Lecture / Ecriture
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De pierre et d’os de Bérengère Cournut

Bérengère Cournut
  De pierre et d’os

De pierre et d’os - Bérengère Cournut

Survie inuit
Note :

   Rentrée littéraire 2019
   Prix du roman Fnac 2019
   
   De pierre et d’os de Bérengère Cournut paru aux Editions Le Tripode est un joli livre-objet qui présente une jaquette aux grands rabats, avec une illustration (de Juliette Maroni) pleine de douceur, le soleil illuminant les glaces de la banquise et les sommets des montagnes gelées. Au premier plan, des restes d’un squelette d’animal et un inuit tenant sa lance, au second, un ours blanc, bleuté, presque effacé par la neige qui tombe à gros flocons. Des photographies anciennes sont insérées la fin du volume.
   
   Cette douceur cache une réalité beaucoup plus dure. C’est ce que nous décrit l’auteure qui connaît bien les inuits pour les avoir étudiés dans les fonds d'archives de Paul-Emile Victor et de Jean Malaurie à la bibliothèque centrale du Museum d'Histoire naturelle à Paris. En effet, derrière la beauté du paysage, on découvre des conditions de vie très éprouvantes, où la mort côtoie la vie à chaque instant, une lutte pour la survie afin de trouver la nourriture, de ne pas succomber à la famine mais aussi au froid et à l’hiver qui plonge ce peuple dans les ténèbres. Pas étonnant alors, que ces étendues désertiques et inhospitalières soient hantées par des esprits qui se mêlent à la vie des humains, les dirigent, les protègent ou au contraire leur veulent du mal.
   
    Aussi lorsque la jeune Uqsuralik est séparée de sa famille par la rupture de la banquise, elle semble condamnée à une mort certaine. Mais heureusement, son père a fait d’elle une excellente chasseuse, dotée de courage et de bon sens. Elle possède des dons qui feront d'elle, dans l'avenir, une femme puissante. Quand elle rencontre une famille qui l’adopte, elle pourra se croire sauvée. C’est sans compter sur les hommes qui, eux aussi, parfois, constituent un danger pour leurs semblables.
   
   Bérengère Cornut présente un beau roman initiatique et nous permet d’accompagner Uqsyralik dans les différentes phases de sa vie. Nous vivons la vie quotidienne des inuits, nous partageons leurs croyances, leurs peurs, leurs joies et leurs peines, les moments de tendresse et de haine.
   
    A la prose simple et pure de Bérengère Cournut qui rend compte de la beauté de la nature, fleurs de la toundra, bruits, souffle du vent, craquement de la glace, succèdent des chansons-poèmes qui révèlent l’âme des Inuits, un monde peuplé de mystères et d’êtres surnaturels. La nature forme avec l'être humain comme avec les autres animaux un tout que l'on ne peut dissocier. La vie est vécue comme un combat mais est aussi avec le respect des lois de la nature et l'acceptation de la mort. Le réel et le fantastique s’allient pour former un livre à la fois solidement documenté et plein de poésie.
   
   De pierre et d’os a obtenu le prix FNAC 2019
   
   Extraits:
   Uqsuralik accouche seule sur la banquise pendant que se lève la tempête. La femme et la tempête semblent être unies dans le même "travail".
   "Depuis le rocher sur lequel je me tiens, je regarde comment le vent travaille la surface de l'eau. A chaque rafale, le lac est strié d'un millier de griffes. A chaque nouvelle contraction, mes ongles creusent méthodiquement des sillons dans ma chair. Des gémissements semblables à ceux du vent commencent à sortir de ma gorge. Un éclair déchire enfin l'horizon, je pousse mon premier cri. Il est suivi d'un roulement de tonnerre - mes os frémissent.
   Je voudrais inspirer pour reprendre mon souffle, mais le vent s'engouffre dans ma cage thoracique. Les rafales forcent mes côtes les unes après les autres. Je tombe de mon rocher - dans l'eau.
   Sur la toundra, les fleurs forment de grands tapis jeunes, rouges et violets, qui commencent juste à roussir. Les baies foisonnent, j'en fais grande provision. C'était un délice, l'autre jour, que de pouvoir les tremper dans le sang de phoque encore chaud. Ca change des oiseaux à la chair fine et aux os craquants."
   
   « Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)

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critique par Claudialucia




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Chamanisme
Note :

   D’après des fouilles archéologiques, l’auteur a voulu retracer la destinée d’une femme inuit, vivant de façon précaire sur la banquise l’hiver, sur la toundra l’été. De chasse, pêche et cueillette.
   
   Ça se passe en une période non datée… il y a sûrement très longtemps. Les groupes inuit sont nomades, ils se déplacent en fonction de ce que semble leur promettre l’environnement, construisent tous les hivers des maisons en pierre et peau, des igloos, vivent sous des tentes l’été.
   
   Séparée de sa famille d’origine, la narratrice Uksuralik, va d’un groupe à l’autre, des "cousins" de diverses générations, avec qui elle va s’entendre plus ou moins. Dans le premier groupe qu'elle rejoint Le Vieux est à craindre, lorsqu'il en veut à quelqu'un, il n'hésite pas à le tuer!
   
   Plus tard elle va sympathiser avec Sigaun, qui devient sa mère d’adoption et sa plus fidèle alliée, des liens forts s’établissent avec elle. Uksuralik aura un enfant d’un des fils du Vieux, puis, rencontrera un étranger "Naja" un chaman, et elle devient chamane elle aussi.
   
   Ces tribus sont extrêmement superstitieuses, et les chants-poèmes qui rythment le récit fourmillent de légendes animistes. On ne sait trop comment procèdent la narratrice et son ami pour entrer dans des états particuliers, des transes??? Bien que très pragmatiques pour assurer leur survie, les Inuits vivent dans un univers peuplé d’esprits, de bons et mauvais sorts ; animaux et humains ont des pouvoirs bénéfiques ou maléfiques et les rites pour les appeler ou les éviter sont nombreux et complexes. Par exemple, Il faut, lorsqu’on a tué un animal, le remercier de s’être laissé prendre… sinon son esprit se vengera du chasseur.
   
   L’auteur a choisi le présent, et des phrases simples et précises ; les chants-poèmes eux, d'abord agréables à lire, relevant d'une geste poétique réelle, finissent par lasser, et ne sont pas toujours compréhensibles, surtout lorsqu’ils sont retracés dans la langue Inuit.
   
   C’est un récit très documenté, avec des qualités de narration, une certaine poésie; je me suis sentie proche des personnages, dans leur vie de tous les jours, mais je suis restée étrangère au chamanisme…
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critique par Jehanne




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Un roman apaisant
Note :

   De pierre et d'os narre l'épopée d'une adolescente inuit séparée de sa famille le jour d'une fracture de banquise.
   
   Je pense que je vais être économe en paroles sur ce roman-ci, comme si son univers imposait le silence, la contemplation et le respect.
   
   La plume précise de Bérengère Cournut provoque facilement la visualisation : on a froid, on a faim, on est envahi de blanc.
   
   J'ai tout aimé dans cette histoire : les parties poétiques invoquant les esprits, les descriptions de chasse, de construction d'igloos, les conditions de survie, les paysages, les relations humaines et sociétales, l'évolution de l'héroïne -son instinct de survie, sa mise en danger permanente, sa capacité à ne pas se perdre complètement, à faire confiance durablement (parfois aveuglément), à aimer, à se tromper, à construire et à se construire.
   
   Ce qui m'a particulièrement plu est l'approche intelligente et romancée de la culture inuit, où on apprend qu'une grand-mère est aussi la fille de sa fille, où un nouveau-né est prénommé lors du décès d'un autre et est affublé d'esprits animaliers, où justement ces esprits détournent la raison, où l'adoption est naturelle, où la vie est fragile, où la loi s'applique par des règlements de compte.
   
   Pourtant l'autrice ne nous épargne et n'épargne pas Uqsuralik mais tout événement, même le plus scabreux, se fonde dans la masse de l'intrigue, comme une étape de vie. Ce parti pris détonne, il n'y a aucune mièvrerie, aucune pesanteur sur les conditions de vie éprouvantes où la faim tiraille constamment les estomacs, où la valeur d'un être se mesure à sa capacité à nourrir sa famille, à partager aussi. D'ailleurs, dans cette culture primitive, pas d'école : le langage est uniquement oral et s'exprime aussi par le chant.
   
   L'écriture de Bérengère Cournut est belle et diverse, montre l'aisance de l'autrice dans le pur roman comme dans le chant prophétique, nourrie par l'immersion dans le muséum d'histoire naturelle à Paris et la rencontre avec des ethnologues.
   
   De pierre et d'os est un roman apaisant, racé, qui évade autant qu'il cultive et qu'on quitte très très très difficilement (j'ai prolongé volontairement la lecture ; c'est un signe qui ne trompe pas).
   En toute fin de l'ouvrage, on a le droit à quelques photos émouvantes, belles, de grande classe à l'image de cet excellent roman qui a reçu un prix littéraire (prix du roman Fnac 2019) archi mérité.

critique par Philisine Cave




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