Lecture / Ecriture
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Caprice de la reine de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Caprice de la reine - Jean Echenoz

Décrire, dit-il
Note :

   Le dernier ouvrage de Jean Echenoz, "Caprice de la reine", est un recueil de sept nouvelles. Une curiosité d'écriture de l'écrivain, reconnaissant dans une interview qu'il n'est guère familier de ce genre littéraire.
   
   Il s'agit pourtant bien de sept nouvelles, encore que cette appellation ne me semble typologiquement convenir qu'à deux textes, "Génie civil" et "Nitrox". Les autres récits ressortissent davantage au genre biographique ("Nelson"), historique ("A Babylone"), topographique ("Caprice de la reine"), voire autobiographique ("Trois sandwiches au Bourget").
   
   Tous ces textes sont par ailleurs des textes de commande, pour certains publiés dans des revues (Le Garage, n°1, Les Cahiers de l'Ecole de Blois, n°4, Tango n°1...), pour d'autres, objets de demandes particulières. Ainsi "A Babylone" a été écrit sur une invite de William Christie à l'occasion de la sortie discographique de l'oratorio Belshazzar de Haendel (2013) ; quant à "Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre", il fait partie de l'ouvrage muséographique de Sophie Ristelhueber, Le Luxembourg (2002). Enfin "Trois sandwiches au Bourget" est une nouvelle à placer dans le cadre d'un projet théâtral initié par Gilberte Tsaï en 2014.
   
   Comme le dit Echenoz lui-même, dans ce cas précis d'écriture, il faut accepter et la contrainte de la commande et celle du genre, pour ensuite se l'approprier afin d'y créer son propre espace de liberté, de recréation et d'invention. C'est ce qu'a réalisé l'auteur en privilégiant à chaque fois un lieu et en accordant de ce fait une grande place à la description.
   
   Dans "Nelson", Echenoz choisit l'"hiver 1802, [un] manoir dans la campagne anglaise", lors d'une soiré mondaine dans le Suffolk. C'est pour lui le prétexte à brosser un extraordinaire portrait de l'amiral Nelson, "manchot, borgne et fiévreux", à travers ses blessures, ses amputations, ses failles. Ne souffrit-il pas du mal de mer pendant toutes ses années de navigation? On l'y voit aussi quitter la party en filant à l'anglaise, afin de se livrer à un de ses passe-temps favoris : "planter des arbres dont les troncs serviront à construire la future flotte royale". Or ce bois servira (il l'ignore bien sûr) à fabriquer le tonneau d'eau-de-vie, "scellé puis sanglé au grand mât du navire" dans lequel il sera immergé, le temps d'être transporté jusqu'à sa terre natale afin d'y être inhumé. Avec son héros "fragile et friable", son léger humour noir, sa brièveté efficace, c'est vraiment la nouvelle que j'ai préférée.
   
   Avec "Caprice de la reine", qui donne son titre au recueil, l'écrivain se livre à une description "grand angle" typiquement balzacienne - ou digne du Nouveau Roman, c'est selon - du lieudit Le Pirli, commune d'Argentré, circonscription de Laval. Le regard s'y déploie, avec minutie et précision, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, de la vache à la fourmi. En lisant cette longue description, j'ai pensé à ceux de mes élèves qui sautaient systématiquement les descriptions, lors de la lecture d'un Balzac notamment. Mais toujours ici une discrète touche d'humour incite à poursuivre une lecture qui pourrait sembler fastidieuse.
   
   "A Babylone", par le biais de la description de l'antique cité, Echenoz revisite l'Histoire aux côtés d'Hérodote. A propos notamment de la largeur des remparts de la ville, il s'y interroge sur les exagérations probables des uns et des autres. Combien de chars pouvaient-ils se croiser en ce lieu? Ctésias de Cnide et Strabon parlent de deux chars ; d'autres évoquent six quadriges quand Hérodote est persuadé qu'il s'agissait d'un char à quatre chevaux. Comment accorder foi à ces auteurs : "Une telle surenchère ne peut plus être prise au sérieux, laissons encore tomber." Et Hérodote n'a-t-il pas confondu la reine Nitocris avec la femme de Nabuchodonosor, voire avec le roi lui-même? J'ai été séduite par cette façon amusée, et amusante, de remettre en cause le témoignage d'un historien célèbre, que l'auteur présente comme un écrivain pressé, imprécis et faillible.
   
   "Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre" est la description des statues des reines qui entourent un bassin dans ce parc. Echenoz explique qu'il a toujours été fasciné par cette série de statues et que la demande d'un texte sur ce jardin a été l'occasion de les décrire. Cela pourrait ressembler à de plates informations fournies par le Guide Vert, si chaque petit article ne s'achevait sur un détail amusant et humoristique qui humanise les personnages de pierre. En voici un exemple : "Jeanne d'Albret, reine de Navarre, tient un stylet dans sa main droite et un parchemin roulé dans la gauche. Coiffure : cheveux courts bouclés. Bijoux : néant. Expression : inspirée. Présence de gros seins."
   
   "Génie civil" met en scène un personnage du nom de Gluck, diplômé de Centrale et ingénieur en génie mécanique. Après la mort de sa femme Jacqueline, veuf inconsolable, "il s'est vite rendu compte que ne lui restait au fond que les ponts comme centre d'intérêt". Pour s'occuper il entreprend un Abrégé d'histoire générale des ponts et décide d'aller voir sur place pour illustrer son livre. Après de multiples voyages, prétextes à la description de nombreux ponts à travers le monde, il s'aventure dans une nouvelle histoire amoureuse. Celle-ci finira tragiquement, non loin d'Orlando, du haut du Shunshine Skyway, aux abords duquel il avait fixé rendez-vous à sa dulcinée. Encore une fois ici, la description exhaustive est nuancée par l'ironie tragique.
   
   "Nitrox" s'apparente à un petit récit d'aventures. Le lecteur y découvre une James Bond's girl, gainée de Néoprène anthracite, qui s'extraie d'une "cellule vide et cubique d'apparence carcérale" pour pénétrer, après un parcours angoissant sous la mer, dans un sous-marin afin d'y retrouver son galant qui se trouve être le narrateur. Une nouvelle surprenante et complètement décalée par rapport à ce à quoi Echenoz nous a habitués.
   
   Enfin, "Trois sandwiches au Bourget" conte le trajet trois fois réitéré du narrateur pour aller au Bourget manger un sandwich. Ce récit est prétexte à des notations sociologiques tout autant que politiques, à des remarques sur le temps qui passe, sur l'évolution du monde. Il distille une certaine nostalgie non dénuée d'humour, révélée par les dernières lignes : le voyage du narrateur au Bourget s'achève dans le cimetière et il est dit : "Et ce cimetière, au fond, ne présentait guère d'intérêt sinon, celui, qui n'est pas le moindre, d'être ingénieusement situé rue de l'Egalité prolongée."
   

   La première surprise passée, je me suis plu à la lecture de ce recueil de nouvelles, qui pourra sembler bien disparate à certains. J'y ai vu en outre une forme de réflexion sur l'écriture et sur la typologie de la description. Ainsi, la longue description de "Caprice de la reine" débute par "A droite de la main qui écrit" et l'avant-dernier paragraphe évoque le retour à "la main qui, reprenant sa place, est en train d'achever d'écrire ceci".
   
   S'y pose la question de savoir comment ordonner une description. A propos des édifices que découvre le narrateur, on peut en effet lire : "Nous devrons y revenir quoique nous aurions peut-être pu, peut-être dû commencer par elle, nous ne savons pas." L'angoisse de la saisie totale du réel pointe même avec l'évocation d'un maître en littérature car "... il est difficile dans une description ou dans un récit, comme le fait observer Joseph Conrad dans sa nouvelle intitulée "Un sourire de la fortune", de mettre chaque chose à sa place exacte. C'est qu'on ne peut pas tout dire ni décrire en même temps, n'est-ce pas?"
   
   A propos de "A Babylone", j'ai déjà évoqué les excès regrettables de certains historiens : "D'ailleurs tous les auteurs exagèrent, tous ont à cœur de se contredire." Quant à Aulu-Gelle, il "traite froidement [Plutarque] de mythomane." De ce fait, comment leurs descriptions pourraient-elles être fiables. Le narrateur ne va-t-il pas jusqu'à reprocher à Hérodote le manque de précision de ses descriptions, remettant ainsi en cause leur pertinence?
   
   A ce questionnement obsessionnel sur la technique de la description, il me semble que Echenoz apporte une réponse à travers le personnage du narrateur de "Nitrox". Allumant une cigarette et conscient que cela est interdit dans un sous-marin, il dit : "On l'a compris, c'est moi le patron." Oui, celui qui écrit avec un feutre V5 Hi-Tecpoint 0,5 Pilot dans un carnet beige "pas très beau", le grand écrivain, est bien le maître ; il fait ce qu'il veut, il orchestre ses descriptions comme il l'entend. La variété de ce recueil, ludique et "capricieux", en est le meilleur témoignage!
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critique par Catheau




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Compilation
Note :

   Un peu moins enthousiaste qu'à l'habitude avec ce recueil de nouvelles. L'éditeur s'est offert quelques ventes avec cette compilation de textes que j'ai trouvée plutôt inégale. On dirait presque un livre posthume qui s'attacherait à reconstituer toute l’œuvre de l'écrivain. Donc, 7 nouvelles publiées dans des périodiques entre 2002 et 2014, écrites spécialement pour certaines personnes (Patrick Deville) ou certaines occasions.
   
    Tout commence plutôt bien avec "Nelson", la première histoire narrée par Jean Echenoz. Concision stylistique, précision du vocabulaire, humour non-feint pour retracer en quelques pages la vie du célèbre manchot amiral.
   
    Puis c'est le "Caprice de la reine". Jean Echenoz décrit un paysage depuis une hauteur. Placé à tel endroit de son jardin, il fait le tour de son champ de vision pour aller de l'infiniment grand et lointain jusqu'à la description de sa proximité. Tournant autour ce cette maison, il finit par regarder à ses pieds et, juste là, il y a une reine. C'est assez étrange comme texte, la fin est amusante. L'auteur a toujours cette façon de surprendre son lecteur, c'est un peu comme un exercice littéraire avec le simple plaisir des mots. Mais bon, pas vraiment passionnant.
   
    "A Babylone" a été écrite pour la sortie d'un disque d'Haendel. Il s'agit de retracer et de commenter les écrits qu'a pu faire le père de l'Histoire, le grec Hérodote. Grand voyageur, Hérodote a décrit la cité Babylone, une des 7 merveilles du monde. Jean Echenoz fait avec imagination, et comme il sait si bien le faire, revivre un personnage réel (voir son œuvre avec Ravel, Zatopek, Cesna...).
    "Mais Hérodote s'en fout, en attendant il va et vient, se promène dans les rues de la ville et dans ses environs, regarde autour de lui, se documente, essaie dans son mauvais assyrien de discuter avec les gens qu'il rencontre [...] On tente d'imaginer l'explorateur recueillant ces informations. Les inscrivant dans sa mémoire avant de les transférer sur papyrus ou de les graver sur des tablettes d'argile recto verso, comme procèdent les Babyloniens qui les conservent telles quelles ou qui, par précaution, quand ces informations sont importantes, les font cuire."
Très historique donc, Jean Echenoz finit par convenir que l’œuvre d'Hérodote manque parfois de précisions, d'informations.
   " Le seul problème avec lui, c'est qu'il va parfois un peu vite de sorte que pour entendre son propos, parfois, certains développements manquent, certains détails."

   Forcément, cette remarque ne surprend pas de la part d'un tel maître des mots qu'est l'auteur, lui qui donne au regard du lecteur tant d'exactitude et de netteté.
   
    La nouvelle suivante n'en est pas vraiment une. "20 femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre" n'a de bon que le titre en fait. Description des reines et autres duchesses de l'Histoire de France statufiées dans le célèbre jardin. Rien de notable, c'est un texte écrit pour la revue Paris-Musées en 2002.
   
    Puis vient "Génie civil". La nouvelle la plus aboutie, celle où l'on retrouve le meilleur de l'écrivain. 30 pages tout de même, il y a du contenu. C'est l'histoire d'un ingénieur des Ponts et Chaussées, veuf, qui parcourt le monde pour voir, admirer les...ponts. "Gluck a entrepris de ne plus se consacrer qu'à eux, de poursuivre et pourquoi pas finir son existence en leur seul compagnie." De la page 57 à la page 62, on profite d'un régal avec l'Abrégé d'histoire générale des ponts. C'est délicieux, cette histoire du franchissement fait par l'homme.
   
    Gluck, lui, continue sa quête "Ses voyages vers les ponts l'avaient amené partout où il s'en trouve et Dieu sait s'il y en a, que ce soit au-dessus des détroits de Kurushima, de Messine, du Grand Belt et de Neko, des gorges de Salgina, de l'estuaire de Severn, du canal Kap Shui Mun, du lac Maracaibo, du Bosphore et du Gange, des flots de l'Elbe ou du Guadalquivir ou des bras de mer qui séparent les îles Falster et Faro. Gluck les vit tous, [...] devenu collectionneur de ponts comme d'autres collectionnent les aquatintes ou les ennuis."
   
   Le sens de sa vie ne s'en trouve pas pour le moins résolu et Jean Echenoz livre alors un fort beau paragraphe:
   " Ce n'est donc pas son premier déplacement, il en a fait bien d'autres depuis qu'il a pris le parti d'arpenter le monde. Mais ces mouvements, il ne les a pas entrepris dans le seul but de se changer les idées après son veuvage; de tels voyages tournent d'ordinaire à vide, se bornent à vous faire tourner vous-même en rond, on ne respire pas mieux la distance, on ne s' y sent pas plus libre ni souverain ni dégagé qu'ailleurs, on ne s'en sort pas. A peine peut-on se dire qu'on est loin, cela grise quelques minutes pendant lesquelles on voit ou croit voir les choses neuves d'un oeil neuf: c'est un leurre, un malentendu, car c'est moins une région que l'on découvre que son nom, c'est lui qu'on parcourt plutôt qu'elle. On s'admire surtout de l'occuper, d'arpenter les syllabes exotiques de ce nom plutôt que les panoramas du pays lui-même, qui devient vite à vrai dire un bled comme un autre où l'on ne pense bientôt plus qu'à retourner dans le sien, rentrer chez soi où l'on sait bien aussi d'ailleurs qu'on ne sera pas mieux, bref on n'est guère avancé.
    On ne saurait donc se mouvoir qu'avec un but, un axe, un cap, une idée fixe en tête, sinon mieux vaut rester derrière ses fenêtres."
   
Dans la nouvelle, on est en 1980 et Gluck se rend en Floride. Il a rendez-vous avec Valentine Anderson sur le Sunshine Skyway. Malheureusement, il y a une forte tempête...
   
    Ensuite, c'est "Nitrox". Très étrange texte. Là le personnage principal c'est une femme dénommée Céleste Oppenheim qu'on retrouve en petite tenue dans un cube sans fenêtre, une sorte de cellule. Deux hommes viennent la chercher...
   
    On finit avec "Trois sandwiches au Bourget", l'histoire d'un homme qui décide d'explorer... la banlieue Nord de Paris, du Bourget au Blanc-Mesnil, il a comme exceptionnel projet de manger des sandwiches...!!! C'est un projet qu'il mène depuis un an...Ce texte est une sorte d'errance répétée dans la banlieue, une escapade par les transports en commun, sans doute un brin autobiographique puisque le narrateur a souvent des soucis avec son stylo qui tombe en panne. Comme à son habitude, les descriptions sont très fines, apportant une touche, une atmosphère un peu désuète à cette banlieue tristounette. Pas mal, et bien dans la veine Echenoz même si cette histoire ne mène nulle part... un dimanche matin d'hiver... en fin de matinée... banlieue Nord-Est...

critique par Laugo2




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