Lecture / Ecriture
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Les autres de Alice Ferney

Alice Ferney
  L'élégance des veuves
  Dans la guerre
  Grâce et dénuement
  La conversation amoureuse
  Les autres
  Le Ventre de la Fée
  Paradis conjugal
  Cherchez la femme
  Les bourgeois

Née en 1967, écrivain français dont le vrai nom est Cécile Gavriloff, elle a choisi ce pseudonyme en hommage à Voltaire (qui résidait à Ferney) et à Lewis Carroll, ou du moins à son Alice.

Alice Ferney est enseignante et Docteur en Sciences Economiques.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les autres - Alice Ferney

L'enfer, c'est les autres
Note :

   Niels offre à son frère Théo pour ses 20 ans un jeu de société qui est en fait un jeu de psychologie intitulé "Personnages et Caractères". Ils vont l'inaugurer le soir même avec Moussia, leur mère, âgée de 58 ans, et des convives invités pour fêter l'anniversaire de Théo : Estelle, sa fiancée et des amis de la famille : Claude et sa petite amie Fleur, Marina et son fils Arthur.
   
   Sorte de jeu de la vérité avec des questions comme "D'après vous, qui ici aime le plus l'argent ?" ou "A qui autour de cette table feriez vous le plus confiance pour garder un secret ?", ce jeu va les amener à se révéler aux autres mais aussi à entendre l'idée que les autres se font d'eux. Autrement dit, comme l'indique la règle du jeu "Personnes susceptibles s'abstenir".
   
   Ce roman polyphonique, où chacun livre ses pensées intérieures avant que nous assistions aux échanges proprement dits, montre la fragilité des relations entre les êtres et surtout le décalage entre ce qu'on pense être et la vision que les autres ont de nous. Car si certains se réjouissent a priori de découvrir ce que les autres pensent d'eux, il n'en reste pas moins que cela peut se révéler une opération dangereuse. En effet, on serait certainement étonné d'apprendre ce que les autres se font comme idée de nous et à quel point ils peuvent se montrer sévères à notre égard !
   
   
   Ce livre est une pure merveille, il est rempli de si beaux passages qu'il me faudrait plusieurs pages pour en citer les meilleurs extraits. J'ai été touchée par les réflexions pleines de justesse et de tendresse sur la vieillesse, la mort, à travers le personnage de Nina notamment, la mère de Moussia, qui ne joue pas avec les autres mais dont la présence est pourtant omniprésente tout au long de la partie. Les relations familiales, l'amour, l'amitié, la jalousie et surtout les autres et le regard qu'ils portent sur nous sont les thèmes principaux de ce roman qui s'inspire d'un jeu qui existe vraiment mais que je n'achèterai jamais ! Trop dangereux !
   
   Ce livre l'est beaucoup moins ! Il aide à prendre du recul sur le regard pas toujours bienveillant que les autres portent sur nous, il aide aussi à réfléchir sur celui que nous portons sur nos proches !
   
   Si vous aimez les romans intimistes, dépêchez vous de lire celui-ci. C'est un vrai régal !
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critique par Clochette




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Unités de temps, de lieu, d’action.
Note :

   On connaît l’appétence d’Alice Ferney pour le décorticage, la dissection, l’observation sous la loupe des caractères humains. De la manière dont ils se traduisent comme de celle dont ils procèdent. C’est ici poussé à l’extrême, renforcé par la construction adoptée, innovante sur 2 plans distincts.
   
   Unités de temps, de lieu, d’action : tout se déroule en une soirée-nuit, dans la maison de Moussia, la mère, chez qui se déroule la fête des 20 ans de son fils cadet ; Théo. Il y a là 9 personnes. Entre Nina, la mère de Moussia, la grand-mère donc, qui a choisi de se donner la mort calmement au cours de cette nuit, Théo et Niels, les fils, la fiancée de Théo, Marina une amie de Théo et son petit garçon et un couple d’amis.
   Rien que de plausible et somme toute classique. Chacun vient à cette soirée avec ses préoccupations, ses envies, ses inhibitions. La grande force d’Alice Ferney c’est de savoir nous mettre tout ce petit monde en scène, en brossant à grandes touches les caractères de chacun, ce qui les lient aux autres, et leurs secrets enfouis. Jusque là, Alice Ferney dans le texte.
   
   Là où résident les innovations c’est au niveau de la construction. Le livre est partagé en 3 parties : “Choses pensées” puis “Choses dites” et enfin “Choses rapportées”.
   
   C’est dans “Choses pensées” qu’Alice Ferney nous brosse l’ensemble ; le lieu, les protagonistes, leurs histoires communes. Et ceci de manière excessivement éclatée puisqu’elle prend alternativement chaque protagoniste pour un paragraphe, une page ou 2_3 maximum. On progresse donc dans la connaissance des choses par le biais de sensibilités différentes. On saute de l’un à l’autre en permanence, reprenant l’information sous un nouvel angle, une autre vision. C’est très intéressant, très bien réalisé. Ce style de construction, déjà rencontré bien sûr, est particulièrement adapté aux style, préoccupations d’Alice Ferney. Sa finesse d’analyse et sa sensibilité s’y déploient à plein. On pourra peut-être trouver que le procédé procure une lecture hachée, comme hoquetante, personnellement j’ai adhéré en plein.
   
   “Choses pensées” va jusqu’au bout de la nuit : la révélation finale de la mort de Nina, des secrets inouïs dévoilés, des rancoeurs dévoilées, c’est carrément jouissif !
   Ce qui est d’une grande originalité, c’est que dans les 2 parties suivantes “Choses dites” et “Choses rapportées”, on va revivre le déroulement de l’histoire, d’abord par des extraits des dialogues échangés puis par le biais de “compléments d’information” que nous apporte Alice Ferney, toujours à travers le prisme de chacun des protagonistes.
   
   C’est brillant, audacieux. Peut-être par moment peut-on avoir l’impression qu’elle a du mal à tenir la distance … , à peine, tellement son écriture et son art de l’introspection sont adaptés à cette vision prismatique, somme toute celle de nos vies puisque, par définition, chacun de nous analyse son comportement, celui des autres et les interférences réciproques à travers ses propres critères.
   
   Pour corser le tout, ajoutons qu’elle n’a rien trouvé de mieux pour remplir cette soirée d’anniversaire que de les faire jouer à un jeu terrifiant – existe-t-il ? pourquoi pas ? – qui consiste, par le biais de questions formatées, à vérifier que les autres sont capables de donner les mêmes réponses que vous sur votre caractère, celui des autres ou des comportements. En quelque sorte un “strip-tease” psychologique, une foire à l’empoigne de l’ego, une machine infernale à fâcher …
   
   (Le pire, c’est que ce jeu pourrait parfaitement exister, un peu à l’image des indécentes émissions télévisuelles où de pauvres victimes sont invitées, au seul bénéfice de leur quart d’heure de gloire, à se mettre à poil psychologiquement et à exposer au vu de tous faiblesse, défaut, "anormalité".)
   
   Heureusement, avec Alice Ferney nous sommes en bonne compagnie. Compassion, compréhension et amour sont ses moteurs. Ca nous change de la télé canaille dont je parlais plus haut!
    ↓

critique par Tistou




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Jeu de miroirs qui se brisent
Note :

   Le roman débute comme au théâtre: il y a 10 personnages, dont 3 quasi absents sur la scène. Cinq sont de la même famille, et cinq sont des amis. Théo fête ce soir ses vingt ans. Son frère Niels lui offre en cadeau un jeu de société, un jeu où chacun sera dévoilé par l'image qu'il donne aux autres. Les liens indéniables de la fratrie, de l'amitié et de l'amour naissant sont-ils si visibles ... ? Bienvenue dans un jeu de miroirs qui se brisent.
   
   L'histoire est racontée trois fois par les choses pensées, puis par les choses dites, et enfin par les choses rapportées. C'est la même pièce de théâtre, le même acte joué trois fois. Unité de temps, unité de lieu, unité d'action. N'est-ce pas ainsi que nous communiquons ? On pense des choses, on en dit certaines, et on en rapporte d'autres …
   
   Les personnalités sont fines: l'ensemble des personnalités, la précision de leurs motivations secrètes, la photographie de leurs comportements relèvent de la perfection … A eux tous, Alice Ferney dit tout, voit tout, ressent tout, entend tout, cache tout, dévoile tout, avoue tout… Chaque personnage porte en lui le secret d'une partie de la perfection de l'homme: la jubilation enfantine de Niels, l'anxiété mélancolique de Moussia, l'abdication résolue de Fleur, la bienveillance et la loyauté d'Estelle, la bonne volonté de Théo, la capacité à réaliser et à réussir de Claude, l'amour de Nina, la puissance et le courage de Marina, la connaissance d'Arthur. A eux tous, personnages fouillés, ils sont parfaits ! et résonnent en nous.
   
   L'écriture est une magie littéraire: compatissante et de vérité troublante, Alice Ferney touche au cœur et captive dans ce huis-clos le lecteur curieux. Nous sommes de parfaits inconnus les uns pour les autres. D'invisibles fils nous lient les uns aux autres. Les sentiments sont déposés dans ces corps hermétiques si proches les uns des autres et séparés. Je puis choisir de mourir sans pour autant te donner la mort. Nous sommes capables de vivre les uns sans les autres.
   
   A quelles autres œuvres cela me fait-il penser ? …
   La finesse des motivations des personnages m'a fait penser à l'ennéagramme. La succession des points de vue m'a fait penser au film de Robert Altman, "Short Cuts", ainsi qu'au roman de Elliot Perlman," Ambiguités".

critique par Alexandra




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