Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev

Zeruya Shalev
  Vie amoureuse
  Ce qui reste de nos vies

Zeruya Shalev est une écrivaine israélienne née en 1959. Elle est la cousine de Meir Shalev.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ce qui reste de nos vies - Zeruya Shalev

Leçon de vie, et de mort
Note :

   Prix Femina romans étrangers 2015
   

   Avant même d'en commencer la lecture, on a le livre en main. On le soupèse. Il est gros. On hésite. Aurai-je le temps, l'envie, de lire ce livre? On l'ouvre à la dernière page. 416. J'aurais dit plus. Pas si gros que ça. On feuillette, en faisant défiler les pages à l'envers... aucun dialogue n'apparait. C'est compact. On a peur que ça le soit trop. On ne lit pas la quatrième de couverture qui, très exceptionnellement éclairante, est moins rarement destructrice de l'effort de l'auteur. On lit, par contre les premières lignes, avec méfiance cette fois, et prêt à reposer l'ouvrage sur la table, pour les raisons indiquées... Waou... Ça marche. On est accroché. Tout de suite. Allez hop! 400 pages, c'est rien.
   
   En fait, on s'en aperçoit vite, des dialogues, il y en a. Beaucoup. Mais inclus dans le texte, sans tirets ni guillemets, ni retour à la ligne. Cela donne, par exemple, cela:
   "(…) il a peur qu'elle éclate en sanglots devant lui, mon Avner, mon fils chéri, comme tu me manques. Presque à chacune de ses visites, elle l'accueillait par un reproche, où étais-tu, ça fait longtemps, et quand il tentait de la rassurer par un, maintenant je suis là maman, elle demandait avec angoisse, mais quand reviendras-tu?"

   A l’œil, au premier abord, ce sont quatre lignes compactes. A la lecture, c'est un dialogue vivant, une scène qui se joue. Tout le livre est ainsi fait.
   
   Nous avons ici trois générations de femmes -presque quatre, l'arrière-grand-mère étant beaucoup évoquée-, comme un pilier central autour duquel se bâtit le récit, et puis autour de ses trois femmes, grand-mère, mère et fille, les hommes qui les accompagnent, certains à l'état de souvenirs, comme le grand-père ou l'ex-fiancé, d'autres bien présents et à peine secondaires, comme l'oncle Avner et le père Amos. La grand-mère, Hemda, femme volontaire et indocile, est en fin de vie. Incapable de quitter son lit, elle s'enfonce de plus en plus dans ses fantasmes, s'éloignant de plus en plus de la réalité à laquelle elle se raccroche pourtant parfois, lors de la visite d'un membre de sa famille. C'est donc autour du lit que nous voyons apparaître les autres personnages. D'abord son fils, Avner, homme faible, égoïste, velléitaire et chimérique n'ayant jamais choisi sa vie et le reprochant à la terre entière sauf à lui-même. Puis la fille, Dina, mal aimée par sa mère, mère fusionnelle elle-même, refusant en ce moment de libérer sa propre fille qui, adolescente, ne s'en rebelle que plus violemment. Il y a ensuite l'épouse et les enfants du fils, le mari de la fille.
   
   Dès le début du livre, Avner au chevet de sa mère dont il essaie plutôt d'éviter le contact, se focalise sur le couple voisin où l'homme semble mourant. Il est fasciné outre mesure par leur amour évident et se met en tête d'établir le contact avec eux, de les approcher, de s'immiscer etc. Cette pulsion qui dure, car il poursuivra ses recherches une fois qu'ils auront tous quitté l’hôpital, m'a tout de suite semblé malsaine et repoussante. Cette volonté de s'introduire dans ce couple à un moment fatal!... Inacceptable! Pour tout dire, pendant un bon premier tiers du livre, Avner m'a paru un individu très antipathique, et même repoussant. Il se transforme peu à peu et sera, à la fin du roman, devenu un homme tout à fait acceptable et même avec de très bons côtés, même à mon point de vue, ce que j'aurais eu beaucoup de mal à croire au début, tant il me rebutait.
   
   C'est le livre des évolutions. Il est construit d'une part sur l'analyse des relations mère-fille, toujours inégalables et ici fort bien montrées dans leur complexité, sous plusieurs formes, de l'amour fusionnel au rejet ; et d'autre part sur l’évolution des personnages qui se trouvent là absolument tous à un moment charnière fondamental de leur vie. Hemda va mourir. Dina va voir sa fille quitter le nid au moment même où survient la ménopause qu'elle vit extrêmement mal car elle n'a pas assouvi son besoin de maternité, son époux n'ayant jamais voulu d'autre enfant. Avner va prendre sa vie en main et comprendre enfin que nul autre que lui n'a à le faire.
   
   C'est le livre de la filiation. Il explore les voies et les situations des liens mère-enfant, comme nous l'avons vu, par l'enfant naturel aux différents stades de son histoire, et aussi, par l’enfant adoptif. Zeruya Shalev explore avec objectivité et sincérité, la problématique complexe de l'adoption, et elle le fait aussi bien que pour les liens naturels. C'est très éclairant.
   
   Je dois dire que c'est un roman dont la thématique n'était pas a priori, faite pour moi. Je ne m'intéresse pas particulièrement aux sagas familiales, ni aux études psychologiques, cependant, c'est ici traité de telle façon, avec une telle maitrise littéraire et une telle finesse d'observation, que je m'y suis abandonnée avec beaucoup d’intérêt jusqu'à la dernière page. Je crois impossible qu'on ne se reconnaisse nulle part dans ce livre où qu'on n'y apprenne rien.
   
   Je croyais ainsi que, passé un certain âge, on ne pouvait plus comprendre des choses qui nous avaient échappé jusque là. Je pensais que, si elles nous avaient toujours échappé, il y avait bien une raison. Profonde. Et que, très âgé, on n'avait pas la force de surmonter un obstacle qui nous avait toujours vaincu. Zeruya Shalev dit que j'ai tort. Ce n'est pas ce que j'ai constaté autour de moi, mais bon, eu égard à la justesse de sa pensée, je lui accorde le bénéfice du doute. Je le verrai peut-être un jour.
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Un auteur qui sait sonder l’âme
Note :

   L’automne des Prix littéraires est un moment attendu, il apporte chaque année son lot de surprises après des pronostics souvent déjoués. Cette année Patrick Modiano pour le Nobel et Lydie Salvayre pour le Goncourt ont créé l’événement. Deux œuvres majeures récompensées. Avec le Prix Fémina étranger, Zeruya Shalev continue à sonder l’âme de ses personnages dans un maelström de colère, de frustration, d’attendrissement devant cette vie qui nous est allouée et qui s’effrite dans la mémoire.
   
    Dans ce roman à trois voix, celle de la mère grabataire, dépendante, pour qui l’enfance au sein du kibboutz fut paradoxalement, auprès d’un père peu aimant, une souffrance et une joie, celle de sa fille qui refuse d’accepter que son adolescente s’éloigne d’elle, que leur complicité ne soit plus qu’un souvenir, celle de son fils marié très jeune, père de deux garçons, frustré, conscient de payer aujourd’hui sa précipitation dans le mariage, l’auteure revient sur les liens que tisse la famille, sur l’incompréhension au sein du couple, ses déchirures, sur les relations entre parents et enfants, la difficulté de vivre dans un pays saturé de haines.
   
   Que reste-il de nos vies quand l’heure est venue de se retourner en arrière, quand le quotidien ne chasse plus la solitude? Un grand roman qui ne laisse pas indemne.

critique par Michelle




* * *