Lecture / Ecriture
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Paul Pavlowitch
Le Rubis
Le Rubis - Paul Pavlowitch

   Au printemps 1961, à Nice, Dinah ma mère avait cinquante-trois ans. Elle était veuve depuis huit ans. Dans sa petite boutique d'horlogerie-bijouterie, Le Rubis, rue de France, elle avait pour récents clients ce couple russo-américain, des gens déjà dans la soixantaine. J'imagine qu'ils avaient dû faire appel à elle pour une de ces bricoles, quotidien de la boutique, montre-bracelet le plus souvent noyée à la plage par un baigneur écervelé, dont elle ouvrait alors le boîtier, avec difficulté et après avoir chaussé ses lunettes ; ma mère qui était tout sauf horlogère prenait un air qu'elle imaginait technique et annonçait aux clients qu'il fallait voir : on mettrait la montre et son mouvement en observation durant 24 h. D'habitude, catastrophés par leur distraction, penauds et rendus silencieux, les clients s'inclinaient. Après leur départ, elle se bataillait avec l'objet, murmurant quelques jurons russes, le démontait tant bien que mal et j'avais le coeur lourd à la regarder. Elle retirait le bracelet, versait un peu d'huile dans un cendrier d'argent, y mettait la montre à tremper.
   Le lendemain les clients anxieux revenaient afin de connaître le verdict. Le mouvement baignait dans l'huile, le plus souvent ma mère énonçait son dur verdict. Tout était fichu : il faudrait remplacer le ressort, et probablement l'axe du balancier...
   Est-ce ainsi qu'elle fit la connaissance de ce couple de sexagénaires ? Quoiqu'il en fut, elle les entendit échanger devant elle quelques mots en russe : " Tu crois que ça vaut la peine ? Ce n'est qu'une tocante américaine". Souriante, Dinah répondit dans la langue maternelle. Il faut une langue partagée pour nouer un lien. Ils revenaient d'Amérique.
   
   Le couple était déjà venu sur la Côte d'azur durant les années 1920* . Ils avaient logé à la Pension des Hespérides de Menton. Il parlait le français mais avec hésitation. Une langue qu'il avait un peu oubliée. Il disait Mentone. A l'italienne. De lui j'ai retrouvé une photographie : jeune homme élégant sortant des Hespérides. Il avait connu les lieux encore plus tôt, au début du siècle. Avec ses parents, avant la première guerre mondiale. Sa mère avait alors renvoyé la nounou en Russie car elle flirtait avec un inconnu alors qu'elle avait la garde du jeune Vladimir...
   
   Pour l'heure, ils louaient un appartement Villa de la plage, ancien hôtel particulier de l'autre côté du pâté d'immeubles, face à la mer, sur la Promenade des Anglais. J'imagine que ma mère fit tout son possible pour sauver la montre, puisqu'ils étaient russes et charmants. Lors des vacances scolaires de Pâques je travaillais pour eux : factotum, coursier, courrier, j'allais livrer Villa de la plage les fruits, fromages et concombres russes que Véra achetait chez madame Véranne laquelle tenait sa splendide épicerie boulevard Gambetta, passé le Café de France, juste après la boutique de farces et attrapes, - et autres commissions : job d'étudiant, corvées légères, je gagnais un peu d'argent.
   
   La Villa de la plage était – et demeure, une de ces résidences luxueuses pour grue entretenue, bonbonnière à cocotte de haute volée comme Nice en accueillait depuis le XIX° siècle. Encore maintenant, le 57 de la Promenade est intact. Pas plus tangible, mais aussi intact qu'un rêve. Petit immeuble blanc de trois étages, son corps principal est flanqué de deux ailes, à chacune de ces ailes correspond un portail de fer forgé noir qui donne dans un jardin pas plus grand qu'un mouchoir de dentelle, lequel isole l'immeuble de la Promenade des Anglais. Les petits balcons galbés du premier étage sont aussi de fer forgé noir.
   Au dessus de la porte d'entrée un médaillon laisse encore deviner la trace d'initiales devenues illisibles.
   A l'intérieur, l'escalier est très clair, grâce à ces grandes fenêtres délicatement bordées de vitre rose... Je me souviens... En se penchant on pouvait voir sur la gauche l'entrée du Forum, salle de spectacle abandonnée, lentement immergée par les eaux souterraines qui passaient sous la Promenade...
    A quelques mètres du palace Negresco, dissimulée derrière ses petits jardins, la Villa de la plage vivait sa vie : fastueuses soirées sous la pluie dorée de lucioles de mai, calmes journées éblouissantes ; blanc-bleue, lumineuse comme le plus beau des faux diamants, -variété que l'on trouve en abondance dans notre petite patrie.
   Mes russes occupaient un appartement au premier étage. Ils s'absentaient quelques jours puis revenaient, passant alors au Rubis afin d'avertir ma mère qu'ils auraient besoin de mes services. Ils paraissaient redécouvrir l'Europe : Suisse, Italie, Côte d'azur. Pas question de retourner en Russie soviétique, après vingt années passées aux Etats-unis d'Amérique, non. Ils cherchaient le lieu de leur installation définitive. Ils semblaient décidés à ne plus quitter le vieux continent.
   
   Cette saison-là je conduisis pour eux une 404 Peugeot vert pistache, véhicule de location qu'ils utilisèrent durant leur séjour entre janvier et septembre 1961. Dinah suggérait des lieux d'excursion et je les y menais. Sur les collines du col de Vence, il sortait son filet à papillons, elle souriait patiemment.
   
   Ils allèrent visiter leur fils – Dimitri ? qui faisait ses débuts de chanteur d'opéra en Italie... Chanteur... Il n'était pas évident d'être le fils de Véra et Vladimir Nabokov. Pour moi, ce fut ma première année d'université et mes employeurs n'étaient pas pingres. Après je ne les revis plus. Ils s'étaient définitivement installés à l'hôtel, en Suisse.
   
    * Autres Rivages, V. Nabokov, Gallimard