Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois de décembre 2011 & janvier 2012
Edgar Laurence Doctorow

   Nos sauts par dessus océans et frontières nous ont une nouvelle fois fait atterrir aux Etats Unis, et ce fut pour y étudier E. L. Doctorow que l'on a bien tort en France de négliger un peu après sa période de succès éclatant de la fin du 20ème siècle. Un auteur historique-historien qu'il faut avoir lu au moins un peu.
   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2011 & JANVIER 2012
   
    Edgar Laurence Doctorow est un romancier américain, né le 6 janvier 1931 à New York, troisième génération issue d'émigrants juifs Russes.
   
   Il fit des études brillantes au Kenyon College en Ohio qu'il compléta par une année à la Columbia University (thème: drame anglais) puis effectua son service militaire en Allemagne (1954-55).
   
    Marié et père de trois enfants, il gagne sa vie comme éditeur. En 1969 il obtient un poste à l'Université de Californie et se consacre davantage à l'écriture ce qui lui permet de publier en 1971 "Le livre de Daniel" qui est immédiatement un grand succès. Ce succès ne devait plus se démentir au cours de ses publications suivantes aussi bien aux USA qu'à l'étranger.
   
   E. L. Doctorow a reçu entre autre le National Book Award, deux National Book Critics Circle Awards et le Pen Faulkner Award.
   
   
    * Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Bibliographie ici présente

  Le livre de Daniel
  Ragtime
  Le plongeon Lumme
  La vie de poète
  L'exposition universelle
  La Machine d’eau de Manhattan
  Cité de Dieu
  La marche
  Homer & Langley
 

Le livre de Daniel - Edgar Laurence Doctorow

Cacophonie Infantile*
Note :

   Ce roman raconte l'histoire de Daniel et Suzanne Isaacson qui sont une transposition des enfants Rosenberg.
   Quand E.L. Doctorow a écrit "Le livre de Daniel" on ne savait pas encore si les Rosenberg étaient ou non coupables d'avoir transmis aux Russes des documents leur permettant de copier la bombe atomique américaine, ainsi qu'on les en accusait. Certains étaient persuadés que oui, d'autres que non, mais quoi qu'il en soit, beaucoup ont pensé que la peine avait été trop sévère (Ils furent les seuls à être exécutés sous ce chef d'accusation). Doctorow a fortiori, parlant par la bouche de Daniel leur fils, aurait pu défendre farouchement leur cause, clamer leur innocence, crier à l'erreur-l'horreur judiciaire; il n'en a rien fait. Au lieu de cela, il maintient une certaine objectivité et s'il méprise le pouvoir réactionnaire de l'époque et les tenants de la chasse aux sorcières, il ne se prononce pas vraiment sur leur culpabilité.
   "Mon père et ma mère sont allés à la mort pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. A moins qu'ils ne les aient commis, qui sait?"(p 72)
    Et c'est très justement vu. Coupables ou non, là n'était pas le problème pour les enfants Isaacson-Rosenberg, ce roman montre comment ils n'ont jamais pu accepter/accéder à un monde adulte où, soit des parents préfèrent une cause à leurs enfants, soit un pouvoir arrache les uns aux autres. Car Daniel et Suzanne ne se sont jamais remis de ce qui leur est arrivé à ce moment-là. Les adultes bienveillants qu'ils ont -également- rencontrés n'ont pas pu contrebalancer le traumatisme.
   
   Le roman commence alors que Suzanne qui est devenue une sorte de "junkie révolutionnaire" a été hospitalisée à la suite d'une nouvelle tentative de suicide. Son frère, de son côté mauvais mari et père de famille irresponsable, éternel étudiant fumiste, se précipite à son chevet et c'est pendant cette période qui couvre la durée de son hospitalisation que se déploient les quatre "livres de Daniel" qui racontent aussi bien leur présent que ce qu'ont vécu ces deux enfants depuis leur petite enfance jusqu'à ce jour. Ces derniers temps, ils n'étaient plus si proches qu'ils avaient pu l'être, mais chacun n'en était pas moins la seule famille restant à l'autre. Nous resterons toujours du côté de Daniel l'ainé, dans des récits où première et troisième personnes se télescopent autant que les époques en un tableau que pourtant, pour ma part, je n'ai jamais trouvé confus. Daniel ne cherche pas notre sympathie (et c'est tant mieux car il est devenu, à mes yeux, un homme parfaitement odieux), il raconte, parvenant à donner une parfaite vraisemblance à tout ce dont il témoigne.
   
   Il s'est trouvé que j'avais lu peu auparavant "L'exposition universelle" qui est un tableau de l'enfance d' E.L Doctorow , cela m'a permis de voir à quel point l'auteur s'était servi jusque dans les détails et scènes de vie les plus intimes, de sa propre famille pour incarner celle des enfants Isaacson. Cela explique sans doute le réalisme et la véracité de la plupart des scènes présentées et cela montre également la proximité que l'auteur éprouvait vis à vis de ses personnages qu'il pensait issus d’exactement du même monde que lui. Mais la ressemblance s'arrête là car si on la poursuivait, soit lui-même, soit son frère ainé (qu'il aime beaucoup) se trouverait à la place de Daniel dont il a fait un personnage si déplaisant. Il voit donc une similitude de monde qui lui permet une peinture particulièrement vivante jusque dans les détails, sans chercher de similitude de personnalité ou d'histoire.
   
   L'autre élément qui participe à la réussite de cette fresque, c'est la qualité des personnages secondaires. Il y en a qui n'occupent que peu de temps le devant de la scène et qui n'en ont pas moins cette épaisseur qui fait que le lecteur s'intéresse à eux et en gardera le souvenir. C'est le cas par exemple du meneur du groupe contestataire auquel participe Suzanne, Artie Sternlich. Là encore, on sent que Doctorow s'est puissamment appuyé sur du réel (je pense qu'il s'agissait d'Abbie Hoffman). C'est sans doute cet enracinement profond dans des sources ou des modèles réels qui donne au roman cette "évidence" des choses dans une histoire complexe où les choses sont justement tout sauf évidentes.
   
   
   * Arrivé au terme de ces 430 pages, vous vous demanderez peut-être ce que c'est au juste que ce livre, eh bien Daniel vous le dit :
    "Le livre de Daniel : Existence Présentée aux Honorables Professeurs en les Priant de la Considérer comme un Élément Important pour la Préparation d'un Doctorat en Biologie Sociale, Entomologie Élémentaire, Anatomie de la Femme, Cacophonie Infantile, Hyper-Démonologie, Eschatologie et Pollution Thermale."
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Une période noire de l’Amérique
Note :

   Il n’y a manifestement pas que des auteurs américains aveuglés par la puissance des Etats-Unis et le nationalisme... Il y a aussi Edgar Lawrence Doctorow. Qui nous parle là d’une période pas précisément à l’honneur d’un peuple qui se tonitrue démocratique et qui ne l’a pas toujours prouvé. Je veux parler de l’époque du McCarthisme et de son hystérie anticommuniste.
   
   Il est dommage par contre que E. L. Doctorow se sente obligé de faire si compliqué, si tortueux. Il adore mélanger genres, époques, intervenants, mettre tout bout à bout et laisser le lecteur faire le tri. Il offre aussi, envers de la médaille, foultitude de pistes de fins possibles à son roman. Il les suggère, il laisse le lecteur conclure. Autant le dire, E.L. Doctorow est un très grand auteur américain, il écrit magnifiquement et surtout il a une puissance de raisonnement détonante, mais il ne sait pas faire simple. Dommage..., c’est peut-être pour cette raison qu’on ne parle pas de lui à la hauteur de son talent?
   
   «Le livre de Daniel» ne se lit pas en deux jours, et encore moins d’une traite. Il y a des passages où il faut véritablement laisser reposer ce qu’on a lu, laisser décanter et reprendre. Ce n’est pas si fréquent, en tout cas, de trouver un américain avec un tel recul politique critique sur ce que représente son pays et les erreurs qu’il a pu commettre. A cet égard, si E.L. Doctorow pouvait nous faire un roman autour des interventions américaines en Irak et en Afghanistan... !
   
   «Le livre de Daniel» traite en fait de la destinée des deux enfants des époux Rosenberg, condamnés aux USA pour espionnage et exécutés sur la chaise électrique. Dans le roman, nous avons affaire au couple Isaacson, dont Daniel est le fils et permet à E.L. Doctorow un coup d’œil appuyé au plus ancien «Livre de Daniel»,... beaucoup plus ancien 
   
   L’histoire est donc connue, l’issue également, mais ce qui intéresse E. L. Doctorow ce sont plutôt tous les aspects périphériques ou déclencheurs de cette tragédie. Vu par Daniel, un des enfants du couple. Mais un Daniel qui a le cerveau de Doctorow... ce n’est pas du «petit bois», croyez-moi!
   
   C’est touffu, sincère, lucide. Le genre de lecture qui rend intelligent. Qui prend aussi la tête par moments.

critique par Tistou




* * *




 

Ragtime - Edgar Laurence Doctorow

Documentaire sur la Belle Epoque !
Note :

    Doctorow tout court! Le nom sur la couverture bleue et blanche de 1976 claque au-dessus des lettres multicolores du titre "Ragtime", ouvrage paru en France lors de la célébration du bicentenaire des États-Unis, peu avant l'élection de Jimmy Carter. Ce fut un succès éditorial. Il n'y aurait rien de commun treize ans plus tard pour le bicentenaire de notre révolution.
   
    Le roman se situe dans la décennie qui a précédé l'entrée en guerre des États-Unis contre l'Allemagne, sous la présidence de Woodrow Wilson, au temps où le ragtime était popularisé par Scott Joplin. L'action démarre dans la périphérie de New York, à New Rochelle, précisément là où l'auteur habitait une maison datant de 1906. C'est dans une maison semblable que le romancier installe la famille qui sert de base au roman, une famille anonyme composé de Père et de Mère, du Jeune Frère de Mère, du Grand-Père et du petit Garçon. Père dirige une entreprise prospère qui fabrique des feux d'artifices et des drapeaux. Alors on se dit que "Ragtime" doit être le roman de la middle class... En fait, pas du tout. La famille en question permet surtout d'ancrer et d'incarner le récit et de faire tenir une présentation de l'Amérique de ces années-là en évitant des développements encyclopédiques.
   
    Tout y est de la modernité de l'Amérique... Révolution des transports, triomphe du capitalisme et découverte du monde, naissance de la société du spectacle, puissance de la presse devenue quatrième pouvoir, immigration européenne et self-made men...
   
    Le paysage urbain de la future Mégalopolis atlantique est quadrillé par les réseaux des trains et des tramways tandis que l'industrie automobile se développe: une Ford modèle T est l'un des personnages essentiels du roman où se croisent les hommes célèbres du temps. Henry Ford est invité par John Pierpont Morgan qui vient de créer un splendide musée et projette un voyage archéologique en Égypte. «Après les joueurs de rugby avec leur culotte en toile matelassée et leur casque de cuir, les archéologues étaient les personnages qui avaient le plus de prestige dans les universités.» De son côté Père participe à l'expédition de Peary en Arctique; c'est un drapeau de sa société que l'explorateur plante dans la glace polaire. Houdini, le champion de l'évasion, qui a rejoint l'action dès la fin du premier chapitre, va vivre une expérience pionnière dans l'aviation. Un pauvre immigré juif, Tateh, rompt avec le travail en usine et devient un pionnier de l'industrie du cinéma. Sigmund Freud débarque d'un transatlantique entouré de confrères prestigieux mais trouve New York trop bruyant et démuni de toilettes publiques si bien qu'il retourne en Europe, contrairement aux millions d'immigrés débarquant à Ellis Island. La misère ouvrière inspire un puissant mouvement syndical et à la suite d'Emma Goldman les anarchistes croient à leurs bombes et au grand soir. La belle Evelyn Nesbit, première sex symbol de l'Amérique du XXe siècle figure à la Une des journaux lors du procès consécutif au meurtre de son amant par son mari. Doctorow s'amuse à bâtir son histoire avec des rencontres improbables: Jeune Frère surgit d'un placard face à la belle allongée nue dans la chambre d'Emma Goldman lui parlait féminisme et révolution en ces temps d'attentats anarchistes!
   
   Dans cette Amérique débordante de vitalité, un pianiste noir et bien sapé, Coalhouse Walker Junior, descend de sa Ford T devant la maison de New Rochelle où l'on a recueilli Sarah, une jeune femme noire qui vient d'accoucher. «Il la considérait comme une reine africaine en exil.» Ce musicien noir —on dit nègre dans le roman— va également devenir un héros du roman après que sa Ford aura été vandalisée par les pompiers de New Rochelle. La querelle, nourrie par la soif de justice et de respect d'un côté, et par le racisme de l'autre, ne peut que s'envenimer. L'intrigue passe par plusieurs stades avant de sombrer dans la tragédie —en même temps que le happy end... On n'en dira pas davantage pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, surtout s'il a vu le film —médiocre assure-t-on— qu'en a réalisé Milos Forman.
   
    Un magistral tour d'horizon de l'Amérique des années 1910 pour un grand bonheur de lecture.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Les USA au début du 20ème siècle
Note :

    La première impression produite à la lecture de Ragtime évoque la peinture, une fresque impressionniste et fourmillante d’une Amérique bouillonnante aux portes du XXème siècle.
   
   Lentement, les chapitres initiaux du roman dressent une suite de petits tableaux dont on se dit d’abord qu’ils nous dépeignent, par le prisme d’une mosaïque, une société dynamique et novatrice, une représentation du rêve américain, d’autant que Doctorow renforce ces symboles de réussite en mêlant des personnages réels à ceux qu’il crée de toutes pièces... Le procédé intrigue et amuse, d’autant que le point de vue narratif situe le lecteur dans la réflexion du créateur: à maintes reprises, l’auteur précise par exemple qu’on ne sait pas grand chose des origines de certains personnages — Coalhouse ou Sarah par exemple— mais j’en retiendrais comme illustration plus évidente la dénomination des personnages centraux: en français Père, Mère, le plus jeune frère de Mère… sans indiquer jamais leur véritable nom. Ce procédé est intéressant en ce qu’il situe d’office le lecteur comme membre de cette famille nantie et bien installée d’une banlieue confortable de New York.
   
   De fait, plus on avance dans le déroulement de la fresque, plus les fêlures de cette société idéale apparaissent: la marginalisation de certains personnages sert de ressort aux mises en relation des protagonistes que tout oppose, comme Evelyn Nesbit, dont le sort est chamboulé par la jalousie de son mari. Elle est amenée à côtoyer d’abord un architecte de renommée internationale avant de se laisser fasciner par un artiste maudit, épisode qui la confronte à notre curieux plus jeune frère de Mère le temps d’une idylle invraisemblable, dont le descriptif initial est franchement hilarant et saugrenu.
   
   Mais les épiphénomènes de l’intrigue ne masquent pas le ton plus âpre de l’analyse sociale que dresse en fait E.L Doctorow: dès que nous faisons connaissance avec Tateh et sa petite fille, l’écrivain aborde la description d’une société plus fragile, plus tendue, où les bouillonnements sociaux mènent aux grèves et aux affrontements répressifs. Et de fait, l’errance de Tateh et de sa fillette préfigure les crises sociales à venir. Le combat de Coalhouse Walker est emblématique du problème racial inhérent aux USA, question qui alimente d’ailleurs une bonne part de la créativité littéraire, musicale et cinématographique de ce vaste état.
   
   Insensiblement, les touches impressionnistes de la première partie cèdent la place aux portraits plus sombres d’une société qui vit au bord d’un précipice. Dans la lumière, les avancées des progrès industriels, avec la longue description du réseau de transports desservant la mégapole, les expéditions polaires aux côtés de Peary comme vitrine de l’esprit pionnier, l’emballement du financier Pierpont Morgan à l’égard de l’industriel Henry Ford. Dans le clair obscur qui se dessine au-delà de ces épisodes, les luttes ouvrières, la misère sociale, la réalité d’une émigration qui ne trouve pas l’Eldorado promis, le racisme et les ostracismes de toutes sortes…
   
   Loin de conforter l’image rassurante des premiers chapitres, "Ragtime" nous mène progressivement à la lucidité poignante d’un monde aux portes de la Barbarie, qui se précise dans l’inévitable implication des États Unis dans le premier conflit mondial. Ce roman qui commence en 1902 par la description de la belle maison de New Rochelle s’achève sur des perspectives tout autres. Un récit passionnant, étonnant parfois, remarquable par l’acuité de son regard.
   ↓

critique par Gouttesdo




* * *



Naissance d'un nouveau siècle
Note :

   Ragtime est un roman complexe à résumer. Plus qu'un récit avec des intrigues multiples, E. L. Doctorow signe un roman d'ambiance: celle des Etats-Unis de la côte est au début du XXe siècle. Au cœur de l'ouvrage, on trouve une famille blanche, qui sera le point de départ des nombreuses intrigues de ce roman.
   
   Le père, patron d'une entreprise de feux d'artifice, est un aventurier dans l'âme. Il s'engage notamment sans hésiter avec l'expédition Peary pour atteindre le Pôle Nord. Dans la famille, il y a également la mère, plus effacée, un peu craintive, mais qui prendra ses distances avec son mari quand il sera nécessaire et aura l'opportunité et la force de reconstruire sa vie. Il y a également Jeune Frère, homme fantasque, qui rompt le cadre idyllique de la famille pour s'engager dans des actions violentes visant à dénoncer la ségrégation qui frappe les noirs.
   
   Car le thème du racisme est un des thèmes importants du roman. La vie de Colehouse Walker Jr, jeune musicien de ragtime, amoureux de Sarah, la domestique de la famille, est édifiante. Son fils, qu'il n'a jamais vu, vit avec Sarah, et les retrouvailles qu'il tente de nouer avec la jeune fille et son fils tournent au drame. L'injustice qu'il subit (presque une anecdote, un véhicule abîmé volontairement par les membres d'une caserne des pompiers, mais aux conséquences dramatiques) est à l'origine de son engagement radical, dans lequel il est suivi par quelques personnes, dont Jeune frère qui se maquille au bouchon brûlé pour se noircir le visage.
   
   Outre cette intrigue centrale, palpitante, E. L. Doctorow donne à lire l'évolution de la société américaine de cette décennie qui ouvre le début du siècle. On y croise l'illusionniste Houdini, le magnat financier Morgan qui se passionne pour l'Égypte, l'industriel Ford qui lance sa célèbre voiture Modèle T ou l'archiduc Ferdinand d'Autriche, dont l'assassinat à Sarajevo sera à l'origine de la première guerre mondiale.
   
   La force du roman est donc de remettre en perspective et en question le modèle américain, qui semble dans les premières pages le cœur du roman. Car la mort et la violence, le racisme et l'injustice sociale sont toujours présents, de manière plus ou moins visible. Écrit en 1975, ce roman est une plongée réussie dans l'histoire des Etats-Unis, qui m'a rappelé le travail de Dennis Lehane sur Boston dans "Un pays à l'aube", ou certains passages du très bel ouvrage de Colum McCann, "Les saisons de la nuit".

critique par Yohan




* * *




 

Le plongeon Lumme - Edgar Laurence Doctorow

Lecture complexe
Note :

   Au début, j'ai eu bien du mal à différencier les personnages. Doctorow raconte sans donner immédiatement les indications qui permettraient d'identifier les acteurs de la scène qu'il nous présente. Le livre commence ainsi dans un chaos hermétique qui a dû en faire renoncer plus d'un avant même d'atteindre les 50 pages. Ce n'est qu'ensuite, avec le recul et ayant engrangé un certain nombre de scènes que le lecteur commence à parvenir à réorganiser les choses et à structurer de mieux en mieux le récit. Toujours est-il qu’à partir du moment où j’ai commencé à y voir clair, j’ai été suffisamment captivée pour aller au bout de ma lecture sans aucun effort.
   
   Doctorow a écrit ce roman fin des années 70. Aux Etats Unis comme en France, les écrivains se voulaient innovants et expérimentaux. On avait l'ambition de jeter à bas les conventions littéraires pour essayer de nouvelles façons de faire. Toutes n'allaient pas dans le sens de la limpidité. L'auteur pouvait avoir par exemple plutôt en tête d'améliorer la puissance de l'évocation. Je dis cela parce que justement, ce qu'on ne peut pas dénier à ce livre, c'est la vitalité de certains personnages (pas tous hélas) mais Joe par exemple existe bel et bien pour le lecteur. Il a vie et souffle, et certaines scènes où il se trouve sont totalement indiscutables quant à leur puissance évocatrice. Même si parfois il faut, pour qu'elles deviennent totalement compréhensibles, qu'elles soient reprises une seconde fois par un autre narrateur et soutenues sous d’autres formes: poèmes par exemple.
    Vivante aussi, l’époque de crise qui est la sienne, avec ses milliers de chômeurs miséreux sur les routes en quête d’un bout de pain tout en rêvant encore au miracle américain qui fera peut-être d’eux un jour des milliardaires. Même si… "Il était difficile de se persuader qu'on était bien soi et non une centaine d'autres, l'homme de le situation"
   
   Le rôle capital et les interventions que l'auteur a voulu confier au personnage de Warren Penfield, le poète, me semblent, au vu du résultat et avec le recul du temps, discutables. Il ressemble tant à Joe par certains côtés de son histoire qu'il favorise les confusions et, si ses interventions poétiques qui reprennent le récit un peu à la manière dont les troubadours chantaient l'épopée du maître qu'il accompagnaient, nous permettent généralement de mieux le comprendre, j'ai quand même toujours eu l'impression d'une intrusion mal venue quand il apparaissait. Il gêne. Il prend trop de place pour un second rôle, pas assez et de façon pas assez claire pour que ce récit soit vraiment aussi le sien. Du moins à mon avis.
   Les passages sur le Japon qui ont sans doute pour but de donner de l'épaisseur au personnage de Warren Penfield, m'ont semblé trop obscurs pour remplir leur rôle, d'autant qu'ils sont insérés par éclats dans le récit sans introduction permettant de savoir tout de suite que l'on a changé de lieu, d'époque, de personnages. Ils désarçonne plutôt le lecteur et lui font perdre le fil de l'histoire de Joe Paterson qui ne se saisit déjà pas elle-même au premier coup d'œil.
   
   
   Une autre chose frappe dans ce récit, c'est son déséquilibre. Alors que plus de 100 pages puissantes (sur 290) se sont déjà écoulées à évoquer les débuts de la vie de Joe, avec des scènes très frappantes, qui nous suivront jusqu'au bout du récit alors qu'elles n'y auront plus de place, apparait une histoire d'amour qui devrait en toute logique être annexe et accompagner la poursuite des aventures de notre personnage et qui au contraire, se développe démesurément et "bouffe" tout, devenant une histoire passionnée et passionnante que rien n'annonçait. Si bien que ce roman n'a plus de centre, de noyau. Si c'était l'histoire d'amour, il n'aurait pas dû être si développé avant l'apparition des protagonistes, si c'était la vie de Joe, cette passion n'aurait pas dû être si détaillée et nous entrainer si loin de son cours.
   
   En conclusion, une lecture que je ne regrette pas en raison de ses qualités littéraires et de l’intérêt du personnage de Joe, mais une lecture malaisée et complexe où les innovations littéraires ont plus affaibli qu’amélioré le roman. Seule la maîtrise de Doctorow lui permet d’éviter le fiasco dans cette expérimentation.
   
   
   PS : Et le "plongeon lumme"? le titre sans doute vous a plongés dans la perplexité eh bien Doctorow nous en donne le sens (bien que ce ne soit pas lui qui l'ait choisi puisque le titre original est "Loon Lake", nom de l'endroit où le milliardaire s'est établi) Nous apprenons donc que c'est... "une espèce de grèbe". eh oui.
   Comment ça pas plus avancé? Mais si voyons, vous savez bien, ces oiseaux aquatiques qui plongent pour pêcher d'où le nom de celui-ci: le plongeon lumme.

critique par Sibylline




* * *




 

La vie de poète - Edgar Laurence Doctorow

Pas de strophe pour Doctorow
Note :

   Ce recueil de textes brefs qu'on ne peut tous qualifier de nouvelles a été publié initialement en 1984 sous le titre "Lives of the Poets" mais deux ans plus tard la traduction française choisit bizarrement de passer le titre au singulier —peut-être pour imiter Robert Walser...
   De poésie il n'est pas question dans les textes qui forment la première moitié de ce recueil de 200 pages, mais ponctuellement dans le texte "La vie de poète" qui constitue la seconde moitié du livre; on y croise des noms comme Ruskin et Trakl. Les autres textes s'apparentent à des fonds de tiroir.
   
   Dans le texte principal et dans la première nouvelle, "L'écrivain de la famille", l'auteur Doctorow se camoufle à peine sous le prénom Jonathan. De fait le recueil s'ouvre sur l'histoire intéressante d'un jeune garçon à qui on demande d'écrire des lettres en se faisant passer pour le père dont on veut cacher le décès à la grand-mère. Ce Jonathan, à la fin du livre, est un auteur qui, la cinquantaine venue, fait un tour d'horizon de ses relations et le point sur sa vie conjugale. Ses relations appartiennent principalement au milieu littéraire et artiste de New York; plus que de discours sur l'art et la création (en grec: poiêsis) il s'agit de couples aux religions variées et aux aventures galantes qui finissent mal en général. Les portraits vachards ne sont pas rares: «Mattingly est un homme de l'Ouest qui s'exprime par monosyllabes (…) et comme beaucoup de peintres et de sculpteurs, il est fondamentalement illettré.»
   
   Le narrateur évoque en passant son «mariage lâche» — au sens d'élastique — bon prétexte pour s'éloigner d'Angel qui habite dans le Connecticut et s'installer seul à Manhattan avec ses livres et sa machine à écrire. Il rêve du retour de voyage d'une égérie volage — «Ce que je redoute le plus c'est qu'elle va demander que nous soyons amis.» Il lui arrive aussi de penser à des villes lointaines qu'elle a dû visiter: «Venise la moussue avec ses canaux de vase froide, le premier Disneyland» ou encore «Paris la crasseuse, Paris la surfaite et la trop maquillée». Ne cherchons plus pourquoi Doctorow est quasiment absent des catalogues des éditeurs français.

critique par Mapero




* * *




 

L'exposition universelle - Edgar Laurence Doctorow

Enfance new-yorkaise
Note :

   Intitulé "roman", "L'exposition universelle" est pourtant essentiellement un ouvrage autobiographique, sans se donner la peine de prétendre autre chose. C'est bien, d'intituler ses souvenirs "roman", cela vous permet de les raconter comme il vous plait sans que l'on puisse venir vous contester tel point ou tel autre sous les vains prétextes de réalité ou d'objectivité qui, on le sait, sont d'inaccessibles idéaux surtout pour les affaires personnelles. Voilà donc les souvenirs d'enfance d'Edgar, depuis ses tout premiers jusqu'à l'exposition universelle à New-York en 1939 et 40, alors qu'il n'a pas dix ans et que va se terminer sa scolarité primaire.
   
   Il nous dresse le tableau d'une vie plutôt privilégiée dans une époque difficile qui traversait elle aussi une crise, mais si sa famille connut de grosses difficultés financières comme tant d'autres, ce fut principalement pour cause de père joueur. En tout cas, Edgar fut toujours aimé, de sa mère qui passa sa vie à maintenir à flot la nef familiale, de son grand frère qui jugeait de son devoir de l'éduquer et de son père nonchalant, léger, bienveillant (et pas mal absent). C'était un monde cultivé où l'on était musicien mais également passionné de toutes les nouveautés techniques qui envahirent alors les Etats-Unis (le monde moderne sera d'ailleurs le thème de cette exposition universelle). Une époque de changements, les bons, les mauvais, mais tout change et qui peut en être plus convaincu qu'un gamin en pleine croissance? Quant à lui, il sera écrivain.
   
   Le défaut de ce livre serait peut-être que l'on ne quitte guère l'anecdotique et même l'anecdote personnelle. Je l'ai dit, si la famille connut une faillite, ce ne fut pas celle de l'époque et, si l'on lit facilement et sans déplaisir les souvenirs d'Edgar, on ne les voit pas trop nous éclairer sur un monde si ce n'est celui d'une petite bourgeoisie qui se passionne pour les émissions de radios et dont les fils, dingues de maquettes, découvrent les super héros des comics dont c'était l'âge d'or. L'enfance heureuse d'Edgar lui a surtout fourni le gros réservoir de stabilité et de confiance en lui qui devait lui permettre de devenir l'écrivain qu'il est.
   
   Et comme il ne saurait y avoir de roman d'E.L. Doctorow sans expérience stylistique, voici ce qu'il en est ici: Le narrateur (Edgar) nous raconte son enfance de façon chronologique dans des chapitres numérotés parmi lesquels (à commencer par le premier) s'intercalent des chapitre intitulés du nom d'un membre de la famille qui parle à un Edgar adulte pour lui expliquer ce qu'il n'aurait pas pu savoir ou comprendre alors. Un peu comme les choses se font dans la réalité lorsqu'on interroge ses parents sur ses propres souvenirs et que les choses se mettent en place.
   
   La quatrième de couverture nous fait miroiter la découverte dans les souvenirs d'enfance de ceux qui ont inspiré des personnages de ses futurs romans, c'est vrai aussi, mais surtout pour «Le livre de Daniel».

critique par Sibylline




* * *




 

La Machine d’eau de Manhattan - Edgar Laurence Doctorow

Science sans conscience…
Note :

   Nous sommes en 1871. McIlvaine, à la tête d’un journal, s’inquiète de la disparition d’un de ses pigistes, Martin Pemberton. Ce dernier, talentueux mais mal reconnu, ne donne plus signe de vie. Intrigué par cette disparition, le narrateur journaliste mène l’enquête auprès de la famille et des connaissances. Il apprend d’abord que son protégé aurait aperçu son père en ville, alors que ce dernier, homme riche et peu ragoutant, est mort deux ans auparavant. Accompagné ensuite par le flic Donne, il dénoue le fil de l’intrigue jusqu’à l’apparition d’un mystérieux docteur Sartorius…
   
   Dans un New York aux ramifications mafieuses, à la politique peu soucieuse de justice, abandonnant des enfants en nombre à la sauvage vie des rues, la réflexion du livre porte sur le prix à payer et les limites à toute recherche scientifique. Jusqu’où peut-on aller au nom de la science?
   
   L’enquête est prenante, les digressions nombreuses et les personnages intéressants. Le tout est sombre, peu optimiste quant aux capacités de l’homme à s’élever. La réflexion sur la cupidité et l’égoïsme, le comportement en rapport avec la mort, autant de thèmes et de pistes à parcourir.
   
   Une coquetterie de style est pénible à la lecture: un usage constant des points de suspension servant à montrer l’hésitation des personnages lors des nombreux dialogues.
   
   L’ensemble est prenant, reste en tête et montre un monde dépourvu de sagesse. Un univers d’hommes se voulant surpuissant par leur maitrise de tout. Une critique cinglante de nos modes de vie occidentales, du prétendu pouvoir de l’argent, du rôle de la science dans nos sociétés, de la folie des hommes. Une base solide et riche au service d’une enquête qu’on suit à travers les yeux d’un personnage attachant car sensible.
   ↓

critique par OB1




* * *



Semi-polar Belle Epoque
Note :

   Avril 1871, New-York. L'histoire nous est racontée par McIlvaine. Rédacteur en chef du Télégram, journal new-yorkais, il gère une équipe de pigistes tous porteurs de grands espoirs littéraires, journalistiques ou financiers mais tous pour l'instant intermittents mal payés et soumis à un revenu tout ce qu'il y a de plus précaire. Ils font tapisserie sur les chaises d'une sorte de salle d'attente où McIlvaine en pêche un quand un sujet est à exploiter. Parmi eux, Martin Pemberton est le plus doué, le plus fantasque, le moins soumis. Fils d'un magnat richissime, il a refusé de profiter du moindre sou de cette fortune dès qu'il en a connu l'origine honteuse (trafics, y compris d'esclaves, fourniture de matériel de qualité plus que non conforme en temps de guerre etc.). Mais justement, Martin Pemberton a disparu. Après quelques déclarations un peu délirantes selon lesquelles il aurait vu son père dans un bus, qui ont laissé sceptique et dubitatif tout un entourage ayant assisté aux funérailles du dit père, le jeune homme a totalement disparu de la circulation. McIlvaine se met en tête de le retrouver et c'est lui qui nous le raconte d'un ton non dénué d'humour et même d'un peu de cynisme car il est bien placé pour ne rien ignorer des dessous d'un New-York ("cette ville infernale") totalement corrompu. Les conséquences de ses recherches se feront sentir sur toute la ville...
   
   Je dois tout de suite dire que l'aspect énigme policière ne me semble pas tout à fait convaincant. C'est un peu léger et pas vraiment crédible. Ce qui par contre emporte l'adhésion dans ce roman, c'est d'une part l'écriture – remarquable – et de l'autre cette peinture précise et vivante dans ses aspects les plus quotidiens de ce New-York du dernier quart du 19ème siècle. C'était une époque où rien n'était joué pour l'Amérique et mieux, où tout se jouait. Une époque passionnante du point de vue de l'historien et l'on sait que dans ce domaine, Doctorow est une référence. On jurerait qu'il l'a vécue et qu'il parle de ce qu'il voit autour de lui et vit au quotidien. C'est remarquable et les aspects les plus vétustes, y compris dans la psychologie des personnages, sont excellemment rendus. Le livre a même un petit aspect désuet qui en fait le reflet parfait de l'époque qu'il évoque.
   
   Alors vraiment, si vous voulez en savoir plus sur la vie dans la mégapole américaine en cette fin de 19ème siècle, lancez-vous! Allez voir vous aussi où est passé Martin Pemberton et ce qu'a fabriqué son père, le trafiquant millionnaire.
   
   
   PS : De plus, vous retrouverez ici un certain Docteur Sartorius, médecin militaire d'exception que nous avons connu jeune dans "La Marche".

critique par Sibylline




* * *




 

Cité de Dieu - Edgar Laurence Doctorow

Roman? Romans!
Note :

   Touffue de chez touffue, la "Cité de Dieu". On y trouve le Doctorow roi des digressions, qui traite mille sujets en un roman! Résumer "Cité de Dieu"? Impossible. Il y est question de religions; la croix d’une église épiscopale volée et retrouvée sur le toit d’une synagogue. (Nous sommes à New York sans pour autant qu’on puisse penser que N.Y. soit la Cité de Dieu! Certes non.) Il y est question de prêtre déchu, de prêtre qui se convertit au judaïsme pour l’amour d’une belle rabbine. Il y est question d’Einstein, Wittgenstein, Frank Sinatra (du moins l’on devine que c’est lui) … Tout ceci au fil d’infinies digressions.
   
   Le foisonnement constant des thèmes abordés ainsi que le surgissement abrupt d’un Einstein ou d’un Sinatra, tombant comme un cheveu sur une soupe, rend le roman pas facile à lire. On ne le lit pas d’une traite, c’est sûr! Sans compter que le sieur Doctorow a une profondeur de pensée qui lui permet effectivement de faire surgir Einstein ou Wittgenstein avec toute la pertinence voulue, ce qui n’est pas précisément évident.
   
   La théorie du Big Bang intervient à plusieurs reprises, comme en contrepoint, et Dieu n’est jamais loin. D’ailleurs n’est-il pas partout?
   
   Mais surtout, ce qui me restera d’abord de la "Cité de Dieu", c’est cette conceptualisation de ce que je ressens si fortement et que E.L. Doctorow exprime si clairement, concernant les adaptations de romans à l’écran:
   "Ainsi l’expression «langage filmique» est-elle une contradiction dans les termes. L’expression littéraire prolonge l’impression dans le discours. Elle s’épanouit jusqu’à la pensée à l’aide de noms, de verbes, de compléments d’objet. Elle pense. Le film fait imploser le discours, il ôte à la pensée toute dimension littéraire, il la réduit à la signification compressée de l’intuition, de l’impression ou de la compréhension pré-verbales. On reçoit ce qu’on voit sans avoir à le demêler par la pensée. On voit la scène éclairée et décorée, on entend la musique, on voit les expressions du visage, les mouvements du corps et les attitudes des acteurs costumés et coiffés – et on comprend. Voir un film est un pur acte d’inférence. Au sens le plus profond, les films sont illettrés par nature. C’est peut-être pourquoi une part de la prose la plus recherchée qui s’écrit aujourd’hui est l’œuvre de critiques de cinéma qui traitent assidûment de films indignes de la moindre attention. Pourquoi? Ca peut être les films les plus exécrables, les plus stupides – peu importe. On aura droit à l’intégralité de la réaction du critique, puissamment argumentée. Même s’il n’en est pas conscient, le critique défend la culture du verbe, soumettant l’expérience prélittéraire ou postlittéraire de la vision du film aux développements de la pensée syntactique.
   Le roman va partout, dedans, dehors, il s’arrête, il repart, son action peut être mentale. Et il n’est pas esclave du temps. Le film est esclave du temps, il ne médite jamais, il montre les dehors de la vie, il montre le comportement. Il tend au raisonnement moral le plus simple. Les films produits par Hollywood sont linéaires. La simplification narrative d’une réalité complexe et moralement conséquente est toujours ce vers quoi dérive un roman adapté au cinéma. Les romans peuvent tout faire dans les ténébreuses horreurs de la conscience. Les films font des gros plans, des arrivées en voiture, des lieux, des poursuites, des explosions.”

critique par Tistou




* * *




 

La marche - Edgar Laurence Doctorow

Au cœur de la guerre de Sécession
Note :

   E.L. Doctorow prend le parti de nous immerger totalement au sein de l’armée du Général Sherman, Général confédéré, qui, à la tête d’une armée de 60 000 hommes, déferle sur la Georgie, la Caroline, dévastant et combattant tout ce qui bouge. A cette armée s’agglomèrent progressivement tous les esclaves libérés qui, désemparés, ne se sentent pas d’autres ressources que de suivre l’armée en marche. Ce n’est pas pour autant un roman de guerre puisque c’est aussi d’amour qu’il s’agit, d’amours faudrait-il dire.
   Je m’aperçois par ailleurs, à l’heure de taper cette critique, ayant lu d’autres Doctorow depuis, que cette "Marche" est assez atypique dans son œuvre; d’abord parce que c’est – quelque part – un roman historique, et ensuite parce que Doctorow ici se tient à l’histoire, ne digresse pas autant qu’il en a coutume. (Lire un E.L. Doctorow c’est accepter de s’intéresser à mille sujets à la fois qu’il traite en digressant au fil de son histoire et au fil des rebonds) Non, dans "La Marche" la lecture est beaucoup plus linéaire, ou tout au moins moins éparpillée.
   Deux grands axes dans sa narration: l’axe historique, la marche de l’armée commandée par Sherman, dans le genre "Panzer", et les histoires d’amour – une seule sera la bonne et parviendra au bout du roman, une improbable histoire entre Calvin et Pearl, l’ex-esclave mulâtresse. Ça en fait un Doctorow pas si difficile à lire. Je n’en dirais pas autant d’autres … ? Une très belle galerie de personnalités; des saintes aux plus vénales, des flamboyantes aux plus mesquines … La vie quoi …
   
   "Dans la rue, le quartier tout entier, régnait un silence surnaturel quand les premiers d’entre eux firent leur apparition. Montés ou à pied, sans être précisément timides, ils n’étaient pas arrogants non plus. Et qu’ils étaient donc jeunes. Peu avaient l’âge de Foster Thompson quand il était tombé. Un lieutenant mit pied à terre, ouvrit la grille de fer forgé et s’avança dans l’allée. Il se tint au pied des marches, la salua et dit qu’elle n’avait rien à craindre. Le général Sherman ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants, dit-il.
   …/…
   Et puis il y en eut tant que la rue en fut inondée et qu’ils se répandirent à travers les cours et les jardins comme une rivière envahissant ses berges. Des chariots bâchés de toile blanche tirés par des attelages de mulets firent leur apparition, les muletiers avaient retroussé leurs manches, et derrière eux venaient des affûts, l’acier des canons reflétant le soleil de la fin d’après-midi avec de soudains et violents éclats de lumière évocateurs du pouvoir qu’ils avaient de cracher la mort."

   ↓

critique par Tistou




* * *



Sherman & Grant vs Lee & Johnston
Note :

   « "La Marche" commence là où se terminait "Autant en emporte le vent".» (éditeur)
   
   Cette marche, c'est celle de l'armée de Sherman, qui ravage les états du Sud des Etats Unis en cette année 1864. Elle traverse la Géorgie, la Caroline du Sud puis celle du Nord, remportant victoire sur victoire, parfois aisément, parfois non. Nous commençons dans un beau domaine sudiste évacué à la hâte à son approche et poursuivons notre histoire avec Arly et Will, deux pauvres gars de l'armée du sud, très jeunes, en prison dans leur propre camp et même condamnés à mort, l'un pour avoir tenté de déserter, l'autre pour s'être endormi pendant son tour de garde. L'arrivée de l'armée adverse qui s'empare de la forteresse, les délivre et, échappant au flot pour enfiler des uniformes bleus, ils se font passer pour des soldats de l'autre camp, leur idée étant plutôt d'échapper aux combats de quelque camp qu'ils soient. Arly, très débrouillard entraine Will plus jeune sans trop s'inquiéter car il est persuadé que si Dieu les a arrachés au peloton d’exécution, ce n'est pas pour qu'il leur arrive quelque chose ensuite: il a forcément un projet pour eux.
   
   Le récit se déroule ainsi en scènes suivant successivement différent personnages qui tous, sudistes, nordistes, noirs, blancs, bourreaux, victimes, politiques, soldats et médecins accompagnent la marche de Sherman vers la reddition des troupes confédérées.
    »Soixante mille hommes, lame de faux large de cinquante kilomètres fauchant une terre où avait régné l'abondance. »
   Ces gens, auxquels Doctorow prête vie avec beaucoup de talent, se croisent parfois, ils sont tous éléments de ce grand mouvement tant physique (déplacements de plusieurs dizaines de milliers de soldats à pied à travers tout un pays avec les conséquences dévastatrices que l'on imagine), historiques (c'est une guerre civile), philosophiques (négation du droit de posséder un homme), politiques (préservation de l'unité des Etats-Unis) et intellectuel (brassage des cultures). Tout cela, l'auteur a parfaitement su le rendre, sans oublier les transformations techniques de cette fin de 19 ème siècle (photographie par exemple) et les découvertes (chirurgicales entre autres) et inventions que la guerre favorise. Grande dévastation, cette guerre de Sécession est aussi le passage obligé vers un monde nouveau porteur de promesses même si personne ne sait encore quoi faire de ces esclaves noirs libérés et qui suivent les troupes de l'union sans plus avoir ni gite, ni subsistance assurés. Comme dans toutes les guerres, les femmes paient le prix fort elles aussi.
   
   Un récit grandiose mené de main de maître par un Doctorow qui ne laisse jamais retomber l’intérêt de son lecteur. Il mêle sans manichéisme les personnages historiques et fictifs auxquels il sait donner suffisamment de réalité et de profondeur psychologique. Il varie constamment les angles de vue, nous laissant à chaque fois assez longtemps pour une vision approfondie mais assez brièvement pour qu'on ne se lasse pas. Le tout suit d'ailleurs une trajectoire dramatique assez tendue et riche en rebondissements pour satisfaire les plus exigeants.
   
   Un très beau roman historique que n'aurait pas déparé une carte nous aidant à suivre le déplacement de cette Marche mais que nous devrons faire nous même si nous la voulons.
   
   
   Citons :
   
   « Tout un chacun pourrait être asservi, chargé de fer et vendu à l'encan, la couleur noire n'ayant été qu'un expédient temporaire, l'idée même d'une classe d'esclaves constituant la prémisse sous-jacente. » (201)
   
   « Je ne réduis pas la vie à ses sentiments, Dr Sartorius. J'agrandis la vie à ses sentiments. »

   ↓

critique par Sibylline




* * *



En suivant les tuniques bleues
Note :

   C'est la dernière année de cette guerre de Sécession qui par sa brutalité anticipe sur les horreurs des conflits du XXe siècle. Tandis que Grant et Lee s'affrontent plus au nord, Sherman prend Atlanta, en Géorgie, le 2 septembre 1864 puis fonce vers l'Atlantique. Il s'empare de Savannah. Les Confédérés sont désormais encerclés. Sherman remonte ensuite vers le nord et bientôt les Confédérés capitulent tandis que le président Lincoln est assassiné le 14 avril 1865.
   
    Si Doctorow a choisi de suivre Sherman dans cette marche d'Atlanta jusqu'à la victoire, son héros principal n'apparaît pas au tout début du récit car le lever de rideau se focalise sur le pillage de Fieldstone, la plantation des Jameson, et la destruction de Milledgeville, la ville voisine. Cela suffit à mettre en route une multitude de personnages que le récit va suivre plus ou moins longtemps. Le planteur Jameson est bientôt tué lors d'une bagarre dans un entrepôt de Savannah, où il s'est réfugié avec son épouse tandis que ses fils s'enrôlaient dans l'armée confédérée. Pearl, sa fille bâtarde à la peau blanche, va au contraire suivre l'armée de Sherman, comme beaucoup d'esclaves libérés, presque jusqu'à la fin de cette "longue marche". Elle est une adolescente de 15 ans née d'une domestique noire. Elle entame cette marche comme protégée de Clarke, un officier qui lui confie une lettre pour sa famille avant de tomber dans une embuscade. Emily Thompson, orpheline d'un juge, suit la colonne Sherman en devenant l'assistante et l'amie de Wrede Sartorius, un chirurgien venu d'Allemagne, qui traverse tout le livre. Outre le fier général Sherman, portraits rapides d'autres officiers, surtout du côté des tuniques bleues. Et un grand nombre de personnages secondaires, tels des esclaves libérés par l'armée yankee et que Sherman envisage d'établir sur les plantations confisquées. La traduction a su garder le parler populaire qu'utilisent de nombreux personnages du roman, quel que soit leur camp:
   
   
    Comme la fin du roman est connue d'avance — à quelques détails près — pour peu qu'on ait quelques souvenirs d'histoire des Etats-Unis, je me bornerai à souligner l'aspect documentaire du roman et le regard porté par l'auteur sur la Guerre de Sécession qui ne le concernait pas directement lui, le descendant d'immigrés juifs russes... Il révèle le "progrès technique" jusque sur les champs de bataille, avec les nouveaux modèles d'armes aux mains des troupes de l'Union. Les chemins de fer sillonnent le pays et les viaducs, gares et voies ferrées sont des enjeux stratégiques. Les informations circulent par le télégraphe. Des journalistes correspondants de guerre accompagnent les troupes et les généraux apprennent parfois par le journal les déplacements de leurs adversaires. Un photographe officiel suit la progression des troupes de Sherman. Doctorow rend compte de la dimension économique du conflit quand les officiers ordonnent d'incendier les plantations et les stocks de coton, tout le long de l'axe Atlanta-Savannah. Il s'agit d'asphyxier l'économie de la Confédération — puisque le Sud vivait de l'exportation du coton en Europe.
   
    Cette politique de la terre brûlée est aussi une punition des populations confédérées, coupables de trahison et toujours qualifiées officiellement de rebelles. Doctorow montre aussi d'autres différences entre Nord et Sud. Si le Sud est esclavagiste et s'il mène ses Noirs au fouet, il est aussi peuplé de Blancs raffinés dont les demeures contiennent tapisseries, porcelaines, pianos. C'est une aristocratie élitiste qui se fait écraser par la démocratie fruste de Lincoln. En maints passages, la sympathie de Doctorow va en priorité aux Sudistes car ce sont eux qui subissent chez eux les excès de la soldatesque et les ruines d'une guerre qui a libéré les Noirs pour mieux dominer les vaincus.
   ↓

critique par Mapero




* * *



Le chemin du changement
Note :

   Encensé par la critique, ce roman a clairement été écrit dans le but de pondre le fameux « Great American Novel » que tout auteur étasunien convoite. Il y a quelque chose de formulé dans l’approche. Premièrement dans le choix de décor – la guerre de sécession. Ensuite dans la forme – le roman épique.
   
   Mais on apprend peu de cette période de l’Histoire américaine, dont l’utilisation se réduit à une marche destructrice d’Atlanta à Savannah. L’essentiel du récit se concentre sur l’entourage du général Sherman, particulièrement Pearl, une jeune esclave à la peau claire qui se fait passer pour un garçon au tambour et plus tard tombe en amour avec un homme blanc. Il y a aussi, une aristocrate coincée dans une relation sans passion avec un chirurgien. Enfin, deux rebelles dont les clowneries allègent le propos lourd.
   
   « La marche » est une œuvre axée sur les grands thèmes: race, guerre, amour etc. Bizarrement, puisque l’Histoire y joue un rôle secondaire, je m’attendais à une approche plus humaine des personnages. L’auteur conserve une distance avec les émotions en saupoudrant les dialogues et choisissant de nous raconter les faits au lieu de nous plonger au milieu de l’action.
   
   Ce n’est pas une grande œuvre de fiction historique mais un divertissement assuré.
   
   (Prix National Book Critics Circle, Prix PEN/Faulkner)
   ↓

critique par Benjamin Aaro




* * *



Trop de personnages tue les personnages
Note :

   Pourquoi n’ai-je pas aimé outre mesure cette marche qui par ailleurs est appréciée d’une majorité?
   
   Le récit est celui de l’avancée des troupes nordistes sur le territoire sudiste, de Géorgie jusqu’en Caroline du Nord, par la lucarne des différents protagonistes de l’évènement (les militaires dont un général et un médecin, les noirs libérés dont une noire à la peau blanche, une famille sudiste dont une mère qui déclavète, le photographe de guerre, les deux détenus profitant de la confusion générale pour falsifier leur camp d’origine…). Un ensemble présentant tous les éléments d’une fresque imparable. Une ambition. Et il est certain que de ce récit foisonnant, des traces resteront en mémoire.
   
   La narration est un savant mélange de troisième et de première personne. Fameux par moments, ajoutant à la confusion à d’autres. Voyez cette majestueuse phrase « Alors que cette marche est finie, et bien finie, j’y pense maintenant, que Dieu me vienne en aide, avec nostalgie – pas pour le sang et la mort mais pour la signification qu’elle conférait au sol même que nous parcourions, la façon qu’elle avait d’investir chaque champ, chaque marais, chaque rivière et chaque route d’une importance morale, tandis qu’à présent de même que la marche se disperse peu à peu, la signification se dissout, l’armée s’éparpille entre toutes les intentions isolées d’une vie privée diffuse et le terrain se vide par le même mouvement et devient lui aussi diffus, ineffable, redevient un objet et victorieusement, sans raison, que ce soit sous la lumière du jour ou dans l’obscurité, stérile ou fructueux, rageur ou calme, n’est plus qu’insensibilité complète dépourvue de toute intention personnelle. » P 378
   
   Et pourtant, j’ai trouvé les moments de description de l’avancée stratégique des troupes longs et souvent ennuyeux. Mais plus que ce cadre d’action, c’est aux personnages auxquels je ne suis pas parvenu à m’attacher. Et à chaque fois qu’un germe apparaissait, l’auteur nous renvoyait alors vers un autre protagoniste, nous éloignant alors trop longtemps du héros précédant pour que l’empathie se fasse. Tout au long du récit, apparaissent en sus de nouveaux personnages qui tuent littérairement les autres. Au final, j’ai trouvé qu’il manquait un personnage central. C’est certainement un choix qui se défend puisque le désir est évident de nous immerger dans le récit d’une marche multiforme et impressionnante par son nombre. Voulant démontrer par là, la confusion qui règne en temps de guerre et d’autant plus en temps de guerre civile. Sur ce plan là, j’acquiesce, il y a bien réussite. Pour le reste je ne suis pas parvenu à me régaler vraiment de cette lecture ambitieuse.
   
   Mais peut-être faut-il chercher ailleurs les raisons de ce presque rejet, questionnement que l’on peut avoir pour chacun de nos moments de découvertes littéraires:
   La lecture que j’ai pu en faire n’a pu être qu’espacée dans le temps et ce n’est sûrement pas l’idéal pour une œuvre de ce type.
   Mes connaissances de l’histoire américaine de la guerre de Sécession sont limitées et c’est peut-être une lacune empêchant l’appréciation véritable d’une œuvre aux penchants historiques.
   Et bien d’autres raisons encore…

critique par OB1




* * *




 

Homer & Langley - Edgar Laurence Doctorow

Le siècle défile
Note :

   New-York. Les frères Collyer occupent une belle demeure sur la Cinquième avenue. L’ainé, Langley, est revenu de guerre (14-18) gazé et encore plus "original" qu’il l’avait toujours été. Le plus jeune, Homer, est devenu aveugle à vingt ans et s’en remet à son frère pour la plupart des choses. Les deux frères s’entendent bien. On sent entre eux une réelle affection, même si elle n’est pas très expressive. C’est Homer qui nous raconte leur histoire. Il utilise une machine à écrire braille que son frère lui a rapportée. Il lui en a même rapporté trois ou quatre d’ailleurs, car Langley est comme ça, il rapporte à la maison des choses dont ils pourraient avoir besoin. Et il en rapporte toujours plusieurs exemplaires (parce que si c’est utile, ce serait bête d’en manquer parce que celui que l’on a s’est cassé). Il faut donc qu’il y en ait plusieurs et que ce soit à l’intérieur, même si c’est une voiture (et à un moment, ça le sera).
   
   Langley sort, Homer, de moins en moins. Les objets que Langley rapporte témoignent de l’évolution technique (la révolution technique même) que connait l’Amérique de ces années-là. Ainsi accumulera-t-il par exemple gramophone, tourne-disques, chaînes… Tout l’intéresse, il démonte (est nettement moins habile pour remonter), puis oublie dans un coin. Ses collections s’entassent, jamais rangées, jamais jetées. De même, leurs rares contacts avec le monde extérieur, sous forme de gens reçus chez eux, permettent de faire défiler des gouvernantes, des gangsters de la prohibition, des Japonais après Pearl Harbor, des hippies etc. Le siècle défile.
   
   L’autre grand projet de Langley est une entreprise aussi pharaonique qu’existentielle : C’est parti de la Théorie du Remplacement qu’il avait formulée tout jeune :"Tout, dans la vie, a son remplacement. Nous venons en remplacement de nos parents exactement comme eux étaient venus en remplacement de la génération précédente." Extrapolant, il étend ce raisonnement aux évènements : "Il avait désormais développé une sorte d’idée métaphysique de la répétition ou récurrence des événements de la vie, où les mêmes choses se reproduisent éternellement." Et c’est ainsi que naquit le Grand Projet du "Journal unique pour tous les temps".
   "L’entreprise de Langley consistait à compter et à classer les informations par catégories (…)Ainsi qu’il le disait, il finirait –il ne disait pas quand- par disposer de données statistiques en nombre suffisant " La statistique des fréquences de répétition lui permettrait de savoir quand tel évènement aurait lieu et lui permettrait donc de publier ainsi "L’éternel journal toujours à jour" et de le mettre à la disposition de ses concitoyens pour une somme modique. Langley va consacrer sa vie, plusieurs heures par jour, à ce travail fou. Pour ce faire, il achète tous les jours tous les journaux, qui s’empilent ensuite dans la maison, envahissant toutes les pièces, formant des piles montant jusqu'au plafond, des allées, puis un labyrinthe de plus en plus étroit où ils peuvent encore se déplacer. On ne sait pas si l’idée principale née dans cet esprit brisé par la guerre est de faire la preuve de la répétition inéluctable des choses et donc de l’innocence de l’homme qui ne peut aller contre, ou de tenter de saisir grâce au classement et à des formules schématisées, la réalité confuse d’un monde sur lequel il n’a pas prise et qui le blesse.
   
   Témoin, Homer raconte et les peint sans illusion : Langley"avec ses poumons brûlés et sa quasi-démence (…) avait à sa charge un frère de plus en plus impotent."
   
    Les deux frères, fin d’une grande lignée, sont riches et cet argent leur permet d’aller jusqu’au bout de leur folie. Mais leur refus d’intégration les mènera à refuser de payer l’eau, l’électricité, les factures en tout genre, en conséquence de quoi il subiront les coupures et coercitions habituelles et se couperont totalement d’un monde dans lequel ils étaient pourtant arrivés avec une cuiller d’argent dans la bouche et où leur richesse les protège encore un peu.
   Mais pas de tout. On sait que l'histoire finira mal.
   
   Pour ce roman, E. L. Doctorow s’est librement inspiré de la vie de deux frères ayant réellement défrayé la chronique new-yorkaise. On sent dans son travail la main de l’historien américain qui a réussi la gageure de faire représenter par ces deux exclus volontaires, le monde même auquel ils ont tourné le dos et son évolution dont ils se sont retirés.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Sujet fascinant
Note :

   Roman qui m'a fait de l’œil pendant un moment en librairie. J'ai fini par succomber à la couverture et au sujet : deux frères assez riches pour vivre dans la Cinquième avenue retrouvés morts "ensevelis sous des piles de journaux et de livres" (je vois déjà quelques bibliomanes pâlir et jauger d'un œil inquiet les piles branlantes envahissant désormais jusqu'à leur salle de bain).
   
   Narré par Homer, le "frère aveugle", le récit évoque peu les années d'enfance mais porte davantage sur la façon dont les deux frères ont reconstruit leur vie après la mort de leurs parents. Homer et Langley sont habitués à vivre dans le faste et héritent de la maison parentale, mais chacun a subi un traumatisme qui vient perturber le fonctionnement du foyer. Homer a perdu progressivement la vue alors qu'il était encore jeune, quant à Langley que l'on croyait mort, il revient changé de la guerre de 14-18, ses poumons et sa peau attaqués par le gaz. Les deux frères restent très soudés mais mènent une vie excentrique, voire débauchée pour l'époque, loin du carcan social dans lequel ils ont grandi. Petit à petit la maison se vide de ses domestiques et les frères sont livrés à eux-mêmes, devenant de plus en plus marginaux.
   
   Sujet fascinant servi par une plume très agréable à la traduction, mais un roman en peu en deçà de mes attentes. On voit les deux frères s'isoler de plus en plus mais ce glissement progressif se fait au prix d'une narration un peu monotone à mon sens. On voit malheureusement un peu trop vers où tend le récit et, bien qu'ayant trouvé beaucoup de qualités à ce roman (notamment une intéressante traversée du XXe), j'ai trouvé sa lecture parfois un tantinet monotone. Un ressenti bien subjectif cela va de soi, je ne peux que vous inviter à pousser la porte de cette maison étonnante pour en découvrir les drôles de trésors!
   
   Vous trouverez beaucoup de photos de la maison si vous tapez "Collyer brothers" sur un moteur de recherche.
    ↓

critique par Lou




* * *



Eclairé et caustique
Note :

   Avec son côté décapant prenant l’image – de plus en plus écornée – de l’Amérique glorieuse à rebrousse-poil, Doctorow nous livre ici une version romancée d’une histoire vraie. Dans les années trente, les frères Homer & Langley Collyer défrayèrent la chronique et furent retrouvés morts en 1947, étouffés par les amoncellements de détritus, de journaux et d’objets divers accumulés dans leur hôtel particulier new-yorkais sur la cinquième avenue.
   
   En décalant dans le temps leur histoire, la faisant commencer au début du vingtième siècle et se terminer au milieu des années soixante-dix, Doctorow crée ici deux témoins majeurs et quasi prophétiques d’une Amérique de plus en plus isolée et qui connaît une décrépitude accélérée.
   
   Il faut dire que les deux frères mis en scène par l’auteur sont des personnages marqués par le destin et par leur époque, chacun à sa façon. Langley, brillant diplômé de Columbia, fut envoyé sur le front de la première guerre mondiale. Il en revint gazé, souffreteux, toutes illusions perdues au point d’en faire un être aigri et toujours en train de courir après de nouvelles chimères. Il y retrouva son frère Homer devenu aveugle par maladie à l’âge de vingt ans. Un frère qui va bientôt entièrement dépendre de lui après le décès de leurs deux parents en 1920 frappés par l’épidémie de grippe espagnole.
   
   Entre un original rêvant de créer un journal unique agrégeant toutes les nouvelles essentielles du monde, sorte de google news version papier avant l’heure, et un aveugle passionné de musique et pianiste éclairé, la fratrie va bientôt manquer de repères et s’enfoncer lentement mais sûrement vers une déchéance qui en fera les parias des beaux quartiers de Big Apple.
   
   Pendant que Langley accumule compulsivement une collection hétéroclite d’objets à l’état de rebuts, Homer s’enfonce de plus en plus vers un isolement qui en fait le témoin conscient mais réservé de la folie de son frère devenue le miroir de celle du monde qui les entoure. Chaque initiative de leur part pour créer du lien social et s’ouvrir au monde, comme ces thés dansants devenus un temps le point de rencontre de la bourgeoisie, se heurte bientôt à l’hostilité de la personne publique manipulée par le souci du voisinage de protéger leur quiétude et leur exclusivité. Si bien que peu à peu, c’est un climat paranoïaque qui s’instaure, poussant les deux frères à se replier sur eux-mêmes, à chasser de la maison le personnel, à fermer toutes les fenêtres sous de lourds volets, à condamner les portes et à bouter hors tout représentant d’une quelconque autorité quitte à vivre dans un inconfort de plus en plus manifeste.
   
   Année après année, nous observons en quoi les amitiés se défont, les loyautés se délitent en même temps que l’avarice de Langley pousse les deux frères à prendre des mesures qui en font des originaux tolérés puis des bohèmes encombrants avant que de devenir des hippies puis des clochards par conviction et dérive inconsciente d’une nature et d’une psychologie fortement perturbées par un monde dans lequel ils ne se reconnaissent plus.
   
   Et pendant ce temps, l’Amérique s’enfonce dans une conquête frénétique d’argent et de pouvoir en même temps qu’elle accumule les revers politiques, militaires ou économiques.
   
   En donnant la parole à Homer, Doctorow fait de son roman une sorte de commentaire éclairé, caustique et sans concession, perçu avec une acuité que la perte des sens usuels rend exacerbée d’un pays qui s’enfonce sous son propre poids de folie et d’accumulation frénétique. Il signe alors un roman d’une grande force, très attachant et magnifiquement écrit.

critique par Cetalir




* * *