Lecture / Ecriture
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L'enfer de Church Street de Jake Hinkson

Jake Hinkson
  L'enfer de Church Street
  L’homme posthume

JAKE HINKSON est originaire de l'Arkansas. Né en 1975, ce fils de prêcheur baptiste, élevé dans une famille stricte et religieuse, découvre en cachette à 14 ans le roman policier. Il vit à Chicago.
(Source éditeur)

L'enfer de Church Street - Jake Hinkson

Cynisme pur et dur
Note :

   Les polars, il faut que ça vous accroche dès les premières lignes et là, c'était le cas:
   "Je travaillais depuis trois semaines dans une usine de plastiques dans le Mississippi lorsque le contremaitre – un bouseux à la dentition en décapsuleur du nom de Cyrus Broadway- commit l'erreur de me traiter de connard feignant. Alors bon, je suis peut-être feignant, mais je suis aussi méchant comme une teigne.
    (...)
   Ces grandes dents de cheval étaient dispersées sur le sol de l'atelier à côté de lui."

   
   Bien me dis-je, c'est le genre de personnage qui a du potentiel. Et il en avait en effet, jusqu'à ce que, fauché, il braque un pauvre type, genre loser obèse de l'Amérique profonde, et soit obligé d'écouter sa confession et le récit de toute sa vie, parce que là, question dangereux et question potentiel... on allait battre des records.
   
   Le loser obèse, c'est Geoffrey Webb. Sa vie arrivait justement à une impasse totale quand le voyou lui a mis le grappin dessus, et tout compte fait, cela ne lui parait pas une si mauvaise fin de tout raconter à cette oreille obligée de l'écouter (et bientôt, comme le lecteur, subjugué) avant de se faire effectivement descendre ainsi que l'autre a visiblement l'intention de conclure l'histoire. Et nous voici tous embarqués en un récit hallucinant au delà de ce que l'on croyait possible dans le beau monde bleu de la religion et des églises fondamentalistes américaines.
   
   Vous ne le savez peut-être pas, mais quand ils ne sont pas directement autoproclamés, les pasteurs et autres meneurs et dignitaires, y sont nommés par un collège de leurs semblables proches. C'est une situation stable, paisible et assez confortable, pour peu que l'on ait les qualités que la fonction exige. Et Geoffrey les avait. Au plus haut point. Il inspirait confiance, il plaisait. Pour l'excellente raison qu'il se faisait fort de ne jamais dire à quiconque autre chose que ce que l'autre désirait entendre. Il avait poussé cet art remarquable au point d'être tout à fait capable, sommé de prendre position dans une dispute entre deux points de vue antagonistes, de fournir une réponse qui, sans que la contradiction fondamentale saute trop aux yeux, donnait raison aux deux d'une phrase à l'autre. Du grand art (très drôle d'ailleurs) et nous en lisons des exemples.
   Parti très tôt et sans aucune compétence professionnelle d'un foyer jugé trop strict, Notre Geoffrey fait donc sa pelote dans ce petit microcosme douillet.
   "Les gens voulaient que je sois un intello coincé. Ils voulaient que je sois inoffensif et docile. Le masque de timidité que je portais les rassurait : oui, on sait qu'il est bien. Il suffit de le regarder. Les femmes pouvaient supposer que j'étais gentil ; les hommes, que j'étais faible. C'était ce que tout le monde voulait ; grâce à moi, ils se sentaient tous bien. Et bon sang, parfois, je me sentais bien rien qu'à l'idée qu'ils se sentaient bien grâce à moi."
   
   Lui même est en fait complètement athée, et s'étonne même en permanence de l'incroyable crédulité de ses ouailles et, s'entendant déverser des flots de discours angéliques et inspirés, ne cesse de se demander comment il est possible que quelqu'un prenne au sérieux les niaiseries qu'il débite.
   "Je leur balançais un sacré sermon, ce jour-là. Mais tout le temps qu'il dura, je ne cessais de me dire : Comment se fait-il qu'ils ne se rendent pas compte à quel point tout ça, ce sont des conneries?"

   
    Seulement voilà. L'absence totale de sens moral, ça va encore quand tout se passe bien, mais quand, à la moindre contrariété, on n'envisage que les solutions les plus... expéditives, tout peut très rapidement tourner mal et, comme il n'y a pas de limite, on est tout de suite au delà du pire, évidemment.
   
   C'est noir, très noir. D'un cynisme absolu. Le church business est démonté de façon sauvage, par cet écrivain élevé justement dans ce milieu-là (a vécu jusqu'à plus de 20 ans dans une secte fondamentaliste) et il y a un suspens d'autant plus tendu que tout (absolument tout) est possible.
   
   Alors, à votre avis, au bout du compte, qu'est-ce qui est plus dangereux? Un racketteur armé aux abois, un shérif d'autant plus tout puissant dans son bled du fin fond de l'Arkansas qu'il est aussi le chef de la mafia locale, ou un très jeune pasteur très trouillard et paresseux, mais prêt à tout?
   
   Les trois évidemment.
   Et rien ne terminera ni bien, ni même comme on aurait pu l'imaginer...
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Une sacrée liberté de ton !
Note :

   J’ai vu cette nouvelle collection sur plusieurs blogs mais j’avais résisté, toujours à cause du fameux Sukkwan Island, aux éditions Gallmeister. Sauf que je suis allée au Divan à Paris. Et il était dans les coups de cœur des libraires. J’ai donc acheté le livre et l’ai lu rapidement. Et c’était du pur bonheur ! Vraiment.
   
   Je l’ai commencé mardi, en lisant les 150 premières pages, et terminé mercredi, en lisant les 80 dernières. Cela m’a confirmé que les transports en commun (surtout les gens qui sont dedans en fait) gâchaient mes lectures parce que sur les 80 dernières pages, j’en ai lu 50 dans le RER et 30 à la maison. J’ai trouvé que pour les cinquante pages le rythme avait changé, que cela s’essoufflait, qu’il n’y avait plus d’humour alors que pour les trente dernières pages, cela reprenait. Ce qui n’a absolument aucun sens. J’en suis donc venue à la conclusion que c’était un problème de concentration. Je vous raconte tout cela car je me suis achetée un nouveau carnet de lecture où il faut noter tous ces éléments qui peuvent jouer sur l’avis que l’on peut se faire d’un livre.
   
   Commençons maintenant. La première partie est une sorte de courte introduction. Un homme en fuite tente de braquer quelqu’un pour manger et avancer dans sa fuite. Après avoir écarté plusieurs proies potentielles, il porte son choix sur Geoffrey Webb, un homme obèse qui semble facile à braquer. Celui-ci se révèle en réalité très difficile à braquer car il a du bagou. Il persuade notre braqueur de monter avec lui pour faire un bout de route, le temps qu’il lui raconte son histoire. À la fin du trajet, il lui donnera tout son argent (3000 dollars tout de même).
   
   Le braqueur accepte d’aller à destination, c’est-à-dire Little Rock en Arkansas. La confession commence. Geoffrey Webb n’a pas toujours été l’homme qu’il est aujourd’hui. Un jour, il a été jeune et fringant ! Si, si ! Il a eu une enfance difficile, a un jour été emmené dans une église baptiste par un oncle où il a découvert sa vocation, inspiré par le Frère Leonard : entrée en religion mais non par conviction. Jugez plutôt :
   “ J’avais aussi découvert une profession. Le Frère Leonard devint mon modèle, et en le regardant travailler pendant les années qui suivirent je commençai à comprendre que son boulot était une arnaque écœurante.
   Le ministère peut être un métier dur, j’en suis sûr. Les prêtres voient les gens dans leurs pires moments, et on fait parfois appel à eux pour jouer les médiateurs dans des litiges d’une rare violence et être les témoins des plus affreuses tragédies humaines. On attend d’eux qu’ils apportent la lumière dans les ténèbres les plus obscures.
   Mais c’est exactement la raison pour laquelle la religion, pour l’essentiel, est une escroquerie. En dépit de toute son histoire et de son prestige, de tous les bâtiments construits pour l’honorer et de tout le sang versé pour la diffuser, la religion n’a rien de différent de la lecture des lignes de la main ou de l’interprétation du marc de café.
   Leonard, l’homme au grand cœur et au large sourire, ne travaillait probablement pas plus de trois heures par semaine. Mais il était payé comme s’il en faisait cinquante ! Il entretenait une femme et deux enfants adolescents en lisant des histoires de la Bible le mercredi soir. Cet aspect ne fut pas sans importance à mes yeux.
   Cela me frappa de plein fouet, comme une inspiration divine. La religion est le boulot le plus génial jamais inventé, parce que personne ne perd d’argent en prétendant parler à l’homme invisible installé là-haut. Les gens croient déjà en lui. Ils acceptent déjà le fait qu’ils lui doivent de l’argent, et ils pensent même qu’ils brûleront en enfer s’ils ne le paient pas. Celui qui n’arrive pas à faire de l’argent dans le business de la religion n’a vraiment rien compris."

   
   Donc une fois sa vocation déterminée, il ne lui reste plus qu’à faire les études qui vont avec et trouver un travail. C’est ce qu’il va faire avec brio, en se retrouvant après quelques années aumônier à Little Rock, Arkansas, dans une église baptiste gérée par Frère Card. Il est en charge du groupe des jeunes, et en particulier d’animer une réunion le mercredi soir. Il fait la connaissance de Frère Card, de sa femme, de leur fille Angela mais aussi des paroissiens qui sont soit des bien-pensants en puissance soit des trafiquants. Les premiers sont bernés par le bagou de Webb mais les seconds le percent assez rapidement à jour. Par contre, on ne rencontre pas beaucoup de "gens normaux" dans ce livre.
   
   Comme vous l’aurez vu à la couverture, il s’agit d’un roman noir. Il y aura donc des crimes et des meurtres (et pour le coup vraiment beaucoup), mais cela je ne vais pas vous en parler.
   
   Le roman en lui-même est excellent : l’histoire, les personnages… Tout est absolument original et personnel. Trois éléments m’ont particulièrement intéressée dans ma lecture : l’humour de l’auteur et le rythme qu’il donne à son récit mais aussi le thème de la religion traitée de manière si irrévérencieuse (j’espère que vous l’avez vu à l’extrait).
   
   L’auteur a un humour un peu pince sans rire. Ce n’est pas la franche rigolade mais plutôt une remarque, une manière de dire quelque chose qui détend l’atmosphère. Cela fait sourire pendant la lecture. C’est donc un peu comme du sport. Le rythme est ce qui m’a tout de suite scotché au livre. Les idées et les actions fusent sans pause. Et on voit l’art de l’auteur pour dresser des portraits, situer des personnages.
   
   J’espère que vous avez aussi été, comme moi, frappé par la manière de traiter la religion. J’ai déjà lu des ouvrages qui critiquent ou qui dénoncent en montrant, mais je n’avais jamais lu ce genre de phrase, surtout dans le livre d’un auteur américain. C’est irrévérencieux et assez violent (on peut diverger sur le fait que cela soit vrai ou non). Il y a une sacrée liberté de ton pour le coup. Cela a l’air assez caractéristique de cette collection car je suis en train d’en lire un autre, "Cry Father" de Benjamin Whitmer et c’est un peu la même chose.
   
   Je vous recommande donc très fortement ce roman noir, sauf si la religion est un élément très important de votre vie et sur lequel vous ne supportez pas que l’on parle.
   ↓

critique par Céba




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Inoubliable !
Note :

   Vraiment un superbe thriller... un roman qui s'avale d'une traite ou deux, publié chez Gallmeister dans la collection "néonoir", il a la particularité de posséder une couverture cartonnée légèrement plastifiée et douce comme une feutrine et très agréable à toucher. Une véritable addiction sensitive !!!
   
    L'histoire démarre à cent à l'heure et dès la troisième page le contexte du roman, de tout le roman, est donné.
   
    Un repris de justice qui semble être un vrai méchant décide de braquer quelqu'un. Il trouve sa victime sur le parking d'un supermarché: ce sera un... gros, "trop gros pour pouvoir porter des vêtements normaux". Mais naturellement, la victime nommée Geoffrey Webb n'est pas la victime idéale car elle refuse d'être dépouillée sans une certaine contrepartie. Montant dans sa voiture, un pistolet pointé sur lui, Webb propose à son agresseur: "Ce qu'il faut que vous compreniez, c'est que je n'ai rien contre l'idée de vous donner de l'argent. Je peux vous donner trois mille dollars tout de suite. Mais je veux quelque chose en échange... Juste me tenir compagnie un moment. Oui. Je dirais trois ou quatre heures, au plus." Les deux hommes vont alors quitter l'Oklahoma pour la petite ville de Little Rock située dans l'Arkansas (...géographie à réviser!).
   
    L'histoire de "L'enfer de Church Street" va donc être la confession de Geoffrey Webb, le récit d'un jeune homme tourné vers la religion -et a priori le "bien"- qui va raconter comment l'amour porté à une jeune fille va le pousser à vivre la spirale de la violence et l'horreur. Un livre haletant, épatant, qui nous entraine dans cette dérive du "jusqu'où..?"...
   
    J'ai adoré ce roman noir, très psychologique où le narrateur partage son récit entre les faits du passé et ses réactions sentimentales et psychologiques. Un court extrait, sans rien dévoiler, suite aux prémices du bain de sang:
    " La véritable importance de tout cela ne m'apparut que plus tard, mais tandis que j'étais allongé là, pendant les premières heures silencieuses du jour,... je ne parvenais pas à chasser cette idée de mon esprit. Je n'étais pas pétri de culpabilité, comprenez-moi bien. J'aimerais bien dire que je l'étais, mais ce n'était pas le cas... Il se trouvait juste que ça s'était passé comme ça. Et j'y pensais en ces termes... Je ne parvenais pas à croire que c'était arrivé."

   
    Et pourtant si.
   
    Allez-y alors, n'hésitez pas à vous faire happer par ce livre vraiment très fort. Du Ellory à son meilleur niveau, un peu de cinéma comme peuvent le faire les frères Cohen (la description d'une certaine Amérique puritaine)... c'est un livre inoubliable !

critique par Laugo2




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