Lecture / Ecriture
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Les vies de papier de Rabih Alameddine

Rabih Alameddine
  Les vies de papier

Les vies de papier - Rabih Alameddine

Quel personnage !
Note :

    Rentrée littéraire 2016
   Prix Femina étranger 2016
   
   "La littérature est mon bac à sable. J'y joue, j'y construis mes forts et mes châteaux, j'y passe un temps merveilleux. C'est le monde à l'extérieur de mon bac à sable qui me pose problème."
   

   Quel personnage, Aaliya Saleh ! Mariée à seize ans, répudiée presque aussitôt, cette Beyrouthine a passé presque toute sa vie au milieu des livres, s'affranchissant ainsi des carcans que voulaient lui imposer sa famille et la société libanaise d'alors. Âgée de 72 ans, elle s'apprête à commencer l'année par son petit rituel de traduction en arabe d'un roman original, "ayant une voix atypique". Elle n'a pas encore arrêté son choix et revient sur son passé, ses lectures, sa famille avec une impertinence et une autodérision réjouissantes:
    "Moi, j'ai commencé par Crime, le roman qui me convenait. Appelez-moi Boucle d'or."
   

   Beyrouth, où elle habite depuis toujours, est elle aussi un personnage à part entière, qu'elle dépeint avec amour et lucidité: "Beyrouth est l'Elizabeth Taylor des villes: démentes, magnifique, vulgaire, croulante, vieillissante et toujours en plein drame."
   Sans s'attarder sur les années de guerre, qu'elle condense en quelques épisodes révélateurs et réflexions irrévérencieuses, elle émaille ses pensées de références littéraires et philosophiques, n"hésitant pas à interpeller les romanciers: "Chers auteurs contemporains, à cause de vous, je me sens inadaptée, car ma vie n'est pas aussi limpide et concise que vos histoires."
   
   Le processus de la traduction est lui aussi interrogé de manière pour le moins originale.
   
   On entre de plain-pied dans l'univers de cette femme et on passe un moment formidable en compagnie d'Aalyia et de ses voisines, elles aussi hautes en couleurs, tout au long de ces 304 pages !
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critique par Cathulu




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… et une belle vie
Note :

   "Je ne suis pas autocentrée au point de croire que mon mariage fut le plus atroce ou que mon ex-mari fut le pire. Il ne leva jamais la main sur moi (pour ce faire, il eût fallu qu'il monte sur un escabeau) ni ne m'infligea jamais la moindre douleur physique. Je sais aussi que mon mariage ne fut nullement unique, ni typiquement beyroutin. Avec toute la concision de Mme du Deffand qui, comme moi, fut mariée et presque immédiatement séparée : "Ne point aimer son mari est un malheur assez général".
   

   Aaliya Saleh, beyroutine de 72 ans, commence ce premier janvier par la même routine que d'habitude : entamer la traduction en arabe d'un roman de son choix. Régulière comme un métronome, ses traductions passées s'entassent dans des cartons, au milieu d'une salle de bain. Elles ne les a jamais montrées à personne et se contente de les stocker. C'est son trésor.
   
   Quand l'histoire commence, une teinture ratée lui fait les cheveux bleus, comme si elle avait besoin de souligner un peu plus sa singularité dans une société très codifiée. Mariée à 16 ans, retirée de l'école par la même occasion, rapidement répudiée, Aaliya n'a jamais accepté les normes que l'on voulait lui faire respecter en tant que femme. Elle l'exprime avec beaucoup d'esprit, d'à-propos et de fantaisie.
   
   Voilà une lecture qu'il est difficile de résumer tant ce roman fuse dans tous les sens et digresse, suivant l'esprit du moment d'Aaliya. C'est une formidable immersion dans la ville de Beyrouth dont on a l'impression d'entendre le bruit, de sentir les odeurs et de croiser ses habitants. La guerre est évoquée, sans s'y attarder particulièrement. Aaliya mène une existence solitaire, qu'elle a en partie choisie. Son véritable amour, ce sont les livres, qui deviennent le cœur de sa vie. Embauchée dans une librairie après sa répudiation, elle y trouve refuge et ouverture sur le monde.
   
   Progressivement, Aaliya remonte ses souvenirs, évoquant un bref amour, sa mère et principalement son amie Hannah, celle qui a éclairé ses journées tant qu'elle a vécu. Et surtout, elle émaille le tout de citations littéraires et de réflexions sur de grands écrivains. Ce n'est jamais sentencieux ou mal à propos, mais savoureux et jubilatoire. Elle a ses préférés, Pessoa par exemple et au fil des années s'est forgée une connaissance étendue des écrivains et de leur œuvre.
   
   C'est le genre de livre où l'on aimerait noter un extrait à toutes les pages, c'est drôle, émouvant, vivant et c'est un bonheur d'accompagner Aaliya dans les méandres de sa mémoire.
   
   "Je sais avec certitude qu'elle voulait terminer tous les volumes pour me faire plaisir. J'avais lu l'intégralité deux fois et j'étais intarissable sur le sujet : Marcel, l'écrivain spectaculaire, mon idole et ainsi de suite. Je racontais à tort et à travers pourquoi je l'adorais, que lui, le mondain désespéré, qui allait de réception en réception, le charmeur invétéré, était en réalité l'outsider par excellence, qu'il pouvait être parmi tous les gens avec qui il avait toujours rêvé de sympathiser, il n'en restait pas moins seul au monde, le grain de poussière le plus esseulé de tous".

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critique par Aifelle




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Pour les amoureux des mots
Note :

    Le Prix Médicis Etranger 2016 a récompensé, "Les vies de papier" de Rabih Alameddine et c'est une merveille d'éblouissement que ce moment de lecture à la fois savoureux et mélancolique.
   
    L'auteur met en scène une vieille dame de 72 ans, ayant toujours vécu à Beyrouth restée chère à son cœur.
   
    Aalya a tenu une librairie pendant plus de 50 ans, elle est devenue une lectrice passionnée. Répudiée et divorcée, elle n'a pas suivi le parcours des femmes libanaises (mariage et famille) et a choisi de vivre seule.
   
    Avec rigueur, elle débute chaque année par le rituel d'une nouvelle traduction d'un roman qu'elle choisit minutieusement.
   
    Tranquillement sa vie s'est écoulée entre la librairie et le rythme de ses lectures et traductions, malgré les drames, malgré la guerre et sa vie familiale douloureuse et difficile.
   
    Beyrouth, flamboyante et meurtrie, est très présente dans ce roman, comme la vie de l'immeuble où habite Aalya avec ces femmes qui malgré les contraintes sociales se créent des moments d'évasion intenses.
   
    C'est un livre riche de toutes les lectures d'Aalya et il y en a beaucoup, du monde entier. Elle nous donne envie de lire ou relire ou connaître ces auteurs cités avec délectation. Elle sait en parler, elle a vécu toutes ces vies de papier et à travers elles, elle nous raconte son histoire. Les citations sont savoureuses et elles l'aident à comprendre sa vie. C'est beau.
   
    Un livre écrit pour les amoureux des mots, de la littérature mais qui évoque beaucoup de thèmes : la société orientale où les mères chérissent davantage les fils que les filles, Beyrouth en guerre, la fuite du temps, l'outrage des ans et puis l'isolement, la solitude malgré les livres.
   
    Le lecteur s'attache à Aalya parce qu'elle nous invite dans sa bulle en nous offrant son amour des mots.
   
    Avec son style étonnant et talentueux, l'auteur rend un hommage sincère à la littérature avec des références littéraires et musicales très riches; il nous emporte dans une ville tourmentée avec une femme rare, Aalya.

critique par Marie de La page déchirée




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