Lecture / Ecriture
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Laissez parler les pierres de David Machado

David Machado
  Laissez parler les pierres

Laissez parler les pierres - David Machado

Dans le Portugal de Salazar
Note :

   Rentrée littéraire 2014
   
   
   J’ai eu la main heureuse pour cette première lecture de David Machado. Clairement, je ne pense pas que l’Histoire soit vraiment le cœur du roman mais plutôt un "prétexte" pour parler filiation, transmission entre les générations. Pourtant, le fait que le livre se passe en partie sous la dictature portugaise rend le livre particulièrement intéressant. Pour donner une idée des mots clés du livre, ceux qui sont indiqués sur l’ebook sont : dictature, mensonges, mémoire, Portugal, roman, transmission, vérité.
   
   Pour aller plus loin, il faut en dire plus sur l’histoire en elle-même. On est à Lisbonne de nos jours. Le narrateur est un adolescent, un élément perturbateur puisqu’il se bagarre souvent, fait des mauvaises blagues... jusqu’à se faire renvoyer de l’école. Cela ne le fait pas surtout quand on sait que le père est prof dans le lycée.
   
   Comme l’année scolaire est plus proche de la fin que du début, le narrateur va devoir rester chez lui et étudier les devoirs que son père lui laissera. Chez lui, il y a son grand-père qui "vit" dans le bureau de son père. Il passe ses journées à regarder des telenovellas. Il est devenu expert dans la manipulation de la télécommande et de ses deux magnétoscopes. C’est d’autant plus étonnant qu’il est complètement sourd depuis sa jeunesse. Cela fait de la peine à son petit-fils car il n’était pas comme cela avant, c’est-à-dire un an auparavant. Il faut voir que le grand-père est venu s’installer chez son père après que son fils ait été le chercher, suite à un coup de fil des voisins lui disant que la maison de son père s’effondrait. Il est donc arrivé pendant l’enfance du narrateur et a été le compagnon de son petit-fils puisqu’ils étaient souvent seuls tous les deux (le père et la mère de l’enfant travaillant). Ils n’étaient pas tout le temps deux puisque Alice, amie puis petite amie du narrateur, venait très souvent les rejoindre pour passer la fin de l’après-midi chez eux (il faut dire que son père n’était plus là et que sa mère avait d’autres choses à faire).
   
   Le grand-père est un bavard et raconte sa vie aux deux enfants sous forme d’histoires. Le jour de son mariage (juste avant en fait), il a été arrêté par la police puis enfermé (ce qui pouvait être très méchant dans le Portugal de Salazar, c’est d’ailleurs comme cela qu’il est devenu sourd) sous le prétexte qu’il aidait des espagnols immigrés (qui étaient soupçonnés de fomenter des complots contre le régime portugais). Il était innocent (son frère un peu moins) et encore plus du fait que les espagnols n’étaient en rien politisés. Dès lors toute sa vie n’a été que malchance et trahison, quitte à transformer le petit gars de la campagne plus fasciné par la chasse que par autre chose en une espèce de tête pensant de la Révolution communiste au Portugal (ce qu’il ne sera jamais). Pourtant, tout au long de sa vie, il n’aura qu’une seule idée en tête : s’expliquer auprès de Graça, sa fiancée (c’est ce qui lui vaudra d’ailleurs d’autres "mauvaises" aventures). Pour cela, il doit attendre la mort de l’homme qui lui a volé sa fiancée, Amadeu, tailleur de son état et qui avait justement taillé son costume de marié. Il pense en effet que ce dernier l’a dénoncé à plusieurs reprises. Pour l’instant le grand-père n’a pas pu revoir Graça mais le jour où le narrateur est renvoyé de l’école, il lit justement dans la rubrique nécrologique l’annonce de la mort de l’ennemi de son grand-père. Comme celui-ci ne peut plus bouger, le narrateur va raconter à Graça les péripéties de sa vie à sa place.
   
   C’est donc sous cette forme qu’est construit le livre : une alternance entre la vie du narrateur pris par les exigences de son père, la dépression de son grand-père (en fait il se laisse mourir), l’anorexie d’Alice, l’absence de sa mère et les épisodes de la vie du grand-père, vie hautement mouvementée et épique donc, dans le Portugal de Salazar.
   
   J’ai particulièrement aimé le talent de conteur de David Machado. C’est un auteur de livre pour enfant apparemment et cela se voit car il sait parfaitement se mettre dans la tête de son narrateur adolescent ou enfant (dans le sens où en tant qu’adulte, j’arrive à pouvoir le comprendre). Il sait parfaitement rendre l’attachement du petit-fils à son grand-père, les idées qui peuvent traverser la tête du jeune garçon à propos de sa relation avec Alice, avec son père ou avec ses camarades. Quand le narrateur commence à raconter la vie de son grand-père, en utilisant une narration par épisode, je trouve que l’auteur a su instiller un certain degré de magie, de pétillement qui rend l’histoire extraordinaire, qui fait qu’on voit son grand-père comme un homme courageux mais surtout comme un héros de roman. C’est pour cela que je pense que David Machado a su rendre le degré d’enfance de son héros. Le petit-fils n’a pas pris le recul sur l’histoire que son grand-père lui a raconté. Le livre raconte aussi comment le petit-fils va grandir en s’appuyant sur cette histoire.
   
   C’est un roman plein de péripéties dans l’histoire du grand-père comme dans celle du petit-fils, plein de malice, d’intelligence et de vie. C’est un très bon roman de la rentrée littéraire mais tout simplement un très bon roman d’apprentissage. Je vous le conseille!
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critique par Céba




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Des pierres ou des œillets
Note :

   Ce roman, par l’entremise de son narrateur Valdemar, adolescent difficile, qui se querelle avec ses camarades de lycée et entretient une liaison avec l’une d’entre eux, nous fait pénétrer dans l’histoire de la longue dictature exercée par Salazar au Portugal.
   
   Valdemar écoute les histoires de son grand-père, venu habiter chez ses parents à Lisbonne, après avoir subi l’arbitraire de la PIDE, la police politique du régime, pendant la plus grande partie de sa vie. Le grand-père de Valdemar raconte son arrestation brutale à la veille de son mariage avec la belle Graça dos Penedo, son séjour dans diverses prisons sordides, la torture subie qui lui a fait perdre plusieurs doigts et laissé de multiples séquelles, ses évasions spectaculaires de pénitenciers construits sur des îlots balayés par le vent au milieu de l’océan.
   
   Valdemar adhère sans nuance aux discours de son grand-père et, emporté par ses convictions et sa fougue, se prépare à le venger, jusqu’à ce que son père lui fasse partager une appréciation plus équilibrée des torts et des responsabilités et tente de lui faire entendre que la vérité historique doit être recherchée au travers d’une confrontation des points de vue.
   
   A la jonction du roman de formation et du roman historique, « Laissez parler les pierres », dans une langue très fluide, entrecoupée d’éléments du langage propre aux adolescents, interpelle le lecteur sur l’appréciation des événements dramatiques qui ont secoué les Etats européens au cours du XXème siècle et entame une réflexion sur la responsabilité historique et le processus de normalisation qui doit survenir après la chute des dictatures, une fois l’euphorie de la libération digérée.

critique par Jean Prévost




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