Lecture / Ecriture
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Le jour d’avant de Sorj Chalandon

Sorj Chalandon
  Une promesse
  Mon traître
  Retour à Killybegs
  La légende de nos pères
  Le quatrième mur
  Profession du père
  Le jour d’avant
  Une joie féroce

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952.

Le jour d’avant - Sorj Chalandon

Un livre indispensable
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   
   En deux mots:

   Un formidable roman, fort, émouvant et diablement bien construit. Tout commence avec le coup de grisou qui fait 42 morts à Liévin le 27 décembre 1974, plongeant toute une région dans la douleur. Jojo est grièvement blessé et ne survivra pas à ses blessures. Son frère Michel se sent alors investi d’une mission: venger les gueules noires. C’est la raison que le conduit, bien des années plus tard, à retourner dans le Nord.
   
   Drame personnel et mémoire collective

   Sorj Chalendon est un écrivain bien trop subtil pour se limiter à un hommage aux victimes de la catastrophe de Liévin qui le 27 décembre 1974 a fait 42 victimes. Si son roman retrace bien le coup de grisou au fond d’une galerie de la fosse de Saint-Amé et nous en détaille les conséquences, il est d’abord et avant tout le roman de la culpabilité.
   
   Sans en dire davantage, de peur de dévoiler l’épilogue de cette histoire beaucoup plus machiavélique qu’il n’y paraît, disons que le lecteur est d’emblée happé par ce drame et sa dimension sociale. Ayant moi-même grandi à quelques encablures des puits de mine du bassin houiller lorrain, je sais ce que représentaient alors les Gueules Noires, le respect qu’ils imposaient tout comme les luttes qu’ils menaient pour de meilleures conditions de travail et de sécurité. Et je me souviens de l’émotion suscitée par la mort des 22 mineurs restés au fond du puits Simon à Forbach le 25 février 1985. Je vous laisse imaginer la colère qui couvait alors en constatant que les leçons du drame de Liévin n’avaient pas été tirées.
   Je n’ai par conséquent eu aucune peine à mettre mes pas dans ceux de Michel, le narrateur, dont le frère Jojo meurt quelques jours après ses compagnons d’infortune, n’ayant pas survécu à ses blessures. En quelques jours sa vie va basculer, lui qui imaginait encore suivre son frère au fond malgré les injonctions paternelles. Car Jojo n’a en effet pas été la seule victime que la famille à eu à déplorer. C’est simplement que "comme tous les gars d’ici, la mine a fini par le dévorer."
   
   S’il n’est plus question de devenir une Gueule Noire, il n’est plus question non plus de continuer à vivre sur cette terre si cruelle. Michel, qui a appris la mécanique, va partir en région parisienne et devenir chauffeur routier. Mais bien sûr, il n’oubliera pas. Il n’oubliera surtout pas ce mot écrit par son père: "Venge-nous de la mine". Et cette promesse faite à l’heure de sa mort :
   "J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, mort en paysan. Venger ma mère, morte en esseulée. J’allais tous nous venger de la mine. Nous laver des Houillères, des crapules qui n’avaient jamais payé leurs crimes. J’allais rendre leur dignité aux sacrifiés de la fosse 3bis. Faire honneur aux martyrs de Courrières, aux assassinés de Blanzy, aux calcinés de Forbach, aux lacérés de Merlebach, aux déchiquetés d’Avion, aux gazés de Saint-Florent, aux brûlés de Roche-la-Molière. Aux huit de La Mûre, qu’une galerie du puits du Villeret avait ensevelis. J’allais rendre vérité aux grévistes de 1948, aux familles expulsées des corons, aux blessés, aux silicosés, à tous les hommes morts du charbon sans blessures apparentes. Rendre justice aux veuves humiliées, condamnées à rembourser les habits de travail que leurs maris avaient abîmés en mourant."

   
   Comment ne pas s’engager avec lui sur ce chemin? Comment ne pas hurler à l’injustice quand on apprend que sur le salaire de décembre 1974, les Houillères avaient enlevé trois jours de paie aux victimes parce qu’elles étaient décédées le 27. "Au bas de la fiche de salaire, en plus des trois jours dérobés, la direction avait retenu le prix du bleu de travail et des bottes que l’ouvrier mort avait endommagé".
   
   Comment ne pas être solidaire de ce combat après le soi-disant procès qui vit, le 5 juin 1975 le juge Pascal inculper le chef du siège 19 de Lens pour "homicide et blessures involontaires" avant d’être dessaisi du dossier pour "fautes de procédure"? Patiemment, et alors que sa femme est en train de mourir, il assemble les pièces du puzzle, les coupures de journaux, les témoignages. Il cherche et recoupe les informations. Après bien des années, il est prêt. Sa conviction est faite: "J’allais étouffer Dravelle. Le priver d’air à jamais. Lui faire payer la vie d’hommes morts la gueule ouverte. Ces gars qui lui avaient fait confiance, qui étaient descendus le cœur léger après cinq jours de repos. Qui avaient fêté la Saint-Etienne. Qui avaient trinqué à Sainte-Barbe, leur verre d’alcool de cerise à la main. Ces garçons qui pensaient que la fosse avait été arrosée, que la poussière mortelle n’était plus qu’un mélange d’eau et de rien, que le grisou avait été neutralisé. Qu’il n’y avait aucune raison pour un ouvrier de mourir au travail."
   
   
Secondé par une avocate qui a aussi une histoire familiale liée à la mine, on sent qu’il touche au but. Que son œuvre de réhabilitation va triompher. Que toutes les peines, toutes les douleurs, toutes les vies brisées qui tiennent dans cette phrase terrible, "Ce n’est pas parce qu’un mineur remonte qu’il est encore vivant", seront reconnues.
   Sauf que Sorj Chalendon sait jouer avec son lecteur. Ce splendide roman, à mon sens le meilleur qu’il m’a été donné de lire jusque-là parmi ceux de la rentrée 2017, vous réserve encore quelques surprises, mêlant les âmes noires aux gueules noires.
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critique par Le Collectionneur de livres




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Comptes non soldés
Note :

   Le narrateur, qui vient de perdre sa femme, décide de retourner au pays de son enfance Liévin, qu’il a quitté en 1974, juste après la terrible catastrophe minière, qui a coûté la vie à 42 mineurs ; son frère Joseph fut la quarante-troisième victime, et, depuis, Michel, son jeune frère, vit dans le deuil. Suite eu décès de Joseph, son père a mis fin à ses jours, sa mère s’est éloignée. Michel a vécu seul toutes ces années (bien qu’avec son épouse) dans la culte de Joseph dont il garde les effets comme autant de reliques dans une cave.
   
   Mais à présent, il est temps d’agir. Il va chercher à retrouver le contremaître qui assurait la sécurité de la mine, en ce temps là, et s’est montré particulièrement négligent…
    "J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, mort en paysan. Venger ma mère, morte en esseulée. J’allais tous nous venger de la mine. Nous laver des Houillères, des crapules qui n’avaient jamais payé leurs crimes.
   

   Michel a une raison particulière de se venger, qui donne à son action un sens double. Ce vengeur se définit aussi comme écrasé par une forte culpabilité. En dépit de son mariage, il a vécu dans le deuil de son frère, et n’a rien fait d’autre que célébrer les rituels de son passé avec lui.
   
   Un récit émouvant, terrible à bien des égards ; certaines choses étonnent : que Joseph ait choisi d’être mineur dans les années 70, (un choix, oui, car il avait un autre job) m’a saisie ; décider d’être mineur dans les années 70 ?? Il n’y avait aucune tradition familiale dans ce sens, son père était fermier.
   
   Joseph a invoqué la fierté la solidarité l’amitié qui lie les ouvriers. Il l’a si bien fait sentir à son petit frère, que celui-ci était prêt à le suivre ! Il n’empêche, ce choix laisse à penser. Les mineurs sont considérés comme des héros, la tradition de ce métier a une aura bien particulière, qui perdure dans les années 70 ; à Liévin, on recrute encore, mais beaucoup de mines ferment.
   
   Sans vouloir dévoiler la fin, je dirais que la lettre d’adieu du père (qui va revêtir une énorme importance dans ce récit) m’a beaucoup choquée.
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critique par Jehanne




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Venge-nous de la mine !
Note :

   "Je n'avais pas honte. Moi aussi, j'étais un ouvrier. Pour toujours. Paris ne changerait rien, je le savais. Mais il fallait que je quitte le bassin. Je ne voulais pas d'un horizon de terrils. De l'air âcre des cheminées. Je ne pouvais plus passer devant les grilles de la mine, croiser les gars sur leurs mobylettes. Baisser les yeux face aux survivants. Entendre le souffle des chevalements que seul mon Jojo avait le droit d'imiter. J'étais épuisé des hommes à gueules de charbon. Je ne supportais plus de voir leurs mains balafrées, entaillées, leurs peaux criblées à vie d'échardes noires. Les regards harassés me faisaient de la peine. Même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse".
   

   Michel a 16 ans et un grand frère, Jojo, pour qui il a une admiration démesurée. Jojo n'a pas suivi la trace de son père paysan et a rejoint la mine, seul horizon de cette région du nord.
   
   La toile de fond du roman évoque la catastrophe de Liévin qui a eu lieu le 27 Décembre 1974 et a fait une quarantaine de morts, par négligence et souci de la rentabilité avant la sécurité des hommes. Jojo faisait partie des victimes , pour autant son nom ne figure pas sur la liste parce qu'il a survécu quelques semaines.
   
   Michel a quitté la région, mais n'a jamais oublié le dernier mot de son père "Venge-nous de la mine". Il a vécu heureux avec Cécile, qui acceptait les humeurs et les obsessions de son mari, sans les approuver. Mais Cécile vient de succomber à la maladie et il est temps pour Michel d'exécuter la vengeance promise au père.
   
   J'ai un avis en demi-teinte sur ce roman, le premier que je découvre de l'auteur. J'ai été captivée par tout ce qui a trait à la catastrophe, l'ignominie de la Direction des Charbonnages, la lâcheté de tous ceux qui savaient que la fosse n°3 était à la merci d'un coup de grisou, l'incroyable arrogance des patrons qui ont osé déduire le prix du vêtement de travail détruit du dernier salaire des morts. La vie quotidienne des mineurs est minutieusement décrite à travers le grand frère ; Michel a compris que Jojo avait peur de retourner à la mine, mais il l'admire tellement qu'il a l'intention de le suivre dès qu'il aura l'âge.
   
   Tout s'est gâté avec le coté fictionnel. Dès le début, le personnage de Michel m'a mise mal à l'aise, quelque chose était trop faux dans son attitude, trop lisse. L'auteur sait raconter une histoire et j'ai admiré les rebondissements qu'il ménage, sans y croire cependant. Plus nous avançons dans la connaissance du passé, moins j'y ai cru. C'est gênant pour ressentir de l'empathie. De fait, je suis restée extérieure et j'ai refermé le livre dubitative.
    ↓

critique par Aifelle




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Mémoire et humanité
Note :

   Encore un excellent roman du journaliste Sorj Chalandon qui traite d'un thème cher aux gens du Ch'Nord: la mine. La mine et ses mineurs, et plus précisément, Chalandon revient sur la tragédie du 27 décembre 1974. Ce jour-là, à Liévin, un coup de grisou emporte 42 mineurs dans la fosse n°3.
   
    Cette catastrophe touche tout le pays minier et de nombreuses familles. Parmi elles, la famille Flavent, qui ne s'en remettra jamais, voit disparaître l'aîné de ses fils, Joseph. Le père, l'agriculteur qui avait tenté d'écarter celui-ci de l'attrait de la mine, écrira avant de mourir ce billet à son autre fils Michel: "Venge-nous de la mine".
   

   Michel Flavent, lui, le frère inconsolable que l'on retrouve dans le roman à la fin de sa vie, adorait son grand frère plus que personne au monde. Durant quarante ans, ne faisant pas le deuil de Joseph, Michel va compiler l'ensemble des coupures de presse, cherchant à comprendre les raisons de cette catastrophe, à trouver un responsable à ces 42 morts. Vivant dans l'idolâtrie, le culte de son aîné, il va garder une trace du passé de son frère, réunir le matériel des mineurs comme des trophées, créant une sorte de mausolée dans son garage.
   
   Alors, complètement détaché des choses de la vie suite à la perte de sa femme, Michel va revenir dans le Nord accomplir la vengeance demandée par son père... mais tout ne va pas se dérouler comme prévu...
   
   La force de ce roman, c'est que l'histoire est absolument véridique ; le texte se lit presque comme un documentaire et c'est une véritable immersion dans le Nord, le monde ouvrier et ses corons. Sorj Chalandon a fait un remarquable travail d'historien contemporain. il nous décrit les conditions de travail des mineurs (la fameuse pénibilité...), le peu de considération des cadres envers le monde minier, la course au rendement qui démarre au plus bas de la hiérarchie. On est presque dans Germinal au XIXème siècle.
   
   De plus, la romance autour de cette catastrophe est complètement plausible, avec une montée progressive de la vengeance et de la rage qu'on sent chez Michel, le livre devient au fil des pages une sorte de thriller social à la française; une fois lu les première pages, on s'attend à tout... et on n'est pas déçu par la trame narrative.
   
   Bravo à Sorj Chalandon pour avoir écrit cet hommage aux mineurs, métier désormais révolu en France mais pas si éloigné de nous (et qui est encore vécu dans d'autres pays actuellement...). Un livre de mémoire et d'une grande humanité, dégageant une profonde compassion pour toutes ces gueules noires... ceux qui ont sacrifié leur vie pour le charbon et la mine.
   
   A lire...

critique par Laugo2




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