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La chute des princes de Robert Goolrick

Robert Goolrick
  La chute des princes
  L'enjoliveur

La chute des princes - Robert Goolrick

Princes de la finance
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   "Peut être cette décadence était-elle à l'image d'un écosystème qui ne parvient pas à l'auto-suffisance; le regarder mourir est un spectacle d'une grande tristesse. Le virus mortel était si profondément ancré dans l'ADN de cette décennie qu'elle amorçait déjà sa chute à son apogée, dans sa gloire la plus resplendissante et la plus vibrante de vie."
   

   Hâbleurs, arrogants "L'âme obscurcie par une insatiable avidité, on laissait notre moralité de plus en plus douteuse s'empêtrer, étouffer sous des couches et des couches d'objets, un amoncellement de choses, toujours plus, des costumes qui coûtaient davantage que ce que nos pères avaient déboursé pour leur première maison, des voitures d'un luxe indécent-sans parler des montagnes de PV que nous valaient nos petites pointes de vitesse quand on filait vers les paradis de Long Island East, où nous attendaient des piscines chauffées à l’année."
   Tels étaient les BSD. Comprendre les Big Swinging Dick, les grosses bites qui se la pètent, ceux qui décrochaient leur boulot dans les années 80 en gagnant au poker contre leur futur patron à Wall Street.
   
   Le narrateur de "La chute des princes" était l'un d'entre eux. Il décrit de l'intérieur sa vie d'avant puis sa dégringolade, sans s'apitoyer, lucide aussi bien sur lui -même que sur les autres. Pas de rancœur, mais une acceptation progressive, étape par étape, au fil des rencontres et une reconstruction possible.
   
   Robert Goolrick, par son écriture ample, son sens du détail et sa grande empathie réussit un pari quasi impossible: rendre sinon sympathique du moins attachant ce trader passé de la lumière à l'ombre. Une première rencontre réussie avec cet auteur!
   
    231 pages piquetées de marque-pages.
   
   
   Présentation de l'éditeur:
    
   "New York, années 1980. Une bande de jeunes hommes trop doués vont vendre leur âme au dollar et se consumer dans une ronde effrénée, sublime et macabre. Ils ont signé pour le frisson, une place sur le grand manège de Wall Street. Dans leur chute, ils rencontreront des anges : Jools, la jeune héritière qui restaure un Titien; Holly, le travesti le plus spectaculaire de Midtown ; Alan, le décorateur adulé qui ne savait pas qu'on pouvait mourir d'aimer; Carmela, la femme d'une vie qui, à défaut de rester, pourra témoigner du temps de la grandeur.
   Personne ne réussira à sauver ces princes qui courent à leur perte, car des monstres trop puissants les pourchassent: le sida, les overdoses, les suicides, la ruine, le regard chargé de honte de leurs parents, l'amour s'excusant, chaque fois, de n'avoir sauvé personne."

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critique par Cathulu




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Course vers le bord de la falaise
Note :

    Dans le New-York des années 1980, les jeunes traders éclaboussent Wall Street de leur réussite professionnelle et financière. Ils sont les maîtres du monde, arrogants et conquérants.
    Leur journée est chargée de stress intense pour décrocher des marchés financiers de plus en plus importants, ils manipulent hommes et fric sans scrupules et construisent un empire, jouant avec le vide d'un abîme sans fin.
    Derrière une image de réussite époustouflante, ils brûlent la vie dans une course effrénée vers tous les possibles : argent, alcool, drogue et sexe.
   
    Le sida et la crise financière frapperont de plein fouet cette décennie débridée folle de fric et de luxe et où l'on pouvait s'amuser de tout et tout le temps, en tout cas quand on avait beaucoup d'argent.
    C'est la chute d'un de ces princes que Goolrick met en scène dans une écriture fluide et flamboyante comme ces golden boys qui font rêver.
   
    Le héros a réussi, il a tout possédé, tout consommé et consumé.
    Après 10 ans de travail acharné dans la Firme, Rooney a perdu son âme mais le monde où il évolue l'entraîne davantage plus loin de ses limites. Miné par l'angoisse, la dépression et le vide total, il ira jusqu'au bout de la nuit, dans un excès qui lui sera fatal.
   
    Sa boîte le licencie et sa femme, le jour même demande le divorce et il se retrouve à la rue, dieu déchu, viré de son appartement, un des plus beaux lofts de la ville
    C'est dans sa nouvelle vie, faite d'un quotidien médiocre et ordinaire, que nous le retrouvons 20 ans après.
    Sans atermoiements et doté d'un regard d'une grande acuité, il fait le bilan de ce qui s'est passé et nous raconte la spirale infernale d'où il ne pouvait pas sortir indemne.
    Alternent les souvenirs flamboyants des fêtes grandioses où tout était à volonté, alcool, drogue et femmes mais aussi overdose, suicide, dépression et où l'argent gagné était dépensé dans la plus totale démesure.
   
    Goolrick fouille et montre le mal que la société engendre avec la chute d'un homme mais aussi et ça c'est tout le talent de Goolrick, cette rédemption, cette recherche du soi perdu.
    La référence à Proust est élégante et quand le salut vient de la lecture, alors là c'est grandiose.
    A lire absolument pour trouver dans le noir le plus profond et le plus âpre, la beauté.
   
   
   Présentation de l'éditeur:

   
   " Quand on craque une allumette, la première nanoseconde elle s'enflamme avec une puissance qu'elle ne retrouvera jamais. L'incandescence originelle. Un éclat instantané, fulgurant. En 1980, j'ai été l'allumette. Cette année-là, je me suis embrasé pour n'être plus qu'une flamme aveuglante."
   New York, années 1980. Robert Goolrick nous invite au bal des vanités, où une bande de jeunes hommes vont vendre leur âme au dollar et se consumer dans une ronde effrénée, sublime et macabre. Ils ont signé pour le frisson, une place sur le manège le plus enivrant que la vie ait à leur offrir. Et ces princes vont jouer toute la partie : les fêtes, les drogues, l'alcool, les corps parfaits des deux sexes, les pique-niques dans la vaisselle de luxe, les costumes sur mesure taillés par des Anglais dans des tissus italiens, les Cadillac, le sexe encore et toujours, les suites à Las Vegas, des morts que l'on laisse en chemin mais pour lesquels il n'est pas besoin de s'attarder parce qu'on va les retrouver vite. Vite, toujours plus vite, c'est la seule règle de ce jeu. Aller suffisamment vite pour ne pas se laisser rattraper. Parce que les princes sont poursuivis par de terrifiants monstres : le sida, les overdoses, le regard chargé de honte de leurs parents, le dégoût croissant de soi-même, un amour s'excusant de n'avoir sauvé personne."

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critique par Marie de La page déchirée




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Subtil
Note :

   Je suis loin d'être venue à bout de ma PAL de la rentrée littéraire de septembre, mais une lecture m'aura vraiment marquée en fin d'année dernière, à savoir "La Chute des Princes" de Robert Goolrick.
   
   Il y est question d'un ex-trader aujourd'hui libraire chez Barnes & Nobles. Notre narrateur vit seul et chichement, aussi, lorsqu'il nous décrit la fin de ses études, son stage et sa prodigieuse ascension sociale, on se demande toujours quand et comment se produira sa chute.
   
   Le lecteur plonge dans le New York des années 1980 et ressent de suite l'intensité de cette décennie, vibrante, flamboyante, excessive mais aussi égoïste et impitoyable. D'un côté le boulot, l'entraînement avec le coach personnel à 6 heures du matin, la limousine de la firme, les journées à rallonge et la compétition poussée à son extrême ; de l'autre, les soirées avec les collègues, les mauvais restos hors de prix, les beuveries, les rails de coke, le sexe dans des endroits glauques (des toilettes, un coin de rue) avec des inconnu(e)s, les quelques rares heures de sommeil. Sur le plan matériel, on passe du studio miteux de l'étudiant à de splendides appartements refaits entièrement par l'architecte ou le décorateur branchés du moment. Les costumes valent plusieurs milliers de dollars. Si quelque chose coûte vraiment trop cher, alors il devient indispensable. Les week-ends, on file à Las Vegas ou Miami claquer son argent dans des fêtes. Se succèdent sans cesse les filles (qui n'auront jamais de vraie carrière, même lorsqu'elles sont plus intelligentes). Parfois des prostituées. Sans parler des discussions où chacun se vante d'avoir eu l'expérience la plus osée, la plus bizarre (par exemple d'avoir eu des relations sexuelles avec un animal ou d'avoir été la cause d'un suicide). Car c'est une génération pour qui tout est permis. Et pour qui l'argent est la seule valeur qui soit. Dépenser, c'est le but de leur vie.
   
   Au fur et à mesure, l'ambiance se modifie imperceptiblement, devient plus sombre. Une fille retrouvée morte lors d'un week-end. La menace du SIDA. Un collègue d'une vingtaine d'années qui meurt d'un arrêt cardiaque. Un autre qui se jette par la fenêtre après avoir reçu un coup de fil et pris le soin d'enlever ses chaussures de marque.
   
   Non seulement Goolrick livre un portrait très vivant de cette période, mais il parvient à le faire sans sombrer dans le manichéisme. Il serait si facile d'observer les protagonistes avec détachement et de les condamner en crachant de suite sur leur immoralité. Or, si les vices et les faiblesses des jeunes traders ne manquent pas dans ce roman, le narrateur parvient à nous être sympathique. Certes, il a désormais du recul sur sa jeunesse et mesure pleinement ses erreurs. Toutefois, il se contente de narrer des faits, sans chercher à s'auto-justifier, à s’apitoyer sur son sort ou, au contraire, à se flageller moralement. Sa situation actuelle nous le rend quelque peu sympathique, même si on ne peut pas s'empêcher de penser qu'il a perdu de sa superbe par rapport à ces années de dérives et d'excès.
   
   Un roman subtil, extrêmement bien construit et tout simplement passionnant, qui m'a donné envie de relire Goolrick et de découvrir enfin le célèbre roman de Tom Wolfe.
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critique par Lou




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Grandeur et décadence d’un trader
Note :

    "Brusquement tout était permis. Tout était possible. Le New York de ce temps-là était un chaudron de désir vibrant, on vivait dans la liberté et les ordures -il y en avait partout, tout le temps." (page 116)
    Remarqué pour "Féroces" et "Arrive un vagabond", l’écrivain américain R. Goolrick publiait en 2014 ce roman qui appartient à ce qui est devenu un genre (littéraire et cinématographique), celui de la grandeur et de la décadence d’un trader.
   
    L’action se passe à New York au début des années quatre-vingt. Rooney (beau jeune aux abdos bien travaillés, "péquenaud" (c'est son mot) crotté par son enfance sociologiquement inférieure) est employé de la Firme et il se souvient des années où il découvrit la frénésie du floor et tout ce qu’elle autorisait. Difficile de ne pas prendre en compte le fait que le récit a des sources autobiographiques transposées du milieu de la publicité à celui de Wall Street.
   
   
    Composition
   
    Soucieux d’échapper au récit linéaire qui nous mènerait de l’ascension à la chute, le narrateur introduit des ruptures dans la chronologie: commençant presque par la fin de l’aventure principale (éviction de la Firme, divorce), il remonte parfois le temps en zigzags et rapporte des épisodes qui racontent des phases maniaques qui lui donnent un sentiment de toute-puissance et d’autres qui expliquent pourquoi et comment il est devenu un bon vendeur de livres chez Barnes & Noble.
    Cette discontinuité ne masque pas les deux grandes oppositions qui structurent le récit: on découvre ce que représenta l’apparition soudaine du sida (il y a nettement un avant et un après) et le monologue oscille entre le rappel des extases fournies par toutes les consommations possibles et la volonté de cheminer vers une sorte d’expiation.
   
   
   L’attendu
   
    Dans un roman de ce genre beaucoup d'aspects sont prévisibles et le parcours est balisé. Un milieu de loups, de forcenés aux lois très strictes (ne jamais s’habiller mieux que le patron; épargner toujours un client méprisable; ne jamais fréquenter un loser: "L'échec est contagieux"; n’avoir qu’une culture, celle du chiffre). La répétition de la journée-type le prouve: le travail n’est supportable qu’avec l’aide de la cocaïne. Les deux "valeurs" dominantes (addition, addiction) s’imposent dans toutes les nuits comme dans les loisirs coûteux. C’est un univers de défis où tout est permis parce qu’un sentiment d’invincibilité vous habite, vous meut. Rien ne compte que la dépense, que l’amour de soi perpétué: hormis quelques amis, autrui est là pour vous servir, vous faire plaisir. La jouissance est la seule fin, tous les moyens sont bons. C’est une montée aux extrêmes de l’adrénaline, un déferlement de sexe, de cash. La sensation primaire vous rend insensible. Tout circule, tout s’échange, tout s’affiche dans l’instant de la consommation-consumation. L’arrêt n’est qu’une pause pour récupérer et aller plus haut. Ce qui ressort de ce récit c'est une course intrépide contre la mort à la recherche d’un soi qui énucléerait la fausse identité qui vous retient encore un peu dans la norme.
   
    À noter que le style choisi ne cherche pas à rendre ce flux frénétique.
   
    Ce qui frappe dans cette séquence c’est la place envahissante des choses (on accumule, on gaspille, on remplace), l’importance des marques (ou du fait sur mesure) qu’un Nom incarne: que ce soit pour les chaussures (Lobb), les gants (faits par Daniel Storto, "le meilleur gantier du monde"), les chemises, les costumes (Brioni,Tisci), les bijoux, l’argenterie (provenant de chez Tiffany, comme le porte-clefs), les lustres (Lalique), les voitures (Ferrari évidemment): on ne choisit que le plus cher parce que le plus renommé (ou l’inverse). Même obsession pour les lieux fréquentés (il y a visiblement une bourse (vite variable) des restaurants, des hôtels (le Wilshire-Warren Beatty y réside!), des boîtes ("On cherchait LE lieu du moment, bar, boîte de nuit, peu nous importait, et alors on se saignait à blanc pour ensuite en abandonner la carcasse aux banlieusards et aux touristes."), des quartiers à habiter). Rares sont les achats dont le narrateur ne nous donne pas le chiffre en dollars. Un exemple parmi cent (il vient de brûler un tapis persan chez un ami et désire le remplacer): "j’ai passé l’après-midi chez Aga John ; sur Melrose, où j’ai dégotté une pièce incroyable, un Tabriz 80 Raj en laine et soie. C’était le seul de la boutique à avoir les bonnes dimensions, alors je l’ai acheté et fait livrer. Quarante-deux mille dollars. Plus trois cents de livraison.". Comme une de ses amies avait laissé l’étiquette sur une robe de bal, Rooney a besoin de nous éblouir avec la somme brûlée pour un week-end (cinquante mille dollars pour l'anniversaire de Carmela) ou pour ses vacances aux... Hamptons naturellement. Le nom des stars de la pop et du sport qu’il lui arrive de rencontrer tiennent une grande place dans l’estime qu'il a de lui-même… Le designer de son loft avait travaillé pour Diane Keaton, Ellen Barkin. Le nom, la marque, le chiffre sont des passes. Y compris dans la distinction culturelle, rare, et facilement provocatrice: Rooney aime lire Ezra Pound aux bords des piscines...
   
   
   La chute
   
    Cette confession discontinue nous apprend vite que, malgré toutes les tentatives de désintoxication, l’alcool et la drogue sont responsables de l’effondrement psychologique et social de Rooney. On assiste très tôt à son brutal licenciement, aux premiers signes de sa perte de contrôle : à Los Angeles, pour l’anniversaire de Carmela (le trente et unième alors), il se met à dos tout le monde, casse beaucoup d’objets et offre un cadeau jugé ridicule par tous les invités (un livre de poche... pour quelqu’un qui ne lit jamais); le couple est mort aux yeux des amis et lui ressent de la haine pour tous et même un dégoût de lui-même. Il se traîne en s’excusant toujours (achat vaut rachat, croit-il) et en renchérissant dans les cadeaux dont le prix ne fait pas obligatoirement la valeur ("un bracelet Cartier en diamants et rubis à soixante-dix-huit mille dollars, hors taxes") et, enfin, dans une scène où le dégoût va crescendo, on revit l’erreur qui le condamna: un repas au Russian Tea Room qui finit dans un kazatchok endiablé sur table et avec des vomissures mal orientées.
   
   
   l’après
   
    "Après avoir été au volant d’une Lamborghini lancée à deux cents à l’heure sur Sunset Drive à quatre heures du matin, il est difficile de se lever, d’enfiler une chemise en polyester et d’aller vendre des livres chez Barnes & Noble. Mais je n’en ai pas honte."
   

    Dans le désordre de la narration, Rooney livre quelques aperçus de sa vie de prince déchu devenu citoyen lambda (il rapporte rapidement son quotidien (messe,sorties, pressing) sous "Temesta et Buspar contre l’anxiété").
   
    Souvent tenté par le symbole, le narrateur devenu vendeur de livres jette un regard intéressant sur ceux qui ne le voient pas derrière les vitres de la librairie: il existe si peu au regard des autres qu’il en est comme transparent. Il n’existe pas plus que les autres humains n’existaient à ses yeux du temps de sa splendeur. Il hait ces passants qui lui tendent un miroir de son passé. Il a beau s’en défendre, il a besoin de reconnaissance. Le chemin de la repentance est long.
   
    Ses aventures de substitution sont aussi pitoyables qu’inventives. Il (se) joue un théâtre intime dont il est acteur et spectateur. Il passe ses soirées à commander par internet tout ce qui le tente et tout ce qu’il aurait "claqué" du temps de sa splendeur ("de la soie et du cachemire. Du coton Georgie longue-soie. De la laine angora. La coupe est un véritable chef-d’œuvre, les vestes tombent à la perfection(…)": ainsi revêt-il les chemises les plus luxueuses et se glisse-t-il dans les draps les plus sensuels pour ensuite les réexpédier. Plus tôt, on aura appris qu’il a une autre passion: la visite d’appartements (sous le nom de Billy Champagne (supposé gagner 350 000$) qu’il ne pourra jamais plus s’offrir: cette tournée confirme son goût, le manque qui s’insinue encore en lui sous bien des formes matérielles et le reste de morgue qui fait parfois retour (envers celui qui lui fait visiter ces appartements hors de prix) alors que dans l’ensemble l’anonyme vendeur de chez Barnes & Noble demeure humble et semble se contenter de peu.
   
   
   le rachat
   
    Assez prévisible aussi, cette étape est inégale. Comme il se doit, la confession est en elle-même l'un des moyens du rachat. Ce qui explique que le narrateur ne s’épargne pas dans le récit de sa période de prédateur (1), mais aussi, qu’avant d’évoquer les lendemains qui déchantent, il distingue dans les pires moments (les plus exaltés) de la Firme quelques destins auquel il rend hommage parce qu’ils ont compté ou comptent encore dans le souvenir d’un être qui a retrouvé une sensibilité.
   
    C’est Giulia de Bosset, 23 ans, héritière d’une famille européenne à grande fortune. Sosie d’A.Hepburn, elle travaille chez le restaurateur d’un Titien. Personnage diaphane, assurément camé, elle vient passer l’été au milieu des traders en rut alors qu’elle souhaite demeurer vierge. Traitée comme un animal domestique, elle loge dans un endroit isolé de la grande villa louée aux Hamptons. Un matin, le narrateur la trouve morte avec de l’héroïne et du Seconal. Dans le chemin du rachat, elle est celle qui accuse son passé parce que dans sa fureur aveuglante, il ne l’a pas comprise ou devinée.
    C’est aussi Fanelli qui, au cœur du système de la Firme et de celui de la débauche (Vegas) qu'il autorise (pour l’enterrement de sa vie de garçon), manifeste durablement un sens de l’amitié qui ne se démentira jamais.
   
    On doit comprendre que Rooney dans le maelström du floor et de la drogue a été capable de ressentir ou parfois, avec le temps, est devenu capable de percevoir l’humanité qui animait voire illuminait certains des êtres qu’il côtoyait.
   
    Le ton est plus douloureux avec l’évocation du sida. Dans les années du récit, la mort rôde à la Firme à cause des excès inhérents au travail (le cœur, la tension). Mais quand Harrison Weathon Seacroft dit Grand Huit se défenestre et quand Rooney a la révélation de la raison de ce geste (et découvre la réaction de la mère de Grand Huit (elle veut brûler tout ce qui a appartenu à son fils), il découvre que la mort par le sexe et pour l’amour est possible. Il raconte ses affres qui furent celles de beaucoup d’entre eux. Nous suivons un temps le destin d’Alan "l’architecte d’intérieur le plus doué du moment" qui lui avait dessiné son nouvel appartement : il décline rapidement (hagard, méconnaissable), et demande avec énergie (et amour) de ne pas accuser l’amant qu’on pourrait croire être celui qui lui avait transmis le virus. Dans tous les cas, le narrateur ne se fait pas d’illusions sur les lendemains qui suivront des enterrements pourtant émouvants ("Eros et Thanatos. Tôt ou tard, l’un des deux prendraient le dessus, et Alan sombrerait dans l’oubli")….Mais tout prouve, au contraire, que ces morts, les circonstances de leurs disparitions ont marqué à vie Rooney.
   
   
   l’amour
   
    Bien qu’ayant perdu la foi, Rooney fréquente l’église, et, malgré les retrouvailles finalement douloureuses avec son ex-épouse Carmela, c’est à la valeur de l’amour (unilatéral) qu’il s’en remet pour finir (en particulier sa confession). Il a ressenti la générosité des derniers mots d’Alan (le designer) et il a été bouleversé et transformé par sa fréquentation de Holly ce travesti à peine vraisemblable dont la bienveillance et la déclaration d'amour fixent son destin pour toujours en lui donnant la certitude d’être aimé par quelqu’un quelque part. Même si Holly disparaît à jamais et le laisse seul. Il voudra même dans un geste (trop) sentimental (une bague gravée) pour qu’on sache un jour que Carmela fut aimée...
   
   
    Ce roman est inégal. On peut trouver un peu facile sa composition, prévisibles ses hâbleries de parvenus et trop souligné le chemin de la rédemption d’un ex-golden boy (2). Son hymne à l’amour (non partagé) nous fait découvrir un beau personnage (Holly) mais débouche sur une dernière rencontre avec Carmela qui n’est pas le meilleur passage du livre.
    En revanche le témoignage sur le système de recrutement dans une Firme, la dimension addictive et suicidaire du système boursier (pour l’instant, seuls ses employés en sont victimes...), quelques notations sur les formes du manque, l’évocation de certaines silhouettes rencontrées qui sauvent une vie, un style qui a le sens de la formule, tout cela lui donne un certain relief.
   
    Et puis, en dépit de l’insistance autobiographique consistant à montrer que seule l’écriture est un Salut, un ex-trader qui déclare que "La recherche du temps perdu" est le plus grand roman du XXème siècle ne peut pas être fondamentalement mauvais…
   
   
   NOTES
   
   (1) Il n’est pas sûr qu’une auto-critique comme "J’étais quelqu’un d’horrible. Je me livrais à des actions viles et parfois illégales. Je traitais les femmes de manière abominable. Rien que d’y penser, j’en rougis de honte et je sens mon entrejambe se crisper" soit vraiment convaincante.
   
   (2) Un célèbre exemple français laisse croire que ce genre de conversion est possible...

critique par Calmeblog




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