Lecture / Ecriture
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Rouge vive de Estelle Fenzy

Estelle Fenzy
  Rouge vive

Rouge vive - Estelle Fenzy

Vif, vive, vivant...
Note :

   Quand j’ouvre un recueil de poèmes, je lis un texte choisi au hasard. Je ne veux pas les découvrir dans l’ordre, méthodiquement. Je préfère "goûter" les images qui se lèvent devant mes yeux, les émotions qui s’éveillent en moi à la lecture d’un premier poème, isolé, je veux sentir s’il existe en lui-même.
   C’est ce que je fais avec "Rouge vive" de Estelle Fenzy. Et l’alchimie a lieu. Ce premier poème me touche, me transporte dans un ailleurs que je connais bien, dans Ma montagne, la Lozère : Images très précises que ma mémoire a engrangées, des cordes à linge emmêlées et des draps qui s’envolent par delà les prés ou s'enroulent autour des fils de fer barbelés "quand le vent souffle fort".
   Quand le vent souffle fort
   chaque fois j’entends
   les linges les cordes battant
   claquant les draps les chemises
   
   Mon coeur tissu fragile
   se déchire
   
   à l’écho des combats
   dans les cotons tremblants
   

   Il y a quelque chose de très beau, très vrai dans cette scène. On "entend" : le bruit, le "souffle du vent" mais aussi le mouvement, l’agitation, la violence du drap soulevé, presque arraché, puis qui retombe en "claquant". On voit : les chemises se tordent, se dressent, s’abattent brusquement. Il y a un ressenti physique, le froid, la brutalité. Je ne suis pas seulement spectatrice de la scène mais partie prenante, je peux même imaginer les détails, précisément. J’aime glisser peu à peu du paysage extérieur au paysage intérieur symbolisé par le coeur. Les "cotons" (j’adore ce pluriel si réaliste, cette épaisseur des choses) entraînent la métaphore du "tissu" singulier comme une antithèse, si fin, si "fragile" qui risque de se déchirer sous les assauts extérieurs de la vie. De cette simplicité du style, de cette économie du mot, naît l’émotion, de cette image qui pourrait être banale parce que quotidienne, celle du linge agité par le vent, naît la profondeur : "combats" menés contre soi-même ou conflits qui agitent les hommes entre eux, les font s'entretuer ? Les deux, sans doute.
   Alors je continue ma lecture; je tourne les pages dans un sens ou dans l’autre et peu à peu je distingue deux voix* qui s’élèvent, distantes, mais qui paraissent se répondre et où il est question de roses sauvages, d’amour et de mort, de sang sur la neige... Les gouttes de sang sur la neige toujours associées à la femme comme le fait Perceval méditant sur la beauté de Blanchefleur ; ou encore la reine qui se pique le doigt à une aiguille et imagine le visage de sa future enfant blanche comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang. Je m’enfonce dans le mystère d’un récit, chanson d'amour et de mort qui paraît de tous les temps, qui évoquent les lais du moyen âge, les contes de notre enfance.
   Je suis la dépossédée
   
   Mon promis est mort à la guerre
   j’étais encore fille
   
   je suis venue dans ce village
   verser dans des jarres vides
   mon chagrin
   

   Musique à la fois douce, triste et cruelle.
   
    Je cherche à pénétrer l'énigme de ce récit étrange. L'évidence s'impose ! Et oui, les poèmes de "Rouge vive" d'Estelle Fenzy nous racontent une histoire. Je reprends ma lecture depuis le début. C'est ainsi qu'il faut lire ce recueil !
   
   D’un côté un homme silence, un homme paria, rejeté par la société : La solitude/ mon manteau/ m’accompagne tout le jour/ me caresse quand je dors.
   petit garçon blessé par la vie, devenu adulte : "Je suis né dans ce village /à l’engrais des tempêtes".
   

   Puis une rivière aux rosiers sauvages; et ce sont ces roses couleur du sang qui consolent, fascinent, on le comprend, mais aussi blessent et ont l’attrait de la mort.
   
   De l’autre une fille dont le fiancé est mort à la guerre (à moins qu’elle ne revive le traumatisme vécu par sa mère et par bien des femmes avant elle : "depuis des millénaires/ mon histoire se raconte"
   
   Il est mort loin d'ici
   Dans les montagnes
   au Nord de mon pays.
   
   le sang sur la neige a gelé
   
   Eclosion d'incarnat.

   Et puis la rencontre, la première vision que l’homme et de la femme ont l’un de l’autre. Légèreté, innocence de la jeune fille en mouvement, apparition à la Giono pour peindre la beauté virile de l'homme-nature ? Mais non ! Des fausses notes viennent troubler cette harmonie; ces portraits ne sont pas ceux qu'ils paraissent être de prime abord car la beauté semble toujours corrompue par la mort...
   La première fois
   elle descendait
   vers la forêt
   
   belle comme un enfant
   A genoux
   
   sur une tombe.
   
   *
   Il portait dans ses bras
   des gerbes de griffures
   
   et à sa ceinture
   
   un faisan colleté
   pendu par les pieds.

   
   
    Jusqu'à cette fin surprenante qui est à l’image du titre Rouge vive : Rouge la rose "carmin" ou "grenat", rouge le sang de la guerre, les "braises" de la forêt dans l’ardeur de la passion, rouge le sang de la virginité, et "le feu de sa robe" , et son sourire, et sa bouche… Ici, même les ombres sont "écarlates ".
   
   Et vive? pourquoi ce féminin ou l’on attend le masculin? Parce que vive caractérise autre chose que le rouge ? Vive comme la jeune fille qui crie sa "révolte dans les buissons de houx" ou comme la rivière où poussent les roses sauvages. Vive comme l'évidence de l'amour: "j’ai vu un homme/ j’ai vu la vie".
   Ou vive au sens d'être vivant ? Vive antithèse de la mort, de la guerre, du malheur qui jamais ne s’efface, des blessures de l’enfance qui jamais ne guérissent ? Vive parce que Eros rime toujours avec Thanatos?
   Veux-tu que
   ce soir
   je t'amène
   là ou poussent
   les roses sauvages ?
   

   Parce que comme la chanson Where the wild roses grow de Nick Cave cité en exergue et qui a inspiré Estelle Fenzy : Toute beauté doit mourir ?
   

   Un très beau recueil dont le langage poétique, épuré, va droit à l’essentiel et donne essor à l'imagination, un régal de mots et d'images !
   
   Le recueil est paru aux éditions AL Manar de Alain Gorius. J'aime aussi ce livre en tant qu'objet. Les beaux dessins en noir et blanc de Karine Rougier interprètent les poèmes avec sobriété.
   
   *Dans le recueil, le changement de voix est indiqué par la graphie : la voix masculine est en style courant, la voix féminine en italique.
    ↓

critique par Claudialucia




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Recueil sensible
Note :

   Rouge vive, déjà le titre m’a plu, puis la forme des poèmes, leur brièveté, des poèmes brefs qui deviennent récits.
   
   J’ai une hésitation à parler de dépouillement, Estelle Fenzy est proche des comptines de l’enfance, douces et effrayantes à la fois. Mais la bascule se fait vite vers des découvertes moins familières.
   
   Celle qui prend la parole nous dit sa solitude "La solitude / mon manteau / m’accompagne tout le jour."
   

   Elle connait "chaque cicatrice de la pierre / mangée par les racines"
   

   Elle est né dans un village "à l’engrais des tempêtes / la forge des orages"
   

    Dès les premiers vers j’étais séduite par l’"homme silence" et la "mendiante à l’amour"
   
   Elle est vêtue de "robe de vent si légère"
   
   "j'ai découvert
   les rosiers sauvages"
   

   La poésie se lit à voix haute pour moi et j’ai eu la sensation d’entrer dans un pays de légendes "au ponton du sommeil" avec des personnages familiers comme l’enfant au cartable déchiré et d’autres plus effrayant comme ce "forceur de femmes".
   
   J’ai été sensible à cette balade à deux voix pour faire le récit d’une histoire d’amour qui se déroule sur "une vaste terre / de fougères et de pins".
   

   Les voix se répondent à travers les poèmes, disent l’amour mais aussi le chagrin de la perte qui est si douloureuse à ce "cœur tissu fragile".
   
   De beaux dessins accompagnent le recueil qui est placé sous les auspices de Nick Cave et de sa chanson Where the Wild Roses Grow c’était une raison supplémentaire pour apprécier Estelle Fenzy.
   
   Claudialucia m’a mise sur la piste de ce recueil qu’elle en soit remerciée.

critique par Dominique




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