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Auteur des mois de décembre 2018 & janvier 2019
Nadine Gordimer

   Pour les mois de décembre 2018 & janvier 2019, notre auteur sera
   
   
Nadine Gordimer
   
   parce qu'il ne peut y avoir de site littéraire un peu sérieux sans que ses livres y soient au moins évoqués...
   
   Aussi, pour ce bel hiver, sous la neige ou non, au fond du lit, du fauteuil, en ville, à la campagne, au sommet des montagnes, dans les trains, avions, voitures ou bus, vous pouvez choisir n'importe quel livre de
   
Nadine Gordimer
   vous en régaler (ou non) et nous adresser vos commentaires. A

   
   

   
   postmaster@lecture-ecriture.com

   
   Ils seront mis en ligne ici.
   
   N'êtes-vous pas tenté, puisque vous aimez lire?
   
   N'hésitez pas. Participer à nos auteurs du mois rend plus intell cultivé.
   
   Si, intelligent aussi.

Biographie

   Nadine Gordimer est une écrivaine sud-africaine née en 1923 et morte en 2014, qui combattait l'apartheid.
   Elle a reçu le prix Nobel de littérature en 1991.

Bibliographie ici présente

  Le Conservateur
  Ceux de July
  Bouge-toi !
 

Le Conservateur - Nadine Gordimer

Une autre ferme africaine
Note :

    Qui ne se souvient du roman de Karen Blixen, "La Ferme africaine", que contribua à faire connaître l’adaptation cinématographique, "Out of Africa" ? C’est ce topos de la ferme africaine que traite aussi Nadine Gordimer, le grand écrivain sud-africain, dans "Le Conservateur" (1974). Dans ce roman magistral, l’espace africain devient la métaphore du conflit qui oppose les Noirs aux Afrikaners. La ferme africaine est le point focal où s’inscrit la présence du maître et des serviteurs, devenant par là même la pomme de discorde.
   
   L’histoire est celle de Mehring, un Afrikaner aisé, homme d’affaires connu, qui devient propriétaire d’une ferme à environ quarante kilomètres de Johannesburg. Au début, il se contente d’y recevoir ses amis blancs ou sa maîtresse ; il y vient ensuite seul de plus en plus souvent (p. 33-37). La terre est cultivée par Jacobus le contremaître noir et les ouvriers du compound. Non loin de la propriété, c’est la location, une sorte de ghetto noir de cent cinquante mille habitants. A la périphérie est situé aussi un bidonville habité par des squatters. La boutique de la famille indienne des Bismillah, gardée par des chiens, est la dernière pièce de cette mosaïque ethnique. Les Indiens conservant le statut ambigu de indentured servants, ils se sentent toujours menacés d'expulsion. Quant aux Noirs, ils n'ont pas droit à une existence digne de ce nom et vivent en état de relégation perpétuelle. Le premier chapitre du roman est consacré à la découverte du cadavre d’un Noir anonyme sur les terres de Mehring (dans les romans de Gordimer, c'est souvent par le Noir que le scandale arrive), mort inexpliquée qui ne cessera plus de le hanter. Cette obsession le contraindra à abandonner les lieux.
   
   Certes, ce roman n’est pas d’une lecture aisée, et Nadine Gordimer le reconnaissait elle-même. Il est pourtant celui dont la récipiendaire du Prix Nobel de Littérature 1991 se disait le plus satisfaite. L’auteur y fait en effet coexister, un peu à la manière de Faulkner, le passé et le présent. Elle y pratique l’ambiguïté par un emploi subtil du pronom personnel de la 3e personne, qui met les Noirs à distance, et de l’indirect libre. Elle y fait alterner les différents points de vue, au sein d’une structure particulièrement élaborée en onze sections et vingt-sept sous-sections, qui couvrent dix mois. Utilisant en contrepoint de la narration les mythes de création Zoulou, elle annonce le retour de la terre de Mehring à ses habitants originels. Ses descriptions puissamment poétiques de la nature (le vlei, p. 133 ; les vingt-trois pintades, p. 150-151 ; une nuit extraordinaire, p. 283-285) deviennent des métaphores de l’âme des personnages, tandis que s’organise un réseau complexe de significations autour d’un œuf, d’une pierre ou d'une bille de verre.
   
   Aussi l’incipit (p. 15-16) est-il particulièrement révélateur à cet égard, qui décrit des enfants noirs prêts à ouvrir au maître la barrière de la ferme, tandis que le lecteur ouvre le livre. Groupés autour "des œufs clairs et tachetés", ils veulent se les approprier et Mehring les leur dispute. Les œufs de pintade sont ici le symbole de la vie à venir et de la nouvelle société noire qui va éclore.
   
   "Compteur Geiger de l’apartheid", ainsi que l’a surnommée Per Wästberg, Nadine Gordimer n’a jamais renoncé à dénoncer le vrai visage du racisme en Afrique du Sud. Dans ce but, elle imagine des personnages qui sont affrontés à des choix moraux difficiles et douloureux. C’est le cas de Mehring, l’"anti-héros afrikaner", que sa femme a quitté et qui ne comprend pas son fils. Son "flux de conscience" est le fil conducteur du lecteur, qui comprend qu’il fait perdurer avec bonne conscience le système de l’apartheid. De plus, sous couvert de protéger la nature, il en est en réalité l’exploiteur. Le titre anglais, "The Conservationnist", recèle à cet égard une ambiguïté voulue puisque qu’il connote à la fois l’écologie et le conservatisme.
   
   Peu à peu, la présence du cadavre du Noir, enterré à la hâte par la police dans la troisième pâture, va induire chez Mehring un sentiment de culpabilité diffus. Ce dernier ne l’abandonnera plus et il finira par s’identifier au mort par un insidieux travail de l’imaginaire. Il prendra difficilement conscience que la violence qu’il exerce sur les femmes est de même nature que celle qu’il établit sur une terre qui n’est pas la sienne. Dès lors, au moment où il s’apprête à faire l’amour avec une métisse, transgression majeure, il ne lui reste plus que la fuite. Dans une scène, où Nadine Gordimer distille la plus grande ambiguïté (Mehring n’est-il pas tombé dans un guet-apens?), les Noirs observent d’une hauteur le maître qui s’enfuit. Puis, sur les terres de ce dernier, ils enterrent le cadavre du Noir anonyme : "Ils l’avaient enfin porté dans la chambre du repos ; il était revenu. Il prenait possession de cette terre - la leur- il était l’un des leurs (p. 371)." " La terre se referme sur le mort à l’instant même où se referme le livre."
   
   Avec ce très beau roman, celle que les Noirs surnomment affectueusement "Magogo" (Notre mamie) apporte bien la preuve que son Nobel "appartient à tous les Africains".

critique par Catheau




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Ceux de July - Nadine Gordimer

Racisme endémique
Note :

   Titre original : July's people, 1981
   
    C'est curieux, les auteurs sud africains après lecture donnent souvent l'impression de grand roman, d'incontournable, de fort, de 'qui va rester dans la mémoire' et au moment d'en parler c'est tellement difficile à cerner pourquoi.
   
   Pour en savoir plus sur l'auteur, j'ai lu un billet paru lors de sa disparition en 2014, se terminant par
   À propos de "Ceux de July" (Albin Michel), paru en 1983, Nadine Gordimer déclarait à La Croix : "Le racisme pourrait être le péché originel, l’inévitable tache qui marque tout être humain, de quelque race qu’il soit. Il faut savoir qu’il est là, en chacun de nous, comme le virus de la peste."
   
    Parlons de l'histoire:
    La famille Smales, le père, architecte, la mère, Maureen, et leurs trois jeunes enfants ont fui leur belle villa, quittant Johannesbourg en proie au émeutes, incendies, violence. La population noire a pris possession d'une partie du pays, des avions ont été abattus, bref, c'est le chaos. Où aller? Leur domestique depuis quinze ans, July, propose des les emmener dans son village de brousse, à des centaines de kilomètres, où la case de sa propre mère leur sera prêtée. Le roman va juste raconter quelques semaines de leur séjour. La fin est assez ouverte.
   
   Paru en Afrique du sud en 1981, bien avant la fin de l'Apartheid que l'on connaît, ce roman imagine donc une rébellion armée de la population noire, la mort, la résistance ou la fuite de la population blanche, mais les événements resteront en arrière plan. Nadine Gordimer scrute l'évolution des rapports entre ses personnages. Le couple Smales, avec le mari désormais sans pouvoir et dépendant du bon vouloir de son ex-domestique, lequel décide d'apprendre à conduire et récupère les clés de leur véhicule. Difficile pour le couple de passer d'une immense villa à une simple case, sans intimité réelle (et ni eau ni électricité bien sûr). Cahin-caha ils s'adaptent, Maureen essaie de travailler avec les femmes. C'est finalement leur plus jeune fille qui s'intègre le mieux au village.
   
    Mais les moments les plus forts, à mon avis, sont ceux des échanges entre Maureen et July, où l'on retient sa respiration tellement la tension est palpable. Les Smales n'étaient pas de mauvais employeurs selon leurs critères, ils essayaient de respecter July et lui offrir de bonnes conditions de travail, mais pourtant jamais il ne fut leur égal. Maureen commence à réaliser qu'elle ne comprenait pas July.
   
    "De là, elle voyait la brousse. Elle se mit à lire. Mais le dépaysement qu'offre un roman, l'impression illusoire et pourtant profonde de se trouver transportée dans un autre temps, un autre lieu, une autre vie, qui fait tout le plaisir de la lecture, elle ne l'éprouvait plus. Dans un autre temps, un autre lieu, une autre vie? Elle y était déjà. Et cet exil l'oppressait. Ce changement dans son existence, ce dépaysement involontaire occupaient toute sa pensée comme l'air qu'on souffle dans un ballon le remplit et lui donne sa forme. Déjà, elle n'était pas ce qu'elle était. Aucune fiction ne pouvait rivaliser avec ce qu'elle découvrait à présent et qu'elle n'aurait jamais pu imaginer.
    Ces gens ne possédaient rien.
    Dans leurs maisons, il n'y avait rien. Du moins à première vue."

   
    Un très beau roman, qu'on ne peut oublier.

critique par Keisha




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Bouge-toi ! - Nadine Gordimer

Une famille post-apartheid
Note :

   Le roman décrit une famille de Sud-africains blancs assez privilégiés mais “politiquement corrects”. Adrian Bannerman gère une société de matériel agricole, son épouse Lindsay est avocate, leur fils Paul est écologiste dans une Agence environnementale et leur belle-fille Berenice cadre dans la publicité.
   
   Paru en anglais en 2005, sous le titre Get a Life, le roman de la prix Nobel sud-africaine commence par une situation paradoxale d'assez mauvais goût. Paul, qui combat un projet de nouveau réacteur à la centrale nucléaire de Koeberg, est soigné à l'iode radioactif après une thyroïdectomie, ce qui le rend lui-même temporairement radioactif... Raison pour laquelle il est placé en quarantaine, non pas dans un établissement hospitalier mais chez ses parents, loin de sa femme et de leur fils.
   
   Alors Paul réfléchit :
   "Comment a-t-il pu, lui dont le travail, la raison d'être consiste à préserver le vie, vivre si longtemps et si étroitement avec elle, complice efficace de sa destruction ?"
En effet, l'agence de publicité de Berenice est financée par le secteur touristique, notamment les réserves animalières qui montrent les “Big Five” aux amateurs fortunés d'Afrique sauvage, le contraire, selon lui, de la vraie protection de la nature, sans compter la brutale exploitation du littoral. Au tiers du roman, on s'attend donc à ce que Paul "bouge" et même rompe avec sa femme...
   
   Au lieu de cela, place aux aventures des parents, plutôt convenues sinon peu crédibles. Lindsay avait avoué à son mari que jadis elle l'avait trompé pendant des années pour retrouver un beau juriste à l'étranger mais que c'était bel et bien fini tout ça. La retraite venue, Adrian déserte lors d'un voyage au Mexique avec une jolie conférencière norvégienne qui a la moitié de son âge. Que voulez-vous, il aimait l'archéologie et les temples aztèques !
   
   Avec le style heurté, dur, sec et un peu cassé de la romancière, — du moins dans cet ouvrage — on a du mal à éprouver beaucoup de sympathie pour les personnages. Dans cette société post-apartheid, Nadine Gordimer a judicieusement placé quelques Noirs : comme Primrose la bonne au service des parents Bannerman qui paient l'école de son fils pour se donner bonne conscience, et Thepolo, collègue de Paul dans son travail d'évaluation des risques que les projets de développement infligeront à la nature.
   
   Faute de profondeur psychologique suffisante donnée aux personnages, on a comme l'impression de lire une BD sans images ou encore un projet de roman à thèse laissé inachevé. Mais à la fin ça se termine bien et le gouvernement renonce au nouveau réacteur, [puis en 2018 à toute énergie nucléaire faute de financement]. Ainsi le charbon reste-t-il l'énergie dominante avec 67 % du bilan énergétique tandis que l'électricité est d'origine thermique, tirée du charbon à 90 % (selon l'article Energie en Afrique du Sud de Wikipedia). Mais ce n'était apparemment pas cette dépendance au carbone qui faisait bouger Nadine Gordimer et ça ne l'empêchait pas de se présenter comme écologiste.
   
   Maintenant que vous en savez assez sur ce roman trop bien-pensant : lisez autre chose.

critique par Mapero




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