Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'octobre & novembre
Jean-Marie Laclavetine

   Cela faisait deux ans que notre auteur du mois n'avait pas été français (avec Marcel Aymé), il était temps d'y revenir. Et cela ne pouvait mieux tomber qu'avec Jean-Marie Laclavetine qui a justement de l'estime pour cet ainé et qui, loin des spots du showbiz littéraire, nous concocte une belle œuvre où le savoir-faire égale la richesse et l'originalité de l'imagination.
   Nous ne pouvions que passer de forts bons moments avec lui.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2011
   
    Né à Bordeaux en février 1954, Jean-Marie Laclavetine fait des études de lettres et publie à vingt-six ans son premier roman, Les emmurés, qui reçoit le prix Fénéon. Dans les années quatre-vingts, Antoine Gallimard lui propose de lire des manuscrits avant de lui demander de rejoindre le comité de lecture des Editions Gallimard en 1991.
   
   Parallèlement à ses activités d'éditeur, Laclavetine publie romans et nouvelles et se voit décerner de nombreux prix littéraires.
   
    Jean-Marie Laclavetine est également traducteur d'italien (Alberto Savinio, Giuseppe Antonio Borgese, Leonardo Sciascia, Vitaliano Brancati ou Alberto Moravia) et coanime les Rencontres européennes du Livre de Sarajevo.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Loin d'Aswerda
  La maison des absences
  Donnafugata
  Conciliabule avec la reine
  En douceur
  Le rouge et le blanc
  Demain la veille
  Écriverons et liserons, dialogue en vingt lettres avec Jean Lahougue
  Le Voyage au Luxembourg
  Première ligne
  Le pouvoir des fleurs
  Trains de vie
  Matins bleus
  Nous voilà
  Petit éloge du temps présent
  Au pays des fainéants sublimes
  Paris mutuels
  Et j'ai su que ce trésor était pour moi
 

Loin d'Aswerda - Jean-Marie Laclavetine

Le fils du libraire
Note :

   Aswerda? Ne cherchez pas, c'est la capitale d'un pays imaginaire qui semble avoir été le théâtre d'un coup d'état militaire un certain 11 septembre. Une opposition clandestine s'est alors mise en place. C'est rapporté d'une façon vague à souhait qui peut faire penser à un reste d'atmosphère de Nouveau Roman. En mai — peut-être dès l'année suivante — le Réseau, alias l'Organisation, passe à l'action. Après quelques succès, l'insurrection échoue. Les clandestins qui ont pu s'échapper s'exilent dans un pays limitrophe. C'est là-bas que Joris retrouve brièvement Ana dans un refuge en pleine montagne. Mais la détermination d'Ana à rester libre met fin à l'histoire d'amour que Joris rêvait de reprendre avec elle. Elle ne voyait plus en lui qu'un "caniche pleurnichard".
   
   Les années passent. Pour Joris désormais "les souvenirs en liberté sont des bêtes malfaisantes" et l'essentiel de la narration romanesque est constituée d'un travail sur la mémoire sous la forme du dialogue entre Joris et un interlocuteur insistant mais qui reste anonyme.
   
   Ainsi se déroule petit à petit sous nos yeux l'histoire du jeune Joris, fils d'un libraire de province abandonné par son épouse et assassiné par les miliciens à hauteur de l'incipit. L'enfance de Joris a été celle d'un garçon introverti, la tête dans les livres et rétif aux études. Après la mort de son père, il est recueilli par une jeune voisine, Ellen, auprès de qui il découvre sensualité et sexualité. Ellen disparue, sans doute arrêtée, Joris se voit conseillé de quitter la province pour Aswerda. Là, vivant de petits boulots, il rencontre Richard, le vieux bouquiniste qui le fait entrer dans l'Organisation, pour finalement servir de contact avec Ana.
   
   Quant à l'histoire d'Ana, la jeune rebelle en rupture avec sa famille, c'est dans la partie centrale du livre, la lecture de son cahier qui nous l'apprend. Menant une vie de marginale, elle est devenue membre de l'Organisation. C'est ainsi que Joris est entré dans la vie d'Ana bien qu'il la sente souvent "inaccessible". L'Organisation a fait ses préparatifs et l'insurrection est déclenchée le 16 mai. Joris et Ana, les deux amants, se retrouvent séparés...
   
   Vu l'année de publication de ce second roman de Jean-Marie Laclavetine, il n'est pas interdit de penser que la date du 11 septembre est ici une allusion à la chute du régime Allende au Chili... Mais parler de fable politique serait exagéré pour la toile de fond sur quoi s'inscrit la destinée du fils du libraire. L'auteur a très nettement privilégié les contenus psychologiques. Chez Joris, "adolescent attardé", spectateur de la vie des autres, quitte à se faire voyeur, il y a une difficile perception de la réalité et une passion pour les livres — d'ailleurs commune à d'autres personnages. C'est une attirance pour ainsi dire spontanée, qui n'a pas été formatée par de longues études, — comme si l'auteur avait des comptes à régler avec les siennes — les personnages du roman les ayant au contraire écourtées, à l'exception d'Anton qui est envoyé dans un pensionnat tenu par des religieux quand ses parents à l'esprit étroit veulent l'écarter de sa sœur Ana. C'est ce coup de force parental qui décide Ana à rompre avec eux. Dans ce livre, on remarque aussi un monde du travail qui est celui de petites entreprises à taille humaine comme on dit un peu bêtement: l'imprimerie dirigée par Malka, l'atelier de jouets en bois où Ellen est chargée de la peinture, l'entreprise d'horticulture où Joris séjourne quelques semaines avant de se lasser de ce travail et de s'enfuir. L'écriture très travaillée de ce beau roman psychologique donne au lecteur une douce satisfaction mais pas réellement d'émotion forte.

critique par Mapero




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La maison des absences - Jean-Marie Laclavetine

Climat étouffant
Note :

   Bordeaux. Une famille du genre ascétique. Un père exigeant et austère à l’extrême. Une mère effacée. Et la fratrie: Simon, Paul et Anne. Très tôt, ils ont été éduqués dans la dure discipline de la musique, la musique comme chemin étroit et obligé. Très tôt ils s’y sont révélés performants au point de constituer un trio capable de se produire comme tel. Mais c’est l’adolescence, mais il y a le contexte familial, et tout va exploser.
   
   Nous revisitons tout ceci à distance, Jean-Marie Laclavetine ne nous expliquant que par portions congrues le pourquoi du comment. Tout va se passer dans une ambiance délétère, étouffante, le drame frisant le gouffre de l’inceste. Sujet super sensible remarquablement traité par JM Laclavetine. Dans un vaste retour en arrière qu’effectue Simon pour tenter de faire le point, nous comprenons à la fois la montée du clash et les quiproquos – maladresses de jeunes adolescents, frères et sœurs, particulièrement mal armés pour faire face à la montée en puissance de la prise de conscience de leur sexualité, plutôt taboue dans leur famille austère.
   
   Curieuse impression de touffeur de journées d’été, enfermé dans une pièce sans air. Remarquable rendu du monde clôt dans lequel évoluent ces adolescents … Dans ces registres «La maison des absences» m’a fait penser à "Absalon! Absalon!" de William Faulkner où ce genre de sentiments d’enfermement est rendu de manière saisissante.
   
   Etonnant que Jean-Marie Laclavetine ne soit pas davantage reconnu. «La maison des absences» est un de ses premiers romans.

critique par Tistou




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Donnafugata - Jean-Marie Laclavetine

Le temps de l’amour et le temps des horloges
Note :

   Prix Valery Larbaud 1987
   
   Hélène est recrutée par un vieil écrivain pour prendre en notes le roman qu'il lui dictera. Elle est logée dans la grande maison où l'écrivain réside avec Laure sa fille autiste et Constance une domestique. Il y a quelques années, la mère de Laure a quitté l'écrivain et depuis, comme dans le roman qu'il dicte à Hélène:
   « Tout a été repeint, tout est beau et blanc, la maison ressemble à un bateau, avec ses coursives, ses pièces étroites comme des cabines… Ce bateau porte un nom, désormais : Thomas l'a baptisé Donnafugata, "femme enfuie", moins en souvenir de la résidence de don Fabrizio Salina dans Le Guépard, que parce qu'il n'a jamais connu de femmes qu'en partance, dans sa vie, dans ses livres: insaisissables, réfugiées sur un continent que ses mots ne peuvent atteindre.»

   
    L'originalité de la construction du roman se situe dans un double récit dont les deux éléments, conduits en alternance, finissent par se rejoindre. Le vieil écrivain dont la main tremble trop pour tenir un stylo dicte à Hélène le roman de Maria et de Thomas en choisissant différents moments de leur passion. Leur rencontre romanesque remonte à ses quinze ans à elle, à ses trente ans à lui, réfugié quelques jours dans la grande maison. Leur histoire d'amour rebondit des années plus tard: à quarante-cinq ans Thomas est devenu un écrivain célèbre; Maria, sculptrice et encore célibataire, monte à Paris et ils se mettent en couple. Le temps passant, des tensions surgissent entre eux:
   « Tu m'observes, tu me traques, comme si tu voulais m'enfermer dans un de tes livres: c'est effrayant. Tu ne réponds pas. Tu n'aimes pas que je te parle de cette façon, ça te dérange. Tu voudrais que je continue de poser en silence…»
Et plus loin: «Déjà la Maria que tu imagines a plus de réalité que moi.»
   
   Enceinte, Maria retourne dans sa maison du Midi, en bord de mer, pour mettre au monde et élever seule sa fille, la protéger. Le récit saute une fois de plus par-dessus plusieurs années: on retrouve Thomas auprès de Maria; il a maintenant soixante ans quand il découvre sa fille qu'il n'avait vue qu'en photographie. Par la suite, une fois de plus, la crise éclate dans le couple; la violence éclate, destructrice, et Maria s'éloigne de l'écrivain dont elle veut ignorer l'œuvre comme il minimise la sienne.
   
    Au fil des semaines, Hélène fait le lien entre ce qu'elle voit autour d'elle dans la maison de l'écrivain et ce qu'elle écrit sous sa dictée. Elle perçoit les tensions intérieures de l'écrivain qui parfois fugue jusqu'au port. Elle se rapproche de Laure, muette mais sensible à sa présence affectueuse. L'adolescente n'est-elle pas la fille de Maria et de Thomas, choquée par le désamour tragique de ses parents? Et si l'écrivain était Thomas? Etc. Mais l'écrivain se fâche quand Hélène insiste.
   
   Laclavetine adopte une écriture intimiste — et qu'on peut comparer à l'impressionnisme en peinture — renforcée par le tutoiement à destination d'Hélène, pour ce roman qu'on lira avec un plaisir certain. Le lecteur note aussi un vocabulaire recherché, par exemple pour décrire le jardin de la maison du Midi, ou le soin particulier pour présenter Maria et Laure dans leurs travaux de dessin et de peinture. Ou une attention à la pluie, au vent, aux variations de la météo, au déroulement du temps avec cette salle des horloges qui en est le symbole puissant découvert par Hélène dès son arrivée. Des horloges que Constance refusera de remonter après le drame.

critique par Mapero




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Conciliabule avec la reine - Jean-Marie Laclavetine

Ecriture en miroir
Note :

   Deux romans dans ce roman; celui de la lutte d’Etienne Fage, écrivain reclus dans son appartement au milieu d’un immeuble en réfection d’où l’on essaie de le déloger qui essaie désespérément de mettre la dernière main à son roman, entre deux traductions, entre deux tentatives désespérées de résistance passive. Et puis celui qu’Etienne Fage écrit; celui d’Alice et Fred, d’Anne et Jean, un roman de fuite, de voisinage avec la folie… Au passage JM Laclavetine en profite insidieusement pour parler du processus de l’écriture, de la désespérance de l’écrivain à toujours courir derrière la ligne, toujours en retard d’un drame, toujours à devoir rabibocher un des personnages avec la trame qu’il lui a concocté, toujours… On ne doute pas un instant qu’il nous parle de sa propre activité d’écriture.
   
   Quartier de la Bastille, à Paris, Etienne Fage est le dernier habitant d’un immeuble voué à devenir immeuble de bureau et à ce titre débarrassé de tout occupant et livré aux grues, perceuses, excavatrices, échafaudages, … Dernier, pas vraiment, puisque dans la chambre contigüe à son bureau dans lequel il écrit – ou essaie – nuit après nuit, il y a «La Der», une mystérieuse femme en fin de vie dont le dernier devoir sur Terre semble être de l’aiguillonner, de le stimuler, un rôle d’accoucheuse de roman en quelque sorte. Une figure de chœur antique, de tragédie grecque, chargée de sous-titrer l’indicible.
   
   « Aux heures travaillées, l’immeuble oscille sur ses fondations. Des salopettes blanches s’agitent dans la volière des échafaudages, accompagnées par le caquetage volubile des truelles et des grattoirs, tandis que les scrapers grognent à la base du bâtiment.
   Fage sort rarement avant le soir. Il passe ses journées dans un cocon de papiers et de livres, face au rectangle vitré à travers lequel il observe la cavalcade des nuages sur les toits gris ; une tête lunaire, maculée de peinture et de plâtre, flotte parfois à la surface du carreau , puis s’éclipse.
   Partirai pas. Jamais, rumine-t-il en esquissant le geste de lancer un cendrier sur un de ces ballons portés par le vent. La Der, sceptique, tousse derrière la cloison.»

   
   Et donc, Etienne Farge écrit. Il écrit l’histoire d’Anne, médecin d’institution psychiatrique, et de Fred, son fils de quinze ans. Anne qui a élevé Fred seule et qui rencontre tout à coup Jean, le voisin du dessus, enfermé lui-aussi, comme Etienne Farge, dans son appartement à réparer des montres et des systèmes d’horlogerie, Jean avec qui une relation se noue au grand dam de Fred. Fred, lui, a rencontré Alice à l’institution où travaille sa mère. Et Fred a laissé Alice lui jeter son grappin dessus. Et ça va être compliqué car Alice est une fracassée de la vie, enfin de l’enfance pour l’instant…
   Etienne Farge joue une course contre la montre entre ce roman à terminer et les tentatives d’expulsion qui se font toujours plus insistantes. Il y a La Der dans tout ça pour l’aider à mener ça à bien …
   
   Et JM Laclavetine dans tout ça? Sans nul doute il se cache en morceaux éclatés dans certains de ces personnages. Mais lui seul saurait recoller les morceaux. Nous, on n’est pas là pour ça. On retient notre souffle pour avoir le fin mot de l’histoire entre Alice et Fred, Anne et Jean, Fred et Anne, avant qu’Etienne et La Der dussent définitivement fuir l’immeuble assiégé.
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critique par Tistou




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Alice et la crise de la famille
Note :

   L'idée de départ est double. D'un côté, c'est apparemment le roman de deux adolescents, Fred et Alice, le garçon est en classe terminale à Paris et la fille est en traitement dans un hôpital psychiatrique à la campagne. Cette histoire est divisée en 34 chapitres numérotés entre lesquels s'intercale un autre récit.
   
   C'est la conservation d'un narrateur, Etienne Fage, avec la Der — son imagination ou son inspiration, comme vous voudrez — vieille femme invisible mais qui entend tout derrière la cloison de l'appartement de l'écrivain et qui ne se prive pas de le dire à Etienne: d'où le titre "conciliabule avec la reine". Ces neuf brefs chapitres — tous numérotés zéro — sont bien l'origine de la fiction mais n'apportent pas un supplément d'intérêt à l'intrigue, si ce n'est que la métaphore de la Tour d'Ivoire où l'écrivain se retire fait place ici à un appartement situé tout en haut d'un immeuble déglingué voué à la démolition. Je ne pensais pas que la littérature et l'écriture étaient aussi mal en point pour mériter une si triste comparaison.
   
   Revenons à l'essentiel. Alice est "soignée" dans une institution où Anne, la mère de Fred, est médecin. C'est là que les adolescents se sont connus. L'été venu, son séjour terminé, Alice, qui semble rejetée par sa famille ne va pas conduire Fred au pays des merveilles en le persuadant d'accompagner sa fugue vers les plages des Landes puis à Bayonne. Il s'agit pour Alice d'avoir un compagnon pour descendre à la rencontre de sa catastrophique famille dont Fred n'a d'abord qu'une vision réduite: une vieille trousse de chirurgien qu'Alice a subtilisée à son père et cachée dans la cave de l'institution. Dans la pinède landaise, Alice finit par retrouver Odin, le frère aîné, lui aussi a déserté le domicile des parents à Bayonne pour vivre dans une palombière. Suivis par Fred, Odin et sa sœur mettent leurs retrouvailles à profit pour se diriger vers la maison des parents, plus dans un esprit de vengeance que de réconciliation générale.
   
    La relation d'Alice avec les membres de sa famille est le thème le plus intéressant du livre. C'est arrivé aux trois-quarts du roman que l'on saisit mieux qui sont les parents d'Alice; sa mère par exemple à qui Alice voue une forte détestation:
   « C'est une de ces femmes dont on oublie les traits même après plusieurs rencontres; fardée comme un mannequin de cire, elle s'est adaptée à la non-existence à quoi l'a réduite son mariage. Elle vit dans un coma des sens et de l'intelligence, mécanique asservie aux mœurs de sa caste et de sa région.»

   
   Le lecteur n'ayant pas pu se faire une idée très précise des violences familiales suggérées, il lui reste à constater que la progéniture du chirurgien se livre à la vengeance pendant que la fête bruyante et arrosée s'empare des rues de Bayonne. Un débordement qui sera fatal.
   L'image de son père s'associe à la violence, au sang qui coule. De là l'intérêt des corridas auxquelles la jeune fille se souvient avoir assisté.   « Il faut le voir, les dimanches d'été, mener sa famille aux arènes, et s'installer parmi les hommes à veston strict, à l'abri du soleil et de la foule trop bruyante, tandis que femme et enfants sont relégués derrière, un peu plus haut. Dès le commencement de la faena, Alice qui l'observe, voit son visage s'empourprer d'un bonheur sanguin. Elle aussi aime les cris, le martèlement des sabots sur le sable, l'éclat blessant de l'or et de la muleta vermeille; elle aime les gémissements du taureau, son souffle pressé et puissant qui résonne en elle, et les reflets de poix drapant son échine.»
   
   Pour donner une dimension supplémentaire au gâchis que constitue l'aventure des ados confrontés à la crise d'une famille, l'auteur y a ajouté une liaison, vite suivie d'une rupture, entre Anne et Jean Jaume, son voisin horloger. Cette liaison qui déplait fortement à Fred tend certes à le pousser auprès d'Alice. Mais était-il nécessaire de mettre autant de platitudes dans ce récit secondaire? Quand la fugue de Fred laisse Anne sans nouvelles de son fils, on comprend très bien son angoisse et qu'elle veuille aller le rechercher dans la famille d'Alice. Avec ou sans Jaume, qui joue seulement les utilités.
   
   Lecture faite, un sujet géographique se dégage de ce roman un peu paresseux. C'est celui du Sud-Ouest, avec la forêt où les chasseurs attendent la palombe, avec la plage landaise, la corrida ou les vachettes, et surtout Bayonne en fête:
   « Alice lui a raconté ces cinq jours de folie annuelle, où la ville roule dans des creux d'ivresse: la musique lancinante, omniprésente des txistularis et des gaïteros, l'encierro des vaches, réputées plus rapides, plus vicieuses et hargneuses que des taureaux, lâchées à travers les rues, guidées par les écarteurs vêtus de blanc, le mouchoir à la main, vers les sauteurs qui bondissent par-dessus les bêtes affolées…»

   
   Pas étonnant si de plus récentes publications de J.-M. Laclavetine se retrouvent dans une collection nommée "Le sentiment géographique"...

critique par Mapero




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En douceur - Jean-Marie Laclavetine

Comme dans un quotidien ouaté …
Note :

   Prix François Mauriac1991
   
   « D’un tempérament doux, Vincent Artus n’avait jamais tué que sa femme. Béatrice n’était d’ailleurs pas son épouse aux yeux de la loi, mais ce détail ne changeait rien au malaise qu’il éprouvait lorsqu’il venait à se remémorer le pénible épisode de la forêt d’Hayta.»
   
   JM Laclavetine affiche la couleur d’entrée, Vincent Artus est d’un tempérament doux. Mais il a tué Béatrice. Mais seulement elle, notez bien. Ouvrage étrange que ce «En douceur», d’une grande inspiration qui rappelle celle de certaines œuvres de Tonino Benacquista. Avec le même côté décalé et original.
   
   Oui, Vincent Artus a tué Béatrice, en la poussant dans un ravin dans les Pyrénées, dans la forêt d’Hayta, mais il est le seul à le savoir. Quoique… Pumblechook, son perroquet albinos semblerait bien l’avoir compris… et d’autres (pas des perroquets cette fois-ci!) peut-être aussi, comme la suite du roman le laissera comprendre.
   
   Ça n’empêche pas Vincent Artus de mener sa vie un peu à part de médecin de dispensaire, genre de médecin de la misère parisienne, qui vit dans son camping-car avec son perroquet. Ça ne l’empêche pas sauf quand Camille fait irruption au dispensaire et dans sa vie, Camille la fille de Béatrice dont Vincent Artus ignorait jusqu’à l’existence.
   « A 18h35, il reconduisit son dernier client, un jeune Chinois qui avait tenté de descendre l’escalier du métro Corvisart sur une planche à roulettes, et lui fit un petit signe d’au revoir avec ses doigts rouges de mercurochrome avant de refermer la porte.
   A 18h42, il finissait de compléter un dossier, lorsqu’on frappa.
   Un seul coup, net et clair.
   Artus releva la tête.
   La porte s’ouvrit, et Camille explosa dans sa vie. »

   
   Une belle matière à roman et JM Laclavetine en fait bon usage. Ecriture soignée mais qui ne se regarde pas le nombril. Respect de la psychologie des personnages – très typés les personnages, relative cohérence et vraisemblance des avancées de l’histoire… Oui, « En douceur » a tout pour captiver le lecteur qui accepte de lâcher prise du réel pour se faire embarquer dans des pages noircies de signes noirs.

critique par Tistou




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Le rouge et le blanc - Jean-Marie Laclavetine

Vin nouvelles divisées par deux…
Note :

   Grand Prix de la nouvelle de l'Académie française 1994
   
   …Qui font dix nouvelles dont l’élément commun est le vin. Ces dernières sont d’inégales longueurs et, si l’on s’adonnait à la métaphore œnologique, tiennent plus ou moins en bouche. Au final, plutôt plus d’ailleurs. C’est en effet très bien raconté. Malgré la brièveté du genre, chaque personnage parait vrai et profond. Mais pas seulement, le propos est souvent si bien amené qu’on a envie de la suite des évènements.
   
   Mes préférées évoquent l’alcoolisme.
   
   « Dans la cave » met en scène un amoureux du vin (comme la presque totalité des personnages de ces nouvelles), collectionneur de crus divers et chers, partageant le bonheur du vin sans excès avec ses amis… Et un jour, dans sa cave enfermant son trésor de grands crus, il trouve un homme qui lui boit ses bouteilles. Sans réaction, il le laisse siffler la collection jusqu’à la dernière. A moins que…
   
   Pour « Djinn », nous accompagnons un homme en pleine gueule de bois. On a des haut-le-cœur avec lui, on essaie de le suivre dans la reconquête des souvenirs de sa nuit. Cet écrivain qui a «une descente qu’on aimerait pas faire à vélo» a vraiment abusé et le mélange de malaise et de bien-être alternativement ressenti nous amène jusqu’à l’instant où le réel et ses conséquences resurgissent. Chronique d’une fin de cuite en quelque sorte!
   
   Et vous lirez aussi: un pêcheur solitaire menacé dans sa tranquillité (mini thriller), un mariage arrangé dérangeant entre une vigneronne et son vigneron, une rencontre d’un soir au théâtre, un père absent et un fils vengeur, un curé racontant ses souvenirs de guerre et de doutes, la mort d’un ami et pour finir un petit dialogue d’ex-buveurs amoureux au paradis.
   
   Le plaisir de lecture est le fruit d’une langue bien travaillée.
   
   « C’est un blanc que Francine servit dans le dernier verre. Des reflets d’ambre et de miel coururent sur la main du vieillard lorsqu’il se leva pour contempler le vin à la lueur de la lampe. Il n’y avait rien à dire. Il sentit que sa vie s’en allait avec cette lumière, avec cet or ancien. Il connaissait ce vin sans même le goûter. Il savait pourquoi elle l’avait choisi. C’était un loupiac de 1955, l’année où Francine était née.» P 46
   
   « C’était un homme plus ancien, oublié de lui-même, dont j’ignorais tout. Un inconnu, un fantôme apparu à la faveur d’une soirée un peu plus douce que les autres peut-être, d’un vin un peu plus puissant, ou à cause d’une grive musicienne morte par transparence.» P 142

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critique par OB1




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10 nouvelles
Note :

   "Le rouge et le blanc" … Ça vous fait penser à quelque chose? … Cherchez bien. Rouge et blanc, comme les vins. "Le rouge et le blanc" est un recueil de nouvelles qui ont un rapport au vin. Elles s’y rapportent ou le vin en est un des éléments. Sauf une. La troisième: "Accessoires".
   
   De bien belles nouvelles. Bien imaginatives, consistantes. Un peu à la littérature ce que de superbes amuse-gueules sont à un repas. On en prend un, on picore, et on se retrouve à avoir fini le plat et l’appétit comblé pour le coup.
   
   * "Mouches noyées" ne déparerait pas dans un recueil de Jim Harrison puisque les mouches en question sont des mouches à pêcher.
   "Le plus difficile est de ne pas leur arracher la gorge. Pour peu qu’ils aient eu le temps d’avaler profondément l’hameçon, on se trouve contraint à des actes de chirurgie fine.
   Rémi regretta de n’avoir pas ferré plus vite. Il prit son dégorgeoir, une mince tige d’inox dont il fit glisser l’extrémité fourchue le long du fil de nylon jusqu’à l’hameçon, solidement planté dans un anneau de la trachée. Par bonheur, les perches, pourvues d’une gueule vaste et souple, se prêtent de bonne grâce à ce type d’opération.
   Ne bouge pas, tu es presque sauvée, murmura-t-il sans chercher à convaincre."

   
   Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’un précis de pêche. Le vin va débouler aussi. Mais bien d’autres choses, et des choses violentes et surprenantes. Laclavetine ne fait pas dans la nouvelle mièvre!
   * "Vendanges tardives", je m’en aperçois en tapant le titre de la nouvelle, pourrait se lire aisément "vengeances tardives", et serait un titre tout aussi adapté à cette nouvelle à la fin morbide. Vengeance.
   
   * "Accessoires" fait plutôt dans le coup de foudre réciproque d’un homme et d’une femme, plus heureux dans leurs couples respectifs. Coup de foudre éclair, faudrait-il plutôt dire, et tout aussi vite consumé. Désillusion.
   
   * "La Coupe d’oubli" est tout aussi désillusionné. Dans le genre "tel est pris qui croyait prendre". Antoine, le père finit en prison, après s’être débarrassé de la mère. Benoit, le fils, ramasse la mise, de manière plutôt machiavélique. Mais il y a un dernier petit paragraphe, avec Sophie, la nouvelle compagne de Benoit… La nouvelle n’est certainement pas terminée…
   
   * "Djinn", une histoire de saoulerie, triste. C’est triste les saouleries.
   
   * "La mort par transparence" ferait l’amorce d’un superbe scénario, entre amour, guerre, chienneries de la vie. Le vin n’y fait qu’un passage secondaire.
   
   De belles nouvelles de grande originalité. JM Laclavetine aurait du mal à prétendre n’être pas français. Je ne sais pas pourquoi précisément, feuilletant le recueil pour me remémorer les 10 nouvelles, cette pensée me traverse l’esprit. L’esprit des nouvelles de Laclavetine est français. Sans cocorico.

critique par Tistou




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Demain la veille - Jean-Marie Laclavetine

Chroniques trans-temporelles
Note :

   Ce qui caractérise souvent les romans de J.M Laclavetine, c’est la richesse imaginative de l’auteur et l’originalité de l’idée qui leur a donné naissance. Les amateurs ne seront encore pas déçus cette fois-ci. Puisqu’il s’agit d’une aventure qui suit le point de vue d’un très évolué homme préhistorique. J’ai évidemment tout de suite pensé à l'excellent "Pourquoi j’ai mangé mon père" de Roy Lewis et je craignais un peu soit que J.M Laclavetine se soit laissé inspirer, soit qu’il supporte mal la comparaison. Mais c’était mal le connaitre et il est passé loin au-dessus de ces deux écueils. On cesse dès les premières lignes de penser à "Pourquoi j’ai mangé mon père" et on n’y reviendra plus tant les deux optiques sont différentes bien que nous ayons là aussi un livre drôle (mais pas que) se passant chez nos ancêtres à sourcils proéminents (mais pas que non plus).
   
   Nous suivons, Noah, vieil homme de Neandertal, le plus vieux de sa tribu mais le plus dégourdi aussi puisqu’il est encore seul à maîtriser le feu. C’est lui encore qui aura l’idée de dessiner et peindre sur les murs de sa grotte mais, premier d’une longue série d’artistes en avance sur leur époque, son art sera peu prisé de ses congénères. En particulier, sa vénus à peau dépourvue de poils et sortant de l’onde dans une coquille sera considère comme une obscénité atroce et manquera lui valoir le lynchage (oui je sais, William Lynch était loin d’avoir vu le jour mais la chose existait déjà, même si elle attendait encore qu’on lui trouve un joli nom).
   Noah suit sa tribu tout en restant un peu à l’écart, il préfère ne pas trop se mêler à ses congénères tout de même trop… primaires à son goût. A défaut de le massacrer, ils en auraient bien fait leur chef mais c’est un poste qui ne tentait guère Noah, trop de charges, trop d’ennemis. Il faut aimer cela. Anarchiste avant l’heure, Noah ne désire pas plus être maître que d’en avoir un. Il "pistonne" donc un mâle plus adapté à la charge
   "Le chef, pour se donner un genre, portait autour du cou un renard argenté qu’il n’avait pas pris la peine de vider, et qui répandait dans un large périmètre l’odeur inimitable du pouvoir."

   et se tient légèrement en dehors du groupe. Il s’est tout de même lié d’amitié avec un jeune couple. La femme est sur le point de donner naissance à leur premier enfant mais c’est l’hiver et les conditions sont plus que difficiles…
   
   Une des autres caractéristiques de Noah est de faire des rêves très puissants et très étranges qui lui montrent un monde incroyablement différent du sien et peuplé d’hommes et de femmes bien différents aussi de ceux qu’il côtoie. Eux, ils ont bel et bien une peau dénuée de poils, ils ne souffrent ni de famine ni du froid glacial de l’hiver. Leur vie est belle et douce. Noah retrouve à chaque rêve Hélène et Noé. Hélène veut absolument un enfant, Noé non.
   
   A la suite d’un hoquet spatiotemporel que je vous laisse découvrir ils en auront un quand même, qui s’appellera Adam, "rejeton trans-temporel" dont le physique… disons néandertalien, étonnera beaucoup ses contemporains et dont l’histoire jettera bien des ponts entre les deux époques.
   
   Ce qui fait le grand charme de ce roman, c’est l’écriture extrêmement aisée et le ton d’un humour à froid très efficace dans les pires circonstances.
   "Les plus faibles mouraient. On les mangeait sans plaisir, car la lente agonie dans ces lieux malsains donnait à ce qu'il leur restait de chair un goût de salpêtre et de vase. Leurs os friables ne pouvaient pas même servir à confectionner des outils. On conservait parfois leur crane par respect machinal de la tradition. Les plus aimés étaient décorés; les autres, percés de petits trous, servaient d'écumoires, ou de balances pour la pêche aux écrevisses."

   souligné de clins d’œils anachroniques drôlissimes comme "la musique émolliente de John-Michaël Amphore, le célèbre marchand de sons"
   
   Ce qui fait son grand intérêt, c’est le regard détaché et lucide posé sur l'éternel humain, celui qui traverse les âges. On y trouve bien ce qui, de tout temps, en bien comme en mal, a fait l'Homme car Laclavetine a su le dénicher avec beaucoup de justesse.
   
   Un vrai plaisir de lecture
   
   
   PS : Arrivée à la fin de ce "mois J.M Laclavetine", ce roman est mon préféré des 6 que j'ai lus, talonné de près par "Première ligne".

critique par Sibylline




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Écriverons et liserons, dialogue en vingt lettres avec Jean Lahougue - Jean-Marie Laclavetine

Une guerre picrocholine
Note :

   Maurice Fombeure, un de nos poètes pour récitations d'école primaire, a jadis publié ces vers fameux ("À dos d'oiseau", Gallimard, 1942) qui nous éclairent sur le titre de ce curieux opuscule:
   "Lisez tous cette histoire
   Et, s'ils veulent y croire,
   Vos enfants s'instruiront.
   – C'est en forgeant qu'on devient forgeron.–
   Vos enfants s'instruiront.
   – C'est en lisant qu'on devient liseron."

   
   C'est décidé: les éditions Gallimard, dont J.M. Laclavetine se fait le porte-parole pour l'annoncer à Jean Lahougue, ne publieront pas "Le Domaine d'Ana". Le manuscrit collectionne tous les défauts: "un manque évident de fluidité et de simplicité de la narration", un démarrage "interminable", des personnages "réduits à une caricature" et des dialogues "trop bavards", sans oublier un style précieux lassant. Il faudrait tout reprendre et il n'est pas certain que ce travail de réécriture "suffise à remettre le roman sur ses rails." On est en février 1996.
   
   Commence alors un échange de courriers qui va durer plus d'un an. L'instituteur mayennais qui a refusé le prix Médicis en 1980 s'en prend à l'état-major de Gallimard qu'il aurait voulu rencontrer au grand complet. Il lui reproche de laisser les imprimeurs recourir à des clavistes marocaines: "l'idée que des mains africaines puissent souiller mon manuscrit m'est odieuse." Laclavetine condamne cette "crispation réactionnaire" (j'aurais dit "raciste") et laisse entendre que les portes de Gallimard lui sont désormais fermées: "J'ai peur, écrit-il, qu'il n'y ait plus d'espoir chez Gallimard pour ce livre" mais, bon prince, il accepte de continuer la joute sur le plan littéraire. Tandis que Lahougue expose sa "pratique dissidente" inspirée de l'Oulipo, Laclavetine s'efforce de lui montrer que le refus de Gallimard, renouvelé par POL, n'est pas tant motivé par la logique commerciale que par des raisons littéraires: Lahougue n'aurait produit que d'illisibles exercices d'applications de théories factices qui se déclinent en recettes qui tuent l'inspiration. Laclavetine s'efforce de montrer que l'abus des théories ne donne pas de bonne littérature — à l'exception, concède-t-il plus loin, de "La Vie mode d'emploi" de l'oulipien Pérec. "Les années les plus productives sur le plan de la théorie littéraire en France (grosso modo, 55-75) ont aussi été les plus pauvres en matière de création romanesque." Après ce jugement qui me semble aujourd'hui quasi consensuel, Laclavetine repart en guerre: "Laissons la théorie aux chercheurs, aux universitaires, aux vrais critiques" et plus loin: "Non, un roman n'a pas de recette. Votre métaphore culinaire est épouvantable."
   
   Depuis son village de Montourtier, Lahougue s'efforce en vain de prendre la défense de l'innovation littéraire et de " la publication à fonds perdus", de briser les valeurs littéraires de Laclavetine: "oubliez un moment vos pétrifiantes certitudes". Contemplant ses moutons, il plaide pour une sorte de diversité, de plasticité du goût du lecteur, faisant en quelque sorte la leçon au lecteur professionnel.
   "Si mon expérience de lecteur m'enseigne que je est à chaque seconde, potentiellement, des êtres divers, que je est susceptible d'entrer dans des espaces incompatibles et d'y assumer ses sensibilités contradictoires, qu'il peut aimer le laconisme quand il lit Beckett et l'enflure quand il lit Lautréamont, les stéréotypes dans Jules Verne et leurs contraires dans Blanchot, les grands sentiments avec Brontë et leur dérision avec Jarry, le léché selon Gracq et le craché selon Céline, qu'il n'est pas classique ou romantique, impressionniste ou expressionniste, réaliste ou surréaliste par tempérament, mais tout cela à la fois par culture... comment pourrait-il s'enfermer, en tant qu'écrivain, de livre en livre, sur la base de prémisses intangibles, dans un système définitif, sécrétant l'un de ces styles aussi machinaux que prévisibles qui voudraient témoigner d'une sensibilité monolithe, classable et estampillée une fois pour toutes, sans avoir le sentiment de s'amputer du plus vivant de lui-même?"

   
   La canonnade épistolaire est prolongée par les textes théoriques de Jean Lahougue intitulés: "quinze règles cryptogrammatiques", ""trois règles de contenus", "cinq règles numériques", "quinze règles graphiques" — Ouf! — Pour moi, cette avalanche de règles saugrenues sape complètement ce que l'argumentation littéraire de Lahougue peut avoir de pertinent contre Laclavetine. Mais l'Oulipo, paraît-il, conserverait encore quelques Vieux Croyants...
   
   Entre Laclevetine et Lahougue, la guerre de tranchées s'est terminée par un armistice: la publication de cette correspondance en vingt lettres, vingt missives, avec… un titre de vingt lettres aussi. Comptez avec moi: "E-c-r-i-v-e-r-o-n-s e-t L-i-s-e-r-o-n-s"! 20 lettres! Et comme en 1998, les éditions Champ Vallon ont également édité… "Le Domaine d'Ana" on voudra bien penser que c'est Lahougue qui a marqué un point décisif.

critique par Mapero




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Le Voyage au Luxembourg - Jean-Marie Laclavetine

Ariane fait son deuil
Note :

   Comme dans "Minetti" de Thomas Bernhard, une seule actrice occupe la scène et interprète le rôle d'Ariane; la rareté des didascalies suggère un grand dépouillement scénique: tout repose sur le jeu de la comédienne (Le rôle a été créé par Miou-Miou au Théâtre de Chaillot en 2000.) La voix d'Ariane c'est le fil du script, tantôt monologue personnel, tantôt prosopopée, ou dialogue avec ses morts: Félix, son père, qui vient d'être incinéré; Léa sa mère, Sauveur son ami… En une douzaine de brefs tableaux, Laclavetine donne à voir le travail de deuil d'Ariane: l'essentiel se joue hors scène, le fantastique se joint au tragique, l'ici-bas communique avec l'au-delà, la littérature s'incarne dans la vie réelle… Certes scénographier ce traumatisme psychologique lui confère plus de force et impacte davantage le public que sa narration romanesque; mais J.-M. Laclavetine reste distant et un peu léger… d'où la note médiocre.
   
   Ce jeu des voix répond à une nécessité psychique. Hantée par ses morts, qui l'habitent et la harcèlent de leurs ressentiments, Ariane a besoin de leur prêter sa voix, elle qui n'a pas aidé leurs âmes à se détacher de ce bas monde. À quarante ans, sa seule thérapie tient au pouvoir cathartique de la parole. Félix, Léa et Sauveur s'ennuient au Luxembourg, représentation de l'au-delà: les "emplumés", leurs gardiens, leur interdisent toute apparition et le Voyage vers les vivants se fait par effraction, entre deux rondes…
   
   Ariane gémit "Mon père était mon fils"; pour lui, elle a rêvé de tuer sa mère et repoussé l'amour Sauveur..., elle est demeurée aveugle au "cannibalisme" de ce père, cet homme énorme qui les a privées de vie et a métaphoriquement assassiné sa mère… enfuie avec Vladimir, personnage d'un roman paternel… À "l'ours" Félix s'oppose "le cygne" Léa… "Enveloppe vide" et solitaire, Ariane songe au gaz, une des "nombreuses liaisons directes" pour ce Luxembourg. Toutefois, lorsque le rideau tombe, la jeune femme s'est libérée de ses fantômes — "Sortez de moi!"—, mais au prix fort —"J'étais surpeuplée et me voilà déserte"—.
   
   "Le Voyage au Luxembourg" emporte le public dans le dédale morbide d'une conscience en deuil. Sa lecture aisée décuple la force de résonance de la pièce, d'autant plus que Laclavetine laisse toute liberté au metteur en scène.
   
   Publié en 1999, ce Voyage n'est pas sans rappeler "l'Hôtel des deux mondes" de Schmitt, édité lui aussi chez Gallimard la même année: ces deux œuvres proposent une représentation des relations entre notre monde et l'au-delà. L'illusion théâtrale reste le meilleur genre littéraire pour nous confronter à notre mort.

critique par Mapero




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Première ligne - Jean-Marie Laclavetine

Drogués!
Note :

   Prix Goncourt des lycéens 1999
   
   "Dans ce pays tout le monde écrit mais personne ne lit."
   
   
   Gare à la première ligne! Ligne de coke? Non, mais tout comme, la première ligne d’écriture, celle qui vous entrainera toujours plus loin dans cette activité qui peu à peu envahira votre vie, chassant tout ce qui y trouve encore sa place (amours, famille, autres activités) pour y régner en maître unique et ne plus vous laisser faire que cela: écrire. Elle vous enivrera, vous rendra dépendant, vous ne pourrez plus vous en passer un seul jour, elle faussera votre jugement et vous empêchera de voir dans quel état vous vous êtes mis, la ruine que vous avez fait de votre vie. C’est une drogue, c’est une maladie.
   
   Voilà ce que réalise Cyril Cordouan, éditeur, à la tête d'une maison d’édition petite mais prestigieuse, ne publiant QUE de la qualité (et donc, pas de best seller)
   
   Comment dire à des auteurs qui ont sacrifié leur vie à l’écriture qu’ils sont mauvais? Et surtout, que ce n’est pas parce qu’on a tout donné à une œuvre qu’elle est bonne. Mérite et réussite n’ont pas de rapport. Tellement injuste! C’est dur à avaler. Parfois même impossible et ils en meurent.
   "Une femme s’abstrait du monde afin de lui donner un sens. Pendant des jours, des semaines, des années, elle compose une œuvre destinée à éclairer ses contemporains ainsi que les générations futures, sans comprendre que la lumière ne franchira jamais les murs de la mansarde où elle se cloître. Des années de silence, de tête lourde, de courbatures, de riz collant avalé à la hâte, de rendez-vous manqués, d’amitiés refusées, pour en arriver à un silence plus grand et plus pesant encore; pour retrouver plus puissant que jamais les chaos du monde." 47
   
   Face à cette détresse, Cyril se sent impliqué et décide de les sauver: il crée les AA (auteurs anonymes) où il invite tous les malheureux qui lui ont envoyé un manuscrit lamentable. Vaste éventail qui nous permet de retrouver tous les genres à leurs réunions hebdomadaires: roman à contraintes, roman-récit de voyage, roman censé choquer, romans d’inspiration religieuse, récit de ses maladies, érotique, eau de rose, polars, roman hermétique écrit dans une langue inventée que seul l’auteur connait, le roman branché et la si commune "autobiographite compulsionnelle"
   Ils viendront, ils parleront: "J'ai un problème avec l'écriture..."
   
   "Et malgré tout, malgré le monde, contre le monde, contre eux-mêmes, ils continuent d’écrire. Il y a de la beauté dans cette obstination de bœuf au labour, et tant de souffrance – voila ce qui les rassemble le soir dans l’arrière salle du Caminito, voilà ce dont Cyril veut tenter de les délivrer. Corps fragiles, mains tremblantes, regards veufs. J’ai un problème avec l’écriture. Voix mourantes." 104

   
   Le récit de la croisade de Cyril est entrelardé de nombre de débuts de romans dans les styles et genres les plus divers, romans dans lesquels il se trouve être un personnage qui meurt souvent. Ces débuts pour la plupart assez captivants, s'interrompent toujours très rapidement, abruptement, même au milieu d'une phrase et le lecteur qui ne peut résister à attendre ces petites friandises étranges comme les fruits confits d'un cake, ne saura que bien tard de quoi il retourne.
   
   On se régale à la lecture de ce roman du fait qu'il nous parle d'un milieu qui nous intéresse (les écrivains et l'édition) et d'une activité qui nous passionne: la littérature, n'hésitant pas à poser les questions de fond habituellement interdites du type: "Est-il utile d'écrire?" "Est-ce si important?" Surtout quand pour finir, quelqu'un vient nous sortir:
   "Ecrire est tellement facile, tellement ennuyeux dans le fond (…) Ah, je les plains, les écrivains et les écriverons… Comment leurs laborieuses machinations pourraient-elles valoir le dixième d’un instant de vraie vie? Aussi simple et aussi inutile qu’une grille de mots croisés…" 217

   et que ce quelqu'un est un bon écrivain, et qu'il s'en fout complètement...
   
   
   
   PS: Et quant au rôle des critiques littéraires: "Depuis quinze ans, mon babillage rémunérateur a contribué à enfumer des champs de navets, et à enterrer par la même occasion bien des œuvres éminentes, puisque les gens comme moi prennent toute la place, c’est triste à dire…" 179
   ↓

critique par Sibylline




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Dans les coulisses (bouffonnes) de l'édition...
Note :

   L'expression est militaire: être en première ligne c'est affronter le feu de l'ennemi. Héros de ce roman, Cyril Cordouan est effectivement en première ligne: il est éditeur; les éditions "Fulmen" c'est lui. Phare de la bonne littérature, on le voit refuser les manuscrits à tour de bras à la lecture de leurs premières lignes. Une hécatombe de romans et d'auteurs. Jusqu'au sens propre, puisque Martin Réal, constatant le refus persistant de Cordouan se suicide dans le bureau de l'éditeur.
   
   Qu'est-ce donc qu'un bon livre, un bon auteur pour Cyril Cordouan? Sans doute est-il plus facile de cerner ce qu'il rejette: "Ils appellent au secours les poètes, les bêtes faramineuses, les faits divers, les Mythologies, l'Histoire, pour s'inventer des mondes sucrés et huileux, sans aspérité ni surprise — tout, plutôt qu'écrire un roman, tout plutôt que parler de la vie, du chaos qui les entoure! (…) Le réel leur fait peur. Les mots les terrorisent…" Chacun de ces "arracheurs de fausses larmes" ne peut produire qu'"un manuscrit sans chair et sans nerf."
   
    Pour endiguer le flot impur, Cyril imagine de réunir ses refusés non dans un salon mais dans l'arrière-salle d'un café, s'inspirant du protocole des "Alcooliques Anonymes", pour leur faire avouer, aidé de Blanche sa secrétaire, leur coupable passion — "Je m'appelle XXX et j'ai un problème avec l'écriture."— et les éloigner du vice. L'écriture ne sera plus un vice impuni. Les réunions se passent au "Caminito", tenu par l'argentin Felipe, — un lieu et un personnage que l'on retrouvera dans "Nous voilà".
   
   Luce Réal, qui avait promis à un Cyril Cordouan incrédule de venger son mari, va espionner ces réunions du "Caminito" et fomenter un complot avec la complicité de Justine Bréviaire. L'une est prête à tout pour que les éditions Fulmen publient "Zoroastre et les maîtres nageurs". L'autre est également prête à tout pour obtenir la parution de "La symphonie Marguerite". Aux yeux de Cordouan, le premier n'est que "Titre imbécile. Bouillon insipide" et le second "révoltante cucuterie".
   
   Tandis que Luce et Justine mijotent leur assaut, il se passe beaucoup de choses dans ce roman jubilatoire (désolé, c'est dit) où l'éditeur se trouve trahi par son amie Anita et risque d'abandonner sa ligne éditoriale — évidemment ringarde aux yeux de son fils. Le plus grand bonheur de lecture vient certainement de la série des neuf "chapitre un" en italique — technique qui reprend avec une belle réussite les "chapitre zéro" de "Conciliabule avec la reine" — série où le personnage de Cyril Cordouan vit et meurt d'aventures inénarrables ici. La paternité de ces chapitres ne s'éclaircit que vers la fin du livre: surprise assurée d'autant qu'on a pu avoir une hypothèse de lecture erronée avec les premières pages…
   
   Encore un mot pour éclairer les choix littéraires de l'auteur. Les treize frustrés de la première réunion chez Felipe forment une "brochette d'écriverons à la triste figure". Parmi eux il y a l'auteur de "Salsifis !": c'est un "roman expérimental agrémenté d'un cahier des charges de trois cents feuillets. Une contrainte par feuillet: autant de coups de discipline dont l'auteur se flagelle avec délectation… Règle n°1: Chaque phrase comportera huit mots, autant que de lettres dans SALSIFIS. Règle n°2: Les initiales de ces mots formeront dans l'ordre ou le désordre le mot SALSIFIS. Règle n°3: Chaque chapitre comportera autant de phrases qu'il y a de morceaux de salsifis dans une boîte de conserve de la marque Chassepot (…). Règle n°4: Le roman comptera autant de chapitres qu'il y a de boîtes de salsifis Chassepot empilées en tête de gondole au magasin Franprix situé au huit de la rue du Huit-Mai-1945 à Paris, chiffre relevé un huit août à seize heures..." On reconnaît bien sûr une joyeuse mais cinglante dénonciation des théories et contraintes chères à l'Oulipo — affaire qui a opposé Jean-Marie Laclavetine à Jean Lahougue au point de donner lieu à une correspondance entre l'éditeur (membre du comité de lecture de Gallimard) et l'auteur refusé, à lire dans "Ecriverons et Liserons".

critique par Mapero




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Le pouvoir des fleurs - Jean-Marie Laclavetine

Aventures chez les beatniks
Note :

   J.M Laclavetine sait nous trousser de ces aventures étonnantes et pleines de rebondissements qui ne reculent pas devant les excès romanesques. En voici une qui nous fera voyager, de Cuba au Quartier Latin.
   
   Nous sommes tout d’abord à Paris en Mai 1968. Dans un squat communautaire s’épanouissent quatre amis de 18-20 ans tous épris de Lola, 10 ans de plus qu’eux, fille de bourgeois, ce qu’ils ignorent d’ailleurs. Ce qu’ils vont apprendre tout de suite par contre, c’est qu’elle est enceinte et, comme l’époque invente ses nouvelles formes d’amour, ils décideront d’être les pères, conjointement si l’on peut dire. Hélas, le bébé est kidnappé à la naissance et le reste du livre nous mènera sur 20 ans à travers les diverses tentatives pour le récupérer. Car Lola l’ignore encore, mais elle a un ennemi… et il est féroce et acharné.
   
   Ce qui fait le charme de ce roman un brin déjanté, ce sont d’abord les personnages: Les quatre pères qui ont chacun une vraie originalité, un monde à eux et une réelle épaisseur psychologique, ce qui les rend tous intéressants. La personnalité de la mère et du reste de son entourage n’est pas faible non plus, comme on aura bien l’occasion de le constater. Tous les personnages sont hauts en couleurs, chacun va de toutes ses forces dans sa propre direction ce qui permet de belles rencontres comme de jolis carambolages. Et, l’époque y étant favorable, nul ne manque d’imagination ni d’esprit d’invention. Nous en verrons les fruits. Le crayon de Laclavetine est toujours là pour tracer en trois pages ou en trois lignes, le portrait d’un personnage que l’on imaginera immédiatement avec précision.
   
   La vedette suivante est l’époque qui, de 1968 à 1988 a connu une vingtaine d’années où tout était possible ou le semblait. L’auteur, qui sait de quoi il parle, nous en transmet l’ambiance et l’humeur avec art, on s’y voit et on surfe sur cette vingtaine tonique (surtout au début). Le récit est assaisonné de slogans ou de phrases-clés de chansons que les contemporains reconnaissent au passage avec plaisir (il en est une de Ferré que l’auteur semble apprécier particulièrement puisqu’il la cite dans plusieurs romans). Les soixante-huitards échevelés, 20 ans après, se sont trouvé une place, quelle qu’elle soit. Nos héros comme les autres.
   
   Le dernier atout, évidemment, c’est le style de J.M Laclavetine qui sait tout raconter avec aisance, élégance et humour. Ainsi, sous sa plume, voici à quoi ressemble un chantage:
    "Ce sera pour moi l’occasion de vous restituer certains documents qui m’encombrent. Des photographies par exemple, que j’ai prises machinalement alors que vous étiez en train de négocier des doses de produits illicites avec un pourvoyeur bien connu sur la place."
   Un message de ce genre ne rend-il pas le premier contact moins rugueux? Après, pour la suite, faut voir bien sûr, il n’y a pas que des non-violents dans cette histoire.
   
   J’aurais tendance à classer ce roman dans les "polars" Ce n’en est pas vraiment un mais il y a enlèvement, recherches, diverses escroqueries, des morts violentes, des fusillades, alors on dira polar et un bon en plus.
   ↓

critique par Sibylline




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Le pouvoir anesthésiant des fleurs
Note :

   Alors que j’avais aimé les deux premiers opus lus de cet auteur, j’ai bien moins apprécié ce roman. La faute à une fin qui ressemble à un film américain interminablement rebondissant. La faute au trop de personnages qui tue les personnages (il y a au minimum un personnage déjanté de trop). La faute, alors que c’était ce que j’appréciais dans sa prose, au manque d’inspiration, à mes yeux, contenu dans cette histoire. Et enfin, la faute au manque d’épaisseur des personnages et par conséquent au manque de plaisir à les voir évoluer.
   
   L’époque qui héberge cette histoire à son importance. Au démarrage, il s’agit des années 60 et du vent de libertés qui souffle dans les esprits des jeunes héros de cette aventure. D’abord, le personnage central, Lola, la vingtaine finissante, a fui un mariage d’avec Jacques puis un concubinage d’avec le beau et exotique cubain Pedro, pour s’essayer à la communauté avec, entre autres, quatre garçons avec qui elle vit concrètement la libération sexuelle. Il s’agit de Nico, l’artiste, Michel le «découvreur de sons», Fonfon le scientifique et Chris le «militant phraseur». Ecrit comme ça, c’est un peu caricatural, et ça se confirmera en avançant dans la lecture. Parce que loin d’être une immersion dans les effluves cannabisées des jeunes «libérés» du carcan de la société, nous aurons à suivre les péripéties nombreuses qui vont émailler les vies des protagonistes. Parce que Lola est enceinte, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, on connait le père!
   S’enchainent alors disparitions et recherches, combines et filatures, de Paris jusqu’à Cuba, des années 60 aux années 80, de l’avènement du rock aux illusions perdues des libertaires vieillissants.
   
   Au positif, la façon très particulière de Laclavetine d’insérer du récit à la première personne au milieu d’un récit à la troisième, comme ça, comme si c’était évident et facile. Bluffant. Au positif aussi le style souvent survolté et loufoque (bien que je l’ai déjà dit, parfois trop fort de café), qui émaille l’écriture: «En effet, le bateau se traîne à la surface en ahanant, et la ligne de flottaison est nettement submergée. On dirait qu’ils ont embarqué le manuscrit du dernier discours de Fidel.» P313
   
   Au final donc, un livre lu sans déplaisir (encore que, la dernière partie…) mais sans grand intérêt non plus. Je pense qu’il a écrit beaucoup mieux et surtout plus inspiré. Je serais curieux de savoir ce qu’il en pense…

critique par OB1




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Trains de vie - Jean-Marie Laclavetine

L'univers ferroviaire
Note :

   Toutes les nouvelles de ce recueil se déroulent à proximité des rails. Ceci donne une homogénéité à la collection de textes qui est souvent absente de ce genre de bouquins. Il est souvent question d'obsession dans ces historiettes. "Baron du rail" met en scène un mari tellement obnubilé par les trains que son épouse en est désespérée. Dans "Bonheur d'aiguillage" un garde-barrière tombe amoureux d'Éléonore, une jeune femme belle et sophistiquée qui passe par là. Cette rencontre le fait basculer dans l'extrême aussitôt.
   
   Ma nouvelle favorite s'intitule "Complicata" et raconte la curieuse relation parasitaire entre un auteur et son nègre littéraire. Un bijou de narration avec des revirements brillants. Il faut aussi noter un "Conte de noël" dévoilant la face cachée de la fête et "Jour de fatigue", une sorte de collage de quatre faits divers réels.
   
   Dans son ensemble, ce livre est fort divertissant et réussit à faire le tour de son thème principal sans être redondant. Visiblement, Laclavetine s'amuse à cultiver l'humour légèrement grinçant en abordant des personnages aux comportements malsains face à des situations hors de l'ordinaire. L'écriture est rythmée et nous emporte comme un train à pleine allure.
   ↓

critique par Benjamin Aaro




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La vie duraille
Note :

   Un recueil de nouvelles consacré aux voyages en train, voilà qui était pour me faire plaisir. Malheureusement, la quatrième de couverture m'a un poil trompé, et je suis déçu de ne pas avoir rencontré autant de trains qu'attendu. Et comme toutes les nouvelles n'ont pas la même force, la lecture de ce recueil a été assez mitigé.
   
   Pourtant, cela démarre assez bien, avec "Bonheur d'aiguillage". On y suit un jeune homme qui vient de réussir le concours de la SNCF, et occupe un poste de garde-barrière dans une campagne reculée, mais sur une ligne à grand trafic. Sa vie routinière et usante bascule le jour où il aperçoit à travers la vitre d'un train à l'arrêt une femme assommer un homme. Quelques minutes, la femme est à ses côtés, et demande à ce qu'il ne fasse rien, au risque de se mettre en danger. Première nouvelle réussie, qui mêle ambiance d'isolement et trame de roman noir.
   
   Dans la suite, "Complicata" est aussi très réussie. Nouvelle assez longue, elle raconte l'histoire tumultueuse entre le narrateur et Laurent Apostolos. Alors que le premier est attiré sexuellement par le second, celui-ci le choisit pour être son témoin de mariage. Les deux amis se voient de loin en loin, et leurs vies basculent le jour où Laurent, nègre, démarre la rédaction des mémoires d'un basque fortuné. Mais la volonté de dévoiler des éléments cachés sur sa vie n'est pas du goût du commanditaire. Voyage en train jusqu'au pays basque, et nouvelle très intéressante, bien rythmée.
   
   Les autres nouvelles sont un peu plus anecdotiques, même si certaines font presque preuve de romantisme. Ainsi, dans "Arrêt du train en pleine voie", on suit une passagère et un contrôleur qui lui court après après un départ inopiné du train. Promenade dans la campagne et au bord d'un ruisseau, sans autre objectif que cette balade champêtre. "Céleste et les garnements" met en scène deux jeunes gens, un peu turbulents, attirés par Céleste, une femme plus âgée. Pour la retrouver, ils empruntent un bibliobus, ce qui donne lieu à une nouvelle étonnante. Dans la dernière nouvelle du recueil, "Compilation", Jean-Marie Laclavetine utilise quatre faits divers lus dans les journaux pour écrire la trame sa nouvelle. Si l'accumulation des faits divers étranges pour les mêmes personnes est un peu exagérée, l'exercice est intéressant.
   
   Une nouvelle, "Œil noir", m'a laissé de marbre, du fait de son écriture hachée, pas du tout mélodique. La chute ne m'a pas convaincu. Un recueil en demi-teinte donc, pour cette première rencontre avec Jean-Marie Laclavetine.
   ↓

critique par Yohan




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11 nouvelles
Note :

   11 nouvelles bien en rapport avec le titre de l’ouvrage, 11 nouvelles en rapport avec la chose ferroviaire; les trains. Enfin, pas les 11 mais un bon 2/3.
   
   C’est qu’il peut s’en passer des choses en rapport avec le train; des bizarres, des tristes, des incongrues, des pas croyables … tenez:
   « Bonheur d’aiguillage », la première. (Et je ne serais pas étonné qu’elle ait servi d’esquisse à «Nous voilà» dans lequel un des héros a le même type de job de garde-barrière intérimaire ou remplaçant) Léo, étudiant, adopte le job intérimaire de garde-barrière remplaçant afin de se faire quelques sous. Dans le bled perdu de la Champagne pouilleuse où il est affecté, il assiste depuis la fenêtre de son poste à une scène violente dans le compartiment d’un wagon du Paris-Varsovie qui fait sa halte coutumière devant sa barrière: une femme assomme un homme d’un coup de bouteille. Et la femme a vu qu’il a vu. Et notre étudiant de se trouver rattrapé par cette histoire, qui l’entraînera loin, beaucoup plus loin qu’il ne l’aurait imaginé. Mais avec les trains… allez savoir jusqu’où vous allez!
   
   « Œil noir » est beaucoup plus désabusé. Là c’est un train qui ramène Jean-Claude chez ce qui fut chez lui. Qu’il a plutôt fui dans le passé. On comprendra pourquoi! Dans la veine noire.
   
   « Arrêt du train en pleine voie » m’a fait penser au « Sous-Préfet aux champs », d’Alphonse Daudet. Point de diligence ici mais… un train. Un train qui s’arrête en pleine voie et qui fera un peu perdre la tête à un contrôleur chargé de faire remonter dans les wagons les passagers égayés et qui présentera une fâcheuse faculté à tomber amoureux.
   
   « Zone rouge » est la plus courte. Une des plus noires aussi. L’histoire d’une agression dans un train, une agression au cours de laquelle un spectateur va rester… spectateur. Mais un spectateur au statut particulier.
   
   Il y en a 11 comme ça, presque toutes donc en rapport avec le train. Peut-être la verve et l’imagination de JM Laclavetine s’expriment-elles mieux sur le format d’un roman. Ça reste néanmoins plein d’inventions et de bonheur de lecture.

critique par Tistou




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Matins bleus - Jean-Marie Laclavetine

Fictionnaire heureux
Note :

   « Il se passe tant de choses, dans une gare, et simultanément. Il a du mal celui qui veut saisir au vol un peu de cette poussière humaine avec laquelle le vent du temps s’amuse.
   Tant d’histoires, de grands et petits drames agitant le moindre recoin, tant de cœurs qui battent, de bouches qui laissent filer tant de mots, de cris, de rires, tant de rêves derrière les yeux ouverts, tant de gestes conscients ou inopinés […]
   Malgré leur aplomb, ils ne savent pas toujours où ils vont, les narrateurs, croyez-moi. Pire : il leur arrive de changer d’avis en cours de route » P 111

   
   Dans cet extrait, tout le plaisir de l’écrivain qui fictionne. Clairsemées dans le texte, plus ou moins légèrement apposées, des considérations sur le statut de narrateur et le plaisir de la fiction affleurent. Revendication d’un auteur heureux de nous raconter ses vies croisées et de parier que, même en insistant sur le caractère inventé et possiblement changeant de ses personnages, on les suivra avec attention. Pari gagné.
   
   Ange ouvre le bal en chutant à 17h08 de la nacelle d’où il peint les éléments métalliques de la verrière qui surplombe la gare, ce 19 mai, jour unique de la narration. Position stratégiquement idéale pour observer le monde des voyageurs. Et tout de suite, retour en arrière, il est 6h30, ce même jour. Les vies aux variations innombrables peuvent prendre place. L’auteur est à son poste, prêt à nous embarquer.
   
   Les personnages principaux laissent par moment leurs places à d’autres secondaires, dont le narrateur, contraint et obligé, ne nous raconte qu’une toute petite tranche de vie. Mais chaque personnage aura son minimum de potentiel romanesque.
   
   Léo jeune homme à la recherche d’avenir croise Zitta jeune femme échappée d’une famille déficiente. Alex, père malfaiteur de Léo, est traqué par Junior et Senior chasseurs de dettes de père en fils. Anita, mère courage de Léo, travaille au point presse de la gare… Une galerie de portraits en somme et un déroulement chronologique dans lequel chaque élément prend sa place en vue du bouquet final.
   
   Les personnages ne sont pas tous également attachants, certains peuvent même paraître par moments caricaturaux mais là n’est pas, à mes yeux, le plus important. La capacité de créer un monde en quelques lignes est formidable. Le plaisir pris à cette invention est communicatif. L’essentiel est là.
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critique par OB1




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19 mai, 6h30 - 17h08
Note :

   Nous sommes le 19 mai, il est 17h08 et Ange, peintre (en bâtiment, pas sur toile), est tout en haut de la gare dont il repeint les poutrelles d'un beau bleu qui a quelque peu envahi ses vêtements et ses mains. Il est tout en haut mais plus pour longtemps car, comme il nous l'indique dès le deuxième mot du roman: il tombe. Cela faisait longtemps que du haut de son échafaudage il observait la gare et ses utilisateurs permanents, habituels ou ponctuels. Il en connaissait bien quelques uns, mais la plupart pas du tout. Tous l'intéressaient. Il suivait certains juste le temps d'un éclair, d'autres bien plus longtemps, tout en se livrant à de longues rêveries et quelques réflexions philosophiques car c'est un endroit bien intéressant qu'une gare:
   « La gare est un temple de mélancolie. Les gens y passent souvent seuls, dans un instant de bascule entre passé et avenir.»

   Un lieu très ouvert aux possibles. Mais plus pour Ange car là, il tombe.
   
   Reprenons ce 19 mai à 6h30 et regardons se dérouler cette journée qui sera la dernière pour lui. Voyons s'y livrer d’âpres combats non dénués de peur, de douleur et de sang, s'y nouer de tendres liens, y exploser des passions tandis que d'autres y atteindront leur terme. Voyons les nobles comme les minables, les sages comme les fous y donner le meilleur d'eux même pour peu que les circonstances s'y prêtent un peu – et elles le font. Voyons ces situations éternelles et pourtant sans cesse réinventées que sont la bonté, l'abjection, la cupidité, l'amour et tant d'autres tièdes ou brûlantes, qui sont l'énergie motrice de tout ce petit monde. Restons encore un peu sur notre échafaudage et ouvrons les oreilles et les yeux.
   
   D'ailleurs, le narrateur, à qui sa capricieuse toute puissance sera plusieurs fois reprochée, n'est pas Ange, personnage lui aussi, comme les autres. Vous trouverez peut-être en chemin qui il est (l'auteur aime nous le faire deviner et ne le dévoile qu'à la toute fin), en tout cas ce narrateur sait tout, il dit tout, il ne juge rien et nous le suivrons jusqu'au bout de cette successions d'instants qui ont fait la journée du 19 mai dans cette gare, sans que jamais notre intérêt ne se relâche. Captivés, car nous, il ne nous a pas laissés tomber et, metteur en scène délicat et soigneux, il remettra bien tout en ordre avant de nous quitter, à la minute près. Du beau boulot, mieux calé qu'un horaire SNCF.
   
   Et tout au long, comme en passant, sans qu'on s'aperçoive que la chose devient plus intellectuelle, l'auteur nous commente en chemin les difficultés et les pièges de la narration: comment raconter deux évènements distincts qui se passent en même temps? Une ligne sur deux? Comment choisir ce qui est dit, ce qui est tu, selon quel angle le montrer? Par quel caprice? Un roman est choix permanents, agencement subtil d'engrenages délicats, un roman est un puzzle fini (du moins dans le meilleur des cas).
   
   Un excellent moment de lecture.
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critique par Sibylline




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Roman de gare...
Note :

    Attention ! Le commentaire ci-dessous vous révèle qui est l'auteur.
   
   
   "Littérature SNCF" ! Certains sans doute crieront qu'il est paradoxal de refuser cette expression pour chroniquer ce curieux roman qu'est "Matins bleus". Mais le fait que l'histoire entière se passe dans une gare indique seulement que c'est un carrefour, à la manière de la scène d'un théâtre où se réalise l'unité de temps et de lieu d'un vaudeville. Tout se passe un 19 mai rythmé chapitre après chapitre par les aiguilles de l'horloge d'une gare importante, avec ligne TGV, où se croisent, se cherchent ou s'évitent une foule de personnages. Il y a ceux qui y travaillent, comme Ange le peintre en bâtiment dont l'incipit prédit le sort cruel, Anita la marchande de journaux et son fils Léo. Il y a ceux qui se retrouvent par hasard dans ce cadre, comme Zitta la punkette en fugue, ou Pablo l'ancien casque bleu devenu fou. Il y a ceux qui ont raté leur train, telle Virginie l'actrice de télévision à qui jadis une série a donné plusieurs années de célébrité... Sont aussi de la partie deux joueurs de poker atteints d'addiction — Alex, l'ancien mari d'Anita et Laurent le comédien et compagnon de Virginie — deux gros bras, Junior et Senior, et Frédéric le médecin qui au début n'a besoin que d'une carte de téléphone.
   Remuez le tout! Et il en sortira bien quelque chose! C'est le pari qu'a tenu J.M. Laclavetine avec ce roman agréable à lire, où d'autres voyageurs, une quinzaine, s'invitent pour partager quelques brefs moments de leur vie. Anita, pas encore quarante ans, attire les regards des hommes; elle séduira le médecin. Alex a de sérieux ennuis avec les gros bras qu'il s'efforce d'éviter en raison de sa dette de jeu tandis que son fils trouve une nouvelle amie en rompant avec l'ancienne.
   
   L'originalité de ce livre tient aussi à ce que l'auteur interpelle le lecteur par dessus la tête du narrateur — lui-même présent mais caché dans l'histoire. C'est l'homme qui se sert d'un ordinateur portable. Il est en plein travail d'écriture. Il a emprunté la place de la dame pipi ce qui n'est pas le meilleur endroit pour observer le petit monde de la gare: peu importe puisque le narrateur est dans la fiction. L'auteur feint de commenter son travail: «Il est désormais clair que le narrateur vient d'introduire dans le récit deux nouveaux personnages.» Arrive le moment où l'auteur juge qu'il y en a assez et feint de devoir reprendre le contrôle de la création! «…encore une vie. Le hasard veut que ce soit la dernière, tu sais quoi penser du hasard, lecteur, quant au narrateur il a suffisamment médit de cette puissance pour que nous doutions ici de son existence même, mais bref, disons qu'un hasard, un petit dieu capricieux et chafouin nous propose celle-ci, nous aurions pu en rencontrer tant d'autres, cependant nous avons un roman à terminer…»
   
   De poétiques citations choisies à l'intention d'une femme inaccessible ont failli rapprocher cette œuvre d'une comédie sentimentale. En fait dans un roman où l'incipit annonce un drame final la tragédie viendra nécessairement. Quand ? Il sera 17 heures. Comment? On ne le dira pas ici. Sachez seulement qu'il y aura beaucoup de verre brisé comme dans un polar.

critique par Mapero




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Nous voilà - Jean-Marie Laclavetine

Le maréchal chez les gauchistes
Note :

   Un fait divers très politique sert de base à l'intrigue. Dans la nuit du 19 au 20 février 1973, à Port-Joinville, dans l'île d'Yeu, on a volé le cercueil du maréchal Pétain. Décédé en 1951, le maréchal conserve de vaillants fidèles dans les rangs de l'extrême-droite et parmi les vétérans de la Grande Guerre. Ils se demandent pourquoi le maréchal ne reposerait pas au milieu de leurs camarades de combat, à Douaumont. D'où le titre repris de l'hymne de Vichy: "Maréchal, nous voilà". À l'époque le cercueil du maréchal avait été retrouvé à Saint-Ouen — c'est-à-dire aux puces — et de là directement ramené à l'île d'Yeu.
   
    Sur cette base historique, le facétieux Jean-Marie Laclavetine a inventé une réjouissante histoire avec des côtés rocambolesques. Comme dans la vraie vie, ça commence avec le vol du cercueil par un commando aux ordres d'un célèbre Avocat. On reconnaît bien sûr Jean-Louis Tixier Vignancourt (1907-1989) qui s'était porté candidat à l'élection présidentielle de 1965 après avoir été député du Rassemblement National en 1956, et auparavant secrétaire général adjoint à l'information de Pétain en 1940-1941, et plus anciennement député du PPF depuis 1936.
   
   Arrivée en région parisienne, l'expédition des "fachos" entre dans la fiction: une seconde équipe doit prendre le chemin de Verdun, mais dès la traversée de Paris la camionnette se trouve bloquée dans la manifestation des paysans du Larzac soutenus par leurs moutons; les gauchistes rameutés sautent sur l'occasion d'en découdre avec CRS et "fachos". En valeureux anarchiste, Salvador, s'empare de l'estafette et planque le cercueil — qu'il a eu la stupéfaction de découvrir à l'intérieur — dans une cave du quartier, avec la complicité d'un cafetier et de son ami Paul Destrem, étudiant et dilettante. Celui-ci fréquente les maoïstes de Paris pour les beaux yeux de Lena dont le prénom ne doit rien au fleuve de Sibérie dont Oulianov prit le nom! Commence alors l'autre fil conducteur du roman: l'histoire très mouvementée du couple que forment Paul et Lena. Un couple en pointillé plutôt. Tandis que Paul survit comme garde-barrière à mi-temps, en écoutant Lena se lance dans tous les mouvements contestataires de l'époque, y compris au Larzac. Il en résulte un voyage du maréchal sur le causse et sa longue planque dans le cimetière d'un village aveyronnais!
   
   Naturellement, la disparition du maréchal — sa "permission" comme aurait dit l'Avocat — étant découverte, ses supporters se lancèrent à sa recherche. D'où une autre facette du roman: un polar avec barbouzes, serrures forcées, fouilles illégales et passages à tabac. En vain ou trop tard. Et les années passent: Samuel, le fils de Paul et de Lena, a grandi, il est devenu archéologue, Lena a cessé de courir après la révolution à travers l'Europe, Salvador est rentré d'Islande sans la beauté boréale qu'il y avait suivi. Le hasard d'une fête remet en présence les acteurs des différents bords et c'est reparti pour un dernier round. Mais là: motus.
   
   D'un bout à l'autre de son roman, Jean-Marie Laclavetine se délecte à nous présenter les travers de ses personnages et des milieux où ils évoluent. Pour être juste, c'est surtout la société post-soixante-huitarde qui fait les frais de son ironie, et particulièrement les maoïstes: ainsi de Florence, l'amie de Lena, «chose à peine croyable : ancienne maoïste, elle se montrait, l'âge venant, douée d'une sorte d'humour.» Paul, de son côté, est un modèle de résistance au Système: il rejette le salariat — jusqu'au moment où il devient gardien à l'Arc de Triomphe où comme chacun sait repose un autre poilu... L'auteur se moque des lectures soporifiques des amis de Paul et Lena — Marx, Marcuse et Althusser étaient à la mode — comme des comportements et des mœurs de l'époque. L'affaire est absolument jubilatoire. Faites attention à ne pas rater vos rendez-vous à cause de ce livre!
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critique par Mapero




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Pétain sorti des limbes
Note :

   Sorti des limbes, sorti des limbes… enfin sa dépouille, son cercueil. Pas le personnage ou les idées.
   
   Encore une idée bien farfelue de J.M Laclavetine qui fait matière à un nouveau roman bien original: en 1973, des nostalgiques pétainistes, extrême-droitistes bon teint, décident de donner au cadavre de Pétain une sépulture plus glorieuse que celle de l’île d’Yeu, ils veulent récupérer le cercueil pour lui faire rejoindre Douaumont et l’ensevelir parmi les soldats…
   
   « Ils n’eurent aucun mal à trouver la sépulture, avec sa simple dalle claire ornée de lettres noires:
    PHILIPPE PETAIN
    MARECHAL DE France
   Il fallait agir avec discrétion: par un malencontreux hasard, les fenêtres de la gendarmerie, construite à deux cents mètres de là, donnaient sur le cimetière.
   Ils débarrassèrent la pierre tombale des vases emplis de fleurs et des plaques commémoratives qui l’encombraient, puis l’Auvergnat se mit à l’ouvrage. Il s’agissait de pratiquer deux ouvertures dans le joint latéral en ciment, sur chacun des côtés, afin d’introduire deux barres à mine et de desceller la pierre monumentale.»
   

   Les militants pétainistes parviennent à leurs fins. Enfin non, au début de leurs fins, c’est à dire à l’extraction du cercueil de la tombe et à son évacuation vers Paris, étape ante Douaumont mais… c’est un roman qu’a écrit J.M Laclavetine et ça ne peut pas se passer aussi simplement. Un hasard comme l’Histoire se plait à en semer dans les vies des uns et des autres fait transiter le véhicule transportant le cercueil par le Champ de Mars bloqué par une manifestation, où il est question de Larzac, de moutons et bergers et de soldats. Pas de chance, l’un des convoyeurs dans la voiture bloquée est reconnu par un des manifestants. Rixe, découverte du cercueil, nouvel enlèvement dudit cercueil, mais par l’autre bord pour le coup. Plutôt le bord anarcho-hippie…
   
   Sur ce bord là, on est avec Paul Destrem, Salvador Martinez, Lena… les véritables protagonistes du roman, ceux qui font avancer l’histoire. Anarchiste pour Salvador, hippies ou faisant comme si (on est en 1973) pour Paul et Lena, la cause est aussi entendue que pour l’autre bord; hors de question de laisser le cercueil de Pétain divaguer, d’abord le cacher puis aviser…
   
   On peut imaginer le parti que peut tirer un auteur inspiré d’un tel départ. Eh bien JM Laclavetine est un auteur inspiré et on n’est pas déçu. Pas le moins du monde. De la folie un peu douce, l’occasion de se pencher sur les mœurs des années pompidolo-giscardiennes quand la jeunesse jouait aux hippies et que le Larzac battait son plein, et nous voilà plongés dans une compétition féroce entre ceux qui dissimulent le cercueil et ceux qui sont prêts à tout pour remettre la main dessus.
   
   Démarré en 1973, ça se terminera en 2007. Comme ça devait se terminer finalement… Je vous laisse lire!
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critique par Tistou




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Au fait, vous êtes au courant pour la Cité Interdite?
Note :

   Difficile de lire la quatrième de couverture sans se sentir mis en appétit et la curiosité fortement titillée. Je vous fais juges :
   « 1973. Le cercueil du maréchal Pétain est arraché à sa sépulture par un commando d’extrême droite. Ils projettent de l’ensevelir à Douaumont, parmi les Poilus. Mais Paul et Salvador, deux trublions indépendants, interceptent par hasard la dépouille.»

   Par trublions, il faut entendre gauchistes. Mai 68 n’est pas si loin et l’âge d'or des barbouzes non plus, sans parler de celui des mouvements musclés d’extrême droite ou gauche. C’est une époque et ce sont des personnages que J.M Laclavetine connait bien. Il sait de quoi il parle et comment en parler. Avec en arrière plan un défilé accéléré des actus de 1970-80, j’étais sûre qu’il ne décevrait pas son public sur une histoire pareille… et j’avais raison.
   
   On retrouve un peu des personnages du même acabit que ceux rencontrés dans «Le pouvoir des fleurs» écrit 7 ans plus tôt (Fonfon fait même une brève apparition), mais si vous ne devez en lire que l’un des deux, prenez plutôt celui-ci car il bénéficie en prime d’une vraiment bonne histoire. Les tribulations originales de notre maréchal valent leur pesant de croix de guerre et les affres, face à ce foutoir, de ceux qui, dans l’ombre du haut de l’échelle, devaient tout diriger avec leur morgue habituelle, sont bien réjouissantes. On perd d’ailleurs parfois le cercueil un peu de vue, le temps de suivre plutôt l’évolution des vies des personnages (car tout cela s’étale sur bien des années) mais sans que l’auteur laisse fléchir l’intérêt. «Toutes ces histoires, ces vies comme des pelotes que l’on dévide» sont captivantes aussi.
   
   Un humour constant entrelardé de morceaux de bravoures d’anthologie, un trait caricatural mais juste, une totale absence de manichéisme, et c’est captivé et réjoui que le lecteur suit les ultimes aventures du maréchal et de ses convoyeurs amateurs (très).
   
   Si je peux me permettre un reproche: je dirais que j’ai fini par trouver dommage que l’auteur ne puisse pas évoquer le Grand Timonier sans rappeler qu’il «lutinait les gamines dans la Cité Interdite». La première fois, c’est une info, la seconde fois une redondance mais ensuite… ne nous le cachons pas, on s’en lasse. Même s’il semblerait que Les gamines soient Une, c’est très vilain, c’est vrai, et même totalement indigne, mais j’ai cru entendre dire qu’on avait deux ou trois autres bricoles que l’on pouvait lui reprocher à l’occasion, cela diversifiera le propos parce qu’après plusieurs romans de Laclavetine, du plus loin que je vois venir cette histoire-là, j’ai maintenant comme un mouvement de recul.
   Mais pas au point de renoncer à le lire!

critique par Sibylline




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Petit éloge du temps présent - Jean-Marie Laclavetine

La Pension Littérature
Note :

   Je n’avais pas vraiment réfléchi à la question, mais je crois que je m’attendais plus ou moins à des considérations sur le présent dans le sens de capacité à vivre l’instant. Carpe diem en quelque sorte. Mais non, nous avons ici en fait un recueil de nombreux petits éloges (20 pour être précis) qui éclairent divers aspect de notre temps présent. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le titre, et ces pétaradants petits éloges de Sam, Robert et autres oiseaux m’ont au bout du compte bien fait rire.
   
   Certains font le portrait de personnages notables (Cortazar, Roger Grenier, Anatole France etc.), d’autres d’attitudes, d’institutions, de lieux (Bordeaux, Tours) et même d’un oiseau. Pas un "drôle d’oiseau", non, un oiseau tout simple et tout vrai dans ses plumes, qui est parfois pêcheur, parfois chasseur, mais plus joli en pêcheur à mon goût et semble-t-il aussi à celui de l’auteur.
   
   Certains de ces éloges tournent aux dégommages qui m’ont donné le plaisir de constater nos convergences de vues sur l’autofiction littéraire ( "autobiographie maigrelette et touche-pipi") ou le Nouveau Roman  "Les tentatives individuelles de recherche et d’innovation en matière de créations romanesque ont fait l’objet, vers le début des années soixante, d’un rapt dogmatique à prétention totalitaire. A relire aujourd’hui les écrits d’un Jean Ricardou, théoricien illuminé du nouveau roman, on balance entre stupéfaction et fou rire.". La littérature française est vraiment douée pour perdre son temps depuis quelques décennies. Tout n’est pas à jeter, loin de là, mais quand même, que de temps et de papier gâché! "Sur le plan théorique, le Nouveau Roman s’avéra une usine à concepts peu rentable et passablement polluante".
   
   Certains petits éloges m’ont fait rêver, comme celui consacré à Francis Lemarque "Peut-être croyez-vous ne pas connaitre les chansons de Francis Lemarque" demande J.M Laclavetine pour nous prouver au contraire qu’elles sont dans toutes les oreilles, mais point n’en était besoin; il me semble bien plutôt que je pourrais les fredonner toutes, même avec des lalala pour faire le compte si besoin est, que j’ai des souvenirs pour toutes.
   
   Le plus drôle? Le petit éloge du vieux con: "Sachons avec vaillance encourager le vieux con partout où il prospère, y compris dans nos miroirs."
   
   Mon petit éloge préféré? Celui du blasphème bien sûr, qui évoque les caricatures de Mahomet de 2006 (Oh tiens, comme l’histoire se répète! Quelle surprise!) et regrette que"La religion, avec la complicité des analystes et intellectuels de gauche comme de droite, se déprend peu à peu de la sphère privée où depuis un siècle elle avait été justement reléguée." Ce dont à mon avis il serait en effet grand temps de s’inquiéter.
   
   Le titre de l’éloge ne permet pas souvent de savoir où Laclavetine nous emmènera, alors c’est comme une série de courtes balades-surprises bien rafraichissantes au bout du compte, un petit recueil qui se lit vite et le sourire aux lèvres. On se sent moins seul.
   
   
   Extrait:
   
   "Plus notre perception du monde est médiatisée, virtualisée, et plus l’injonction réaliste se fait despotique. Les écrivains obéissants ou rusés se lancent dès lors dans une surenchère qui fait de leurs œuvres un catalogue de clichés orduriers et violents. On le constate chaque automne, nous avons tendance à confondre la valeur littéraire d’une œuvre et son intérêt sociologique – ce que nous pensons qu’elle révèle de notre présent immédiat. D’où notre passion pour le réalisme trash, qui peut plus facilement et fallacieusement prétendre à l’authenticité, et pour les témoignages vaguement travestis en romans. Une partie de la production contemporaine relève plutôt que de l’autofiction, de l’autojournalisme: le tour de mes fesses en quatre-vingts pages. Peu importe la médiocrité, la banalité, la bêtise même des existences ainsi étalées à l’envi. L’important est que leur récit soit détaillé et crédible." (111-112)

   
   (si, si, ne le niez pas, je suis sûre que des noms vous sont venus à l’esprit)

critique par Sibylline




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Au pays des fainéants sublimes - Jean-Marie Laclavetine

Pour Ligériens avertis
Note :

   Laclavetine accompagne le photographe Jean-Luc Chapin à travers la Touraine, il porte le parapluie qui abrite son Hasselblad lors des prises de vue. C'est un stage professionnel de lenteur. En vélo et en Twingo ils parcourent toute la province, villes et villages, partout où Laclavetine a des amis à lui présenter: des viticulteurs, des artistes, des gens à part.
   « Nous sommes à la pointe de la feuille de vigne opportunément découpée par l'administration napoléonienne dans la carte de France pour y représenter le jardin de la France cher à Rabelais. Si le département d'Indre-et-Loire ne recouvre pas avec une exactitude absolue les contours de l'ancienne Touraine, il en est une figuration particulièrement bienvenue, avec son tracé ampélographique: une feuille de vigne dont les rivières formeraient les nervures.»
    Remontant ou descendant les cours et sans ordre chronologique, la fine équipe suit la Gartempe, la Creuse, la Vienne, la Loire, l'Indre, le Cher avec des coins pour la pêche. Si les débits de tabacs commencent à se raréfier dans ces campagnes profondes, il reste encore des auberges typiques tenues par des amis et relations de Laclavetine. Chemin faisant, on n'est jamais bien loin d'une exploitation viticole, en culture biologique de préférence, et certains chapitres sont très orientés "pinard", avec vendanges et dégustations. Le vouvray accompagne bien les rillettes de Tours. On croise de célèbres fantômes: celui de François Rabelais autour de La Devinière et celui d'Honoré de Balzac à Saché — «nombre de ses lettres à Mme Hanska ou à Zulma Carraud sont expédiées d'ici.» C'est d'ailleurs ce dernier qui donne à l'auteur la formule de son titre dans un passage de "L'Illustre Gaudissart".
   
   Sans apprendre grand chose d'essentiel sur l'auteur, cette lecture confirme son penchant anti-urbain, anti-parisien: Tours est le maximum qu'il puisse supporter et c'est là qu'il habite près de la cathédrale. Cette littérature itinérante prend parfois l'allure d'un hommage à ceux qui sont venus s'installer, s'enraciner ici même temporairement comme Max Ernst ou Alexandre Calder, et surtout goûter l'absence de stress qui recouvre le pays plus que les 25 % de couverture forestière. Les Tourangeaux sont les plus à même de tirer la substantifique moelle de ce récit verdoyant qui s'adresse en priorité aux Ligériens confirmés et aux fidèles de la Dive Bouteille, «goutteux illustres et buveurs très précieux.»
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critique par Mapero




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Ni regret, ni souvenir
Note :

   Au moment de partir arpenter les sentiers de Touraine, en compagnie d’un écrivain bordelais de naissance, tourangeau d’adoption, l’on devait bien s’attendre à ce que la promenade tourne à l’hommage pour un terroir reconnu autant pour ses productions littéraires que viticoles. Et sans doute les esprits de François Rabelais et d’Honoré de Balzac ne sont-ils jamais bien loin au long de ce périple qui nous amènera aussi à croiser la route d’Henry James – qui réserva une part substantielle de son délicieux "Voyage en France" à la vallée de la Loire. Mais plus encore, c’est un certain art de vivre – une certaine douceur paresseuse – que Jean-Marie Laclavetine semble avoir voulu faire revivre au fil de pages tissées de visites chez ses amis, de clichés immortalisés par Jean-Luc, l’ami photographe et compagnon de voyage, ou de retours sur des sites chers à leur cœur à tous deux. C’est ce qui fait le charme de ce périple "au pays des fainéants sublimes", et c’est ce qui en fait aussi les limites.
   
   Du charme et de la douceur, ce livre en a à revendre, qui regorge de jolis moment piqués au vol, d’un pique-nique les pieds dans l’eau jusqu’à un irrésistible défilé de mode bovine. Et sa lecture ne laissera certainement ni amertume ni regret. Mais plusieurs jours après en avoir tourné la dernière page, j’en suis déjà à me demander s’il me laissera tout simplement quelque souvenir que ce soit, ou s’il s’en ira rejoindre la troupe de ces lectures certes agréables mais surtout anecdotiques et si vite oubliées? La douceur du Val de Loire ne méritait-elle pas de laisser une empreinte plus profonde? Et la plume de Jean-Marie Laclavetine ne pouvait-elle vraiment pas mieux lui rendre justice?
   
   
   Extrait:
   
   "A Saché, nous y allons, oui, mais il serait dommage de ne pas profiter des haltes que nous suggère la fantaisie du paysage ou la rencontre d’un site particulier. Regardez ce creux que fait la route, là, avec à droite une échappée sur les prairies mouillées, à gauche un vallon où ruminent des vaches blanches. Elles portent avec élégance des manchons de boue jusqu’à mi-cuisseau, et nous toisent avec ce regard tendre et attristé qui fait fondre. Pour rejoindre un enclos un peu plus haut, elles doivent passer un petit ruisseau à gué, près de la route. Voilà typiquement le genre de scène qui intéresse Jean-Luc, et le crachin ne l’arrêtera pas. Il va falloir sortir de la voiture en évitant la chute dans un fossé humide, puis tenir en grelottant un parapluie au-dessus du 6x6 Hasselblad qui, contrairement aux êtres humains, mérite d’être soigneusement protégé des intempéries. Je râlerais bien en peu, mais en vérité ce défilé de mode bovine me réjouit." (pp. 133-134)

critique par Fée Carabine




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Paris mutuels - Jean-Marie Laclavetine

Drôle et noir
Note :

   Vincent est flambeur. Il tient un club de boxe qui sert également de tripot clandestin. Il joue aux courses. Un jour à l'hippodrome, à l'arrivée d'une course qui l'a rendu encore un peu plus chanceux, il rencontre Léa. La suite, il la raconte. Totalement aveuglé par l'amour qu'il porte à cette femme, il tombera de très haut, fera même de la prison par amour ou par lâcheté. Pourra-t-il tomber encore plus bas? Eh bien, oui!
   
   Nouveau numéro de l'excellente collection Vendredi 13. Il trouve naturellement sa place parmi les autres très bons titres. Vincent raconte ses malheurs, mais c'est tellement gros, impensable que c'en est drôle. JM Laclavetine se moque gentiment de son héros, le faisant passer pour un gentil, un peu naïf qui gobe tout, même le plus incroyable, par amour et pour les quelques et de plus en plus rares moments d'intimité avec Léa. Léa sous la coupe de qui il est totalement. Léa qui fait ce qu'elle veut de cet homme qui se laisse facilement mener, par fainéantise ou par confort. Léa qui le ruine. Léa qui vit lorsque lui ne fait que l'attendre.
   
   La première partie du livre est drôle, j'avoue avoir beaucoup souri aux mésaventures de Vincent. En même temps, je me disais que c'était un peu de sa faute s'il se faisait avoir comme cela malgré les conseils de son ami Angelo. Jusqu'au mariage, journée très particulière comme il se doit : "La cérémonie à la mairie fut expédiée sans tralala, suivie d'une verre au café de l'Europe et d'une promenade dans le square Marcel-Pagnol jonché de crottes de chiens, on a déjà fait plus romantique. La mariée était pressée, et nos deux témoins, Fred et Angelo, n'avaient pas grand-chose à se dire. Le temps de signer le registre sous l’œil du greffier, de boire un coup, et nous nous sommes retrouvés seuls. [...] Mon épouse m'a accordé une fantaisie : faire un détour par les rues de Vienne et de Madrid pour contempler d'en haut les voies ferrées avant de rentrer à la maison : ce fut notre voyage de noces." (p.46/47)
   
   Malgré cette superbe journée, inoubliable, comme il se doit pour un mariage, Vincent ne voit rien, et continue de ne vivre que pour Léa. Mais il n'a pas encore atteint "son" pire : le moment culminant de cette idylle particulièrement romantique, la naissance de Violette, qui ressemble étrangement à Fred, le frère de Léa. Car Vincent n'aime pas les enfants, ce qui nous vaut une tirade de l'auteur particulièrement vacharde :
   "On devrait naître à dix-huit ans. Treize quatorze, à la rigueur. Tout ce qui se passe avant est nul et non-avenu, stupide, superficiel, inintéressant. [...] On fait semblant de trouver merveilleuse cette époque où l'on ne savait parler que par borborygmes et où l'on ne maîtrisait pas ses sphincters, où l'on se cassait la figure toutes les cinq minutes faute de savoir poser un pied devant l'autre et où l'on se fourrait la cuiller de purée dans le nez. [...] Période qui se prolonge avec l'adolescence, où l'on commence à s'intéresser à l'autre sexe et où tout se termine dans des foirades poisseuses et grotesques, des chocs d'appareils dentaires et des rougeurs de peaux acnéiques. Franchement. Ne me dites pas que vous avez vraiment aimé ça." (p.69)

   
   La seconde partie est moins humoristique, Vincent survit plus qu'il ne vit sans Léa, abruti par un travail original qu'il ne fait pas avec plaisir. L'heure est grave, et l'auteur fait une pause dramatique, noire dans son roman. Puis, la fin redevient plus enlevée, plus joyeuse et JM Laclavetine conclut son livre dans une belle pirouette réjouissante à souhait.
   
   Belle écriture de JM Laclavetine, qui met ce bouquin pour moi au niveau de celui de Michel Quint que j'avais adoré surtout pour ses qualités littéraires. Beaucoup d'humour, d'ironie, d'auto-dérision, de situations "abracadabrantesques". Vincent est "un cave" comme on disait dans les films noirs des années 50/60. A propos de cinéma, il serait très bien ce livre, adapté à ce format.

critique par Yv




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Et j'ai su que ce trésor était pour moi - Jean-Marie Laclavetine

Pour nous aussi
Note :

    "Et j'ai su que ce trésor était pour moi" est un très élégant roman sur la passion amoureuse, celle de l'amour et de la littérature. De temps en temps ça fait du bien de se laisser envelopper et caresser par les mots d'un écrivain enchanteur tel que Jean-Marie Laclavetine.
   
    Dans une chambre d'hôpital, la nuit, Marc tient la main de Julia. Elle est dans le coma. Un ordinateur coincé sur ses genoux, il lui raconte des histoires pour tenter de la réveiller.
   
    C'est l'histoire d'amour de Marc, la cinquantaine, écrivain renommé avec la belle Julia, toute jeune écrivaine.
   
    Elle lui a remis son premier manuscrit lors d'une soirée, le coup de foudre et la folle envie de se revoir.
   
    Ils vont se revoir, s'aimer et conclure un pacte. A chaque fois qu'ils se voient à tour de rôle, ils doivent inventer une histoire et l'écrire. Mais Julia est mariée.
   
    Ses absences deviennent une souffrance à couper le souffle pour Marc, le vieux tigre. Jusqu'au jour où il décide de savoir... et de ce fait nous aussi.
   
   Jean-Marie Laclavetine a la manière la plus belle pour faire de cette femme dans le coma, une belle endormie et de cette chambre aux lueurs vertes des appareils de contrôle un palais des mille et une nuits.
   
    Le lecteur est envoûté et écoute lui aussi ces récits d'aventures et d'amour remplir la nuit d'hôpital.
   
    De multiples histoires se bousculent et se mêlent, Marc change parfois la fin, les personnages se retrouvent dans plusieurs histoires, les prénoms se répercutent. On est perdu et puis on retrouve le rythme, l'envolée, la bulle littéraire magique et bienveillante. On guette le réveil de la belle aussi.
   
    Au milieu de ces histoires, certaines sont paisibles d'autres troublantes et vives, Marc nous raconte son histoire d'amour. Et c'est beau.
   
    La littérature pour guérir, pour aimer, c'est un beau thème. Le tourbillon de récits est bien mené et attache le lecteur dans une fiction qui rattrape la réalité. La plume de Laclavetine, poétique et malgré tout pleine d'humour, nous enchante.
   
    J'ai beaucoup aimé, le "je commence" du début et le "je commence" de la dernière phrase. C'est beau. On perçoit une non-fin. Le titre est mystérieux aussi mais devient évident.
   
    Une envolée d'histoires, des mots qui nourrissent, ne vous privez pas, lisez le.

critique par Marie de La page déchirée




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