Lecture / Ecriture
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Ceux qui partent de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur
  Un jour mes princes sont venus
  Les demeurées
  Laver les ombres
  Les insurrections singulières
  Profanes
  Otages intimes
  L'enfant qui
  Dès 05 ans: Prince de naissance, attentif de nature
  Les reliques
  Ados: Présents ?
  Ados: Les mains libres
  Ceux qui partent

Jeanne Benameur est une écrivaine française née en 1952.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ceux qui partent - Jeanne Benameur

Immigrants
Note :

   Rentrée littéraire 2019
   
   En situant son roman à New-York en 1910 Jeanne Benameur traite d’une manière originale le thème de l’immigration, comme un symbole de force et d’espérance. Ceux qui attendent sur Ellis Island portent leur fardeau de souffrance et d’humiliation, reliés encore à cette vie qu’ils ont abandonnée, angoissés de leur devenir. Cependant, en un jour et une nuit, sur cette terre nouvelle, ces migrants trouvent l’énergie nécessaire à se réinventer. Ils "dérangent le monde" ancien, bouleversent l’existence des américains, car "la vie ne doit pas s’endormir trop longtemps" ; le manque est nécessaire pour réussir. En faisant bouger les lignes des routines ils ouvrent ceux qui les accueillent au monde nouveau qu’ensemble ils vont construire. La narration illustre cette dynamique ; le récit chronologique et linéaire du début devient alternatif au fil des interactions entre les personnages, scandé par le "nous", le chœur des émigrés, frères humains dans la même aventure.
   
   Ils sont partis, certains pour fuir misère et malheur, d’autres par choix, tous fascinés par l’Amérique. "Tarder c’est renoncer" à la liberté que leur promet le nouveau monde, à l’espérance d’une vie meilleure. Donato le comédien et sa fille Emilia ont quitté Vicence "par envie, par choix", laissant là-bas au cimetière, Grazia, l’épouse et la mère. L’Énéide inspire leur long voyage. Le père protège sa fille "au caractère ferme, au cœur violent", déterminée à vivre sa vie de peintre sans époux ni contrainte. Des liens se tissent au fil des rencontres : Emilia se rapproche d’Esther Agakian, l’arménienne seule survivante de sa famille décimée par le génocide. Elle rencontre Gabor, le bohémien "éternel migrant" joueur de violon. Leur étreinte fougueuse et sensuelle, dans "la joie sauvage du corps sans frein" les révèle à eux-mêmes. Pour tous ces émigrés, cette nuit est fondatrice : c’est l’interface entre passé et avenir, le temps suspendu où, dans la fraternité, chacun trouve la force pour se reconstruire. Seule la langue les rattache encore à la patrie perdue car "la langue dure, elle continue à réunir". "Une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire". La violence de l’accueil les blesse.
   
   On restreint déjà l’immigration — "L’Amérique commençait à fermer les bras, elle avait ce qu’il lui fallait". Dans la crainte des fous et des anarchistes, "marqués comme du bétail", on n’épargne pas l’humiliation des "tests infamants" à ces "miséreux invendables".
   Mais un jeune étudiant en droit passionné de photographie, Andrew Jonsson, s’intéresse aux émigrés. Lui-même descendant de migrants islandais cherche à comprendre l’exil de ses ancêtres dont son père jamais ne souffle mot. "Sa vie lui manque" et il n’ose avouer à sa mère son désintérêt pour l’entreprise familiale. La nuit, pour lui aussi, sera révélatrice. Amoureux d’Emilia il trouvera la "vaillance" de s’opposer aux projets maternels en prenant la défense des émigrés : "Il y a parmi eux des artistes, des professeurs, des scientifiques. Ils valent beaucoup mieux que notre compassion. C’est de notre respect qu’ils ont besoin".
   
   Tels un bienfaisant tsunami, les émigrés portent le vent de renouveau dont l’Amérique a besoin pour se transformer et embrasser le jeune XXe siècle. De son écriture sensible et sensuelle, J. Benameur sait redonner sa puissance à cette aventure migratoire. Cent ans après, "ceux qui partent" partagent le même rêve, mais aucun nouveau monde ne naîtra, hélas, de leur exil.
    ↓

critique par Kate




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Émigrer, c’est espérer encore
Note :

   Où?
    Le roman se déroule principalement à Ellis Island, aux portes de New York. On y évoque aussi les pays que les migrants ont fui, tels que l’Italie, l’Arménie ou l’Islande et une autre destination choisie, l’Argentine.
   
   Quand?
    L’action se situe un jour de 1910.
   
   En deux mots:
    Emilia et son père Donato ont quitté l’Italie pour gagner l’Amérique. Mais avant de gagner cette "terre promise", ils vont devoir attendre le bon vouloir des autorités avec tous les migrants cantonnés Ellis Island. Entre crainte et espoir, leur destin se joue durant cette journée.
   
   Ma chronique:
   En retraçant le parcours de quelques émigrés partis pour New York en 1910, Jeanne Benameur réussit un formidable roman. Par sa force d’évocation, il nous confronte à "nos" migrants. Salutaire!
   
   Un paquebot arrive en vue de New York. À son bord des centaines de personnes qui ont fait le choix de laisser derrière eux leur terre natale pour se construire un avenir meilleur dans ce Nouveau Monde. Parmi eux un père et sa fille venus de Vicence en Italie. Dans ses bagages Emilia a pensé à emporter ses pinceaux tandis que Donato, le comédien, a sauvé quelques costumes de scène, dérisoires témoignages de leur art. Durant la traversée, il a lu et relu L’Eneide dont les vers résonnent très fort au moment d’aborder l’ultime étape de leur périple, au moment de débarquer à Ellis Island, ce "centre de tri" pour tous les émigrés.
   
    À leurs côtés, Esther, rescapée du génocide arménien et Gabor, Marucca et Mazio, un groupe de bohémiens pour qui New York ne devrait être qu’une escale vers l’Argentine. Les femmes vont d’un côté, les hommes de l’autre et l’attente, la longue attente commence avec son lot de tracasseries, d’incertitudes, de rumeurs.
   
    Andrew Jónsson assiste à cet étrange ballet. Il a pris l’habitude de venir photographier ces personnes dont le regard est si riche, riche de leur passé et de leurs rêves.
   
    Et alors que la nuit tombe, la tragédie va se nouer. Le voile noir de la mort s’étend
   
   En retraçant cette page d’histoire, Jeanne Benameur nous confronte à l’actualité la plus brûlante, à cette question lancinante des migrants. Emilia, Donato, Esther et les autres étant autant de miroirs pointés sur ces autres candidats à l’exil qui tentent de gagner jour après jour les côtes européennes. Comment éprouver de l’empathie pour les uns et vouloir rejeter les autres? Comment juger les pratiques américaines de l’époque très dures et juger celles de l’Union européenne comme trop laxistes? Tous Ceux qui partent ne doivent-ils pas être logés à la même enseigne?
   
    Quand Jeanne Benameur raconte les rêves et l’angoisse de toutes ces femmes et de tous ces hommes retenus sur Ellis Island, elle inscrit aussi son histoire à la suite de l’excellent Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et du non moins bon La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq. Ce faisant, elle prouve une fois encore la force de la littérature qui, par la fiction, éclaire l’actualité avec la distance nécessaire à la compréhension de ces déplacements de population. En laissant parler les faits et en prenant soin de laisser au lecteur le soin d’imaginer la suite.

critique par Le Collectionneur de livres




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