Lecture / Ecriture
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Un roman russe de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère
  Un roman russe
  La classe de neige
  La moustache
  L'Adversaire
  D'autres vies que la mienne
  Limonov
  Le royaume

Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né en 1957.

Un roman russe - Emmanuel Carrère

Des inconvénients d’une hérédité rayonnante.
Note :

   Disons-le une fois pour fixer le cadre : Emmanuel Carrère est le fils d’Hélène Carrère d’Encausse. Mais il est aussi le petit fils du père de celle-ci. Ne cherchez pas le piège, il n’y en a point. C’est plutôt la ligne de départ d’une course folle de l’auteur, à travers lui-même et de branches en branches d’un arbre généalogique chargé. Course folle avec ou sans fil conducteur. Si pourtant, ce fil rouge existe : c’est la douleur. Laquelle ? « That is the question ». La douleur semble une composante ontologique de la plume du romancier. Elle est là et elle pèse. Et lorsqu’elle fuit, elle ne fait que changer de porte d’accès, de forme, de moyen.
   
   L’auteur et personnage principal de ce roman autobiographique, cette autofiction si le genre est désormais reconnu (je lui trouve d’ailleurs une certaine noblesse, mais là n’est pas le propos), fuit vers une lointaine province russe où rien ne se passe, où rien ne semble permettre d’extraire la lumière d’une nuit sociale et sentimentale, un brouillard de l’ambition, un orage d’alcool, de drames et de banalités. C’est dans cette Russie là qu’il cherche à sentir le poids de son passé, la présence de son grand-père, cette histoire que sa mère garde jalousement. C’est aussi là qu’il fuit une improbable histoire d’amour avec une femme plus torturée que lui encore. Pourquoi ce bled paumé ? Parce que. Pour y faire quoi ? Attendre. Il se passera bien quelque chose. Et s’il ne se passait rien ? Serait-on vraiment obligé de regarder au fond de soi ?
   
   L’auteur-protagoniste tentera une folle expérience, celle de la nouvelle érotique, l’exhibitionnisme littéraire, pour reconquérir cet amour qui disparaît, qui s’évapore. Mais lorsque tout s’effondre à l’intérieur des êtres, il est illusoire de croire que les artifices de la création peuvent sauver ce qui n’existe plus. Accepter une rupture c’est vivre l’échec de soi, de ce sur quoi l’on a construit l’espoir d’un devenir. C’est une remise en cause. Dans le cas de ce roman ce sera peut-être une délivrance. Car la rupture contée sur plus de cent pages est d’une cruauté rarement atteinte.
   
   Faire mal à l’autre pour ne pas s’effondrer soi-même. Rechercher les réponses aux questions que les siens ne veulent pas poser. Attendre que l’extérieur agisse pour éviter de s’impliquer soi-même, regarder les autres pour ne pas se voir tel que l’on est. L’écriture est implacable, le roman puissant, la douleur froide. Comme endurcie par les longs hivers russes…
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critique par Kassineo




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Incursion dans l'intimité
Note :

   Voici un roman déroutant, qui m'avait attiré l'an dernier car il était auréolé de bonnes critiques, et pour voir le travail d'auteur d'Emmanuel Carrère, dont je n'avais pu apprécier que "La moustache", où il a oeuvré en tant que réalisateur et scénariste, et "L'adversaire", adapté de son roman par Nicole Garcia.
   
   "Un roman russe" est un ouvrage autobiographique, dans lequel Emmanuel Carrère livre en parallèle deux passages qui ont transformé sa vie. Tout d'abord, les différents voyages qu'il a faits à Kotelnitch, petite ville du fin fond de la Russie, où il a été amené pour un reportage sur un prisonnier hongrois enfermé dans un hôpital depuis 1945, et qui a enfin pu rentrer dans son pays. Ce voyage a de terribles résonances pour lui, car c'est le pays d'origine de sa mère, et ce retour l'amène à se poser des questions sur son grand père, dont sa mère ne parle jamais.
   
   L'autre aspect constitutif du récit est sa relation amoureuse avec Sophie, et comment cette relation a eu un impact sur sa production littéraire.
   
   Je ne partage pas du tout les opinions politiques d'Emmanuel Carrère, dont on sent dans le récit qu'il est de droite et qu'il le revendique. Même s'il raconte la vie miséreuse de son grand-père, ainsi que celle de sa propre mère, il a lui-même bénéficié de conditions de vie très correctes.
   
   Ce point étant admis, ce livre est un objet littéraire assez fascinant, car l'auteur nous y expose les difficultés et les états d'âme qu'il a rencontrés il y a quelques années. Nous ne sommes pas dans un autobiographie classique, écrite en fin de vie par un auteur connu pour faire un premier bilan, comme "Le monde d'hier" de Stefan Zweig (remarquable ouvrage par ailleurs). Ici il est sensible que ce qui est rapporté aura une influence sur les futures oeuvres de l'auteur.
   
   Emmanuel Carrère nous fait donc entrer dans son intimité: le roman débute par la description d'un rêve érotique, et on parcourt le livre en ayant cette ouverture en tête. Au milieu du roman est introduit une nouvelle que Carrère a publiée dans le Monde. Cette nouvelle a un rôle très important dans sa relation avec Sophie, et même si elle peut être dérangeante car érotique, je trouve qu'elle a toute sa place dans ce roman.
   
   Voilà, j'ai un peu de mal à parler de ce livre car on rentre dans l'intimité d'un auteur, et des relations avec sa famille, en particulier sa mère, Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire de l'Académie Française (qui avait dit que la révolte des banlieues en 2005 était due à la polygamie!!! Comme quoi on peut avoir fait des choses très intelligentes et être complètement à côté de la plaque). Le livre se termine donc par une lettre de l'auteur à sa mère. On entre alors totalement dans les affaires internes de la famille.
   
   C'est un livre que je conseille donc à un public un peu averti de ce qu'il pourra trouver, et qui ne craint pas de se trouver face à certains règlements de compte personnel. Mais le roman (en est-ce un d'ailleurs?) est très bien écrit et se dévore.
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critique par Yohan




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Douloureuse déchirure
Note :

   "Un Roman russe" est une tranche de vie de l’auteur Emmanuel Carrère, il y raconte une recherche et une relation.
   
   Emmanuel Carrère raconte sa recherche d’un fantôme familial, son grand-père maternel. C’est l’occasion pour lui de se rendre plusieurs fois dans une ville perdue de la grande Russie. Il y recueille les témoignages des habitants. Là-bas un événement tragique survient. Sa quête passe aussi par la lecture de lettres que son grand-père a écrites. A travers cette correspondance Emmanuel Carrère découvre un homme épris d’un idéal, un homme hors du commun qui dit ne pas être fait pour son époque. Ce fantôme hante l’auteur et le récit sur toute sa longueur.
   
   Les pensées d’Emmanuel Carrère sont toutes livrées avec le souci du détail. Ses pensées sont tourmentées, torturées mêmes. Sa relation d’abord très physique avec Sophie est expliquée et analysée. Ils vivent et s’aiment mais n’appartiennent pas au même monde. La société telle qu’elle est les empêche de s’épanouir dans une relation durable. Chacun sait cela. Ils pourraient transformer l’essai et faire en sorte que cela dure. Mais Sophie à aussi un autre homme, un autre amour. Un amour plus conventionnel, plus sûr. Sophie ne peut et ne veut donner son cœur qu’à un seul homme. L’auteur imagine un scénario très original pour montrer son amour à Sophie. Le réel se charge d’exécuter ce scénario et les difficultés commencent.
   
   Au final ce roman traite de la relation au temps, des relations humaines, des liens entre réel et imaginaire et de la douleur des séparations. Emmanuel Carrère nous emporte dans un tourbillon authentique d’envies, d‘obsessions, d’érotisme et de peur.
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critique par Solera




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De trop près, on voit mal
Note :

   "Un roman russe" est une autobiographie plutôt qu’un roman, avec sans doute des arrangements avec la réalité, mais c’est la règle du genre. Emmanuel Carrère est le fils d’Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de l’ex-Union Soviétique et Secrétaire perpétuelle de l’Académie Française. Il souffre de troubles psychiques et tente de vivre avec, jusqu’à ce qu’il décide de les affronter.
   
   A ce moment-là, il nous emmène en Russie, à Kotelnitch, une ville moyenne desservie par le Transsibérien. Dans cette ville, l’hôpital psychiatrique abrite un vieux Hongrois, AndrasToma, fait prisonnier en 1944 et demeuré là, sans jamais avoir appris le russe. Amputé d’une jambe, il est rapatrié en Hongrie au soir de sa vie, à plus de quatre-vingts ans. Cette affaire a justifié le déplacement d’une équipe de télévision à laquelle participe Emmanuel Carrère.
   
   C’est pour lui un ressourcement : dans son enfance il a entendu parler le russe mais l’a oublié. C’est une occasion rêvée pour retrouver cette langue des origines. Et cela lui fait penser à sa famille, sa mère notamment, icône de la société française qui cache l’histoire de son père géorgien immigré en France, le plus doué de sa famille, qui apprit cinq langues, mais dont le principal titre de gloire en France fut d’être brièvement chauffeur de taxi à Paris, avant de disparaître mystérieusement à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
   
   Tout en enquêtant à Kotelnitch, Emmanuel Carrère pense à son amie Sophie restée à Paris. Cela lui procure des rêves tendres auxquels participe une dame Fujimori. A Kotelnitch, avec son équipe, il rencontre du monde et l’idée lui vient de revenir plus tard effectuer un nouveau reportage filmé sur la vie dans la ville.
   
   Dans l’intervalle, il développe le thème de sa relation tumultueuse avec Sophie. Il fait tout pour se donner le rôle d’un personnage impossible à vivre, mû par ses pulsions, tyrannique avec son amie. Il imagine un stratagème pour l’exciter par la publication d’une "nouvelle" dans Le Monde. Il s’agit plutôt d’un bréviaire érotique destiné à faire "mouiller" Sophie ainsi que toutes les femmes qui le liront dans un train. Le résultat sera désastreux.
   
   Le retour à Kotelnitch ne produira pas plus de fruits. Seul un fait tragique survenu en parallèle de la crise conjugale justifiera un troisième voyage à Kotelnitch pour terminer le film.
    
   La conclusion de ce livre éclaté en plusieurs pôles prend la forme d’une lettre à la mère, où Emmanuel Carrère dénonce le silence familial sur la destinée du grand-père comme cause de la psychose et du mal-être de la famille.
   
   La difficulté que l’on ressent avec ces pseudo-romans contemporains où les auteurs étalent crûment leur intimité est l’absence de distance par rapport à l’intrigue et le mélange parfois indigeste entre les différents thèmes. Ces ouvrages peuvent nous faire regretter la réserve que savait observer Flaubert en décrivant la vie de Madame Bovary, tout en proclamant : "Madame Bovary c’est moi!", ou les aventures si peu abouties de Frédéric Moreau, son autre double.

critique par Jean Prévost




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