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Auteur des mois d'août & septembre 2011
Magda Szabó

   Le cérébral W.G Sebald, notre précédent auteur du mois, s'était sorti du contexte historique qui aurait dû être le sien alors que nous retrouvons ici, plus d'une génération avant cela, Magda Szabó, qui se tient, elle, les deux pieds dans son monde. Entre nazisme et stalinisme, un monde difficile s'il en est.
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2011
   
   
   Magda Szabo est née en 1917 dans une famille cultivée de la bourgeoisie, elle finit ses études de hongrois et de latin à l'Université de Debrecen en 1940 et commence à enseigner. À partir de 1945, elle est employée par le Ministère de la Religion et de l'Éducation (!) jusqu'à son licenciement en 1949.
   
   En 1947, elle se marie avec l'écrivain Tibor Szobotka (1913-1982). Ses premiers livres paraissent juste après la Seconde Guerre mondiale.
   
   Puis s'ensuit, pour des raisons politiques, dans la dernière période du stalinisme, un long silence littéraire, rompu seulement vers la fin des années 1950, où elle connaît alors un grand succès. Les prix se succèdent, en Hongrie et hors des frontières.
   
   On trouve actuellement des traductions françaises d'environ 6 de ses œuvres.

Bibliographie ici présente

  Le faon
  La ballade de la vierge
  La ballade d’Iza
  Rue Katalin
  Le vieux puits
  La Porte
  L'instant
 

Le faon - Magda Szabó

Mon Szabó préféré!
Note :

   Titre original: Az őz
   
   
   Maintenant que j'ai lu tous les romans de Magda Szabó traduits en français, je peux dire que celui-ci est mon préféré. Et nettement! Quant à "La porte" pour lequel elle a été primée en France, je dois avouer que c'est peut-être celui que j'ai le moins apprécié. Donc, si on vous avait dit du bien de M. Szabó et que vous n'avez pas été tout à fait convaincu par "La porte", lisez "Le faon" avant de jeter l'éponge.
   
   "Le faon" est le récit extraordinaire que la célèbrissime actrice Eszter fait de sa vie depuis sa petite enfance jusqu'au moment où elle prend la parole. Tout au long de ce récit, elle s'adresse à une personne que l'on pourrait dire "hors cadre" et le lecteur mettra longtemps à savoir de qui il s'agit, plus longtemps encore à comprendre quelle est cette situation dans laquelle elle raconte et déroule tout le fil de son existence. Cette existence qui nous est dévoilée se révélera à jamais marquée par sa jalousie pour une enfant voisine qui avait tout (dont un faon) pour ce qui est non seulement des biens matériels, mais aussi de l'attention et de l'affection alors qu'elle même en était gravement démunie. La profondeur et les sujets de réflexions ouverts par ce qui nous est alors raconté sont remarquables.
   
   C'est un roman dont l'abord n'est pas très facile. On s'étonne au début que l'auteur nous y présente ses personnages en prologue comme dans les versions écrites des pièces de théâtre, mais on réalise bientôt que cette aide ne sera pas superflue. M. Szabó attend ici un effort de son lecteur. Eszter parle, elle raconte, comme quelqu'un qui se confie enfin, et c'est à lui -lecteur- de s'y retrouver, de faire les recoupements et les déductions qui lui permettront de comprendre de quoi il est question. Car ce n'est pas à lui qu'elle s'adresse, il ne fait qu'entendre un discours qui ne lui est pas destiné.
   
   Nous retrouvons avec Eszter une de ces femmes de caractère chères à Magda Szabó. Elle nous rappelle l'Iza de "La ballade d'Iza" ou l'Irén de "La rue Katalin", non que ces trois femmes se ressemblent vraiment, mais elles ont des traits commun: la force de caractère, la détermination, l'enfance difficile et elles ont toutes été insuffisamment aimées. Ces héroïnes et leurs caractéristiques marquent absolument l'œuvre de Magda Szabó. C'est de cela qu'elle parle, c'est autour de cela qu'elle tourne et sur cela qu'elle revient toujours. Ces femmes fortes, seules, luttant avec un environnement défavorable, parvenant à peu près à sortir victorieuses de la lutte et auxquelles justement leur entourage reproche (sans jamais le dire clairement, car l'absurdité du propos serait alors flagrant) de ne pas être plus faibles et de s'en être sorties seules. Et de tous ces personnages si forts, si mal aimés et si intéressants, autour desquels Magda Szabó tournait sans fin, auxquels elle revenait toujours, Eszter, à mon avis, est la plus réussie. Cette Eszter est la plus calculatrice, la plus intéressée, la plus "coriace" des héroïnes de M. Szabó mais également celle qui a le plus brillamment réussi et que seule sa faille cachée pouvait abattre si elle devait l'être.
   
   Nous retrouvons également dans ce roman des "points d'ancrage" de Magda Szabó: la courte scène de la conférence a son parallèle dans "La ballade d'Iza" et les relations mère-fille sont une variation sur le thème évoqué dans cette même "ballade". Les relations bizarres avec la bonne, la figure du père également rappellent quelque chose. Nous sommes bien au cœur du monde de cet écrivain.
   
   Mais qui sont ces Iza, Irén et Eszter pour Magda Szabó qui se donne pour une enfant choyée et adorée de ses parents dans "Le vieux puits" (ses souvenirs d'enfance) et pour une femme conciliante et même faible dans "La porte" qu'elle présente comme son seul roman autobiographique?
   C'est ce que je me demande sans arrêt.
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critique par Sibylline




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Histoire d’une jalousie insatiable
Note :

   Deux centres d’intérêt dans ce roman de la romancière hongroise; l’histoire elle-même, celle d’Eszter, une affaire de frustration, de haine, de jalousie … insatiable, et puis un aperçu de la génération hongroise, qu’on qualifiera de sacrifiée, qui aura connu la dernière guerre puis le joug soviétique.
   
   Eszter est devenue une actrice importante et célèbre en Hongrie lorsqu’elle nous raconte son histoire de puis son état de petite fille, état dans lequel est né ce terrible sentiment de jalousie envers Angela. Angela qui pourrait n’être que son amie, qui ne demande que cela d’ailleurs, mais Angela qui est belle, d’une beauté que Magda Szabo s’efforce de nous faire passer pour quasi mystique, est d’une société plus favorisée que celle de la famille d’Eszter. Et c’est là que l’histoire d’Eszter rattrape celle de la Hongrie d’après-guerre. De ceux qui, à des postes autrefois importants se retrouvent avec l’avènement du modèle soviétique, déchus et ruinés. C’est le cas des parents d’Eszter. Eszter est donc obligée très petite de vivre courageusement pour donner le change, de vivre de privations et d’efforts constants. Et elle est courageuse, et pleine d’abnégation, Magda Szabo nous le raconte magnifiquement. Seulement voilà, sa voisine, du même âge, Angela, au même moment, vit la vie privilégiée d’une petite fille choyée par des parents plus à l’aise que ceux d’Eszter. Et Angela est, aux yeux d’Eszter, d’une injuste beauté … Un sentiment d’une insatiable jalousie se met en place, aussi violent qu’irréductible …
   
   La vie suit son cours. Et le cours de la vie d’Eszter n’est pas celui d’un fleuve tranquille. Perpétuellement insatisfaite, traumatisée des privations d’une enfance qu’elle n’a pu réellement vivre, Eszter parvient finalement à un statut de grande actrice nationale. Qui rencontre un homme de théâtre dont elle tombe, à son corps défendant, amoureuse (pour autant qu’un être telle qu’Eszter puisse réellement tomber amoureuse avec l’abandon que cela suppose?). Et la suite, vous l’aurez devinée … cet homme est marié à Angela!
   
   La malédiction d’Angela, qui n’en peut mais, poursuit donc Eszter et c’est le récit et de la naissance de cette jalousie et son développement jusqu’à son stade ultime que nous fait Magda Szabo.
   
   C’est très fin, psychologiquement très juste, et tout ceci dans le contexte hongrois de l’après-guerre.
   
    « N’as-tu pas remarqué que chaque fois que je sors de l’eau, à la plage, je me dépêche d’enfiler mes sandales? Je pose le pied gauche sur la berge et, vite, je cache mon pied droit dans l’espadrille. À Szolnok, quand nous sommes montés dans nos chambres et que tu vins me rejoindre, la nuit, j’étais assise sur les talons et non pas allongée sur le lit. Au petit jour, quand tu m’as quittée, tu as dit en riant que j’étais pudique. Car, à peine avais-tu allumé pour récupérer ta montre et ton portefeuille, que j’avais remonté la couverture et l’avais bordée sous mes pieds.
   Pipo t’aurait appris que je ne suis pas pudique. Dès qu’il fait chaud, j’ai envie d’aller nue, sans vêtement. Pipo connaît un détail que tu ignores: j’ai deux durillons au pied droit, et j’ai beau porter des chaussures faites sur mesure, ils ne disparaissent pas. Étais-tu furieux le jour où je t’ai défendu de m’accompagner chez le bottier pour essayer mes escarpins rouges à brides! Je ne voulais pas que tu voies mon pied droit. Et je ne voulais pas te raconter tante Irma.»

   
   
   Introspection à tous les étages. Magda Szabo n’a pas peur de nous perdre. Et d’ailleurs parfois elle nous perd. Mais c’est pour mieux converger vers elle un peu plus tard. Et c’est d’autant meilleur. Un roman qui fait appel à l’intelligence.
    ↓

critique par Tistou




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Ce qui ne détruit pas, rend plus fort (et plus méchant?)
Note :

   Mon deuxième roman de Magda Szabó, auteure hongroise qui gagne décidément à être connue!
   
   J’ai beaucoup aimé "La Porte" qui m’avait vraiment prise à la gorge, et "Le faon" ne m’a pas déçue non plus, loin de là! Plus difficile à lire, certes, mais ô combien suffocant dès qu’on a réussi à pénétrer l’esprit de la narratrice, à s’imprégner des ses souvenirs, ses blessures, ses espoirs et ses regrets…
   
   Il s’agit en fait d’un long monologue dans lequel Eszter (c’est le prénom de la narratrice) s’adresse à un homme que d’emblée, nous devinons son amant. C’est à lui qu’elle raconte sa vie, se dévoile, explique ses actes.
   
   Pendant un moment, je me suis demandée à quoi elle voulait en venir à force de sauter du coq à l’âne, du passé au présent, d’un personnage à l’autre sans même commencer un nouveau paragraphe! Il faut suivre! Ou mieux : se laisser aller et prendre la narration pour ce qu’elle est : un flux continu de souvenirs, d’associations d’idées qui s’enchaînent et s’entraînent …
   Et puis, au fur et à mesure, tout s’éclaircit : ayant vécu dans un dénuement extrême pendant son enfance et adolescence, Eszter nourrit depuis toujours une haine féroce vis-à-vis d’Angela, petite fille (puis femme) modèle, belle, riche, et bonne par-dessus le marché… Angela représente tout ce qu’Eszter aurait voulu être : une fille choyée par ses parents, vivant dans un monde dépourvu de laideur et d’humiliation, entourée de belles choses. Le faon qu’Angela reçoit en cadeau un jour cristallisera l’envie, la jalousie d’Eszter. Ne supportant pas qu’Angela ait droit à ce bonheur, Eszter tentera de s’en emparer et, involontairement, le détruira.
   
   Mais ce n’est que le début! Car à force de volonté et de travail, Eszter deviendra une comédienne adulée dans son pays. Elle tombera amoureuse d’un homme marié… à Angela, justement. Et comme elle s’était emparé du faon, elle s’emparera de son mari.
   
   Elle n’est pas heureuse pour autant, Eszter. Elle se voit comme un "monstre", un monstre de haine et de cruauté qui, en public, s’invente un rôle, ne révélant jamais rien de ses vraies pensées ou intentions. Son amant ne saisit pas l’origine de sa jalousie, et elle est incapable de la lui expliquer en face. Ce n’est que dans son monologue qu’elle arrive à formuler sa peine en l’implorant : "Devine donc, puisque tu m’aimes. Devine ce que mes lèvres se refusent à dire. Tu dois rebâtir cette maison de la Digue que tu n‘as jamais vue, qui n’existe plus, tu dois rebâtir la maison et le reste, la cuisine de la mère Karasz, les baisers de Béla, Ambrus et ses cochons ; tu dois comprendre que je hais Angela, et les raisons de ma haine." Au fond d’elle-même, elle lui reproche de ne pouvoir accomplir l’impossible : lui offrir un nouveau passé!
   
   Sincèrement, le personnage d’Eszter m’a fait froid dans le dos. Elle est seule, très seule dans la carapace qu’elle s’est forgée pour affronter l’existence. Cela apparaît clairement quand elle parle de la mort de sa mère : "Mère mourut à Budapest, à l’hôpital Kutvölgyi. Après sa mort, l’infirmière vida dans mon sac en vernis le contenu de sa table de nuit (…) J’abandonnai tout à cette fille, y compris le sac (...). Je descendis l’escalier en sifflotant, tandis qu’une larme coulait le long de mon nez. Je sifflotais parce que j’en avais fini une fois pour toutes. Il ne me restait qu’à mettre de l’ordre chez moi et je serai seule, absolument seule, je n’aurai plus à trembler pour qui que ce fût."
   
   Aveu effrayant! On ne sait plus si l’on doit avoir pitié d’Eszter ou la condamner. Mais la complexité de son personnage la rend également si attachante! Et nous, lecteurs, nous connaissons son passé…

critique par Alianna




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La ballade de la vierge - Magda Szabó

La ballade de la vierge
Note :

   "La ballade de la vierge" est le même roman que "La ballade d'Iza", mais publié antérieurement sous cet autre titre. Non qu'Iza soit vierge, mais parce que "La ballade de la vierge" est le titre d'une chanson qui, selon certains personnages, évoque Iza.
   

critique par *Postmaster




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La ballade d’Iza - Magda Szabó

Deuils
Note :

   Titre original: Pilátus
   
   Vince est en train de mourir. Il est le mari, il est le père. Très vite, sa disparition va chambouler la vie de Mme Szöcs, sa femme. En effet, leur fille Iza, médecin à Budapest à la réussite avérée, s’occupe de tout. L’installe dans une chambre près d’elle, choisit les meubles qui feront le voyage, gère les affaires courantes…
   Au deuil inévitable s’ajoute celui de ne plus habiter dans sa ville, dans sa maison, ne plus vivre en compagnie du lapin Kapitany pour cette vieille dame perdue. Tandis que sa fille, habituée à son indépendance et à l’admiration des autres, ne comprend pas le manque de reconnaissance de sa mère et a du mal à s’avouer que cette prise en charge lui pèse.
   
   Ce sont les sentiments, les histoires passées de ces deux femmes en deuil qui sont sensiblement restitués. Alternant retour en arrière avec relation du présent, quelque part entre les deux esprits de ces femmes de génération différentes et de caractère opposé, l’auteur nous promène.
   
   « Elle se racontait cette Iza qui s’occupait d’eux après son mariage, Iza gauchement heureuse, Iza boudeuse et radieuse, Iza taciturne, et aussi le voyage d’Iza pour Budapest, ses démarches pour réhabiliter Vince, l’argent qu’elle leur envoyait, alors qu’ils n’en avaient pas besoin. Iza qui venait les voir un dimanche sur quatre et les avait aidés à traverser les moments difficiles jusqu’à la mort miséricordieuse de Vince.
   Chaque jour elle se racontait Iza qui ne l’avait pas laissée seule dans la vieille maison, qui avait tout réglé à sa place, qui s’était chargée de tout, qui s’occupait d’elle et la comblait.
   Puis honteuse et désemparée, elle pleurait longtemps. » P 107

   
   A la lecture de cet extrait, on sent le ton mélancolique qui traverse tout le livre. D’autres deuils parsèment le roman de leurs tristesses, celui d’un amour incomplet, celui d’une jeunesse qui s’enfuit…
   
   Ce n’est pas foncièrement gai et léger, vous l’aurez compris. Cette noirceur diffuse s’appuie sur une écriture qui restitue froidement cet état d’esprit. A ce titre là l’écrit est réussi. Il faut donc s’interdire ces lignes si l’humeur est au gris. Ou alors, être en phase pour admirer le tour de force d’une restitution réussie. A vous de voir.
    ↓

critique par OB1




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Les "forts" sont peu aimés
Note :

   Vince est mort. Sa vieille épouse, Etelka est complétement perdue. Heureusement, leur fille, Iza accourt de Budapest où elle est rhumatologue et elle va s'occuper de tout avec le parfait sang froid et la grande efficacité qui la caractérisent. Elle souffre elle aussi, fille unique, elle est très attachée à ses parents. Néanmoins, en un tour de main, elle organise l'enterrement, envoie sa mère pour un séjour mi-cure mi-vacances dans la maison de repos qu'elle a jadis contribué à fonder et organise la vente de la maison que la vieille dame ne peut continuer à "faire tourner" seule et de presque tout ce qu'elle contient. Sa mère est perdue face à ce deuil et au bouleversement de son existence. Elle s'en est toujours remise à autrui, son époux le plus souvent, pour les décisions et la résolution des problèmes pratiques.
   "Elle n'osait pas ouvrir la bouche, sa vie durant quelqu'un d'autre avait pris les décisions à sa place."

   On comprend que cette attitude est à la fois facile et génératrice de regrets. Iza de son côté, habituée à décider et voulant éviter à sa mère les choix difficiles, organise tout sans la consulter.
   
   Ce retour à sa ville natale amène Iza à retrouver Antal, son ex-époux qui est le médecin de ses parents. Ils étaient collègues à l'hôpital et ils vivaient chez Vince et Etelka. Les liens affectifs réciproques entre les parents et lui ont toujours été très forts. Iza et Antal, couple sans enfants, ont divorcé après 7 ans de mariage, sans éclat ni querelle, on ne sait pas pourquoi. C'est lui qui a désiré rompre et qui est parti. Mais maintenant qu'elles partent et vendent, il désire racheter la maison car il s'y était attaché. Ce qui est fait.
   
   Pour Iza, il n'y a pas d'hésitation: sa mère est incapable de vivre seule, elle va donc l'emmener et l'installer chez elle à Budapest. Finie pour Iza sa liberté et sa tranquillité de célibataire, mais comme toujours, elle suit à la lettre ce que lui dicte son devoir et son affection aussi car Iza est presque aussi attachée à sa mère qu'elle l'était à son père.
   
   Mais comme on pouvait s'en douter, la cohabitation est difficile. Iza voudrait préserver son mode de vie alors qu'Etelka, dans cette appartement moderne régi par une domestique qui ne lui laisse aucune tâche, se sent totalement déracinée et inutile. Sa vie devient d'une vacuité effrayante. Cela ne va pas.
   
   Pendant tout ce temps, on se demande ce qui a pu faire rompre Iza et Antal, les premiers points de vue présentés dans le récit, ceux d'Etelka et d'Iza ne permettent pas de le deviner. Le mystère de cette histoire d'amour court souterrainement alors que l'on suit en fait les difficultés d'adaptation de la mère et de la fille à leur vie commune à Budapest. On comprend peu à peu qu'Iza a vraiment regretté le départ d'Antal auquel elle est toujours attachée et qu'elle ne l'a pas compris elle non plus.
   "Elle était une épouse parfaite, pourquoi l'avait-il abandonnée?"
   
   Je ne vous en dis pas plus sur la fin du roman si ce n'est qu'il se clôture avec un terrible réquisitoire d'Antal qui s'exprime enfin et c'est pour attribuer au caractère d'Iza à peu près tous les malheurs qui ont pu survenir dans l'histoire. Il lui reproche en particulier son manque de spontanéité et son désir de tout maitriser, de se préserver et je ne doute pas qu'un bon pourcentage des lecteurs lui donnent raison, mais je ne partage pas ce point de vue pour ma part. Je ne nie pas les défauts d'Iza mais il m'a semblé voir très bien chez elle la sensibilité sous l'efficacité, la justice sous la rigueur, le désir d'aimer derrière le retrait prudent. Elle a des défauts certes, mais elle a à chaque fois la qualité (précieuse aussi) qui y correspond. En fait, j'ai vraiment eu un sentiment d'injustice vis à vis d'Iza, non pas dans ce qui lui arrive car elle sait se protéger, mais dans l'attitude de son entourage envers elle. On ne lui pardonne rien alors qu'on aime même leurs défauts chez les personnages plus faibles. Le roman se terminant par le point de vue d'Antal, le lecteur aurait tendance à rester sur cette opinion.
   
   Je remarque cependant (d'après "Le vieux puits") que les parents d'Iza évoquent largement ceux de Magda Szabó, tout comme elle lui attribue des souvenirs d'enfance qui sont les siens. C'est dire que l'auteur ne se met pas si évidemment du côté de cet Antal qu'elle a fait si ouvertement sympathique. Les choses ne sont pas si simples et Iza a trop d'elle-même pour que l'on puisse se contenter de la condamner sans voir la complexité du personnage, et ses qualités également.
   
   J'aime davantage ce roman que "La porte" qui a pourtant été celui que les jurés du Fémina ont couronné. Je le trouve plus profond. La psychologie des personnages est passionnante.
   
   
   PS : Avait d'abord été édité sous le titre "La ballade de la vierge"
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critique par Sibylline




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Première publication en 1963.
Note :

   En 1960, en Hongrie, petite ville de province, Etelka vient de perdre son mari Vince. Elle a 75 ans. Sa fille Iza trentenaire surbookée, l’emmène à Budapest vivre avec elle. Elle a une belle chambre d’amis; Etelka (désignée par l’expression la vieille femme la plupart du temps) ne s’accoutume pas et se sent inutile. Elle s’occupait surtout de travaux domestiques, cuisine, travaux d’aiguille, entretien de sa maison. Chez Iza, elle ne peut rien faire de tout cela. Sa cuisine trop calorifique déplaît; son café à la Turque aussi. Elle ne peut tricoter pour Iza qui n’aime que le prêt-à-porter.
   Elle a peur des objets modernes. Le frigo lui paraît une grosse bête ronronnant. La cuisinière et le toaster ne valent pas un vrai feu. Elle s’ennuie sans son mari, duquel elle était exagérément dépendante. Il décidait de tout ce qui n’était pas le travail domestique.
   Iza sa fille, est heureusement tout le contraire: elle a suivi l’exemple de son père. Médecin rhumatologue très appréciée, elle n’a besoin de personne, et règle parfaitement sa vie. Elle va de liaisons en liaisons sans s’engager (a déjà divorcé après 7 ans de vie commune).
   Iza ne veut pas fonder de foyer, or les hommes cherchent cela. Son ex-mari est en train de s’attacher à une infirmière (qui avait déjà donné de la joie au père d’Iza dans ses derniers moments).
   
   Dans le même temps, on nous relate l’existence difficile et même héroïque, de certains des personnages de l’histoire, dans une Hongrie communiste, mais criminelle envers ses ouvriers, rapide à mettre à l’écart un juge qui ne veut pas condamner un innocent, sans cadeau pour les fils et filles de travailleurs qui mettent toute leur énergie à faire des études supérieures, sans compter les heures périlleuses de la guerre.
   
   Le roman conte donc les relations d’incommunicabilité entre les différents personnages tous exceptionnels. Magda Szabó, ainsi que je m’en étais déjà aperçue, met en scène des héros, et on se sent bien insignifiant auprès d’eux.
   
   Etelka, la vieille femme, n’en fait pourtant pas partie…ni son sympathique lapin que vous voyez sur la première de couverture

critique par Jehanne




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Rue Katalin - Magda Szabó

Un drame au paradis
Note :

   Titre original: Katalin utca
   
   
   Les Elekes habitent un immeuble et de leur logement ils voient la maison de la rue Katalin dans laquelle les enfants ont grandi et qui a été réquisitionnée. Dans l’appartement cohabitent M. Elekes ancien directeur d’école aveugle et son épouse ainsi qu’Irén leur fille et son mari Bálint et Kinga fille du précédent mariage d’Irén.
   
   Autrefois, dans la rue Katalin qu’ils voient de leur fenêtres, ils étaient heureux. Il y avait trois maisons voisines dont les familles s’entendaient bien et se fréquentaient, les parents, si différents les uns des autres étaient néanmoins amis, les enfants jouaient ensemble. Il y avait donc Irén et sa sœur Blanka, si belle et paresseuse, préférée de ses parents mais guère choyée pour autant; il y avait Bálint le fils du commandant et qu’Irén aimait déjà si fort et Henriette, plus jeune, la fille du dentiste, une enfant fragile qu’ils associaient à leurs jeux tout en la protégeant.
   
   La vie n’était pas toujours très gaie ni très facile, mais c’est pire maintenant dans cet appartement exigu, et ce récit va nous faire revivre ce qu’elle fut au temps des maisons et jardins de la rue Katalin et comment les choses évoluèrent vers ce qu’elles sont devenues car, en sus des interactions des divers caractères, une guerre est passée puis la Hongrie s’est trouvée derrière le rideau de fer… Les enfants avaient beau ne guère s’en soucier, leur vie en fut tout de même transformée.
   
   Nous retrouvons avec cet excellent roman, l’univers cher à Magda Szabó. D’abord le décor: son pays pendant et après la seconde guerre mondiale. Ensuite, ses personnages de prédilection: la femme forte et mal aimée (Irén), la femme faible que l’on a envie de protéger, l’homme aimé ou aimant, le couple parental, le gendre qui tient plus à la maison et au monde des parents qu’à son épouse (cf La ballade d’Iza) et qui d'ailleurs là encore est médecin.
   
   La psychologie des personnages est toujours aussi fine et convaincante. Les destinées se jouent dès la prime enfance et se nouent les fils du drame que l’on ne saura éviter.
   
   Un roman passionnant et poignant, superbement écrit. Du très bon Magda Szabó.
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critique par Sibylline




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Une histoire de fantôme
Note :

   1er publication 1969.
   
   Les Ekeles , leur fille Iren, et leur gendre Balint, vivent à l’étroit dans un appartement du centre de Budapest, avec la petite fille qu’Iren a eue d’un premier mariage. Nous sommes en 1968. Ils ne sont pas heureux, ne cessent de penser au passé, lorsqu’ils vivaient rue Katalin, dans des maisons avec jardin, avant la guerre. Ces maisons ne sont plus, et certaines personnes chères ont également disparu, notamment Le couple Held et leur fille Henriette, compagne de jeu d’Iren et Balint, victimes des persécutions nazies.
   
   Blanka, la sœur d’Iren vit loin d’eux dans une île au climat tropical, dépendante d’un époux et d’une famille riches, qui la séquestrent, tout en l’entourant de sollicitude
   
   Henriette, disparue depuis longtemps, circule au milieu d’eux, comme fantôme, sans être reconnue. Vivants et morts sont obsédés par l’existence d’autrefois, tel un paradis perdu.
   
   Au fil des chapitres, nous prenons connaissance de ce passé, plongés dans les pensées de l’un ou l’autre des protagonistes.
   
   Tout commence en 1934, lorsqu’Henriette et ses parents arrivent rue Katalin, où vivent déjà les Elkeles et Balint, ainsi que son père. Dans les jeux des enfants perce déjà la rivalité amoureuse : les trois fillettes sont folles de Balint. Les parents sont difficiles, la vie est loin d’être idyllique, mais ces êtres sont jeunes et pleins de passion, quoique déjà perturbés…
   
   Ce récit est surtout un roman psychologique et de mœurs. Bien sûr, les événements historiques (seconde guerre mondiale, persécution nazie, dictature communiste) y tiennent une part non négligeable, et se mêlent de gâcher irrémédiablement la vie, déjà bien compliquée, des personnages.
   
    La narration souple navigue dans les pensées des uns et des autres, dans un va-et -vient du présent au passé et d’un personnage à l’autre. La forte présence du fantôme de la jeune Henriette qui se promène parmi les vivants et prend de plus en plus d’importance est là pour désigner là une vraie tragédie: les survivants à la famille Held, vont se comporter comme des morts-vivants tout le restant de leurs jours. Les connaissances qu’ils font à l’âge adulte, ils les tiendront à distance, rejetant comme peu important tout ce qui n’a pas de lien avec la rue Katalin. Soit qu’ils aient été traumatisés par leurs deuils, soit que leurs familles aient vécu trop repliées sur elles-mêmes le constat est désespérant.
   
   Il n’empêche que pour l’auteur, l’âme humaine est généralement torturée, et le présent alourdi par les souvenirs et les regrets.

critique par Jehanne




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Le vieux puits - Magda Szabó

Très utile pour qui se met à lire Szabó
Note :

   Titre original: Okut
   
   
   "Le vieux puits" n'est pas exactement une autobiographie, même partielle, il serait plus juste de parler de souvenirs d'enfance et même de petite enfance. C'est la très jeune Magda Szabó qui est rappelée là.
   
   Le vieux puits, c'est celui du jardin de son enfance dans lequel ses parents craignaient de la voir tomber et métaphoriquement, celui au fond duquel reposent les souvenirs de la vie qu'elle a menée là-bas à cette époque.
   "Tout au fond du vieux puits résonnent les bruits particuliers de ma ville natale, ceux que l'on entend derrière les portes."

   
   Nous assistons ainsi à des scènes des premières années de Magada Szabó et nous découvrons une petite fille, enfant unique, exigeante, passionnée, indocile, entière, autoritaire, exclusive évoluant dans un milieu certes modeste financièrement mais pas intellectuellement. La jeune Magda a tout de suite le sentiment que ses parents ne sont pas comme les autres parents: parce qu'ils jouent avec elle alors que les autres parents ne perdent pas leur temps à jouer avec leurs enfants, explique-t-elle. mais sans doute aussi pour un tas de raisons plus subtiles et difficiles à expliciter. Ce sont des "artistes".
   Dans sa famille, on écrit, on a toujours écrit, tout le monde écrit. Aussi personne ne s'étonne-t-il ni ne s'extasie quand un oncle, une tante, un grand-père, un enfant se met à produire poèmes, pièces de théâtre, romans etc. Le problème étant plutôt que tout le monde trouvant tout cela si naturel, souvent, on n'a pas cherché à tirer tout le profit qu'on aurait pu obtenir de ce don sous évalué. On n'a pas saisi la rareté de la chose. Magda la saisira.
   
   Je dois avouer que le récit de ces aventures de gamine, parfois très jeune, (M. Szabó faisant remonter ses souvenirs aux environs de ses 3 ans), relevant parfois du caprice et reproduits comme elle est sensée les avoir vécus à l'époque, sans les réflexions que l'adulte a pu s'en faire ensuite, ne m'a pas toujours absolument passionnée. Mais nous y voyons la formation de sa philosophie personnelle de la vie, de son code moral, de ses croyances -celles qu'elle a dépassées et celles qu'elle a conservées-, de ses raisonnements d'alors. La formation et l'adaptation de son caractère.
   "(...) je me suis distinguée de mes parents: J'avais un besoin impératif de trouver, au-delà des contes et des visions magiques, la raison de chaque chose, son explication, ses corrélations. Le monde imprégné de mythe ne m'était crédible et familier que s'il avait des fondations réelles."
   Et l'on retrouve d'ailleurs là les différences familiales centrales qui constituent la base du roman "La ballade d'Iza". C'est ce qui fait la richesse de ce livre si l'on s'intéresse aux romans de Magda Szabó dans lesquels nous découvrirons quel usage elle a fait de scènes ou d'images de son enfance. Nous y voyons éclore son don de créatrice littéraire, son goût du théâtre et de la mise en scène. L'enfant chétive et souvent malade qu'elle fut, trouva très tôt dans les livres et contes les aventures et les distractions qu'elle ne pouvait vivre vraiment.
   
   Ce qui peut gêner ou faire sourire, c'est la nationalisme puéril et totalitaire qu'elle affichait enfant et qu'elle rapporte sans commentaire relativisant. On n'imagine plus trop des enfants rédigeant avec la bénédiction de leur famille des odes guerrières à la gloire des vaillants soldats de leur patrie (supérieure à toute autre, bien sûr) et qui iront faire briller ses couleurs sur les champs de bataille. Ça surprend, mais bon, 50 ans avant on trouvait la même chose de ce côté-ci de l'Europe, ça a juste duré un peu plus longtemps en Hongrie. C'est ce qu'il faut se dire.
   
   En conclusion, peu captivants en eux-mêmes, ses souvenirs le deviennent pour qui s'intéresse à l'écrivain que cette enfant devint.
   
   C'est tout de même l'enfance de quelqu'un qui semble s'être tout de suite vue différente des autres, ce qui me surprend un peu car c'est en général le contraire qui se produit: des gens profondément différents, en particulier ceux qui sont dotés d'un dons culturel ou artistique, commencent par croire que tout le monde est comme eux.
   
   
   Une citation:
   
   "... terrassée par le temps qui tenait tout dans ses mains, le passé indestructible avec le présent et je compris enfin qu'il n'était pas divisé, il n'y avait rien d'autre que l'instant présent, immobile sur son axe éternel, enraciné dans la conscience humaine indépendamment du moindre signe extérieur, objet, chanson, maison, et que le passé, comme l'avenir sur son front tourné vers l'avant, ne pouvait disparaitre qu'en même temps que nous."

critique par Sibylline




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La Porte - Magda Szabó

Orages domestiques
Note :

   Titre original: Az ajtó
   
   
   L'affaire se présentant comme le recueil des relations orageuses entre une maîtresse de maison et sa femme de ménage, ce roman m'a d'abord paru très éloigné de mes centres d'intérêt et j'ai bien cru devoir en abandonner la lecture, malgré le flatteur Prix Fémina étranger de 2003. Mais à partir du chapitre "La glace de Murano" où Emerence déclare qu'elle recevra une personne de marque chez ses employeurs, je me suis ressaisi et le livre s'est même cramponné à moi.
   
   Emerence Szeredas n'est pas une simple employée de maison: elle est aussi la gardienne d'un immeuble voisin de celui de la narratrice qu'on découvrira sur le tard s'appeler elle-même Magda… L'histoire se déroule à Budapest vers la fin de l'époque communiste — la publication originale date de 1987 — et l'on remarque plusieurs allusions au passé national. Mais pour Emerence le pouvoir est haïssable, quelle que soit son idéologie fondatrice. Il n'y a que des humains, qui peuvent ou non lui plaire, moins souvent d'ailleurs que les animaux avec qui elle semble s'entendre au mieux — comme ses chats ou le chien Viola, héritier du nom d'une génisse! Elle n'accepte pas qu'on entre chez elle, qu'on franchisse sa porte, d'où le titre du récit. C'est qu'Emerence est un personnage, non seulement comme tout personnage de roman, mais comme un personne dont on dit "C'est un drôle de personnage!" ou bien "C'est un fichu caractère!"
   
   Effectivement. Qu'il s'agisse de sa jeunesse, des temps troublés des années quarante, ou des vingt ans passés au service du Magda, Emerence fait parler d'elle. Encore jeune fille de la campagne, les trois morts dont elle est en partie responsable ne peuvent que jeter une suspicion sur elle. Il en ira de même à la ville, mais je ne veux pas dévoiler pourquoi la police interviendra chez elle au point qu'un officier deviendra en quelque sorte son garant. À diverses reprises les relations d'Emerence et de Magda tournent au clash, à la haine, mais finissent pas s'arranger, du moins tant que la santé chancelante de la première ne vient pas se télescoper avec les activités croissantes de la seconde, devenue écrivain à succès et aspirée par les mondanités. La fin sera dramatique — on le sait dès l'incipit, puisque la narratrice affirme non sans une certaine exagération due à sa mauvaise conscience: «c'est moi qui ai tué Emerence.» En forçant sa porte.
   
   Au-delà du symbole d'une porte qui doit rester inviolée, se trouve posée la question de savoir si le traumatisme subi dans l'enfance par Emerence suffit à expliquer ses alternances de haine brutale et de générosité envers les autres. Par ailleurs, il est difficile de croire que la narratrice — l'auteure?— puisse accepter de la part de son employée autant de réactions d'anti-intellectualisme et d'insolence. Une lecture à conseiller aux amateurs et amatrices de romans psychologiques.
    ↓

critique par Mapero




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Drôle d'histoire !
Note :

   Drôle d'histoire vraiment que celle-ci dont on ne sait s'il s'agit d'un roman ou d'un témoignage comme l'auteur l'annonce. Elle nous raconte du premier au dernier jour les relations qu'elle a entretenues avec sa femme de charge Emerence.
   
   Arrivée avec son mari dans une nouvelle maison, Magda Szabó ne parvient pas à mener de front les tâches ménagères et son travail d'écrivain. Il est tout de suite parfaitement clair que son mari, écrivain lui aussi, n'est pas concerné par le problème et ne saurait apporter la moindre aide à ce souci purement féminin. D'ailleurs sa santé est mauvaise.
   
   On a conseillé à Magda d'embaucher Emerence qui est par ailleurs concierge et que tout le monde tient en haute estime. Il s'avère cependant dès la première rencontre qu'Emerence ne vient clairement pas là pour obéir mais pour régner. C'est elle qui décide de ses horaires (variables et imprévisibles, nuit comprise) et de ses appointements. Par contre, elle travaille beaucoup et bien. Les soucis ménagers disparaissent de la vie de M. Szabó... pour faire place à d'autres. Emerence est franchement désagréable. Elle ne répugne pas à insulter ses employeurs qu'elle traite communément de feignants (car ils ne font que lire et écrire, ce qui n'est rien) et dont elle moque à grands sarcasmes les convictions.
   "Fatigue, et de quoi? Les fatigués, c'est tous les malheureux qu'on aura obligés à venir à la maison de la Culture pour vous écouter, ils auront déjà donné aux bêtes, trait les vaches, changé les litières, fait cinq millions de choses dont vous n'aurez pas la moindre idée, bien assise que vous serez à raconter n'importe quoi."

   Votre sang ne fait qu'un tour, le mien aussi, mais celui de Magda, non. Elle tient beaucoup à afficher un angélisme tout catholique et une tolérance d'une mièvrerie remarquable. C'est, me direz-vous qu'elle a besoin qu'on lui fasse son ménage, mais pour ma part -et je ne suis sûrement pas seule- j'aurais choisi de le faire moi-même et d'éjecter Emerence avec perte et fracas.
   
    Pour faire bonne mesure, celle-ci est de son côté extrêmement susceptible ne supportant pas l'ombre de ce qui pourrait passer pour une remarque. Elle établit sa dominance, imposant par exemple ses cadeaux alors qu'elle crache sur ceux que Magda s'aventurerait à lui faire. Les épisodes de domination d'Emerence se multiplient, son pouvoir est quasi total, s'étendant même au chien de la maison qu'elle dresse à sa dévotion.
   
   Et c'est là que s'est installée une tension, une emprise de la lecture. J'ai eu du mal à croire la réalité des relations humaines que l'on me présentait là, mais il a bien fallu. C'était une incroyable et puissante histoire de domination. Cet auteur, installée dans sa soumission au point de ne pas même en être pleinement consciente, de la croire normale, d'aimer finalement cette femme au point d'en devenir aussi dépendante psychologiquement qu'elle l'était déjà matériellement. Cette complaisance -dans un certain sens- masochiste allant jusqu'à s'accuser de sa mort, la violence de ce qui est fait et dit entre elles sans que cet écrivain reconnue ne revendique jamais la fierté de son travail... c'était incroyable et fascinant.
   
   Comme nous l'apprenons au fil du récit, Emerence de son côté, a eu une vie très difficile avec des épisodes franchement horribles qui font frémir le lecteur effaré. C'est un personnage fort et intelligent (mais pas aussi intelligent que M. Szabó le répète sans cesse) et elle a réagi en se mettant toujours au dessus de ce qui l'avait une fois blessée et il n'y a plus rien au-dessus d'elle que "Le Travail" entité matérialiste et logique qui, croit-elle justifie, assure et apaise tout.
   
   J'ai ressenti tout au long de ma lecture une sorte d'attraction-répulsion pour cette lecture elle-même, parallèlement à l'attraction-répulsion que les deux femmes éprouvent l'une pour l'autre. Je n'ai pas beaucoup apprécié la Magda Szabó qui se donnait à voir là. Son prosélytisme religieux m'a agacée, comme toujours
    "Alors j'eus l'idée que cette singulier créature qui prétendait ne jamais faire de politique avait pourtant, par les voies imperceptibles de la vie quotidienne, assimilé quelque chose de ce qui s'était produit chez nous juste après la guerre, et qu'il faudrait chercher un pasteur susceptible de réveiller en elle ce qui s'y trouvait autrefois."
    Et je lui en ai voulu de ne pas être capable de revendiquer sa liberté, son rôle d'écrivain et la valeur de son travail. Ce qui est étonnant car cela ne correspond pas à la M. Szabó que l'on connaît depuis son enfance ("Le vieux puits") et que l'on retrouve par transparence dans ses romans. J'ai été étonnée que l'auteur donne ce récit pour véridique et je ne sais que penser de cette histoire. Mais ce roman-témoignage contient une ENORME charge émotionnelle. Indéniable. Il remue son lecteur. Il a de grandes qualités littéraires qui nous obligent, même quand les caractères, leurs pulsions, leurs moteurs nous sont étrangers et même choquants, à les regarder et à accepter qu'ils soient ainsi. C'est donc un grand livre.
   
   
    Prix Femina étranger 2003
    ↓

critique par Sibylline




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Intense et bouleversant!
Note :

   D’entrée de jeu, j’ai été happée par une sensation d’urgence, une urgence de dire les choses, de passer à un aveu inavouable; une urgence qui nous emporte dans le récit et ne nous lâche plus.
   
   C’est l’histoire d’une trahison, écrite avec un terrible sentiment de culpabilité et sous le joug d’un cauchemar récurrent, toujours le même: une porte qui refuse de s’ouvrir…
   Et pourtant.
    Magda, la narratrice nous met sur la piste tout de suite : «Une unique fois dans ma vie […] une porte s’est ouverte devant moi, une porte que n’eût jamais ouverte celle qui se cloîtrait dans sa solitude et sa misère impuissant […]. J’étais seule à pouvoir faire céder cette serrure: celle qui tournait la clé croyait davantage en moi qu’en Dieu, et moi, en cet instant fatal, je croyais être Dieu, sage, pondérée, bonne et rationnelle. Nous étions toutes deux dans l’erreur… »
   
   «Celle qui tournait la clé» s’appelle Emerence. Quel magnifique personnage de roman que cette vieille femme dont la vie est entourée d’un mystère que la narratrice percera au fur et à mesure. Dotée d’une énergie quasiment surhumaine, Emerence ne vit que pour le travail, «24 heures sur 24», ne dormant presque jamais, ne possédant d’ailleurs même pas de lit. Tout le monde l’apprécie, malgré son caractère peu amène, intransigeant, violent à l’occasion, allergique à toute sorte d’autorité, qu’elle soit politique ou religieuse. Constituant le pilier de son quartier, elle se sacrifie pour tous ceux qui ont besoin d’aide sans jamais accepter le moindre geste en retour. Non seulement elle protège jalousement son intimité en interdisant sa porte à qui que ce soit, mais elle s’obstine aussi dans un refus catégorique de tout attachement sentimental. Or, au cours des vingt ans pendant lesquels elle régentera le ménage de Magda, Emerence développera un amour absolu pour celle-ci; amour que Magda lui rend, même si elle ne comprend pas pourquoi cette femme si méfiante tient autant à elle. Mais «j’étais jeune, je n’avais pas analysé à fond à quel point l’affection est un sentiment illogique, mortel, imprévisible, et pourtant je connaissais la littérature grecque qui ne représentait rien d’autre que les passions, la mort, dont la hache étincelante est tenue par les mains enlacées de l’amour et de l’affection.»
   
   L’histoire s’acheminera vers le drame, vers la trahison. Magda est effectivement jeune et en prise avec la dure réalité. Le moment venu, elle ne sera pas à la hauteur de ce qu’exige Emerence: qu’ «en plus de l’affection, il faut savoir donner la mort»!
   Intense et bouleversant!
   ↓

critique par Alianna




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Inoubliable !
Note :

   "Apprenez qu’on ne retient pas celui dont l’heure a sonné, parce que vous ne pouvez rien lui donner qui remplace la vie."
   

   Dans ce merveilleux chef-d’œuvre, la narratrice nous place au milieu de son quartier où elle vit avec son mari après la Seconde Guerre mondiale. Écrivaine, elle engagera Emerence en tant que domestique, et cette rencontre va littéralement remplir sa vie. On ne saurait ne pas ressentir cet immense amour que se vouent les deux femmes sans jamais se l’avouer. Si Magda Szabo a fait le choix de centrer son texte sur un seul personnage, son choix n’est pas anodin. Secrète, serviable, ferme mais juste, Emerence possède une personnalité hors du commun qu’elle s’est forgée avec le traumatisme de son enfance et de la guerre. Emerence a aimé la narratrice et son mari comme ses propres enfants, et il y a beaucoup à apprendre de leur relation.
   
   Il s’agit de l’un de ces livres qui vous frappe et vous marque, un énorme coup de cœur avec une histoire mais surtout un personnage, inoubliables. Sans qu’il ne se passe de véritables événements, Magda Szabo nous chamboule de l’intérieur.
   
   "Lorsqu’on commet l’impardonnable, on ne s’en rend pas toujours compte, mais quand on l’a fait, quelque chose en nous le sait."
   

   Ce livre touche absolument à tout ce qui fait notre humanité, à tout, sauf à nos larmes. Je n’ai pas pleuré, je n’en ai pas eu envie, mais je peux vous dire que c’est l’un des livres qui m’a le plus touchée et marquée, même si j’aurais aimé que la mort d’Emerence se ressente plus émotionnellement parlant. La retransmission de ce qu’avait été Emerence est si intense que j’aurais eu l’impression de la trahir en commençant un nouveau livre avec un autre personnage principal le soir-même. Je regrette que mon anglais ne soit pas encore à un niveau assez élevé pour pouvoir me permettre de regarder "The door", que je regarderai sûrement en version sous-titrée, tant je ne suis pas encore prête à me séparer de l’héroïne (qui est ici Emerence, et non la narratrice). J’ai l’impression que rien de ce que je pourrais dire n’arriverait à la hauteur de ce qu’a déclenché en moi ce roman. Quel livre choisir de lire à présent? Lequel arrivera-t-il seulement à la hauteur de "La Porte"?
   
   "[…] et le collaborateur de la télévision me harcelait de questions, à quoi je pensais, à qui je devais de vivre cette journée, je lui répondis que je le devais notamment à Emerence qui s’était chargée de tout ce qui aurait pu m’empêcher d’écrire, tant il est vrai que derrière toute réussite se cache une personne invisible sans qui il n’est pas d’œuvre possible."

critique par Tatiana F.




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L'instant - Magda Szabó

«L’Enéide» réécrit
Note :

   Titre original: A Pillanat
   
   
   "L’Enéide", de Virgile, réécrit, à telle enseigne que Magda Szabo sous-titrera son ouvrage "La Créüside".
   
   "L’Enéide", la geste d’Enée, entre la chute de Troie, sa fuite vers Carthage puis le Latium pour y fonder Rome (Enée avait été "tuyauté" par les Dieux, sa maman notamment, Vénus, pour ce destin). L’Enéide dans laquelle, au départ de sa fuite, et afin que les desseins des Dieux s’accomplissent – recréer l’empire Phrygien au Latium et pour ce faire épouser Lavinia, la fille du roi local – il était indispensable que Créüse meure. Et dans l’Enéide, Enée sauve son père et son fils, va à Carthage et finit par arriver au Latium…
   
   Dans "La Créüside", Magda Szabo s’offre un droit de regard, ne juge pas le deal imaginé par les Dieux comme politiquement correct et fait une légère retouche. Créüse, qui sait qu’elle va mourir au moment de prendre le bateau qui leur fera échapper à la chute de Troie, fait un arrêt sur image, tue Enée et se fait passer pour lui. Son corps est féminin? Qu’à cela ne tienne, il suffira de dire que pour protéger la fuite d’Enée les Dieux lui ont donné l’apparence de sa femme, Créüse! (des sacrés tocards au passage, ces Dieux, incapables de faire respecter leurs décisions, à en croire Magda Szabo!)
   
   Enée éliminé, Magda Szabo relance l’image. Nous seuls – ou peu s’en faut – savons qu’en fait il s’agit de Créüse et l’Histoire reprend son fil, ravaudé par la Hongroise. Un sacré défi quand même!
   
   Magda Szabo a déclaré qu’elle avait porté en elle cet ouvrage soixante ans et qu’il était finalement né à l’édition l’année où tombait le Mur de Berlin. Elle s’en explique très complètement dans un imposant Avant-propos qui retrace la genèse de "la Créüside", replaçant cette création dans son contexte politique et historique:
   "…et nous avons tenté de fonder une patrie, on nous a privés de notre jeunesse, de notre ambition, cela a entraîné pour chacun de nous des complications diverses, comparables à de funestes aventures mythologiques où le corps et l’esprit sont broyés. Il ne nous est plus resté qu’une vie irrémédiablement gâchée, sous la chape de plomb de l’histoire, une vie qu’une reconnaissance tardive, des distinctions ne peuvent guère ressusciter. Il n’est pas facile de supporter les années qui restent encore, ni le sourire qu’on adresse aux braves petits vieux que nous sommes. Il était une fois après la Deuxième Guerre mondiale une jeune génération ambitieuse, désireuse de poursuivre la tradition de Babits, ces jeunes connaissaient toutes sortes de prouesses stylistiques et poétiques, mais comme on dit en Phrygie: cinq roues c’est trop, trois, ce n’est pas assez, il vaut mieux qu’il n’y en ait pas une seule, …"

   
   Quoiqu’il en soit l’œuvre est impressionnante, de détermination, d’inventivité, de clarté. Elle impressionnera encore davantage les férus d’histoire grecque antique pour qui Enée et Créüse sont déjà des familiers.
   
   En tout cas Magda Szabo a dû effectivement se régaler parce qu’une fois de l’ornière de la conformité à l’histoire sortie, elle peut continuer à raconter l’histoire mais sous une perspective totalement nouvelle. Et subversive.
   
   Etonnant.
   ↓

critique par Tistou




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Tombé de l'arbre du temps
Note :

   Lectori salutem
   
   Amis qui aimez les lectures faciles et distrayantes, passez votre chemin, cet instant n’est pas le vôtre. Vous n’y prendriez guère de plaisir. Mais vous les classiques, les hellénistes, les latinistes, les fondus de la mythologie, les amateurs de contes et de mythes fondateurs, entrez! Ce que vous allez lire ici est tout sauf banal, tout sauf médiocre. Magda Szabó a osé se lancer dans ce grand jeu littéraire: une variation sur l’"Énéide". Comme il y a avait eu une "Enéide" pour nous conter les aventures du grand Enée, elle nous a fait une "Créüside" pour conter celles de Créüse, son épouse d’autant plus oubliée qu’elle périt avec Troie et ne suivit donc pas le Bon Père dans ses aventures palpitantes.
   
   Mais M. Szabó en a décidé autrement. "Et si", se dit celle qui connaît l’Enéide comme sa poche, "Et si Créüse n’était pas morte? Si elle avait pris la place d’Enée? Et si c’était elle ensuite qui avait vécu toutes ces aventures, rencontré Didon puis atteint le Latium, posant les bases de ce qui allait devenir l’empire romain? Comment tout cela aurai-t-il pu se passer?"
   C’est ce que l’auteur imagine ici (fort bien) pour nous et nous conte, soutenue par sa parfaite connaissance du sujet et la beauté de son écriture. "L’instant" du titre, c'est celui où Créuse prend la place d'Enée.
   Les écrivains ont leurs lubies. Magda Szabó disait qu’elle avait depuis toujours rêvé de ce livre-là, qu’elle l’avait porté en elle pendant des décennies, qu’elle lui a donné vie avec passion et l’avait vu enfin édité avec un sentiment formidable de plénitude. Et nous lecteurs, nous voilà à demi incrédules, face à une œuvre incroyable, d’aucune époque, ou alors de toutes, qui nous étonne, nous désarçonne, ne ressemble à rien de ce que nous avons déjà lu et qui réussit la gageure de cet invraisemblable pari sans se ridiculiser. Pas banal!
   
   Comme un fruit "tombé de l'arbre du temps" J'adore cette image "je suis à présent au bout de la branche, je tombe en tournoyant…" C’est de la mort que M. Szabó parle ainsi, et elle en parle encore de façon tout aussi belle quand elle dit ailleurs: "Cela viendra avec le temps, les Parques auront achevé le fil, les ciseaux claqueront quand le moment sera venu, quand l’avenir aura mûri."
   Mais si je reprends ici l’expression "tombé de l'arbre du temps" pour m’en faire un titre, c’est en la détournant complètement, en la séparant de la signification que l’auteur lui avait donnée pour m’en tenir à la seule image: La Creüside, récit d’une histoire vieille de plusieurs millénaires, est une œuvre littéraire qui s’est détachée de l’arbre du temps et s’est refusée à ses contingences. Telle un fruit mûri à la perfection, elle en est tombée et s’est offerte à nous, aussi vieille que la civilisation, aussi jeune que ma lecture d’aujourd’hui.
   
   Dans "Le vieux puits", M. Szabó nous raconte comment enfant elle reprenait ses histoires préférées et les modifiait pour qu’elles soient plus conformes à son goût. Elle nous raconte également comment adolescente, elle s’est passionnée à rejouer des pièces ou romans, interprétant tour à tour divers personnages et là encore modifiant le récit. Ici, à plusieurs reprises, on assiste à des "dialogues" où Créüse-Enée est en fait seule à parler et où l’on devine les réponses de son interlocuteur à ce qu’elle dit, elle, un peu comme lorsqu’on entend quelqu’un téléphoner. M. Szabó, d’âge mûr, réalisant son chef d’œuvre au sens compagnon-artisan du terme, a dû retrouver ses aptitudes, ses goûts et ses passions d’adolescente quand elle a imaginé et rédigé toutes ces scènes. Je la vois en Créüse, jouant toutes ces parties, discutant âprement avec ses personnages. Je suis persuadée que c’est ainsi que cela s’est passé. Il y a un grand moment humain quand, vieillissant, nous retrouvons intact ce que nous étions adolescents et que nous pouvons renfourcher notre cheval d’alors et repartir à l’assaut de nos rêves pour nous y livrer avec autant de foi qu’autrefois. C‘est la nique au temps, car rien n’a changé, ou plutôt si, tout, sauf nous.
   
   Vous vous demandez sans doute s’il est possible d’apprécier la "Créüside" si l’on ne connait pas l’Enéide, eh bien à mon avis le peu qu’il vous reste de vos cours de lycée est nécessaire mais peut suffire et si vraiment il ne vous reste rien, la lecture de la fiche de l’Eneide fera l’affaire. Juste une petit rappel des faits très simplifiés, permet de prendre pied dans la Créuside, ceci dit, plus votre connaissance sera grande, mieux vous pourrez apprécier celle de l’auteur; et dans quelque cas que vous soyez, lisez le prologue avant de vous lancer.
   
   Je mets 5 étoiles non pour le plaisir de la lecture qui est bon mais pas excellent, mais pour l’entreprise littéraire grandiose et folle menée ici à bien. Ces folies-là nous aident à croire en la littérature.
   
   
   Citation:
   "Tu seras roi, un roi n’est jamais seul, la solitude est l’apanage de ceux qui ne font pas partie des élus."

critique par Sibylline




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