les chiffres de production de coton ou de blé d’hiver cette année. Les sommes d’argent versées au clergé. Nous avons sur place des gens que nous appelons des points de contrôle. Le contrôle est toujours national, dans le pays en question. Ensemble, nous analysons les chiffres à la lumière des événements. Qu’est-ce qui paraît probable? L’effondrement, le renversement, la nationalisation? Peut-être des corps jetés dans des fosses. Tout ce qui peut mettre en danger des investissements." (p. 51)
   
   L'époque est loin d'être calme - "c’était juste après le départ du chah*, avant la prise d’otages, avant la Grande Mosquée et l’Afghanistân" (p. 95) – et la besogne ne manque pas. Mais James n'en avoue pas moins: "Je commençais à me voir comme un éternel touriste. Cela avait quelque chose d'agréable. Être un touriste, c'est échapper aux responsabilités. Les erreurs et les échecs ne vous collent pas à la peau comme ils feraient normalement. On peut se laisser glisser à travers les langues et les continents, suspendre l'opération de solide réflexion." (p. 63) Et à travers ses yeux, c'est de tout ce milieu d'affairistes américains - expatriés passant continuellement d'un grand hôtel impersonnel à un autre, d'un avion à un autre, vivant dans leur propre bulle déconnectée du monde réel et du jeu des causes et de leurs conséquences – que Don DeLillo dresse un tableau implacable. Une matière très riche à laquelle il vient encore entretisser une seconde intrigue, presque policière: l'enquête qui mène James sur les traces d'une secte dangereuse - elle ne recule pas devant le meurtre -, et dont le fond de commerce se nourrit d'une fascination mystico-morbide pour le langage, les mots et l'écriture. "L'alphabet est mâle et femelle. Si l'on connaît l'ordre juste des lettres, on fabrique un monde, on crée. C'est pourquoi ils cachent l'ordre. Si l'on connaît les combinaisons, on fait la vie et la mort." (pp. 211-212) Ce second fil conducteur du roman entraîne donc le lecteur sur la piste d'un thème cher au cœur de l'écrivain qui y reviendra d'ailleurs dans "Body Art": le langage, sa puissance et ses limites, ce qu'il dit, ce qu'il ne dit pas et ce qu'il dit parfois à son corps défendant.
   
   Des grandes manœuvres des intérêts politiques et des stratégies économiques à la mystique des mots, l'écart est pourtant bien moins grand que l'on ne pourrait le croire de prime abord. Et en ces temps troublés où les pays changent de noms comme les hommes de chemises, certains des personnages des "noms" ne savent que trop que derrière ces modifications de façade se cache la fin du monde tel qu'ils le connaissaient:"- Je le disais à Ann. Ils n'arrêtent pas de changer les noms.
   - Quels noms?
   Les noms avec lesquels nous avons grandi. Les pays, les images. La Perse, par exemple. Nous avons grandi avec la Perse. Quelle vaste image ce nom évoquait. Un immense tapis de sable, mille mosquées turquoise. Une immensité, une gloire cruelle qui s'étendait sur des siècles. Tous ces noms. Une douzaine ou davantage, et maintenant la Rhodésie, bien sûr. La Rhodésie disait quelque chose. Pour le meilleur ou pour le pire, c'était un nom qui disait quelque chose. Qu'offrent-ils à la place? Une arrogance linguistique, voilà ce que je lui ai dit." (pp. 330-331)

   
   Alors que ni la valse des noms ni les grandes manœuvres stratégiques n'ont cessé, force m'est donc de constater que ce livre publié pour la première fois il y a près de trente ans, et que sa quatrième de couverture décrit à juste titre comme "un grand roman politique paranoïaque et labyrinthique", n'a pas pris une seule ride.
   
   
   * Les événements que Don DeLillo a imaginés ici sont donc à peu près contemporains du long périple de V.S. Naipaul à travers l'Orient musulman, dont le récit dans "Crépuscule sur l'Islam" nous livre un regard sur cette période radicalement différent, et complémentaire à celui proposé par "Les noms".
   
   
   Extrait:
   
   "Tous ces endroits étaient pour nous des récits d’une seule phrase. Quelqu’un arrivait, prononçait une phrase sur les lézards de trente centimètres qu’il avait trouvés dans sa chambre à Niamey, et cette phrase devenait la matière solide de l’endroit, le moyen que nous employions pour le fixer dans notre esprit. La phrase était efficace, nappant des peurs plus profondes, des incertitudes, une angoisse. Il n’y avait autour de nous presque rien qui nous parût familier et sûr. Seulement nos hôtels, surgissant des courants d’une intarissable rénovation. La perception des choses était si différente que nous ne pouvions enregistrer que les lisières de quelque secret compliqué. Il semblait que nous eussions perdu notre aptitude à choisir, à découvrir la singularité et remonter sa trace, jusqu’à un centre que notre esprit pût situer dans un environnement reconnaissable. Il n’y avait pas de centre équivalent. Les forces étaient différentes, les ordres de réaction nous échappaient. Les temps et les inflexions. La vérité était différente, l’univers parlé, et l’on voyait partout des hommes armés.
   Les récits en une seule phrase traitaient de nos griefs passagers ou de nos petits embarras. C’était l’humour de la peur cachée." (p. 133)

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critique par Fée Carabine




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Heureux qui comme Ulysse…
Note :

   DeLillo a construit un roman novateur; l'auteur ne se donne pas la peine de tout expliquer comme Balzac ou Zola. «Si j'étais écrivain — dit un des personnages — je serais bien heureux d'apprendre que le roman est mort.» Son narrateur est à l'interface entre les deux grands environnements qui dominent "Les Noms". D'un côté le voyage culturel dans les alphabets, les langues et les religions, particulièrement complexe à l'étape de Jérusalem, et de l'autre le voyage professionnel des cadres nomades errant d'aéroport en aéroport et se retrouvant à Athènes en attendant un repli à venir, une retraite, en Amérique.
   
    Le narrateur est James Axton, un expert américain en analyse des risques. Il est à la jonction du monde des affaires et du renseignement. Sa spécialité s'est beaucoup développée depuis les années soixante-dix, avec la montée de la mondialisation, les nationalismes et la crise de l'énergie. Les amis et relations de James sont d'autres expatriés travaillant eux aussi pour des multinationales. Charles et sa femme Ann avaient vécu au Nigeria: «Charles s'occupait de la sécurité pour une raffinerie construite pour Shell et BP.» Plus tard il ira mettre en service une usine de traitement du gaz à Abou Dhabi. Daniel Keller en poste à la succursale grecque de la Mainland Bank est responsable des crédits pour tout le Proche-Orient, Turquie en tête, ce que les Grecs n'aiment pas. Marié à la jeune Lindsay, David entretient sa forme à force de jogging — c'est au cours de cette activité qu'il sera la cible d'un attentat. «Mes pays sont des pépinières de terroristes, ou bien ils sont vicieusement anti-américains, ou encore ce sont d'immenses étendues de sabordage économique, politique et social. — Parfois même tout cela à la fois, ajouta Lindsay.» Il y a aussi l'intrigant George Rowser qui voyage sous un faux nom et dispose de trois identités; son bureau de Washington possède « un détecteur de lettres piégées» et son travail officiel «chez Northeast Group, filiale d'une holding de deux milliards de dollars qu'il appelait toujours "la mère"» consiste à vendre des assurances contre les rançons aux multinationales opérant au Proche-Orient et en Amérique latine. On comprend à demi-mots qu'il est un correspondant local de la CIA. Il est aussi le supérieur hiérarchique du narrateur.
   
    L'action se situe en effet dans une période de tension internationale: «Le prix du pétrole était un indice de l'angoisse du monde occidental.» Il est fait mention du début de la guerre entre l'Irak et l'Iran, pays où le nouveau pouvoir prend les Américains pour le Grand Satan. L'Iran a porté la guerre dans le Golfe ce qui se répercute sur les taux d'assurance sur le transport du brut: «voilà qui pourrait doubler la prime des pétroliers (…) Des carcasses de pétroliers jonchent le détroit.» Néanmoins, voyageant pour leurs affaires depuis la Grèce jusqu'au Pakistan et du Yémen en Turquie, ces personnages achètent de nombreux tapis d'artisanat proche-oriental, valeur refuge que seul James ignore. «C'est très intéressant, me disait Eliades, la façon dont les Américains apprennent la géographie et l'histoire du monde à mesure que leurs intérêts se détériorent, dans un pays après l'autre.»
   
    À côté de ces cadres que James rencontre généralement à Athènes dans des soirées souvent en couple passées au restaurant et émaillées de conversations arrosées, Owen Brademas est comme une antithèse. C'est un archéologue proche de la retraite qui exerce à Kouros une obscure petite île des Cyclades épargnée par le tourisme. Kathryn, trente-cinq ans, l'épouse de James, participe comme bénévole aux fouilles sous la direction d'Owen, en attendant de rejoindre Canada un musée spécialisé dans la culture indienne. James est séparé de son épouse, — à qui il a reproché «vingt-sept perversités» — mais il lui rend visite sur l'île grecque, ce qui lui permet de voir son fils Tep appelé ainsi en honneur du grand père, Thomas Arthur Pattison. Tep est amateur de langage codé, et, en dépit de son jeune âge, il a entrepris d'écrire le roman de la vie d'Owen, cet érudit passionné qui connaît aussi bien Byzance que les Omeyades et s'intéresse à tous les alphabets.
   « Il leur expliqua qu'il était engagé dans l'épigraphie, son premier amour toujours en vigueur, l'étude des inscriptions (…) Il leur raconta qu'il était allé à Ras Shamra, en Syrie, pour examiner une unique tablette de terre cuite, à peu près de la taille d'un médius d'homme, qui contenait les trente-six lettres de l'alphabet du peuple canaanite, qui avait vécu là plus de trois mille ans auparavant.»
   
    Lors du séjour à Kouros James a prêté attention à des rumeurs colportées par on ne sait qui et reprises par Owen. Une sorte de secte commet des crimes rituels dans la région; l'année dernière à Donoussa, aujourd'hui à Kouros. «On découvrit le corps en bordure d'un village qui s'appelait Mikro Kamini. Un vieil homme, la tête fracassée.» La victime s'appelait Michaelis Kalliambetsos. Owen a été le premier à noter cette correspondance entre le lieu du crime et les initiales de la victime sacrificielle. Il est entré en contact avec ces personnages énigmatiques près d'une grotte non loin de son chantier de fouilles. Pour Kathryn, ces crimes évoquent les sacrifices humains de la Crète minoenne. Son amant d'autrefois en Californie, Frank Volterra, espère pouvoir réaliser un film sur cette secte qui se trouve un temps repliée au cœur du Péloponnèse dans le village de Madula. Au fil du récit, d'autres crimes rituels seront évoqués, en Grèce, en Jordanie, en Iran, au Pakistan. À l'occasion d'un voyage à Lahore où son supérieur met en place un nouveau bureau, James aura l'opportunité d'en savoir davantage sur la secte, de la bouche même d'Owen, qui est venu dans le désert de Thar rencontrer les ultimes membres de la secte.
   
    Le titre "Les Noms" s'explique par l'inscription en grec — Ta Onómata — vue par James à l'entrée du village du Péloponnèse où Volterra avait espéré filmer les clandestins. Le lecteur pourra trouver d'autres explications: ne serait-ce que par l'intérêt manifesté par Owen pour les langues anciennes, aux alphabets presque inconnus. Les noms, enfin, sont ceux de ces expatriés que James confie à un enquêteur grec après la tentative de meurtre dont, le banquier David Keller a été victime à Athènes. Roman sur les noms donc, mais plus encore roman sur le langage, sur l'apprentissage des langues, sur leur usage compliqué quand on est étranger et peu à l'aise avec elles — autrement dit "barbaroi", barbares, au sens de l'ancienne Grèce. Ces étrangers écorchent le grec moderne. Le dernier chapitre — flash de quelques pages du roman d'Owen par Tep? — explore la mémoire d'un enfant du Midwest, avec des mots tordus, comme dans "un afreux cochemar"
   
   
    Pour avoir lu divers romans de Don DeLillo, j'estime que "Les Noms" pourrait être ce qu'il a écrit de meilleur. C'est une réalisation époustouflante et souvent très visuelle; le lecteur est entraîné dans un tourbillon de personnages et de cultures — y compris les tapis d'Orient et la danse du ventre. Cette chronique ne donne qu'un petit aperçu de la richesse d'une œuvre qui — faute de notes en bas de page — sera pleinement appréciée avec des connaissances géohistoriques ou géopolitiques portant sur cet espace crucial s'étendant de la Grèce à l'Inde.

critique par Mapero




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Bruit de fond - Don DeLillo

Prescience
Note :

   Difficile de définir le bruit de fond dont parle Don DeLillo. Il y en aurait de plusieurs natures. Symboliques comme matériels.
   
   Nous sommes dans l’Amérique contemporaine (DeLillo l’a écrit en 1984). L’Amérique; les USA. Celle du rêve américain, celle des pollutions dévastatrices, celle des attentats sanglants. Jack est professeur d’Université, et sans être brillant, il a déniché un filon, il a «inventé» le créneau Hitler et il est devenu LE spécialiste universitaire d’Hitler. Ça lui fournit prestige, sécurité de l’emploi et sécurité matérielle. Il a eu une vie sentimentale compliquée - il en est à son quatrième mariage – mais il a trouvé sa stabilité avec Babette. Il vit aussi avec un nombre extravagant d’enfants, des siens, des de Babette, sans compter des qui sont partis avec ses ex et reviennent à l’occasion. Plus famille recomposée, tu meurs!
   
   Don DeLillo en profite donc pour développer sur cet aspect particulier des familles dans le monde occidental, pour développer l’inanité de notre mode de vie basée sur la consommation (de grands passages dans les supermarchés, un must manifestement dans notre société), pour développer d’autres aspects sociétaux mais ce n’est pas là que Don DeLillo veut en venir, ou pas que.
   
   C’est qu’un drame va se dérouler, un drame écologique; un accident ferroviaire provoque la fuite d’un gaz dangereux au dessus de la petite ville. Et Don DeLillo gère très bien cet aspect inquiétant de l’évènement lui-même, et de ses suites, surtout, car des suites on peut en attendre n’est-ce pas?, surtout quand les effets de ce gaz sont mal connus et qu’on ne connait pas son action à long terme sur ceux qui ont été contaminés. Et Jack y a été, contaminé. Davantage que sa famille il y a été exposé sans abri ni protection. Et Jack va se mettre à gamberger, sérieusement. Penser à la mort, il ne va plus faire que cela. Et s’apercevoir qu’en fait il en était de même de Babette, depuis déjà un temps certain. Qui est allée beaucoup plus loin puisqu’elle a mis sa vie et son couple en danger pour participer à l’expérimentation humaine d’une pilule qui chasserait la peur de la mort. Vous imaginez cela?!
   
   Le tout est traité à la Don DeLillo. C'est-à-dire déroutant au possible, avec un minimum de queue et de tête – encore que là, dans un format roman on arrive à le suivre, à le coincer. Énormément d’incidences sur chaque sujet, chaque idée. Ça semble lui plaire de semer dans l’esprit du lecteur de petites graines de questions effleurées (vous vous débrouillerez bien tout seul avec ça?), mais ça, ce n’est pas spécifique à «Bruit de fond»!
   
   Un peu d’approximation psychologique dans le traitement de personnages d’enfants, qui semblent bien vite mûrs chez Don DeLillo, mais un roman plus qu’honorable et certainement un bon passage pour aborder cet auteur tout de même particulier!

critique par Tistou




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Mao II - Don DeLillo

Moon et Mao
Note :

   Bill Gray est un écrivain célébrissime bien qu'il n'ait publié que deux romans -peut-être parce qu'il n'a publié que deux romans- avant de disparaître et se cacher. Karen, enfant de la classe moyenne américaine, est l'une des mariées de la grande cérémonie de la secte Moon. Brina est une photographe de presse free lance qui s'est mise en tête de ne plus photographier que des écrivains, qu'elle va rencontrer partout à travers le monde. Scott est un homme jeune que la lecture des romans de Gray avait fasciné et qui va lui consacrer sa vie. Et il y a un jeune homme, poète incongru œuvrant dans une organisation humanitaire en Palestine et qu'on a pris en otage.
   Ces personnages portent ce roman de Don DeLillo.
   
   Comme je le disais pour une autre lecture de DeLillo, on retrouve le plus souvent dans chacun de ses romans, à un moment ou à un autre, une image choc, gravée dans nos consciences occidentales et une mise en parallèle significative; ces deux éléments ne contribuant pas peu à la puissance de ses fictions. Ici, l’image choc est un film d’actualité montrant l’enterrement de l’ayatollah Khomeiny et comment les foules innombrables et hystériques avaient pris d’assaut le convoi funèbre, atteint son cadavre et arraché des reliques… Je me souviens de ce film, sans doute que vous aussi, extrêmement choquant pour des occidentaux, il ne pouvait que marquer tous ceux qui l’ont vu.
   
   La mise en parallèle significative quant à elle est ici établie entre les écrivains et les terroristes. On sait que Don DeLillo a toujours soutenu qu’un écrivain qui tient son rôle social se devait d’être dangereux pour le pouvoir en place. Il établit un parallèle entre le peu d’impact des œuvres littéraires et la montée du terrorisme.
   
   Chaque roman également, traite d’un ou deux grands thèmes: ici, principalement ceux de la foule et de la solitude. Nous y trouverons les 13 000 mariés de Moon (encore une image que vous avez sans doute en tête, comme moi), les gardes rouges, l’enterrement de Khomeiny, les manifestants de la place Tiananmen, les spectateurs du Heysel, les réfugiés et nombre d'autres... La foule, son usage, sa logique, ses déplacements, ses effets… A l’opposé, le personnage principal est un écrivain reclus à la Salinger qui n’édite plus, ne se montre plus, ne communique plus avec l’extérieur, s’est retiré du monde dans une propriété dont l’emplacement même est inconnu de tous. Seulement, si une vie sociale exposée aux médias l’aurait empêché de produire l’œuvre littéraire dont il était porteur, sa solitude ne lui permet pas davantage de la réaliser. Tout cela a peu à peu fondu dans l’alcool et que reste-t-il de l’écrivain emblématique? … Autre personnage important: la photographe qui parcourt la planète en tous sens, une solitaire elle aussi. Non retirée du monde, elle, mais le tenant à distance, autonome et seule, par choix également.
   
   Second thème : le terrorisme. Peut-il être une réponse adaptée? De quoi est-il né? De quoi est-il porteur et à quoi mène-t-il? Le hasard a voulu que ce roman qui traite du terrorisme mette plusieurs fois en scène les Twin Towers. C'est assez saisissant pour nous à l'heure actuelle mais c'était évidemment étranger à l'intention de l'auteur. Ce sont les tours que la photographe voit de sa fenêtre. Et DeLillo, en 9O y voyait aussi le symbole d’une Amérique dominatrice "Voilà la notion de présence menaçante dans toute la splendeur de sa force dressée" (11O) .
   
   Mais revenons plus précisément au parallèle écrivain/terroriste:(1er le terroriste, 2ème l'écrivain)
   "- Depuis quelque temps, j'ai l'impression que les romanciers et les terroristes jouent un jeu nul.
   Intéressant. Comment cela?
   -Ce que les terroristes gagnent, les romanciers le perdent. Le degré auquel ils influencent la conscience de masse est à la mesure de notre déclin en tant qu'architectes de la sensibilité et de la pensée. Le danger qu'ils représentent égale notre propre échec à être dangereux.
    Et plus nous voyons la terreur clairement, moins nous ressentons l'impact de l'art.
   (…)
   Beckett est le dernier écrivain à modeler notre manière de voir et de penser. Après lui, l’œuvre majeure implique des explosions en plein ciel et des immeubles qui s'écroulent. Telle est la nouvelle narration tragique."(189)

   Mais après avoir joue avec cette idée, l'écrivain la réfute sèchement
   "Non, c'est purement un mythe, le terroriste en hors la loi solitaire. Ces groupes sont soutenus par des gouvernements répressifs. Ce sont de parfaits petits États totalitaires. Ils portent avec eux la vieille vision sauvage de la destruction totale et de l’ordre absolu" (190)

   Le propos étant soutenu par l'horrible incarcération du poète pris en otage qui court tout au long du roman.
   "Il aurait pu dire à George qu'un écrivain crée un personnage afin de révéler une conscience, d'accroitre le flux de la signification. C'est ainsi que nous répondons au pouvoir et que nous battons en brèche notre peur. Ce poète que vous avez enlevé. Sa détention prive le monde d'un fil supplémentaire de signification." (237)
   
   En conclusion : un roman très intéressant et particulièrement en phase avec les problématiques de notre monde actuel. A lire.
   ↓

critique par Sibylline




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DeLillo, un allumeur de mèches
Note :

   Don DeLillo est un allumeur de mèches. Les mèches. Celles qui font péter les bombes. Ou les pétards. Enfin, quand les mèches sont reliées aux bombes ou aux pétards. Chez DeLillo, elles ne sont pas forcément reliées. Mais il en allume, il en allume… et laisse le lecteur finir le boulot tout seul. Choisir la bombe ou le pétard, voire le pétard mouillé. Il est comme ça Don DeLillo, à allumer dans tous les coins. Pour perdre le lecteur? Faire confiance à l’intelligence dudit lecteur? Pour l’insécuriser (ça marche)? En tout cas il procède ainsi. Que de fausses pistes lancées, que d’ouvertures lancées qui s’arrêtent en pleine brousse.
   
   Ça donne un résultat curieux. Moderne et innovant quand ça marche. Suant quand on n’accroche pas. Coup de bol, dans «Mao II» j’ai accroché. J’ai souvenir de «Joueurs», et de «Body art», … plus délicat!
   
   «Mao II» est très éclectique. Il serait vain d’essayer d’en tracer la trame. Ou sinon grossièrement. Comme de dire qu’il est question d’un écrivain américain parvenu à un état de notoriété qui confine au mythe, principalement parce qu’il n’a produit que deux romans et qu’il se cache de l’humanité depuis des années (à quoi ça tient le mythe!). Bill, qu’il s’appelle le romancier en question. Il vit cloîtré donc, uniquement assisté de Scott et Karen. Qui ont chacun une histoire compliquée. Et puis vient Brita, une artiste photographe qui s’est mis en tête de ne plus photographier que des écrivains. Qui contre toute attente parvient jusqu’à Bill et sera du même coup le détonateur de la fin de la vie de reclus de Bill.
   
   Mais rajoutez à tout ceci des échappées, comme des contre-plongées, dans un hallucinant mariage de masse au sein de la secte Moon - qui concerne Karen, des scènes de transe en Iran à l’issue de la mort de l’Imam Khomeiny, des scènes de folie lors du drame du Heysel et des passages désincarnés sur la situation d’otage dans le Beyrouth en guerre.
   
   C’est qu’il ne rechigne pas à l’actualité l’ami DeLillo. Il l’utilise, la manipule, la presse comme un citron. Mais comme à distance, sans vraiment se situer, se positionner.
   
   C’est réellement particulier un bouquin de Don DeLillo. L’aimer n’est pas forcément chose acquise!

critique par Tistou




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Outremonde - Don DeLillo

Un livre monde
Note :

   «Ma société s'occupait de déchet. Nous faisions du traitement de déchets, du commerce de déchets, de la cosmologie de déchets. J'allais dans les terres basses de la côté texane et je regardais des hommes en combinaison lunaire enterrer des barils de déchets dangereux dans des strates souterraines de sel vieilles de millions et de millions d'années, résidus desséchés d'un océan mésozoïque. C'était une conviction religieuse dans notre profession que ces dépôts de roche saline ne laisseraient pas fuir de radiations. Le déchet est une chose religieuse. Nous ensevelissons des déchets contaminés avec un sentiment de révérence et d'effroi. Il est nécessaire de respecter ce que nous jetons.» (p.97)
   
   "Outremonde" est un roman qui ne se résume pas. Un livre monde, débordant d'histoires, de personnages, d'époques, de significations. Il y a Cotter Martin, ce jeune garçon qui resquille sa place pour un match de baseball en 1951 au dénouement incroyable, récupère la balle de la victoire, et son père qui la lui volera. Il y a Nick Shay, cadre pour une usine de retraitement de déchets en 1992, qui retrouve Klara Sax, après une longue séparation, dans le désert du Texas où elle repeint des B-52 pour en faire une gigantesque œuvre d'art. Il y a aussi Edgar Hoover le directeur du FBI en 1966, et Lenny Bruce, le comique drogué et paranoïaque pendant la crise des missiles de Cuba, et tant d'autres personnages dont les vies couvrent 40 ans de l'histoire souterraine des Etats-Unis dans cette chronique de l'outremonde (underworld) qui entrecroise le réel et la fiction.
   
   Le récit est antéchronologique, c'est-à-dire que, si l'on excepte le prologue et l'épilogue, la première partie est la plus récente (1992) et la dernière la plus éloignée de nous (1951 – 1952). Si Nick Shay et Klara Sax en sont les personnages récurrents, ils ne sont pas les seuls: certains reviennent de loin en loin, d'autres n'apparaissent que sur un chapitre. Le récit se focalise aussi sur des objets comme la fameuse balle de baseball, qui passe de mains en mains, et prend une signification différente pour chacun de ses possesseurs ou la bombe atomique, qui est au cœur de toutes les préoccupations.
   
   
   « Lenny ploya les genoux et ouvrit les bras en grand, la bouche étirée dans un rictus de terreur effarée et grimaçante.
   -  Nous allons tous mourir !
   (…) Une heure plus tard, après tous les numéros, les apartés scatologiques, les voix improvisées, c'était cette phrase isolée qui restait dans l'esprit des gens tandis qu'ils regagnaient leurs voitures et rentraient chez eux à Westwood, Brentwood ou Dieu sait où, ou qu'ils erraient sur les autoroutes pendant la moitié de la nuit parce qu'ils savaient qu'ils ne pourraient pas dormir et quel meilleur endroit pour imaginer l'éclair et l'explosion, où d'autre iraient-ils pour répéter la fin de l'histoire, ou la voir pour de bon – c'était la signification des autoroutes et ils l'avaient toujours su à un niveau inexploré ». (p.553)

   
   "Outremonde" est avant tout le récit fragmentaire d'une époque, à travers ses lieux et ses ambiances: la chaleur d'un été dans le Bronx, un supermarché de préservatifs, une plaine désertique remplie de B-52 peints, un cinéma passant un inédit de Eisenstein. Un récit d'une complexité remarquable, où tout est en constant changement: du délinquant qui devient cadre supérieur, de l'artiste perdue qui devient célèbre, aux ordures qui s'empilent, créant une deuxième ville avec sa propre structure.
   
   "Outremonde" n'est pas ce qu'on appelle de la littérature divertissement, mais un pavé de plus de 800 pages, un réservoir de sens susceptibles d'apparaître à la dixième lecture. C'est aussi et surtout un roman écrit dans un style magnifique, extrêmement dense.
   
   En 2006, un jury de 25 écrivains réunis par le magazine Times lui a accordé le titre de deuxième livre le plus important de ces 25 dernières années.
   
   A tous points de vue: un chef-d'œuvre.

critique par B.S.




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Valparaiso - Don DeLillo

Seul ce qui est filmé existe
Note :

   Pièce en deux actes
   
   Si, dans "Cœur-saignant-d’amour", deux acteurs interprètent un seul personnage, dans "Valparaiso", écrit 6 ans avant, c’est le contraire, il y a moins d’acteurs que de personnages, un homme et une femme interprétant par exemple tous les journalistes de l’acte 1, alors que les trois membres de l’équipe de tournage télévisé de cet acte se transformeront au second en chœur récitatif. DeLillo tient sans doute à marquer cette distinction entre acteurs et rôles, peut-être pour souligner la fiction théâtrale et nous empêcher de prendre cette histoire au 1er degré, peut-être pour souligner que les personnages, et donc l’histoire sont théoriques, arbitraires presque, simples supports paraboliques d’une idée, celle que l’auteur veut nous exposer.
   
   Alors, pour l’histoire, nous avons un certain Michael Majeski américain très moyen tendance «médiocre à tous points de vue» qui, ayant besoin de prendre l’avion pour un petit déplacement professionnel vers Valparaiso dans l'Indiana, constate au moment d’embarquer que sa feuille de vol indique «Valparaiso Floride ». S’en suit, dans la précipitation du départ immédiat, une série de tentatives de corrections et un embarquement en courant dans l’avion qui le conduira directement à Valparaiso… Chili. "non seulement dans la mauvaise ville, mais sur le mauvais continent. A une demi-planète de la maison."
   
   De retour de ce périple, Michael est interviewé d’abord assez succinctement par une équipe de journalistes. Mais Michael est «bon client». Il se prête à toutes les mises en scènes, toutes les contraintes répond inlassablement avec conviction et une énorme bonne volonté. Il plait aux spectateurs qui se reconnaissent en lui, et son épouse, que l’on voit à ses côtés. Alors la société du spectacle s’empare de lui, les interview se multiplient à l’infini, étendant leur droit de regard sur la totalité de sa vie, y compris la plus intime. Sous ce focus, Michael se sent enfin vivre. Nous voyons, en le regardant, comment la société du spectacle confisque la vie réelle, la consomme tout en la remplaçant par du toc qu’elle fait passer pour «plus beau», «mieux». Et on filme, le jour, la nuit, on filme tout, seul ce qui est filmé existe:
   "Ne disparaissez pas, ne sortez pas du champ. Michael. Sinon rien de tout ça n’est arrivé. Les vies hors caméra ne sont pas vérifiables." Nous retrouvons là un des thème de prédilection de Don DeLillo
   La «machine» du spectacle s’anime de plus en plus, s’affole, s’emballe:
   "L’équipe suit Livia pendant toute la scène, la filmant et l’enregistrant. Une fois ou deux ils s’arrêtent pour filmer le journaliste, puis pour se filmer les uns les autres."

   Mais réfléchissez, n’est-ce pas déjà arrivé, exactement comme cela dans la vraie vie? Si, bien sûr. Cette histoire-là n’est pas imaginaire.
   La vie de Michael devient une chose esthétique, un spectacle qui se devra d’être complet.
   
   Par ailleurs, au détour de l’histoire, l’on retrouve ici encore une autre préoccupation chère à DeLillo: les mots, les noms. Car si cette mésaventure captive tellement le public, c’est, on l’a dit, qu’il se reconnait très bien en ses protagonistes, mais pas seulement. Cela tient également à son objet même: les noms dont l’incontestée toute puissance est incongrument battue en brèche, dont le pouvoir vacille. Valparaiso, c’est plus qu’une chose, c’est un endroit, c'est-à-dire un cadre dans lequel un homme peut se trouver, un monde, un contexte, une civilisation. Vous suivez l’idée? Eh bien non, vous avez tort. On ne peut pas se fier aux noms non plus. Valparaiso, c’est cinq endroits (au moins) dans le monde (Indiana, Floride, Nebraska, Chili, Colombie) –DeLillo n’en utilise que trois-, cinq mondes, contextes, civilisations différents, et quand vous prenez un billet pour Valparaiso vous ne savez pas où vous allez atterrir… L’aventure de Michael montre au public médusé qu’on ne peut pas faire confiance aux noms et qu’eux aussi sont non fiables et peuvent nous trahir. Un des piliers mêmes de notre monde vacille. Tout le monde s’en doutait. C’est prouvé.
   
   Michael : "Il n’y a rien dont je n’aie parlé ouvertement. J’ai répondu à toutes les questions. J’ai répondu à certaines questions soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix fois. J’ai répondu chaque fois dans les mêmes termes. Je fais les mêmes pauses réfléchies aux mêmes endroits exactement. Il est question de choses importantes, là. Notre foi, notre santé. Qui nous sommes et comment nous vivons. Et je commence à croire que les gens ont besoin de mon histoire. Il y a quelque chose dans le symétrie de mon erreur qui vous touche au cœur et qui frôle un état d’émerveillement." (37)
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critique par Sibylline




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La société du spectacle
Note :

   Pour s’être retrouvé à Valparaiso au Chili, à la suite d’un enchaînement de petits dérapages idiots d’un aéroport à l’autre, alors que son employeur l’avait envoyé en mission à Valparaiso dans l’Indiana – mésaventure cocasse, peut-être un peu ridicule mais surtout franchement sans intérêt -, Michael Majeski s’est vu emporté dans un véritable tourbillon médiatique, les quinze minutes de célébrité qu’Andy Warhol avait promis à tout un chacun s’étirant dans son cas au long de dizaines et de dizaines d’interviews – dont un montage forme le premier acte de "Valparaiso" - et finalement d’une participation à un talk show - qui fait lui l’objet du second acte.
   
   Du plus trivial au plus intime, rien n’échappe au grand déballage, au besoin acharné des journalistes de tout dévoiler, ni les détails de la mésaventure de Michael, ni l’accident de voiture dont il s’était rendu responsable, ni la tenue que sa femme Livia porte pour dormir, "En pyjama peut-être? Ou avec une chemise de nuit à l’ancienne? Nous avons besoin de savoir. Un grand T-shirt? Qu’est-ce qu’il y a écrit, sur le T-shirt? Dites-nous exactement ce que vous avez vu. Ou bien nue dans les draps emmêlés, ne réagissant que lentement à votre toucher. Dites-nous tout. Ou bien agitée et palpitante. Cette espèce de murmure de sommeil rance et des draps froissés et de chaleur corporelle." (p. 10)
   Cet argument très simple au fond laisse attendre un portrait-charge, une caricature au vitriol de notre société du spectacle, de ses reality shows et de la peopelisation qui en résulte. Attente déçue en l’occurrence car l’une des grandes forces de cette pièce à la mécanique parfaitement réglée est que Don DeLillo n’y force pas le trait, qu’il n’y exagère rien ou si peu, que l’on se voit bien obligé à reconnaître la justesse du portrait qu’il y trace, avec une l’intelligence froide et aiguisée dont il est coutumier, de la société dans laquelle nous vivons: celui d’un spectacle pathétique, superficiel et cruel, offrant à ses spectateurs avec l’illusion d’une vie plus pleine, une compensation à leurs frustrations, une réponse à leurs besoins les plus secrets et obscurs.
   
   Extrait:
   
   "MICHAEL. Ils m’ont appelé trois fois aujourd’hui. Ce sont des gens tellement tristes, tellement comme il faut, tellement fatigués, tellement moyens. Je leur ai dit. J’ai dit que je ne pouvais plus assumer. Il n’y a que tant d’heures dans une journée. J’ai besoin d’un peu d’espace pour changer. J’ai besoin d’un peu d’espace pour changer. J’ai besoin de temps pour souffler. Trop d’engagements. Trop de voyages éprouvants.
   LA JOURNALISTE. Ce qui signifie.
   MICHAEL. Oui.
   LA JOURNALISTE. Vous refusez toute nouvelle demande d’interview.
   MICHAEL. Non. Je quitte mon boulot. Je démissionne. Ils sont tellement dociles, tellement sinistres, tellement vérolés. Voulez-vous que je parle vite, lentement... ce que vous voudrez.
   (...)
   LA JOURNALISTE. Qu’est-ce que je devrais dire? Que ma vie est si peu remarquable que c’est à peine si je me reconnais dans le miroir.
   MICHAEL. Moi aussi j’étais comme ça.
   LA JOURNALISTE. Qu’est-ce que je devrais dire? Que rien que le mot – ma vie – est une effroyable hyperbole.
   MICHAEL. Moi aussi j’étais comme ça.
   LA JOURNALISTE. Alors vous savez. Comme certaines personnes sont capables en prononçant ce mot de vous faire imaginer une entreprise débordante d’activité." (pp. 19-21)

critique par Fée Carabine




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Body art - Don DeLillo

Etrange chose …
Note :

   Roman? Peut-être. Ça en a la théorique texture. Quant à l’affirmer? Plutôt un essai sur la perte de l’autre et l’état catatonique dans lequel il peut vous plonger? Mais non. Ce n’est pas vraiment cela non plus. Un essai sur l’état d’âme d’artistes? Ça ne veut pas dire grand-chose non plus? Alors va pour un roman!
   
   Un court roman de 126 pages, 126 pages de taille réduite, mais un court qui ne se lit pas rapidement. «Body art» est au roman ce qu’un cross est à la course sur route. Il y a des obstacles, des chausse-trappes, des obstacles à sauter, de la boue pour glisser… J’ai l’impression que Don DeLillo ne sait pas dérouler un fil simple. Le credo de Don DeLillo ce doit être l’écheveau. Emmêlé, l’écheveau.
   
   Sur un roman de taille résolument normale, il est obligé de faire des nœuds dans les fils de l’écheveau emmêlé… On finit par s’y retrouver. Dans les romans taillés courts ("Body art", "Joueurs"), il vous lâche dans toutes les directions en vous ayant au préalable bandé les yeux!
   
   Ah si, j’ai pensé à quelqu’un en lisant ce «Body art»! A Marguerite Duras, dans ces moments abscons. Oui, c’est que c’est bien écrit tout de même. Il y a des fulgurances aussi. Et c’est bien traduit. Le problème ne vient pas du style, il vient du fond. Le fond d’une mare boueuse remué.
   
   En substance Lauren, trentenaire artiste dans le domaine de l’expression corporelle, est mariée à Rey, cinéaste célèbre, barcelonais d’origine, deux fois plus vieux qu’elle. Il va disparaître, dans les deux sens du terme, dans des conditions d’opacité telles que Lauren ne sait pas pourquoi manifestement il s’est tiré une balle dans l’appartement d’une de ses ex-femmes. Et elle ne va pouvoir faire le deuil de ce drame. Elle rentre donc dans un état étrange, dans lequel se complait Don DeLillo, forcément, et n’en sortira qu’en reprenant pied dans l’expression corporelle. En substance, c’est ce que j’ai retenu. Je n’exclus pas que d’autres aient retenu d’autres choses!
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critique par Tistou




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Un cheveu sur la langue
Note :

   Cinéaste de soixante-quatre ans, dont l'heure de gloire est passée depuis longtemps, Rey Robles a mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête, dans l'appartement de sa première (et ex-)épouse. Récit bref et décanté, "Body Art" suit à partir de là la veuve de Rey, Lauren Hartke – sa troisième épouse, de vingt-huit ans sa cadette - du dernier petit-déjeuner qu'ils avaient pris ensemble jusqu'au moment où la conscience de la jeune femme enregistre enfin l'absence définitive de son mari.
   
   Elle-même artiste, Lauren pratique le Body Art, terme que la traductrice s'est refusée à transposer en Français, et il faut bien reconnaître que l'on ne voit pas comment elle aurait pu faire, tant la notion que ce mot recouvre semble... à tout le moins particulière. Lauren, donc, utilise son corps comme un instrument d'évocation, un instrument dont elle cherche sans cesse à repousser les limites, jusque dans l'effacement. Plus précisément, dans les mois qui suivent la mort de Rey, "C'était ça son travail, déserter tous les territoires précédents de son apparence et de son allure pour devenir vacuité, une ardoise corporelle d'où était effacée toute ressemblance passée." (p. 86)
   
   Et pendant tout ce temps durant lequel elle prépare son nouveau spectacle, restée seule dans la grande maison isolée où elle s'était installée avec son mari, à peine quelques mois plus tôt, Lauren se confronte à un hôte d'abord indésirable puis petit à petit accepté, un squatter à l'allure étonnante: "Il avait le menton en retrait, sévèrement rentré, ce qui donnait à son visage un air inachevé, et ses cheveux raides et hirsutes étaient hérissés de nœuds. Elle devait se concentrer pour noter ces traits. Elle le regardait et puis il fallait qu'elle le regarde encore. Il y avait dans son aspect quelque chose d'évasif, d'un instant sur l'autre, une ténuité de sa présence physique." (p. 47). Un être effacé, irréel, absent et pour ainsi dire incapable de communiquer, tout au plus de répéter certains mots, ou de reproduire certaines inflexions des voix de Lauren ou de Rey. Jusqu'à la dernière page, Don DeLillo laisse planer l’ambiguïté sur l'existence de ce personnage mystérieux: squatter de chair et de sang, souffrant d'une forme ou l'autre de handicap mental, ou création de l'esprit de Lauren, incapable de faire face à la solitude à laquelle la mort de son compagnon l'a laissée. Nous ne le saurons jamais: chacune de ces hypothèses est aussi valable et convaincante que l'autre. Et peu importe au fond, car ce qui compte c'est l'inconfort où sa présence nous jette tout au long de notre lecture de "Body Art". Un inconfort auquel contribue aussi le mode même du récit, épousant le flux de la pensée de Lauren jusque dans ses coq-à-l'âne les plus saugrenus suivant la méthode du stream of consciousness chère à Virginia Woolf. Un flux où l'on ne s'installe jamais vraiment, où il y a toujours un petit quelque chose qui gratte, qui coince ou qui gène aux entournures, un élément perturbateur comme ce cheveu inconnu que Lauren avait découvert dans sa bouche, à on-ne-sait-qui, venant d'on-ne-sait-où, le matin même de la mort de Rey.
   
   
   Extrait:
   
   "Son travail corporel rendait tout transparent. Elle voyait et pensait clairement, ce qui pouvait simplement signifier qu'il n'y avait pas grand-chose qui mérite d'être vu ou qu'on y pense. Mais peut-être que ça allait plus loin, les poses qu'elle prenait et tenait pendant des périodes prolongées, les exagérations tournoyantes, formes de serpent et courbures de fleur, les étirements suppliants de la respiration systématique, la vie vécue irréductiblement comme respiration pure. D'abord respirer, puis palpiter, puis haleter. Ça la rendait tendue avec les yeux en soucoupes et les artères dilatées dans le cou, ces heures de respiration tellement impérieuse et absurde qu'elle en émergeait à la fin dans une sorte de lumière originelle, ressentant ce qu'être en vie voulait dire." (pp. 59-60)

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critique par Fée Carabine




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L'inconnu dans la maison
Note :

   Laurent et Rey prennent le petit déjeuner. Elle écoute la météo. Elle est attentive aux oiseaux qui viennent jusqu'à la mangeoire. Le chalet est en forêt, en Nouvelle Angleterre. De retour à New York, Rey se suicide; il travaillait dans le monde du cinéma. Elle, Lauren Hartke, était sa troisième femme. Elle fait du "body art". «Laren Hartke fait faire à son corps des choses que je n'ai vues qu'en dessin animé» dit son amie Mariella.
   Après les obsèques, que l'écrivain nous épargne, Lauren est revenue vivre dans ce chalet qu'ils ont loué pour la saison, tout occupée de son corps d'artiste: épilation, ongles, yoga, etc.
   
    Elle découvre dans une chambre sous les combles un personnage qui marmonne deux ou trois choses, extraites des propos qu'elle et son mari échangeaient, en se parlant d'une pièce à l'autre, et qu'un petit magnétophone semble avoir enregistrées. C'est un être bizarre, tenant du nain et de l'autiste, qu'elle appelle Mr Tuttle. Elle essaie de communiquer avec lui. Elle regarde aussi une vidéo qui retransmet en "live" le non-trafic d'une route déserte. Après son spectacle de "body art", elle croit qu'il est revenu, mais non: personne. Elle devra assumer son deuil seule...
   
    Cette "novella" a provoqué en moi un certain ennui; je n'ai pas accroché et j'en déconseille la lecture comme entrée dans l'œuvre de DeLillo. À réserver aux inconditionnels de l'auteur…

critique par Mapero




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Cœur-saignant-d'amour - Don DeLillo

Ça coupe comme un couteau
Note :

   Deux attaques cardiaques ont réduit le célèbre peintre Alex Macklin à ce qu'il est convenu de qualifier d'"état végétatif permanent" (p. 19), incapable de communiquer ou même de se nourrir. Aussi ses proches se sont-ils réunis autour de lui, dans sa maison perdue dans le désert, pour tenter de décider de son sort: son fils Sean et Toinette, l'une de ses ex-épouses, souhaitant pudiquement – ou hypocritement, c'est selon – le laisser partir, tandis que Lia, son épouse actuelle - et beaucoup plus jeune -, se refuse obstinément à envisager sa mort, rappelant en cela Lauren Hartke, l'héroïne du roman "Body Art"*, qui se trouvait elle, il est vrai, bel et bien mise devant le fait accompli de la mort de son compagnon.
   
   Autour d'un Alex inerte dans son fauteuil, branché à une perfusion, Lia, Toinette et Sean se remémorent quelques uns des moments qu'ils ont partagés avec lui, tous trois émus au souvenir de sa passion pour les plantes et de son admiration pour leurs noms usuels, leur génie et leur puissance évocatrice – c'est d'ailleurs une variété de pavot qui donne son titre à la pièce. Mais surtout, tous trois se voient contraints d'affronter les questions fondamentales entourant le recours – ou non – à l'euthanasie. Alex est-il encore conscient du monde qui l'entoure, ou non? Souffre-t-il, ou non? Les expressions qui semblent parfois traverser son visage ont-elles une signification, ou ne sont-elles que le résultat de mouvements réflexes? Qu'aurait-il souhaité, que l'on prolonge sa vie à tout prix? Et plus important encore: les réponses à ces questions leur permettront-elles vraiment de trancher de la vie ou de la mort de leur (ex-)mari et père. En nous montrant à quel point ses trois protagonistes se retrouvent tragiquement seuls face à ses questions – seuls pour y répondre, et seuls aussi pour assumer les conséquences de leur choix -, le grand talent de Don DeLillo est de nous les présenter ici dans toute leur nudité, sans rien de péniblement didactique ou moralisateur: des êtres humains face à leurs responsabilités, et à des propensions à l'égoïsme ou à la générosité qu'il est parfois bien difficile de distinguer les unes des autres.
   
   * La pièce et le roman se prêtent d'ailleurs à plus d'un parallèle, comme révélant deux visions radicalement différentes – et, dans le cas de la pièce, beaucoup plus réaliste - de situations en fait très semblables.
   
   
   Extrait:
   
   "TOINETTE. Je crois que nous avons parlé jusqu'à l'aube. J'aime bien ces verres. Il y a cinq, six, sept ans. Rocheuses. Plantes, arbres, herbes, arbustes. Du génie époustouflant dans les noms, il disait.
   SEAN. Coussin d'or.
   LIA. Ongle du chat.
   SEAN. Herbe triste.
   LIA. Coeur-saignant-d'amour. Nous sommes allés en Inde. Il voulait aller voir les grottes. C'est le seul voyage que nous ayons fait ensemble. Les grottes sacrées d'Ajanta, inoubliables, des grottes sculptées, peintes. Et nous étions dans un bus, nous étions presque arrivés, et nous avons vu un champ de fleurs rouges, de la famille du pavot, et il m'en a donné le nom commun. Coeurs-saignants-d'amour. Des fleurs délicates. Des fleurs pointues.
   SEAN. Quel est le poète qui en a inventé le nom?
   LIA. Tellement beau. Ça coupe comme un couteau." (pp. 23-24)

   ↓

critique par Fée Carabine




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Cœur de Marie
Note :

   Je dois tout d'abord dire que j'ai lu cette pièce, je ne l'ai pas vu jouer. Cela n'est pas sans importance car il est un point sur lequel je me pose des questions. A savoir: deux acteurs jouant le même personnage (Alex) à deux moments différents, se trouvent en même temps sur scène. Je me demande très prosaïquement si le spectateur non averti parvient à saisir immédiatement convenablement cette représentation ou s'il passe au moins une partie du début à se demander qui est qui. Nous sommes là loin des grandes préoccupations théoriques mais, comme chacun le sait, le diable est dans les détails et il est peu utile d'avoir d'excellentes idées si le spectateur ne comprend pas de quoi on lui parle. Mais je fais confiance au metteur en scène.
   
   L'un des Alex a 7O ans, il vient d'avoir une attaque qui l'a laissé amoindri mais il peut encore parler; l'autre Alex, plus tard, a fait une seconde attaque qui l'a laissé complètement impotent. Il est entièrement paralysé dans son fauteuil et ne peut ni bouger, ni participer aux discussions, ni même manifester de quelque façon que ce soit, son opinion, ce qui, on le verra, complique grandement la situation. Les autres personnages sont Lia actuelle épouse d'Alex ayant la moitié de son âge, Sean, son fils, du même âge que Lia et Toinette, femme vieillissante, une précédente épouse d'Alex.
   
   C'est une réflexion sur la fin de vie, la perte des capacités et l'euthanasie, que DeLillo mène ici. Et on n'aurait pas tort de lui faire confiance pour examiner avec beaucoup de finesse et de profondeur les différentes facettes de ce problème tout sauf simple qui nous concerne tous. Certains ici estimant que la mort d'Alex serait préférable pour lui à l'état végétatif dans lequel il a glissé et qui peut durer des années, prônent l'euthanasie. Mais Alex lui-même désire-t-il mourir? Pourquoi n'a-t-il donné aucune consigne, ni même indication entre les deux attaques? Ne s’accommode-t-il pas de cet état de léthargie indolore? Celui-ci ne sert-il pas au contraire de base à une activité mentale autre mais heureuse? Les tenants de l'euthanasie ne visent-ils pas d'abord leur propre confort? Leur intérêt? Et les tenants de l'option inverse?
   
   Mais qui dit que l'état d'Alex soit indolore? Qui croit que son mental s'active quand les scanners montrent un cerveau irrémédiablement endommagé et même rétréci? Lequel des deux camps représente vraiment l’intérêt d'Alex? Et que désire-t-il lui même? Ou que désirerait-il s'il est vrai qu'en l'état actuel il ne désire ni ne juge plus rien?
   
   Et, un nouveau degré apparaît bientôt: si c'est déjà tout une affaire de décider de la vie ou de la mort d'un être humain, c'est encore une autre histoire que de passer des mots aux actes. En cas de choix de l’euthanasie, qui accomplirait le geste fatal et comment opérer? Il n'est pas simple de tuer un homme... et pas facile non plus...
   Et vivre avec après? Autre débat.
   
   Choisissant de rester dans le débat d'idées, Don DeLillo n'évoque pas dans les différents arguments et réfutations, les champs des motivations financières et matérielles (héritage, avoirs gelés etc.) On peut se féliciter de ce choix qui fait de la pièce vraiment un débat d'idées sur la fin de vie, et ses choix philosophiques, sans interférences matérielles sordides. Mais on peut par ailleurs regretter une situation «de laboratoire» qui ne correspond pas vraiment à la réalité dans laquelle ces questions triviales ne peuvent être effacées.
   
   A remarquer: une part importante est ici faite aux mots et Alex, qui était peintre avait des préoccupations à ce sujet qu'on aurait davantage prêtées à un écrivain. Il se passionnait en particulier pour les noms de végétaux et d'oiseaux, si poétiques. C'est le nom d'une fleur qui a donné son titre à cette pièce. Plus connue dans nos jardins sous le nom de "cœur de Marie".

critique par Sibylline




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L'homme qui tombe - Don DeLillo

Une image
Note :

   «Tu l'as dit toi-même, la plupart des vies n'ont aucun sens.» 260
   
   11 septembre 2001, New York, un homme hagard marche dans la rue. Il est criblé d’éclats de verre et couvert de cendres. Il serre une mallette à la main. Les tours s'écroulent l'une après l’autre. La population effarée réagit comme elle peut. Un ouvrier dans une vielle camionnette s’arrête près du rescapé et lui demande où il veut aller. Keith, en état de choc lui donne l'adresse de Lianne, son ex-épouse avec laquelle en fait, il ne vit plus. S'ensuit un rapprochement entre eux, d'autant qu'ils ont un fils, et la vie pourrait peut-être reprendre son cours... mais quel cours peut-elle suivre après un tel traumatisme? Que l'on ait vraiment été ou non à l'intérieur de tours au moment de l'impact, que l'on y ait été blessé ou non, que l'on ait perdu des proches ou non, le choc est tel que rien n'est plus «comme avant», même des années plus tard.
   
   Chacune des trois parties de ce livre porte le nom d'un personnage, pas vraiment m'a-t-il semblé, le personnage principal, mais plutôt celui qui donne sens à l'idée-image qui sous-tend cette partie. La première partie s'intitule Bill Lawton, et vous verrez qu'en fait il s'agit d'un autre nom, mais il a été déformé, d'une façon sans doute plus vraisemblable avec l'accent américain qu'avec le nôtre. La seconde partie porte le nom de l'amant non anodin de la mère de Lianne, la troisième celui de l'homme qui tombe...
   
   Le récit, principalement vu par Keith et Lianne, alterne en séquences brèves et progresse dans le temps de façon irrégulière, sur plusieurs années le long desquelles nous suivons les personnages rencontrés dès le début, dont un des terroristes se trouvant dans un des avions Mais je ne crois pas qu'il serait bon que je vous dise ce qu'il en fut de leurs existences. C'est très intéressant mais cela est pour ceux qui liront ce roman qui mérite bien d'être lu. Vous aurez cependant deviné qu'en plus de la découverte de l'inattendue fragilité de leur monde, ils se heurtent au complexe du «survivant» et que DeLillo est capable de parler de façon captivante de leurs tentatives de retrouver et conserver leurs repères, abordant au passage l'utilisation de l’art, d'une façon qui pose beaucoup de questions, qui me répugne même un peu personnellement, mais à laquelle je ne me sens pas le droit de m'opposer.
   
   Les romans de DeLillo, soulignent généralement un parallèle entre deux choses bien distinctes dans le but d'éclairer les faits. Ici, Lianne travaille avec des malades d’Alzheimer qui tentent de retarder un peu l'évolution de leur maladie par des exercices d'expression et d'écriture et il me semble qu'un parallèle étrange se fait entre cela et ce qu'ils vivent tous:
    « (…) jour où Rosellen(malade d’Alzheimer) n'avait pas pu se rappeler où elle habitait. C'était un événement qui hantait Lianne, ce moment qui coupe le souffle, où les choses s'effondrent, les rues, les noms, le sens de l'orientation et de l'endroit où l'on se trouve, toutes les cases bien établies de la mémoire. » 188
   ou alors c'est leur nouvelle façon de voir les choses et d'en parler qui établit maintenant un parallèle.
   
   Je suis toujours aussi intéressée par ce qu'écrit DeLillo et c'est avec grand intérêt que j'ai dévoré ces 300 pages, pourtant cette fois, j'apporte un ou deux bémols à mon éloge final:
   Les idées véhiculées lors des dialogues avec Nina (la mère de Lianne) sont beaucoup trop intellectuelles et compliquées pour que l'on puisse vraiment croire que ce sont des échanges que l'on a comme ça très naturellement à la moindre occasion, la fesse sur un accoudoir de fauteuil. Ce sont des idées, des sentiments, des analyses très intéressantes, mais du fait de leur profondeur et de leur sophistication, les dialogues qui leur servent de support semblent artificiels, voire un peu incongrus. Il me semble très difficile de croire à la réalité de ces scènes. C'est du moins l'effet que cela m'a fait. Les choses auraient peut-être gagné à être dites autrement.
   Second bémol (et ce sera le dernier): le personnage du terroriste... c'était une sacrée gageure pour un homme tel que Don DeLillo – et même si ce sujet l'a toujours fasciné- de tenter de se mettre dans son esprit, de comprendre et d'exprimer son histoire et ses pensées et, si l'aventureuse tentative est bien passionnante, je n'ai pas été totalement convaincue par le résultat.
   
   En conclusion : un bon roman, qu'il faut lire et sur lequel il faut passer un moment à discuter avec des amis car la matière à discussion est énorme, riche et intelligente. Ce qui fait la force de DeLillo, c'est d'avoir les mêmes images que nous dans la tête et les mêmes émotions fortes qui y sont liées. Son art est bâti sur des images. Il sait ce qui, dans ce que nous voyons, nous a marqués et de quelle façon. C'est sur ces images qu'il bâtit ses romans et leur puissance en est accrue. Nous avons tous derrière les yeux cet homme qui tombe  « et cette image lui avait crevé la tête et le cœur, mon dieu, c'était un ange en chute libre et sa beauté était terrifiante. » 267
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critique par Sibylline




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La métaphore de la chute
Note :

   "L’Homme qui tombe" est un livre sur les conséquences des attentats du 11 Septembre 2001, et ce à l’échelle de la ville de New York ou de ses habitants. Néanmoins, le roman ne s’intéresse pas à l’attentat en lui-même, si ce n’est aux bouleversements que celui-ci a opérés dans le quotidien des personnages.
   
   Le récit débute le jour du 11 Septembre, dans une des deux tours jumelles, en plein attentat. Dès le début, Don DeLillo nous plonge dans un monde chaotique, en totale destruction. Le lecteur suit un homme, Keith, sortant de la tour prête à s’écrouler, errant dans la rue et finissant par se retrouver chez son ex-femme, après avoir donné cette adresse, sans raisons, à quelqu’un qui l’avait recueilli en voiture. Le roman va retracer les jours de l’après («Tout maintenant se mesure en après.») de ces personnages, Keith, victime directe des attentats, Lianne son ex-femme, dépassée par les événements, les ateliers d’écriture auprès de personnes atteintes d’Alzheimer qu’elle anime, sa mère malade et la relation que celle-ci entretient avec un Européen depuis vingt ans, ou Justin leur fils, ne s’exprimant plus que par monosyllabes. Enfin, le personnage qui donne son titre au livre est un performer appelé L’Homme qui tombe car il réalise des performances au hasard des rues où, après s’être attaché avec un harnais à des façades d’immeuble ou des ponts, il en saute, rappelant ainsi les suicides par défenestration des tours pendant les attentats, et confrontant les New-Yorkais à leur traumatisme. Sa position finale, pendant dans le vide, la tête en bas, les bras le long du corps et un genou replié fait référence à une photo prise le 11 Septembre.
   
   Tout le roman met en tension les thèmes de la désintégration et de la reconstruction. D’une part, DeLillo met en scène une ville, un pays détruit, mais aussi des personnages déficients, que ce soit d’un point de vue physique ou psychique. Touchées par le non-dit, l’adultère, les relations qu’ils nouent entre eux ne sont pas saines. L’auteur expose des personnages constamment à bout de nerfs, la tension est palpable et présente dans tout le roman. D’autre part, " L’Homme qui tombe" est aussi un livre sur la reconstruction. Ce peut être une reconstruction personnelle, à l’échelle des personnages, ceux-ci doivent en effet sortir de «leurs propres ruines», surmonter le traumatisme. Le roman s’attache aussi à suivre le rétablissement de leur couple, qui se fait pas à pas, ou bien celui de la mémoire dans le cas des malades d’Alzheimer par exemple.
   
   Dans ces «jours de l’après», l’attentat apparaît comme une véritable coupure avec leur vie d’avant, celle-ci semble détruite, définitivement perdue. Cette situation amène les personnages à se questionner sur eux-mêmes, leur situation, à chercher des significations, à donner du sens à tout ce qui les entoure. «Tout semblait avoir une signification. Leurs vies étaient en transition et elle cherchait des signes.» C’est ce qu’illustre le fait qu’il y ait une curiosité, ou alors une vive aversion, envers tout ce qui a un rapport à l’Islam ou à l’orientalisme; ainsi les gens espèrent trouver des réponses.
   
   Don DeLillo présente des rapports à la religion et au terrorisme très spécifiques. En mettant en scène Hammad, un jeune terroriste que l’on suit pendant sa préparation et en révélant le passé extrémiste d’un des personnages, DeLillo inverse les notions de Bien et de Mal établies, voire les annule. Le roman montre des terroristes dévoués à Dieu, faisant cet acte pour lui, ainsi que des victimes priant elles aussi Dieu, en quête de réponse, ou d’un salut inespéré. Au final, il en ressort une certaine vanité, démontrant que Dieu est étranger à cette situation, et plaçant les coupables et les victimes sur un même plan.
   
   La métaphore de la chute appliquée au roman présenterait la troisième et dernière partie comme la fin de la chute, un atterrissage violent. Celle-ci met en scène les personnages trois ans après les attentats, les États-Unis sont alors en guerre.
   
   Le récit se clôt par le récit de l’attentat, au départ du point de vue d’Hammad, lorsqu’il est dans l’avion, en plein détournement. Alors que l’avion heurte la tour, par un habile et remarquable changement de point de vue, le lecteur suit Keith, présent dans la tour, dans ses différentes épreuves pour sortir de la tour. Il se retrouve ensuite dans la rue, là où le roman débute.
   
   L’écriture de DeLillo peut paraître au premier abord, déroutante. D’un paragraphe à l’autre l’auteur ne nous fait pas suivre le même personnage, alternant entre Lianne, Keith, ou plus rarement Hammad. Même si l’action est racontée chronologiquement, il y a de parfois un léger décalage temporel qui s’ajoute au changement de personnage suivi. L’originalité de l’écriture de Don DeLillo se trouve aussi dans les dialogues toujours brefs. Les personnages s’y expriment de façon affirmative, comme si tout se devait d’être clair, compréhensible. De plus, ils sont souvent dans la recherche de confirmation de la part de l’autre, en commençant leurs phrases par la reprise des derniers mots de leur interlocuteur.
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critique par Flora




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Tomber de haut
Note :

   Comme de nombreux écrivains contemporains, DeLillo n’a pu résister à la tentation de s’exprimer sur la période post 9/11, peut-être de peur passer à côté d'un moment clé de l’Histoire? ou parce que ses lecteurs réclamaient d’entendre sa voix sur le sujet?
   
   Et comme ses pairs, il n’arrive pas à nous offrir un roman à la hauteur de l’envergure du désastre. Au mieux, DeLillo réussit à évoquer le chaos et la confusion du moment par son style éparpillé et la faiblesse de son histoire. Il y a bien quelques personnages pivots, Keith un avocat qui s’empare d’une mallette après la chute des tours et sa femme Lianne. Mais ces derniers disparaissent et réapparaissent sans raison.
   
   Presque tous les paragraphes débutent par un nébuleux «il» ou «elle», ce qui déstabilise constamment et nécessite de se re-situer dans l’histoire à chaque page. De plus, la trame recule et avance dans le temps sans nous indiquer clairement si nous sommes avant ou après le jour fatidique. Enfin, l’accumulation de divagations inutiles éteint toute possibilité d’un souffle romanesque: «Un train passa; encore en direction du sud. Pourquoi fait-il ça? Pensa-t-elle.»
   
   Avec ce roman, DeLillo est tellement cryptique et incohérent que l’on peut penser qu’il s’agit d’un génie incompris. Quant à moi, je crois qu’il s’agit tout simplement d’un livre mauvais et mal écrit. Outre quelques passages décrivant assez bien l’atmosphère de New York, je n’ai ressenti aucun plaisir à lire ce fouillis touffu sans queue ni tête.

critique par Benjamin Aaro




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Great Jones Street - Don DeLillo

L'éventail complet de l'absurde
Note :

   "... cherchant à appréhender l'éventail complet de l'absurde et découvrant le caractère parfaitement vain de l'entreprise!"
   
   Bucky Wunderlick, leader mythique d'un groupe de hard rock ou heavy metal particulièrement puissant, violent et hypnotique abandonne la troupe en pleine tournée sans prévenir personne (même pas lui-même sans doute). Il a laissé en plan ses hordes d'admirateurs fanatisés qui lui sont globalement indifférents et s'est retiré dans une chambre minable d'un quartier de New York plutôt sordide...
   "- Il y a un macchab sur les marches, dehors.
   - Doit être récent, dis-je
   - Il a la tête défoncée.
   - On aurait bien besoin que Florence Nightingale revienne pour nous dire ce qu'on fait dans ces cas-là."

    Et c'est Bucky qui raconte. Le plus souvent, il zone entre veille et sommeil avec ou sans prise de substances, son mode de pensée étant caractérisé par un total détachement de tout y compris sa propre sécurité, sans pour autant avoir perdu une étonnante acuité d'esprit doublée d'un humour à froid ravageur (même si parfois le dit esprit vagabonde quelque peu à sa guise).
   
   Au dessus de chez lui habite un écrivain en mal de ventes que je ne pense pas du tout être l'image de DeLillo mais qui lui permet de placer quelques considérations sur le "litteraturebiz". Au-dessous loge une veuve nantie d'un fils handicapé mental et physique au point que son défunt père aurait voulu le vendre à un cirque.
   Tout autour, des gangs, obscurs, aux structures floues... mais dangereux. Très.
   Et l'un d'eux justement, répondant aux doux nom de "Communauté agricole de Happy Valley", détenant un nouveau "produit" aux qualités très prometteuses mais encore inexplorées ne trouve pas de meilleure idée que de le déposer chez Bucky (dont ils sont fans) en attendant qu'un de leurs "experts" l'analyse. Le "produit" est d'ailleurs apporté par Opel, une jeune femme que Bucky aime, d'une certaine façon, et qui s'installe avec lui dans son studio minable. (Mais non, ça ne tourne pas au roman d'amour).
   Dans ce studio minable défileront alors outre les voisins, toute une série de personnages remarquables - à commencer par son producteur- à la recherche de l'artiste ou du Produit et je vous laisse voir comment tout cela se terminera.
   
   Au passage, DeLillo, évoque la société qui l'entoure et, d'une façon que j'ai particulièrement appréciée, l'action des journalistes:
   "J’écoutai la radio. Des journalistes se succédaient pour réciter les mêmes nouvelles. Chacun cédait la place au suivant de la série jusqu'à l'accomplissement d'un cycle. La formulation changeait à peine et les intonations restèrent sensiblement les mêmes pendant l'heure entière."
   Quant à leur langage creux aux questions plus longues que les réponses, il est fort bien rendu aussi  et nous avons les mêmes!:
   "Mais aucun phénomène ces dernières années, dans peut-être l'histoire entière de ce que nous pourrions appeler la culture populaire américaine, n'a suscité autant d'avis contradictoires et de manière aussi massive, tant parmi les hommes que parmi les femmes, et je me compte parmi eux, comme le font, j'en suis sûre, la plupart des personnes, sinon toutes, réunies ce matin à cette table ronde, sur la question de savoir si nous pouvons ou non ouvrir un dialogue fructueux avec le genre de jeunes gens qui sont au centre même de tout ce bruit, et j'ose espérer que personne n'a d'objection à l'emploi d'un tel mot." etc.
   Il faut dire que Bucky est un vrai maître es interviews:
   "- Bucky, juste vos commentaires à chaud sur les rumeurs, les lieux, les projets s'il y en a. Ce que je demande, c'est vraiment un tout petit peu de votre temps. (…)
   - Peut-être plus tard dans la décennie."

   
   Je me suis attardée sur la question des journalistes mais Don DeLillo croque d'autres vues de notre belle société avec tout autant de brio et ce livre est un régal, une totale réussite. Mon préféré de cet auteur jusqu'à présent. Dire qu'il est paru aux Etats-Unis en 73 et qu'il nous a fallu presque 30 ans pour en avoir une édition française! Et pour lire ensuite des critiques qui nous disent que c'est l'histoire d'un chanteur qui devient gourou donnant l'impression que DeLillo livre une histoire de groupies ou traite de la manipulation de masses alors que tout au contraire c'est un livre sur un parcours solitaire et que Bucky Wunderlick est tout sauf un gourou. On se demande... on se demande.*
   
   Et j'ai déjà été si longue que je n'ai même plus le temps de parler de l'extraordinaire écriture de Delillo ici!
   
   
   Florilège :
   ▪ "... de tous les besoins celui-là est le plus impérieux, le besoin d'être illettré au pays où s'effacent les mots."
   
   ▪ "- La célébrité, dit-il. Ça n'arrivera pas. Mais si ça arrivait. Bon, ça n'arrivera pas. Mais si jamais c'était le cas. Mais ça ne le sera pas
   - On ne sait jamais.
   - Ça n'arrivera pas. Mais si c'était le cas.
   - Si ça arrivait, quoi ? Alors quoi ?
   - Je m'en occuperais habilement. Judicieusement. Je m'y adapterais avec précaution. Je ne la laisserais pas me détruire. Célébrité. Le mot parfait pour le phénomène qu'il décrit. Britécélé. Lébritécé. Célétébri.
   - Quand est-ce que vous dormez, dis-je?"
   
   ▪ "Le temps ne semblait pas tant passer que s'accumuler."
   
   ▪ " Je connais le marché de l'écriture comme peu de gens le connaissent. C'est une drôle de chose ce marché, presque un organisme vivant. Il change, il fluctue, il grossit, il élimine. Il suce les trucs puis les recrache. C'est une roue vivante qui tourne et crépite. Le marché accepte et rejette. Il aime et il tue."
   
   ▪ "Le lit était un organisme vaste et accueillant, culture marine ou plante synthétique, ensorcelé par l'objet qu'il absorbait. A mesure que je m'enfonçais dans des brumes et d'anciennes histoires, dans des images flottant en équilibre au bord du sommeil, je commençais à ressentir que le lit faisait un rêve et que, ce rêve, c'était moi. (…) Le rêve prenait la forme d'un homme endormi dans un lit situé au milieu d'une pièce où brulait une bougie solitaire. Ce n'était pas la réalité mais un rêve et je n'étais que le souffle chimique ranci du rêveur."
   
   

   
   * C'est un problème qui se reproduit de plus en plus souvent, cette interprétation officielle des "professionnels autorisés" unanimes mais totalement en décalage avec ce que je lis, moi. Dernier en date, le dernier Ogawa, "Manuscrit zéro". Alors forcément je me demande: c'est moi ou ça vous fait la même chose? Discussion ouverte, vos avis, bienvenus.

critique par Sibylline




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