Lecture / Ecriture
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Fée Carabine
Lueurs d'orange
Les jours d'innocence
Les mots
Il neige aussi sur Liège
Empty chair, desert island
Tourne-manège
Je t'ai rêvé, Nouméa
Le sang de l'érable
Insinuations malfaisantes
Quand dorment les anges
Le regard du peintre
Les coquelicots fleurissent les champs de Flandre
Il neige aussi sur Liège - Fée Carabine

   Dimanche, six heures sonnent au clocher de l'église Saint-Joseph. Les sons s'assourdissent, la lumière des réverbères se dissout dans un halo blafard, les usines d'Halton s'effacent du paysage, la ville se perd dans la brume: il neige.
   
   Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. Froid au coeur et vague à l'âme.
   
   Dans la rue, de rares passants, emmitouflés dans leur cache-nez comme des momies dans leurs bandelettes, se hâtent vers le dépanneur du coin et en ressortent un peu plus tard, un paquet de cigarettes en poche, un carton de lait sous le bras.
   
   Et dans la chanson...
   Il neige aussi sur Liège
   Et la neige sur Liège pour neiger met des gants.
   
   D'abord, ce furent des semaines tiraillées entre inquiétude et espoir. Et puis des mots qui tranchent, heurtent et blessent, la coupure brutale et le besoin d'une page blanche. Je suis partie. J'ai franchi l'océan mais son flux et son reflux n'ont pu noyer ma peine.
   
   Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. La bise me mord corps et âme.
   
   Je me suis engourdie dans la froidure de l'hiver canadien. Mon âme s'est assoupie dans la blancheur ouatée. Les flocons dansent devant mes fenêtres et ma vie glisse entre mes doigts... Dormir, rêver, partir... mais vivre?
   
   Et dans la chanson...
   Il neige aussi sur Liège.
   Croissant noir de la Meuse sur le front d'un clown blanc.
   
   Les usines d'Ougrée, les usines d'Halton répandent leur suie, deux chancres noirs dans des écrins immaculés. La peur envahit mon être, comme une épidémie - fièvre jaune, peste, choléra, variole. Mais il n'y a pas de vaccin contre la peur vertigineuse.
   
   Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. Mon coeur se gèle, mon âme en meurt.
   
   La vasque aux géraniums, oubliée sur le balcon à la fin de l'été, s'est recouverte d'un duvet blanc. Dans la pénombre matinale, je croirais revoir Fouslecamp, le chat albinos de mon grand-père. Je t'en avais parlé, je pense, de ce bougre de matou. Il ne trouvait rien de mieux à faire que de venir s'enrouler autour des cannes américaines et des jambes de mon grand-père qui devait le chasser sans arrêt... "Fous le camp..."
   
   Et dans la chanson...
   Il neige aussi sur Liège.
   Les heures et les oiseaux, les enfants à cerceaux...
   
   C'est mon grand-père aussi, qui m'avait offert Trimaran. Nous le trouvions trop marrant, alors, ce petit chien beige avec son oeil au beurre brun. Avec Trimaran, c'est un peu de ces jours d'enfance que j'ai glissé dans ma valise en quittant l'Europe... Il se trouve à présent sur mon lit, ici, à Hamilton. Suite à une malencontreuse tentative de lavage à la machine, il a perdu une patte, un peu de son rembourrage et son pelage est tout râpé... Il y a bien longtemps que mon grand-père est mort, et Fouslecamp s'est perdu un soir d'automne. De ces jours d'insouciance, seul reste Trimaran, éclopé, usé et rapiécé.
   
   Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. Battements de coeur et larmes vives.
   
   Je me souviens aussi des grandes vacances. L'arrivée dans la forêt, tôt le matin, l'odeur des pins et les fils de la vierge, scintillant de perles de rosée sous les premiers rayons du soleil. Et puis, la chaleur de l'été, la fraîcheur des sous-bois et les murets d'ardoise couverts de mousse - tout ce qui reste de la maison de Verlaine. Mon grand-père s'asseyait au bord du ruisseau, ses cannes posées par terre à côté de lui, et il supervisait la construction de nos barrages, ces tas de cailloux que j'empilais en barbotant dans l'eau, avec aux pieds les affreuses sandales en plastique jaune que ma grand-mère me forçait à porter de peur que je ne me blesse à une pierre un peu tranchante. Et le soir, quand nous rentrions à la pension, le portail et la grille de fer peints en noir, à moitié rongés par la rouille, et puis le parfum légérement entêtant, sucré mêlé d'arômes de vanille et de pêche, du massif de rosiers...
   
   Et dans la chanson...
   Il neige aussi sur Liège.
   Et tant tourne la neige entre le ciel et Liège...
   
   Et tant tourne la neige dans le ciel d'Hamilton que je ne sais plus, mon coeur, s'il neige sur mon âme ou si c'est mon âme qui neige sa douleur, le souvenir des heures d'inquiétude, les nuits sans sommeil, leurs questions lancinantes, et puis ces mots tranchants qui rongent et qui grignotent chaque jour un peu plus l'espoir et la confiance.
   
   Et tant tourne la neige en cette aube de dimanche que je ne sais plus, mon coeur, s'il neige sur mon âme ou si c'est mon âme qui neige ses frayeurs, ses regrets et ses doutes, ces fardeaux inutiles.
   
   Et tant tourne la neige dans le ciel d'Hamilton, et les tours et détours, et l'ironie du sort, mon coeur, qui, pour te trouver, m'a fait partir si loin de toi.
   
   Il neige sur Hamilton, mon coeur, mais de penser à toi, j'ai chaud au coeur, sourire à l'âme.
   
   Et dans la chanson...
   Il neige aussi sur Liège
   Et la neige marie les amants débutants
   Les amants promenant sur le carré blanchi
   
   Il neige sur Hamilton en cette aube de dimanche, et tu es loin de moi. Mais au retour des beaux jours, je rentrerai à Liège, je te retrouverai, et le son de ta voix, et ta main dans la mienne et tes joues, piquantes sous mes lèvres...
   
   
   Le jour paraît à Hamilton, mon coeur, et le soleil se lève sur mon âme.