Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Otages intimes de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur
  Un jour mes princes sont venus
  Les demeurées
  Laver les ombres
  Les insurrections singulières
  Profanes
  Otages intimes

Jeanne Benameur est une écrivaine française née en 1952.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Otages intimes - Jeanne Benameur

Tous concernés !
Note :

   Rentrée littéraire 2015
   
   En s’immisçant dans la conscience d’Etienne S., reporter de guerre kidnappé puis libéré au cœur d’une ville anonyme d’un pays sans nom ravagé par la folie meurtrière d’hommes cagoulés, J. Benameur tente de comprendre comment se reconstruit un homme que l’on a privé de liberté et avili dans le confinement ; nul n’en sort indemne, une part de lui-même reste à jamais otage de ce qu’il a vécu. Comme ce reporter, nous sommes tous des "otages intimes ", otages de nos souvenirs, de nos attachements affectifs, limites de notre liberté. Mais cette part d’ombre nous emprisonne-t-elle ? Ne peut-on être un otage intime et heureux ? Cette thématique originale est servie par une écriture dépouillée, des phrases parfois inachevées, beaucoup d’implicite ; J. Benameur se risque même parfois à supprimer toute ponctuation.
   
   Elle ancre son intrigue au plus près de l’actualité. Enlevé au bord d’un trottoir, Etienne a vécu pendant des mois les yeux bandés dans une cache ; il a lutté pour rester humain grâce au souvenir des notes du trio de Weber qu’il jouait jadis avec ses amis, lui au piano, Jofranka à la flûte et Enzo au violoncelle. A la haine de n’être pour ses geôliers qu’une marchandise à échanger se mêlait la honte du souvenir obsédant de ses derniers instants d’homme libre : son regard avait croisé celui d’une femme qui donnait à ses deux enfants des bouteilles d’eau ; au fond de sa voiture surchargée, gisait le corps d’un homme... elle espérait sauver ses petits, sans doute en vain. "Pétrifié " par cette scène, il n’a même pas photographié cette femme, dont "personne ne connaîtra jamais le visage " : Etienne a failli à sa mission de témoin ; en outre, sans doute débordé de compassion il a commis l’imprudence de ne pas courir avec les autres journalistes se mettre à l’abri : il reste otage de ce cuisant souvenir...
   
    De retour dans l’anonyme village montagnard de son enfance, entre sa mère et ses amis, le reporter se reconstruit peu à peu. Grâce à la musique, aux longues déambulations solitaires en forêt, Etienne retrouve force physique et mentale. Il doute encore parfois de l’utilité de son métier puisqu’aucune photo n’a jamais mis fin à une guerre. Pourtant "la paix ne l’a jamais intéressé ", il a besoin du risque, du malheur du monde pour se sentir exister ; "je suis en pointillés " avoue-t-il, même si "les atrocités du monde (lui) prennent une part de (lui-)même ". Otage consentant il se refuse à reconnaître que son métier peut "tuer la vie de (celles) qui l’attendent ", Irène sa mère et Emma, son ex, otages de leur amour pour lui. "Une part de moi est morte quand tu pars " lui écrit Emma, anesthésiée par l’attente.
   Et "une mère qui attend n’est plus tout à fait une femme ", amputée d’une part d’elle-même. A l’inverse, la part d’otage de Jofranka, petite fille abandonnée recueillie autrefois au village, fait écho à celle d’Etienne : sans racines familiales, incapable d’attachement à quiconque, elle reste passionnée par sa profession d’avocat qui défend à La Haye les femmes violées et torturées : elle aussi recueille des témoignages. Ces deux cœurs solitaires, Etienne et Jofranka, uniront leur désir en une nuit éphémère...
   
   Selon J. Benameur, nul n’est "condamné à être libre " comme le prétendait Sartre. Chacun connaît des attachements et en demeure otage. Cependant la vraie liberté pour la romancière, c’est d’entendre son propre appel intérieur et d’y répondre, d’en devenir l’otage consentant et épanoui.
   
   Un beau roman, malgré une happy end un peu facile.
    ↓

critique par Kate




* * *



Étienne a fermé les yeux
Note :

   Ce sera sans doute l’un des ouvrages les plus marquants de cette rentrée littéraire, même si, comme son titre le suggère, sa cible ne concerne pas forcément le grand public. Par la grâce de son écriture mêlant adroitement la réalité extérieure au fil des pensées et ressentis de ses personnages, Jeanne Benameur nous convie dans le chaos personnel d’Étienne, photographe de presse tout juste libéré après quelques mois de captivité. De manière tout à fait emblématique, ce collecteur d’images a été enlevé en plein reportage, alors qu’il observait avec fascination une femme en train de charger sa voiture pour fuir avec ses enfants la ville en guerre.
   
   Dès les premiers mots du roman, Jeanne Benameur nous happe dans la confusion qui habite Étienne : La peur, l’effroi, la faim, le manque de tout et d’abord l’isolement terrible qui donne l’impression de ne plus exister. Logiquement, Étienne voudrait que ses traumatismes s’effacent en réintégrant sa vie d’avant. Mais quand il se répète que c’est fini et qu’il va retrouver le cours normal de son existence, Étienne ne parvient pas à se sentir libérer. Page 13 :
   "Depuis, c’est l’entre-deux. Plus vraiment captif, mais libre, non. Il n’y arrive pas. Pas dedans.
   Quand il a été enlevé, tout a basculé. On l’a fait passer, d’un coup, de libre à captif et c’était clair. La violence, c’était ça. Depuis, la violence est insidieuse. Elle ne vient plus seulement des autres. Il l’a incorporée.
   La violence, c’est ne plus se fier à rien. Même pas à ce qu’il ressent."

   
   Thème principal de cette chronique du retour à la liberté, Otages intimes démontre combien nous sommes tous prisonniers de nos propres peurs, de nos frustrations, de nos rêves avortés. Aux côtés d’Étienne, nous ressentons combien nos vies sont jugulées par tous nos ressentis. Par Étienne, mais progressivement aussi par le truchement de ses proches, nous percevons combien nos propres sentiments constituent la première prison dans laquelle nous nous enfermons : peur de n’être pas aimé, de n’être pas à la hauteur, de ne pas savoir aimer. Peur de soi plus que peur des autres, finalement.
   
   "Captif. Ça vibre dans son ventre, entre ses deux épaules. La nuque. Il revoit la nuque penchée d’un prisonnier qui n’en avait plus pour longtemps.
   C’est dans sa nuque aussi maintenant. Tout ce qu’il a vu. Comment a-t-il pu traverser toutes ces images pendant toutes ces années ? Il s’est cru indemne ; Il a cru… maintenant, il ne peut plus, tout est là. Et lui, un territoire occupé. Il voudrait crier J’ai pas le droit d’avoir juste un peu de paix ?"( Page 72)
   

   Une des images qui hantent Étienne le ramène juste à l’instant précédant son enlèvement : cette femme, mère de famille ancrée dans la nécessité de fuir, donc de protéger sa famille, symbolisée par une mèche brune échappée de son foulard, décrite encore et encore, dessinant l’incarnation de la volonté d’agir. Cette vision constitue sa dernière image du monde d’avant la terreur. L’hésitation qu’il a marquée avant de l’aborder pour la photographier a entraîné une sorte de blocage, de frustration dont il ne parvient pas à s’affranchir.
   
   Parallèlement au douloureux cheminement d’Étienne, l’amour bienveillant d’Irène sa mère, essaie de construire des digues pour qu’il se repère, balises qu’elle veut discrètes et solides. La figure d’Irène cependant ne se résume pas à cet amour maternel extrapolé. La force du roman éclate ici par la juxtaposition des douleurs personnelles de chacun des personnages.
   
   "Il a averti Irène qu’il rentrerait sans doute tard et elle est juste allée chercher un morceau de pain et du fromage qu’il a enfourné dans sa sacoche avec la gourde, comme quand il était petit.
   De la fenêtre, elle l’a regardé s’éloigner.
   Sa haute silhouette l’a rappelée des années en arrière. Elle s’est parlé toute seule, comme elle fait souvent. Tu marches comme ton père. Quand il rentrait de ses voyages et que je sentais qu’il n’avait qu’une hâte : y retourner. Lui aussi partait vers la forêt et même ici, dans la maison, l’attente ne cessait pas. Sa présence ne comblait rien. J’étais devenue une drôle de femme. Une femme qui attend ce n’est plus tout à fait une femme. Est-ce qu’il faut toujours que l’histoire recommence ? j’étais comme notre village, un espace traversé de ruelles qui semblent mener au centre, à la place, mais en fait qui se détournent l’air de rien et vont toujours vers la forêt. Un jour je t’ai cherché, tu étais petit, sept ou huit ans peut-être et tu étais sorti avec un drôle d’air, ton goûter à la main. Je t’ai suivi, de loin. (…) Tu t’es arrêté devant le petit torrent et tu as mangé ton goûter debout, face à l’eau qui cascadait. Puis tu as jeté d’un geste large les miettes, comme une offrande, et je t’ai entendu tu parlais tu criais des choses dans le bruit de l’eau. Je n’ai pas compris les mots mais j’ai pensé à une prière et je suis resté là, à te contempler. Est-ce que si j’avais compris ta prière, j’aurais mieux su te protéger du monde ?
   Toi et moi nous étions des petits territoires envahis par l’absence. Et nous faisions face , comme nous pouvions. Parfois il faut savoir baisser la tête." (Page 73-74)
   

   Alors Étienne se tourne vers Enzo, l’ami d’enfance, le frère de cœur, qui l’accueille de son silence si dense et de sa musique. Enzo représente la fidélité, la présence, l’enracinement de la relation parce qu’il est resté au village, et que son métier de menuisier l’implante dans un monde matériel que la peur ne peut pas atteindre. Enzo parle peu et comprend tout, comme s’il était la quintessence d’un univers isolé des querelles humaines.
   "Enzo continue à jouer pour son ami endormi. Sous ses yeux maintenant, le corps si amaigri. Il joue doucement. C’est le mot "confinement" qu’il fait vibrer sur les deux cordes basses du violoncelle. C’est sous sa propre peau. Le visage d’Étienne est paisible. Enfin. Il continue à jouer doucement. La musique maintenant habite toute la pièce. Elle borde le sommeil de son ami.
   (…)
   Les paroles qu’il aurait voulu pour son ami, elles sont dans la musique cette nuit. Elles disent l’air du matin qu’il allait respirer pour lui. Elles disent la cime des arbres et l’élan du vol quand il planait là-haut et qu’il essayait d’élargir le confinement. Pour lui. Pour Étienne. Les paroles sont là. Ses mains ont toujours su dire mieux que sa bouche. Que sa musique borde le sommeil. Il garde la porte des enfers. Dors Étienne.
   (…)
   Dans la poitrine d’Enzo il y a les forêts bleu sombre. Il joue il ne s’arrête pas il vole très haut au-dessus du village et l’air entre dans sa musique. Chaque lettre du confinement s’envole. Loin.
   (…)
   Enzo cette nuit joue pour Étienne pour Jofranka pour l’enfance qui les a réunis sur le chemin. Pour cette part d’eux-mêmes qu’ils n’atteindront jamais. Leur part d’otage."
   (Page 80-81)

   
   Étienne retrouvera également Jofranka, la fillette qui complétait leur trio amical, soudé autour de la musique transmise par Irène. Comme un leitmotiv, le trio de Weber souligne par sa grâce l’inadéquation des hommes à la violence. Comme Étienne Jofranka connaît bien la barbarie, elle a choisi de défendre les femmes opprimées partout sur la planète et œuvre pour qu’elles obtiennent réparation, même quand le découragement l’atteint à son tour. Ensemble, ils peuvent découvrir le fil ténu qui permet de tenir et d’oublier, ne serait-ce qu’un instant, la charge de sévices et de terreur, de ne plus s’en sentir le reflet sordide et mortifère.
   
    Qu’on ne s’y trompe pas, l’univers de Jeanne Benameur n’est pas condamné à l’horreur, même si les allusions à l’actualité ne peuvent nous échapper. Un ailleurs habite chacun de nous et présente une voie de rédemption, une vibration qui change le cours des choses. Enzo partira enfin de son village, Jofranka retournera plus forte encore vers sa mission et Étienne…
   "Étienne a fermé les yeux.
   Maintenant il peut accompagner la femme aux cheveux lourds et ses enfants jusqu’au bout. Il joue. Il pulse dans le trio la force qui lui manquait. Il retrouve la partie du morceau qui lui a manqué pendant l’enfermement. Maintenant il peut imaginer la femme qui roule. Longtemps." ( Page 191)
   

   Jeanne Benameur bouscule la structure des phrases, elle tord la ponctuation et les codes de l’écrit, elle impose par la force de ses images le désarroi, la colère, la solitude terrible qui accable ses personnages ou réajuste leurs regards.
   
    Quand ce sont les phrases de l’auteur qui reviennent ainsi étayer les émotions ressenties à la lecture, il est évident que ce roman mérite d’être lu et relu, placé en bonne place dans votre bibliothèque, prêté sans retenue. Il marquera cette rentrée littéraire, il marquera l’année de lecture qui nous attend, j’en fais le pari.
    ↓

critique par Gouttesdo




* * *



Un voyage humain
Note :

    Dans son dernier roman Jeanne Benameur nous emporte sur les traces de l'intime, comme toujours ses mots frôlent les sens, tous les sens.
   
    Elle nous plonge dans une histoire émouvante, où un homme, Etienne reporter-photographe, entame une douloureuse reconstruction après avoir été otage dans un pays en guerre.
   
    Libéré, il part aux sources de son enfance, dans son village près de sa mère et de ses deux amis.
    Enzo, l'ami de toujours, travaille le bois et Jofranka, l'orpheline qui a quitté le village pour devenir avocate auprès de la cour pénale de la Haye.
    Ce sont des personnages au tournant de leur vie, avec des failles et des fêlures.
   
    Etienne, comme son père, est lumineux dans les départs, il ne vit que dans la possibilité d'un ailleurs, d'un autre lendemain.
    La séquestration, l'humiliation, l'absence de liberté l'ont amené à revisiter sa vie et celle de ses proches. Le regard est différent mais l'envie est toujours là.
   
    Enzo, celui qui est resté, l'homme blessé et l'ami fidèle. Lui aussi prendra un autre départ. Tout est possible.
   
    Jofranka, la petite fille, l'orpheline, celle qui vient de loin, l'adoptée. Une femme à la limite de l'amour qui a choisi de défendre celles qui ont été meurtries à jamais.
    Le premier lien entre eux, la musique, avant d'en découvrir d'autres, plus intimes et plus violents.
   
    Et le style de Jeanne Benameur, ses mots qui nous parlent de souffrance, d'amour, de vie et de mort.
   
    Les thèmes sont nombreux et touchent au plus profond de l'homme, de ses envies de ses manques.
   
    Il y a bien sûr la question de la survie face à la barbarie mais une question a été abordée et qui m'a tout particulièrement touchée.
   
    Celle de la souffrance de celui ou celle qui attend, de la tristesse de la solitude de celui ou celle qui n'a pas choisi de partir et qui angoisse au départ de l'autre. Cette angoissante attente qui détruit.
   
   Un très beau livre, un voyage dans les mots, un voyage humain.

critique par Marie de La page déchirée




* * *