Lecture / Ecriture
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Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent

Jean-Paul Didierlaurent
  Le liseur du 6h27
  Le reste de leur vie

Le liseur du 6h27 - Jean-Paul Didierlaurent

Tout noir, tout blanc, Didierlaurent
Note :

   Je suis partie sur un mauvais pied avec ce livre-là, j'avais en tête Bohumil Hrabal et sa "trop bruyante solitude", que c'est à se demander si JPDL le connait. J'ai eu l'impression que oui, parfois, mais il est passé si loin!... Bref, j'ai passé toute la première partie de ma lecture à faire des comparaisons entre les deux romans.
    Les deux héros travaillent au pilon. Le travail de Hanta, le personnage d'Hrabal, est plus poignant encore parce que lui, passe au pilon, des livres que la censure a interceptés entre l'imprimerie et le lecteur. Porteurs d'une parole un peu trop libre, ils seront détruits avant d'atteindre ce dernier. Ici, on détruit les invendus d'une surproduction commerciale.
   Hanta aimait la machine broyeuse autant qu'il aimait les livres et Hrabal avait réussi à donner corps à cet étrange paradoxe, là où JPDL s'est contenté d'une opposition évidente et simpliste entre livres (tout bons) et pilon (très méchant).
   Hanta rapportait chez lui des ouvrages qu'il sauvait, les entassait au-dessus de son lit, aggravant toujours plus son risque de finir étouffé par leur écroulement. Vignolles ne repêche que quelques feuilles, qu'il lit à ses compagnons de RER...
    Hanta a un chef qui ne sait plus trop quoi faire de lui et des amis qui sont des universitaires clochardisés par le régime.
    Vignolles ne rencontre que des gens tout mauvais (son chef, son collègue) ou tout bons (ses amis, les vieux). Car alors que Hanta rencontre des survivants de la dernière guerre, Vignolles rencontre, lui, des charmantes vieilles dames aux cheveux lilas et de vieux messieurs à vieux chiens. Il va dans une jolie maison de retraite où on écoutera ravi ses belles lectures. Et il trouve l'amour de sa vie, Hanta non, bien sûr. Le ton est léger, très humain, ne reculant pas parfois devant une certaine trivialité, mais l'humour n'est jamais loin...
   Hanta picole, Vignolles est sage. Mais il s'ennuie.
   Après une soixantaine de pages, apparaît une sorte de mystère policier... qui se dissoudra dans l'air ambiant sans que l'on sache jamais ce qu'il est devenu... Ici, les rats remplacent les nichées de souris tchèques. Là encore, on ne retrouve pas l’ambiguïté des sentiments envers les souris.
   
   Alors, qu'est-ce que je reproche à cette lecture si consensuelle? Que rien n'arrive dans la vraie vie comme cela arrive dans ce genre de romans que j'évite habituellement, mais personne n'est à l’abri d'une erreur de casting ; que les gens n'agissent pas de cette façon et qu'ils n'éprouvent pas ce genre de sentiments. Ces choses-là n'arrivent pas, et croire le contraire, s'est s'éloigner de la compréhension de la vie. On a ici un héros, et même tous les personnages, sans ombres ni nuances, qui s'acheminent chacun vers une happy end selon ses mérites. Mon point de vue à moi, c'est que la littérature nous aide à explorer les situations et à progresser grâce à une compréhension de plus en plus subtile et approfondie de la vie et de la nature humaine. Des livres comme celui-ci peuvent être jugés ou non, plaisants à lire, mais en tout cas, ils ne participent pas à cet enrichissement. Ils nous promènent dans un monde de guimauve. Que l'on aime ou que l'on n'aime pas la guimauve, en tout cas l'on sait que ce n'est pas une vraie nourriture.
   
   Certains auteurs soutiennent qu'il n'y a pas de recette pour faire un best-seller, mais c'est bien évidemment faux. Il y en a, et même plusieurs, et ce livre en est un exemple.
   
   En conclusion, ce n'est pas d'"une trop bruyante solitude" qu'il convient de rapprocher "Le liseur de 6h27", mais bien plutôt de "La Reine des lectrices", "Le cercle des amateurs d'épluchures de patates" etc. C'est dans cette cour-là qu'il joue.
   Lisez plutôt Hrabal.
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critique par Sibylline




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La voix du train
Note :

   Ayant pendant près de 10 ans pris le train pour me rendre au travail, je suis un lecteur assidu de tous les ouvrages consacrés à cette catégorie de voyageurs, "Les Abonnés".
   
   Guylain Vignolles est un voyageur pas tout à fait comme les autres, bien au contraire. Tous les matins il déclame des brides de textes épars sauvés par lui-même de "La Chose", son outil de travail. Cette entité mécanique qu'il dirige est un pilon monstrueux dont la seule fonction est de détruire les livres non vendus. Sa vie est celle d'un être solitaire, son seul ami est Guiseppe, qui a eu les jambes broyées par "La Chose" et qui cherche à les récupérer, et Guylain participe à cette œuvre ultime.
   
   Sinon, il est célibataire, son seul compagnon est son poisson rouge "Rouget de Lisle", cinquième du nom. Sa vie, c'est vraiment métro, boulot, dodo.
   
   La monotonie de l'existence de ce lecteur est rompue quand il accepte de lire dans une maison de retraite, où une pensionnaire obtient un certain succès en lisant des passages d'un livre pornographique qu'il avait pris par erreur!
   
   Autre fait qui va changer sa vie, la découverte, coincée dans son strapontin habituel du RER de 6 h 27, d'une clé USB où une certaine Julie raconte sa vie de madame-pipi dans un centre commercial!
   Ces textes vont devenir ses lectures du matin, et Julie petit à petit va prendre une place de plus en plus grande dans sa vie, et comme lui dit son ami Guiseppe :
   -" J'ai comme l'impression que tu viens de trouver ta quête toi aussi".
   

   Si ce n'est pas la quête du saint Grall cela lui ressemble fort. Sauf que dans ce cas précis, les châteaux à conquérir pour trouver la belle sont les hypermarchés de la banlieue parisienne. Du royaume de Camelot à celui de la camelote!
   
   Le narrateur et lecteur, Guylain Vignolles, (je vous passe la contrepèterie), personnage mêlant l'ordinaire et l'extraordinaire, mystificateur vis à vis de sa mère et aussi de Guiseppe, mais toujours pour le bien de ses interlocuteurs. Amoureux des livres son travail est pour lui un crève cœur, mais la lecture une forme de thérapie.
   
   Les personnages de ce roman sont bien marqués, les bons et les autres ; parmi les premiers,
   Yvon Grimbert, gardien érudit et poète, les sœurs Delacôte, aussi et surtout la mystérieuse Julie.
   Dans les seconds, certains collègues de travail, chef ou aspirant chef. Dans les écrits de Julie on trouve "Le Gros de 10 heures", être "chiant", radin et mal embouché, une figure détestable! Mais morale oblige, il sera ridiculisé! La revanche de Julie et de toutes les dame-pipi de la terre.
   
   Ce roman ressemble du moins au début à de la science-fiction (de l'Anticipation autre appellation de ma jeunesse) et pourtant, il est très contemporain. Il m'a fait penser à "Fahrenheit 451" pour la destruction des livres, motif différent, mais même résultat.
   
   Un livre plein d'humanité, d'humour et d'originalité. En particulier un traité de "Tantologie" plein de philosophie et de bon sens des gens humbles.
   Une découverte qui me donne envie de lire ses autres écrits.
   
   
   Extraits :
   
   - Au fil des ans, les autres usagers avaient fini par faire preuve envers lui de ce genre de respect indulgent que l'on réserve aux doux dingues.
   
   - Une dame entre deux âges lui glissa un merci discret à l'oreille. Guylain lui sourit. Comment leur expliquer qu'il ne faisait pas ça pour eux?
   
   - Derrière, se terrait la Chose, bien à l'abri des regards. La Chose qui l'attendait.
   
   - La Chose était là, massive et menaçante, posée en plein centre de l'usine.
   
   - Un beau trois, généreux comme une poitrine de nourrice, suffirait amplement à mon bonheur. 14 717, c'est tout en os un nombre pareil.
   
   - Il aimait cette idée qu'un jour peut-être, Julie se trouverait là avec eux, cheminant dans cette rame bondée à l'écoute de ses propres écrits.
   
   - Ce type respire la suffisance et le manque de savoir-vivre. Une tronche à conduire du 4X4 de ville et à se garer sur les places handicapés.
   - Il était le liseur, celui qui apportait la bonne parole.
   
   - On attend d'une dame-pipi qu'elle nettoie, pas qu'elle écrive. Les gens peuvent concevoir que je fasse des mots fléchés, des mots croisés, des mots mêlés, des mots cachés, des mots enfermés dans toutes sortes de grilles.
   
   - Comme dit toujours Tantine : On peut s'attendre à tout de la part d'un constipé, même à rien. Et d'ajouter en général : Il est aux toilettes ce que le muet est à la chanson, et vice et versa.

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critique par Eireann Yvon




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La littérature au ras des pâquerettes
Note :

   J’ai acheté ce roman parce qu’on en a beaucoup entendu parler au moment de sa sortie (2014) et que j’en avais lu des critiques très élogieuses dans la presse dite sérieuse.
   
   Résumé de l’histoire :

   Un employé au pilon, nommé Guylain Vignolles, souffre depuis l’enfance de la contrepèterie à laquelle l’expose son nom (Vilain Guignol) et souffre également de devoir travailler à la destruction des livres. Le pilon est en effet une machine plus ou moins démoniaque – la Zerstor 500 – qui broie non seulement les livres mais les rats et les jambes de certains employés. Chaque soir, Guylain Vignolles parvient à sauver quelques pages de la destruction et il les lit le lendemain matin aux passagers du RER du 6h27 qui le conduit à son travail. Mais, bientôt, il découvre dans ce même RER une clé USB qui contient le journal intime de la jeune dame-pipi d’un centre commercial et il tombe sous le charme. (…)
   
   Mon avis :

   On pourrait aisément reprocher à cette histoire son manque de vraisemblance : les situations sont factices et artificielles, juste destinées à produire certains effets sur le lecteur (l’amusement, la curiosité), et absolument pas inspirées d’un quelconque fond de réalité.
   
   Donc, assez rapidement au cours de ma lecture, et pour éviter de m’agacer de ce manque de vraisemblance et du côté caricatural des personnages (tout bons ou tout mauvais), j’ai essayé de considérer ce livre comme une sorte de conte contemporain.
   Mais deux choses ont continué néanmoins à m’énerver :
   – D’abord on sent que l’auteur essaye de se mettre à la portée des pauvres lecteurs que nous sommes en nous caressant dans le sens du poil : nous pouvons être brimés, humiliés, employés à des tâches ingrates, mal aimés, nous sommes malgré tout "les gentils" et nous serons récompensés par un bonheur bien mérité.
   – Et, deuxième chose qui m’a encore plus irritée : la vision de la littérature donnée par l’auteur est absolument affligeante.
   Un passage du livre est très révélateur : Guylain Vignolles lit tous les matins des pages sauvées de la Zerstor, mais il nous est bien précisé que c’est important pour lui de les lire "quel que soit le fond"!
   Et, effectivement, on sent bien que le fond des choses n’a aucune importance : une page de roman érotique, une page du journal d’une dame-pipi, ou une tirade d’Andromaque de Racine, suscitent le même enthousiasme chez les braves pensionnaires d’une maison de retraite, et on sent bien que Guylain Vignolles pourrait bien leur lire n’importe quoi, il susciterait toujours cette même niaise béatitude.
   Il y a donc, à mon avis, dans "le Liseur du 6h27 " un côté démagogique, qui est franchement déplaisant.
   
   Je n’ai pas aimé ce livre : il y a trop de procédés dans l’écriture et, selon moi, un manque de sincérité évident.
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critique par Etcetera




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une lueur d’espoir pour les résignés
Note :

   Parfois l’existence ou le destin si vous préférez, peut-être encore le hasard, les coïncidences, une instance supérieure si vous y croyez, dispose sur notre chemin quelques pépites, des perles qu’il faut se dépêcher d’enfiler autour de sa vie de peur de ne plus jamais avoir l’occasion de le faire ensuite. Parfois cela se concrétise autour d’une personne et c’est une vraie histoire d’amour et pas forcément assortie d’une histoire de cul. Il est des amitiés qui ont la force de vraies passions sensuelles. Plus souvent cela se matérialise sous la forme toute simple d’un rectangle de papier plus ou moins dense : un livre.
   
   Rien qu’en découvrant son nom, j’ai su que Jean Paul Didierlaurent était originaire de la même vallée que moi. Renseignements pris, nous n’avions, de plus, qu’une poignée d’années de différence. Cela crée automatiquement des liens invisibles, quelque chose d’irréel, de parfaitement subjectif, mais qui jette un pont entre deux vies. On est d’emblée plus intéressé, on pardonne plus facilement, on accorde plus aisément le bénéfice du doute. Dans le cas Didierlaurent, je n’avais cependant pas besoin de toutes ces disposition favorables.
   
   Guylain Vignolles n’a d’autre tracas qu’un nom sujet à contrepèterie et un métier qui lui pèse. Il est entouré de livres mais n’est ni auteur, ni éditeur, pas plus que critique ou agent littéraire. Cet Amélie Poulain qui a l’élégance du hérisson répand pourtant autour de lui du bonheur sans bien s’en rendre compte. D’autres références nous viennent forcément en tête. Joss, le crieur public sorti de la plume de Fred Vargas, des relents de Fahrenheit 451 et une ambiance à la Jean Pierre Jeunet. Je ne serais d’ailleurs pas tellement surpris que cette histoire truffée d’humanité fasse l’objet d’une adaptation par le septième art prochainement.
   
   Les personnages sont attachants et nullement superficiels. Il y a ce gardien qui ne s’exprime qu’en alexandrins de la plus belle facture, cet italien à la recherche de ses jambes définitivement perdues, ces deux sœurs aux allures de midinettes de quatre fois vingt ans qui mélangent les noms. Même les cons deviennent attachants sous les mots de Didierlaurent. Des mots choisis et qu’on trouve toujours là où on ne les attend pas. Une écriture simple, celle qui demande tant de talent. Une façon d’amener les scènes de biais, par une sorte de flou forcément artistique comme lorsqu’on découvre un panorama par le petit bout de la lorgnette.
   
   Et puis il y a Julie. Si Guylain déclame, elle écrit. De courts textes empreints de la candeur des gens simples. Se rencontreront-ils?
   
   Bref, un régal pour les amateurs et amatrices de jolies tournures et une bouffée d’oxygène dans ce monde carbonique, une lueur d’espoir pour tous les résignés.

critique par Walter Hartright




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