Lecture / Ecriture
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Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine

Sofia Aouine
  Rhapsodie des oubliés

Rhapsodie des oubliés - Sofia Aouine

Madame Rosa est quand même loin...
Note :

   Rentrée littéraire 2019
   Prix de Flore 2019
   
   "Ma rue raconte l'histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s'appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans"
   

   Abad, treize ans, syro-libanais, grandit à la Goutte d'or, à Paris. C'est un gamin malin, qui rêve d'amour et de sexe, confond souvent les deux et passe une grande partie de son temps à se tripoter, seul ou avec ses potes. L'univers d'Abad, dont les parents ne s'occupent pas tant ils triment comme des dingues, c'est le quartier des "oubliés", celui de la misère, de la délinquance, des trafics, des putes, des pseudo mollahs tout juste convertis qui assoient leur pouvoir en faisant régner la terreur, sous le regard des policiers totalement passifs. A force d'enchaîner les conneries, Abad se retrouve devant une psy qui va tenter d'"ouvrir son dedans", se heurtant au départ à un mur d'hostilité. Mais...
   
   Je vais être la seule sur terre encore une fois mais j'avoue ne pas avoir été convaincue par ce premier roman encensé sur la blogosphère et que François himself a adoré. Je lui reconnais de la verve, du peps, la narration est dynamique, les personnages hauts en couleurs toussa toussa... Je ne nie pas que ça fonctionne. Techniquement. Mais une fois qu'on a dit "ça fonctionne"... il reste quoi? Il m'a manqué l'émotion, la surprise, l'originalité. L'histoire d'Abad, plate et prévisible, ne l'est guère. Aucun cliché ne nous est épargné (la prostituée au grand cœur, la vieille voisine à laquelle on s'attache...)
   
    Ce petit héros de treize ans ne m'a pas fait vibrer et les quelques personnages féminins plutôt bien campés m'ont laissée indifférente. Oui, je sais, ça surprend. Je suis mauvais public pour ce genre de romans que j'ai l'impression d'avoir lu cents fois. L'oralité prononcée mâtinée de vulgarités toutes les deux lignes me fatigue à la longue. Malgré quelques réflexions bien envoyées qui font mouche, je n'ai pas été séduite par la langue "explosive" de Sofia Aouine (dixit la quatrième de couverture) j'ai cherché le hip hop et la soul en vain, quant à la noirceur, en effet, il arrive des grands malheurs à tous les personnages... c'est seulement ça, le roman noir, des cata à n'en plus finir qui se produisent dans un quartier glauque?
   
   Quant aux références à Romain Gary (La vie devant soi en gros, en rouge, en lettres lumineuses) et à Zola ( à travers le personnage de Gervaise : d'accord, celle-ci ne boîte pas mais elle se prostitue et sa fille s'appelle... Nana : c'est sans doute une volonté de l'auteure mais pour moi c'est juste gros comme une pastèque), elles auraient gagné à être plus subtiles : l'auteure a beaucoup lu, c'est évident (beaucoup trop évident).
   
    "On a presque tous, d'où qu'on vienne, d'où qu'on parle (...) une histoire de valises à vivre et à raconter"

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critique par Une Comète




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En écoutant la langue de la Goutte d'Or
Note :

   Sofia Aouine immerge le lecteur dans le quartier de la Goutte d’Or grâce à la tchatche, la langue argotique et crue d’un adolescent de treize ans, Abad, qui interpelle le lecteur pour lui raconter son quotidien dans la rue Léon qui a "une gueule de décharge". Plusieurs portraits révèlent les vies fracassées de ces habitants "oubliés". Inspirée par le personnage d’Antoine Doinel dans Les 400 coups, l’auteure signe un premier roman violent et réaliste récompensé par le prix de Flore. Mais à travers les propos virulents de ce jeunes rebelle, l'auteure dénonce l’isolement, la misère morale, terreau de la drogue, de la prostitution et du sectarisme.
   
   Abad et ses parents ont échoué à Barbès après avoir fui le Liban : "Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai l’impression d’avoir vieilli de dix piges" confie Abad.
   Entre la violence de Baba son père et la résignation silencieuse de Mama qu’"il chérira jusqu’à la fin des temps", ce petit "casso" cavale sur les toits et arpente cette rue car "c’est la rue qui nous gouverne". Entre "blédards" et "clandos", cette rue c’est sa vraie famille. Très vite sa vie part en vrille. Pour s’inventer un avenir avec ses trois "potos", Abad accumule les bêtises et se retrouve étiqueté "primo-délinquant". Confié à une psychanalyste pour lui "faire torturer le dedans", il trouve une écoute qui l’apaise un moment. Mais rien n’arrête Abad, prêt à tenter les 400 coups pour vivre. Placé en famille d’accueil en Normandie il goûte enfin un peu au bonheur.
   
   L’affection, l’adolescent la trouve auprès de femmes dont il se sent proche, des femmes à l’existence aussi cabossée que la sienne, car "la vie est une sale pute" pour eux. Voici Batman son premier amour, vite séquestrée par son frère Omar le Salaf ; Gervaise, la prostituée camerounaise qui finit par se défenestrer ; Odette sa voisine, sa seconde mémé, qu’il visite à l’Ehpad où Alzheimer la détruit peu à peu ; enfin Ethel, la psychanalyste juive exilée comme lui... Mais tout échappe à Abad qui n’est pourtant pas un mauvais garçon. Il se prend même d’empathie pour Djovan, un jeune roumain ou moldave arrivé dans sa classe : "j’ai pitié" explique-t-il, "car c’est un pas-français comme moi". Au café l’adolescent croise les vieux chibanis, ces travailleurs émigrés "qu’on a jetés à l’eau en 1961" dont les fils consument "le reste de leur vie dans les vapeurs des cailloux de la colline du crack Porte de la Chapelle". Les petits-fils, eux, comme Omar le Salaf, néo-barbus, sont devenus ces pseudo-imams, les Barbapapas, "prêts à se faire sauter au nom d’un Dieu qu’ils ne comprennent pas et salissent chaque jour".
   
   Barbès, Château-Rouge, Rochechouart, ce territoire des oubliés de la République, Sofia Aouine le met en lumière sans pathos, mais non sans drôlerie. Nul ne peut rester insensible à l’écoute de cette rhapsodie dédiée... au destin : tout un symbole !

critique par Kate




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