Lecture / Ecriture
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A la fin le silence de Laurence Tardieu

Laurence Tardieu
  Puisque rien ne dure
  Rêve d’amour
  Une vie à soi
  A la fin le silence

Laurence Tardieu est une écrivaine française née en 1972 à Marseille.

A la fin le silence - Laurence Tardieu

Plus qu'un coup de cœur.
Note :

   Rentrée littéraire 2016
   
   171 pages d'émotions très, très fortes et plus qu'un coup de cœur.
   
   "Ce que j'avais écrit octroierait à la maison une présence éternelle.
   C'était le seul livre que je voulais écrire. Il n'en avait pas d’autre à ce point nécessaire.
   Et puis, il y a eu la journée du mercredi 7 janvier. En quelques minutes, tout a été pulvérisé.
   J'ai voulu croire, au cours des jours qui ont suivi, que je pourrais continuer à écrire sur la maison.
   Il m'a fallu plusieurs semaines pour comprendre que mon projet ne tenait plus face à ce qui s'était passé. Plus grand-chose ne tenait, à vrai dire. Quelque chose c'était désagrégé pour toujours : depuis le 7 janvier, j'ai perdu le sentiment jusque-là évident d'une ligne de démarcation nette, étanche, entre l'intérieur et l'extérieur. Depuis le 7 janvier, tout est devenu poreux, l’effondrement s'est infiltré jusque sous ma peau. Le monde m’est rentré sous la peau.
   Perdre notre maison de Nice, son histoire, ma mémoire – et l’écrire : le sentiment de nécessité ne tenait plus. C'est la première fois que la sensation de dissolution du monde outrepasse celle de mon monde intime. C'est la première fois qu'écrire sur le dehors s’impose, renversant mon écriture. Comment écrire sur la maison de mon enfance, après ça ?"
   

   Alors qu’elle a commencé à écrire un livre sur la maison familiale de ses grands-parents qui représente beaucoup pour elle "je ne saurais dire quand la maison a cessé d’être un simple lieu pour moi, à quel moment elle est devenue un corps. (…) Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure", Laurence Tardieu est confrontée comme nous tous aux attentats de janvier 2015. Enceinte, elle habite non loin de l'attaque parisienne du 9 janvier. Il y a la peur pour ses filles, les pensées qui sans arrêt tournent en boucle sur l’innommable (avec ce besoin d’entendre une voix rassurante) et "cette sensation qu’une partie de mon corps avait été pris, lui aussi, dans les attentats."
   
   Le temps s'écoule et sa famille lui conseille d’aller de l’avant, "de se projeter vers l’avenir" car la maison sera vendue, car désormais pour la plupart des gens la vie a repris son cours. Mais "perdre la maison, ce n'était pas seulement perdre le lieu où j'avais des souvenirs heureux, des racines, à présent. C'est également perdre l'unique élément de ma vie qui m'offrait le réconfort de la permanence." Elle oscille, balance en permanence entre ses sentiments engendrés par la perte imminente de la maison, de fissuration du monde extérieur et de son intimité. "ce qui se passait en dehors de moi pouvait se distordre jusqu'à envahir mon espace intime".
   

   Suivront les attentats de novembre "La peur était entrée dans ma vie, et l’imprévisible, et le sentiment du désordre du monde, de son unité perdue." Mais l'imprévisible fait partie de la vie sous diverses formes : on grandit, on peut tomber ou pire. D’où la nécessité de se remettre en mouvement, "plus que jamais de se relever" et de retrouver "les unités perdues".
   Comment retrouver "le sentiment de joie intérieure" qu’elle a perdu et cherché depuis le 7 janvier ?
   
   Avec une écriture profonde, Laurence Tardieu nous restitue avec justesse et sensibilité une partie de notre Histoire récente. Intercalant les moments de quiétude passés à Nice et donc l'histoire de la maison familiale et ceux vécus depuis les attentats, il n' y a pas de place pour le sensationnel ou du pathos.
   
   Un livre en très grande partie miroir (il résonne, réveille nos propres souvenirs et sensations) dont je suis sortie apaisée et grandie. Cette lecture est comme une main tendue et chacun y puisera beaucoup. Ce billet comporte beaucoup d’extraits parce que je m'y suis retrouvée énormément avec de très, très fortes émotions. C'est bien plus qu'un coup de cœur.
   
   "Les semaines, les mois ont passé. Il m'a semblé qu’autour de moi on en parlait moins. On parlait moins de ça. Parce qu'on ne savait pas le nommer ? Parce que ça avait été si démesuré, si monstrueux qu'on ne pouvait pas encore le mettre en mots ? Dans l'espoir vain de tordre le cou à la peur, de croire que l'on pouvait reprendre le cours d'une vie normale ? (…) On tournait autour, il n'y avait pas de mot pour dire ce que ça avait été, tout ce que ça avait été. Tout ce que ça avait changé."

    ↓

critique par Clara et les mots




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Un corps poreux
Note :

   "il m'a fallu tant de temps pour apprendre à vivre avec mon corps combien va-t-il m'en falloir pour apprendre à vivre avec un corps poreux"
   

   Alors que la narratrice s'apprête à se séparer de sa maison d'enfance et à écrire sur elle des pages qui lui permettront d'en commencer le deuil, l'attentat du 7 janvier 2015 est perpétré contre Charlie Hebdo. Comme tout le monde, elle ressent une immense sidération, de la peur, du chagrin, mais surtout l'impression que le monde a pris possession de son corps devenu poreux. Que faire d'autre qu'écrire sur ça, sur la succession des attentats, cette impression que cela ne cessera dorénavant jamais, que le quotidien a soudain changé de visage ? Et puis elle est enceinte, de son troisième enfant, et l'intérieur et l'extérieur se répondent pour chercher un sens au chaos.
   
   Je suis Laurence Tardieu depuis longtemps. Ses mots ont toujours été une source d'interrogation, d'inspiration et d'émotion particulière. J'ai eu la chance de la rencontrer, de l'écouter, et de lui parler. Elle est une personne sensible, lumineuse, impressionnante de douceur naturelle, que l'on a envie de côtoyer plus longuement. J'aime suivre son parcours, être le témoin de son histoire, j'ai aimé la découvrir là dans un moment de tension inhabituel. J'ai été prise par son récit pour ça, pour son regard personnel sur ces évènements dont nous avons tous le souvenir aigu, et pour son désir d'en décortiquer les faits, et l'impact. Il n'est pas toujours facile de trouver le ton juste lorsque l'on a été touché, mais seulement en tant que spectateur impuissant. Le sentiment d'imposture, d'indécence, affleure à chaque mot, et pourtant la douleur est là, réelle, elle est entrée avec la sidération et ne lâchera pas prise si facilement. Mais j'ai surtout été emportée plus loin, comme à chaque fois, par la magie de certaines pages, très belles, qui parlent d'elle et de cette sensibilité particulière que je partage avec elle, celle là même qui nous donne le sentiment d'avancer dans la vie la peau à nue. Combien sommes-nous donc à vivre ainsi ? Ce livre est le récit à la fois intime et universel d'une quête de sérénité, mais également un précieux hymne à la vie.

critique par Antigone




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